Chapitre
18

Onze heures
du matin, rue de Rivoli. Malgré les consignes strictes qu’il avait reçues,
Saturnin de Beauséjour, profitant de l’absence momentanée de Frédéric Tellier,
effectuait une petite promenade matinale hygiénique. Il voulait respirer le bon
air frais de Paris.
Sur la touche
depuis plusieurs semaines, le bonhomme tâchait de se distraire comme il le
pouvait, occupant ses nombreux loisirs par la lecture, écoutait de la musique,
se rendait au théâtre, à l’opéra, ou encore dans les cafés à la mode, grimé
avec plus ou moins de succès et de discrétion.

Trop âgé pour
faire du cheval au bois de Boulogne, le lieu où il fallait se montrer pour
prouver que l’on comptait dans la société, il se contentait de lorgner les
belles femmes, les lionnes et les jeunes filles en fleur dans les rues huppées
de la capitale. Son état de vieux garçon lui pesait particulièrement mais il n’osait
pas cependant aborder les cocottes et les hétaïres. Les demi-mondaines
effrayaient également ce grand timoré. Il faut dire qu’il avait conservé un
mauvais souvenir des grisettes de sa jeunesse.

Tout entier à
ses pensées moroses, Saturnin ne prenait pas garde à l’agitation de la
chaussée. Une centaine d’individus aux uniformes verts, rouges ou bleus, aux
lourdes bottes aux retroussis courts de cavaliers, chapeau à la main,
arpentaient la rue en vociférant et en faisant claquer fort sonorement leurs
fouets.
- Les cabgaz
à la casse! Non aux malles-poste à vapeur! Vive la patache! Cent sous la
course! C’est donné! Vive la patache!
Les
revendications fusaient de plus en plus virulentes. Toutefois, comme les
mouches de la Sûreté surveillaient le cortège des manifestants, les
débordements ne risquaient pas de se produire. La plupart des individus qui
criaient ainsi leur mécontentement étaient des hommes encore jeunes appartenant
à la noble profession des postillons. Ils se retrouvaient en concurrence et
menacés à terme de disparition par les locomobiles malles-poste brevetées par
Marc Seguin et les chemins de fer Trevithick.
Certains des
manifestants avaient amené avec eux leur outil de travail. Il s’agissait d’animaux
à la croupe large, aux jambes solides. Les chevaux suivaient docilement leurs
maîtres tout en urinant abondamment ou en répandant leur crottin sur les pavés
gras et glissants qui n’en demandaient pas tant.
Sur leur
chemin, les postillons s’avisèrent de la présence d’un quidam chaussé de bottes
à vapeur qu’ils prirent à partie et rossèrent brutalement.
Notre
Saturnin de Beauséjour que le bruit tira de ses tristes pensées, crut alors
être en danger. Le vieil homme bedonnant et peureux fit demi-tour et courut
tout haletant se mettre à l’abri derrière les piliers des bâtiments en arcade
de la rue. Mal lui en prit.
Pendant ce
temps, tandis que la Garde impériale à cheval chargeait les manifestants sans
état d’âme afin d’éviter le développement naissant d’une émeute, sabrant les
plus récalcitrants et les plus déterminés, un homme vêtu d’une étrange façon,
en uniforme de colonel délavé et dégouttant d’une eau malsaine, coiffé d’un
bicorne orné d’une cocarde tricolore - Napoléon le Grand avait revendiqué
incarner à la fois la monarchie française et Paris dont il avait fait sa
capitale - avançait d’un pas chaloupé sur le trottoir tout en zigzaguant
dangereusement. Ses yeux véritablement exorbités, son teint verdâtre, tout dénonçait
en lui une créature d’outre monde! À chaque pas du zombie, les bottes dont il
était chaussé faisaient un petit bruit agaçant, émettant un floc-floc régulier.

Notre inconnu
heurta le pilier derrière lequel se dissimulait justement Beauséjour. Le spectre
ne se ressentit pas du choc. Aucune douleur. Mais, de plus en plus désorienté,
il recula pour se cogner cette fois-ci au vieil homme.
- Monsieur!
Enfin! S’exclama Saturnin de sa voix de fausset. Vous pourriez vous excuser.
