
À bord du Vaillant, l’atmosphère,
de plus en plus tendue, tournait à l’orage. Deux faits apparemment non liés
troublaient les esprits. Le plus anodin concernait les chats Ufo et Opaline. L’animal
familier de Violetta Grimaud poursuivait la belle chartreuse de ses assiduités,
devenait terriblement entreprenant, mais voilà, la demoiselle faisait sa
coquette, se dissimulait, montrait les griffes dès qu’on l’approchait d’un peu
trop près, bondissait aux instants les plus inattendus, miaulait
insupportablement, se frottait par à coups contre les jambes de l’adolescente,
réclamait des câlins, mais se refusait obstinément aux assauts amoureux de son
prétendant.
Alors, le chat non agouti et blanc
boudait, ignorant superbement Violetta, passait devant elle la queue fièrement
dressée, gémissait, appelait sa promise de plus belle durant des heures,
méprisait sa gamelle et surtout, mettait tout le monde à cran.

Ces scènes qui se répétaient avec une
régularité d’horloge astronomique auraient été comiques si elles n’avaient eu
pour résultat de mettre en rogne non seulement Frédéric Tellier et ses
acolytes, mais également André Fermat dont la patience n’était pas la qualité
première.
- Craddock, proféra le vice amiral au
bord de l’exaspération, est-ce vous à la parfin qui avez déniché ce foutu
animal? Qu’est-ce qui vous a pris, bon sang?
- C’était pour faire plaisir à miss
Violetta.
- Capitaine, vous allez tout de suite
me prendre cette bête et me la balancer hors d’ici! Pronto Craddock, sinon c’est
vous que je jette par-dessus bord.
- Euh, amiral, pourquoi n’exécutez-vous
pas vous-même cette satanée corvée?
- Opaline ne se laisse saisir par
personne. Depuis ce matin, elle est parvenue à me griffer sauvagement une
douzaine de fois. Or, même cinquante Haäns n’ont pu accomplir pareil exploit.
- Rotudju! Alors là, chapeau ma
belle!
- Cessez de vous moquer et obéissez.
Cette bête vous a à la bonne.
- Hum… Amiral avec tout le respect
que je vous dois, vous attirez autant la
sympathie que le fiel pour les ours.
- Craddock!
Fermat s’avança, l’air menaçant.
Visiblement, il ne contrôlait plus sa colère.
- Mon colon, doucement… vous n’iriez
pas jusqu’à commettre un meurtre sur ma personne? Non! Si? Bon, j’ai compris,
je m’exécute…
N’ayant plus le loisir de repousser
la corvée, Symphorien se rapprocha d’Opaline qui, tout en haut de la couchette
la plus élevée se léchait soigneusement le poil avec sa mignonne petite langue
rose.
- Ma jolie, ma toute belle, minauda
le vieux Loup de l’Espace, viens donc dans les bras de tonton Craddock. Il a
une surprise pour toi. Une gourmandise, un délice sucré encore meilleur qu’un
loukoum. Des anchois trempés dans de la confiture de fraise. Un régal, crois-en
mon expérience. Tu n’en veux pas mon Opaline de la brume?
Intriguée par les paroles de l’humain,
la chatte cessa sa toilette pour se mettre à fixer le Cachalot du Système Sol
de ses yeux en amande couleur émeraude. Puis, après avoir miaulé de mépris - du
ton qui signifiait « je ne suis pas dupe de ton manège » - elle
reprit consciencieusement son activité.
Dépité, le vieil homme entreprit
alors l’escalade des couchettes bien que ses rhumatismes le lançassent
douloureusement. Inutile de grogner, le vice amiral attendait.
Une seconde, on put croire que
Symphorien allait parvenir à se saisir de la belle indifférente lorsque
celle-ci déjoua tous les pronostics. Avec une souplesse digne d’éloges, la
chatte bondit dans un saut formidable pour atterrir sans bruits sur l’interface
du chrono vision. La distance était importante et ce saut n’était pas le fruit
du hasard.
- Ah ça! S’étrangla Symphorien
Nestorius qui avait roulé sa bosse partout, jamais je n’avais vu jusqu’à
aujourd’hui un tel bond avec aussi peu de recul et d’élan de la part d’un chat!
De stupeur, le capitaine de passoire
à roulettes en avait perdu l’équilibre et chuté sur la partie la moins noble de
son individu.
- Ouille! Hurla l’écumeur de l’espace
en se frottant vigoureusement le bas des reins. Par la malemort! Coque
mitraille d’opérette, j’ai le dos rompu!
Bien que le visage déformé par une
souffrance bien réelle, ressemblant davantage à un satyre en colère qu’à un
être humain en goguette, Craddock parvint à se relever. À la vue de cet échec,
Fermat s’avança jusqu’au chrono vision et se mit à observer le félin d’un œil
neuf dans lequel transparaissait la plus grande inquiétude. Gana-El vivait non
pas une tempête sous un crâne pour paraphraser le poète mais un ouragan de
catégorie 5 au bas mot. Il comprenait que cet incident, cet accident avait été
prémédité. Impossible? Que non pas!
