1928
25 Juillet 1993.
Le Président de la
République française peinait à trouver un nouveau Premier Ministre. Cependant,
Serges Bouteire y parvint enfin, nommant à ce poste son ancien chef de cabinet
alors qu’il était lui, Ministre de l’Intérieur. Bref, un homme tout dévoué,
prêt à se sacrifier et à subir les foudres des Français quasiment revenus de
tout. L’élu répondait au nom d’André Curnoviski.

Parallèlement, au
Moyen-Orient, la situation empirait. Les Palestiniens, bénéficiant pourtant de
l’appui des renforts soviétiques, reculaient.
Mais bientôt, le monde
entier apprenait, sans surprise, que tous les pays arabes, sans exception, se
rangeaient du côté des Palestiniens, s’alignant ainsi derrière l’URSS. Même le
royaume de l’Arabie saoudite…

la Libye, quant à elle, aussitôt l’annonce faite,
envoya trois régiments combattre les Israéliens.
Serait-ce
là l’internationalisation du conflit ? S’inquiétait à
juste titre le représentant de la Chine communiste à l’ONU. Or, cette dernière
ne se sentait pas vraiment prête à se battre aux côtés de l’URSS malgré la
récente réconciliation entre les deux puissances, les témoignages d’amitié
indéfectible entre le Président chinois et le Président du Soviet Suprême,
Nicolaï Diubinov.
*****
6 Octobre 1993.
Stephen était enfin venu
à bout de toutes ses démarches et ses préparatifs fastidieux mais pourtant
nécessaires afin de mener à bien son expédition sous la Terreur. Il pouvait
donc partir sous la Révolution française l’esprit tranquille ou à peu près.
Michaël à ses côtés, il croyait ne rien risquer…
Aliette de Painlecourt
fut confiée à la garde des étudiants du professeur. Antoine, tout dévoué,
apprenait à l’adolescente à s’exprimer en français moderne mais également en
anglais. Cynthia s’occupait de lui montrer comment on se servait d’une
fourchette, d’une assiette, comment on ouvrait un robinet d’eau, comment on
faisait couler l’eau de la douche, comment on se vêtait et ainsi de suite.
La destination des deux
Tempsnautes était Paris, plus précisément le Paris du Premier Floréal an II de
la République, autrement dit le 20 avril 1794.