L’ancien
fonctionnaire n’alla pas plus loin dans ses récriminations légitimes, ravalant
les paroles cinglantes qui lui venaient à la bouche. Sidéré, il venait de
reconnaître dans ce mort-vivant qui dégageait d’insoutenables effluves
alcalins, comme s’il avait baigné à la fois dans une canalisation d’égout et
une baignoire emplie de sang tourné, l’Empereur en personne, Napoléon Premier
le Grand! Mais c’était impossible…
Écarquillant
ses petits yeux marron, Saturnin se pinça pour s’assurer qu’il ne dormait pas.
Or, devant
lui, l’improbable et incroyable créature, l’alter ego de Napoléon ne parvenait
déjà plus à parler. Sa décomposition avançait à une vitesse vertigineuse. L’être
émettait dorénavant des borborygmes, des râles rauques et effrayants ainsi que des
gargouillements sinistres. Parallèlement, sa figure d’un teint olivâtre cireux
paraissait fondre comme une bougie allumée mais à l’accéléré.

Une bouffée
fétide propre à faire vomir frappa les narines de l’ancien fonctionnaire.
Inévitablement, celui-ci suffoqua et toussa en hoquetant.
« Cela n’existe
pas, ne peut pas exister! Se dit Saturnin. Je suis plongé en plein cauchemar.
Un spectre de Napoléon. Sans doute rejeté par les marais de Sologne… J’ai dû
trop manger hier soir. Mais non, je n’ai pas la berlue. Ce fantôme s’en va bien
en eau. Quelque chose m’échappe ».
Pendant que
Beauséjour se faisait ces réflexions, la décomposition, donc la fonte du clone,
s’aggravait. La taille de l’être rapetissait, ses habits se transformaient en
un magma à la fois liquide et pâteux, une sorte de compost innommable, tandis
que son visage n’était désormais plus qu’une caricature grossière de traits
vaguement humains.
Aux plis,
succédaient les plis. Les ravines se multipliaient. Peu à peu, c’était comme si
l’identité du personnage s’effaçait alors que la créature devenait une solution
fuligineuse.
Pour un
spécialiste, la fonte du double de Napoléon n’était pas sans rappeler celle des
statues de cire dans l’incendie du film d’horreur, bien sûr, d’André de Thot
avec Vincent Price en vedette, film qui avait pour titre l’Homme au masque
de cire.

Encore
quelques secondes et, de la grande et immonde flaque grisâtre n’émergea plus qu’un
bras dont la main s’agitait encore frénétiquement dans une vaine tentative de
vie. Même cette main s’acheva en une dernière coulée s’en venant se confondre
avec le sérum physiologique puant et putride.
C’en était
trop pour les nerfs de Saturnin de Beauséjour. Il rendit sans honte son copieux
petit déjeuner puis, pris de vapeurs comme une jeune accouchée, il perdit conscience.
Lorsqu’il
rouvrit les yeux au bout de quelques minutes, notre ancien chef de bureau se
rendit compte qu’il était à bord du Vaillant, bien à l’abri, allongé sur
une couchette tandis que Violetta lui humectait le front avec un linge doux
parfumé au citron et à la verveine.
- Hé bien,
oncle Saturnin. On dirait bien qu’il était moins une! Lança l’adolescente avec
une pointe d’ironie. Heureusement qu’Erich et Viviane, à votre recherche,
passaient par la rue de Rivoli. Vous nous avez fait une belle peur. Pourquoi
avoir dérogé aux consignes?
- Je… m’ennuyais,
mademoiselle Grimaud. Mais ce que j’ai vu, c’était horrible! Vraiment! Balbutia
avec gêne le vieil homme. Il faut que je vous raconte. Il faut que je dise à l’amiral
ce dont j’ai été le témoin involontaire. De pareilles terreurs ne sont plus de
mon âge…
- Pff! L’amiral
et les autres ne sont pas encore revenus de leur expédition. De toute manière,
les caméras du Vaillant vous ont filmé. Voyez-vous, oncle Saturnin,
connaissant votre propension à vous plonger dans des situations délicates,
André Fermat a glissé plusieurs pisteurs espions dans vos affaires. Nous savons
donc ce que vous avez vécu.
