Chapitre 11
Dans
le sombre et étroit cagibi qui servait d’archives au Matin de Paris, André
parcourait fébrilement les anciens numéros du journal. Il remonta ainsi jusqu’à
la période 1853-1854. Ce fut ainsi qu’il glana des renseignements sur le Bees’club.
Le demi-frère de Galeazzo, le comte Alban de Kermor avait mis fin aux
agissements de cette bande de bandits de haut vol qui rackettait, faisait
chanter les représentants de la grande finance et de la noblesse. Levasseur
apprit ainsi l’adresse de Kermor: rue Culture Sainte-Catherine.
Fort
de son nouveau savoir, avec l’aplomb qui le caractérisait, notre plumitif se
présenta chez le comte où il fut reçu sur l’heure. Alban était un homme de
taille élevée, âgé d’une cinquantaine d’années, l’œil bleu et le cheveu encore
blond, vêtu avec un raffinement de dandy.

Prié
de s’expliquer, le journaliste entra dans le vif du sujet. Il résuma en phrases
rapides tout ce qu’il savait sur l’affaire des mystérieuses disparitions et
apprit au comte que son demi-frère s’y trouvait mêlé une nouvelle fois. Il
l’informa également de l’emprisonnement possible de son patron et d’un jeune
voleur répondant au nom de Pieds Légers.
-
Donc, c’est mon aide que vous venez solliciter, conclut Alban.
-
Oui, monsieur le comte, mais tout d’abord, j’aimerais que vous m’éclairiez sur
un point: une jeune fille dont je suis épris, mademoiselle de Grandval, dont le
père a été élevé, a été recueillie par madame veuve de Frontignac qui fut
connue autrefois sous le sobriquet de Brelan d’As.
-
Poursuivez, monsieur Levasseur.
-
Or, depuis hier, peu après la disparition du directeur du Matin de Paris, madame
de Frontignac semble avoir changé. Elle est sujette à des réticences, des
pertes de mémoire…
-
Oh… je vois où vous voulez en venir. Vous pensez à une substitution ou à une
mise sous influence.
-
Oui… un échange avec une autre jeune femme est-il possible?
-
Hélas oui, mon ami. À ma connaissance, il n’existe qu’une personne qui
ressemble suffisamment à Brelan pour prendre sa place. Il s’agit de Camélia, sa
demi-sœur. Pourtant, les deux jeunes femmes s’étaient rabibochées. À moins
qu’une nouvelle fois Galeazzo ait exercé une pression sur cette Camélia…
-
Est-elle dangereuse?
-
Elle est capable de tuer si c’est cela que vous voulez dire.
-
Ouille! Dans ce cas, monsieur le comte, il n’y a pas une minute à perdre.
Clémence est en grand danger, je le sens…
-
Je vous suis dans mon tilbury. Dans deux minutes, nous serons en route. Vous
m’indiquerez le chemin.
Quelques
instants plus tard, tout en conduisant le coupé d’une main experte, Alban
demandait:
-
Et pour votre directeur? Connaissez-vous le lieu probable de son
emprisonnement?
-
Il nous faut pénétrer dans les Arènes de Lutèce et emprunter un souterrain où
les pièges pullulent.
-
Monsieur Levasseur, sachez que, depuis le début, je me suis intéressé à cette
affaire d’enlèvements réapparitions. Mais je ne comprends pas pourquoi votre
patron s’est senti obligé de s’attaquer à mon demi-frère, au risque de sa
propre vie.
Le
comte se tut pour s’enfoncer dans ses pensées quelques minutes. Son visage
était sombre et il fronçait les sourcils. Maîtrisant mal son impatience, le
journaliste finit par rompre le silence.
-
Monsieur de Kermor, Victor Martin n’agit pas seul contre Galeazzo. Il a sous
ses ordres toute une bande de voleurs repentis ou pis encore, des gens qui ont
connu les bagnes de Brest ou de Toulon.
-
Monsieur Levasseur, n’ajoutez rien. Celui qui s’acharne ainsi à combattre mon
demi-frère le fait en toute connaissance de cause. Frédéric Tellier s’oppose à
lui encore une fois. Mélange de Mandrin et de Robin des bois, il se voudrait le
Vidocq de Napoléon III comme l’oncle a eu le sien.
-
Hem…
-
A supposer que Victor Martin ait réellement existé, il a dû mourir depuis un
long moment et le plus grand bandit de notre siècle, celui que les gazettes des
tribunaux ont surnommé à juste titre l’Artiste, ou encore le Danseur
de cordes, avec le panache qui le caractérise, mi-crapule mi-homme du
monde, véritable enfant des barrières, a pris la place du si fréquentable
directeur du Matin de Paris, membre de l’Institut, officier de la Légion
d’Honneur, intime de Leurs Majestés Impériales, et aujourd’hui, a portes
ouvertes aussi bien à Saint-Pétersbourg qu’à la Wilhelmstrasse ou encore à
Buckingham Palace. Mes propos n’ont pas l’air de vous surprendre…
-
Je sais depuis peu que mon patron est cet être fabuleux, quasi mythique. Il me
fascine depuis l’adolescence et jamais je n’avais osé le côtoyer d’aussi prêt.
-
Oubliez pour quelques instants encore votre admiration et racontez-moi plutôt
comment votre attaque s’est soldée par votre échec. Tantôt votre récit était
trop succinct.
Levasseur
s’exécuta de bonne grâce. Cependant, le coupé s’était arrêté devant l’hôtel
particulier de madame de Frontignac et, d’autorité, les deux hommes
s’introduisirent dans le salon bleu, forçant le passage. À la vue du comte de
Kermor, Camélia pâlit subitement et balbutia:
-
Vous! Vous ici…
Alban
saisit brutalement le bras de la jeune femme et, oubliant toute galanterie, le
lui tordit derrière le dos.
Pendant
ce temps, Levasseur avait couru comme un fou jusqu’à la chambre de Clémence
pour constater son absence. À bout de souffle, il revint dans le salon, mort
d’inquiétude.
Le
comte accentuait sa pression sur le bras de Camélia et celle-ci, sous la
douleur, finit par avouer l’impensable.
-
J’ai poignardé mademoiselle de Grandval! Cette mijaurée m’avait percée à jour.
Elle avait découvert le pot aux roses.
-
Quoi? S’écria hors de lui le journaliste. Où est-elle? Qu’avez-vous fait de son
corps? Est-elle encore en vie?
-
Comte vous me faites mal inutilement. Clémence repose dans la buanderie, au
rez-de-chaussée, à côté de l’office. Mais j’ignore si elle est toujours
vivante.
Ne
la laissant pas même terminer, André se précipita dans les communs, enfonça la
porte de la buanderie à coups de pieds et découvrit alors son amour, la
poitrine ensanglantée, gisant sur une table de repassage.
Le
jeune homme se rapprocha et saisit le corps qu’il pressa contre son cœur. Puis,
délicatement, il le souleva et le transporta au premier étage.