Pour ne pas détoner,
Stephen s’était vêtu dans le goût de l’époque, c’est-à-dire qu’il avait enfilé
une chemise à jabot, un costume de drap gris, une culotte de teinte chamois,
des bas couleur sable et des chaussures noires à boucles. Quant à ses cheveux,
coupés courts, à la Brutus, ils étaient coiffés d’un bicorne.
Michaël, quant à lui,
avait opté pour un costume de drap marron clair, un gilet orné de fleurettes
roses et beiges, une chemise en fine toile, une culotte crème, des bas assortis
et des bottines noires. L’envoyé temporel portait les cheveux mi-longs noués en
catogan.
Mais pour se donner l’air
sérieux, alors qu’il avait envie de rire, pour dissimuler son regard trop
inquisiteur, à qui rien n’échappait, l’homme du futur avait chaussé une paire
de lunettes rondes aux verres teintés. Il avait fortement recommandé à son compagnon
de parler le moins possible lorsque tous deux déambuleraient dans la rue et ce,
afin de ne pas soulever la suspicion des autochtones. En effet, Stephen, qui
s’exprimait dorénavant couramment dans la langue de Voltaire, n’était pas
parvenu à effacer son accent américain. De plus, le professeur utilisait le
plus souvent des termes argotiques totalement anachroniques pour cet an 1794.
*****
En cette fin d’année
1928, Renate Blomberg, dont le divorce venait enfin d’être prononcé, se mettait
en ménage avec le fameux Georges Athanocrassos. Quelques mois plus tard, le
couple se marierait à Naxos, soit le 3 mars 1929. Renate était-elle une femme
ambitieuse ? On pouvait légitimement se poser la question.
De famille modeste, elle
s’était unie en premier lieu à un professeur d’université, à un chercheur à la
carrière prometteuse. Maintenant, elle mettait la main sur l’héritier d’une
puissante famille connue dans les milieux bancaires.
Renate avait également
rompu toute relation avec Otto et les proches de ce dernier, faisant une croix
à l’idée de revoir ses deux enfants, Dietrich et Archibald.
Apprenant la nouvelle
dans les ragots mondains et celle-ci étant confirmée dans la presse sérieuse, à
l’image de Die Welt, le professeur
von Möll déchira l’exemplaire de son journal avec une crise de rage soudaine et
s’exclama :
- La garce ! Elle
m’a bien eu !
Débordé dans son travail,
mais aussi dans ses occupations domestiques, le jeune homme n’arrivait plus à
s’occuper de ses deux garçons. Pourtant Dietrich et Archibald avaient une
nurse. Du moins en principe… mais voilà, l’humeur d’Otto était telle que les
jeunes femmes ne faisaient pas long feu à ce poste. Les plus résistantes
duraient deux à trois mois puis présentaient leur démission.
- Cette foutue salope, -
mais où était donc passée la bonne éducation de Herr von Möll ? -il n’est plus question que je lui verse une
pension alimentaire. Elle a plus d’argent que moi, maintenant. Qu’elle se
débrouille. Ce serait plutôt à moi de lui réclamer réparation…
*****
Mais revenons légèrement
en arrière.
Le 27 août de l’année
1928, le pacte Briand-Kellog

qui devait mettre la guerre hors-la-loi était
signé.
Malgré ses soucis
domestiques, Otto von Möll prenait le temps d’étudier les tout derniers travaux
et les théories nouvelles en matière de physique. Il s’intéressait plus
particulièrement à la formulation ou à la tentative de formulation de la
théorie des champs unitaires par Einstein. Avec enthousiasme et vénération, il
entama une correspondance avec le célèbre savant.
Hermann Oberth,

l’un des
précurseurs de l’astronautique, allait aussi compter parmi les relation d’Otto.
L’ingénieur et physicien avait soutenu une thèse intitulée Les fusées vers l’espace interplanétaire en 1923. Or, à la fin des
années 1920, le chercheur préparait la mise au point d’une fusée à propergol
liquide.
Otto von Möll, esprit
novateur, à la pointe du progrès, pensait que d’ici la fin du XXe siècle,
l’homme voyagerait dans l’espace et se serait posé sur la Lune. Mais, hélas, il
n’était pas réellement pris au sérieux par ses confrères et ses condisciples. Toutefois,
faisant contre mauvaise fortune bon cœur, le jeune homme s’abonna à diverses
revues scientifiques.
Parallèlement, cette
année 1928 était pour le jeune Franz von Hauerstadt un tournant dans sa vie. En
effet, l’enfant entrait au conservatoire de Vienne. Plus que doué pour les
études musicales, le violon, le solfège et la théorie, il allait marquer les
esprits de ses professeurs qui, plus tard, se souviendraient de lui avec la
plus grande émotion. Très précoce, le comte interprétait déjà brillamment les
concertos de Rode, de Viotti et de Kreutzer, sans éprouver la moindre
difficulté. Il rêvait de s’attaquer au concerto de Mendelssohn.
*****
26 Mai 1955. Aéroport de
Belgrade.
Le Maréchal Josip Broz
Tito,

