Chapitre 17
Dans
la crypte obscure, la situation était en train d’évoluer rapidement. Dans le
cercueil de marbre dans lequel il avait été enfermé, Frédéric Tellier reprenait
connaissance. Sa désorientation ne dura que quelques brèves secondes.

Conservant
la maîtrise de ses nerfs, l’Artiste se détacha assez facilement de ses liens en
véritable contorsionniste qu’il était mais aussi grâce au fait que les
serviteurs de Galeazzo avaient commis l’erreur de lui laisser sa canne épée.
Cette arme allait également lui servir comme levier pour soulever le couvercle
de son tombeau.

Une
fois libéré, Tellier sauta allègrement sur le dallage et courut jusqu’au
sarcophage contenant toujours Levasseur plongé dans son sommeil cataleptique.
Le couvercle de la tombe provisoire du jeune homme subit bientôt le même sort
et glissa lentement, découvrant ainsi le visage livide et immobile d’André.
Frédéric
observa avec la plus grande attention le journaliste, se penchant sur sa
poitrine afin d’y percevoir une respiration ralentie mais pourtant présente.
Alors,
réconforté par ce qu’il venait d’entendre, le danseur de cordes sortit une
minuscule fiole de son gousset. Il en dévissa le goulot et répandit sur ses mains
un étrange liquide. Ensuite, il frotta méthodiquement les tempes de Levasseur
lentement mais puissamment. Il avait l’habitude d’user de ce révulsif pour
contrer les drogues du comte.
Le
remède s’avéra efficace puisque moins de cinq minutes s’écoulèrent avant
qu’André recouvrât ses sens.
Manquant
d’imagination, le reporter murmura d’une voix pâteuse:
-
Où suis-je?
-
Allons, fit Tellier, bousculant quelque peu son patient. Essayez de vous
souvenir. Nous n’avons pas le temps pour que je vous raconte ce qui s’est passé
précédemment. Il nous faut maintenant secourir Clémence de Grandval.
À
cet instant précis, un bruit de course folle retentit à proximité de la crypte
puis surgirent soudain sous l’immense salle voussée le comte de Kermor, Louise
de Frontignac et Pieds Légers.

-
Dieu soit loué, jeta Alban. Vous êtes vivants!
-
Pourquoi tant de joie et de précipitation? Fit Tellier avec détachement.
-
Nous pensions votre dernière heure venue, répondit Louise, quelques larmes de
soulagement coulant sur ses joues.
Levasseur
s’inquiétait.
-
Mademoiselle de Grandval? Est-elle toujours prisonnière du comte di Fabbrini?
-
Oh que oui! Siffla Kermor. Galeazzo veut l’épouser. Nous avons surpris un
échange tandis qu’il s’habillait pour ses noces. Il discutait avec ce faux
Chinois qu’il appelait Opalaand.
Brelan
rajouta:
-
Nous n’avons pas vu Clémence. Nous ignorons dans quelle chambre elle est
enfermée.
-
Hum. Il nous faut rejoindre la tour nord. C’est la seule partie du château que
je n’ai pas explorée, renseigna Frédéric.
-
Justement, reprit Alban, mon demi-frère a pris cette direction, totalement hors
de lui, ses yeux de dément brûlant d’inquiétude. Dans ses paroles incohérentes,
il faisait allusion à un Homunculus, une créature surnaturelle que vous auriez
failli détruire…

-
Tout ceci est exact. Effectivement, dans une salle protégée par une solide
porte d’acier et des murs doublés de plomb, j’ai vu une sphère de grande taille
en suspension contenant quelque chose de vivant, une monstruosité sans nom,
indescriptible. La créature grandissait à vue d’œil à la suite de je ne sais
quelle expérience diabolique.
-
Euh, dites, Sarton ne nous a pas suivis, lança Pieds Légers. À mon avis, c’est
cette créature qui l’intéressait… Voici pourquoi il s’est joint à nous à Paris…
-
Nous réfléchirons plus tard sur ce fait, dit Kermor d’un ton dur. Avant tout,
rattrapons Galeazzo.
Tous
se mirent à la recherche de la tour nord, sentant confusément que le dénouement
approchait.
***************
Parallèlement,
à l’extérieur de la propriété, deux silhouettes fantomatiques se mouvaient dans
la nuit courroucée où la tempête hurlait plus que jamais. Il s’agissait des
deux protagonistes oubliés depuis quelques pages: le juge Frédéric de Grandval
et cet inénarrable Saturnin de Beauséjour.

-
Ah! Soupirait l’ancien fonctionnaire. Je me souviendrai de cette chevauchée!
Mon dos est en marmelade et mes reins en compote! Il me faudra bien quinze
jours pour pouvoir me rasseoir…
-
Cessez vos plaintes, rétorqua sèchement le juge. Nous voici parvenus enfin à
destination. Il s’agit maintenant d’entrer dans le château sans nous faire
remarquer. Je vous rappelle que nous violons une propriété privée et que nous
sommes sur une terre étrangère. Alors, pas d’esclandre! Frédéric Tellier et mon
ami Kermor ont une avance considérable sur nous…
-
Oui… et vous ne trouvez pas étrange que, justement, on n’entende rien? Monsieur
de Grandval vous semblez aussi oublier que le danseur de cordes n’est point
notre ennemi. C’est cet être malfaisant qui a enlevé votre fille unique, le
dénommé Galeazzo comte di Fabbrini, surnommé à juste titre le Maudit. Le
responsable de vos errements passés, le maître de l’illusion et du chantage…
Grandval
préféra faire celui qui n’avait pas compris les reproches du vieil homme et
entama le tour des douves afin d’y découvrir un passage. Saturnin fut obligé de
l’imiter.
-
Voici le chemin emprunté par nos prédécesseurs, fit le juge au bout de quelques
minutes. Il n’y a aucun doute à avoir là-dessus. Leurs chevaux sont attachés à
ce soupirail entrouvert. Introduisons-nous par cette ouverture et tâchez de
vous faire mince!
-
Monsieur de Grandval, si nécessaire, je suis tout à fait capable de ramper,
répondit Beauséjour vexé. Ah! Dans quelle aventure m’entrainez-vous encore?
J’ai terriblement peur de cette obscurité qui dissimule des maléfices. Quels
monstres peuplent ce manoir, quels démons y demeurent dont nous ne pouvons
imaginer ni la forme ni l’objet? Incubes, succubes sortis tout droit de
l’enfer…
-
Je vous ordonne de vous taire, monsieur! Vous avez autant de courage qu’un
enfant de deux ans!
Fustigé
par cette remarque, Saturnin resta muet. Puis, tout en claquant des dents et en
jouant des rotules tant il éprouvait de l’effroi, Beauséjour réussit à se
glisser péniblement dans l’une des caves, son ventre écorché quelque peu par la
bordure du soupirail. Toutefois, ses durs efforts furent récompensés puisqu’il
finit par poser ses pieds sur le sol poussiéreux en moins de trois minutes.
***************
Dans
le faîte de la tour nord, Sarton avait rejoint le Haän dans la pièce secrète
dans laquelle les écrits interdits de Danikine étaient entreposés.
Maintenant,
les deux extraterrestres luttaient dans un corps à corps sauvage, oubliant des
siècles et des siècles de civilisation.
Opalaand
était parvenu à fracturer la serrure du coffret et il allait faire main basse
sur les précieux feuillets lorsque l’Hellados avait surgi dans la chambre et
d’une prise d’art martial pratiqué par les plus audacieux des agents du
Conseil, le Harrtan pour les initiés, l’avait immobilisé pour quelques
secondes.
Mais
le guerrier, tout en se libérant de l’étreinte, crachait sa haine:
-
Ce n’est pas un avorton d’Hellas qui m’arrêtera! Crois-tu donc que je ne
connais aucun de tes tours?