Là,
le comte de Kermor, qui avait été officier de marine, et qui avait donc des
notions de médecine, s’assura que Clémence respirait. Il prit soin de la panser
sommairement. Enfin, il pria Levasseur d’aller quérir promptement son médecin
personnel qui logeait rue de Rivoli.
Camélia,
quant à elle, toute velléité de résistance envolée, était assise sur le canapé,
attendant le bon vouloir du comte.
Le
journaliste parti, Kermor se tourna vers elle pour lui dire durement:
-
Ma belle, vous n’avez plus rien à perdre! Si vous voulez sauver votre tête, il faut
tout me raconter.
Penaude,
la voix sourde, la femme de mauvaise vie obéit.
***************
Malgré
les recommandations de son soupirant, mademoiselle de Grandval s’était montrée
fort imprudente. Collant son oreille contre la porte du boudoir, elle avait
ainsi surpris une conversation explicite entre la fausse Louise et la
domestique Annie.
-
Madame Camélia, il nous faut prendre les nouveaux ordres de monsieur Sermonov.
Le Russe sera sans nul doute mécontent car nous avons laissé filer ce curieux
de journaliste.
-
Peut-être pas Annie. Attends six heures et rends-toi rue de Valois. Tu
expliqueras la situation au bras droit du comte et…
Un
fracas soudain vint interrompre Camélia qui sursauta. Le bruit provenait du
salon jaune situé à côté. En fait, désirant qu’aucune parole ne lui échappât,
Clémence s’était fortement appuyée contre le chambranle de la porte, ne prenant
pas garde à une desserte comportant un service à orangeade. L’ampleur de sa
jupe avait fait le reste. Maintenant, le carafon et trois verres gisaient
brisés sur le parquet fraîchement ciré.
Annie
fut la première à réagir. Ouvrant violemment la porte, elle fit perdre
l’équilibre à la jeune fille et, l’empoignant sans aucun égard, la traîna
jusqu’à la demie sœur de Brelan.
Mais,
Clémence, téméraire, au lieu de trembler et de gémir, invectiva la fausse
Louise.
-
Vous n’êtes pas madame de Frontignac! Vous m’avez trompée. Qu’avez-vous fait de
mon amie, de ma bienfaitrice? Je vous préviens. J’ai des appuis et…
-
Tais-toi donc péronnelle! Annie, attache-la avec les cordons du rideau.
Rapidement,
la jeune fille se retrouva bâillonnée malgré les coups de pieds qu’elle
envoyait à la domestique soudoyée. Clémence avait beau se débattre, elle était
impuissante face à la force musculeuse d’Annie qui n’avait pas toujours été
femme de chambre. Tout ce charivari mettait les nerfs de Camélia à rude
épreuve.
Finalement,
la femme perdue se saisit d’un coupe-papier et l’enfonça de toutes ses forces
dans le sein gauche de Clémence, ratant le cœur d’un pouce. Heureusement, la
lame glissa sur une côte. Mais la blessure fut cependant suffisante pour que la
jeune fille perde connaissance.

La
pensant morte, les deux complices transportèrent le corps inanimé dans la
buanderie, Camélia ayant décidé d’aviser plus tard quant à la conduite à
observer.
***************
Lorsque
le médecin mandé par Kermor ausculta Clémence de Grandval, il prononça un
diagnostic réservé espérant seulement en la jeunesse de la patiente.
Celle-ci fut veillée par Emily.
Alors,
Alban et André conduisirent Camélia et Annie à la préfecture de police où le
comte avait ses entrées.
Malheureusement,
profitant d’un embarras des rues, la domestique parvint à sauter de la voiture
et à s’enfuir. Kermor, jugeant que Camélia était plus dangereuse, retint le
journaliste qui voulait se lancer à la poursuite d’Annie.
***************
Pressés
d’avoir une explication sérieuse avec l’envoyé du tsar Dmitri Sermonov, Alban
et André se postèrent aux abords de la préfecture de police afin d’aborder le
Russe. La chance les servit car, bientôt, la haute silhouette de Sarton, si
caractéristique, fut en vue. Nonchalant, savourant la splendide journée
printanière tout embaumée, l’Hellados flânait parmi les passants.
Le
comte de Kermor ordonna discrètement à son cocher de suivre le pseudo Russe de
près.
Or,
au bout de dix minutes de ce manège, Sarton se sentit guetté. Le journaliste et
son compagnon n’eurent d’autre choix que de passer à l’action, mettant à profit
le fait que le trio se trouvait maintenant dans une rue déserte. Ainsi, en
moins de trois secondes, Sermonov fut capturé sans aucune résistance de sa
part. En fait, l’Hellados espérait cet instant depuis plusieurs jours déjà.
Tout en laissant ligoter, en son for intérieur Sarton pensait que tout se
déroulait selon son plan.
« Stadull
continue de m’assister. Je puis donc dès aujourd’hui trahir Galeazzo sans
remords et me débarrasser d’Opalaand par la même occasion. Faisons en sorte que
le comte de Kermor, car il s’agit bien de lui avec les pensées que je capte, et
la bande de Frédéric Tellier mettent le siège devant le laboratoire de di
Fabbrini. Celui-ci, dans un geste de fureur désespérée, enclenchera l’allumage
des charges explosives que j’ai installées, détruisant les aboutissements
matériels anachroniques des recherches de Danikine tout en ensevelissant les
témoins gênants de cette histoire. Toutefois, auparavant, il me faudra entrer
en possession des carnets du pseudo prince russe ».
Encadré
par Alban et le journaliste Levasseur, sous la menace d’un pistolet brandi par
Kermor, l’Hellados fut interrogé.
-
Monsieur Sermonov, votre attitude est fort étrange, vous en conviendrez, fit le
comte lentement.
L’extraterrestre
se contenta d’opiner de la tête.
-
Apparemment, vous vous attendiez à notre filature et à votre enlèvement. Quel
jeu jouez-vous? Pourquoi vous être mis au service de mon frère maléfique?
-
Comte, je ne suis au service que de moi-même! Répliqua Sermonov fièrement. Ce
n’est pas l’ambition qui me guide.
-
Alors, l’argent peut-être? Hasarda Levasseur maladroitement.
-
Là, vous m’insultez, jeune homme.
-
Dans ce cas, expliquez-vous plus clairement, monsieur l’envoyé du Tsar!
-
Ce qu’a entrepris Galeazzo di Fabbrini menace l’ordre de l’Univers même!
-
Mais mon frère est loin de posséder le bagage scientifique nécessaire pour
aboutir dans ce projet. J’en conclus que vous l’avez aidé dans les calculs et
le côté technique de la chose.
-
En partie seulement, avec réticence et dans le but de l’entraîner dans un échec
retentissant.
-
Il m’est extrêmement difficile de vous croire.