Désormais, le chrono vision, qui
avait déjà affiché ses limites, sous tension, crépitait, alors que personne à
bord du vaisseau ne l’avait branché. Ses circuits surchargés, il lançait des
éclairs bleutés. Manifestement, toute la micro informatique qui le composait,
ultra fragile et irremplaçable en ce siècle lointain, était en train de griller
à l’intérieur de la console d’interface. L’appareil dégageait une forte odeur d’ozone
ce qui avait pour conséquence de faire tousser les humains ou assimilés sans
oublier Ufo, mais pas mademoiselle Opaline.
D’ailleurs, cela ne vous a pas
échappé, l’inquiétante féline, à la suite de son bond prodigieux, aurait dû
mourir électrocutée, mais il n’en était rien. Au contraire, la bête infernale,
nullement incommodée, gambadait sur le clavier transparent à touches
sensitives, sautillait, frôlant de sa queue des micros curseurs bosselés à
peine visibles pour un œil non exercé, crachait sur les touches maîtresses
commandant les interactions.
Tout cela eut pour résultat de
dissoudre les points vitaux du chrono vision.
Enfin, André avait pris sa décision.
Il fit un pas. Du moins essaya-t-il. En fait, il ne put que progresser d’un
minuscule centimètre, se heurtant à un champ de force inexplicablement apparu.
Ses sens de Ying Lung avaient été bluffés. Alors, tendant sa volonté, il tenta
de passer à travers le mur invisible. Tant pis pour son enveloppe corporelle,
son intégrité matérielle et son incognito!
Mal lui en prit. Tout son être réel
fut alors parcouru par des étincelles cruelles de lumière négative. Soumis à
une torture fulgurante aussi brève que puissante, il perdit son apparence
ordinaire.
Devant les yeux ébahis de Craddock,
le Ying Lung recouvra sa forme première, sinueuse et lumineuse. Mais au lieu de
briller aveuglément, la vague silhouette serpentiforme n’émettait qu’une faible
pulsation, d’un blanc crépusculaire.
Bientôt, le Dragon s’affaissa sur
lui-même, rendu à l’impuissance, déchargé de son énergie et coupé de l’Unicité.
Dans l’incapacité de se régénérer, il était menacé d’absorption par la Nuit
éternelle. Mais sur le vaisseau qui en avait conscience?
Toujours prisonnier de la Lumière inversée,
Gana-El allait en s’affaiblissant au fur et à mesure que les femto secondes se
déversaient dans l’inexorable sablier du Temps, semblant se fondre dans un
ailleurs inconcevable et létal.
Craddock, se redressant, plus
déterminé que jamais, rugit:
- Chatte de l’enfer, qu’as-tu
provoqué?
N’attendant évidemment aucune
réponse, le vieil homme entreprit à son tour de risquer le tout pour le tout et
voulut porter secours à celui qui, longtemps, n’avait été à ses yeux qu’un
humain ordinaire doté d’un caractère difficile. Mais lui aussi, ce capitaine
héroïque, fut stoppé net par le champ de force. Lui aussi sentit toutes les
cellules de son corps se consumer. Mais, buté, têtu au-delà de l’entendement et
de la logique, dépassant ses maigres forces, il s’obstina. Après tout, durant
sa mouvementée et périlleuse existence, il avait pris l’habitude d’endurer bien
des maux.
À l’instant où le sublime et
irremplaçable Craddock allait perdre conscience, submergé par une souffrance
qui dépassait de loin toutes ses expériences, il perçut une curieuse voix,
inhumaine certes, mais non artificielle, lui jeter, en français avec toutefois
un léger accent américain:
- Pitoyable et faible créature, en t’interposant
ainsi, ne crains-tu donc pas de mourir?
Le ton était empli de morgue et d’ironie
blessante.
Ces paroles provenaient de la gorge d’Opaline
mais il s’agissait d’une voix au timbre indiscutablement masculin.
- Celui qui ose m’affronter c’est ce
fol, cet inconséquent et stupide aliéné, ce ridicule Symphorien, le mendiant de
l’espace, le vagabond décati des étoiles. Clown grotesque! Qu’espérais-tu ?
La voix s’interrompit à la seconde
même où Opaline s’estompait et quittait cette dimension-ci tandis que le
capitaine s’évanouissait dans les bras de Daniel Lin matérialisé en urgence.
Le daryl androïde, qui effectuait une
filature discrète sur cette terre dix neuviémiste, avait perçu que quelque
chose de grave était en train de survenir à bord du Vaillant.
Alors, abandonnant Kermor, le
commandant Wu avait rejoint le vaisseau au plus vite, non par les moyens
technologiques habituels - la téléportation - mais en utilisant un couloir
transdimensionnel qu’il avait ouvert bien que cet effort lui coûtât.
En moins d’une seconde, Daniel Lin
comprit la situation. Il avait capté l’écho du message lancé par Opaline et
identifié le véritable auteur de celui-ci.
« Johann Van der Zelden »!
Murmura le commandant Wu entre ses dents sur un ton impossible à rendre.
Dan El allait-il se laisser abattre
par ce nouveau coup du sort? Sombrerait-il dans la plus lâche des résignations
ou, au contraire, devant cette nouvelle épreuve, ce contretemps fâcheux,
ferait-il face à l’adversité?
