Chapitre 16
Alors
que les murs et le plafond avançaient, le sol s’élevait à son tour. Était-ce la
fin pour l’aventurier? Transpercé, broyé, transformé en une horrible bouillie
de chairs et d’os? Si le danseur de cordes dont le cerveau fonctionnait à toute
vitesse, toute son intelligence sollicitée, tardait à prendre une décision, il
n’aurait plus aucune option pour échapper à la machine infernale.
Au
fur et à mesure que les murs se rapprochaient de leur prochaine victime, ils
écrabouillaient à nouveau les momies des anciens suppliciés. Des débris d’os et
de matière organique racornie jaspaient l’Artiste, l’enrobant d’une poussière
putrescente.

Frédéric
avait choisi. Il sauta dans le repaire du ligre, préférant encore lutter contre
la bête féroce. N’avait-il pas conservé sa canne-épée, celle-ci représentant
une chance d’en sortir vivant?
Or,
le fauve, repu, en pleine digestion, les yeux mi-clos, somnolait. Indifférent,
il laissa passer l’Artiste, dédaignant ce supplément de dessert. Frédéric qui
n’avait jamais perdu l’animal des yeux, avait bien compté sur pareille
réaction.
Mais
il était plus que temps pour notre danseur de cordes qu’il s’éloignât de cet
abominable piège car, alors qu’il progressait dans le souterrain, il perçut
distinctement un claquement indiquant la fermeture du caveau qui lui avait été
dévolu.
À
ce bruit, le ligre, soudainement inquiet, rouvrit ses gros yeux jaunes et se
levant, s’enfuit par l’étroit boyau. Dans l’affaire, il frôla l’Artiste en
l’ignorant.


-
Je le suis mais en restant sur mes gardes, murmura Frédéric car ce ligre n’est
peut-être pas le seul fauve de ces lieux. Il y avait bien trop d’effluves
sauvages en suspension là-bas.
Sa
canne-épée à la main droite, Tellier emboîta le pas à la bête reconnaissant peu
à peu des restes humains dévorés par plusieurs félins. Les os jonchaient le sol
de terre battue.
Après
un laps de temps difficilement mesurable, l’aventurier parvint à proximité
d’une série de cages dont une seule avait la grille levée. Le ligre, tournant
en rond, hésitait à y pénétrer. Lorsqu’il se décida enfin, l’ouverture
s’abattit automatiquement.
Examinant
les autres cages, l’Artiste se rendit compte que l’une d’entre elles présentait
des dommages étranges. C’était là qu’Opalaand avait été enfermé. Puis, Tellier
s’avança jusqu’à une porte d’un aspect inhabituel. Elle paraissait être du
verre moulé mais elle avait été coulée dans du plastacier! Chose tout à fait
impossible à cette époque car le plastique n’avait pas encore été découvert.
Quant au plastacier, il ne serait inventé qu’au XXIIIe siècle. Du moins
officiellement.
Décidément,
les écrits de Danikine recelaient bien des mystères.
Comprenant
que derrière l’ouverture se trouvait le laboratoire interdit du Maudit, sortant
un rossignol et une pince-monseigneur de ses poches, Tellier se mit à
travailler la serrure de la porte avec un calme prodigieux et une dextérité qui
dénonçait le professionnel de la cambriole. L’Artiste s’activait dans le plus
grand silence, à peine troublé par la respiration de l’ancien roi des
cambrioleurs.
Le
comte di Fabbrini avait commis une erreur. Il s’était contenté d’une serrure
assez classique et n’avait pas eu recours à un système de fermeture plus
élaboré. Un léger déclic, le pêne venait d’être forcé en moins d’une minute. La
porte de « verre » fut poussée en douceur.
-
Me voici donc dans l’antre secret du Maudit, au cœur de l’enfer. Quelles
terribles découvertes vais-je y faire? Quelles machinations terrifiantes vont
m’être révélées mettant mon âme d’airain en émoi?
Tout
d’abord se présentèrent les freaks habituels pourrait-on dire. Troublés, tirés
de leur somnolence, les sujets d’expérience du comte, sentant une présence
étrangère non désirée, feulaient, rugissaient, grognaient, glapissaient ou
grondaient tout en se jetant furieusement contre les parois de leurs prisons.