- C’était
réel. Dites-moi que c’était réel que je ne suis pas devenu subitement gâteux ou
fou…
- Bien sûr, oncle
Saturnin, vous avez toute votre raison. Je vous explique le plus simplement
possible. Soyez attentif…
***************
Un jeune
homme dégingandé, fort maigre, à la peau bistre mais aux yeux bleus et aux
cheveux crépus, donnait tendrement la main à sa dernière maîtresse qui
répondait au prénom de Marie, une blonde assez grasse, aux yeux myosotis, vêtue
comme une fille de petite bourgeoisie. Les deux amoureux avaient décidé d’un
commun accord de visiter le tout nouveau monument qui embellissait Paris, le
célèbre éléphant de bronze, édifié à la place de la prison de la Bastille,
démolie par décret impérial quinze années auparavant. Les bagnes de Rochefort,
de Toulon et de Brest avaient œuvré bien plus efficacement à éradiquer le crime
- du moins telle était la propagande officielle - que la forteresse de l’ancienne
monarchie. Désormais, il n’était même plus besoin de lettres de cachet pour
être mis au ban de la société. On n’arrêtait pas le progrès.
Cet éléphant
imposant remarquable par sa taille et son volume, célébrait les premières
victoires de l’Empereur qui n’était alors que connétable, en Italie. Tel
Hannibal, il avait franchi les Alpes avec ses armées, envahi la Lombardie, la
Vénétie, l’Istrie, l’Emilie-Romagne, la Campanie et ainsi de suite.

Le monument
mesurait soixante-dix mètres de haut pour cent dix de large et il écrasait de
sa masse les constructions ordinaires voisines, qui, dans ce temps parallèle,
arboraient un style néo-classique du plus bel effet.
Les touristes
affluaient pour admirer cet éléphant unique. Sur cette chronoligne pas encore
chamboulée, mais cela ne saurait tarder, la place de la Bastille avait pour nom
place des Victoires.
Napoléon le
Grand, jamais satisfait, envisageait l’édification d’un deuxième monument à sa
gloire, presque semblable au premier, cette fois-ci place de la Nation. Il
voulait célébrer sa campagne d’Espagne achevée avec succès en 1814. Là, nulle
guérilla qui se prolongeait mais bel et bien une contrée pacifiée. Goya avait
fini garrotté, Charles IV assassiné et Ferdinand VII pendu haut et court tout
bonnement.
Alexandre, en
galant homme qu’aucun sacrifice ne décourageait, n’hésita pas à débourser cinq
francs pour visiter le sommet de l’éléphant, la tourelle et le dais qui,
théoriquement, devait protéger la représentation statufiée du sublime et
remarquable conquérant. En fait, la statue de bronze représentant l’Empereur
encore jeune et plus mince - ô combien!- tenant les rênes du pachyderme n’était
pas encore coulée.
Napoléon
avait été fort mécontent des différents modèles qui lui avaient été soumis. Ni
David d’Anger, ni le nouveau sculpteur qui montait, Barye, n’avaient trouvé
grâce à ses yeux. Un certain Sun Wu, digne sujet de l’Empereur de Cathay, s’était
alors proposé pour terminer l’œuvre.
Ses ébauches
avaient alors enthousiasmé Napoléon. La note chinoise avait particulièrement
plu à l’Empereur. En cette année 1825, la mode en était aux chinoiseries et à l’exotisme
de pacotille; Marie-Louise avait applaudi des deux mains le projet et avait
déclaré à son époux flatté qu’il fallait se montrer moderne.
Sun Wu avait
donc emporté la mise avec une composition d’un ridicule achevé. Jugez-en:
Le conquérant
par excellence, protégé des dragons gardiens des Empires, trônait sous le dais
le cheveu en bataille, le sabre brandi. Cinq Yings Lungs accompagnaient le béni
des dieux dans son franchissement des Alpes.
Ayant
remporté le concours, l’ancien chef de la triade était devenu un des intimes du
souverain impérial. Or, brillant dans de nombreuses disciplines, il avait
commencé par soigner l’ulcère de l’Empereur à l’aide de médications
extrême-orientales des plus fantaisistes. Comme Napoléon se sentait mieux
depuis quelques semaines, il accordait une confiance totale à Sun Wu. En vrai,
il ne jurait plus que par lui.
Or, comme
Betsy Balcombe avait entrepris un voyage dans le sud de l’Angleterre, ni Daniel
Lin ni André Fermat, pas aussi omniscient qu’on aurait pu le croire, ne
connaissaient la nouvelle menace qui pesait sur l’Empereur. Pour eux, il y
avait urgence à mettre la main sur le comte du Fabbrini et sur le capitaine
Maïakovska. Les événements étaient en train de se précipiter et nos amis
étaient sortis lessivés des laboratoires du baron pseudo prince Danikine.
