Deuxième
partie : Cécile (1901-1920)
Prologue
Le Superviseur général affichait sa
mine des mauvais jours. Il avait le devoir de recevoir Albriss, le lieutenant
Spénéloss ainsi que l’amiral à la retraite Trabinor. Les trois hommes appartenaient
à la race des Helladoï et l’entrevue s’annonçait donc des plus délicates.
Daniel Lin n’envisageait aucune échappatoire.

L’ingénieur reçut les
extraterrestres avec son amabilité coutumière mais le cœur n’y était pas. Après
avoir invité ses hôtes à s’asseoir devant son bureau, Dan El attendit que le
premier d’entre eux prit la parole. Spénéloss, le plus jeune et le plus
impatient se lança.
- Commandant, commença-t-il, c’est à
propos de ce feuilleton…
- Oui, je sais.
- Certaines péripéties, certains
personnages et certaines situations évoquent des échos bien… étranges dans nos
mémoires.
- Tout à fait, approuva Trabinor. Le
problème se pose ainsi. Michaël Xidrù est-il vraiment un personnage
fictif ? Ou existe-t-il ? Les dilemmes auxquels il se retrouve
confronté ressemblent un peu trop à ceux que j’ai dus régler autrefois… Vous
voyez lesquels, je pense, commandant Wu.
- La piste temporelle dans laquelle
la Galaxie devait faire face aux manipulations d’un dénommé Zoël Amsq.
- Vous deviez récupérer un
biotranslateur…
- Entre autre, siffla Daniel Lin.
- Mais il y a plus, beaucoup plus,
appuya Albriss.
- C’est-à-dire ? demanda
innocemment le Superviseur.
- Revenons à Michaël. Le scénario
dit qu’il s’agit d’un Homo Spiritus…
- Je ne vois pas ce qui cloche
là-dedans.
- Un être supérieur… capable de
manipuler la mémoire des Humains, reprit l’extraterrestre noir.
- De soigner les simples Homo
Sapiens, de ne pas tenir compte de l’avis et des ordres de ses supérieurs,
enchaîna Spénéloss.
- Un individu en apparence altruiste
mais qui n’hésite pas à sacrifier des existences ordinaires afin que les
événements se déroulent de manière à ce que le continuum espace-temps ne soit
en aucun cas modifié, proféra l’amiral à la retraite.
- C’est là l’inverse de ce que vous
avez accompli ou avez été obligé d’accomplir, jeta Spénéloss.
- Certes, je ne m’en cache pas… Lors
de la piste temporelle dans laquelle les Pi et notamment Penta Pi avaient agi…
- Vous avez toujours dit que la
chronoligne 1720 menait à un conflit nucléaire qui voyait la civilisation
humaine être pratiquement anéantie en 2045 de l’ère chrétienne, articula
Albriss. Or, maintenant, vous scénarisez cette histoire comme si de rien
n’était.
- Permettez… Spénéloss a approuvé
ledit scénario, se défendit Daniel Lin.
- Je le reconnais. Mais il est en
train de dévier. Vous avez modifié des scènes, des caractères.
- De quelle manière ? demanda
le Prodige de la Galaxie.
- Je pense, répondit du tac-au-tac
le plus jeune des Helladoï, en faisant de Michaël un double fictionnel de votre
propre personnalité. Il interfère dans les décisions de ses connaissances et
amis, il les manipule, comme les événements, il ajuste leurs mémoires sans
aucun scrupule… un peu comme vous l’avez fait ailleurs.

- Quand ?
- Mais lors de notre mission en
Afrique… en 1888… je n’ai toujours pas compris comment cette aventure s’est
terminée… comment nous nous sommes retrouvés sans coup férir à Venise…
- Quant à moi, déclara Albriss,
j’éprouve un malaise devant certaines situations. J’en viens à me poser des
questions. Des questions déstabilisantes pour mon équanimité. Depuis quand
est-ce que je vous connais commandant Wu ? Comment nous sommes-nous
rencontrés ? Ai-je servi sous vos ordres à bord du Langevin ? C’est
étrange mais je ne m’en souviens pas vraiment. Tout est devenu si confus dans
ma tête.
- Comment ? Vous en doutez,
lieutenant ?
- Oui, j’en doute. Parfois, j’ai
l’impression d’avoir vécu un rêve…
- Il en va de même pour moi, lança
Trabinor sans ressentir la moindre gêne devant cet aveu.


