1912
En septembre 1911 devait débuter la
guerre entre l’Italie et la Turquie pour la possession de la Tripolitaine.

Stephen se sentait peu concerné par ce conflit d’un autre âge. Et ce d’autant plus que Michaël venait d’entrer en contact avec lui par-delà le temps.

Stephen se sentait peu concerné par ce conflit d’un autre âge. Et ce d’autant plus que Michaël venait d’entrer en contact avec lui par-delà le temps.
- Damas est au bord de la
capitulation, dit l’agent temporel au professeur. Or, vous le savez tout comme
moi, jamais les Soviétiques n’accepteront la chose.
- Euh… Quelle est la date pour
vous ? interrogea Stephen.
- Le 6 juin 1993…
- Ouille ! Nous serions donc au
bord du gouffre ?
- A peu de choses près. Vous devez
revenir car le doyen de l’Institut et la CIA vous cherchent. Quant à vos
étudiants, ils se sentent orphelins en quelque sorte.
- Je me contrefiche des agents de la
CIA ou de la NSA ! Qu’ils aillent tous se faire foutre.
- Cela, je peux le comprendre. Au
fait, Malcolm Drangston serait à Reykjavik, bien sûr, il s’agit d’un secret de
Polichinelle, afin de rencontrer l’inénarrable Nicolaï Diubinov. Afin d’éviter
de mettre le feu à la planète.
- Hem… je doute fort qu’ils y arrivent
ces histrions.
- Je ne vous répondrai pas là-dessus.
Faites vos adieux à vos parents et je vous ramène ici.
- Quoi ? Mais je ne suis pas
d’accord ! Et puis, comment allez-vous vous y prendre ? Sans le
translateur je suppose…
- Vous savez tout comme moi que je me
passe de cet engin obsolète. Que vous le vouliez ou non, vous n’avez pas le
choix. Votre présence est plus que nécessaire à LA.
Stephen comprit qu’il ne devait pas
résister davantage à la volonté de l’Homo Spiritus. Il n’avait même pas eu le
temps de lui poser la question qui lui brûlait les lèvres : « Où
étiez-vous durant tous ces événements ? ». Il sentait qu’il n’en
avait pas le droit.
Michaël avait interrompu brutalement
le contact, ayant visiblement d’autres urgences avant de rapatrier rapidement
le chercheur.
Vite, l’Américain se hâta de partir à
la recherche des habitants de la gentilhommière surdimensionnée et expliqua en
mots brefs qu’il devait retourner chez lui. Les adieux furent donc quelque peu
bâclés. Toutefois, devant Cécile, le scientifique ne put dissimuler ses
émotions.
- Cécile, je vous promets de revenir
un jour prochain à Ravensburg. Mais en attendant, le devoir m’appelle… Un
véritable tyran, celui-là !
-Certes, Stephen… je vous reverrai
volontiers, murmura la jeune fille d’une voix douce.
Alors, ne retenant pas son élan,
Stephen embrassa la gouvernante, en tout bien tout honneur, sur les joues.
Enfin, il s’enfonça dans le jardin, sous le vent aigre d’automne, disparaissant
peu à peu sous les frondaisons des arbres, sans aucun bagage.
Cécile s’en rendit compte et demanda
des explications à Rodolphe.

- Mais, monsieur le baron, Stephen
n’emporte avec lui ni valise, ni malle, ni argent. Comment va-t-il donc
regagner les Etats-Unis ?
- Chère mademoiselle Grauillet, sourit
le maître des lieux, je ne sais si je dois vous révéler les secrets de notre
famille…
- Je suis une tombe…
- Stephen est un lointain parent…
- Un cousin éloigné…
- Hem… Une fable commode inventée pour
les étrangers.
- C’est-à-dire ?
- Bien souvent, vous vous êtes plainte
de son attitude qui vous paraissait contraire aux règles du savoir-vivre. Vous
allez en comprendre la raison maintenant. Stephen est bien un von Möll, mais
pas un cousin quelconque. Il est mon descendant…
- Que… Quoi ? Je ne saisis pas.
- Le professeur Möll, il a
parfaitement droit à ce titre, enseigne la physique appliquée à Caltech, en
Californie, mais en 1993. En fait, il est né en 1956…
- Je… c’est difficile à accepter,
monsieur le baron.
- Oh ! il en a été de même pour
moi, à l’époque de notre première rencontre mouvementée. Il y a déjà plus de
quarante années…
- Mais Stephen n’est âgé que d’une
trentaine d’années, objecta Cécile d’une voix sourde.
- Pour lui, il ne s’est écoulé que
quelques mois depuis notre premier contact, mais pour notre famille… pour
résumer et faire clair, Stephen voyage dans le temps comme on voyage
actuellement sur les océans. C’est un grand inventeur qui a mis au point un
module temporel, un engin miraculeux… qui se déplace librement à travers les
siècles.
- Euh… Pourquoi a-t-il séjourné ici
aussi longtemps ? Parce que vous l’avez appelé ?
- Pas seulement… Stephen est venu se
réfugier à Ravensburg dans le passé afin d’échapper à son présent peu
réjouissant. Il est également vrai qu’il nous protège, nous les von Möll. Nous
avons un ennemi puissant. La mère d’Otto, cette malheureuse et attachante
Wilhelmine, est morte dans des circonstances mystérieuses. Quant à Peter, mon
fidèle majordome, son cadavre a disparu d’une bien étrange façon sans que nous
ayons pu expliquer le phénomène.
-Stephen a promis de revenir… mais
quand ?
- Dieu seul le sait… et peut-être
Michaël Xidrù…
- Qui est-ce ? Voilà un nom qui
sonne bizarrement. Je ne crois pas avoir rencontré cet homme…
- Peut-être aurez-vous cette chance…
Alors, le baron se lança dans des
explications assez ardues concernant l’identité de l’agent temporel.
*****
6 Juin 1993. Islande, Reykjavik.