L’Artiste
atteignit la cage de l’homme momie qui, dans un geste dérisoire de défense et
de colère, brandit ses bras décharnés en un mouvement maladroit et saccadé.
Frédéric ne put retenir une réflexion mêlée de pitié et d’effroi.

-
Oh! Monseigneur que préparez-vous donc dans ce chaudron du diable avec ces
déchets d’humanité? Jusqu’où êtes-vous tombé dans l’ignominie?
Il
restait à notre personnage à découvrir l’indicible, le crime d’orgueil par
excellence, celui de se prendre pour un dieu créateur.
Après
avoir enfilé plusieurs succursales, antichambres de la monstruosité ultime,
Tellier se retrouva face au dernier obstacle: une porte en titane, épaisse d’un
mètre. Sur celle-ci un pictogramme en forme de tête de mort signalait la zone
interdite marquant l’épicentre du laboratoire, du pandémonium du Maudit. Le
dessin grossier surmontait l’ouverture d’une chambre forte qui ne pouvait être
activée que par la connaissance d’un code à engrenages. Un faux geste, une
oreille pas assez exercée pour percevoir les déclics presque imperceptibles et
c’était la mort assurée pour l’audacieux imprudent!
-
Oh! Oh! Que voilà un mécanisme bien compliqué! Digne du maléfique Galeazzo di
Fabbrini. Je tente le tout pour le tout. Je ne suis pas parvenu jusqu’ici pour
rester dans l’ignorance. Après tout, ne m’a-t-on pas surnommé le roi des
voleurs, l’Artiste? Eh bien, il est temps de montrer que ces titres je ne les
ai pas usurpés!
Avec
des mouvements très lents, calculés, comme s’il caressait la redoutable serrure
à clefs, l’Artiste, respirant un bon coup, s’attaqua au mécanisme. Pas une
goutte de sueur ne coulait sur son front, pas un battement de cœur plus rapide
que le précédent, et, pourtant, la difficulté était extrême, inouïe.
Frédéric
Tellier travaillait avec méthode dans un silence oppressant, retenant même
parfois sa respiration afin de mieux entendre les infimes déclics de la
serrure. Tous les sens de notre homme étaient sollicités, en alerte.
Intuitivement,
l’aventurier savait que le mécanisme dissimulait un piège mortel.
Soudain,
en moins d’une demi-seconde, il sentit une légère résistance et son instinct
surdéveloppé le fit s’écarter juste à temps! Un jet d’acide jaillit d’un
minuscule orifice presque invisible. Puis, il n’y eut plus rien.
À
peine ému, respirant à pleins poumons, Tellier se contenta de marmonner:
-
C’est bien ce que je pensais.
Comme
si de rien n’était, il reprit son ouvrage. Deux minutes plus tard, le déclic
tant attendu résonna mélodieusement aux oreilles de l’Artiste qui put alors
pousser la lourde porte métallique.
D’un
pas mesuré, le danseur de cordes pénétra dans le Saint des saints, le
sanctuaire d’une entité en train de naître!
Mais
un pendu grotesque et hideux s’abattit brusquement devant Frédéric. Celui-ci ne
perdit pas son sang-froid et le repoussa d’une chiquenaude. Ensuite, il prit le
temps de remettre ses outils de cambrioleur dans leur étui et, enfin, dégaina
sa canne-épée.
Dans
la chambre-forte, il régnait une lumière diffuse, tamisée, de couleur violette,
néanmoins suffisante pour se repérer, voir et identifier l’innommable chose en
train d’être accomplie ici.
Au
milieu de la pièce de dimensions impressionnantes, comme si le volume avait été
dilaté, des rubans de cuivre enroulés en spirales, accumulant une mystérieuse
énergie, couraient. Ils étaient précisément établis aux quatre points cardinaux
et maintenaient en suspension une sphère opalescente transparente d’une grande
capacité dans laquelle baignait quelque créature informe, vaguement ovoïde.


Attiré,
Frédéric Tellier s’avança jusqu’à la chose afin de l’examiner de plus près. Or
cette dernière tendait à changer d’aspect et de couleur à chaque seconde.
Au-dessus
de la sphère, une immense horloge électrique indiquait le compte-à-rebours de
la mise en activité de l’être improbable qui allait naître bientôt, car,
désormais, l’Artiste n’avait plus aucun doute: ce qu’il y avait à l’intérieur
de ce ventre maternel artificiel vivait et s’apprêtait à sortir!

