D’une
colonnette surmontée d’un chapiteau, une silhouette indéterminée prit forme peu
à peu. Tout en lévitant sans bruit, elle prenait une consistance de plus en
plus solide à chaque pseudo seconde écoulée. Bientôt, il fut possible aux deux
Ying Lungs de reconnaître Li Wu, le sage philosophe, en robe bouddhiste de teinte
orange, avec sa longue barbe et son visage serein à peine marqué de rides. En
position du lotus, l’apparition se rapprocha sensiblement des quatre intrus.
L’image éleva la voix, et, s’exprimant en mandarin classique, expliqua d’un ton
sentencieux.

-
Mon enfant, sache que la réincarnation ne peut fonctionner que lorsqu’il y a
début de neurulation avec le disque embryonnaire. La conscience s’insuffle
alors, à cet instant précis, l’esprit devant également se réincarner. Cette
évidence, ignorée par le monde occidental, ou encore raillée, doit s’imposer à
toi. Le monde médiéval du Ponant lointain accordait quarante jours de délai à
la formation et à la naissance de l’esprit. Or, comme tu le sais, mon enfant,
ceci est totalement faux. Il est donc nécessaire que tes amis humains,
entièrement biologiques régressent à un tel stade morphogénétique antérieur à
la conscience, à une gastrula d’avant le disque, à un « œuf »
implanté de douze-treize jours de gestation afin que Fu n’ait pas prise sur
eux. Daniel Lin, n’oublie pas que mes conseils t’ont toujours été profitables.
L’être
de fumée disparut aussi subitement qu’il s’était matérialisé, laissant nos deux
Yings Lungs assez dubitatifs. Gana-El qui avait bien connu le grand-père Wu -
n’avait-il pas introduit une partie de son essence dans le fils unique de ce
dernier? - fut partisan de se méfier. Un ou deux détails dans la représentation
de ce Li Wu-ci le chiffonnaient. Dans l’expectative, Dan El réfléchissait. Ah!
Ç’aurait été si simple pour lui de quitter cette enveloppe corporelle qui
l’entravait et le limitait et de s’assurer de la Supra Réalité!
Mais
le piège grossier ne fonctionna pas. Le Préservateur sut repousser la
tentation.
-
Votre avis? Fit le plus jeune en communication non verbale.
-
Oh! Il n’y a pas à chercher loin. Encore un leurre de l’Inversé.
-
Décidément! Ce Fu joue là une resucée du procès conduit par Lobsang Jacinto,
Tenzin Musuweni et Raeva Rimpoché. Tous ces tests à passer… je commence à me
lasser grandement. Mais là-bas, dans le monde créé par Johann, les trois
bouddhistes n’émanaient pas de la fausse Entropie mais d’une Entité opposée. En
fait, Van der Zelden n’avait barre que sur l’oracle de Netchoung.
-
Certes, mon fils. Du moins telle est l’expérience que vous avez perçue et vécue
dans cette chronoligne précédente. Or, ici, dans ce palais, nous nous trouvons
présentement au cœur même du domaine de Fu. Il est le maître du jeu. Il ne
reste plus que nous deux à disposer encore de notre libre arbitre. Les deux
ultimes Yings Lungs…
Antor
qui captait pourtant tout cet échange mental, s’impatientait. Il éleva la voix.
-
Mon frère, as-tu pris une décision?
Le
commandant Wu répondit en haussant les épaules.
-
Suivons Gana-El. De toute manière, un nouveau corridor s’ouvre sous nos yeux.
L’Inversé a manifestement compris que son traquenard n’a pas fonctionné.
Effectivement,
un nouveau couloir prenait forme alors qu’un orchestre de gamelans interprétait
une œuvre primesautière dans le style des gammes pentatoniques difficilement
supportables par des oreilles occidentales. La porte qui masquait le tout
nouveau corridor se souleva sous le souffle chaud du Dragon. Elle était ornée
d’horribles trophées empaillés, les cousins du bonze crapaud, triploïdes
d’hommes-têtards fœtaux, aux bourrelets graisseux envahissants, visiblement
dépourvus d’encéphale.