Ce
fut ainsi qu’Opalaand, esquivant de justesse un autre assaut de Sarton, se jeta
sur son ennemi avec la force de deux taureaux et qu’un combat d’une violence
inouïe s’engagea.
Or,
les deux adversaires possédaient une force égale et la même science du Harrtan.
De plus, le Haän avait eu le tort de minimiser la motivation de l’Hellados.
Sarton se battait pour la survie de son peuple et, incidemment, pour celui des
Terriens. Dans son acharnement à triompher, il pouvait se montrer plus
implacable, plus froid et plus rusé que les guerriers Haäns.
Peu
à peu, le corps à corps tournait au désavantage de l’amiral. Sarton, plus
souple et plus décidé que jamais, prenait lentement mais sûrement le dessus sur
Opalaand tandis que les deux corps entremêlés roulaient sur le tapis élimé de la
bibliothèque.
Sous
l’assaut des lutteurs, des rayonnages entiers d’antiques manuscrits
s’effondrèrent, jetant à terre des ouvrages vénérables, réduits bientôt en
poussière.
C’était
là une perte irréparable pour de nombreux historiens et philologues car
certains volumen et codex remontaient à près de deux millénaires et avaient
réchappé à la destruction de la mythique bibliothèque d’Alexandrie.

La
poussière voltigeait dans la pièce, faisant tousser les deux adversaires mais
ceux-ci, bien que gênés, refusaient de cesser leur combat.
À
un moment, le précieux coffret tomba lui aussi sur le tapis moisi et répandit
les feuilles de papier jauni et le vélin rare.
Comprenant
alors qu’il pouvait être, qu’il allait être vaincu, Opalaand, tout en crachant,
suant et éructant, tenta, dans un geste désespéré d’enclencher sa ceinture anti
gravifique pensant ainsi dépressuriser Sarton.
Mal
lui en prit. Une fois encore, il avait mal calculé son coup. Ce fut la fenêtre
à vitrail qui explosa. Les morceaux de verre fusèrent dans la pièce en tous
sens, manquant de blesser ou de tuer les deux extraterrestres.
Encore
une œuvre d’art détruite dans cette histoire de pouvoir et de haine…
décidément…
L’Hellados
que la rage poussait, voulut assener le coup de grâce à l’amiral. Mais un
grondement inattendu, provenant des fins fonds du sous-sol se répercuta jusque
dans la bibliothèque, faisant trembler tous les murs du château. Le roulement
s’amplifia, menaçant de se
transformer en véritable séisme.
Sarton,
distrait pas plus d’une seconde par le redoutable phénomène, comprit alors que
le comte di Fabbrini avait réussi à atteindre son objectif, c’est-à-dire à
créer une entité supra dimensionnelle, laissa stupidement échapper Opalaand. Le
guerrier Haän parvint ainsi à lui lancer un coup de poing en plein foie. Sous
la douleur, l’Hellados lâcha prise.
Notre
Haän, ricanant, s’empara des écrits de Danikine, et, croyant triompher, dévala
les escaliers, n’attendant pas que son ennemi ait récupéré.
Plus
bas, il pouvait entendre Galeazzo qui approchait crier:
-
Mon fils! Mon fils tu es né! Homunculus! Huitième merveille du monde!
Maintenant, tremble, orgueilleux et ennuyeux univers! Tes heures sont comptées…
***************
Frédéric
Tellier et ses amis avaient atteint l’angle nord du château et se trouvaient à
proximité de la tour où Sarton et Opalaand se battaient sauvagement pour la
possession des papiers de Danikine. Le groupe parcourait en courant les
chambres et les corridors à la recherche de Clémence.
Finalement,
la jeune fille, toujours sous la garde de la vieille nourrice Carlotta, fut
découverte dans une pièce somptueuse, meublée magnifiquement de meubles Louis
XV. Mademoiselle de Grandval était vêtue d’une ample robe de satin couleur
ivoire et sa chevelure blonde portait une couronne de fleurs d’oranger. Elle
aurait fait une épouse modèle si son teint blême et ses larmes n’étaient venus
gâter le spectacle de cette beauté évanescente.

Ayant
perdu tout espoir, Clémence sanglotait sur son lit, se moquant pas mal de
froisser sa splendide toilette. Elle n’avait point entendu la cavalcade dans le
couloir. Quant à Carlotta, elle ronflait dans un fauteuil.
André
Levasseur s’approcha de son amour et, avec la plus grande douceur, posa sa main
sur l’épaule de la jeune fille. Instantanément, cessant ses pleurs, Clémence se
retourna. Son visage était illuminé par ce bonheur venu si soudainement.
-
André! Vous êtes vivant!
-
Ma bien-aimée, le cauchemar est terminé.
-
Je ne le pense pas, du moins pas encore, jeta Tellier le front sombre.
Il
voulut rajouter quelque chose mais le grondement déjà décrit l’interrompit
brusquement.
-
Je crois que le monstre vient de naître, s’écria le comte de Kermor.
-
En effet, c’est bien ce que je crains. Allons, Levasseur, pardonnez-moi de vous
bousculer ainsi, mais ce n’est vraiment pas le moment des épanchements. Il faut
nous rendre au cœur même du laboratoire de Galeazzo et tenter de tuer cette
horreur si cela est encore possible, répliqua Frédéric froidement.
-
Mais… commença à objecter le journaliste.
-
Je sais. Vous préféreriez rester auprès de mademoiselle afin de la protéger.
Après tout, pourquoi pas? Galeazzo peut parfaitement revenir dans cette pièce.
Pieds Légers?
-
Oui, Maître? Fit l’adolescent empli d’espoir.
-
Tu fais de même.
-
Maître…
-
Tais-toi et obéis-moi. Tu serviras de garde du corps. André a subi un rude choc
et a besoin de recouvrer toutes ses forces.
-
Oui, Maître, j’ai compris, s’inclina le gamin des barrières.
Les
jeune gens restèrent donc dans la chambre tandis que l’Artiste, Brelan et Alban
s’élançaient dans le corridor, prêts à tout. Moins d’une minute plus tard, ils
furent attaqués par Laslo et l’anthropophage des Îles Andaman. Louise de
Frontignac, quant à elle, dut affronter Haïné, la femme Hindoue dresseuse de serpents.

D’un
chant de flûte, doux et plaintif, l’Indienne commanda à un naja à tête noire de
mordre Louise. De leur côté, le comte breton et Tellier avaient trop à faire
pour abattre le reptile d’une manière ou d’une autre.