Son
ouïe percevait distinctement de sourdes pulsations, manifestement les
battements irréguliers d’un cœur encore embryonnaire.
Le
cadran de l’horloge comportait une double graduation. Celle du temps de
gestation humaine dans un contexte normal et celle de la créature. Or, aux yeux
de Frédéric, l’aiguille semblait courir, contractant les heures et les jours.
Tellier
observa de plus près les aiguilles et les curseurs. Il lut ainsi qu’il avait
devant lui l’équivalent d’un embryon humain de vingt jours. Pourtant l’être
mystérieux n’était âgé que de vingt minutes à peine! Une minute pour une
journée…
-
Ah Monseigneur! Voici que vous vous prenez pour le docteur Viktor Frankenstein!
Évoluant
à une vitesse vertigineuse, l’effroyable embryon revêtait maintenant la forme
d’une virgule ou d’un têtard aux fentes branchiales et à la queue développée.
On pouvait également identifier un énorme cerveau reconnaissable par
transparence. Sur la créature, des bourgeons de membres se dessinaient,
croissaient tandis que des mains palmées se formaient de seconde en seconde.
Pendant ce temps, la queue tendait de plus en plus à se résorber.


Le
développement accéléré de la créature surdimensionnée fit peur à Tellier. Il
décida de la détruire. Dans un premier temps, il essaya d’arrêter le mécanisme
de l’horloge usant pour cela de sa canne-épée. Frédéric avait calculé que le
monstre serait fonctionnel dans quatre heures environ. Pour lui, il allait de
soi que le nouveau-né serait en possession de toutes ses facultés dès la
naissance.
Il
fallait donc mettre un terme à cette abomination.
Mais
il lui fut impossible de stopper l’horloge même après avoir brisé le verre qui
protégeait les aiguilles. Inexorablement, la créature grandissait, se
développait, ressemblant sans cesse davantage à un humanoïde au teint blafard.


L’angoisse
s’empara alors du cœur de l’Artiste. D’un regard désespéré il parcourut la
salle et, remarquant des cuves d’acide, il se saisit de l’une d’entre elles
avec l’idée de provoquer un court-circuit et de ronger ainsi les fils de cuivre
qui couraient un peu partout autour de la sphère. Il espérait également rompre
les sustentateurs en recourant à ce moyen extrême. Alors, déséquilibrée, la
sphère tomberait et se briserait et son diabolique contenu se répandrait sur le
sol.
Le
résultat du sabotage ne fut pas celui espéré, tout au contraire! De la fumée
sortit des fils électriques primitifs, une odeur âcre qui prenait à la gorge
envahit la salle du laboratoire tandis que des éclairs lumineux tels d’énormes
tentacules de feu vinrent frapper et foudroyer l’Artiste en pleine poitrine
comme si l’être inter dimensionnel avait compris qu’on l’attaquait et tout en
se protégeant, se vengeait.
Sous
le choc et les brûlures, l’aventurier vacilla et perdit momentanément
conscience.
Lorsqu’il
rouvrit les yeux, il se trouva désorienté quelques secondes. Il toussa, se
frotta le visage pour essuyer des larmes car maintenant l’atmosphère piquait,
irritant les muqueuses. Puis, il se tâta pour constater qu’il n’avait aucune
blessure grave hormis les brûlures sur son torse. Toutefois, ses vêtements
l’avaient partiellement préservé.
Frédéric
allait se relever lorsqu’un bras l’arrêta avec force. Un coup de matraque
s’abattit violemment sur sa nuque. Avant de perdre connaissance une seconde
fois, le danseur de cordes eut à peine le temps d’entrevoir la créature qui,
avide de naître, avait poursuivi sa croissance et avait atteint en cette minute
le stade d’un fœtus de soixante-cinq jours. Quelqu’un éclata de rire.
-
J’ai eu raison de rôder par ici. Laszlo viens m’aider à ligoter ce curieux puis
cours avertir le maître.
L’homme
anguille et le nain magyar se saisirent du corps inanimé de l’Artiste et le
ficelèrent avec dextérité. Galeazzo allait-il triompher?