Ainsi, le Président des Etats-Unis,
Malcolm Drangston, se retrouvait face à face avec le Numéro Un soviétique,
Nicolaï Diubinov. Mais était-ce bien pour parler de la chute de Damas ?
oui, entre autres choses. Cependant, il ne s’agissait pas là du sujet principal
de cette entrevue capitale.
Etant pertinemment conscient que les
deux Supers Grands ne s’entendraient jamais sur leur politique au Moyen-Orient,
l’Américain, sorte de sot idéaliste attardé, voulant par n’importe quel moyen
éviter un conflit nucléaire, révélait à son homologue russe le pari insensé
qu’il était en train de tenter.
- Monsieur le Premier Secrétaire, si
nous sommes incapables de trouver un terrain d’entente à propos de la Syrie
actuellement,

rétablir aussi par la même occasion l’équilibre international fort malmené et tanguant d’une façon dangereuse, nous pouvons dès maintenant tenter de contourner le différend qui nous oppose d’une manière scientifique qui satisfera les deux parties.

rétablir aussi par la même occasion l’équilibre international fort malmené et tanguant d’une façon dangereuse, nous pouvons dès maintenant tenter de contourner le différend qui nous oppose d’une manière scientifique qui satisfera les deux parties.
- Voilà bien une phrase
embrouillée ! S’exclama Diubinov avec un rire forcé.
Le Soviétique n’en pensait pas moins.
Ce Malcolm était plus que dangereux, il était fou.
- Vos propos relèvent de la
science-fiction, reprit le Premier Secrétaire avec ironie. Toutefois, je veux
vous accorder le crédit de la véracité de vos aveux. Je ne pensais pas vos
chercheurs aussi avancés dans la recherche du déplacement instantané, de la
mise en application de la physique quantique…
- Euh… De l’intrication quantique,
bafouilla Drangston…
- Oui, temps et espace sont liés. Mais
la théorie des champs unifiés n’avait pas abouti à ma connaissance…
- Pourtant, un de nos chercheurs a
réussi l’impossible, souffla l’Américain.
-Vous savez, c’est altruiste et
généreux de vouloir sauver l’humanité du destin cruel qui l’attend… mais…
- Mais ? se hâta de reprendre
Drangston.
- Avez-vous bien réfléchi à toutes les
conséquences entraînées logiquement en modifiant ainsi le passé ? Si votre
commando réussit sa mission, eh bien, serons-nous toujours à la même place vous
et moi, en train de discuter du sexe des anges en quelque sorte ?
- Euh… Que voulez-vous dire par
là ?
- Tout simplement
« existerons-nous encore ? ». Le succès de votre entreprise aura
pour résultat l’effacement de milliards de personnes dans le néant.
- Pourquoi ?
- Mais parce que tout ce monde ne
pourra vivre dans la nouvelle réalité créée par votre commando qui aura modifié
le cours de l’histoire universelle. Un nouveau temps se substituera à l’ancien
et comme la nature a horreur des paradoxes, les intrus, c’est-à-dire les
humains appartenant à l’ancien monde, disparaîtront alors dans l’enfer de la
non existence. Jamais ils n’auront vu le jour, jamais…
- Vous dites cela pour me faire reculer…
- Pas du tout !
- A croire que vous vous êtes déjà
penché sur un tel problème…
- Les chercheurs scientifiques
soviétiques ont essayé de mettre au point une telle machine lors des débuts de
la Guerre froide… mais cela a été un échec retentissant et les recherches ont
été abandonnées au début des années 1970, reconnut Diubinov.
- Merci pour cette révélation.
- Laissez-moi poursuivre, reprendre le
fil de mon raisonnement. Les gens nés après les événements que vous voulez
escamoter, que deviendront-ils ? Je le répète, vous les aurez précipités
dans l’enfer du Néant. Les Etats-Unis et l’URSS ne sont ce qu’ils sont que
parce qu’il y a eu la Seconde Guerre mondiale et Yalta…
- Rajoutez Potsdam. Mon cher Nicolaï,
je suis entièrement d’accord avec vous sur ce point. Cependant, j’estime
qu’aujourd’hui, nous sommes arrivés à l’instant crucial où le fil ténu qui
maintenait cahin-caha l’équilibre de la paix dans le monde est en train de se
rompre. Or, c’est pour que l’inévitable ne survienne pas, et cela dans
l’intérêt de nos deux nations, de nos deux peuples, que j’ai autorisé un
commando à se rendre dans le passé afin d’effacer un événement clé de
l’histoire…
- Plutôt un homme clé…
- Je ne puis accepter cette solution
pire que le mal que vous voulez empêcher. Si l’URSS est une grande puissance en
cette année 1993, c’est parce qu’elle a été un des grands vainqueurs de la
Seconde Guerre mondiale, de la Grande Guerre patriotique à laquelle mon peuple
tout entier a participé et aux sacrifices qu’il a consentis.
-Expliquez-vous davantage…
- Retourner en 1934,

c’est bien à cette date que votre commando doit se rendre n’est-ce pas, c’est laisser mon pays dans la situation intolérable qui était la sienne en ces années déjà lointaines. Forteresse assiégée, au ban des nations ! Ghetto rejeté par tous les pays dits civilisés. Si la Seconde Guerre mondiale n’a pas lieu, certes, des millions de Soviétiques réchapperont alors à la mort, tout comme des milliers d’Américains, mais que faites-vous alors de l’intérêt supérieur de nos Etats respectifs ? vous savez comment j’appelle ce beau geste ? Une connerie humanitaire !

c’est bien à cette date que votre commando doit se rendre n’est-ce pas, c’est laisser mon pays dans la situation intolérable qui était la sienne en ces années déjà lointaines. Forteresse assiégée, au ban des nations ! Ghetto rejeté par tous les pays dits civilisés. Si la Seconde Guerre mondiale n’a pas lieu, certes, des millions de Soviétiques réchapperont alors à la mort, tout comme des milliers d’Américains, mais que faites-vous alors de l’intérêt supérieur de nos Etats respectifs ? vous savez comment j’appelle ce beau geste ? Une connerie humanitaire !
- Restez poli, monsieur le Premier
Secrétaire !
- Tant qu’à faire, monsieur le
Président, vous auriez dû choisir d’envoyer votre commando au Burghof, dans les
années 1900. Votre esprit généreux n’a pas osé allé jusque-là. Ainsi, en tuant
le Kaiser Guillaume II,

vous auriez épargné à l’humanité les trois guerres mondiales ! Ah ! Mais pourquoi ne pas l’avoir fait ?