Alexandre
Dumas, décidément bien généreux - au diable l’avarice! - avait payé un guide
pour le conduire lui et sa compagne au sommet de l’éléphant. L’amoureux ferait
vache maigre durant une quinzaine de jours. Bah! Après tout, il en avait vu d’autres.
Les escaliers
s’enchaînaient, plus ou moins en spirales, et les balustrades de cuivre
empêchaient les hardis explorateurs de tomber. L’intérieur du monument se
présentait comme un véritable labyrinthe éclairé par des quinquets au gaz. Les
parois ainsi mises en valeur révélaient les ciselés des sculptures extérieures.
Pour un observateur averti, on pouvait y reconnaître les grandes victoires de l’Empereur.
Dans un élan de générosité surprenant, Napoléon avait accepté que ses
compagnons d’armes, les maréchaux Soult, Lefebvre, Ney et Bernadotte fussent
représentés dans des postures avantageuses. Cependant, Jourdan et Masséna
avaient refusé cet honneur. Le premier avait même préféré se retirer sur ses
terres. Aujourd’hui, il se contentait de vivre de ses rentes, conséquentes.
Hors de lui, Napoléon n’appelait plus Jourdan que Marius, ce dernier
ayant osé traiter l’Empereur de nouveau Sylla.

Des stèles
judicieusement placées commentées par le guide énuméraient tous les généraux et
maréchaux ayant participé aux campagnes d’Italie, d’Allemagne, d’Autriche, d’Espagne
et ainsi de suite. Même la Russie s’était retrouvée amputée d’un sixième de son
territoire. Par dépit, Alexandre Premier avait abdiqué quelques années
auparavant. Il s’était fait moine et vivait désormais retiré dans un des
célèbres monastères du mont Athos.
Peu à peu,
les deux amoureux progressaient vers le sommet, écoutant d’une oreille
distraite leur guide racontant quelque anecdote sur l’édification de l’éléphant.
Marie commençait à être épuisée. Elle transpirait abondamment, s’épongeait le
front à l’aide d’un adorable mouchoir
brodé. Mais il en allait de sa faute. Elle avait eu le tort d’avaler, de se
gaver plutôt, de délicieux choux à la chantilly, qui maintenant, lui pesaient
lourdement sur l’estomac.

Lors d’un
tournant, à quelques mètres à peine du dais, il sembla à notre écrivain en
herbe que les lumières des quinquets vacillaient. Alexandre cligna des yeux, se
frotta les paupières car, devant lui, les marches de l’escalier gondolaient. Il
en allait de même pour la paroi à sa gauche.
« L’altitude,
sans doute », murmura le jeune homme. « Tiens, je n’avais pas
remarqué ces niches et encore moins cette… statue! Elle n’est pas en bronze
comme ses consœurs. On jurerait qu’elle respire. C’est à s’y méprendre. Mais
qui représente-t-elle? Un cornac venu tout droit de l’Empire des Indes? ».
La sculpture
qui n’en était pas une était vêtue avec une magnificence inouïe, un jodhpur
couleur crème, et, par-dessus, une tunique vert jade, brodée de fils d’or,
dessinant des motifs de feuilles d’acanthe plus ou moins entrelacées. Le visage
surmonté d’un turban où brillait au centre une énorme émeraude était sans
conteste étranger. L’inconnu serrait fortement ce qui paraissait être un
automate revêtu d’habits plus simples mais eux aussi à caractère oriental. On
pouvait toutefois identifier le mannequin grâce à ses moustaches bien effilées
et tombantes, mais aussi par une très large ceinture de soie où étaient
incrustées des gemmes figurant d’étranges symboles: un crustacé de taille
appréciable, un dragon bipède aptère à la langue bifide, un crâne de
« Hanuman » à la robustesse anormale, un croissant de lune avec un
cimeterre, un heaume de chevalier du XIIe siècle, un Minotaure dévorant un
adolescent, un Baal Moloch hiératique, une méduse avec des tentacules
agrémentés de pinces tactiles, un Bouddha au sourire ineffable mais vêtu comme
les Amérindiens d’Amérique du Nord, un masque africain constitué de tesselles
de mosaïques et de lapis-lazulis avec une coiffe à la fois égyptienne et
aztèque, un Osiris, un Moai, un profil monétaire d’Empereur Auguste, une
svastika surmontant le casque d’un officier aux traits durs et tant d’autres…
les derniers symboles s’estompaient dans la semi-pénombre, un serpent aurifère
qui se noyait dans les eaux, un géant poilu aux yeux mauves au vaste manteau
laineux et à la broigne d’acier.