***************
Le
comte di Fabbrini était désormais certain de la mort de celui qui l’avait
longtemps combattu. C’était pourquoi, fébrile et perdant de plus en plus le
sens des réalités, il avait décidé de hâter ses noces et d’épouser Clémence de
Grandval dès cette nuit sinistre de mai entre toutes où la pluie et le vent
mêlés devenaient tempête comme si les dieux, offensés par l’impudence du
Maudit, laissaient éclater leur colère.
Galeazzo
se préparait pour la cérémonie et enfilait un costume magnifique fait de
brocart, d’or et de velours, réplique exacte d’un habit porté jadis par un de
ses ancêtres ayant vécu au Quattrocento. Opalaand lui tenait compagnie pressé
de mettre la main sur les écrits de Danikine mais capable cependant d’attendre
le moment propice.
Pendant
ce temps, dans les sous-sols enténébrés du château multiséculaire, Kermor et
ses amis progressaient méthodiquement et ce, grâce à Sarton. Ainsi, le groupe
emprunta un escalier dérobé en colimaçon décoré de vieux écus déformés à la
peinture en partie effacée et de tapisseries mangées par les rats. Ledit
escalier conduisait aux appartements de Galeazzo et aboutissait à une penderie
truquée donnant sur le cabinet de toilette du propriétaire des lieux.
Reconnaissant
la voix de son demi-frère à travers la mince paroi, Alban s’immobilisa afin
d’écouter ce qu’il disait, imité par ses compagnons.
Le
comte di Fabbrini avait achevé de passer ses atours: une chemise à col de
dentelle gaufrée, un gilet de velours et brocart, une tunique bleu de roi, des
hauts-de-chausses assortis, un manteau court doublé retombant gracieusement sur
ses épaules tel une cape, un lourd collier d’or ressemblant à ceux portés par les
chevaliers de l’ordre de saint Michel et des bottes de daim couleur fauve, bref
un parfait don Juan en vérité qui connaîtrait une fin inattendue. Tout en
parachevant sa tenue, Galeazzo s’adressait au Haän d’une voix joyeuse.
-
Oui, cher Opalaand, vous m’avez rejoint à temps car, désormais, vous voici dans
le camp du Grand Victorieux! Mon triomphe est total. À cette heure, Tellier est
mort. Sa vanité l’a perdu. Il a voulu affronter ce qu’il croyait n’être que des
moulins à vent. Ah! Pathétique don Quichotte! Moi, le seul, l’unique, le seul
Galeazzo, plus étincelant que l’astre le plus brillant, je puis dès maintenant
dresser fièrement ma bannière incomparable jusqu’au firmament. Elle claquera au
vent de ma renommée qui jamais ne s’éteindra. Écoute cette tempête. Les
éléments se déchaînent une ultime fois avant de reconnaître que je suis leur
Maître et qu’ils obéiront bientôt à ma volonté. Tremble monde devant ma
puissance retrouvée! Je suis la nouvelle divinité et je me proclame
l’Anticréateur!


Alors
que le Haän s’inclinait avec une déférence simulée devant le Maudit, dans le
cabinet de toilette, les intrus éprouvaient une vive émotion. Brelan saisit
avec force le bras de Kermor et murmura:
-
Serait-ce possible? Frédéric serait… je n’ose poursuivre, la voix me manque…
-
Mort? Non! Tellier ne peut disparaître ainsi. Plutôt dans le silence et la
discrétion et parce qu’il l’aura choisi… notre aventurier est trop malin et mon
frère trop sûr de lui. Écoutez plutôt la suite.
Opalaand,
après avoir fait acte d’allégeance, se permettait d’émettre quelques remarques.
-
Certes, comte, cet humain doit être bel et bien mort. Toutefois, vous n’avez
pas vu de vos yeux le corps de votre ennemi.
-
Ah! Faraud! Rabat-joie! Cesse d’assombrir mon bonheur au sein de cette nuit
sans pareille! C’est celle de ma victoire! Je l’attendais depuis une éternité.
De toi, ridicule danseur de cordes, équilibriste qui a une fois de trop nargué la camarde, à cette
heure, que peut-il donc rester de ce que fut ton existence, si ce n’est un
corps méconnaissable sanglant et tout déchiqueté? Une bouillie atroce,
pitoyable dans son horreur? Peut-être auras-tu l’heur de te transformer en
micro nutriments digérés par les sucs gastriques d’un bâtard de ligre! Cesse
donc de me retarder Tatar sélénite venu des confins du cosmos avec tes doutes!