costume blanc, chapeau assorti, lunettes de soleil vissées sur le nez,
prononçait un discours. Il accueillait le Premier Secrétaire du Parti
communiste de l’URSS, Nikita Khrouchtchev, avec tous les honneurs. Apparemment,
l’heure de la réconciliation sonnait pour les deux pays.
A quelques mètres des
deux hommes politiques, leurs épouses respectives écoutaient les harangues.
Plus loin, parmi la foule, Otto von Möll, en voyage d’étude en Yougoslavie,
assistait à ce moment éminemment historique.
Mais pourquoi un tel
voyage de la part du transfuge allemand ? En fait, le scientifique était à
la recherche de toutes les traces laissées par Antonio della Chiesa, un
philosophe et mécanicien de génie, ayant vécu au XVIIIe siècle, et que nous
avons déjà entrevu.
*****
8 Octobre 1993.
Aliette laissait couler
ses larmes, atterrée par le départ de Michaël pour la Révolution française.
Hoquetant de chagrin, elle pleurait sur les épaules de Cynthia et d’Antoine,
mais l’attitude de Inge et de Juan lui faisait comprendre qu’elle était la risée
des deux jeunes gens.
Dans un américain des
plus hésitants, l’adolescente tentait de recevoir des explications.
- Pourquoi est-il
parti ? Michaël avait promis de ne jamais me quitter, de ne pas me laisser
seule.
- Ma petite, lui répondit
Inge d’un ton dur, Michaël est parti à cause de son travail.
- Oui, c’est tout à fait
vrai, rigola Juan. Ne sais-tu donc pas que tout homme doit travailler afin de
nourrir sa famille ?
- Euh… Michaël n’a pas de
famille. C’est un ange du ciel, une créature de lumière…
- Pff ! Quel conte à
dormir debout ! Ma belle, je crois que ce cher agent temporel t’a raconté
un beau mensonge.
- Quant à la société
féodale, elle est enterrée depuis longtemps, reprit Inge.

- Tous les hommes
naissent libres et égaux en droit. Cela signifie donc que toi aussi, tu devras
bientôt apprendre un métier…
- A moins que tu aies
décidé de vivre aux crochets de quelqu’un ? ricana l’étudiante allemande.
- Tu aurais mieux fait de
rester en 1187, jeta Tamira qui venait d’entrer dans le salon, une canette de
soda à la main. Ainsi, tu aurais épousé un vieux barbon, tu aurais chié des
marmots en veux-tu en voilà, tu aurais transmis ta noblesse à tes fils et tes
filles et… cerise sur le gâteau, tu serais morte en couches à pas même
vingt-cinq ans avec de la chance…
- Une belle fin, conclut
Inge.
- Vous trois, ça
suffit ! gronda Cynthia.
- Quoi ? On ne fait
que dire ce qui aurait été si Michaël ne s’en était pas mêlé, contra Inge.
- Vous ne vous montrez
guère charitable avec Aliette, siffla Antoine. Vous la détestez, ma parole.
- Non, tu te trompes.
Mais elle nous lasse avec ses jérémiades, soupira Juan.
- Du matin au soir, c’est
la même rengaine.
- N’éprouveriez-vous pas
aussi de la peine à voir que votre amoureux, votre phare dans ce monde stressé,
vous a abandonné ?
- Antoine, c’est toi
maintenant qui fais preuve d’ironie, marmonna Inge.
- Oh toi, tu ne risques
pas de sombrer dans le spleen. Tu as déjà remplacé Stephen !
- On m’a dit, persifla
Cynthia, que tu aurais une aventure avec le bel assistant du professeur
Anderson…
- N’importe quoi !
Rougit Inge.
- Non, non, cette
information est certaine, appuya Tamira.
Renate eut beau dire
qu’il ne s’agissait là que de ragots, personne ne la crut. Quant à Aliette,
elle essaya de comprendre la conversation. Toutefois, une partie lui échappa.
Mais cette attention portée aux problèmes des étudiants lui permit d’oublier
momentanément sa peine.
*****
Novembre 1928.
Waldemar von Möll avait
osé retourner à Ravensburg ! Ô surprise, Johanna reçut son oncle le
sourire aux lèvres au lieu de le mettre à la porte. Que se passait-il
donc ? Comment expliquer un tel changement d’attitude ?
Pour cette occasion, la
jeune femme portait un tailleur gris du meilleur effet, une tenue sobre qui
était assortie au temps maussade.
Cette fois-ci, Waldemar
fut logé dignement au premier étage, à proximité d’une salle de bains et du
salon jaune. Les domestiques ne comprenaient rien mais se gardaient bien
d’émettre la moindre réflexion. Wilfried, le régisseur, évitait, tant faire se
pouvait, monsieur von Möll.
Lors du premier soir du
dîner, Johanna, toujours aussi soucieuse de sa toilette, s’en vint à table,
gracieuse et évanescente comme à l’accoutumée,