Bon sang, comment réparer les dégâts?
Le pouvait-il d’abord? Fermat disparu dans l’Infra Sombre, cela le jeune Ying
Lung le savait d’instinct, Craddock blessé grièvement, ses jours peut-être en
danger, brûlé au deuxième voire au troisième degré, le chrono vision
irrécupérable car irréparable, l’addition était plus que lourde. Mais était-ce
bien tout? Non! Dans ce tableau désastreux, le daryl androïde oubliait Ufo, l’inénarrable
Ufo qui, présentement, au lieu de se lécher paisiblement le poil, miaulait à
faire se hérisser la plus zen des créatures, gémissait sur son amour perdu.

***************
Le deuxième fait qu’il nous faut
évoquer consistait en l’obstination de Kermor à vouloir se distraire. Voilà
pourquoi Daniel Lin l’avait pris en filature. Le jeune comte sortait
baguenauder aux heures les plus indues, ignorant superbement les remontrances
de Fermat. Ainsi, il défiait avec superbe la police secrète de Napoléon le
Grand.
Tenez, cet après-midi-là, justement,
le jeune homme se rendit au parc Monceau où un certain Daguerre faisait admirer
une animation d’un genre nouveau, un diorama dans lequel différentes scènes
tirées de romans gothiques anglais pour la majorité d’entre elles étaient
représentées avec un souci du détail exact remarquable.
Émoustillé, alléché par le petit
carton descriptif qui traînait sur le comptoir de son hôtel, Alban n’avait pas
hésité à courir y assister. Parvenu devant l’attraction, un immeuble monté à la
va-vite tout en planches, carton-pâte et trompe-l’œil, le comte fit la queue
une longue heure comme tout sujet ordinaire de l’Empereur, ignorant que Daniel
Lin se tenait à trois mètres à peine derrière lui.
Enfin, avec un soulagement impatient,
Kermor put pénétrer dans le baraquement de luxe. Mais, pendant ce temps, le
tempsnaute s’était évaporé sans que nul ne remarquât son départ. Le comte breton resta donc sans
protection, à la merci du piège effroyable tendu par le sinistre et rusé
Galeazzo di Fabbrini.
La veille, Alban avait fait la
connaissance d’un certain Niepce, un original qui se piquait d’améliorer cette
bonne vieille lanterne magique. En compagnie de quelques amateurs éclairés,
tous aristocrates et opposants plus ou moins secrets au régime, il avait
assisté à une démonstration plutôt réussie de la nouvelle invention. Toutefois,
celle-ci pouvait être encore améliorée.

D’un ton docte, non empreint d’humour
cependant, Niepce avait expliqué que son appareil fonctionnait non seulement
sur le principe de la fixation argentique devenue classique, mais également sur
la durée d’exposition des plaques. Celle-ci variait en fonction du temps qu’il
faisait à l’extérieur, soleil, nuages ou pluie, mais aussi de la clarté
lumineuse naturelle.
Or, présentement, le chercheur n’était
pas entièrement satisfait des résultats obtenus car il n’avait pas encore pu
établir des plaques nettes à la lumière artificielle.
Pourtant, non sans fierté, Niepce fit
admirer le fruit de ses efforts devant un petit comité qui lui était tout
acquis. Ne publiait-il pas des articles sur la persistance rétinienne dans une
feuille dont le ton était résolument hostile à l’Empereur, mais de manière
feutrée et ironique? Sa précédente invention, le « niepçotype » ou
portrait « photographique », fixé sur plaque de cuivre ou de verre
grâce au bitume de Judée, au résidu d’essence de lavande ou au nitrate d’argent,
n’avait-elle pas été détournée par le régime impérial à des fins policières,
expliquait son opposition actuelle.
Pour mémoire, tout heureux citoyen de
cet Empire autoritaire se devait de posséder un passeport muni d’un niepçotype.
Certains d’entre eux, à plaque de verre, étaient d’une grande fragilité et peu
pratiques concernant ces cartes d’identité qu’ils alourdissaient. On commençait
donc à préférer les photographies sur carton fort.
Pour rajouter à sa rancœur, notre
inventeur n’avait touché aucun dividende de sa découverte ainsi exploitée.
- Vous voyez en temps réel une rose s’ouvrir,
s’épanouir et se faner dans une succession de photographies distantes de trente
minutes chacune. En deux jours à peine, ainsi, la splendeur qui embaumait n’est
plus. Les teintes ont été rajoutées au pochoir pour approcher au plus près la
réalité.
- Ce ne sont donc pas des dessins!
- Pour qui donc me prenez-vous,
monsieur le baron? Pour un vulgaire imposteur, s’exclama Niepce outragé.
- N’y a-t-il pas moyen de donner l’illusion
du mouvement à ces clichés? Fit Alban afin de calmer le mécontentement justifié
du chercheur.
Au fond de lui, le Breton,
sincèrement émerveillé, était persuadé voir en Niepce un précurseur des écrans
« magiques » entrevus sur le Vaillant. Ni Fermat ni Daniel Lin
Wu ne l’avaient donc abusé en déclarant qu’ils étaient originaires de l’avenir.