-
Je partage le sentiment de monsieur de Kermor, asséna André. Avec toutes vos
machinations, Clémence de Grandval est mourante!
-
Ah! Camélia n’a donc pas pu se contrôler, murmura Sarton avec contrariété.
Écoutez, messieurs… accordez-moi votre confiance pour une heure seulement, pas
plus… conduisez-moi vite auprès de la jeune fille. Je puis la sauver, je vous
l’affirme!
-
Comment cela? Par un coup de baguette magique?
-
Non monsieur Levasseur! J’ai étudié la médecine dans mon cursus avant de me
consacrer à la prospection.
-
Vous voulez que j’accepte ce nouveau mensonge? S’écria le journaliste hors de
lui.
-
Taisez-vous, jeta Kermor d’un ton sec ce qui eut pour effet immédiat d’éteindre
la colère d’André.
Puis,
le comte articula lentement:
-
Au point où nous en sommes, soit… monsieur Sermonov, vous avez l’heure
demandée…
L’Hellados
ne manifesta aucune émotion tandis qu’Alban ordonnait à son cocher de rejoindre
l’hôtel de madame de Frontignac. Ce problème réglé, la conversation reprit
d’une façon plus civile, Levasseur ruminant silencieusement son ressentiment.
-
Comte, puisque vous semblez plus évolué que ce chien fou, je vais vous indiquer
les accès des souterrains ainsi que les lieux exacts des repaires secrets de votre
frère. Après avoir délivré Brelan naturellement.
-
Oh! Je vois… sans doute craignez-vous que je vous livre à la police après vous
avoir obligé à tomber le masque!
-
Décidément! Quelle piètre opinion vous avez de moi comte de Kermor. Toutefois,
je ne puis vous le reprocher. En m’engageant dans cette histoire, j’étais tout
à fait conscient que j’allais me confronter au mépris des hommes, mes presque
frères.
Puis
Sarton s’enferma dans un long mutisme qui ne s’acheva que par l’entrée de la
voiture hippomobile dans la cour de l’hôtel particulier de Louise de
Frontignac.
***************
Le
même soir, Clémence de Grandval était sur le chemin de la guérison. Ce miracle
était dû à un appareil médical issu de la technologie du XXIIIe siècle.
De retour, Brelan veillait la jeune fille, se conformant aux ordres de Sarton quant aux soins à donner à la blessée. Camélia croupissait dans une cellule de la prison pour femmes de Saint Lazare sous l’inculpation de tentative d’assassinat.
De retour, Brelan veillait la jeune fille, se conformant aux ordres de Sarton quant aux soins à donner à la blessée. Camélia croupissait dans une cellule de la prison pour femmes de Saint Lazare sous l’inculpation de tentative d’assassinat.
Vers
onze heures ce même soir, eut lieu la jonction des hommes du comte de Kermor et
de la bande de Frédéric Tellier. Levasseur, qui voulait rester auprès de son
amour, ne participerait pas à l’assaut envisagé. Sarton, surveillé par Alban et
Milon, servait de guide à ces combattants de l’inconnu qui allaient une fois
encore affronter les souterrains truffés de pièges plus diaboliques les uns que
les autres.
***************
Dans
le boyau mitoyen des caves de l’hôtel particulier du comte de Castel Tedesco,
rue de Valois, le nain magyar était à son poste habituel, assis devant un
pupitre d’alarme - installé par le faux Russe - comprenant une série de lampes
témoin reliées à une carte des souterrains et des diverses salles de
laboratoires. Ainsi, chaque point clé des lieux figurait sur ledit plan.
Soudain,
la lampe correspondant aux Arènes de Lutèce se mit à clignoter. Le nain comprit
que des intrus avaient emprunté le souterrain interdit aux profanes. Actionnant
aussitôt un levier, il dévoila un miroir qui était l’aboutissement d’un relais
de glaces permettant à l’observateur en place à son pupitre de voir ce qui se
passait dans les lieux occultes appartenant au Maudit. S’emparant d’un cornet
acoustique, le Magyar avertit son maître. Galeazzo reçut fort mal la nouvelle.
Quelques
instants plus tard, le comte di Fabbrini avait rejoint son séide dans le
souterrain et observait les images transmises par le jeu des miroirs. Avec
colère, il identifia son demi-frère mais également Sarton.
-
Alban! S’exclama-t-il. Toi! Tu es donc toujours sur mon chemin au moment où je
m’y attends le moins. Et c’est cet étranger à qui j’ai accordé ma confiance
impunément qui t’a conduit jusqu’ici! Tu te dresses devant moi une fois de
trop. Ah! Si je pouvais rire! Ton courage est si grand, si remarquable que tu
t’entoures de deux cents hommes pour lancer la curée contre Galeazzo le loup
solitaire. Mais, Alban, mon cher frère, je ne suis pas encore battu. Allez!
Courez, chiens que vous êtes! Flairez, débusquez jusque dans sa tanière le
sanglier ensanglanté mais toujours debout, toujours vaillant et plus résolu que
jamais! Vous ne ferez connaissance que de plus près du feu céleste que je vais
déclencher. Votre poil va griller et bienheureuses les générations futures qui
pourront identifier vos cendres dans un ou deux siècles. Il est temps de mettre
en route le dispositif de Sermonov. Quel retour du sort! Ce traître sera parmi
les premiers à faire l’essai de sa propre arme. Moi, j’ai encore le temps de
récupérer les précieux écrits de Danikine. Heureusement que j’ai pris soin de
dissimuler leur nouvelle cachette à ce faux-cul! Mais… Si jamais il réchappait
à son propre mécanisme? Non… pourquoi m’inquiéter? Pareille chose est
impossible. Je rejoins ensuite les terres de mes ancêtres afin de reprendre ma
tâche et la terminer. Puis-je m’attarder pour saluer l’Artiste avant qu’il
parte en fumée? Oui… je ne vais pas me priver de cette satisfaction… après
tout, le dispositif est une lente mise à feu et la déflagration n’aura lieu que
dans quelques minutes.
***************
Galeazzo
avait eu grand tort de laisser l’Artiste et Pieds légers sous la garde de
Saturnin de Beauséjour sans les bâillonner. L’Aventurier mit à profit cet
atout. Assis paisiblement dans sa cage comme s’il ne se souciait nullement de
son sort, Frédéric observait son geôlier improvisé les yeux mi-clos.
L’ex-fonctionnaire,
livide, glacé et transpirant à la fois, faisait les cents pas tout en
s’épongeant régulièrement le front. Durant ce manège, il évitait de jeter un
œil sur les dépouilles naturalisées.
-
Mon cher monsieur de Beauséjour, vous m’étonnez fortement, émit l’Artiste pince
sans rire. J’avais en mémoire un bonhomme pusillanime à souhait et vous voici
aujourd’hui tout gaillard, empli d’un magnifique courage, allant et venant au
milieu de ce décor d’épouvante. Mon ami, je vous félicite. Cependant,
dormez-vous bien la nuit?