en arborant une robe fuchsia et
rose qui comportait un délicieux décolleté en V ainsi qu’une sous-jupe évasée.
Un motif en V lui aussi, reprenant donc la forme dudit décolleté, se répétait
sur le corsage et la sur-jupe, mais dans ce cas, au niveau des hanches. Un
chapeau cloche au bord large retourné en pointe aux mêmes couleurs que la robe,
une merveille de haute couture on vous dit, complétait avec bonheur l’ensemble,
mais ce, lorsque madame van der Zelden se rendait en ville pour une raison ou
pour une autre.
Pendant le dîner,
Waldemar aborda tout naturellement, la question du fameux et épineux testament.
Magda, voyant dans quel sens s’orientait la conversation, fronça les sourcils
mais choisit de ne pas s’en mêler. En insistant, l’oncle rappela que le défunt
baron Rodolphe l’avait institué, lui, comme légataire universel et que Wilhelm,
le frère aîné, s’était donc approprié illégalement la fortune de leur père.
- Ce n’était pas illégal,
fit Johanna en avalant une bouchée de blanc de poulet du bout des lèvres. Les
avocats nous ont donnés raison dans cette fâcheuse histoire, mon oncle.
Voulez-vous que je vous montre les actes ?
- Non, je te crois… ma
chère nièce, ce n’est pas dans mes intentions de tout réclamer et de vous
mettre, toi, ton mari – absent encore une fois à ce que je constate – et Magda
sur la paille.
- Tant mieux, oncle
Waldemar.
- Je sais exactement
quelle somme a laissé mon défunt père, quelles actions il détenait, dans
quelles activités il avait investi. Je ne demande que le partage équitable de
l’héritage de feu mon père.
- Mon oncle, j’ai
réfléchi ces derniers mois…
- Je m’en aperçois, ma
nièce.
- N’y a-t-il pas de
l’ironie dans vos propos ?
- Non, pas du tout,
Johanna. Tu te trompes.
- Oncle Waldemar, l’autre
fois, vous avez dû me juger bien mal…
- Hem…
- Vous aviez
raison !
- Merci pour cet aveu,
Johanna.
- J’admets dorénavant que
père vous a plus ou moins lésé.
- C’est la triste
réalité.
- Les avocats ont beau
avoir donné raison à ma cause, je reconnais que vos méritiez mieux qu’une fin
de non-recevoir. Néanmoins…
- Ah ? Soupira
Waldemar.
- Néanmoins, un partage
égal de l’héritage du vieux grand-père, cela me semble un peu trop…
Accepteriez-vous un arrangement à l’amiable en percevant le tiers de ce qui
aurait dû vous revenir ?
- Hum… Je ne sais pas…
c’est là une proposition à étudier… le tiers, ma nièce, me paraît encore
insuffisant même si je te sais gré d’y songer… il me faut examiner de plus près
en quoi consiste précisément ce que tu es prête à céder…
- Mon oncle,
réfléchissez. Il s’agit là d’une proposition honnête…
- Tout à fait, jeta
Magda.
Puis, rougissant, la mère
de Johanna baissa la tête et se contenta d’achever ses petits pois.
La discussion semblait
bien engagée, la réconciliation tout autant. Désormais, une atmosphère de
cordialité, de détente régnait dans la vieille demeure. Cependant, les deux
antagonistes campèrent sur leurs positions respectives en termes courtois. Plus
jamais un mot de trop, une insulte…
Quinze jours
s’écoulèrent. Madame van der Zelden conduisit son oncle au théâtre, le fit
recevoir chez ses amis les plus chers. Les problèmes politiques furent évités,
on ne parla que mode, art et sciences. Tout heureux, croyant à un accord
prochain, Waldemar céda aux sirènes du luxe et de la frivolité, se rendant de
réceptions en dîners mondains. Une fois David van der Zelden de retour après
une escapade en Amérique du Sud, escapade en tout bien tout honneur, monsieur
von Möll se rendit à une des représentations du célèbre Chevalier à la rose de Richard Strauss.