Leur technologie parlait en leur faveur.
- Comme à propos, on ne peut faire
mieux, répondit Niepce avec le sourire. J’ai justement monté toute une série de
ces clichés représentant le parcours du soleil dans le ciel depuis l’aube jusqu’au
crépuscule sur cet appareil que j’ai baptisé « kinétoscope ». Il est
mû par cette manivelle. J’espère bientôt disposer d’une pile voltaïque afin d’obtenir
un mouvement continu, bien plus régulier que cette succession d’images
saccadées. Mais tenez. Vous allez vous en faire une idée par vous-mêmes.
Intrigués, les cinq hommes s’approchèrent
alors d’une étrange mécanique circulaire, encombrante, présentée sur une table
métallique, dressée un peu à l’écart. Au centre de celle-ci, qui était creux,
Niepce alluma une lanterne sourde afin d’éclairer le tout.
- Monsieur le comte, reprit le
chercheur affable, vous qui êtes le plus jeune de notre noble assistance, à
vous l’honneur;
- Soit, répliqua Kermor avec grâce.
Avec dextérité, le jeune homme se mit
à tourner une manivelle d’une taille respectable. Aussitôt, devant le spectacle
véritablement nouveau, ce ne furent que des cris d’ébahissement et d’enthousiasme.
- Splendide!
- Magnifique!
- Prodigieux!
- Vous avez donné vie aux images! Créé des
images animées…
- On s’y croirait!
- Je puis remplacer ces plaques par d’autres,
articula l’inventeur non sans fierté. J’en ai toute une série. Une tortue en
train de se déplacer, un… cela vous intéresse-t-il, messieurs?
- Absolument. Mon cher, vous avez du
génie.
Niepce s’inclina sous le compliment.
- J’espère d’ici quelques semaines
tout au plus obtenir le même résultat avec un chat ou un chien.
- Et pourquoi pas un homme? Une
décomposition réussie de la marche humaine? Hasarda Alban, quelque peu rêveur.

La séance se prolongea une heure
encore environ à la satisfaction de tous.
Fort aimablement, Niepce reconduisit
le jeune comte à son hôtel abandonnant là son bric-à-brac. Parvenus rue de
Grenelle, les deux hommes se séparèrent tels de vieux amis. Alors que le
chercheur quittait le hall, près d’éternuer, il fouilla dans la poche de son
paletot, à la recherche d’un vaste mouchoir. C’est ainsi qu’il fit tomber un
petit carton anodin décrivant une attraction sans pareille sise au parc Monceau.
Depuis plusieurs jours, ledit carton traînait dans sa poche et Niepce l’avait
oublié. Il ne se rendit pas compte de l’incident fort mineur. Le bristol fut
ramassé par l’employé et laissé sur le comptoir. Le lendemain, Alban s’en
aviserait et…
Une fois à l’intérieur du baraquement
où régnait une semi-pénombre, la clientèle qui avait dû débourser deux francs
pour voir ladite attraction, soit le salaire quotidien d’un bon ouvrier
parisien, était accueillie par Jacques-Louis Daguerre en personne. Celui-ci débitait
son boniment, annonçant à l’avance les scènes reconstituées tirées des romans
« le château d’Otrante » d’Horace Walpole,

« les mystères du
château d’Udolphe » d’Ann Radcliffe,

« le moine » de Lewis et
ainsi de suite.
Puis, ayant achevé son énumération,
il commandait à la vingtaine de personnes qui composait l’assistance de le
suivre dans les méandres des corridors en carton-pâte et ce, dans la plus
parfaite obscurité. Toutefois, il avait pris soin de mettre en garde les
clients contre un possible danger d’incendie, expliquant par la même occasion
les raisons de l’absence de clarté. On entendait distinctement, l’obscurité
aidant à l’amplification de l’ouïe, les pas hésitants, les soupirs, les
tâtonnements, les frôlements, les excuses bégayées.
Arrivé apparemment devant la première
reconstitution, l’hôte réclama à la fois le silence et la lumière. Des
« oh » et des « ah » d’exclamations s’en suivirent devant
le réalisme de la scène ainsi dévoilée. Réalisme? Façon de parler. Dans ce qui
ressemblait à une crypte où l’on reconnaissait des sarcophages paléochrétiens
et des gisants, bien éclairés par une lampe électrique (!), une jeune femme
vêtue de blanc, sa longue chevelure noire tombant librement sur ses épaules et
un étrange confesseur ayant passé une bure brune s’affrontaient. L’individu au
visage déformé par la folie, aux yeux brillants et au rictus effrayant,
enserrait fortement l’inconnue, la victime annoncée qui se débattait tant bien
que mal. La figure habituellement douce de la jeune héroïne reflétait
présentement une profonde terreur.
Or, les deux personnages s’animaient,
bougeaient avec naturel, respiraient, tout comme vous et moi. En fait, ces
automates perfectionnés étaient mus par un mécanisme d’une complexité et d’une
perfection jamais rencontrées jusque-là. Il s’agissait d’une technologie qui
dépassait de loin celle du fameux joueur d’échecs et bien supérieure au célèbre
canard de Vaucanson.