Laslo,
armé d’un fouet, désarma d’un seul claquement de lanière Alban. Cet exploit
dénonçait la longue pratique du Magyar. Sous la brûlure du cuir, le comte
laissa choir son pistolet sur le carrelage.
Pendant
ce temps, le cannibale visait le danseur de cordes de sa sarbacane. Celle-ci contenait
des fléchettes minuscules enduites d’un redoutable poison. Alors qu’il allait
souffler, l’indigène sursauta car Louise venait de faire feu sur l’ophidien
grâce à son arme de poche. Redoutable tireuse, Brelan avait bien visé. La balle
alla fracasser la tête du naja.
Ensuite,
toujours sous adrénaline, la jeune femme empoigna Haïné, qui, médusée, était
restée figée une seconde de trop. Sous la torsion de son bras, l’Hindoue finit
par lâcher sa flûte. Tandis que les deux femmes luttaient dans un corps à corps
peu courant, l’instrument de musique fut récupéré par l’Artiste juste à
l’instant où l’anthropophage lançait ses dards empoisonnés. La première
fléchette manqua Tellier de peu tout simplement parce que celui-ci, s’étant
baissé, ramassait la flûte. La deuxième aiguille fit un brusque retour à
l’envoyeur grâce à l’habileté prodigieuse de l’Artiste. Vous allez voir
comment ce tour quasi miraculeux fut réalisé.
Frédéric
avait eu le réflexe de rattraper le dard en plein vol avec la flûte et de
l’expulser à son tour avec violence.
Le
pygmée reçut la fléchette en plein front. Elle s’y planta avec force, le
blessant suffisamment pour que l’homme s’écroule en se tordant sur le sol,
souffrant les affres de l’agonie.
En
quelques secondes, son corps se recroquevilla tandis que le gnome mourait, se
dessécha pour se métamorphoser en une dépouille de momie grimaçante, gisant sur
le carrelage comme si elle était là depuis plusieurs siècles.

Brelan
avait triomphé d’Haïné et la maintenait solidement à terre sous son genou
écrasant sa cage thoracique. Quant à Laslo, lui aussi dut abandonner le combat,
tenu en respect par la canne-épée de Tellier qui s’était porté en renfort de
Kermor.
En
un tour de main, les séides de Galeazzo furent ligotés et confiés à Brelan qui
pointait sans frémir le canon de son pistolet miniature en direction des
prisonniers.
Reprenant
leur chemin, Alban et Frédéric parvinrent enfin devant le laboratoire de di
Fabbrini. Les portes étant enfoncées, ils purent donc y pénétrer facilement.
Un
véritable capharnaüm s’offrit alors à leurs yeux. Une tornade semblait avoir
balayé le lieu. L’ancienne chambre forte avait littéralement éclaté lors de
l’éclosion du monstre.
Au
fin fond de l’immense salle dévastée, Galeazzo, ses habits en désordre, pistolet
au poing, furieux, écumait et hurlait après son fils tout en courant après lui
car la créature, nouvellement née, ne lui obéissait nullement et poursuivait
ses ravages.
Toutefois,
la redoutable identité ignorait encore ses pouvoirs qui lui permettaient de
passer d’une dimension à une autre d’un univers à un autre comme si elle
franchissait le seuil d’une simple demeure.
Galeazzo
n’avait pas créé un simple daryl.
Haute
de trois mètres cinquante, déjà, l’improbable silhouette humanoïde, de couleur
anthracite, rayonnait d’une lumière sombre, noire, négative, qui absorbait
autour d’elle dans un tourbillon de plus en plus énorme, toute la matière.
Le
corps de la redoutable créature, parcouru d’éclairs sombres, de langues
serpentiformes de teinte ébène, énergie d’antimatière affamée en fait, se
nourrissait de tout ce qui approchait tel un gigantesque maelström. Aucun atome
à moins d’un mètre de lui ne réchappait à cette bouche insatiable.
Pour
rajouter à l’effroyable, des fulgurances de nuit étaient éjectées à intervalles
réguliers de la silhouette de plus en plus grande de l’être multidimensionnel
et bombardaient d’ions négatifs tout ce qui lui faisait obstacle.
Le
spectacle terrifiant de cette apocalypse revêtait toutefois une beauté jamais
vue à même d’hypnotiser ses témoins privilégiés et maudits à la fois, leur
ôtant tout réflexe de survie.
Opalaand
n’avait pu réchapper à cette mortelle attirance, attiré lui aussi par le fracas
résultant de la parturition de la chose. Figé dans cette contemplation qui
pouvait le conduire à la mort, Sarton immobile à ses côtés, comme communiant
dans cette même admiration, les deux extraterrestres semblaient oublier leur dernier affrontement.
L’Hellados
ne pouvait s’empêcher de murmurer dans sa langue maternelle:
-
Quel fascinant et mortel spectacle! Quelle sombre magnificence!
L’Entité
indestructible se mouvait librement, explorant chaque salle, se dirigeant
insensiblement vers les cages dans lesquelles les cobayes humains ainsi que les
bêtes sauvages du Maudit y étaient enfermés, détruisant tout sur son passage.
Son
géniteur ne lâchait pas prise et la suivait, de plus en plus échevelé, de plus
en plus dément.
***************
Or,
dans la salle des cages en verre, quelques minutes avant la parturition de
l’Homunculus, le juge de Grandval et Saturnin de Beauséjour avaient été
contraints de faire halte. En effet, ils s’étaient heurtés à l’homme
caoutchouc, fidèle cerbère des lieux. Le gardien, fortement armé, s’était
précipité en direction des deux intrus.
Effrayé,
l’ex-fonctionnaire s’était écrié:
-
Les incubes s’en prennent à nous! Notre compte est bon.
Naturellement,
les deux hommes, d’un âge certain et peu entraînés au combat, ne firent pas le
poids face à l’homme anguille qui, plus jeune et surtout beaucoup plus souple
qu’eux, habitué qui plus est à lutter dans les exhibitions foraines, en vint
rapidement à bout.
Le
juge de Grandval fut maîtrisé en un éclair après avoir perdu dans l’affaire son
haut-de-forme! Le bandit stipendié étreignait les reins de l’homme de loi avec
une force telle qu’il allait finir par lui briser l’échine.
Beauséjour,
jusque-là terrorisé et inefficace, réfugié sous une table, en sortit et, chose
absolument surprenante, prit l’initiative de ramasser un lourd et encombrant
récipient en cuivre et d’assommer l’homme anguille.
Cela
fut plus qu’ardu mais notre inénarrable personnage y parvint. Le garde tomba à
terre ce qui eut pour résultat de libérer Frédéric de Grandval de l’étreinte de
fer.
Le
juge prit quelques secondes pour souffler et se masser les reins tout en
grimaçant. Puis il songea à remercier son compagnon.
Les
deux hommes croyaient en avoir fini et allaient repartir lorsque l’équilibriste
espagnole, son corps parfait moulé dans un justaucorps noir de rat d’hôtel,
survint soudainement en faisant la roue, se servant de ses membres agiles et de
sa tête comme boutoirs.
Avec
une force inattendue, elle propulsa Beauséjour contre un tableau de commande à
l’encadrement de bois. Percutant durement ladite paroi, le vieil homme tenta de
se relever et actionna ainsi involontairement diverses manettes.
Alors,
en ricanant, la contorsionniste se dirigea vers sa victime, déroulant vers
l’ancien fonctionnaire un serpentin collant, une sorte de long papier
tue-mouches.
Pris
au piège, Saturnin émit de pitoyables gémissements. Mais ce n’était pas cela
qui le faisait crier avant tout.
Les
cages s’étaient ouvertes!
Toutes
les créatures déshéritées maintenues enfermées par la cruauté de Galeazzo
sortaient de leurs cellules, prêtes à s’entretuer. Armé d’une masse qu’il avait
récupérée je ne sais où, le fou s’amusait à fracasser des fioles tout en riant
de son rire imbécile, et à briser des flacons contenant des liquides hautement
dangereux. Pétrole, alcool, éther, huile, acides, baryum, nitrate, chlorhydrate
et ainsi de suite.