Sous
le vent, la galerie vibrait tout entière, émettant d’étranges bruissements,
gondolait, de plus en plus instable, le
phénomène s’accentuant sous la tempête de plus en plus furieuse. Des bulles
éclataient, se chevauchaient, gonflaient ou diminuaient, palpitaient, un peu
comme des grumeaux dans une pâte à brioche mal malaxée, ou encore comme de la
mousse de bière qui se tassait au fur et à mesure que le liquide ambré prenait
l’air et que la pression s’échappait.
Une
espèce de surbrillance aveuglait désormais les véritables humains, les
submergeaient presque à les engloutir. Tel un enfant, Shah Jahan s’accrochait
désespérément au justaucorps d’André Fermat. Il progressait tant bien que mal
sur ce tapis-roulant aux quatre côtés, plafond, sol, murs gauche et droite,
comme s’il apprenait en quelque sorte à marcher. On sentait qu’il était parvenu
au bout de sa résistance.
À
chaque nouvelle bulle, une potentialité du Pantransmultivers, contenue en lui,
survenait. Ainsi, en observant de près cette écume, on pouvait y apercevoir
reflétée une part possible de la destinée des futures galaxies soit qu’elles
fussent livrées à l’évolution aléatoire, soit que les Yings Lungs
intervinssent. Pour qui savait, était capable d’appréhender et de comprendre le
phénomène, nos quatre explorateurs étaient bel et bien en train de voguer au
cœur même d’un réseau neuronal quantique à la complexité infinie, autrement dit
au sein d’un cerveau inconceptuable, sans cesse en train de penser et de
matérialiser les choses, bref un cerveau divin.
Un
spécialiste en astrophysique aurait pu croire que le quatuor franchissait,
cahin-caha, l’horizon d’événement d’un couloir quantique hendécadimensionnel à
l’échelle des branes et des supercordes et même au-delà. Il y avait un peu de
cela, oui, concédons-le…


Cependant,
certaines anomalies s’accumulaient, dénonçant l’infestation dont était victime
l’Unicité, rongée qu’elle était par un cancer inexorable mais aussi une
schizophrénie dangereuse. Dan El et son père percevaient parfaitement ces deux
maux, mais ressentaient également ces fulgurances étranges, surprenantes,
sinusoïdales, d’une sombre luminescence dans un camaïeu de gris, ce qui n’était
que les manifestations mortifères de la maladie. Insensiblement, ce gris se
teintait d’or et d’ocre. Ces couleurs qui peu à peu se mêlaient à la
fuligineuse lumière témoignaient d’un affrontement en cours entre les forces
vives et les létales.
Nos
amis avançaient ainsi dans cette sorte de a-lieu, au sein d’un a-temps, au
centre d’une a-matérialité, ballottés par les assauts de l’Entropie et de la
Vie, au cœur d’une a-lumière. Pourtant, Gana-El semblait trouver facilement son
chemin dans cette anormalité. Il crut bon de renseigner ses compagnons.
-
Manifestement, nous sommes enfin parvenus dans le pro-epiphanion de Cléophradès
d’Hydaspe, pro-epiphanion conceptualisé en l’an 150, comme je dois vous le
rappeler.
-
L’avant-séparation des hypostases, l’avant-séparation de l’Energie noire,
compléta Dan El.
Puis,
le Surgeon hocha la tête et, ce mouvement, en apparence anodin, eut pour
conséquence de plonger Shah Jahan et Antor dans un état non catatonique, non
cataleptique mais bel et bien de non-vie! Daniel Lin savait pertinemment ce
qu’il faisait. Il préférait anticiper que subir. Avec raison car dans ce
« maintenant » tous relatif, les intrus étaient soumis à des débuts
d’hétérochronies mosaïques classiques. Ils s’étiraient d’avant en arrière et
vice-versa. Ils étaient compressés, accélérés ou ralentis, et tout ces
mouvements à la fois, simultanément.