vous auriez épargné à l’humanité les trois guerres mondiales ! Ah ! Mais pourquoi ne pas l’avoir fait ?
- Je ne saisis pas où vous voulez en
venir…
- Je vais vous en donner la raison,
mon cher Malcolm. Le grand bénéficiaire de la Grande Guerre, l’unique je dirais
même, a été votre pays, les USA. L’Europe, affaiblie, exsangue et endettée,
n’avait qu’une crainte : que la révolution déferlât sur les nations
vieillies et les peuples épuisés. Les Etats-Unis se sont enrichis grâce à ce
conflit. Ils se sont vus confortés dans leur nouveau rang de Première puissance
mondiale.
- Oui, cela est un fait avéré mais…
- Je n’ai pas terminé… du coup, s’il
n’y a plus qu’un conflit mondial, la seule grande puissance qui émerge et qui
devient pérenne, c’est la vôtre ! Cerise sur le gâteau, vous éliminez
également, sans pertes de vies supplémentaires, d’un seul coup de gomme,
l’URSS. C’est magistralement calculé, Malcolm. Un véritable coup de génie,
même. Bravo ! Je vous félicite. Moi qui vous croyais quelque peu simplet…
- Monsieur le Premier Secrétaire, je
ne vous autorise pas à m’insulter !
- Vous n’avez pu imaginer pareil plan
tout seul… qui vous conseille ? qui dispose d’un esprit aussi
ouvert ? Peut-être votre commandant en chef des forces de l’OTAN, le
général Gregory Williamson…
- Vous me prenez pour un véritable
Machiavel, ce que je ne suis pas ! apprenez que le chercheur qui a mis au
point le translateur temporel a vainement tenté, quant à lui, d’éviter la
Première Guerre mondiale, mais pas pour les mauvaises raisons auxquelles vous
pensez. Je dois cependant reconnaître qu’il a failli réussir mais que son
entourage lui a glissé sous les pieds quelques peaux de bananes.
- Tant mieux ! Êtes-vous sincère,
Malcolm ?
- Bien sûr que je le suis.
- Dans ce cas, vous êtes de la pire
espèce des utopistes. Vous venez de reconnaître comme cela, tout de go, comme
s’il s’agissait de la chose la plus anodine, qu’il y a déjà eu au moins une
tentative pour changer le cours de l’histoire… et que celle-ci a été un cuisant
échec.
- En gage de ma bonne volonté…
- Ah ! Ah ! J’espère de tout
cœur qu’il en ira de même pour votre commando. Le fatum fera en sorte qu’il ne
reviendra pas, qu’il sera effacé à son tour comme une incongruité et que ses
actions seront oubliées dans les puits sans fond de l’histoire.
- Il a commencé son entraînement
spécial…
- Donc, en cet instant, nous oscillons
entre l’être et le non-être… j’en frémis… permettez-moi de me retirer… j’ai
besoin d’accepter pareille idée…
Après un salut poli qui lui fut rendu,
Diubinov quitta le salon richement meublé tandis que Drangston, s’essuyant le
front, marmonnait, quelque peu mécontent :
- Voilà quelqu’un de bien
négatif ! Qu’a-t-il voulu dire par être et non-être ? Il semblerait
que ledit Michaël ait eu une entrevue avec ce triste personnage et qu’il lui
ait appris à penser comme lui… mais je dois me tromper. Dieu veuille que je me
trompe. Une chose est plus que certaine à mes yeux. Diubinov souhaite la
guerre… tout comme Williamson en fait…
******
Un jeudi du mois de décembre 1911, au
château des von Möll, peu avant les fêtes de Noël. Des fêtes qui allaient être
moins joyeuses que celles de l’année précédente à la suite de l’absence de
Stephen Möll.
Assise sur un tabouret rembourré en
velours rouge, Johanna, toute enrubannée, exécutait une sonatine de Clementi
sur le piano du salon.

Son père, émerveillé par les dons de sa chère petite fille, en était béat d’admiration. Lorsque la demoiselle eut terminé, elle fut abondamment applaudie par l’assistance, Wilhelm le premier. Hanna Bertha Rosenberg se contenta de taper dans ses mains de manière polie et discrète. Elle avait été invitée car elle était la meilleure amie – la seule en fait – de Johanna.

Son père, émerveillé par les dons de sa chère petite fille, en était béat d’admiration. Lorsque la demoiselle eut terminé, elle fut abondamment applaudie par l’assistance, Wilhelm le premier. Hanna Bertha Rosenberg se contenta de taper dans ses mains de manière polie et discrète. Elle avait été invitée car elle était la meilleure amie – la seule en fait – de Johanna.
Puis, la séance pianistique achevée,
un goûter fut servi dans le salon bleu. Pour cette occasion, mademoiselle von
Möll avait revêtu non pas ses habituelles tenues en coton blanc, mais une jolie
robe d’hiver couleur lie de vin, toute bordée de chinchilla, resserrée à la
taille par une ceinture de velours noir. Le tout donnait une allure de
princesse à Johanna. Quant à Hanna Bertha, toujours aussi potelée, elle avait
passé une robe parme comportant des imprimés sur le col et sur la jupe, des lys
stylisés très Art Nouveau, en broderie noire.


Après le goûter, ces demoiselles
montèrent dans la nursery et jouèrent au papa et à la maman. Pour cela, elles
disposaient d’une immense maison de poupées avec de magnifiques meubles
miniatures en bois ainsi que tout un assortiment de porcelaines fines, d’un
trousseau au complet et de poupées de cire fort coûteuses.

Tandis que les fillettes s’en
donnaient à cœur joie, Otto, dans une chambre au-dessus de la nursery, âgé de
douze ans, ne perdait pas son temps avec de telles puérilités. Au lieu de
profiter pleinement de ses jours de congé, de prendre l’air, il se délectait à
la lecture d’ouvrages de mathématiques. Il avait emprunté les livres à son
grand-père.
Mais, pour jouer au papa et à la
maman, les fillettes avaient besoin d’un garçon. Alors, Johanna vint trouver
Otto, accompagnée de son amie et lui ordonna de venir en bas jouer avec elles
deux.
- Mais je suis occupé, murmura le
pré-adolescent.
- A quoi ? Ah ! je vois.
Encore tes lectures stupides, proféra sa cousine avec le plus grand mépris.
- L’algèbre n’est pas une stupidité,
rétorqua Otto.
- Pff ! A quoi cela va-t-il te
servir d’être fort en math puisque c’est moi qui hériterai du château ?
- Justement. J’aurai une belle situation…
- Allez, viens. Nous avons besoin de
toi…
Les deux fillettes se firent si
pressantes que le fils de Waldemar finit par céder.
Après une heure, les enfants se
lassèrent et choisirent de monter leurs poneys dans le jardin. En effet, le
temps était froid mais le ciel bleu.
Johanna entraîna son monde jusqu’aux
écuries, attela son petit cheval et montra à Hanna Bertha comment s’y prendre.
- Tiens. Prends celui-ci, il est très
doux. Vois comment je fais…
En ronchonnant, Otto imita sa cousine
et l’amie de celle-ci.
Une fois sortis de l’écurie, les
enfants entamèrent le tour du jardin. Mais comme cela ne suffisait pas à
mademoiselle von Möll, cette dernière lança un défi.
- On va faire une course dans le parc.
Le premier qui revient ici aura droit à une grosse part de gâteau au citron.
- Euh… je ne sais pas très bien monter
à cheval, commença Hanna Bertha.
- Alors, tu vas perdre la course. Mais
toi, Otto, qu’en dis-tu ? Montre-moi que tu n’es pas une poule
mouillée !
- Rien que pour te faire taire, je
relève le défi.
Les trois enfants se lancèrent dans la
course avec plus ou moins de bonheur. Les poneys, éperonnés, accélérèrent leur
allure.
Mais le jeu tourna mal brusquement.
Une main criminelle avait tendu une
fine cordelette quasiment invisible au milieu d’une allée cavalière traversant
le parc du château.
L’accident, inévitable, survint.
Johanna, qui menait la course en tête, fut brutalement désarçonnée. Elle chuta
violemment sur l’allée sablée et perdit connaissance.
- Aïe ! s’écria Otto. Il faut
faire quelque chose… chercher du secours.
- Vas-y toi, tu es meilleur cavalier
que moi, dit Hanna Bertha. Je reste auprès de Johanna.