Totalement
inconscient du risque qu’il courait, le malheureux gambadait d’une étagère à
l’autre, les renversant et saccageant tout.
L’acide
s’infiltra dans un des condensateurs et imbiba des fils de cuivre mal isolés.
Une étincelle, une flammèche soudaine et tout s’embrasa!
Le
feu gagna rapidement en force, excitant et paniquant les fauves qui cherchèrent
une issue. Dans leur frayeur instinctive, ils bousculèrent tout sur leur
passage, ne faisant aucune différence entre prisonniers et victimes, intrus et
objets.
Beauséjour,
attaché, pris au piège ridicule du tue-mouches géant, et Grandval contusionné
allaient-ils donc périr ainsi absurdement?
L’homme
momie et le microcéphale, transformés en torches vivantes, couraient en tous
sens, poussant des hurlements terrifiés et désespérés, essayant vainement
d’éteindre le feu qui les dévorait alors que le tigre du Bengale et l’ours qui
n’avaient pas trouvé d’issue, s’affrontaient dans un ultime combat.
L’orang-outan,
quant à lui, dans sa tentative de fuite éperdue, bouscula le fou, le renversa
et retourna sa rage impuissante contre lui. Il le broya entre ses bras à la
force herculéenne.
Tandis
que Beauséjour, désormais rendu muet par la terreur qui l’habitait, était près
de sombrer dans la démence, une lueur aveuglante devenue tourbillon traversa
soudain le plafond de la salle et les cloisons.
L’Homunculus
se matérialisait au cœur même de ce pandémonium. La spirale prit de la vitesse
et l’incendie régressa pour mourir bientôt. En fait, c’était comme s’il n’était
jamais survenu!
Cependant,
dans la salle, des cadavres plus ou moins calcinés gisaient dégageant des
effluves de chair brûlée écœurants. Mais, impavide, la créature
transdimensionnelle s’avançait, et, s’avisant de la présence de l’orang-outan,
se saisissait de la bête, allez savoir pourquoi, à l’aide de tentacules
protéiformes apparus sur son corps.
Foudroyé
par les éclairs d’anti lumière, le primate subit alors une métamorphose
inattendue. Il se mit à rajeunir à un rythme accéléré. En une minute, pas plus,
il fut réduit à l’état d’animalcule embryonnaire qui finit englouti par le
néant.

Or,
subissant à son tour l’étrange phénomène car baignant dans les ondes émises par
l’Homunculus, le plantigrade qui était sorti vainqueur de sa lutte avec le
félin, connut un disfractionnement inopiné de ses cellules. Une partie de
l’animal se mit à vieillir et une autre à rajeunir.
Le
résultat de ce tour invraisemblable fit que l’ours, écartelé entre deux temps
biologiques antinomiques, explosa. La malheureuse bête avait fini par devenir
une bouillie simultanée de tissus fœtaux et de chairs racornies et desséchées.
Cependant,
Opalaand, Sarton et Tellier avaient emboîté le pas au Maudit qui, toujours
brandissant son pistolet tel un bouclier, pistait son fils. Ainsi, ils avaient
assisté aux anomalies temporelles engendrées par la créature improbable.
Mais
Galeazzo, l’écume aux lèvres, les yeux exorbités, hors de tout entendement,
croyait fermement que sa progéniture était menacée. Ce n’était pas entièrement
faux. Voilà pourquoi maintenant il s’époumonait et hurlait à l’encontre de
l’Artiste et des deux extraterrestres.
-
Non! Vous n’approcherez pas! Mon fils! La huitième merveille du monde! Je la
protègerai! Quoi qu’il m’en coûte! L’impossible réalisé! Celui qui
s’interposera, celui qui voudra porter atteinte au sang de mon sang, à la chair
de ma chair, je l’abattrai tel un chien, un mâtin enragé.
Le
Haän, détenant toujours le coffret précieux et le serrant contre sa poitrine,
recula dans le but de s’enfuir loin de son ennemi d’Hellas, de ce Sarton
opiniâtre. Ce ne fut donc pas lui qui s’intéressa aux nouveaux exploits de
l’Homunculus. Ce ne fut pas lui qui attira l’attention de l’Entité.
Fruit
de la haine du comte di Fabbrini, délaissant dédaigneusement les fauves ainsi
que le juge de Grandval et Beauséjour, la créature s’avança avec une lenteur
exaspérante vers sa nouvelle proie, Frédéric Tellier.
Sarton
s’adossa à une cloison, comme détaché de toute chose. En réalité, son cerveau
analysait à toute vitesse la situation présente, mettant en équation le
problème apparemment insoluble: comment venir à bout de l’Homunculus,
l’annihiler sans tuer les humains ici présents et s’emparer désormais des
écrits précieux de Danikine détenus par Opalaand alors que l’amiral était sur
le point de s’esquiver.
L’Hellados
avait en sa possession, pas immédiate bien sûr, les moyens techniques de mettre
un terme à tout cela. Mais il répugnait fortement à user de ce qui pouvait
passer pour l’arme ultime, surtout si elle était mal contrôlée: le cube de
Moebius, engin interdit au XXVIe siècle mais pas encore au XXIIIe.
Le
cube de Moebius était connu pour sa redoutable propriété de faire revenir au
point zéro toute forme de vie entrant dans son champ d’action. Sous l’influence
de l’appareil, l’Homunculus régresserait alors dans le temps, et ce, d’une
façon inexorable, jusqu’à atteindre le stade de l’atome potentiel dans lequel
les quatre forces de l’Univers cohabitaient avant le Big bang.
Une
fois réduite et prisonnière de cette dimension pré temporelle, la créature
devait être maintenue à ce niveau et ce, pour l’éternité. Pour obtenir cela, il
fallait qu’elle soit enfermée à l’intérieur du cube lui-même.
Le
nouvel atome potentiel, ante Big bang, si le champ de confinement connaissait
une défaillance non souhaitable, pouvait entraîner une nouvelle dissociation
des quatre forces. Ainsi, le phénomène aboutirait alors à l’apparition d’une
singularité entropique, micro univers se substituant peu à peu au macro univers
en le dévorant!
Le
sacrilège absolu…
Voilà
pourquoi Sarton hésitait. C’était bien trop de responsabilités pour un seul
homme…
Moi
qui ai fait jadis l’expérience d’être prisonnier du cube de Moebius et qui suis
parvenu à en sortir sans détruire pour cela le Multivers, hé bien, je puis
avouer que ce fut une expérience mémorable que je ne recommencerai pas! Tout
mon être luttait pour contrôler les réactions de cet étirement contraction à
l’infini. Il me fallait faire abstraction de la douleur, de la contrainte mais
surtout et avant tout de la folie engendrée par le fait de ma détention, moi
qui étais habitué à voguer librement entre les interstices des mondes, moi qui
aimais par-dessus tout modeler les potentialités offertes et les sculpter à ma
convenance… je me retrouvais sans pouvoir ou presque, aussi débile qu’un
moineau ou une luciole…
Cette
aventure m’a servi de leçon mais pas tout de suite… il m’a fallu d’abord
admettre qui j’étais, ce que j’étais vraiment… mais tout ceci est une autre
histoire…
Alors
que l’Entité n’avait plus que deux misérables mètres à parcourir avant
d’envelopper dans ses rets Frédéric Tellier, Opalaand eut le tort de se cogner
à une table tandis qu’il reculait. Cette maladresse eut pour effet d’attirer
aussitôt l’attention du Maudit sur lui. Sans un froncement de sourcils, le
comte dément déchargea son arme sur le Haän. Deux balles s’en vinrent le
frapper en plein torse. Ses deux cœurs atteints, l’amiral chuta lourdement sur
le sol dallé, lâchant ainsi et enfin le précieux coffret.
À
cette seconde, Sarton connut un terrible dilemme.
Or,
à l’instant précis où Opalaand s’écroulait, Kermor fit son entrée dans le
laboratoire. Il avait été rejoint par Louise de Frontignac qui, folle
d’angoisse, avait choisi d’assommer ses prisonniers afin de savoir ce qu’il se
passait.
Le
premier réflexe d’Alban fut de se porter au secours du Haän qui râlait
bruyamment.
Brelan,
avisant Beauséjour, toujours empêtré dans son papier tue-mouches, et constatant
qu’il offrait une cible à l’effroyable créature, eut la présence d’esprit de le
tirer vers elle.
Soudain,
un tentacule mi-organique mi-électronique jaillit à la périphérie de
l’Homunculus. L’Entité passait à l’offensive. Tel un serpent, un énorme python,
le bras s’enroula autour des corps de Tellier et d’Opalaand tandis que, réduit
à l’impuissance par une torpeur non souhaitée, Kermor se retrouva brusquement
projeté sur le mur opposé.
À
l’instant où le Haän entra en contact direct avec l’être trandimensionnel, il
mourut. Son corps se dissout atome après atome. Puis, à sa place surgit son
double du temps alternatif, le baron Opalaan’Tsi, le féal serviteur de
l’Empereur Tsanu XVIII. Mais le sosie de l’amiral fut aussitôt absorbé dans le
tourbillon du continuum espace-temps en train de se reformater douloureusement.
Complètement
perturbé, franchement qui ne le serait pas, ses repères brouillés, le baron se
retrouva paisiblement assis dans l’antichambre de son souverain, attendant
d’être reçu par ce dernier avant de partir pour la mission que nous connaissons.
La
première chronoligne, celle déjà entrevue il y a longtemps, était rétablie.
Sarton
avait-il honteusement échoué?
Pendant
ce temps, façon de parler, dans le laboratoire du Maudit, la créature
maintenait Frédéric dans ses tentacules, l’ayant identifié comme son ennemi
mortel. Elle le reconnaissait comme étant son contraire, son opposé haïssable,
celui qu’elle devait effacer de la surface des mondes, ce pourquoi elle avait
vu le jour.
Mais
pour triompher de l’Artiste, il lui fallait s’incorporer à lui, fusionner avec
lui jusqu’à se substituer à lui, jusqu’à lui voler son identité. Chose
absolument répugnante! Alors, et seulement alors, Frédéric Tellier ne serait
plus même un souvenir dans la mémoire des Multivers…
Sarton
avait pris sa décision. Il était parvenu à choisir devant ce dilemme.
La
substitution d’Opalaand par Opalaan’Tsi puis le départ de ce dernier l’avaient
obligé à opter pour une solution inélégante et désespérée qui laissait
néanmoins une porte de sortie à un éventuel successeur à même de comprendre les
enjeux et de finir le travail.
Agissant
non avec logique mais par amitié, le prospectiviste choisit de sauver Tellier
plutôt que de s’emparer des écrits de Danikine.
Cependant,
l’Entité, télépathe hors pair, saisit les pensées furtives de l’Hellados et le
fouetta d’un ruban énergétique soudain apparu.
Maintenant,
en cette seconde, Sarton gisait immobilisé sur les dalles, son visage tordu par
la souffrance. Mais sa volonté devait être plus forte que les douloureux
rappels de son corps débile et mortel. Dans un effort terrible, il parvint à
matérialiser le cube de Moebius qui jusqu’à présent était en attente sur un
plot du téléporteur de son vaisseau. Il l’activa en un ultime rictus avant de
perdre connaissance.