Beauséjour
ne répondit que par un long soupir qui valait tous les discours.
-
Comment? Poursuivit Frédéric avec son ton moqueur. Vous souffrez d’insomnie? Ah
oui! Cela doit être vrai car votre teint me paraît bien blafard. Quant à vos
yeux… je les distingue à peine tant vos cernes sont profondes. Mais vieux
compagnon, ne soyez donc pas si nerveux! Vous tremblez. De froid, sans doute.
Cette cave est si humide. De plus, vous ne rajeunissez pas. Voyez, je reconnais
volontiers que moi-même je boirai bien une tasse de café chaud.
Les
paroles du Danseur de cordes achevèrent de déstabiliser le plus que
sexagénaire. Enfin, celui-ci se permit de céder à la panique et aux remords.
-
Ah! Monsieur Tellier vous n’avez pas idée combien je regrette mon instant de
faiblesse! J’en ai assez de ce rôle de garde-chiourme dans ce lieu immonde
empli de monstres. Qui me dit qu’ils ne vont pas tantôt se réveiller et me
dévorer?
-
Allons, monsieur de Beauséjour, montrez-vous fort! Ainsi, vous en avez assez de
servir de factotum au comte?
-
Oui, confirma Saturnin d’une voix chevrotante.
-
Il y aurait bien une solution. Mais je n’ose la formuler à haute voix.
-
Osez, monsieur Tellier, osez, c’est tout ce que je demande!
-
Délivrez-nous, Tchou, Pieds Légers et moi-même! C’est aussi simple que cela. Je
saurai me montrer reconnaissant et oublierai volontairement votre égarement
passager.
-
Hum… le comte di Fabbrini ne me pardonnera pas cette trahison. Jurez-moi que
vous me protègerez contre son ire.
-
Bien sûr, Saturnin. Ai-je déjà failli à la parole donnée?
Convaincu,
l’ancien chef de bureau allait actionner les leviers qui commandaient la
descente des cages lorsque Galeazzo surgit inopinément, tel un diable sorti de
sa boîte, les yeux flamboyants et l’écume aux lèvres.
-
J’arrive à temps, ce me semble, gronda le Maudit.
Le
Piémontais apparaissait sans son maquillage devenu superfétatoire.
-
Je le savais! J’ai eu tort de vous accorder une fois encore ma confiance,
monsieur de Beauséjour! Grand tort! Vous ne pouvez être qu’un bouffon
pitoyable, un clown triste et ridicule qui n’est pas même capable de tirer des
larmes et des cris de joie à Margot!
Tandis
que le comte éructait, le malheureux vieillard s’était mis à genoux et
sanglotait.
Cette
terreur n’eut pour résultat que d’accentuer la rage de l’Italien.
-
Aucun d’entre vous ne sortira vivant d’ici! J’en fais le serment! J’ai
enclenché la machine infernale fruit du savoir de Sermonov. Ce soir, Paris sera
rayé de la carte du monde civilisé!
-
Quoi? Encore? Persifla l’Artiste.
-
Cesse donc de railler, Danseur de cordes! Oui, cette nuit, dans deux heures au
plus tard, l’orgueilleuse capitale de la France ne sera plus que ruines
fumantes. Alors le nom de Galeazzo, comte di Fabbrini retentira au son des
trompettes du Jour du Jugement Dernier. Je deviendrai le nouveau Josué. La
première explosion se produira dans dix minutes, ici, au cœur même de Paris. Ce
ne sera qu’une mise en bouche, une répétition de ce qui attend les Parisiens.
Puis, par réaction en chaîne, comme un collier de perles, les explosions se
propageront dans les sous-sols et les souterrains minés par mes soins jusqu’à
Bougival, où se trouve le repaire de ta bande, Vincennes, Boulogne, Courbevoie
et j’en oublie! Sous les soubresauts de ma vengeance, la ville lumière
s’engloutira jusque dans les profondeurs de la terre. Quels instants
magnifiques! Quelle fin pour cet histrion d’empereur!
Mais
Galeazzo fut contraint de s’interrompre quelques brefs instants afin de
reprendre son souffle. Comme nous le voyons, il était bel et bien persuadé de
la destruction imminente de Paris, ignorant que ce scénario n’entrait
absolument pas dans les vues de Sarton. D’ailleurs, ce dernier était parvenu à
leurrer le Maudit.
-
Ah! Savourez vos ultimes minutes de vie, clama le comte se voulant magnanime,
mais plus dément que jamais, misérables écureuils égarés qui avez cru pouvoir
vous attaquer au Loup blanc de Sibérie

sans en subir les conséquences!
Appréciez les tout derniers battements de vos cœurs, écoutez-les. Ils résonnent
inexorablement dans les horloges du temps qui vous est compté. Adieu, humains
ordinaires, vils et peureux! Saluez la camarde de ma part lorsque vous la
verrez!
Alors,
poussant une pierre coulissante, Galeazzo s’engouffra dans un passage dérobé
tandis que son rire diabolique s’éloignait avec lui. Mue par un mécanisme
secret, la dalle retrouva vite sa position première.
Beauséjour
se lamentait toujours. Mais Tellier le rappela à l’ordre avec sévérité.
Comprenant qu’il devait se reprendre, qu’il subsistait une minuscule chance
pour qu’il s’en sorte vivant, le triste bonhomme se résolut enfin à activer le
levier qui faisait descendre les cages. Puis, il ouvrit les serrures avec les
clés adéquates.
-
A quoi bon, monsieur Frédéric? Gémit le bonhomme. Il est trop tard, nous allons
tous mourir! L’issue secrète s’est refermée et j’ignore où se trouve la pierre
qui met en mouvement le mécanisme.
-
Il est vrai que je n’ai pu voir exactement ce que faisait Galeazzo, rétorqua
l’Artiste placidement. Mais il doit exister une autre sortie. Cherchons-la
tous, le temps presse.
Galvanisé
par la franchise de ces paroles, Tchou obéit sans hésiter immédiatement imité
par ses compagnons. Tous se mirent à sonder le sol et les murs. Or les secondes
s’écoulaient inexorablement se transformant en minutes.
Les
autres victimes du comte poursuivaient leur sommeil et jamais ne se
réveilleraient. Galeazzo avait pris la fuite, les abandonnant à leur sort,
s’esquivant sans gloire malgré son discours grandiloquent. Ses complices
étaient également condamnés comme s’ils ne comptaient pour rien.
Beauséjour
geignait.
-
Je suis trop jeune pour mourir! Pas tout à fait soixante-six ans. Je ne me suis
pas préparé. Sortir! Partir loin d’ici! Mais comment? Bon sang! Comment? Il me
faut une lueur de génie…
Pendant
que Saturnin emplissait le repaire de ses gémissements lassants, l’Artiste
inspectait méthodiquement les voûtes de la cave, grimpant pour ce faire sur une
cage qui se balançait dangereusement dans le vide. Ainsi, il finit par
remarquer un orifice d’aération aménagé qui permettait aux miroirs placés dans
l’ouverture de refléter les scènes se déroulant dans les souterrains.