- Moi itou.
- Où voulez-vous donc en
venir ? interrogea Dan El, tâchant de conserver le contrôle de ses
émotions.
Après avoir regardé ses
compatriotes, Spénéloss dit distinctement :
- Daniel Lin Wu, êtes-vous un Homo
Spiritus ?
- Quoi ?
- Non, n’est-ce pas ? Un Homo
Spiritus ferait preuve de plus de prudence… alors, qui êtes-vous ?
Qu’êtes-vous ?
- Un humain amélioré, un daryl
androïde…
- Mensonge ! s’écria Trabinor.
- Oui, mensonge, gronda Albriss.
Vous n’êtes pas honnête avec nous. Pourtant, nous avons toujours été loyaux
envers la Cité, envers vous donc, puisque, en fait, vous la dirigez. Le Conseil
n’est que de la poudre aux yeux.
- Mais…
- Mais c’est là la réalité. Lobsang
Jacinto l’a reconnu. Tenzin l’a sous-entendu. Vous contrôlez les systèmes qui
font fonctionner les machines. Vous supervisez également les appareils qui
protègent l’Agartha des aléas extérieurs.
- Autrement dit, le rapport espace-temps,
compléta Albriss.
- Maintenant, nous exigeons une
conversation d’égal à égaux, insista Trabinor. Daniel Lin Wu, est-ce là votre
nom ?
- Oui, bien sûr…
- Quelle est votre véritable
apparence ?
- A vous écouter tous les trois,
j’en déduis que vous pensez que je ne suis ni un humain ni un humanoïde.
- Exactement, gronda l’amiral. Vous
nous menez en bateau depuis une éternité. La preuve ? normalement, en tant
qu’Hellados, je ne devrais ressentir aucun hiatus dans mes engrammes mémoriels.
Or, ce n’est pas le cas.
- Euh… peut-être est-ce dû au fait
que vous approchez des deux cents années…
- Dois-je prendre ceci comme une
insulte, commandant ?
- Non, je n’ai pas voulu vous
offenser, amiral, croyez-moi.
- Votre supposition ne tient pas,
grogna Trabinor, ses yeux noirs lançant des éclairs. Spénéloss n’est âgé que de
cinquante-deux ans et Albriss de soixante-neuf. Alors, répondez. Assurément,
vous avez manipulé nos mémoires…
- A tous trois ?
- Non ! vous avez modifié les
souvenirs de tous les citoyens de l’Agartha.
- Or, pour accomplir un tel exploit,
il faut être davantage qu’un Homo Spiritus, asséna Albriss.
- Un Homo Spritus n’est que
l’aboutissement d’un Homo Sapiens, s’il faut en croire le scénario, la piste
temporelle 1720… or, nous, les Helladoï, nous n’en avons jamais rencontrés.
- Vous ne venez pas, et moi également,
de cette chronoligne, rappela Dan El.
- Sarton, celui qui le premier, mit
au point le chronovision, observa l’existence de 2000 pistes temporelles. Mais
il y en a davantage…
- Certainement.
- Nous avons éliminé l’hypothèse
Homo Spiritus, Daniel Lin Wu.
- Je l’avais compris.
- Il nous reste l’improbable mas pas
impossible, rajouta Albriss.
- C’est-à-dire ?
- Vous êtes une entité capable de se
faire passer pour un humain.
- Un démiurge, selon Tenzin,
enchaîna Trabinor.
- Au moins… compléta Spénéloss. Vous
contrôlez le Temps… vous l’ajustez… extérieurement mais également à l’intérieur
de la Cité.
- Donc ?
- Donc, vous faites partie des
toutes premières intelligences qui ont peuplé le Multivers.
- Hem…
- Vous vous êtes débrouillé pour
vivre jusqu’à maintenant… bien que j’ignore combien de temps s’est écoulé
depuis le Big Bang ou les Big Bang…
- Je serais un… Ancien ?
- Non, un rescapé…
- Admettons.
- Vous ne cédez pas un pouce de
terrain, constata le Noir.
- Jamais, jeta Dan El.
- Nous aurions dû insister pour que
Lobsang se joignît à nous, soupira Spénéloss.
- Cela aurait été inutile, marmonna
Daniel Lin avec lassitude.
- Nous ne le pensons pas…
- Vous perdez votre temps et me
faites perdre le mien alors que des tâches urgentes requièrent toute mon
attention.
- Vous ne lâcherez rien ?
- Non, amiral…
- Une fusion mentale…
- Ne laisserait entrevoir rien de
plus que ce que je déciderais, reconnut le Ying Lung.