Poussé par la
curiosité, Alexandre fit un pas vers l’étrange statue incongrue en ce lieu. Cet
automate, il ne l’avait certes jamais vu auparavant, mais néanmoins il lui
rappelait un souvenir de lecture. Charles Nodier avait écrit une nouvelle sur
celui-ci. Ses derniers exploits remontaient à l’année 1808, à Milan, vers le
mois d’octobre.
- Le joueur d’échecs!
S’exclama Dumas qui avait enfin ressaisi le souvenir qui lui échappait.
Tout heureux
d’avoir déchiffré l’énigme, du moins le croyait-il, le petit fonctionnaire ne
prit pas garde à la mine contrariée qu’arborait le prince derrière le joueur d’échecs.
Shah Jahan voulait porter assistance aux tempsnautes mais… il ne parvenait pas
à être totalement en phase avec cette dimension-ci.

***************
De retour des
laboratoires de Pavel Danikine le vice amiral Fermat et le commandant Wu
avaient décidé de traquer, avec une équipe réduite, Galeazzo di Fabbrini et
Irina Maïakovska. Pour cela, il fallait revenir déposer en 1868 les membres de
la bande de Frédéric Tellier. Seuls devaient rester Aure-Elise, Violetta,
Louise de Frontignac, l’Artiste, Craddock, Pieds Légers et Paracelse. Les
autres se retrouvaient donc sur la touche non qu’ils aient démérité mais le combat
final, du moins c’est ce que croyait Daniel Lin, s’annonçait des plus
difficiles.
Charles
Laughton gémissait continûment, son corps douloureux. Pierre Fresnay se
montrait plus courageux tandis que Joël Mc Crea grimaçait à la suite d’un mal
de tête lancinant. Pour se remettre de ses émotions et de sa déception de ne
pas participer à la suite de l’aventure, Michel Simon avait avalé une bouteille
entière de cognac. Maintenant, il ressemblait donc à son rôle fétiche du
clochard Boudu, tellement ivre qu’il était à peine capable d’éructer des
insanités, tout crasseux, débraillé et mal rasé qu’il était. Il titubait à
faire rire ou pitié et avait du mal à se rattraper aux consoles partiellement
remises en état - un rafistolage signé Symphorien - aux couchettes et aux
sièges.
Craddock
était à peine plus lucide et plus sobre que lui. Il jetait parfois des injures
si osées que celles-ci faisaient rougir Viviane Romance, Brelan, Aure-Elise et
Doigts de fée. Alban, quant à lui, se remettait de sa blessure presque oubliée.
Le jeune homme s’inquiétait et se demandait où il allait être conduit. Victor
Francen, plus philosophe, relisait Les joyeuses Commères de Windsor dans
le texte. Erich von Stroheim avait refusé d’ôter son uniforme de colonel d’Empire,
plus exactement celui d’un dragon de la Garde. Magnifique, comme à l’accoutumée,
il paradait, faisant claquer le talon des bottes et ses éperons.
Bref, toute
la bande de Tellier était à bord ainsi que les comédiens. Mais il manquait
quelqu’un dans ce beau lot. Où donc était passée Violetta Grimaud?
- Bon sang!
Cette gamine est en retard! Éclata André Fermat. J’avais dit 18h30 dernier
délai. Or, cette peste ne se pointe pas. Naturellement, elle a ôté son
transpondeur. Pourquoi l’avoir laissée descendre?
- Je ne suis
pas sa nurse que je sache! Répliqua Louise vexée. Violetta avait envie de
goûter des meringues.
- Ah! C’est
pour cette raison des plus futiles qu’elle a aussi amené Ufo avec elle.
- Oui, elle m’a
expliqué que le chat en avait assez de respirer de l’air en conserve.
- Bien.
Résumons la situation, fit Daniel Lin avec un rien de causticité. Ma fille a
profité de notre absence qui se prolongeait pour descendre en ville, sans
transpondeur, évidemment, son chat dans ses bras, avec l’idée idiote de se
gaver de meringues. Vous avez cru à ce conte, Louise? À mon avis, elle avait
plutôt l’intention de fuguer. Soumise, bien sûr à une influence extérieure.