Au fil des jours, il
apparut que madame van der Zelden paraissait désormais prête à faire plaisir à
Waldemar et à se rendre chez le notaire afin de valider l’accord concernant le
testament de feu Rodolphe von Möll. En effet, la jeune femme n’avait-elle pas
pris rendez-vous chez l’avoué pour le lundi suivant ?
Or, tout cela, toutes ces
simagrées, ce n’était que des mensonges, une mise en scène afin de tromper la
galerie… en effet, dès la venue de Waldemar, Johanna s’était précipitée chez le
pharmacien, puis chez le quincailler. Chez ce dernier, elle avait obtenu gain
de cause et reçu un mystérieux sachet contenant de la poudre. Quant au pharmacien,
il lui avait servi un flacon de digitaline… madame s’était plainte de
l’invasion de rongeurs dans son grenier…
Le soir du 28 novembre,
Waldemar but sans crainte sa tisane habituelle et ce, afin d’avoir un sommeil
paisible… après avoir chaussé des bésicles, il avala son tilleul et s’allongea,
un livre de physique à la main.
Madame van der Zelden
avait versé de la digitaline à fortes doses dans le bol de l’innocent breuvage.
Elle espérait qu’elle n’aurait pas besoin d’avoir recours au plan B et à
l’arsenic. La jeune femme, une fois Waldemar mort, échangerait le bol incriminé
avec un autre récipient afin d’éliminer tout soupçon d’assassinat. Il fallait
que tous crussent que monsieur son oncle était décédé de manière naturelle.
Ce fut ce qui se passa.
Le plan odieux fonctionna à merveille.
Ainsi, la nuit du 28 au
29 novembre ne fut qu’une longue agonie pour le malheureux Waldemar.

Il fut
pris de violentes nausées, de vomissements répétitifs, et de lancinements dans
les tempes et derrière la nuque. Il souffrit également de suées, de vertiges et
son pyjama lui collait à la peau tandis que son cœur accélérait dans sa
poitrine, le sang lui battant le cou. Les palpitations se firent plus fortes au
fil des heures, et les hallucinations débutèrent.
Dans la tête de la
victime, les sons, les crissements des souris, oui, il y en avait réellement,
les craquements de la vieille bâtisse, les ombres des rideaux et des tentures
lui parvenaient déformés. Au climax de sa souffrance, Waldemar eut l’atroce
impression de voir sa chambre douillette envahie par des rats monstrueux qui,
en couinant, se précipitèrent sur lui afin de se repaitre de sa chair. L’oncle
avait le sentiment d’être dévoré vivant ! Sous la fantastique vision, les
rongeurs arrachaient son cœur et le dévoraient avec une intense satisfaction.
Quant aux murs, ils se paraient de milliers d’yeux jaunes qui le dardaient avec
la plus grande cruauté.
Les symptômes de
l’empoisonnement suivaient leur cours. Désormais, Waldemar croyait être
enseveli sous un talus de terre tandis que les assourdissants battements
cardiaques se répercutaient à ses oreilles torturées, comme s’il s’était agi
d’un piston d’une machine à vapeur sous l’emprise d’un démon.