-
Pieds Légers, viens me rejoindre! Ordonna-t-il à son jeune ami. Je crois que je
tiens le moyen de nous échapper.
-
Mais, Maître, c’est diablement risqué! Jamais la cage ne supportera notre
poids.
-
Ah oui? Tu préfères sauter sans doute! Tchou, fais taire cet idiot! Il
m’empêche de me concentrer.
-
Avec plaisir, l’Artiste! Répliqua le faux Chinois heureux.
Ayant
escaladé le treuil, le jeune voyou put porter Tellier sur ses épaules. En
équilibre instable, il vacillait mais courageusement serrait les dents et
tenait bon. De son côté, l’Artiste ne chômait pas. Le poing enroulé dans un
mouchoir, il brisait l’un des miroirs, en ôtait les éclats afin de dégager
l’orifice, puis, après un périlleux rétablissement, rampait à l’intérieur de
l’étroit boyau.
Une
trentaine de mètres plus loin, le Danseur de cordes rencontra un deuxième
miroir qui bouchait le conduit. L’appareil subit le même sort que le premier.
Voyant que la fuite était possible, Frédéric revint en arrière et appela ses
compagnons d’infortune.
Tchou
dut porter Beauséjour jusqu’à la cage et le hissa à la force des poignets
jusqu’au conduit d’aération. Assommé, le vieil homme était un véritable poids
mort mais le Haän s’en souciait peu.
Cependant,
alors que le pseudo Chinois s’engageait dans le boyau et y poussait
l’ex-fonctionnaire, ce dernier recouvra ses sens. Il comprit vite qu’il devait
ramper s’il voulait sauver sa peau. Il le fit donc mais sa bedaine gênait sa
progression.
-
Allons! Pressons! Le temps fuit, s’écria Tchou, excédé tout en plaçant quelques
coups de tête dans la partie la plus charnue de Beauséjour.
Cela
eut un effet véritablement miraculeux puisque le bonhomme accéléra.
Après
une avancée de cent cinquante mètres et le bris de six miroirs supplémentaires,
nos personnages entendirent une première explosion provenant d’en bas dont le
fracas se répercuta dans le boyau d’évacuation. Le sol se mit à trembler sous
l’effet des fortes secousses. De la fumée se répandit également jusqu’aux
quatre fugitifs tandis qu’une coulée de terre issue des parois annonçait un
prochain effondrement du conduit salvateur. Mais un autre danger menaçait.
-
Tout flambe en bas, jeta Tchou de sa voix caverneuse. La température monte et
devient insupportable. Il nous faut absolument atteindre la sortie. Avance donc
plus vite gros tas!
Offusqué,
Beauséjour voulut répliquer mais n’en eut pas l’occasion car une brusque
bouffée de chaleur lui donna des ailes. En effet, les flammes n’étaient plus
qu’à quelques centimètres du postérieur de Tchou et elles commençaient à lui
lécher les pieds.
-
Tenez bon! Je sens de l’air frais, s’écria Tellier. Courage! Plus que quelques
mètres… Moins de dix peut-être…
Il
était temps. L’incendie ronflait, talonnant les quatre rescapés alors que l’air
devenait irrespirable. Opalaand et Saturnin toussaient sans pouvoir s’arrêter,
au bord de la suffocation alors que la température frôlait les soixante-dix
degrés Celsius.
L’artiste
déboucha le premier dans une cavité servant de poste d’observation avancé. Elle
se prolongeait par une espèce d’annexe du laboratoire principal où étaient entreposés
divers produits volatils ainsi que des explosifs qui n’allaient pas tarder à
sauter: éther, fulmicoton, nitroglycérine, et bâtons de dynamite avec quelques
décennies d’avance!
Or
la station d’observation était occupée par un individu à la haute stature,
revêtu d’une fausse peau de yéti à tête naturalisée munie de crocs
sanguinolents. L’homme répondait au nom de Makoudou. Deux de ses acolytes
l’encadraient: le gros chauve et le lanceur de poignards.

La
lutte, inévitable, fut brutale, ponctuée par les rougeurs de l’incendie qui
grondaient. En effet, les flammes avaient atteint la cavité.
***************
Devant
l’entrée du souterrain menant au repaire du comte di Fabbrini, dans les arènes
de Lutèce, Kermor rappelait à tous les ordres qu’il avait déjà donnés quelques
minutes auparavant. Sarton profitait de ce temps pour neutraliser les pièges
diaboliques du corridor.
Enfin,
le groupe plutôt imposant s’introduisit dans le sous-sol et parvint rapidement
dans le premier laboratoire contenant les zombies confiés à la garde vigilante
de l’hercule morave, remarquable par ses volumineuses moustaches en forme de
guidon de bicyclette, son crâne rasé et sa nuque portant un catogan, ses yeux
torves, ses bras et son torse puissants et velus.
Le
colosse se précipita sur Alban qui avait pris la tête de l’expédition. Le
comte, qui était pourtant versé dans l’art de la boxe, eut du mal à venir à
bout de son adversaire qui semblait trempé dans de l’acier. Pourtant, il sentit
enfin celui-ci mollir contre lui comme une poupée de chiffon alors qu’il
tentait d’esquiver un coup qui lui aurait brisé la mâchoire. C’était là le fait
de Sarton qui avait usé d’une prise helladienne pour débarrasser Alban d’un
adversaire plus que coriace!
-
Que lui avez-vous fait? Demanda Kermor s’avisant de la présence de Sermonov à
ses côtés.
-
Rien de spécial. Votre colosse est endormi. Il en a pour plusieurs minutes,
cela doit vous suffire.
Pendant
ce temps, le reste du groupe se répandait dans le laboratoire. Là, les hommes
furent confrontés aux cuves contenant les sujets d’expérience en léthargie de
Galeazzo.
-
Pouvez-vous les ranimer? Questionna Marteau-pilon.
-
Bien entendu, répliqua l’Hellados en pénétrant à son tour dans la salle. Mais
cela nécessite un temps dont nous ne disposons pas. En effet, il faut d’abord
évacuer le liquide amniotique avant de réchauffer peu à peu et de l’intérieur
le corps. Enfin, par fibrillation, il faut faire repartir le cœur qui
réoxygènera le cerveau. De plus, il faut veiller à assister le système respiratoire.
Pour moi, il s’agit de l’enfance de l’art. Mais comme je le disais, il faut
compter deux couples d’heures pour mener à bien cette opération d’étudiant de
deuxième année de médecine.
-
Je veux bien vous croire sur parole, s’inclina Alban. Mais… écoutez ce
grondement.
Des
secousses se faisaient sentir dans tout le laboratoire alors qu’un bruit sourd
et inquiétant par sa puissance.