- Tout ça pue
le piège! Cracha Craddock entre deux hoquets. Ce satané bestiau y est encore
pour quelque chose. Pourquoi ne le flingue-t-on pas ce chat stupide?
Puis, pour
appuyer ses dires, le capitaine lâcha un jet de salive brunâtre contenant des
brins de tabac.
- Oui,
certes, les meringues n’étaient qu’un prétexte, articula le danseur de cordes
en levant un sourcil. Daniel Lin a plus que raison. Mais qui a attiré
mademoiselle Grimaud dans se filets? Le comte ou la Russe?
- Pour l’heure,
il m’est impossible de vérifier qui a tendu ce piège, répondit l’ex-daryl
androïde en soupirant. Le chrono vision est hors service et notre visite dans
les volumes de Kepler a joué son rôle. Je suis lessivé.
- Dites,
souffla alors Guillaume, ces lumières derrière vous clignotent. Est-ce normal?
Fermat se
retourna vivement. Effectivement, la console de communication indiquait un appel
par ondes radio. Il frôla une touche sensitive et une voix féminine s’éleva.
- Commandant
Wu Grimaud, je détiens votre fille Violetta Grimaud. Elle est prisonnière en
haut de l’éléphant des Victoires impériales. Si, à dix-neuf heures, vous n’êtes
pas au rendez-vous, elle explosera en mille morceaux accompagnant ainsi dans sa
destruction tout le quartier. Vous avez les salutations de l’amiral Dolgouroï
et de Fu l’Invincible!
***************
Comme nous le
savons déjà, Galeazzo possédait de multiples cachettes disséminées un peu
partout dans Paris. Sous les traits d’Ambrogio del Castel-Tedesco, il aimait se
retirer dans un entresol particulièrement confortable, rue de Suresnes. L’appartement
coquet disposait de deux fenêtres donnant sur la rue, mais surtout d’une
armoire truquée qui permettait de passer d’un appartement à l’autre. Ainsi, il
pénétrait dans son trois pièces sous la pelure d’Ambrogio puis resurgissait par
une vierge de Nuremberg dans l’immeuble mitoyen, sous la vêture d’un prêtre,
et, ni vu ni connu, échappait encore une fois aux espions de ce cher et aimable
Charles Maurice.
Ce fut
pourquoi le comte marqua son étonnement de voir dans son fumoir Irina
Maïakovska vêtue tel un cavalier du siècle précédent, avec cependant un rien de
désinvolture dans sa tenue. Domptant à la fois sa surprise et sa colère, il ne
s’abaissa pas à demander comment la Russe connaissait cette cachette. De plus,
il était trop intelligent pour se formaliser de l’air narquois et supérieur
arboré par Irina. Toutefois, il n’était pas conscient que celle-ci, par l’intermédiaire
du Dragon Noir, était en train de le subjuguer. Insidieusement croyant
conserver son libre arbitre, il tombait sous la coupe de la jeune femme.
- Ah! Vous
voici donc ma chère! Déclara di Fabbrini d’un air détaché. Vous avez sans doute
quelque chose d’important à m’annoncer. L'élimination de Daniel Wu
Grimaud, peut-être? Capitaine, je ne vous propose pas de vous asseoir puisque
vous avez pris mon meilleur fauteuil.
- Comte,
jouons cartes sur table. Répliqua Maïakovska ne se départant pas de son sourire
énigmatique. J’ai détruit vos laboratoires ou plutôt ceux de Danikine. Vos
machinations sont éventées et votre Hollandais volant vous lâche!
- Bof!
Vétilles que cela! J’ai paré le coup. Quant à vous, Irina vous n’avez pas fait
qu’engranger des victoires, non? Votre fidèle loup Stunk a péri. Moi aussi je
dispose d’informateurs performants. Il n’a pas eu, ce me semble, une mort
glorieuse et honorable, n’est-ce pas? Ne parlons pas d’Ahmed Chérifi et de Selim
Warchifi que vous avez envoyé assez légèrement en mission à Londres et en
Amérique. Ah! Là, je vous ai touchée. Vous grimacez. Vous reconnaissez donc qu’ils
ont failli.
- Pas
toutefois sans avoir d’abord accompli leur mission. Mais ensuite, ils ont pris
peur et se sont réfugiés dans les bas-fonds de l’Île de la Cité. Cependant, je
vous annonce que tous vos clones ont soit brûlé soit fondu. Plus de
Napoléonides dupliqués à la surface de la Terre. Et, surtout, bientôt, plus de
comte di Fabbrini qui derrière la scène, tirait les ficelles de ses
marionnettes.