- Tu as raison. Je me dépêche.
Dans le château, une fois la maisonnée
informée de l’accident, Magda paniqua tandis que Wilhelm, furieux, se hâtait de
porter secours à sa chère petite.
Rapidement, le fils aîné de Rodolphe
se rendit compte qu’il ne s’agissait pas d’un accident mais d’un attentat
criminel.
Tandis que le médecin, prévenu par
téléphone, arrivait, Wilhelm alerta la police impériale de l’incident qui
venait de se produire.
Le brigadier Fritz Grass qui
représentait l’autorité, prit en notes les témoignages d’Otto, de Hanna Bertha
et de Wilhelm.
A l’étage, Magda sanglotait.
- Ma petite fille… ma petite Johanna…
- Mademoiselle s’en tire bien, lui
répondit le médecin. Elle n’a qu’une jambe cassée. Je vais la plâtrer. Dans
deux mois, elle sera debout…
- En êtes-vous certain ?
- Mais oui, vous pouvez avoir
confiance en moi depuis le temps…
Pendant cet échange, le brigadier
Grass menait son enquête. Xénophobe, il conclut un peu trop rapidement que le
crime n’avait pu être commis que par l’un des étrangers qui séjournaient
actuellement à Ravensburg.

Il fit part de son raisonnement au baron von Möll mais celui-ci doutait de la justesse d’une telle conclusion.

Il fit part de son raisonnement au baron von Möll mais celui-ci doutait de la justesse d’une telle conclusion.
- Monsieur le baron, vous verrez que
j’ai raison.
Moins d’une heure plus tard, Fritz,
qui s’était rendu à l’auberge de la petite ville, arrêta deux suspects. L’un
était de nationalité française et répondait au nom d’Arthur de Mirecourt,
l’autre disait habiter habituellement à Berlin et être en vacances dans la
région.


Arthur reconnut assez vite qu’il
comptait s’installer dans les environs, ayant pris goût à la vie à la campagne.
Il désirait acheter un pavillon qui n’était qu’à cinq kilomètres de la
propriété des von Möll.
Lorsque Grass apprit la nationalité et
la profession d’Arthur, il fut certain de sa culpabilité. Pour lui, tous les
Français n’étaient que des espions, des anarchistes sans foi ni loi, des
terroristes qui n’hésitaient pas à commettre le pire.
Amené menotté au château, Arthur fut
cependant vite disculpé du forfait. Rodolphe et Cécile se portèrent garants du
jeune homme.
- Monsieur de Mirecourt est innocent,
insista le baron.
- Comment pouvez-vous affirmer
cela ?
- Mais c’est plus qu’évident,
brigadier. Tout d’abord, je le connais. Ce jeune homme est un ami.
- Depuis longtemps ?
- Oh ! depuis près d’un an… Il
nous rend visite assez souvent…
- Oui, c’est exact, confirma Arthur.
- Il n’a jamais montré le moindre
signe d’hostilité envers nous et toute notre famille.
- Quant à moi, avoua Cécile, il
m’arrive de prendre le thé avec monsieur et de sortir les samedis après-midi
avec lui. Nous nous promenons dans les rues, parcourant le mail…
A ces mots, la jeune fille n’avait pu
s’empêcher de rougir.
« Hum… Une amourette, je me suis
embourbé », pensait le brigadier Grass.
Il fallait rattraper le coup. Le
policier, devant les soutiens de presque tous les membres de la famille von
Möll, sauf de la part de Wilhelm qui haïssait tout ce qui venait de France,
relâcha donc le sieur Arthur de Mirecourt.
Toutefois, il prit la décision de
garder un œil sur le jeune homme. Mais il lui restait le deuxième individu,
l’authentique Allemand, le Berlinois qui répondait au nom de Friedrich Schmidt…
L’homme était âgé d’une quarantaine
d’années. Blond, d’une taille élevée, doté de magnifiques yeux gris, il
s’exprimait dans un allemand châtié, d’une pureté toute littéraire. Interrogé
par le brigadier, il dit d’une voix dure qu’il refusait de subir un tel
outrage, que la police portait atteinte à sa dignité d’honnête homme et ainsi
de suite.
- Pourquoi donc voulez-vous que j’aie
commis une telle agression ? je ne connais pas ces gens qui vivent dans
cette propriété… à l’heure du crime, je pêchais tranquillement au bord du lac.
La preuve ? les goujons que j’avais dans mon panier d’osier. Ces goujons,
les voici, d’ailleurs !
- Je n’en crois pas un mot, monsieur
Schmidt, lança durement Grass. Vous avez pu acheter les poissons au marché. Je
vais vous confronter avec les trois témoins que voici.
Effectivement, trois hommes, des
paysans, qui s’en revenaient de la glandée, avaient entraperçus un individu en
train d’escalader le mur du château des von Möll. Apparemment, il sortait de la
propriété.
- Oui, fit un ouvrier agricole… C’est
ben lui…
- En tout cas, ça lui ressemble… un
homme de haute taille…