La
lumière vacilla tandis que, sous les tremblements, des étagères et des vitrines
déversèrent leur atroce contenu sur le sol dallé. Écorchés, organes formolés,
fœtus hybrides tératologiques, et ainsi de suite… le cuves, déstabilisées, se
brisèrent jetant liquide et morts-vivants à terre dans un terrible fracas.
Le
groupe fit son possible pour échapper au cataclysme. Tous se protégèrent comme
ils le purent alors qu’un souffle brûlant dû à l’explosion de la matière
diabolique embrasa la salle.
Instantanément,
tout l’air du laboratoire s’enflamma alors qu’à cause de la température de
fournaise qui régnait dans la caverne circulaire les bobines bunsen et
Ruhmkorff éclatèrent.
Bientôt,
à l’intérieur, tout ne fut plus que ruines et feu.
Or,
incroyablement, le comte de Kermor ainsi que la plupart des membres du groupe
étaient toujours en vie. Comment expliquer ce miracle? Mieux! Aucun d’entre eux
ne suffoquait et tous respiraient librement.
En
se relevant, Alban exprima la pitié qu’il éprouvait pour les cobayes humains
victimes de la colère de son demi-frère.
-
Les malheureux sujets d’expérience de Galeazzo n’ont pas eu notre chance!
Désormais, ils sont bel et bien morts.
Effectivement,
les zombies gisaient au milieu des flammes, achevant de se carboniser.
Incrédule, Marteau-pilon se tâta puis fit part de son étonnement.

-
Je n’ai rien de cassé; ça alors! Et je ne sens même pas la chaleur!
Sarton
se permit de sourire intérieurement. Grâce à une ceinture magnétique qui ne le
quittait jamais, il avait enclenché un champ de force répulsif assez puissant
pour le protéger lui et ses alliés. Néanmoins, il se sentit obligé de fournir
quelques explications sommaires à ses compagnons afin de leur démontrer qu’il
avait bien changé de camp et qu’il était de leur côté.
-
Hum… le comte di Fabbrini, voyant la partie perdue, désirant se venger, a
enclenché l’explosion de la bombe dont j’avais pris la précaution de réduire la
force de destruction sans l’en avertir. Cette explosion, comme vous avez pu
vous en rendre compte, était de nature classique et non issue d’une bombe à
fragmentation. Si cela avait été le cas, Paris serait en train de s’effondrer
dans les profondeurs de la terre à l’instant où je vous parle.
-
Certes… mais Frédéric Tellier? Où est-il? Qu’est-il advenu de lui? Frémit le
comte de Kermor.
-
Je l’ignore… en fait, je crains fort qu’il n’y ait plus d’espoir pour lui et
ses amis.
-
Cela, je ne puis l’accepter! S’écria le Piscator hors de lui.
Ne
contrôlant pas sa colère légitime, le Marseillais se jeta sur Sermonov mais
recula soudainement comme si un serpent l’avait piqué.
-
Quelle est cette nouvelle diablerie? Trembla-t-il.
-
Je ne fais que me défendre, cher monsieur, répliqua Sarton de sa voix posée.
Sachez que lorsque je me laisse approcher c’est que cela entre dans mes vues.
-
Monsieur Sermonov, jouez franc jeu! Éclata Alban. Avez-vous désiré la
disparition du Danseur de cordes?
Tout
en disant cela, il maintenait le Piscator de sa poigne de fer.
-
Vous formulez votre question d’une façon que je qualifierai de simpliste…
disons que je n’avais pas le choix car, voyez-vous, Frédéric Tellier était
prisonnier au même titre qu’un certain Tchou. Or, je pourchasse cet homme
depuis des années. Mais il n’est pas impossible qu’il y ait des survivants. Des
acolytes de Galeazzo par exemple, acolytes que j’ai recrutés il y a quelques
semaines à peine et qui n’étaient au service de votre frère que parce qu’ils
avaient besoin d’argent. Mais il y a aussi les disparus enfermés à Vincennes
dans les caves de la vieille Tellier, caves servant d’entrepôts secondaires. Je
suggère donc de nous hâter… il faut s’attendre à une mauvaise surprise de la
part de di Fabbrini…
-
Décidément monsieur Sermonov, reprit Kermor, vous êtes doté d’un grand talent
de persuasion. Mais je refuse de vous céder. Nous continuerons donc à fouiller
ces souterrains avant de nous rendre à Vincennes.
-
Comme vous voudrez, s’inclina l’Hellados.
****************
Dans
l’annexe désormais cernée par les flammes, Frédéric Tellier, Pieds Légers et
Tchou combattaient Makoudou et ses complices. Quant à Beauséjour,
recroquevillé, il se contentait de se cacher la figure dans ses mains afin de
ne pas voir le spectacle de la violence se déchaîner autour de lui. En fait, le
vieil homme n’avait pas tout à fait tort car, dans l’animation de la bataille,
une étagère fut renversée sur le Noir qui, alors détrempé par de dangereuses substances
inflammables, prit feu à cause de son déguisement de yéti composé d’étoupe, de
laine et de poils de chimpanzé. Le malheureux serviteur de Galeazzo périt donc
d’une façon atroce transformé en torche en poussant des cris inhumains.
L’Artiste
tenta bien de lui porter secours mais il était trop tard! Bientôt, il ne resta
plus de Makoudou qu’une vague forme rabougrie plus ou moins calcinée dégageant
une odeur de graisse et de chairs brûlées des plus écœurantes. Elle venait se
rajouter aux effluves nauséabonds et toxiques de maints produits mystérieux.
Pendant
ce temps, le faux Chinois luttait au corps à corps avec le colosse gras et
répugnant. Opalaand poussait des grognements sauvages afin d’effrayer son
adversaire tout en plaçant ses coups les plus vicieux. Il allait de soi que
l’humain n’allait pas tarder à être vaincu.
De
son côté, Pieds Légers avait affaire au lanceur de poignards. Toute son
habileté lui était bien utile pour simplement se maintenir en vie. Mais le
voyou voyait la lame d’acier se rapprocher dangereusement de sa gorge. Mais,
soudain, le danseur de cordes fit dévier d’un revers de manchette le bras du
tueur alors que ce dernier croyait avoir déjà terrassé l’adolescent. Le
poignard virevolta et alla s’enfoncer dans la nuque du lutteur obèse qui
s’effondra, tel un pantin, sur Tchou qui, furieux, rugit de voir son ennemi tué
par un autre que lui. Le colosse était mort sur le coup sans avoir eu le temps
de réagir.
Le
lanceur de poignards, immobilisé par une clé au bras administrée par l’Artiste
roulait des yeux emplis de haine tandis que Pieds Légers le fouillait
méthodiquement.
Sous
la menace de Frédéric commandant au bandit de leur indiquer la sortie d’abord
en français, puis en anglais et enfin en russe, l’assassin conduisit nos amis à
un escalier qui aboutissait à un puits. Le triste sire, maintenu par la poigne
de fer de Tellier, était forcé d’obéir.