Tes questions et tes réflexions ne sont point celles d’un féal. Je ne dois pas
faire attendre davantage ma douce et charmante fiancée. Ah! Quelle nuit
splendide, emplie de promesses d’un avenir radieux! Moi le Maudit, le paria de
l’humanité, le Solitaire, j’aurai, avant l’aube, une épouse et un fils.
-
Un fils? S’étonna le guerrier Haän. Quel fils? Comment? Par quel procédé? De
quelle cuve naîtra-t-il?
-
Mon vassal, comment sais-tu qu’il a été conçu dans une cuve? Qui te l’a dit?
Qui m’a trahi? Comment as-tu eu le temps de m’espionner? Hurla Galeazzo hors de
lui, secouant le Haän par le col. Parle, maraud! Sinon, je t’embroche avec
cette épée!


Réussissant
à échapper à l’étreinte furibonde du comte, Opalaand, tout en reculant, ricana.
-
Ah! Humain archaïque et vaniteux! Oublies-tu donc que je viens du futur? De par
ce fait, je connais les tenants et les aboutissants des travaux de cet escroc
de Danikine. Oui, comme toi, le Russe n’a fait que voler sa science!
-
Que veux-tu dire par là, représentant de la race des étoiles? Que je ne suis
qu’un pâle expérimentateur du véritable génie, du découvreur de la nature de la
matière dont les siècles ont perdu le nom? Moi un simple voleur, moi l’immense,
l’insurpassable comte di Fabbrini qui puis, d’un claquement de doigts faire
disparaître tout ton Empire céleste en fumée?
-
C’est justement cela que je dois éviter, comte. Galeazzo, crois-tu réellement
détenir ce pouvoir? Un humain, un microbe aux yeux des éons, un étron né dans
un siècle obscur, ce XIXe siècle qui précéda la décadence des membres de ton
espèce! Ah! Si les Haäns pouvaient rire devant cet humour involontaire dont tu
fais preuve! Apprends donc puisque tu y tiens que le faux prince Danikine avait
dérobé les secrets des antiques Tibétains dépositaires ultimes de la science
multimillénaire de la mythique civilisation Mû, la Mère universelle de ce que
tu penses n’être qu’une légende déformée de l’Atlantide par l’accumulation des
siècles. Oui, le Russe a mais la main sur les textes sacrés de Lobsang Rama le
mystérieux, le dernier descendant de ces géants tant au niveau du savoir que de
la force.


-
Quelle fable oses-tu me conter là? Comment as-tu l’impudence de m’insulter de
la sorte? Sélène maudit je vais te donner comme jouet à mon fils dès qu’il sera
né! Il s’amusera avec toi puis te cassera comme si tu étais en verre.
Une
interruption vint à propos sauver la vie non pas d’Opalaand mais de di
Fabbrini. Une porte s’ouvrit et Laslo entra sans saluer.
-
Que signifie? S’écria le comte.
-
Maître, répondit le serviteur sans obséquiosité, gardant son calme, nous venons
de capturer un intrus dans la chambre de gestation de l’Homunculus. Il s’agit
de celui qui se fait appeler Victor Martin.
-
Quoi? Tellier n’est donc pas mort? Aurait-il eu l’audace de ressusciter? Ah!
L’aurais-je donc toujours devant moi, l’affrontant jusqu’à la fin des temps,
tel le remord de ce que je ne serai jamais? Porteur de mauvaises nouvelles, tu
mériterais que je te foudroie sur l’heure!
-
Maître, reprit le Magyar, l’homme caoutchouc et moi avons ligoté et enfermé
votre ennemi dans un des tombeaux encore intacts de la salle des gisants.
-
L’Artiste s’est laissé faire? Impossible! Un seul homme et une demi-portion
l’ont terrassé? Je rêve! Quelle dérision! Quelle chute pour le roi de la pègre!
N’est-il donc plus le défenseur de tous les déshérités de la Terre? Le
démiurge? Bon sang! Son face à face avec mon ligre l’aurait-il donc affaibli à
ce point?
-
Nous n’avons pas eu grand mal, reconnut le domestique. Victor Martin était déjà
aux trois quarts étourdi par les éclairs sortis des sustentateurs de l’œuf.