Lorsque
le prospectiviste rouvrit les yeux, ce fut chez lui, dans sa chambre alors que
le soleil matinal dardait déjà de ses chauds rayons la propriété de la grande
prêtresse sa mère.
Dans
l’affaire, sa mémoire avait subi quelques dommages. Il mit dix cycles à la
restaurer. Ces dix cycles étaient dix cycles de trop…
Alors
qu’il serrait Frédéric Tellier dans ses tentacules mi-organiques,
mi-électriques, l’Homunculus ressentit les effets inexorables du cube de
Moebius. En quelques femto secondes, il fut pris à son tour dans les rets de ce
piège conçu à sa démesure, et se retrouva à remonter le fil temporel de son
évolution.
Perdant
ses appendices en premier lieu, il fut contraint de lâcher sa proie. Légèrement
groggy, Tellier se mit à ramper sur le dallage avant de se relever en
vacillant.
Pendant
ce temps, l’Entité qui n’en était plus tout à fait une, parcourait à l’accéléré
et à rebours tous les stades de sa gestation fœtale sous les yeux emplis
d’effroi et de haine de Galeazzo.
Bientôt,
mais cet adverbe signifiait-il encore quelque chose, elle ne fut plus qu’une
minuscule bille noire, plus que noire, invisible, y compris pour un microscope
électronique aussi puissant fût-il,
dense, si dense qu’elle pouvait contenir tout l’Univers et au-delà, tout
le Pantransmultivers et bien plus, oui, bien plus encore, c’est-à-dire Celui
qui se cachait en son sein, tapi et n’ayant pas encore accédé à la conscience,
se refusant à évoluer… , s’effondrant toujours davantage sur elle-même, pour
atteindre la longueur de 10 puissance moins 35 mètres dans un temps de 10
puissance moins 43 secondes… passant le Mur de Planck, la chose ou Entité
devint parfaitement et totalement indescriptible, défiant les imaginations les
plus débridées, non préhensible, non conceptuelle…
Le
cube de Moebius se referma totalement sur l’Abomination absolue, comme les
mâchoires d’un ange du purgatoire, ses ailes noires annonciatrices de désastres
prochains…
L’Entité
venait de rejoindre le point Alpha de la Création, juste une attoseconde avant
le Big bang, s’incorporant malgré elle à ce qui allait donner notre univers ou
un autre presque semblable…
Désormais,
en son sein, tourbillonnaient les forces antagonistes du positif et du négatif,
symbolisées par l’Homunculus, le fils spirituel de Galeazzo qui avait hérité
des schèmes de pensée de son géniteur maléfique et dément, oui, totalement, et
incurable avec cela, et de l’Artiste, l’Aventurier par excellence, pour qui la
Vie devait toujours triompher de la Mort, quel qu’en fût le prix, de mutation
en mutation, de métamorphose en métamorphose. Oui, Frédéric Tellier, prisonnier
quelques minutes de l’effroyable chose, avait transmis à l’Entité ou à ce qui
en tenait lieu dans sa dimension, une partie de son essence, une partie de son
caractère, traces indélébiles et rémanentes.