Quel être vivant normalement constitué aurait pu résister à ce temps cubiste à l’œuvre? Quel mortel ordinaire ou pas? Les avatars ici devenaient des œuvres Picasso déstructurées décomposées, réassemblées sans cesse davantage, au-delà de la sénilité, au-delà de la momification, au-delà de la cellule, au-delà de l’embryon, au-delà même de l’atome, par-delà les particules, les quarks et tout ce que la science physique du XXIe siècle n’avait pas encore identifié. Essayez d’imaginer l’effet d’une déstructuration à l’infini à l’échelle quantique et en-deçà.
Les
opportuns se recombinaient, se mélangeaient, se malaxaient, encore et toujours,
de manière de plus en plus chaotique et aléatoire, du moins pouvait-on le penser,
en une purée, en une guimauve gluante, quantique, improbable, macrobiotique, en
une sorte de pétrissage remodelage ordonné et désordonné à la fois, incertain
et programmé, en une combinaison hasardeuse, en une gastrulation incessante et
perpétuelle, insatisfaisante, en un chaos volontaire, en une soupe mixée et
remixée, recomposée, essayée, abandonnée, tentée, retentée, infiniment et ad
libitum…
Ainsi
nos quatre cobayes plus ou moins consentants et plus ou moins conscients
faisaient corps avec une pré-matière incrée et pourtant là, une mélasse, une
panade anté-Big Bang, mais pourtant permanente, informe, a-formes, un perpétuum
mobile, forcément, recombiné, mélangé à l’excès mais pas assez aux yeux d’un
Expérimentateur, restructuré d’avant en après, d’amont en aval, en une
oscillation que rien ne pouvait stopper, en une succession d’essais probants et
décevants.
Cette
pré-matière jamais née, avait la faculté de représenter et de modeler toutes
les combinaisons possibles, tous les assemblages concevables et ceux qui ne
l’étaient pas au premier abord, de pré-particules. Dans ce pré-espace-temps,
dans ce pré-Panmultivers à l’état antérieur, dans ce tore invaginé et
invaginant, figure sans commencement ni fin d’Henri Poincaré, seuls les purs
Riu Shu tels que Gana -El et Dan El pouvaient oser espérer sortir sans dommage
notable de ce piège puisqu’ils appartenaient en fait à ce pré-Pantransmultivers
Premier et encore Unique…
Rebonds
sur rebonds de l’informe, de l’a-formes, du Chaos pré-pensé, pré-désiré, si attirant,
si fascinant…
Face
à ce qui était en train d’advenir, le Rebelle par excellence n’eut d’autre
choix que d’opter pour la suggestion de l’image de Li Wu. Il se résolut à
réassembler, mais avec circonspection, la matière corporelle de l’Indien et du
mutant, les remodelant avec application, les obligeant à redevenir des
humanoïdes, avant de déclencher une régression ontogénétique de l’adulte au
fœtus, puis à l’embryon, à la neurula ensuite, avant, enfin, de les stabiliser
au stade de la gastrula de treize jours de gestation.
Désormais,
sous la forme de boules de cellules invaginées en trois couches de tissus, les
deux compagnons des entités flottaient librement, en leur anté-conscience dans
la galerie-leurre du palais de Fu, dans ce lieu qui n’était autre qu’une image
virtuelle hendécadimensionnelle, un isolat parasite qui avait infesté depuis
les origines floues les cordes et les branes de la totalité du
Pantransmultivers et qui, dans son stade final presque abouti, avait réussi à
absorber 99, 99999999% de l’Unicité Elle-même…
Telle
semblait être la donne. Mais la partie n’était pas terminée.
Lorsque
ces pré-embryons aériens franchirent un portail qui menait à la salle du trône
impérial, ils recouvrèrent leur intégralité. Cette entrée se caractérisait par
des mascarons de fontaines en faïence du XVIIIe siècle de couleur verte. On y
reconnaissait des lions, des chimères, des griffons, des gargouilles,
Méphistophélès lui-même, des masques vénitiens de carnaval au nez proéminent,
Pantalon, Arlequin, Géronte, Scapin, Brighella, Polichinelle, Scaramouche et
ainsi de suite.


Sur
des tables laquées de rouge, des vases Mille Fleurs reposaient. Les bleus, les
rouges, les jaunes, les carmins, les jades dominaient.