Les halètements
devinrent tels des grondements d’orage et enfin, enfin, le repos vint…
Au matin, la domestique
chargée d’apporter le petit déjeuner de monsieur von Möll, après avoir toqué à
la porte et être entrée dans la chambre, son lourd plateau sous les bras, le
laissa soudainement tomber en hurlant :
- Ah !
Seigneur ! Seigneur mon Dieu ! Madame ! Madame ! Monsieur
votre oncle…
- Que signifie un tel
tapage ? Grommela Johanna sortant de ses appartements en luxueux
déshabillé.

- Monsieur Waldemar… est
… mort !
- Ingrid ! Vous
dites des sottises…
- Mais… Non… madame… un
drame affreux s’est produit.
Madame van der Zelden
voulut alors s’assurer par elle-même de la véracité des propos de la
domestique. Là, elle joua la scène de sa vie. Ce fut du grand art, en vérité.
Le médecin personnel de Johanna, appelé en urgence, ne put que constater le
décès de monsieur von Möll. Après une rapide enquête, après avoir questionné
toute la maisonnée, il conclut à une mort accidentelle. Waldemar ne
souffrait-il pas d’une insuffisance cardiaque ?
- Oui, répondirent tous
les domestiques, les caméristes, les bonnes, le chauffeur, le régisseur, monsieur
van der Zelden, Madame et Magda von Möll.
Le défunt ne prenait-il
pas un médicament à base de digitaline afin de soutenir son cœur ?
- Oui, fit l’assistance
avec une unanimité rassurante aux yeux de Johanna.
- A quelle dose ?
Questionna le médecin.
- A fortes doses, jeta
Madame.
- C’est cela… je l’ai vu
prendre plusieurs cuillerées de sa potion devant moi, renchérit Monsieur.
- Il peinait à monter les
escaliers, rappela Wilfried…
- Il avait besoin de
calme… pleurnichait Madame… et moi, je l’ai conduit de représentation théâtrale
en représentation lyrique…
Oui, Waldemar von Möll
avait besoin de quelques gouttes de digitaline, mais pas régulièrement…
Otto von Möll ne se
laissa pas prendre à ces mensonges… mais il ne put se rendre à Ravensburg,
empêtré dans ses problèmes domestiques.
Le corps de Waldemar fut
rapatrié quatre jours après son décès à Berlin et enterré sans grande cérémonie
dans un caveau récemment acheté par le chercheur.
Cependant, l’effort exigé
par la frêle constitution de Johanna pour supprimer l’obstacle représenté par
son oncle, déclencha chez la jeune femme une crise nerveuse. Obligée de
s’aliter, madame van der Zelden dut garder la chambre jusqu’à Noël, sa lésion
pulmonaire se rappelant à son bon souvenir…
Tout naturellement, Magda
s’inquiéta de cette rechute et, un soir de décembre, se rendant au chevet de sa
chère enfant, elle saisit bien des choses.
- Maman, ne me reparlez
plus de l’oncle Waldemar et de son décès. Ce sujet m’importune au plus haut
point.
- Comment ? En voilà
de l’insensibilité, ma fille. Le pauvre homme est mort si soudainement et dans
des souffrances abominables. S’être ainsi trompé de dosage dans sa potion pour
le cœur. Je ne parviens pas à y croire. Waldemar devait être fort préoccupé. A
ne pas douter, ses soucis étaient importants.
-Oui, et alors,
maman ? Rétorqua Johanna entre deux quintes de toux non simulées. Cela
arrive tous les jours que les gens soient distraient.
- Tout de même ! Une
distraction de ce genre… Tous deux, ne deviez-vous pas régler la vieille
histoire du testament de Rodolphe ? Vous en aviez parlé à table… et le
notaire était convoqué…
- Je ne comprends pas
cette question. Il est vrai cependant que la mort si rapide de mon oncle me
laisse toute la fortune de mon cher grand-père. Ainsi l’a voulu le destin...,
murmura la jeune femme avec philosophie.
- Hum… admets toutefois
que ce décès imprévu fait bien tes affaires.
- Mère, je m’en serais
bien passée, sanglota Johanna.
La fièvre la reprit
subitement et ses joues rougirent sous le coup d’une forte émotion, sans doute
la contrariété provoquée par cette conversation.
- Johanna, je ne sais que
penser…
- Quoi ? S’écria
offusquée l’interpellée. Grand Dieu, qu’êtes-vous donc en train de
supposer ?
- Rien ma fille. Je
n’arrive pas à saisir ton attitude si froide, si détachée…
- Si froide ? Si
froide, moi, alors que je suis malade parce que, justement, mon oncle bien-aimé
est mort chez moi ? Quel coup ! J’en suis si ébranlée que j’ai dû
prendre le lit.
Les grands yeux brillants
de madame van der Zelden se mirent à larmoyer davantage. Toutefois, Magda
n’était pas aussi dupe que l’on aurait pu le craindre. Avec sécheresse, elle
répliqua.
- Mais ma chère enfant,
je te connais suffisamment pour te dire que tes larmes sont fausses et ta peine
feinte. Tu es froide comme la glace, tu n’éprouves du chagrin que lorsque tes
intérêts sont en danger. Ta douceur, ta candeur ne sont qu’apparences. Tu as toujours
usé de la délicatesse de ta complexion pour servir tes desseins, tromper ton
monde et obtenir ce que tu voulais…