- Blond, renchérit le troisième, un
rude brassier qui n’avait plus très bonne vue et dont le menton était envahi par
des poils gris et rêches.
- Bon… Monsieur, faites excuse, mais
je vous amène chez les von Möll pour voir si, là-bas, on vous identifie.
- Je me refuse à vous suivre !
- Vous n’êtes pas en droit de vous y
opposer. Si vous résistez, on vous assomme et on vous conduit malgré tout
devant monsieur le baron. Compris ?
- Compris.
Une fois chez les von Möll, la
domesticité reconnut formellement l’individu qui disait se nommer Schmidt.
- Oui, il rôdait souvent dans le petit
bois, affirma un palefrenier.
-Toujours vêtu comme un milord, insista
la camériste.
- Avec une canne à pêche, jeta le
valet de chambre de Rodolphe.
- Moi, je ne suis pas d’accord, lança
le nouveau majordome, un dénommé Hans. Je n’ai jamais vu cet homme.
- Tout comme moi, dit la cuisinière.
Et ainsi de suite.
Il fallait trancher. Fritz Grass
sollicita du baron von Möll une confrontation avec le nouveau suspect.
- Oui, je veux voir cet individu.
J’espère que, cette fois-ci, vous n’aurez pas commis d’erreur, brigadier,
proféra Rodolphe d’un ton moqueur.
Mais, à la vue de Friedrich Schmidt,
le baron se troubla. Bien, sûr, il ne connaissait pas le suspect. Or, pourtant,
quelque chose dans son visage lui rappelait quelqu’un.
L’entrevue ne menant à rien, Grass,
qui ruminait, dut relâcher le Berlinois. Après tout, le touriste était
peut-être amateur de curiosités qui, passant outre les droits de propriété
privée, avait tout simplement escaladé les murs du château afin de visiter les
lieux…
- Monsieur, vous êtes libre, fit Fritz
de mauvaise grâce. Vous restez à la disposition de la police, toutefois. Je
garde votre passeport.
- Je comprends tout à fait, brigadier.
Mais je n’ai rien à me reprocher tout comme la police. Alors, dépêchez-vous de
trouver le véritable coupable… sans doute une farce qui aura mal tourné.
Tandis que Fritz Grass, grommelant et
tout penaud se retirait, Friedrich Schmidt voulut en faire autant.
- Un instant, Herr Schmidt, murmura Rodolphe, le front soucieux. Je ne veux pas
que vous nous quittiez ainsi sur une mauvaise impression…
- Cela ne fait rien, monsieur le
baron…
- Veuillez excuser notre attitude
méfiante… mais vous comprendrez lorsque je vous aurai fourni des explications…
- Vous ne me les devez pas, monsieur
von Möll…
- Ce n’est pas la première fois que
des incidents fâcheux se produisent ici, au château ou à Ravensburg,
voyez-vous. Notre famille a eu plus que son compte de malheurs et de morts
soudaines…
- Vous m’en voyez navré.
- Mais ne parlons plus de cela, du
passé. Acceptez le verre de l’amitié. Ne me refusez pas, vous me fâcheriez…
- Bien volontiers, monsieur le baron.
Ce fut ainsi que Rodolphe entraîna son
hôte improvisé dans le fumoir afin de lui offrir un verre de bourbon.
Friedrich ne put qu’accepter.
- Cuvée 1892, n’est-ce pas ?
- Tout à fait, répondit le baron. Vous
êtes un connaisseur à ce que je vois…
- Pas autant que vous pouvez le
croire…
Toujours préoccupé, Rodolphe osa enfin
poser la question qui lui brûlait les lèvres.
- Monsieur Schmidt, qui êtes-vous
réellement ? Certes, je ne vous ai jamais vu mais… vous me rappelez
étrangement mon ami le duc Friedrich von Hauerstadt,

un richissime propriétaire et actionnaire bavarois. Ne seriez-vous pas apparenté avec lui ? Un cousin éloigné par exemple puisque vous vivez à Berlin ?