« Encore
ces touches chinoises! Pensa Dan El un rien contrarié. Fu en fait un peu trop à
mon goût ».
Une
douzaine de paravents protégeaient le trône. Sur la plupart des panneaux
figuraient des scènes bucoliques telles les différentes activités d’une rizière
au XVIIe siècle. Des hommes et des femmes travaillaient, repiquaient le riz, le
récoltaient, ou encore, ennoyaient la rizière. Au loin, des bœufs labouraient
une colline.
Soudain,
les paravents, renversés mystérieusement, dévoilèrent le trône sur lequel un
individu masqué, de grande taille, était assis. D’une voix autoritaire et en
canons, sur six registres différents, il clama:
-
Prosternez-vous devant Fu, l’Incomparable, le Sublime, la Spendeur des mondes!
À
sa vue, Daniel Lin ne cilla pas. Il avait du mérite. Il se contentait de
comptabiliser la perte de son énergie, soit 8%.
Or,
les sphères ne s’offraient pas encore aux explorateurs.
Ayant
achevé son examen interne, le jeune Ying Lung redressa la tête. Toisant la
créature, il lui jeta d’un ton sarcastique:
-
Ah! Maître Di Pan, le Grand Géomancien. Tu vois, je t’ai identifié. Avec ta
figure toute tavelée, ton masque rouge, tes yeux d’or et tes oreilles pointues.
Qui crois-tu donc tromper? Jamais le Dragon Noir ne s’affublerait d’un tel
masque grimaçant! Oh! Déçu? Tu peux bien me tirer la langue. Tu sombres dans le
grotesque.



À
cette apostrophe ironique, l’être se figea tandis qu’une voix reprenait du haut
d’un plafond à caissons à stucs, là où était suspendu un autre masque comme une
sinistre araignée. Un rire suraigu retentit, accompagnant le nouveau venu,
encore invisible. Ce rire fort agaçant suivait presque chaque mot formulé.
-
Maître Di Pan le Géomancien n’est qu’un ridicule imposteur, Daniel Lin Wu… Sur
ce point, tu as parfaitement raison. C’est moi qui suis l’Incomparable Fu, le
Majestueux, le Superbe, le Suprême Dragon…
-
Encore un menteur! Lança Dan El mi-figue mi-raisin.
Ne
tenant pas compte de la dernière remarque proférée par Dan El, la mystérieuse
créature se rapprochait. L’inconnu bondissait et sautait de chapiteau en
chapiteau, de colonne en colonne, de moulure en moulure. Il tourbillonnait,
enchaînait les saltos les plus difficiles, et les roulades les plus risquées
comme s’il buvait un verre d’eau, virevoltait dans les airs, se confondant avec
lui, se raccrochant toujours à l’ultime fraction de seconde à une improbable
aspérité.
Cependant,
après tant de prouesses, il finit par atterrir juste sous le nez de Daniel Lin.
C’était à peine si la créature dépassait le coude de l’ex-daryl androïde. Toute
vêtue de rouge, elle flamboyait mais son visage tordu et hilare restait assez
effrayant avec un menton de traviole, un nez camus, un œil plus haut que
l’autre et un front bombé. Sa tête était surmontée d’un chignon qui ressemblait
à un étron de yack.
-
Qin Tong, le valet facétieux, bien sûr, s’exclama le commandant Wu avec un
soupçon d’ironie.


Le
jeune Ying Lung n’avait pas été intéressé par les acrobaties de cet émule de
Nick Cravatt. Ce fut pourquoi il n’applaudit pas.
-
Oh! Comme tu me déçois, Daniel Lin. Dans un lieu aussi lugubre, il faut rire…
on se croirait dans un sépulcre, poursuivit l’affable nain. Allez, un peu de
joie et de mouvement…
À
peine l’être eut-il prononcé ces mots entremaillés d’éclats de rire qu’une
autre créature tout aussi bizarre émergea du sol et ce, sans mécanisme ni
trappe apparents. Elle fut, un point c’est tout, debout devant Gana-El. Elle,
ne donnait absolument pas envie de rire et de s’amuser avec sa tête tricornue,
deux crocs saillants à la mâchoire inférieure, ses oreilles pointues la faisant
ressembler à un diablotin, son front rouge scarifié, son nez en boule couleur
vermillon et ses joues écarlates. Ses pupilles semblables à celles d’un félin
irradiaient d’une lueur mauvaise. Ce diable asiatique qui répondait au nom de
Kaishan était entouré de fumeroles aussi flamboyantes que lui.