Le
puits était en réalité une bouche d’aération qui donnait dans un jardin. Pour
grimper à l’intérieur de cette cheminée, Tchou s’empara des quatre ceintures de
pantalons, les noua ensemble et lança la corde ainsi obtenue jusqu’à ce que la
boucle d’une des extrémités s’accrochât solidement à un arbuste.
Comme
on s’en doute, l’ascension de Beauséjour ne fut pas une sinécure. Quant au lanceur
de poignards, au lieu de suivre Tellier docilement, voulant certainement
réchapper à l’acier de la justice, il préféra se jeter dans le vide alors qu’il
avait déjà escaladé la plus grande partie du puits. L’Artiste se contenta de
hausser mentalement les épaules à ce suicide et parvint le premier à
l’extérieur. Il aida ensuite Beauséjour à s’extraire du boyau.
Une
fois les quatre compagnons d’aventure sur la terre ferme, dans la nuit, sous un
ciel étoilé, il fallut prendre une décision. Frédéric Tellier, craignant la
venue d’autres explosions, entraîna le groupe dans une allée qui l’éloignait du
centre souterrain du laboratoire. En courant, tous les quatre débouchèrent dans
un passage dégagé pour se heurter au comte de Kermor et à Sarton!
***************
A
Vincennes, dans les caves de Grand-maman Tellier, les événements allaient
également se précipiter. La vieille femme ronflait la bouche ouverte, affalée
sur une chaise en partie dépaillée, cuvant son absinthe.
Un
bruit étrange et répétitif, des remous et des lamentations plus ou moins
articulées provenant des alcôves finirent pourtant par la tirer de son sommeil
éthylique.
Les
zombies se réveillaient. Mus par l’instinct, tous les cobayes du Maudit
brisaient leurs chaînes qu’ils laissèrent choir bruyamment sur le sol et, tels
des spectres ranimés par des forces inconnues, se levaient mécaniquement,
automates libérés de la volonté du Maître.
Absinthe
d’Amour, les yeux écarquillés, la figure livide, assista à cette scène de grand
guignol immobile, métamorphosée en statue. Enfin, l’horrible femme parvint à se
lever et courut, affolée, dans ses caves, hurlant de terreur et appelant en
vain à l’aide. Durant sa fuite, elle brisa ses précieuses bouteilles d’eau de
vie et projeta malencontreusement son chat contre un mur. Le félin, le corps
pantelant, retomba sans vie dans un tonneau vide.
Pendant
ce temps, les morts-vivants, tous dressés et quasiment aveugles, saccageaient
tout sur leur passage, à la recherche de l’issue de ce lieu sordide. Mais,
inexorablement, ils se rapprochaient d’Absinthe qui, cédant entièrement à la
panique, n’arrivait plus à mettre la main sur la clé qui ouvrait la porte
doublée de fer. Lorsqu’enfin, après un laps de temps indéterminé, la vieille
femme retrouva l’objet, elle put actionner la serrure. Mais il était déjà trop
tard pour elle. Un zombie la saisit avec une telle force qu’il lui cassa un
bras puis l’étreignit jusqu’à lui briser l’échine. Grand-maman Tellier mourut
dans un ultime cri qui fut entendu jusqu’au bout de la rue.
Mais
la porte était ouverte et les victimes du comte di Fabbrini se retrouvèrent
bientôt à l’air libre. Alors, elles s’égaillèrent dans la nuit étoilée, se
répandant comme une nouvelle peste dans Vincennes endormie, sourde menace pour
le genre humain.
Or,
les appareils qui les maintenaient en léthargie et sous la dépendance mentale
du Maudit étaient dorénavant détruits lors de l’incendie qui grondait à même
moment au cœur du repaire de Galeazzo. L’inévitable survint. Peu à peu les
morts-vivants recouvrèrent leurs esprits. Quel choc ce fut pour eux! Ils ne
comprenaient pas ce qui leur était arrivé et ignoraient où ils se trouvaient.
Parmi
les désorientés, il y avait le père de Clémence, le juge Frédéric de Grandval.
***************
Seul
représentant de l’autorité parmi les égarés qui venaient de retrouver leur
lucidité à défaut de la totalité de leur mémoire, Frédéric de Grandval prit sur
lui de rassembler ses compagnons d’infortune et de les conduire au poste de
police le plus proche.

C’est
ainsi que le petit groupe, une fois rendu au commissariat, eut quelques
problèmes avec les agents en uniforme. Finalement, le commissaire de police,
tiré de son lit moelleux, dut se rendre à l’évidence. Tous les disparus ou
presque des derniers mois étaient bel et bien devant lui. Après un court
interrogatoire de Grandval, le policier se rendit à Paris, à la Préfecture.
Moins
de trois heures plus tard, les rescapés de la machination du comte di Fabbrini
furent conduits devant les préfets de police et de la Seine, en panier à
salade, sous l’escorte de tout un escadron de gendarmes à cheval.
Les
victimes de Galeazzo ne seraient remises en liberté qu’après plusieurs jours
d’interrogatoires sévères.
***************
Dans
les Arènes de Lutèce, l’Artiste, Tchou, Beauséjour et Pieds Légers furent
accueillis par des hourras de la part de la bande d’anciens bagnards tandis que
Kermor et Sermonov se montraient plus réservés. Une vive explication s’ensuivit
car Alban n’avait pas gardé un bon souvenir de ses précédentes rencontres avec
le roi de la pègre.
Cependant,
le comte parvint à résumer la situation en quelques mots faisant fi de ses
ressentiments à l’égard de Frédéric. Ayant achevé, il demanda:
-
Galeazzo? Qu’est-il devenu?
Ce
fut le faux Russe qui fournit la réponse, une réponse peu précise.
-
Je sais que le comte di Fabbrini avait pris ses dispositions de fuite depuis
longtemps déjà. Ainsi, ses malles étaient toutes faites et déposées dans une
berline de voyage prête à être attelée. Je dois avouer que j’ai commis une erreur
de jugement. En me faisant votre guide, j’ai laissé échapper les écrits secrets
de Danikine. Tout est donc à recommencer.
-
Les écrits secrets de Danikine ayant abouti avec ton aide, fumier! Hurla alors
Opalaand furieux.
Aveuglé
par une rage qu’il ne contrôlait plus, le Haän voulut se précipiter sur Sarton
dans le but manifeste de l’étrangler. Mais une main de fer le retint de
justesse. Elle appartenait à Alban.
-
Holà! Du calme tous les deux, jeta celui-ci. Ma foi, vous semblez fort bien
vous connaître. Un Russe et un Chinois.
-
Comte de Kermor, j’ai le pressentiment que nous perdons notre temps, reprit
Tellier d’une voix ferme. Di Fabbrini court en liberté et cela est fort
dangereux. Ici, ce n’est ni le moment ni le lieu de résoudre certains mystères.