Cette
symbiose fantastique échappa aux témoins visuels de l’incroyable phénomène.
Personne n’était à même de comprendre ce qui, ici, avait eu lieu.
Or,
en cette attoseconde, je frémis, me tournais et m’éveillais. Qu’étais-je? Que
faisais-je là? Qu’était d’ailleurs ce là? Pourquoi ce sentiment de gêne, de
solitude? Pourquoi devais-je nager dans l’improbable, dans le Rien? Pourquoi
personne pour répondre à mes questions? Ce silence… ce silence qui
m’enveloppait auquel je me heurtais, ne rencontrant nul écho…
Ce
néant… ce vide, ce noir… ce maelström de froid au cœur d’un brasier sans
pareil…
Je
ne pouvais rester ainsi à me poser des questions. Je devais changer mon
environnement, le faire évoluer… mais comment? En étais-je capable d’abord?
Comment
m’y prendre?
Alors…
je réfléchis… qu’importe qui j’étais, ce que j’étais… je devais agir, modifier
ce qui me déplaisait tant…
Je
réfléchis une femto seconde, avant le temps, avant le Tout, je réfléchis durant
des éons… je ne fus que cela, pensée pure, cherchant à résoudre le Problème par
excellence, le Défi que je devais relever si je voulais vivre et non survivre
dans l’immensité du Rien…
Je
réfléchis et passai à l’action… j’agis une fois, une autre et une autre encore…
Et
le Premier Matin du Monde fut… ou du moins son rêve…
***************
Secouant
la tête afin de se remettre les idées en place, l’Artiste s’aperçut des
absences de Sarton et de celui qu’il avait connu sous le nom de Tchou.
Cependant, intrigué, il ne parvenait pas à se rappeler comment et quand ils avaient disparu.
Toute
l’assistance était plus ou moins dans le même état que Frédéric et, malgré le
choc, essayait de récupérer de son ébahissement.
Le
regard de Tellier parcourut lentement l’immense laboratoire qui, un temps,
avait contenu l’impensable. Maintenant, il apparaissait entièrement dévasté
comme si une tornade était passée par là, puis, les yeux de notre héros se
posèrent avec soulagement sur Louise. La jeune femme, saine et sauve, dégageait
Saturnin de Beauséjour de ses liens collants et répugnants à l’aide d’une
minuscule paire de ciseaux qu’elle avait toujours dans son réticule, sac qui ne
la quittait jamais.
Debout,
le comte de Kermor pointait le canon d’un pistolet sur le Maudit, qui,
effondré, était adossé contre une armoire en partie renversée.
Le
précieux coffret était à terre, à quelques centimètres à peine de Galeazzo qui
faisait mine de ne pas s’en apercevoir. Seule une flasque de sang mauve jaspant
les carreaux du sol témoignait de la présence passée du Haän.
Di
Fabbrini roulait des yeux furibonds mais il surjouait comme à son habitude. Il
attendait le moment propice pour récupérer les écrits de Danikine. Ensuite, il
aurait tout le loisir de se venger.

On
aurait pu s’attendre à ce que tous les esclaves de di Fabbrini aient péri dans
ce désastre. Mais l’incendie apaisé, les survivants avaient gagné le
laboratoire et, parmi eux, se trouvaient l’homme chien ainsi que les siamoises.
Beauséjour,
tout heureux de sentir vivant et de sa liberté recouvrée, lissait avec soin ses
vêtements, tâchant de les rendre plus présentables.
-
Ah! Quel malheur! Je vais encore alourdir ma note de frais chez le tailleur,
faisait-il avec un sourire bonasse sur les lèvres.
Mortifié
au possible, plein de haine, Galeazzo apostropha son frère ainsi que celui qui
l’avait vaincu une fois encore.
-
Triomphe Alban! Fais la roue l’Artiste! Clamez sur la scène du monde votre
victoire et faites-vous applaudir par ces ridicules pantins que sont mes
contemporains! Allez! Mettez un peu plus de cœur à savourer cet instant à nul
autre pareil! Mais réjouis-toi donc fils dénaturé! Moque-toi du seigneur comte
Galeazzo di Fabbrini qui un jour crut bon de vouloir faire progresser la nature
humaine et de la porter aux nues. Toi qui ne sais de quel sein tu es né, toi,
le misérable enfant des barrières, toi le mendiant à qui j’ai donné une
éducation et un destin, tu es venu à bout de moi, le patricien, l’aigle royal,
le harfang au plumage immaculé. Un bandit, une prostituée, un voleur à la
petite semaine et un flic ont terrassé le loup blanc. Que c’est risible!
Laissez-moi savourer les délices douloureux de ma défaite.
-
Assez! Commanda Alban de sa voix tranquille.
-
Oh! Oh! Mon frère, en tant qu’aîné ambitionne de reprendre sous son aile le
mouton noir et de l’amener à la raison. Dis, cher Alban, que comptes-tu faire
de moi? M’enfermer à sainte Anne, chez le docteur Blanc, m’exiler au fin fond
de Antarctique? Me livrer prosaïquement à la police? N’oublie pas que nous
avons eu la même mère, que nous avons tété le même sein à cinq années de
distance. Quel scandale éclabousserait alors la noble famille des Kermor si tu
y mêlais les autorités! Alors, peut-être te contenteras-tu de m’enchaîner dans
les caves de mon château où tu me laisseras périr de faim, n’osant avouer à l’Univers
tout entier mes dernières frasques. Ah! Mais j’ai mieux, mon très cher frère.
Écoute donc. Pourquoi ne pas jeter en pâture la bête immonde que je suis à tes
yeux à mes fauves? Ils s’empresseront de me dévorer tu peux me croire sur ce
point car je les fais jeûner depuis tantôt une semaine. Le problème serait vite
réglé. Qu’en penses-tu? Mais, mon cher, très cher Alban, on dirait que tu
hésites… non… je ne me trompe pas… il reste en toi un soupçon d’honneur, de
fibre familiale… tu es un être trop sensible, trop civilisé. Tu n’as pas le
courage d’aller jusqu’au meurtre, jusqu’au fratricide… tu ne peux te résoudre à
faire couler le sang si épais d’un de tes semblables… ô mon frère! Quelle pitié
tu m’inspires!
-
Je t’ai déjà dit de te taire, Galeazzo, répliqua Kermor avec dureté.
-
Mon verbiage t’empêcherait-il donc de te concentrer et de trouver une solution
à ton épineux problème? Impossible, voyons! Tu es incapable de réfléchir. Déjà,
lorsque j’avais cinq ans, je te battais aux échecs. De nous deux, j’ai toujours
été le plus intelligent, le mieux loti, le plus pourvu en femmes…
-
Mon maître, monseigneur, l’interrompit Tellier, c’est peut-être peu élégant de
ma part, mais je crois que je vais vous bâillonner. Ainsi, vous cesserez de
nous importuner les oreilles. Je pense pouvoir me permettre cette entorse car
comme vous me l’avez si bien jeté à la figure, moi, je n’ai nul ancêtre dans ma
généalogie, nulle véritable famille à honorer. Je ne puis donc avoir pour vous
des ménagements que vous ne méritez pas.
-
Suis-je donc descendu si bas que tu oses, ô fils dénaturé, porter présentement
la main sur ma personne? Jadis, tu ne te serais pas permis une telle
familiarité.
-
Tout fout le camp monseigneur…

-
Fils prodigue, tu n’as aucun respect pour ton ancien bienfaiteur. Sans moi que
serais-tu donc aujourd’hui? Un vulgaire bagnard en rupture de ban, prêt à
suriner pour cinq francs sans remords, dépourvu d’éducation et de savoir-vivre.
Ne t’ai-je pas appris à lire, à apprécier les grands écrivains et les philosophes?
Locke, Swift, Voltaire, Lamartine et Hugo figuraient et figurent encore sans
doute parmi tes auteurs préférés. Grâce à moi, tu sais te tenir dans le grand
monde, grâce à moi, tu as pu longtemps le berner et te faire passer pour ce que
tu n’étais pas et ne seras jamais… un sportsman, un dandy et un gentleman…
-
Oui, duper les gens avec votre langue bifide de serpent, à être encore plus
criminel que le plus vil des assassins, voilà ce que vous escomptiez faire de
moi, monseigneur, je l’avoue… mais un jour, j’en ai eu assez. La pitié a
dessillé mes yeux… mais cessons-là comte et …
Or,
pendant cet échange venimeux, l’homme chien s’était approché en grognant de
Beauséjour puis s’était mis à le flairer, en reniflant bruyamment. L’ancien
clown dégageait une odeur déplaisante pour la malheureuse créature. Commençant
à transpirer abondamment, Saturnin s’écria avec inquiétude, interférant
grotesquement dans le dialogue acerbe.