De plus, les mannequins avaient été
moulés dans la cire afin de parfaire l’illusion de la vie.
D’un ton emphatique, Daguerre annonça
qu’il s’agissait là d’une scène clé d’un roman gothique anglais, fort à la mode
en ce 1825, mais qui datait un peu de l’autre côté de la Manche, Le
Confessionnal des Pénitents noirs d’Ann Radcliffe.
- Mais avancez, avancez donc pour
admirer la scène suivante plus horrifique encore si possible.
- En êtes-vous certain? S’écria un
grand escogriffe longiligne tout en jambes, aux cheveux crépus, au teint bistre
et aux yeux bleus.
L’individu qui venait de s’exprimer n’était
autre que notre obscur gratte-papiers Alexandre Dumas. Tout en ouvrant ses
équerres, il se heurta à un homme âgé d’une cinquantaine d’années portant une
barbe en pointe taillée soigneusement.
- Faites excuse monsieur, lança avec
désinvolture ce grand échalas d’Alexandre.
- Oh, il n’y a pas de mal, répondit
Victor Francen, soucieux de ne pas perdre de vue Kermor qu’il surveillait à
distance respectable, obéissant ainsi aux directives d’André Fermat. Cependant,
le comédien ne put s’empêcher de dévisager le maladroit, ce qui lui fit perdre
de précieuses secondes. À l’identification de l’auteur en herbes, il retint de
justesse un cri de surprise.
Quelques mètres plus loin, dans un
autre coude du corridor, une nouvelle scène avait pris vie. Cette fois-ci,
Daguerre avait reconstitué un chapitre du roman de Polidori, le Vampyre.

Un
être éthéré, à la beauté toute diaphane, létale, était en train de fasciner et
d’attirer à lui une jeune femme ( encore!). Les yeux rouges et luisants de la
créature hypnotisaient la proie; puis, le prédateur s’abreuvait à même la
source, c’est-à-dire le cou blanc et gracile de la victime, y puisant non
seulement le sang mais aussi se nourrissant des pensées amoureuses et
tourmentées de celle-ci.
Alors que le Vampyre reprenait des
forces, son visage s’empourprait lentement tandis que son corps décharné
subissait une splendide métamorphose. À chaque seconde qui passait, l’être se
remplumait au contraire de son innocente proie.
Tout cela eut pour résultat de
déclencher les cris de frayeur des spectateurs les plus sensibles. Une
bourgeoise, engoncée dans son corset, tomba en pâmoison.
Mais cette reconstitution améliorée
ne retint guère l’attention de l’acteur belge. En fait, il avait hâte de
rejoindre Alban.
Cependant, un peu plus loin, dans une
alcôve, une toute jeune fille au long cou gracile orné d’un ruban de velours
noir, en chemise et bas, se levait d’une couche toute simple. Son amant, en
culotte dix-huitième siècle, tentait de la retenir. Par mégarde, il bousculait
sa maîtresse et l’indicible survenait. La jolie tête blonde, exsangue, roulait
sur le carrelage tandis que les lèvres pâles de la décapitée murmuraient :
« Rattache ma tête à mon corps,
s’il te plaît, sinon je meurs pour de bon ».
Le plus affreux était que le collier
de velours, si délicat et fin, s’imprégnait de sang alors que le tronc,
inévitablement, se vidait de son précieux et vital liquide sur les tommettes,
répandant un sang tout poisseux qui s’étalait en grandes flaques.
- La fameuse légende de la femme au
collier de velours, articula Daguerre sur un ton inimitable. Un conte macabre
moderne, de bon goût, dont j’ai pris connaissance sur les bords du Rhin.
Plus qu’intéressé, Alexandre Dumas
marqua une pause devant ladite scène macabre et commença à prendre des renseignements
auprès de Jacques-Louis.
Pendant ce temps, Victor Francen
avait poursuivi son chemin. Il longeait maintenant la reproduction animée du
dernier chapitre de l’ouvrage de Mary Shelley Frankenstein ou le Prométhée
moderne. Le monstre, enlaidi, avait fui l’humanité cruelle et s’était
réfugié quelque part sur la banquise polaire. Mais son créateur, le professeur
Victor Frankenstein, l’avait rejoint. Les deux hommes, le créateur et la
créature, avaient une explication plutôt mouvementée. Elle s’achèverait par l’engloutissement
dans les glaces de la pitoyable créature. Déjà, la banquise craquait et
bougeait, prête à accueillir le monstre.

- Mais où est donc passé ce satané
comte? Murmura Francen excédé. Stupide gamin!
Malgré lui, le comédien porta les
yeux sur l’affreuse créature en train de mourir.
- Non! Je dois rêver. C’est là le
portrait de Boris Karloff. Une telle ressemblance, ici? Quelle est donc cette
diablerie?
Perdant alors son contrôle de soi, le
Belge se mit à courir dans le corridor qui s’assombrissait. Ses pas précipités
se heurtèrent rapidement à un corps qui gisait sur le sol. Allumant d’une main
tremblante son briquet, Francen se pencha pour reconnaître Kermor assommé, un
poignard plongé dans la poitrine. Scène factice ou terrible réalité?