-
Oh non! Mon fils! Idiot! C’est maintenant que tu me dis cela!
Devenu
livide, Galeazzo bouscula sans façon le Haän et Laslo et se précipita, affolé,
dans les escaliers menant à la chambre secrète. Il fut suivi par Opalaand qui
avait hâte plus que jamais de mettre la main sur les résultats des expériences
issues des écrits de Danikine.
Le
nain leur emboîta le pas tant bien que mal.
Une
fois seuls, Kermor et ses compagnons sortirent de leur cachette et entamèrent
une courte discussion.
-
Que faisons-nous? Partons-nous sur les talons de mon frère afin de voir ce
qu’est ce fils mystérieux?
-
Ne vaudrait-il pas mieux rechercher où Tellier et Levasseur sont retenus
prisonniers, proposa Brelan. Qu’en pensez-vous, vous Sarton?
-
Je n’ai aucun avis personnel. Mais l’expérience génétique conduite ici me
semble d’un intérêt majeur. De plus l’amiral Opalaand nous précède…
-
La vie du journaliste ainsi que celle de Frédéric ne tiennent peut-être plus
qu’à un souffle! Jeta Louise.
-
Brelan a raison, conclut Alban sur un ton catégorique.
Le
dilemme tranché, le comte de Kermor s’engagea dans les escaliers afin de
rechercher la fameuse crypte. Il fut imité par la jeune femme et l’Hellados.
Pieds Légers fit de même quelque peu soulagé par la décision prise. Celui qu’il
appelait le Maître allait être sauvé sans plus tarder.
Or,
pendant ces quelques minutes, Galeazzo, ignorant toujours la présence d’Alban,
avait conduit tout droit Opalaand devant la lourde porte d’acier donnant dans
le Saint des saints. Elle ne s’ouvrit que par les vibrations émises par la voix
du Maudit, voix enregistrée sur un phonographe à cylindre quelque peu en avance
d’une dizaine d’années sur la date officielle de la découverte du procédé. Les
intonations de la voix du comte di Fabbrini identifiées après avoir été
gravées permirent aux contrepoids actionnant la porte de descendre. Un piston
se mut avec un sifflement d’air comprimé et ladite porte coulissa enfin sans
émettre un seul bruit.
Entré
dans le cœur du laboratoire, toujours suivi par le Haän et par le nain Magyar,
Galeazzo, quelque peu essoufflé, constata avec effroi le grand désordre qui
régnait dans la salle. Il reconnut également l’odeur caractéristique de l’acide
et du caoutchouc brûlé puis remarqua ensuite que le mécanisme d’ouverture de la
porte avait été forcé du fait que le parquet portait la trace indélébile d’un
jet de vitriol.
-
Quelle stupide imprévoyance de ma part! L’Artiste n’a pu rejoindre le cœur de
mon antre que par le chemin des cages. J’avais oublié son premier métier, celui
de cambrioleur. Pourvu que l’Homunculus n’ait pas souffert!


Le
comte italien jeta alors un regard angoissé en direction des sustentateurs
supportant la sphère et poussa un soupir de soulagement. Certes, le monstrueux
et improbable appareillage était déséquilibré mais l’être, à l’intérieur de
l’incubateur géant, poursuivait sa croissance selon le diagramme prévu, du
moins en apparence.
Ses
battements de cœur amplifiés chantaient une douce mélodie aux oreilles de son
créateur, le prélude sans nul doute d’une symphonie célébrant sa victoire.
Le
fœtus, déjà d’une taille d’un mètre cinquante, alors qu’il n’avait que dix-huit
semaines, ressemblait assez à ce qu’il me faut bien appeler un démon.
Cependant,
émerveillé, en extase, le Maudit fit retentir sa joie.
-
Ah! Ma chère progéniture née d’un cerveau génial! Tu es sauve! Huitième
merveille du monde, tu seras le fer de lance de l’homme nouveau, le prototype
de ce que devra être l’humanité dans sa splendeur recouvrée! Instrument
imparable de ma vengeance, tu deviendras l’Homo Spiritus Premier de beaucoup
d’autres qui détruira les vestiges ridicules de l’ancienne et pitoyable race
humaine!