un richissime propriétaire et actionnaire bavarois. Ne seriez-vous pas apparenté avec lui ? Un cousin éloigné par exemple puisque vous vivez à Berlin ?
A ces mots, l’énigmatique personnage
sourit tout en gardant le silence durant trois longues minutes… cependant,
Rodolphe se fit pressant.
- Je sais que je me montre importun,
monsieur Schmidt. Pourtant, la ressemblance existe. Elle est indéniable. Non,
vous n’êtes pas le duc Friedrich, mais alors ? Son frère peut-être ?
toutefois, à ma connaissance, il…
- … N’en a pas, jeta l’énigmatique
individu. Le duc Friedrich est fils unique, monsieur von Möll.
- Comment le savez-vous ?
- Oh ! je suis bien placé pour
connaître toute la généalogie des von Hauerstadt ! Vous méritez la vérité,
aussi incroyable soit-elle.
- Comment cela ?
- J’ai un secret, monsieur von Möll.
Un lourd secret. Mais vous avez un esprit ouvert, scientifique même. Toutefois,
avez-vous assez le mépris de la logique cartésienne pour accepter ce que je
vais vous avouer ?
- Euh… jetez-vous à l’eau, monsieur
Schmidt. Plus rien ne m’étonne depuis quarante ans.
-Ah ! vous n’avez pas idée
combien je comprends le sens de votre remarque. Ecoutez-moi attentivement. Vous
êtes en relation avec votre arrière-arrière-petit-fils, Stephen Möll, le
chercheur en physique quantique appliquée, qui vit en Californie à la fin de ce
siècle…
-Ah ! Ainsi, nous en venons au
cœur du problème… vous savez mon secret… Vous connaissez Stephen.
- Oui, c’est vrai, je connais Stephen.
Mais il ne s’agit pas du même que le vôtre… attendez, ne froncez pas les
sourcils et ne me regardez pas comme si j’avais perdu la raison. Je vais
m’expliquer. Vous êtes en contact avec le Stephen originaire de l’année 1993…
mais moi, c’est avec celui qui vit en 1995 que j’ai affaire. Je ne suis ni son
ennemi ni le vôtre, monsieur le baron, je vous le jure.
- Prouvez-le moi.
- Vous avez en possession une certaine
photographie sur laquelle figure votre petit-fils Otto, mais un Otto âgé d’une
cinquantaine d’années… à ses côtés, se tient un homme de grande taille, les
cheveux blonds. Au dos de ce document, y sont portés les noms des amis d’Otto.
Or, il y a écrit concernant cet individu l’identité suivante : Franz von
Hauertstadt…
- Le mystérieux Franz, l’ami de mon
petit-fils…
- Oui, le petit-fils du duc Friedrich
et le fils de Karl von Hauerstadt… Je suis né en 1918… et, actuellement, je
viens de l’année 1959…
- Euh… Comment vous croire ?
Stephen est le premier dans l’histoire de la science à avoir mis au point une
machine capable de se déplacer dans le temps.
- Hum… en fait, Stephen Möll a
bénéficié à la fois des papiers de son grand-père, de l’aide de Michaël,
l’agent temporel, mais également de mes propres calculs… oui, c’est bien moi
qui, le premier, suis parvenu à finaliser les équations terriblement complexes
du déplacement dans le temps, à dessiner les plans d’un module, un translateur,
et même, à construire un tel engin…
Franz, le visage sombre, marqua une
pause puis reprit avec un soupir. Le baron von Möll l’écoutait avec la plus
grande attention tout en ne le quittant pas des yeux afin de comprendre ce qui
pouvait motiver un homme de cette valeur.
- Stephen ne s’en serait jamais sorti
tout seul dans la mise au point du translateur. Pour deux raisons. La première
est fort prosaïque. Le manque de financement. L’Américain a rencontré de
grandes difficultés financières, sa famille étant ruinée. Il n’est parvenu à
atteindre ses objectifs que par son obstination.
- Cela je m’en doutais. Mais la
deuxième raison ? fit Rodolphe.
- Ses calculs.
- Ah ? Qu’entendez-vous par
là ?
- La mise au point du translateur
nécessitait une autre approche de la théorie des champs unifiés, de
l’intrication quantique… or, votre descendant n’est pas allé jusqu’au bout de
son raisonnement. Il s’est montré timoré.
- Voulez-vous dire que ses calculs
étaient faux ?
- Non, tout de même pas, mais les
ultimes équations manquaient. Cependant, moi, j’y suis parvenu alors que je ne
suis pas un génie, loin de là.
- Je comprends ce que vous entendez,
monsieur. J’ai moi-même pu constater que Stephen manquait de sérieux. Mais vous
êtes venu ici, vous vous êtes déplacé dans le passé… pourquoi ?
- Dois-je vraiment vous
répondre ?
- Allez ! Puisque vous en êtes
aux aveux, ne me celez rien. Faites preuve d’honnêteté. C’est vous qui avez
attenté à la vie de Johanna ? Quel
but poursuivez-vous ?
- Vous avez fini par comprendre et eu
le courage de m’accuser ouvertement. C’est bien. En effet, je l’avoue, j’ai osé
envisager la mort de votre petite-fille… je suis passé à l’action. Je ne m’en
cache pas. Toutefois, j’ai une excuse et elle est de taille !
- Expliquez-vous.
- Johanna est l’un des premiers
maillons d’une chaîne de faits et d’événements. Ces derniers déclencheront la
Troisième Guerre mondiale. Elle éclatera le 14 octobre 1993.
- Seigneur Dieu ! Comment
savez-vous cela ? s’exclama Rodolphe tout retourné. Suis-je sot !
Michaël, bien évidemment… vous en a informé.
- Exactement. Le dernier maillon se
nomme Johann van der Zelden. Or, il n’est autre que le petit-fils de Johanna.
Financier richissime et sans scrupules, il spécule à la fois dans le passé et
dans le futur afin d’accroître encore si possible son immense fortune dont il en
ignore sûrement le montant précis. Il ne désire qu’une seule et unique chose.
L’annihilation totale de la race humaine.
- Mais… pourquoi ? C’est de la
démence !
- Oui, tout à fait. Mais l’Ennemi est
poussé par le Commandeur Suprême, le véritable adversaire de l’agent temporel,
son supérieur. Le Commandeur du Temps. Il veut précipiter la venue sur Terre de
l’Homo Spiritus, et ce, au prix du suicide collectif de l’humanité précédente.
- Mais qu’est précisément ce
Commandeur ?
- Je ne le sais pas vraiment. Ses
origines demeurent floues. Disons qu’il s’agit d’une entité dont la création a
échappé à ses concepteurs. Les Stephen et Michaël que vous avez déjà rencontrés
ne savent pas encore qui est leur véritable ennemi. Mais ils vont finir par le
découvrir. Ainsi, tous deux, ceux de 1995, tentent d’empêcher ce qui doit
advenir, cet holocauste nucléaire… Mais ils s’attaquent à la Mort même… votre
arrière-petit-fils, avec des moyens somme toute archaïques, prenant les choses
à la légère, ne comprenant pas la nature exacte du défi auquel il est
confronté, a choisi d’effacer dans le néant du jamais survenu, une harmonique
parallèle jamais concrétisée, la guerre de 1914. Or, Michaël, quant à lui, ne
poursuit pas le même but. Il veut faire perdurer jusqu’au mitan du XXIe siècle
l’Homo Sapiens… quant à moi …
- Euh… Attendez… s’écria le baron en
bégayant presque. Vous avez parlé de la guerre de 1914 !

Cela signifie que ce n’est que dans deux ans et demi environ qu’elle éclatera… Himmelgott ! L’Homme est véritablement frappé de démence. Dites-moi, sera-t-elle aussi terrible que les photographies que j’ai pu voir naguère me l’ont fait envisager ? L’Allemagne, notre patrie à tous deux, que deviendra-t-elle ?

Cela signifie que ce n’est que dans deux ans et demi environ qu’elle éclatera… Himmelgott ! L’Homme est véritablement frappé de démence. Dites-moi, sera-t-elle aussi terrible que les photographies que j’ai pu voir naguère me l’ont fait envisager ? L’Allemagne, notre patrie à tous deux, que deviendra-t-elle ?
- Monsieur le baron, à quoi bon vous
en dire davantage ? Répondre à vos
deux questions serait vous plonger dans le désespoir… vous vous en doutez déjà…
Mon père y a laissé sa santé… une guerre qui s’est éternisée, qui a duré quatre
longues, trop longues années… Plus de 9 millions de morts… des régions entières
dévastées et ruinées, des paysages lunaires, des champs devenus de gigantesques
cimetières… l’Artois, la Champagne, la Somme, Verdun, le Chemin des Dames…
des noms qui claquent tels des drapeaux sanglants sous le vent de l’Histoire…

des noms qui claquent tels des drapeaux sanglants sous le vent de l’Histoire…
- Euh… des noms français… Vous
m’épargnez, monsieur en ne nommant pas les régions allemandes…
- Ce n’était pas dans mes intentions…
vous savez, moi, je me montre assez humble… J’ai compris que je n’étais pas de
taille à empêcher cette folie, cette horreur. Je n’ai pas la foi qui soulève
les montagnes… je ne suis pas assez pur…
- Pourquoi ? hasarda le baron.
- C’est si difficile à reconnaître ses
fautes… voyez-vous, j’ai encore en mémoire, et je les aurai toujours, pour ma
damnation, les plaintes et les cris des blessés, des mourants que nous
n’achevions pas, le sifflement des balles, le grondement des canons, les traits
lumineux des orgues de Staline, les hurlements des sirènes des Stukas,

les mitraillades des civils fuyant sous le feu des avions ennemis, en l’occurrence nous, les Allemands, les bombes qui explosent sur les cités innocentes bombardées encore et encore, de nuit, de jour, toujours, Coventry,