- Est-il mort? Se demanda avec
angoisse le comédien.
Alors que l’acteur s’assurait si le
jeune homme respirait encore, un bruit furtif le fit se retourner. Devant lui,
debout, se dressait Galeazzo di Fabbrini en personne, brandissant un pistolet.
Sans marquer le moindre sentiment, l’Ultramontain fit feu et Francen s’affaissa
à son tour sur le corps de l’adolescent.
***************
Tellier était remonté à bord du Vaillant
avec la plupart des membres de sa bande accompagné de Joël Mc Crea, Michel
Simon, Pierre Fresnay et Charles Laughton. Il avait trouvé Craddock allongé sur
une couchette, le corps entièrement enveloppé par une couverture isolante, la
peau enduite d’un baume régénérant notre baroudeur de l’espace, les yeux clos,
gémissait doucement dans sa demie inconscience.
Dans un coin, en retrait, Violetta
tenait Ufo serré fortement dans ses bras et le réconfortait, lui murmurant des
petits mots tendres et absurdes à l’oreille.
Plus loin, Pieds Légers s’activait,
débarrassant le sol métallique de débris encore fumants qui crépitaient.
Visiblement, il s’était passé quelque chose de grave, de terriblement grave.
Le chrono vision brillait par son
absence, le poste de pilotage semblait avoir connu une panne et Daniel Lin, le
visage pâle et fermé, s’adressait en une langue inconnue, fort ancienne, à un
individu qui demeurait totalement invisible.
Cet être qui n’appartenait pas à cet
Univers, était l’envoyé de l’Unicité et avait pour nom Olmarii, le Messager, l’intermédiaire,
le négociateur. Il pouvait régler n’importe quel conflit mais aussi, faisant
preuve de sévérité, obtenait, implacable, la mise à mort des petites vies
rebelles.
Pour l’heure, Dan El ignorait que son
interlocuteur était également son exécuteur, celui qui l’avait mutilé et jeté, affaibli,
dans les différentes chronolignes anticipées et simulées du Pantransmultivers
en gésine. Pour la réussite de l’Expérience, avec son accord.
Olmarii n’appréciait guère en vérité
le dernier des Riu Shu, ce présomptueux Prodige. Cependant, il avait fait
preuve d’une certaine pitié envers le plus jeune et avait donc accepté que
Gana-El accompagnât le Surgeon dans ces simulations aussi réelles que la
véritable Création en devenir.
Tous ces efforts étaient déployés
afin de prouver que les futurs humains, ces créatures immatures, faibles et
orgueilleuses, inconséquentes, incapables de contrôler leur violence
intérieure, méritaient leur prochaine existence! Or, dans tous les schémas, ces
petites vies parviendraient à contaminer la Galaxie tout entière, l’infectant
de leur intolérance et de leur haine.
Ainsi, le Chœur Multiple reprochait à
Dan El ce qui n’était pas encore mais qui serait inévitablement si le plus
jeune des Dragons parvenait à imposer son point de vue. Or, l’Exilé volontaire
croyait fermement en l’utilité de l’humanité pour l’avenir du
Pantransmultivers. Voilà pourquoi il se battait, s’obstinait et subissait
depuis des éons, bien avant le Temps, mille et mille épreuves.
En cet instant, Daniel Lin était
convaincu d’avoir fauté mais il n’était pas certain de la teneur de son péché.
Avant d’être précipité dans l’enfer
de l’a-création anticipatrice, le Surgeon avait plaidé la cause de ses
animalcules, ses petites vies si chères à ses yeux, qui oscillaient entre le
sublime et l’abjection, entre la grandeur et l’horrible. Les Humains méritaient
d’exister, de se développer et de montrer la plénitude de leurs talents. Après
tout, une espèce éphémère qui donnerait des chefs d’œuvres tels la cathédrale
de Chartres, les symphonies de Beethoven, le Bateau ivre, les portraits
du Fayoum,

le Taj Mahal, les Nymphéas de Monet, les mosaïques de Timgad et
Ravenne, ne pouvait être condamnée à la non existence. Elle n’était pas si
mauvaise, si inaboutie et lui, Dan El l’obstiné, ne pouvait avoir échoué si
lamentablement.
Séduit malgré lui par la double
plaidoirie de Gana-El et du Surgeon, Olmarii avait finalement convenu de
conduire cette expérience à son terme. Il avait cédé d’autant plus que quelque
chose d’innommable était en train d’avoir lieu.
Or, aujourd’hui, le Négociateur
regrettait presque sa faiblesse. Son frère, l’Observateur, avait été expédié
avec une cruauté atroce dans l’Infra-Sombre, ce Shéol à la mesure des Dragons.
Captant l’appel de l’Exilé, il était accouru sur le Vaillant, et
maintenant, il écoutait les supplications de fils prodigue.
Dan El expliquait, plaidait en
babylonien du VI e siècle avant J.C, n’affichant ni sa peur ni son admiration
devant la sublime beauté de cette Entité. En effet, le plus que daryl androïde
percevait Olmarii dans toute sa magnificence.