-
Chapeau bas, comte, s’exclama Opalaand. Pour un représentant biscornu humanoïde
d’une civilisation à peine pré atomique, vous me la bayez belle!
-
Te moquerais-tu une nouvelle fois de moi, sélénite? S’offusqua le comte. Prends
garde à ma colère!
-
Mais non, Galeazzo, s’empressa d’enchaîner le Haän. Au contraire, je m’incline
fort bas devant votre intelligence… votre science est sans égale. Jamais je
n’ai encore contemplé pareil spectacle moi qui viens du XXXe siècle selon votre
calendrier. Maintenant, expliquez donc à votre humble serviteur ce dont il
s’agit exactement… qu’êtes-vous donc parvenu à mettre au point ici, dans ce
chaudron du diable?
-
Tu fais donc amende honorable? Sincèrement?
-
Sincèrement! Selon la foi jurée!
-
Très bien, j’accepte ta soumission. Ma magnanimité, vois-tu, n’a d’égale que
mon intelligence. Mon génie! Écoute et rapporte à ton peuple. Moi, Galeazzo di
Fabbrini, présentement âgé de cinquante-deux ans, l’Unique, j’ai réunifié les
quatre éléments qui étaient dissociés depuis l’aube des temps, la terre, l’eau,
le feu et l’air dans un ciron, un atome œuf portant en lui à la fois la vie et
la mort, la destruction et la renaissance, l’alpha et l’oméga, grâce aux écrits
de Danikine que j’ai sortis de l’oubli! Ainsi, après maints tâtonnements, j’ai
enfanté l’être multiforme que cette sphère contient, une créature modelable à
l’infini, capable de se mouvoir librement aussi bien dans l’espace que dans le
temps, dans toutes les dimensions existantes, autrement dit dans cet univers et
tous les autres, ici et maintenant, là-bas et ailleurs, au-delà de tout ce que
mon imagination peut concevoir et comprendre. Mon fils, tout dévoué à ma
personne, n’est-ce pas à moi qu’il doit son existence après tout, un autre
moi-même, va faire de moi le dieu absolu de toutes les civilisations à venir…
et pourquoi pas celles du passé également.
Dans
sa folie qui prenait dorénavant des proportions gigantesques, dans son orgueil
démesuré, le Maudit leva les bras en direction de la tour nord, indiquant par ce
geste l’emplacement précis de la chambre secrète à laquelle un escalier dérobé
menait directement. Or, ladite pièce contenait toujours les précieux papiers du
Russe enfermés dans le coffret d’ivoire. Dans le cerveau du Haän, une tempête
rugissait, grondait et devenait impossible à stopper.


-
L’insensé! Le fol! Il a recréé l’atome potentiel… traduisait Opalaand. L’ante
big bang… l’arme universelle par excellence… celle dont rêve mon incomparable
souverain bien-aimé Tsanu XV le Splendide! La réunification des quatre forces,
ce qu’aucun chercheur terrestre n’a réussi et encore partiellement à faire
qu’au XXIIIe siècle! Une fois cette découverte établie, elle a été placée sous
séquestre… par tous les démons de la cosmogonie Haän, l’Enfer est avec moi! La
chasse s’avère encore plus intéressante que je l’espérais. Décidément, il faut
que je m’empare de ces écrits.
L’amiral,
ses brillants d’une satisfaction et d’une envie mauvaises, reprit à haute voix:
-
Comte, c’est ce que j’attendais… tu as été le sot qui inespéré travaillant pour
un autre, en l’occurrence moi!
Alors,
se jetant sur le Maudit et le renversant grâce à sa force surhumaine, Opalaand
le projeta ensuite juste sur l’aiguille de l’horloge programme contrôlant le
développement de l’Homunculus. Restant suspendu dans une position humiliante,
Galeazzo tenta de se décrocher mais ne fit que détraquer encore davantage le
mécanisme et accélérer ainsi le développement de la créature qui, désormais,
grandissait dix fois plus vite que sa programmation d’origine.
Tandis
que l’Homunculus entrait en phase terminale, Opalaand, d’un pas précipité,
grimpait les premières marches de l’escalier dérobé. Il ignorait que Sarton,
n’ayant pas suivi jusqu’au bout le comte de Kermor, avait aussi emprunté le
chemin de la tour nord et n’allait pas tarder à se heurter à lui.
***************