- Vous faites
erreur capitaine Maïakovska. Cette chronoligne est encore bien accrochée et
existe toujours dans la Réalité! Apparemment, vous ne maîtrisez pas totalement
les paradoxes et les quiproquos multidimensionnels. Vous avez dit, dès le
départ, jouons franc-jeu. Dolgouroï vous avait mandatée pour détruire les
Napoléonides. Vous en aviez convenu. Eh bien, c’était aussi ce que je
recherchais! Mais pas ici, en cette année 1825.
- Faux! S’écria
la Russe, ses yeux noirs brillant méchamment. Vous ne poursuivez, en fait, qu’un
but unique. Vous voulez régner seul, oui, en écrasant tous ceux qui vous ont
tenu tête et… notamment Daniel Lin Wu. Tant qu’une chronoligne vous arrange,
vous vous y complaisez, mais lorsqu’elle devient un obstacle à votre ambition,
à votre soif insatiable de puissance, vous l’effacez. Longtemps, vous avez aidé
et soutenu Napoléon Bonaparte. Mais, celui-ci s’est montré ingrat le pouvoir
venu et a préféré changer de conseiller. Que voulez-vous! Vous lui portiez
ombrage malgré votre relatif anonymat. Plus exactement il s’est lassé de vous.
Il a donc choisi de vous éloigner et non pas l’inverse. Il s’est tourné vers le
prince de Bénévent assez rusé à son goût mais, bien évidemment ne disposant pas
de votre logistique magique. Ensuite, Talleyrand vous a flairé et a tout fait
pour accentuer discrètement votre brouille avec le souverain qu’il sait
rancunier. De toute manière, vous aviez pressé le citron jusqu’à l’ultime
goutte. Vous n’attendiez plus rien de cette piste temporelle. Oh! Un détail
encore. Vous refusez de l’admettre mais Johann Van der Zelden s’est servi de
vous, magistralement. En cet instant, vous vous retrouvez seul, sans atouts.
- C’est ce
que vous pensez ou voulez croire madame l’espionne. Ce me semble, les Russes de
votre époque ne voyagent pas aussi facilement dans le temps que vous le dites.
Ne le niez pas! Cependant, désormais, vous disposez de moyens de transport non
mécaniques. Or, ce n’est certainement pas mon compère qui vous permet ainsi de
voguer sur les vagues temporelles. Qui est le troisième larron de cette
intrigue?
Irina se
permit un nouveau sourire.
- Comte,
dois-je donc vous le rappeler? À mon époque, la Russie est l’alliée de la
Chine.
- Tiens donc!
Les Chinois n’ont jamais maîtrisé le déplacement dans le temps, du moins par
des moyens ordinaires. Les Haäns, oui, avec Opalaand et un certain Zoël Amsq ou
plutôt Daniel Deng Wu. Mais…
- Mais Daniel
Deng Wu n’est plus. Il ne s’est jamais manifesté sur cette chronoligne, comte.
En attendant, Johann m’ignore superbement, comme il le fait présentement pour
vous. Bon, je cesse de titiller votre curiosité. L’Empereur Fu a obtenu la
maîtrise des voyages interdits par des moyens secrets. Je n’en dirai pas
davantage, même le couteau sur la gorge ou le pistolet sur la tempe. De toute
façon, je n’en sais guère davantage.
- J’en doute!
- Comte di
Fabbrini, cessons-là notre duel verbal un peu vain.
- Pourquoi
êtes-vous venue jusqu’ici? Pourquoi me trouver? Pourquoi ces habits démodés?
- Mon cher,
je vous imite! Vous manipulez vos pions en amont; moi aussi. Mais pour l’heure,
j’ai besoin de passer une alliance avec vous. Aussi faible que vous soyez en
cet instant. Je vous propose donc une trêve.
- Une trêve?
Parce que vous ne parvenez pas à écraser le sieur Wu Grimaud malgré tous vos
moyens et le soutien de Fu? L’intelligence machiavélique, la vraie, vous
ferait-elle défaut?
- En partie…
- Quel aveu
de votre part! Mais, capitaine, Daniel Lin n’est pas mon ennemi! C’est le
vôtre!