On
pouvait penser à une ridicule mise en scène. Or, bien sûr, il n’en était rien
car les créatures de cette salle s’avéraient être extrêmement dangereuses.
Kaishan
était accompagné de deux acolytes qui sortirent l’un… du ventre de Shah Jahan,
qui, sous la douleur de cette parturition inattendue roula sur le carrelage, et
l’autre du dos d’Antor qui, lui, écartelé par la souffrance, n’avait qu’une
envie, se jeter dans la première rivière venue.
Du
Prince Moghol était né Lei Gong, le dieu du tonnerre et du mutant vampire,
celui de la guerre Guan Yu. Ces démons transdimensionnels étaient d’une hideur
repoussante. L’un ressemblait vaguement à un singe muni d’un bec d’oiseau, avec
un nez écrasé, des oreilles en demi-fleur de lys, et des yeux globuleux
exorbités.
Le
deuxième aurait pu passer pour le masque mortuaire d’un empereur défunt avec sa
barbe divisée en trois nattes, ses moustaches noires, ses yeux clos et son
visage affligé.
Personne
ne prit garde à une ultime apparition qui émergea d’un objet fort anodin. En
effet, parallèlement, une table coffre s’était ouverte et, désormais, laissait
voir une sculpture au cisèlement si précis qu’il semblait conférer la vie à
l’œuvre ainsi révélée.
Celle-ci
représentait un dragon, le ventre ouvert, tripes à l’air et étalées, en train
de rendre son dernier repas, une espèce d’incube-démon aux yeux immenses en
amande, le crâne surmonté d’une imitation de cône de graisse égyptien, la
bouche en partie édentée d’où subsistaient néanmoins quelques incisives
ébréchées. Pour rester dans la note réaliste, le grand démon Yao répandait une
odeur pestilentielle, vu qu’il avait pris naissance dans l’intestin d’un Riu
Shu!


Avec
une voix de crécelle, l’infernale créature salua tout en jetant les paroles
suivantes:
-
Mon nom est Yao, la diarrhée du Dragon. Qui me respire meurt!
De
cet être terriblement repoussant tant il était disgracieux, émanait un mélange
alcalin de soufre, d’œuf pourri, d’urine concentrée et d’excréments de buffle.
Le monstre se voulait effrayant et désirait par-dessus tout susciter la plus
vive répulsion. Certes, il y réussissait avec, cependant, une note scatologique
comique involontaire ; Fu se perdait-il dans la farce potache?
Gana-El,
qui avait eu le tort de conserver ses facultés olfactives, grimaça. Or Daniel
Lin n’avait cure de l’inconfort relatif de son père. Il restaurait les forces
d’Antor et de Shah Jahan. À vrai dire, plus l’inéluctable se rapprochait, plus
notre Entité adolescente prenait l’épreuve avec détachement. Toutefois, Dan El
n’en montrait rien.
Naturellement,
chaque démon s’était présenté comme étant Fu en personne et non une de ses
émanations ou encore un de ses avatars. Ces derniers reprenaient les masques
des créatures des rites Nuo. Les masques portés par ces êtres étaient soit en
bois léger, protégés par une fragile couche de plâtre et de laque, soit
confectionnés en papier marouflé peint. Selon les rites pré-confucéens, Nuo
Gong et Nuo Mu avaient engendré l’humanité. Généralement, lesdits masques Nuo incarnaient
plusieurs dieux taoïstes, mais, pour le Nuo lui-même, le panthéon était composé
de dieux exorcistes. Toujours selon le Nuo, le monde humain était infesté par
les esprits malfaisants. Il fallait donc nettoyer le lieu cérémoniel. Or, seul
un bouddhiste ayant reçu l’enseignement d’un moine pouvait y parvenir.


Comme
on le voit, le Dragon Inversé maîtrisait à la perfection les savoirs et les
croyances de la Terre à venir et jouait donc à matérialiser les pires divinités
nées dans les cerveaux humains tourmentés et inquiets. Voilà pourquoi, dans une
espèce de canon a capella, les six émanations, tout en émettant une fumée
colorée jaune, orange et ocre particulièrement nauséabonde, une sorte de feu de
bengale d’un nouveau genre, psalmodièrent en mandarin du VIIe siècle, dans
l’idiome des lettrés Tang pour plus de précision, sur un rythme ternaire les
menaces ci-après:
-
Vous n’êtes que des impuretés. En tant que telles, nous allons vous balayer,
vous évacuer.
L’Observateur
jeta avec un rien de sarcasme.
-
Tiens! Je voudrais bien voir cela.
-
Mon père, le danger s’en vient… il est tout proche. Nous sommes au seuil d’une
nouvelle étape, fit Dan El.
-
Avez-vous peur?
-
Pas le moins du monde. Je maîtrise ce sentiment primitif. Mais ce n’est pas le
cas de mon frère.
Effectivement,
Antor, qui avait recouvré toutes ses facultés y compris ses talents
vampiriques, se laissant dominer par son impulsivité native, qui, en réalité,
masquait ses craintes les plus inavouées, prit l’initiative inconsidérée
d’attaquer Guan Yu, le faux empereur barbu. D’un geste brusque, il arracha le
masque de la créature en s’écriant sauvagement:




-
Daïmon! Dévoile-donc ton hideuse face! Que je puisse te combattre en toute
connaissance de cause.
-
Le temps est venu, songea alors Dan El amèrement. Déjà… je ne puis plus
retarder davantage nos retrouvailles.
Derrière
le masque, il n’y avait… RIEN. Le vrai, l’unique, l’incommensurable et
incontournable, l’effrayant et saisissant RIEN!!! Terrorisé au-delà de tout
entendement, inaccessible désormais à la raison, le vampire, A-El plus
exactement, celui qui, à priori, avait laissé une partie de son essence devenir
Daniel Deng, celui qui s’était laissé submerger par la peur lorsqu’il avait
compris qu’il lui fallait passer un accord avec la Mort, l’Entropie, afin que
l’évolution fût au sein du Pantransmultivers en gésine, celui qui, autrefois
avait porté le nom de Danael, ou encore Dana-El, le centre et l’équilibre du
présent Dan El, son « ventre », recula… recula… s’il l’avait pu, il
aurait fui, détalé comme un lapin, oubliant ce pourquoi il était là, auprès de
son frère, de son autre lui…
Il
faut bien comprendre que c’est une chose de conceptualiser le vide, le néant,
le rien et une autre de le toucher, de le voir et de le ressentir, d’être
confronté à sa réalité, son intangible présence.
Alors,
le Grand Géomancien ainsi que ses acolytes, se dépouillant à leur tour de leurs
déguisements, révélèrent le RIEN qui, logiquement, occupait, était ce
pré-temps.
Logiquement?
Pas si certain…
Dans
toutes les philosophies et dans toutes les religions, il était décrit un monde
avant le monde, un pré-chaos, ou encore un tohu-bohu, où tout était mêlé, où
tout s’avérait possible. Il suffisait de décanter la pré-matière et la
pré-énergie. Mais là, plus de Grand Tout, plus d’Unicité, mais seulement ces
deux fragiles, ô combien, branes et rien d’autre. Pour les physiciens, ce qui
précédait le Big Bang restait inaccessible mais tous étaient d’accord pour
écrire qu’il y avait quelque chose… mais quoi?
Pas
le vide… non… surtout pas…
Or,
là, apparemment, ce n’était pas le cas… Fu était à un cheveu de la victoire. Il
était parvenu à faire se confondre le Pré-Univers avec la conception qu’il en
avait…
Cependant,
tout n’était qu’Apparence, Leurre, Tromperie, Simulation, Miroir…
Il
fallait pardonner à Antor d’avoir ainsi reculé face au RIEN. Absolu, intégral,
infini, abyssal, désespérant, inévitable, incontournable…
Mais
ce réflexe de protection fut inutile. Du NEANT révélé, un halètement suivi
d’une aspiration gluante et infernale. Le mutant se démena de toutes ses forces
pour échapper à la langue immatérielle qui le gobait. Ses efforts ne menèrent à
rien. Il allait être ingurgité dans l’absence de chaos, dans le RIEN total…
tout ce qu’il avait vécu, toutes ses expériences, tout son apprentissage, toute
sa compréhension anéantis? Impensable! Inenvisageable…
Alors…
Alors
Dan El, inébranlable tel un roc, s’interposa. Résolu plus que jamais, ferme et
sûr de lui, triomphant de lui-même, de ses milliers et milliers de démons
intérieurs, il sortit partiellement de son Avatar, prenant la forme d’un
feuillet résille aussi élevé que la montagne la plus haute de Haasücq et
s’opposa au phénomène.
Le
RIEN, le NEANT, l’INCONCEVABLE, l’INCONCEPTUABLE rugit, forcé de recracher la
partie inachevée et incomplète connue sous le nom d’Antor. Furieux et acculé,
le RIEN s’acharna à rattraper sa proie, à la ré ingurgiter, se muant en
tempêtes pré-quantiques d’une effroyable violence.
Mais
cette démonstration fut vaine.
Certes,
pendant cette colère, cette rage hors normes, le mutant perdait peu à peu sa
matérialité. Mais ce n’était plus l’Entropie qui était aux commandes. Mieux,
l’incroyable phénomène s’accéléra et s’intensifia. La fusion, tant redoutée,
sans cesse reculée, enfin commencée, serait menée avec succès à son terme.
Impossible de la stopper.
D’abord,