Nous verrons plus tard. Courons au plus vite chez madame de Frontignac.
Galeazzo aura pris la précaution de ne pas partir tout seul.
-
Je n’y avais point songé, admit Alban du bout des lèvres.
Ce
fut une chevauchée effrénée à travers les rues de la capitale alors que le ciel
pâlissait et que l’aube pointait. Le Haän qui ne voulait pas devenir la
prochaine victime de l’Hellados profita qu’il n’était pas monté dans la même
voiture que son ennemi pour sauter en marche du fiacre et s’évaporer dans le jour
naissant.
Quelques
minutes plus tard, nos amis arrivèrent dans la cour de l’hôtel particulier de
Louise de Frontignac. Toute la façade était éclairée et une grande agitation
régnait à l’intérieur des murs. De nombreux domestiques allaient et venaient ne
sachant quoi faire tandis que d’autres s’interpellaient. Emily, reconnaissant
Victor Martin, s’approcha de lui en s’exclamant:
-
Ah! Monsieur! Vous voici enfin! Quel drame affreux! Le diable en personne est
venu dans cette maison. Il a tué Annie, la femme de chambre qui s’était montrée
bien peu fidèle à madame, a blessé grièvement monsieur André, a assommé ensuite
ma pauvre maîtresse et a enlevé mademoiselle.
-
Le personnel ne s’est pas opposé à ce furieux? Interrogea Alban en s’adressant
à toute la domesticité.
-
Monsieur, madame de Frontignac a bien pris une épée et a tenté de s’interposer.
Elle a fait ce qu’elle a pu pour défendre mademoiselle. Quant à nous tous, nous
étions paralysés par la peur, je l’avoue, fit humblement le majordome. Mais
comprenez-nous. L’homme aux yeux de feu était accompagné d’un horrible monstre,
noir de peau, qui lançait des fléchettes empoisonnées, d’une femme qui
commandait à un cobra, de deux géants à grosse tête et au teint crayeux,
capables, d’un souffle, d’abattre des murailles.
-
Oui, c’est exact, approuva Emily. Annie a prêté main forte à l’enlèvement de
mademoiselle de Grandval. Mais à la vue de monsieur André tout sanglant car il
avait reçu une balle dans le poumon, elle s’est mise à paniquer et s’est alors
agrippée au noiraud. Mal lui en a pris comme vous pouvez le constater. Voyez
son cadavre sur le tapis. Il est méconnaissable.
Tellier
s’abaissa près du corps de la domestique, le retourna et constata effectivement
qu’Annie était réduite à l’état d’une momie desséchée dont les vêtements trop
grands désormais ajoutaient encore à l’aspect effrayant de la dépouille.
-
Où est madame de Frontignac? S’enquit l’Artiste.
-
Là-haut, dans sa chambre, s’empressa de répondre le majordome. Le docteur
Lecerf est à son chevet. Je l’ai mandé aussi vite que j’ai pu. Madame n’a été
que légèrement commotionnée et le médecin lui a administré un calmant. Mais
pour monsieur André, c’est une autre histoire!
-
Je monte, dit Sermonov. Y-a-t-il longtemps que tout cela est arrivé?
-
Une heure environ, renseigna Emily. Le fiacre, en s’éloignant, a laissé tomber
ce papier.
La
dame de compagnie tendit le billet plié au danseur de cordes qui l’ouvrit et se
mit à le lire. Un sourire triste se dessina alors sur ses lèvres.
-
Ah! Vous y comprenez quelque chose? Je n’ai pas réussi à le déchiffrer et
monsieur Claude non plus. Il n’est ni rédigé en français ni en anglais.
-
Il est écrit en italien, répondit machinalement Frédéric. Mon bon maître m’a
enseigné cette langue alors que je n’étais encore que son novice…
Pendant
ce temps, dans la chambre d’ami, Sarton examinait déjà le jeune journaliste.
En
bas, Kermor s’avança auprès de Tellier attendant que ce dernier le renseignât
sur le contenu du message.
-
Tenez, comte, lisez à votre tour. Décidément, votre frère est un démon.
Alban
traduisit le billet à voix haute.
-
Fils dénaturé, tu as gagné la première manche. Mais jamais tu n’oseras me
chercher là où je vais. Bientôt, le monde tremblera devant ma puissance.
Comte Galeazzo di Fabbrini.
-
Il est fou, frémit Kermor. Qui pourrait l’arrêter maintenant?
-
Moi! Répondit l’Artiste d’un ton assuré. Comte de Kermor, j’en fais le serment.
J’ai déjà vaincu jadis celui que j’appelais stupidement Monseigneur. Je le
vaincrai encore.
-
Tellier, laissez-moi vous accompagner dans ce combat. Il s’agit de mon frère et
j’aime régler les affaires familiales moi-même.
-
Non, monsieur le comte. Oubliez-vous que vous avez femme et enfants?
-
Vous ne pouvez affronter seul Galeazzo, s’obstina Alban.
-
C’est moi qui l’aiderai, répliqua Sermonov, descendant l’escalier qui menait à
l’étage.
-
Qu’étiez-vous en train de faire? Interrogea l’Artiste avec méfiance.
-
J’auscultais monsieur Levasseur qui a reçu une balle dans le poumon droit. Il
est à l’agonie comme le dénonce une mousse rosâtre qui s’écoule de sa bouche.
Si je n’interviens pas immédiatement, il n’en a pas pour deux heures à vivre.
-
Hum… Comment espérez-vous donc sauver André?
-
Par les appareils et les connaissances médicinales de mon monde! Le temps de me
téléporter sur le Stankin, mon vaisseau, et de matérialiser ici tout ce dont
j’ai besoin…
-
Je ne comprends pas grand-chose à vos propos…
-
Je m’en doute…
Sur
ces paroles, Sarton sembla se dissoudre comme par magie devant Kermor, Tellier,
Emily, le majordome et Marteau-pilon qui restèrent figés par la stupéfaction.
-
Quel est ce tour? S’exclama le comte.
-
Ce tour dénonce tout simplement que monsieur Sermonov vient d’une autre époque
et d’une autre planète, annonça Brelan d’une voix claire.
La
jeune femme, parfaitement réveillée, descendait dans le salon. Elle venait
d’assister à la disparition de l’Hellados. Si elle était aussi alerte, c’était
parce qu’elle avait fait semblant d’avaler la potion prescrite par le médecin.
-
Impossible. Vos propos révèlent de l’impossible. Le coup que vous avez reçu,
commença par objecter Kermor.
-
Monsieur de Kermor, je suis saine d’esprit. Durant ma captivité, j’ai compris
bien des choses. De plus, ledit Sermonov n’a pu s’empêcher de me faire
certaines confidences. Lorsqu’il sera de retour, je lui demanderai des
renseignements complémentaires sur les mystères de cette histoire. Nul doute
qu’il le fasse. Je sens en lui une envie pressante de se racheter.
***************