Daniel Lin parlait donc, parlait
toujours, maîtrisant l’art de la parole, voulant de toutes ses forces sauver
son mentor, son ami, son guide, bien qu’il ignorât encore que ce dernier était
également son géniteur.
Le Dragon de l’équilibre écoutait le
Plaideur, impassible mais pourtant prêt en vérité à négocier avec la Totalité
afin de tirer son cadet de sa prison de néant.
- Certes, enfant, proféra le Ying
Lung au bout d’un moment, je comprends où tu veux en venir. Gana-El s’est montré
léger dans cette histoire. Il paie à la fois son imprudence et son affection
pour toi.
- Gana-El?
- Oui, c’est là son véritable nom.
- Il paie pour mes erreurs. Mais
Olmarii, il ne pouvait prévoir ce piège machiavélique! L’Entropie clonée dans
une forme de vie inférieure. Avouez que c’est absurde.
- Parce qu’à tes côtés, Gana-El a
perdu son omniscience! Il a failli. Or, toi, Daniel Lin, limité actuellement
dans ta compréhension de la Supra Réalité, tu l’as, bien involontairement je te
l’accorde, entravé.
- J’admets, oui j’admets présentement
mon erreur, Olmarii. J’endosse la faute. Gana-El, Homo Spiritus, me suit depuis
des milliers de cycles; je l’ai infecté et amoindri, je le reconnais. J’assume
ma faute. Il est devenu humain. Pour être à mes côtés, il s’est sacrifié et a
perdu ses facultés.
- Tais-toi Daniel Lin! Oh! Enfant,
tais-toi donc! Tu as des qualités indéniables qui te font souvent emporter la
partie. Par ta dialectique enrobée de sucre et de miel, par les sentiments que
tu feins d’avoir avec une perfection désarmante, tu obtiens toujours ce que tu
veux, ce que tu crois être bon pour le devenir du Pantransmultivers. Mais,
fauteur de troubles, par ta plaidoirie si habile, les pires difficultés
naissent au sein de la Création. Vois-tu, tu ne peux te gouverner toi-même mais
tu exiges des autres qu’ils cèdent à tes caprices.
- Olmarii, Entité supérieure, je
crois que je ne suis pas en train de vous manquer de respect présentement. Je
ne saisis pas le sens de vos paroles. Je ne souhaite que sauver Gana-El.
Tiraillé à l’extrême par l’énergie négative du Sous Monde, il souffre
abominablement. Assailli par le Vil, le Poison vénéneux, l’Odieux, il ne va pas
tarder à s’éteindre. Olmarii, ne ressentez-vous point sa souffrance et son
désespoir? Ne l’entendez-vous pas pleurer, crier et soupirer?
- Enfant cesse! Puisque tu parles si
bien de ce que tu ne connais point, j’ai bien envie de t’expédier là-bas,
Outre-lieu, à la place de Gana-El. Ah! Sache que Johann Van der Zelden n’est
que le masque réducteur de l’Entropie générale. Or, c’est elle que tu dois
combattre…
- Je ne comprends pas vos propos.
Vous ne m’aimez pas. Pourquoi tant de haine à mon égard?
- Tu as donc véritablement tout
oublié…
- Euh… un mot me revient… Vous êtes
un … Ying Lung…
- C’est cela.
- Alors, pourquoi vous acharner sur
moi, créature hybride? Que vous ai-je fait par le passé? Quel crime ai-je
commis envers vous, divinité?
- Que m’as-tu fait? Qu’as-tu fait au
Pantransmultivers serait plus exact. Toujours de l’impudence, même réduit en
ton état actuel. Cependant, venant de toi, je ne devrais pas m’en étonner.
- Ah! Pourquoi tant de fiel?
- Daniel Lin, sache que je ne t’en
veux pas personnellement, au contraire. Mais l’enjeu est si énorme… l’Unicité a
la volonté de purger le Pantransmultivers de l’élément contaminateur qui met en
péril son Dessein sublime…
- Je ne comprends pas…
- Tu comprendras, enfant.
- Olmarii, Ying Lung, voyez, je fais
amende honorable et m’agenouille devant vous, empli d’humilité. Je vous propose
un échange. Envoyez-moi en enfer à la place de mon mentor. Sauvez Gana-El
puisque c’est là son nom. Je vous en prie. Faites preuve de pitié, de
compassion. Pour préserver l’Humanité, il faut l’extraire de là-bas.
- Enfant, il est exact que la
Création ne se portera que mieux si tu
es absent… mais… hem… je suis en train de proférer une sottise… l’Unicité me le
rappelle.
- Une sottise, être divin?
- Non, tu n’as rien entendu! Gana-El
va être libéré de sa geôle. Parce qu’il est mon frère et mon ami, parce que nous
avons tout partagé avant que l’Expérience soit mise en route, parce qu’il t’est
pour l’heure indispensable, parce que… bref pour des tas de raisons… là, le
voici. Il est amoindri. Ne l’expose pas davantage, ménage-le et prends soin de
lui.
- Est-ce à dire qu’il m’appartient
désormais de prendre tous les coups?