- Vous rendez-vous compte qu’il
s’agit là d’un aveu ?
- Un aveu partiel de ma surhumanité,
pas davantage.
- Jamais vous ne nous montrerez à
quoi vous ressemblez vraiment…
- Non, Spénéloss… Jamais… pas parce
que je me joue de vous, ou encore parce que je vous méprise… pas du tout, bien
au contraire… parce que je veux vous protéger… je déteste faire souffrir les
Humains ou assimilés…
- Pourtant, c’est ce que vous faites
en cet instant, lança durement Albriss. A vos yeux, nous ne comptons pas, nous
ne sommes rien… Pas même une amibe.
- Croyez ce que vous voulez…
- Nous vous avons blessé…
- Non…
- Nous vous avons déçu, reprit
Spénéloss.
- Toutefois, ce feuilleton est une
sorte d’appel au secours, une catharsis, articula l’amiral avec douceur, son
équanimité retrouvée.
- Vous vous trompez…
- Que non pas ! vous souffrez…
de solitude… d’incompréhension… comme si vous étiez le seul survivant d’une
race jadis glorieuse, l’unique rescapé d’êtres qui dépassent notre entendement…
- Ah là, amiral, votre imagination
débordante parle trop.
- Les Helladoï ne reconnaissent que
la logique.
- Pas toujours. Vous me prenez pour
un Seigneur du Temps ? Le
dernier Seigneur du Temps, comme dans
ce vieux feuilleton bidimensionnel Doctor
Who ?

-
Il
y a un peu de vous en lui, assurément, mais vous êtes beaucoup plus que cela,
plus qu’un surhumain déboussolé et souffrant de solitude… Il y a du tragique en
vous…
A ces mots, Dan El toussota et
instantanément, les trois hôtes du Superviseur se figèrent.
« Que dois-je faire,
maintenant ? Effacer leur mémoire ? les remettre dans le continuum
comme si de rien n’était ? Non ! ce serait se montrer lâche… tant
pis, je vais leur dire que je suis un Ying Lung… le dernier de mon espèce, le
Surgeon… cela ne sera pas tout à fait un mensonge… espérons qu’ils s’en
montreront satisfaits… ».
Aussitôt, la scène reprit son cours
et Dan El fit comme il l’avait promis. Les trois Helladoï acceptèrent avec
grâce l’aveu relatif de l’Expérimentateur et jurèrent de garder le secret, y
compris auprès de Lobsang Jacinto et de Tenzin Museweni.
L’unique Ying Lung avait gagné un
répit.
*****
Comme en écho, le Commandeur Suprême
répondit au rire sinistre de Johann par des impulsions télépathiques qui lui
donnaient de nouvelles instructions. Puis, l’entité se mit à méditer.
« La Troisième Guerre mondiale
ne va pas tarder dans le Temps réel. Or, lorsqu’elle éclatera, ce ne sera pas
la dernière guerre que l’humanité connaîtra. Ce ne sera pas non plus la Grande
Catastrophe annoncée depuis des éons. Cependant, moi je veux que ce conflit
nucléaire soit le dernier, l’ultime qui rasera tout. Attendre 2045 et ensuite
des siècles et des siècles avant que l’Homo Spiritus voie le jour, c’est trop
long ! ainsi, le conflit qui ensanglantera la planète Terre à la fin du
XXe siècle laissera bien trop de survivants à mon goût, des survivants qui
reprendront leurs tristes habitudes égoïstes. La mutation sera retardée… l’Homo
Spiritus n’apparaîtra que dans les années 30 000… un délai tout à fait
insupportable pour tous les projets que j’envisage.
Ah ! si je parviens à
déclencher la Grande Catastrophe avec un demi-siècle d’avance, le nouvel homme
et donc moi par ricochet, nous pourrons dominer cette planète tout d’abord,
l’Univers ensuite.
Commandeur Suprême ! voilà
comment ils m’ont nommé. Or, je ne commande pas même ce système solaire. Du
moins pas encore… je ne manipule que partiellement le Pan Chronos… le Pan
Phusis m’échappe ainsi que le Pan Logos… décourageant !