- Maman ! Se récria
la frêle jeune femme. Ah ! Vous me faites beaucoup de peine ! Jamais
une telle idée n’a germé dans mon esprit.
- L’idée de supprimer
Waldemar ?
- C’est vous qui formulez
cet horrible soupçon.
- Oui, cette pensée m’a
effleurée, j’en conviens. Assure-moi que je fais erreur, Johanna…
- Oui ! Jeta avec
force la malade. Oui, bien sûr. Un malheureux hasard de circonstances s’est
acharné sur oncle Waldemar. Pour avoir eu un tel soupçon, j’en viens à croire
que vous ne m’aimez plus, mère…
- Johanna, je te jure que
tu restes ma chère enfant, ma fille chérie… cependant…
- Il y a donc un
cependant…
- Toutefois, parfois, ton
regard me fait peur… en réalité, tout me fait peur chez toi, convint Magda, se
retenant de ne pas pleurer à son tour. Comment te le dire ? Tes silences
bien plus explicites que tes paroles… ton attitude étudiée, tes lectures, tes
fréquentations, tout… ah ! Comme je regrette la petite fille que tu étais
jadis ! Ma petite poupée de porcelaine, aussi fragile et aussi belle… avec
tes boucles blondes que j’aimais à coiffer. En ce temps-là, tu m’aimais… sans
arrière-pensée.
- Mais, maman, je vous
aime toujours, moi ! Sanglota Johanna, versant cette fois-ci de vraies
larmes.
- Non, hélas ! Tu
n’aimes plus que toi… ou alors… tu ne m’as jamais aimée.
- Maman, vous me faites
bien mal… Vos paroles me transpercent le cœur. Sortez… je vous en prie… je sens
un étouffement me prendre… c’est de votre faute.
- Ma fille, pardon. Je ne
suis qu’une vieille folle. Je me fais des idées. Il est vrai que le malheur ne
cesse de nous frapper. Je ne voulais pas te faire du chagrin, ajouter à ta
peine.
Magda se pencha
tendrement sur Johanna et déposa un baiser sur le front de la jeune femme. Elle
sentit alors combien celle-ci était brûlante. Sa fille eut un léger mouvement
de recul mais accepta finalement cette marque de tendresse. Puis, madame veuve
von Möll se retira, les yeux embués de larmes.
*****