Londres, Dunkerque… Dresde… et puis, et surtout, des enfants aux yeux vides, derrière des barbelés, des petits êtres muets qui crient pourtant des reproches, des accusations… « pourquoi ? pourquoi tout ce mal, cette souffrance…en quoi sommes-nous coupables ? »… Enfin… ces corps, tous ces corps nus et décharnés qui n’ont plus apparence humaine, qui sont chosifiés…


les mitraillades des civils fuyant sous le feu des avions ennemis, en l’occurrence nous, les Allemands, les bombes qui explosent sur les cités innocentes bombardées encore et encore, de nuit, de jour, toujours, Coventry,

Londres, Dunkerque… Dresde… et puis, et surtout, des enfants aux yeux vides, derrière des barbelés, des petits êtres muets qui crient pourtant des reproches, des accusations… « pourquoi ? pourquoi tout ce mal, cette souffrance…en quoi sommes-nous coupables ? »… Enfin… ces corps, tous ces corps nus et décharnés qui n’ont plus apparence humaine, qui sont chosifiés…

- Que… que me dites-vous là ?
- Oh ! je n’y ai pas participé
directement… mais je suis autant coupable que les autres… davantage peut-être…
j’ai laissé faire, j’ai soutenu mes chefs… je me refusais à voir l’évidence
d’une logique meurtrière implacable… une philosophie ignoble, inepte, qui
détruisait tout ce qui était grand, noble et admirable chez l’homme… oui… c’est
pour oublier ce qui ne peut l’être, cette Seconde Guerre mondiale à laquelle
j’ai participé, que je veux éliminer Johanna… non pas par vengeance… madame van
der Zelden sera à la source d’une tragédie plus abominable encore que celle que
je viens de vous décrire… elle disparue plus tôt que ce que les tablettes de
l’Histoire ont conservé, je supprime les grands trusts financiers des années
1980, qui règnent sans partage sur un monde poussé au suicide, l’Empire Athanocrassos
dont héritera Johann van der Zelden, catalyseur de la Troisième Guerre
mondiale… votre arrière-petit-fils démoniaque a fait alliance et avec le dollar
et avec le mal. Mariage antinomique entre la technologie issue d’un futur
lointain et le veau d’or. Johann instrument consentant et non aveugle du
Commandeur Suprême, du Néant…
- Monsieur von Hauerstadt, vous
évoquez la nécessité de tuer Johanna qui n’est qu’une enfant de onze ans, et
vous vous exprimez comme si vous aviez mille ans… vous incarnez le désespoir le
plus absolu…
- Je suis amer, je suis revenu de
tout, mais je lutte encore contre le fatum, la pulsion de mort, contre
moi-même. Ecoutez ces vers de Gérard de Nerval… Vous comprenez le français
assez bien, je crois…

Je
suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé,
Le
Prince d’Aquitaine à la tour abolie…
- Oui, et alors ? fit Rodolphe.
- Oui, je suis le Veuf, ce Veuf de
l’Humanité. Je ne parviens pas à me consoler de l’inconscience, de la cruauté,
de la folie de mes frères humains…
- Vous ne pouvez prendre sur vos
épaules tout le fardeau des fautes de vos semblables…
- Monsieur le baron, je savais que
vous aviez l’esprit encombré par des principes que je juge désuets… vous
appartenez encore à ce XIXe siècle qui s’est voulu positiviste… Vous avez cru
au progrès de la science… mais cette dernière n’a conduit l’Humanité qu’à
l’inconséquence… le mental n’a pas suivi la technologie. La conscience s’est
mise en berne.
- Je ne le sais que trop bien, objecta
Rodolphe.
- Hum… parce que l’âge est venu… parce
que vous avez croisé la route de Stephen et de Michaël… moi, pour sauver des
millions, des milliards de vies, je sacrifierais la mienne, sans hésitation, et
tant pis si, pour parvenir à ce but, je devrais aussi tuer des milliers de mes
semblables. « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », dit
un proverbe français… sachez que mon âme, ma conscience souffriront lorsque je
condamnerai à mort des êtres néfastes à la pérennité de l’espèce humaine.
- Certes, mais Johanna n’a que onze
ans, insista Rodolphe d’une voix sourde.