-
Mais qu’est-ce qu’il me veut celui-là? D’abord, d’où sort-il? Pourquoi me
grogne-t-il dessus? Vas-tu te taire et me laisser tranquille, non?
Le
ton de l’ex-fonctionnaire ne fit qu’exacerber la méfiance de l’homme chien.
Excédé, il se jeta sur la cheville du vieil homme et la mordit sauvagement.
-
Ouille! Aïe! Gémit Beauséjour. Lâche-moi donc sale bête!
Le
retraité se mit à sautiller afin de faire lâcher prise à la créature hybride.
Cet incident eut pour résultat de détourner l’attention du comte de Kermor et de ses amis de Galeazzo. Louise et l’Artiste s’empressèrent de porter secours au malheureux Saturnin tandis qu’Alban avait eu le malencontreux réflexe d’abaisser le canon de pistolet, pris par la scène comique.
Cet incident eut pour résultat de détourner l’attention du comte de Kermor et de ses amis de Galeazzo. Louise et l’Artiste s’empressèrent de porter secours au malheureux Saturnin tandis qu’Alban avait eu le malencontreux réflexe d’abaisser le canon de pistolet, pris par la scène comique.
Quant
au juge de Grandval, il ne pouvait être d’aucune utilité, souffrant toujours de
contusions diverses, peinant à ne serait-ce que rester debout. De toute
manière, fort gêné par ce qu’il entendait, il avait décidé de ne se mêler de
rien.
On
s’en doute, Galeazzo mit à profit le ridicule incident. D’un brusque et rapide
coup de manchette asséné sur le bras armé de son frère, il le fit se dessaisir
de son pistolet, puis, toujours aussi prompt, s’empara du coffret et de son
précieux contenu et se glissa ensuite derrière le meuble qui dissimulait une
issue dérobée ignorée de tous sauf de lui.
Juste
à l’instant où le passage secret se refermait sur le Maudit, celui-ci, avec un
aplomb sans égal, jeta à ceux qui l’avaient vaincu:
-
Messieurs les cabots cabotins, je quitte avec plaisir votre peu gratifiante
compagnie! Une fois de plus, apprenez que le comte di Fabbrini prévoit toujours
le pire! À vous revoir, mais en enfer!
Son
rire inextinguible si caractéristique retentit alors, de plus en plus lointain
cependant et comme étouffé tandis que la cloison finissait de coulisser et de
se refermer hermétiquement à la seconde même où Tellier arrivait devant le
meuble afin de rattraper di Fabbrini.
-
Encore une issue dérobée! S’exclamait Alban avec dépit.
-
Monsieur de Beauséjour, vous êtes un nigaud de première! Jeta Frédéric avec une
colère rentrée.
-
Hum… Gardons notre calme, dit Kermor. Ce souterrain ne peut qu’aboutir à
l’extérieur du château.
-
Oui, c’est évident, mais où?
-
Tous les aides de Galeazzo ne sont pas morts ou dans l’incapacité de parler et
de nous renseigner, compléta Brelan. Nous devrions interroger quelques-uns
d’entre eux.
-
Très bien. Pourquoi pas l’homme caoutchouc qui reprend fort à propos
connaissance? Poursuivit Alban.
Chose
dite, chose faite. Après s’être fait prier, l’homme anguille, sous la menace de
terminer ses jours au bagne de Cayenne, finit par avouer avec réticence où le
souterrain conduisait assurément.
-
Dans le cimetière. Faites vite! Le maître y a toujours une monture prête en
attente au cas où…
Sans
laisser au serviteur le temps d’achever, le danseur de cordes et ses compagnons
se précipitèrent dans la direction indiquée.
Une
course folle commença alors dans laquelle le souffle court et bruyant dénonçait
l’effort. Mais cela fut inutile. Le groupe arriva trop tard. Au loin, un galop
rapide d’un cheval. Le cavalier ne pouvait être que Galeazzo en train de fuir.
Ne
se laissant pas abattre par ce nouveau coup du sort, Kermor et Tellier
revinrent en courant sur leurs pas afin de récupérer leurs chevaux. Puis une
chevauchée infernale débuta, tout à fait digne de celles des westerns classiques
du Hollywood des années 1940-1950. La nuit finissait et la tempête s’était
calmée.
****************
Meilleur
cavalier que le comte de Kermor et plus endurant, l’Artiste, au fil des heures,
se retrouva seul lancé sur les brisés du Maudit.
Bientôt,
la poursuite devint véritablement dangereuse, car, Galeazzo, qui venait
d’atteindre les contreforts des Alpes, emprunta un étroit sentier de montagne,
un chemin fort escarpé où les pierres roulaient dans le vide.
Acharné,
refusant d’être rejoint, prenant des risques fous, di Fabbrini redoubla son
allure en entendant distinctement derrière lui le galop de celui qui l’avait
vaincu. Mais un passage plus difficile encore s’offrit au fuyard et rendit sa
monture nerveuse. Effrayée, la bête renâcla devant l’abîme qui n’était qu’à
quelques centimètres de la sente. De colère, Galeazzo éperonna cruellement
l’animal qui, sous la douleur, rua prêt à renverser son cavalier.
Le
comte italien, furieux, tint plus fermement encore ses rênes mais il était gêné
par le coffret qu’il serrait contre lui.
-
Sale bête! Vas-tu continuer?