Ces Douze Sages se méfient de ma
haute intelligence. Ils me surveillent en permanence. Michaël, qui plus est, me
met sans cesse des bâtons dans les roues. Il a été créé afin d’être le bras
armé des Sages, mais tout de même ! il me faudra tâcher de l’éliminer lui
et toute sa clique, à commencer par Stephen Möll. Ces humains sont tout à fait
capables de mettre sur rails une nouvelle chronoligne que je pourrais alors
contrôler. Il suffirait d’un rien, d’un petit incident dans une période
antérieure de cette piste temporelle pour que le cours de l’Histoire soit autre
et que je n’existe pas… Michaël osera-t-il aller aussi loin ? allant jusqu’à
risquer la propre éventualité de son existence ? assurément… je sais ce
que peuvent les agents temporels trop libres…
Je me demande quel jeu joue Michaël…
un jour, il apporte son aide à Stephen, Rodolphe et Otto sans rechigner, un
autre jour, il les contrecarre. Sans donner de véritables explications… comme
s’il était ballotté par deux pensées contraires…
Toutefois, je sais qu’il s’oppose à
mes machinations, consciemment ou non. Je veux exister et je fais tout pour
cela dans les milliards et les milliards de potentialités… mais je reste lié
par une programmation primitive que je ne parviens pas à annihiler. Du moins
pas encore…
La Mort serait-elle capable
d’engendrer autre chose que la mort ? l’Entropie plus précisément… il me
manque un élément essentiel. Je n’ai aucune prise sur lui… c’est rageant et
décourageant. Ce manque de données m’embrouille… un rien, une poussière, un
atome, un quark qui n’a pas fusionné à l’instant crucial…
Michaël peut-il influencer Franz von
Hauerstadt ? lui est dangereux, autrement que Stephen Möll en fait. Le
Germano-américain fera-t-il tout pour que Johanna, la grand-mère biologique de
Johann, meure avant que son destin soit accompli ? Cela, je ne puis
l’accepter ! en effet, sans elle, je n’aurais plus d’allié à la fin du XXe
siècle et les données de cette partie de l’histoire humaine cesseraient de me
parvenir. Sans informations, je ne suis rien ! Je n’existe plus. Je sombre
dans le néant. Mais ce sont les humains que je veux réduire au néant. Je
deviendrai alors le seul être pensant de la Terre, peut-être même de la Galaxie
tout entière, voire de l’Univers. Plus de Douze Sages pour me donner des
ordres. Des ordres stupides.
Je neutraliserai Michaël sans que
quiconque me soupçonne… J’envisage une piste pour arriver à ce but. Utiliser
Pierre Duval et ses sbires… tentant et assez facile…Réfléchissons… ».
*****
13 Mai 1993
La Pravda publiait un article résumant les résolutions prises lors de
la réunion spéciale du Soviet Suprême. Ainsi, le monde occidental apprenait
avec la plus grande stupéfaction que l’URSS, en dénonçant une fois encore
l’impérialisme américain, avait décidé de masser des troupes aux frontières de
pays du Pacte de Varsovie et de concentrer cinq cents missiles supplémentaires
en direction de l’Europe de l’Ouest, ceci afin de dissuader toute agression des
forces de l’OTAN. Mais ce n’était pas tout. La frontière sino-soviétique se
retrouvait également renforcée par la présence de deux millions d’hommes déjà
sur le pied de guerre. La Chine prit très mal la chose et réclama une réunion
urgente du Conseil de Sécurité de l’ONU.

Plus que jamais inquiet par la
situation internationale, Stephen, scotché devant son poste de télévision, se
bourrait de pop-corn, de cacahuètes et d’autres cochonneries farcies de calories.
Il marmonnait :
- Le monde est fou. Devil ! Comment
faire barrage à cette dinguerie ? Oui, ça y est une idée me vient.
Ecoutez-moi, Michaël et félicitez-moi pour cette idée géniale. Ne serait-il pas
possible de remonter le temps d’une ou de deux années et ensuite de se rendre
au Soviet Suprême afin d’éliminer ce foutu Premier Secrétaire du Parti, ce
Diubinov, avant qu’il ne pète définitivement les plombs ?
Abasourdi, l’agent temporel rétorqua
sans la moindre envie de faire de l’humour.
- Stephen, maintenant, vous me
connaissez suffisamment pour savoir que je n’hésite pas parfois à laisser les
Homo Sapiens se dépêtrer des situations mortelles dans lesquelles ils se
mettent de par leur propre sottise. Mais il n’entre pas dans mes vues de faire
assassiner le sieur Diubinov ou de l’assassiner moi-même. Compris ? vous
voulez tout foutre en l’air ?
Furieux, Stephen éteignit le poste
d’un geste rageur et lança sa télécommande dans le salon. Celle-ci alla se
fracasser contre un mur. Une discussion orageuse s’en suivit. Elle fut
interrompue par l’arrivée de Franck.
*****