- Un jour, elle en aura trente… la
pluie qui tombe en ce moment sur votre parc sera transformée en pluie de sang.
- Qu’aura-t-elle donc fait ?
- Votre si douce et si égoïste petite
Johanna enverra tout simplement des dizaines et des dizaines de ses
compatriotes dans des camps d’internement, les premiers camps de concentration
du pays. Elle condamnera également Hanna Bertha, pour l’heure sa meilleure
amie, à une mort indigne, inhumaine, mais aussi toute sa famille… elle ira
jusqu’à assassiner, par le poison, son bon oncle Waldemar.
- Quoi ? Rugit le baron. En
êtes-vous si sûr ?
- Hélas, ces accusations sont
terribles mais justifiées. Je n’ai pas achevé cette triste liste… elle
dénoncera sans le moindre scrupule le facteur de votre petite ville si quiète,
si paisible, le directeur de l’auberge, les demoiselles Hallsberg, le docteur
Blomberg, et ainsi de suite… aux policiers noirs, à la Mort Noire…
- Ce n’est pas possible… Vous voulez
m’effrayer…
- Je ne dis que la stricte vérité. Je
tiens tout cela de Michaël, naturellement… mais aussi de mes pérégrinations
dans les années sombres de notre patrie commune. Avant d’agir, j’ai voulu me
rendre compte par moi-même de la nocivité de Johanna van der Zelden. Alors, en
la supprimant, je n’accomplis qu’un acte de charité de chrétienne… de salubrité
publique si vous n’êtes pas croyant…
- Mais vous, l’êtes-vous encore ?
- Ce serait si simple, si
réconfortant… je vous demande de réfléchir, monsieur von Möll… vous ne me
verrez plus… je ne viendrai plus attenter personnellement aux jours de votre
petite-fille. Je vous le promets…
- Cependant, je sens comme une
restriction dans le ton de votre voix.
- Oui, en effet… Ce serment n’est
valable que tant que Johanna sera une enfant sans défense… je ne reviendrai à
l’attaque que lorsqu’elle aura atteint l’âge adulte… en espérant que mes hommes
feront de même…
- Ah ? Vous avez donc une équipe
de sbires ?
- Ne les appelez pas ainsi… ils valent
mieux, bien mieux… Wladimir, Nikita, William…
- Admettons…
- Je vous le demande : la vie de
Johanna vaut-elle davantage que celle de Waldemar ?
- Un cruel dilemme. Vous me demandez
de choisir entre mon fils préféré et ma petite-fille encore en devenir… or,
pour moi, l’avenir n’est écrit nulle part. Vous pouvez changer cela sans en
venir au meurtre.
- Je suis sincèrement désolé, Rodolphe
von Möll. Il n’y a pas d’autre solution. Johanna ne doit pas avoir de
descendance, de fils… lorsque les jours de votre puîné seront en danger, votre
petite-fille sera alors devenue trop puissante et l’époque trop risquée pour
que moi et mes hommes nous nous y hasardions… Toutefois, s’il n’y a pas le
choix, je tenterai quelque chose.
- Pourquoi ne pas l’atteindre plus
tard, dans les années 1950 ?
- Son fils sera né… tous mes efforts
seraient inutiles, le mal serait fait… éliminer Richard serait un crime…
Richard, un être triste, faible et tout à fait innocent…
- Alors, vous préférez le renvoyer
dans les limbes…
- Vous jugez cela cruel… Pourtant,
c’est ce qui pourrait lui arriver de mieux…
- J’en reviens à ma question de
tantôt. Vous pourriez vous attaquer à Johanna en 1959, l’année dont vous êtes
originaire.
- Impossible…
- Pourquoi ?
- Johanna sera morte de maladie depuis
vingt-cinq années déjà…
- Elle mourra donc jeune…
- De phtisie… je dois la supprimer
avant 1927… disons au plus tard en 1925.

Ensuite, elle aura fait alliance avec un dénommé Gustav Zimmermann, un scorpion mâtiné de cobra noir, croyez-moi, j’en sais quelque chose, mais aussi avec tous les envoyés du Commandeur Suprême, qu’ils viennent de l’Antiquité la plus éloignée jusqu’à un futur invraisemblable à nos yeux d’humains du XXe siècle. Son pouvoir de nuisance sera tel que moi, oui, moi, Franz, je ne serai pas même un grain de poussière, un atome livré à lui-même face à ce roc.

Ensuite, elle aura fait alliance avec un dénommé Gustav Zimmermann, un scorpion mâtiné de cobra noir, croyez-moi, j’en sais quelque chose, mais aussi avec tous les envoyés du Commandeur Suprême, qu’ils viennent de l’Antiquité la plus éloignée jusqu’à un futur invraisemblable à nos yeux d’humains du XXe siècle. Son pouvoir de nuisance sera tel que moi, oui, moi, Franz, je ne serai pas même un grain de poussière, un atome livré à lui-même face à ce roc.
- Avez-vous essayé de l’enlever sans
devoir la tuer, l’exécuter, au moins ?
- Non, pas encore… la kidnapper et
l’enfermer quelque part dans le temps, dans une bulle isolée… mais le
Commandeur Suprême le saura et viendra à la rescousse…
- Peut-être pas…
- Un défi ? J’aime les défis,
réaliser ce qui paraît impossible… or, dans le temps normal, dans cette piste
temporelle, j’ai échoué, ou, du moins, j’échouerai… le cours de l’histoire n’a
pas été modifié… mais je me dois de tenter le coup… Votre suggestion est
séduisante… si je ne fais rien, la peste brune s’abattra sur l’Europe tout
entière comme elle s’est abattue sur mon propre passé.
- Oui, je comprends. Ce n’est pas
seulement la Troisième Guerre mondiale que vous voulez éviter, c’est aussi et
surtout la Seconde Guerre mondiale que vous voulez gommer des archives.
- Une descente aux enfers personnelle.
Je suis conscient que si je réussis, je m’efface moi-même, ou je deviens autre,
mais j’en accepte le risque… le paradoxe du grand-père et du petit-fils… pour
quelqu’un qui ne manie pas très bien les implications de l’intrication
quantique. Sachez également, monsieur le baron que votre petit-fils Otto est
prêt à partager ce même risque. Il accepte cette éventualité avec un sang-froid
que j’admire. Il me soutient sans réserve dans mes projets… lui y perdrait deux
fils, des petits-enfants…
- Et vous ?
- Une valeureuse épouse, courageuse,
pleine d’amour… des enfants… Cinq… des jumelles splendides, Sylviane et
Liliane… notamment…
- Ainsi vous êtes père… et mari
comblé…
- Jamais je n’aurais rencontré
Elisabeth s’il n’y avait eu la guerre.
- Or, vous êtes prêt à perdre tout
cela, ce bonheur…
- Au nom d’une éthique morale dont
j’ai placé la barre très haut.
- Qu’est-ce que la peste brune ?
questionna Rodolphe comprenant qu’il avait tout de même influencé Franz von
Hauerstadt.
- Le régime et les partisans du
National -Socialisme dont le chef, le leader sera un certain Adolf Hitler.


Un silence se fit, un silence pesant,
empli d’émotion.
- Pardonnez-moi, monsieur von Möll,
articula Franz, tentant de se reprendre. Il se fait tard, je dois me retirer…
la nuit tombe déjà et l’on doit s’inquiéter là d’où je viens. Méditez mes
paroles…
- Faites de même…
- Adieu, Rodolphe, vous permettez que
je vous appelle Rodolphe, non ? lorsque vous reverrez Stephen ou Michaël…
dites-leur… ou plutôt non… ne leur dites rien… ils sauront toujours ma venue
lorsque ce sera l’heure…
Je
suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé,
Le
Prince d’Aquitaine à la tour abolie.
Ma
seule Etoile est morte, et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
En un geste de réflexe empli
d’empathie, Rodolphe voulut alors retenir cet homme qui incarnait le Désespoir
le plus total. Mais le duc von Hauerstadt était déjà bien trop loin de lui, de
tout… le déplacé du temps s’enfonçait dans le brouillard naissant. Il disparut
dans la brume comme si tout ce qui s’était passé ces dernières heures n’avait
été qu’un mauvais rêve.
*****