De
rage, il joua une fois de trop des éperons, labourant les flancs du cheval
sauvagement. L’inévitable se produisit. Le magnifique étalon à la robe noire
toute luisante de sueur se cabra plus vivement et parvint à désarçonner son
cavalier qui se retrouva précipité dans le vide! Puis le cheval hennit et,
libéré, s’enfuit, les étriers battant son flanc.
Tout
en dévalant la pente escarpée à une vitesse prodigieuse, le Maudit eut
cependant le réflexe de s’agripper à une avancée rocheuse. Alors, avec
l’énergie du désespoir, le visage tordu par l’effort mais aussi par la haine,
il tenta l’impossible: remonter à la force de ses poignets tout en ne se
dessaisissant pas du coffret.
À
cinquante mètres au-dessus de sa tête, le galop de plus en plus rapproché d’un
autre cheval se fit entendre. Puis il cessa. Frédéric Tellier descendit de sa
monture et se pencha dangereusement au bord du précipice afin de voir ce qui
était arrivé au comte. Il constata que celui-ci était en fort mauvaise posture.
-
Ah! Mon bon maître! Je vais vous tirer de là. Mais vous devrez ensuite à vous
résoudre à affronter le jugement des hommes.
Galeazzo
lui répondit en hurlant:

-
Cela jamais! Tu m’entends? Jamais tu ne m’auras! Jamais je ne me livrerai à toi
ou à quiconque. Tu n’auras pas les secrets de Danikine. Quant à cette stupide
humanité, elle ne jouira pas avec avidement des péripéties et des retournements
de mon procès.
-
Monseigneur? Que faites-vous?
-
Les écrits de Danikine, je les emporte avec moi en enfer. Adieu fils dénaturé!
Alors,
avec un cri surhumain contenant toute la haine mais aussi toute la satisfaction
du déchu échappant impunément à la justice, le comte di Fabbrini lâcha
l’escarpement auquel il se retenait si âprement quelques secondes auparavant,
se jetant dans l’abîme. Il avait choisi de mourir plutôt que de finir humilié
et hué par ses frères, les humains.
Or,
dans ce suicide qui ne manquait pas de panache, je l’avoue, Galeazzo scellait
le sort de l’humanité. En effet, le coffret de Danikine roula avec lui la pente
caillouteuse jusqu’au fond d’un ravin où la langue d’un glacier aboutissait.
Tandis
que les éructations et les malédictions de cet être hors du commun des
mortels s’amenuisaient pour cesser brutalement
après ce qui parut toutefois une éternité à Frédéric, l’Artiste se pencha enfin
afin de voir où celui qu’il avait appelé si longtemps son maître s’était
écrasé. Le tombeau était à la mesure de ce fou magnifique de Galeazzo.
Grandiose et unique.
Avant
de repartir définitivement de cet endroit maudit entre tous, le cœur se
poignant sous deux sentiments contraires, la tristesse incomparable et le vif
soulagement, le danseur de cordes murmura l’épitaphe du comte di Fabbrini, la seule digne de cet
homme qui, désormais, gisait, le corps brisé et pantelant, six cents mètres
plus bas, à peine visible au milieu de la glace et des pierres.
-
Ah! Monseigneur! Quelle fin dépourvue de gloire pour vous qui en étiez si
friand! Les neiges éternelles seront votre linceul. À votre enterrement,
personne. Aucun son de trompette, aucun requiem… dans mon cœur aujourd’hui et à
jamais le sentiment d’une absence, d’un vide insoutenable, d’une solitude
insupportable et le regret ineffaçable. Sur votre tombe chaotique à votre
image, nulle inscription pour signaler au genre humain la dépouille de celui
qui, un jour, voulut la détruire pour la régénérer. Quelle fin, Galeazzo comte
di Fabbrini! Quelle fin!
Accablé
par le remords d’avoir provoqué la mort du Maudit, le dos voûté, ayant pris dix
ans en une seconde, Frédéric Tellier s’en retourna.
***************
Trois
mois plus tard.
En
l’église de la Madeleine, à Paris, avait lieu la cérémonie de mariage d’André
Levasseur et de Clémence de Grandval. César Franck lui-même tenait les grandes
orgues.

La
jeune épousée resplendissait de bonheur et de beauté dans sa robe blanche
semblable à la corolle d’un camélia éclos. L’Empereur Napoléon III avait orné
la corbeille de noces de Clémence d’un fort dispendieux collier de diamants.
Parmi
les témoins de cette cérémonie, ce raout, le Tout-Paris, bien sûr, dans
lesquels on pouvait reconnaître de nombreuses célébrités et personnalités. Il y
avait donc le comte Alban de Kermor, sorti de sa retraite décennale, digne
comme toujours, madame veuve de Frontignac, qui rivalisait de beauté et de
grâce avec l’épousée, monsieur de Beauséjour, splendide dans un habit couleur
chamois, se pavanant plus que jamais, le ventre proéminent, et le directeur du Matin
de Paris, Victor Martin en personne, souriant, témoin privilégié d’André
Levasseur.
Le
patron de presse, lors de la signature du registre, avait eu l’impudence de
parapher de son vrai nom la feuille qui lui avait été présentée!
En
lisant la signature, Frédéric de Grandval s’était à moitié étranglé de colère.
Puis il avait failli déclencher un esclandre.
-
Ah! Mais c’est par trop défier la justice! Quelle impudence! Passe encore que
je ferme les yeux… mais si le monde entier doit être mis au courant de cette
imposture… je m’en vais vous faire arrêter sur l’heure!
-
Mon cher juge, croyez-vous véritablement détenir un tel pouvoir? Persifla
Frédéric. Tenez, lisez donc ce papier et prenez-en de la graine. Sa Majesté
Elle-même sait tout depuis le début et me couvre. Iriez-vous contre sa volonté?
Avec
une attitude nonchalante proche de la désinvolture, l’Artiste tendit
négligemment le blanc-seing de Napoléon III au père de Clémence afin qu’il prît
connaissance de son contenu.
-
Monsieur le parangon de vertu, apprenez également, reprit Tellier sur un ton
impossible à rendre, que l’Empereur m’a accordé son pardon la semaine passée.
Désormais, le jugement rendu contre ma personne par les assises de la Seine est
caduc! Mon casier judiciaire est aussi vierge que le vôtre. Aujourd’hui, le
Tout-Paris sait que Frédéric Tellier est à la tête du Matin de Paris. Demain,
ce sera le monde. Oui, j’assume pleinement mon identité et n’ai plus à rougir
de mon passé. Je vais la tête haute parmi la foule, je suis reçu partout aussi
bien à Saint-Pétersbourg qu’à Buckingham Palace… Sans parler des Tuileries ou
de Compiègne… sous mon véritable nom… le théâtre de la comédie humaine m’a
absout…alors…
Que
vouliez-vous que Grandval rétorquât? Rien…
À
l’issue de la cérémonie religieuse qui parvint à être émouvante de sincérité malgré
la foule, les jeunes époux furent vigoureusement et chaleureusement ovationnés
par l’assistance qui n’hésita pas à applaudir les nouveaux mariés sur le parvis
de l’église. Puis Clémence et André furent arrosés de riz en signe de félicité.
Cependant,
un peu en retrait, un Anglais distingué, encore jeune, richement mis, avec un
rien d’allure professorale dans sa tenue, ne participait point à la liesse
générale. Mieux. Il lançait parfois des regarde courroucés sur les acteurs de
la fête et plus particulièrement sur Frédéric Tellier qui se détachait du
groupe du fait de sa haute stature.
-
Well! Well! Triomphe danseur de cordes! Mais dans l’ombre, je reprends le
flambeau du Maître, de celui qui fut un temps, jadis, le roi des pickpockets de
Londres et dont je fus l’élève le plus doué!

Sur
ces pensées, l’inconnu se retira. Tout en s’éloignant, il sortit de sa poche
une blague à tabac afin de bourrer sa pipe. Dans quelques années, plus fortuné,
il fumerait le cigare. Se faisant, le Britannique ne prit pas garde qu’il
laissait tomber une vieille carte de visite, légèrement jaunie, qui s’en alla
atterrir sur le pavé boueux et malodorant de la cité. Le bristol souillé par
les déjections de quelque cheval de fiacre ne laissa alors apparaître que les
initiales d’un nom pas encore illustre mais lourd de promesses sournoises et la
profession du rabat-joie:
« C.
M. Professeur de mathématiques, Tavistock Square, London ».
***************