- Il me semble que tu as déjà fait ce
choix jadis… renouvelles-tu ton Serment?
- Euh… j’ignore la teneur de ce
Serment.
- Tu t’en souviendras, Daniel Lin.
Veux-tu souffrir encore pour garantir l’existence de tes chères petites vies?
- Mes petites vies… les humains?
- Oui, enfant! De quoi d’autre
pourrions-nous parler? Veux-tu rester encore un instant le Rebelle, le Paria et
l’Exilé? Surveilleras-tu de près tes animalcules? Seras-tu leur Gardien?
- Leur Gardien? A quoi m’engagez-vous
donc, Ying Lung?
- A la tâche qui t’incombe du choix
que tu as effectué il y a des éons, il n’y a en fait qu’une attoseconde.
- Moi, un simple daryl androïde… un
mutant… peut-être un Homo Spiritus…
- Plus, bien plus, fol
Expérimentateur… alors, décide toi et vite! Gana-El recouvre la conscience…
- Vous me bousculez… oui, Olmarii, j’accepte…
je le jure.
- Tu ne reviendras pas en arrière, tu
ne te dédiras pas…
- J’ai juré, Olmarii…
Bien malgré lui, Dan El avait usé du ton des Riu Shu. Naturellement, à
cette manifestation d’autorité, Olmarii ne montra aucun étonnement. Presque
satisfait de la tournure des choses, il conclut.
- L’Unicité sera informée de ta
nouvelle résolution. Nous allons débattre et sois certain que je reviendrai.
Lorsque tu auras, bien sûr compris l’importance de mes propos, à quoi tu t’es
engagé, enfant.
- Ying Lung, je vous jure que vous me
trouverez prêt à assumer mon rôle.
- Je dirais plutôt ton fardeau. Mais
enfin, c’est toi qui choisis finalement…
Sur ces mots plus qu’ambigus, Olmarii
disparut sans transition, quittant cette réalité-ci, laissant Daniel Lin plus
que songeur. Notre daryl androïde venait de comprendre que Gana-El était de
même nature que son interlocuteur.

Pour l’heure, celui qui avait endossé
l’identité humaine d’André Fermat rouvrait les yeux, étendu sur le sol de
duracier du vaisseau, respirant avec difficultés un air qui avait besoin d’être
renouvelé. Plus que troublé par ce qu’il venait de comprendre, de subodorer, le
commandant Wu se releva et, s’approchant du vice amiral, se hâta de lui
prodiguer les premiers soins.
Le portant tel un enfant, il installa
celui-ci sur la couchette la plus basse et donc la plus accessible, refusant d’un
signe de tête l’aide de Frédéric et de Germain la Chimène, ce colosse au grand
cœur. Tandis qu’il déposait Gana-El, Daniel Lin réfléchissait à toute vitesse.
Désormais, le commandant Wu était
persuadé avoir été jadis un Ying Lung au même titre qu’Olmarii et que le vice
amiral. Il avait sans doute été exclu de la communauté parce qu’il s’était
montré incapable de dépasser ses défauts et de les rejeter.
Mais il y avait pis apparemment. Il
les avait communiqués aux humains!
Maintenant, il lui fallait réfléchir
au plus vite, dans le calme. Or, il n’en eut pas le loisir car Gana-El, d’une
voix rauque et étouffée à la fois l’appelait. Dans le ton de sa voix perçait
une inquiétude toute paternelle. Cela n’échappa pas au Surgeon.
- Daniel Lin, bon sang, à quoi donc
vous êtes-vous donc engagé?
- Euh… à rien d’important… à
accomplir mon devoir…
- Olmarii est venu, ne le niez pas.
-
Oui, c’est vrai.
-
Que vous voulait-il?
-
En fait, le Ying Lung est venu à ma demande.
- De plus vous savez sa nature…
- Oui, certes, même si j’ignore
encore précisément en quoi elle consiste… Je me suis senti obligé de faire
appel à lui afin de vous secourir. Mais, avant d’intercéder en votre faveur, il
m’a reproché une lourde faute que j’aurais
commise jadis, ailleurs…
- Je me refuse à répondre à votre supplique
non formulée commandant Wu! Là-bas, dans cet ailleurs où j’espère que vous ne
vous y rendrez jamais, j’ai vu comment et quand Van der Zelden avait agi. Nous
devons au plus tôt tirer Alban de Kermor des griffes de la mort. Sinon, tout
échoue. Écoutez-moi et soyez attentif, Daniel Lin.
- Amiral, vous êtes encore faible et
le Riu Shu m’a recommandé de m’exposer, moi…
- Commandant Wu, je ne suis pas une
mauviette! J’en ai vu d’autres, je vous l’assure. Inutile de tenter de m’arrêter.
Voici comment nous allons procéder. Ah! J’ai besoin de l’aide de vous tous,
reprit André à l’adresse de Tellier et des acteurs.
- Vous pouvez compter sur moi et sur
mes hommes, se contenta de déclarer l’Artiste en s’inclinant avec respect.
Quant à la Chimène, ébahi par la
résurrection du maître espion, il s’exclama naïvement:
- Ma parole, ce gars-là, c’est
Lazare!

***************