Antor se démunit de son SOMA, autrement dit sa corporalité de chair, de
muscles, de sang et d’os. Maintenant, une aura orange, minuscule, à peine
visible mais pourtant là, luisait telle une perle au sein de la fabuleuse
résille. Cependant, elle conservait encore une vague forme de silhouette
humaine. Ainsi, le vampire paraissait ressembler à un Homo Spiritus.
Mais
il lui restait encore trois étapes à franchir avant de s’incorporer
définitivement et à jamais au Préservateur, de redevenir un et entier, d’être
enfin Dan El…
Derrière,
Gana-El se mordait les poings. Ce n’était pas une figure de style. Son
inquiétude prenait des proportions gigantesques. De plus, l’Observateur se sentait
inutile, encombré par Shah Jahan dont il prenait soin, afin de lui éviter
l’annihilation pure et simple.
Devant
ce qui était en train d’advenir, le Prince Moghol, sanglotait, prostré par une
peur sans nom. Il assistait à un combat divin, du moins interprétait-il ainsi
le phénomène, et sa raison n’allait pas tarder à se mettre en berne.
Devant
Gana-El, la psyché d’Antor perdura un court instant, encore individualisée.
Cependant, l’être-pensée comprit qu’il devait aider son frère à accomplir ce
retour, à conduire cette fusion jusqu’à son terme.
Alors,
abandonnant sa peur telle une vieille peau, oubliant son ego, devenant à son
tour abnégation, il aborda les rives inconnues d’une dimension non encore
parcourue par Michaël et ses succédanés. Désormais, le NOUS s’offrait à lui,
c’est-à-dire la Communauté de l’Ensemble des Etres pensants de l’intégralité du
Pantransmultivers, le Seul dans la Supra Réalité. Comme à regret, il s’y jeta
et y plongea.
Mais
ce sentiment s’effaça aussitôt car il fut accueilli avec une joie, une liesse
qui le comblèrent et qui lui firent oublier ce qu’il quittait, une imitation,
non, une ombre de félicité.
Son
bonheur, son extase même fut si grande, si complète, qu’il crut mourir,
englouti par la Compréhension, la Connaissance et l’Amour. Comme Dan El, il sut
les passés et les avenirs, sans cesse tissés et retissés, tramés et retramés,
les expérimentations audacieuses ou pas, les expériences osées renouvelées
encore et encore, dans le but de s’améliorer, de se sublimer, de devenir
parfait, de tendre vers cette perfection tout du moins afin de mériter ce don
inné de créer.
Le
Mur Dan El trembla sous le choc de ces retrouvailles, de cette absorption de
cette partie de lui-même si longuement séparée de lui, sous les émotions
suscitées par cette Re-Connaissance, cette Re-Naissance. Mais l’Expérimentateur
n’en accéléra pas moins une fois encore la fusion. Celle-ci se fit alors
écartèlement, embrasement, éblouissement, orgasme devant le trop plein de
sensations, de sentiments et d’informations.
Toutefois,
toujours aussi déterminé, le dernier, l’Ultime Ying Lung alla jusqu’au bout de
la douleur bonheur, jusqu’à re-découvrir, à faire sien le Pan PNEUMA, là où
était tapi le Chœur Multiple, le Résidu du Tout.
La
Révélation l’accabla. Mais il fit face. Taisant son nouveau savoir, il pouvait
désormais saisir tous les potentiels, tous les devenirs, toutes les
probabilités, les accaparer, les domestiquer, les faire siens, les concrétiser,
et surtout pas, jamais, plus jamais les oublier et les ignorer. C’étaient là
son droit légitime, son devoir, son obligation, ardente et incontournable, sa
Raison d’Etre…
La
fusion avait abouti. Elle ne laissa pas pantois Daniel Lin mais tout juste.
Tout allait s’achever, bientôt, dans une attoseconde. Mais il fallait néanmoins
encore poursuivre le jeu au nom de la Nécessité. Les Nuo et les trous de NEANT
s’évanouirent ainsi que l’antichambre afin de laisser la place au Saint des
Saints dans lequel Dan El, pleinement responsable, en possession de tous ses
moyens, assumerait la réduction en esclavage de l’Inversé Dragon Noir.


***************