- Oui, j’ai
détruit vos pantins, mais je n’y ai pris aucun plaisir. Cependant, dans cet
acte, je n’ai fait que devancer le daryl androïde et le vice amiral Fermat.
Vous savez, Galeazzo, je connais tout de votre passé, de vos passés et de vos combats.
Johann Van
Der Zelden ne
m’a rien celé à votre sujet.
Di Fabbrini
leva un sourcil.
- Je vous le
répète à nouveau. Daniel Lin Wu Grimaud et André Fermat ne m’intéressent pas!
Proposez-moi quelqu’un d’autre.
- Mon cher, l’hybride
n’est pas seul, loin de là. Il a recruté de nombreux alliés sur cette
chronoligne. Dois-je poursuivre? Le plus illustre d’entre eux, vous le
connaissez fort bien. Il vous vainquit quatre fois si je ne me trompe. Vous
vouliez faire de lui votre fils spirituel.
- Frédéric
Tellier! Murmura le comte ultramontain avec un rien de mélancolie. Bien sûr,
capitaine, je n’ignore point sa présence dans ce Paris-ci, en 1825, un 1825
sens dessus dessous. Mais je ne vais pas perdre mon temps à le pourchasser, à
gaspiller mon énergie à vouloir me venger. Cessez de me tenter. Il m’a trop
coûté!
- Pas assez!
Lui s’apprête à vous mettre la main dessus et à vous stopper définitivement. Il
ne vous accordera aucune grâce. Comme d’habitude.
- Vous lui
avez communiqué l’adresse de ce sanctuaire! Rugit Galeazzo.
- Comte, je
ne suis pas aussi fourbe. Non. Je vous offre Frédéric Tellier sur un plateau.
Dès ce soir, si vous m’accordez votre confiance…
- Pourquoi
soudainement tant de générosité? Pas par altruisme, Irina! Vous en êtes
incapable.
- Je vise
Fermat et Wu.
- Soit,
admettons. Poursuivez démon tentateur. Vous m’intéressez.
- J’ai un
otage, de choix.
- Oh! Oh! Et
vous pensez que l’Artiste sera assez naïf pour accourir ainsi, sur un seul
claquement de doigts de votre part! Quelle orgueilleuse présomption! Mais qui
détenez-vous donc? Brelan?
- Son sens de
l’amitié et de l’honneur l’y poussera. Non, ce n’est pas la veuve de
Frontignac. Voyez, il ne pourra se dérober à l’appel de Daniel Lin Wu. J’ai
enlevé Violetta Grimaud il y a moins d’une heure; puis, j’ai envoyé un
ultimatum à son père. Si celui-ci ne vient pas se livrer, la moitié de Paris
sautera. Je ne plaisante pas. Or, les fidèles du commandant Wu sont en piteux
état présentement. J’ai tout fait pour qu’il en soit ainsi. Il ne reste de
vaillants que votre danseur de cordes et ce clochard du cosmos. Si, ce dernier,
bien évidemment, n’a trop levé le coude! Cela réduit grandement, je vous l’assure,
les possibilités de soutien de l’hybride.
- Que
pouvez-vous rajouter pour me convaincre tout à fait?
- Daniel Lin
Wu et André Fermat ne sont pas sortis flambants de santé du volume gigogne de
Kepler. Un sacré piège transdimensionnel amélioré par mes soins. Ils ne
pourront donc se passer de Frédéric Tellier.
Acerbe,
Galeazzo jeta:
- Vous parlez
de ces deux hommes avec, à la fois, de l’admiration et de la haine. Cela, je le
comprends. Mais, à vous écouter, ils ne sont pas de simples mortels, loin de là…
alors?
Le capitaine
Maïakovska se décida après une demie seconde à faire cet aveu:
- J’ai pu
voir comment le commandant Wu s’est tiré de ce piège hors normes. J’étais dans
un lieu, à l’abri, un endroit qui dépasse tout entendement. Quelque part
au-delà de cette réalité. J’ai vu la face cachée de ces deux êtres d’exception.
André Fermat, le vice amiral, existe partout et toujours, sous tous les
avatars. Daniel Lin Wu, un mutant qui n’est pourtant pas né à la suite de
manipulations génétiques comme il le croit appartient à toutes les
chronolignes. Vous avez créé jadis ou cru créer un être supérieur, l’Homunculus,
une créature qui transcendait le temps et l’espace. Hé bien sachez que le
commandant Wu et son mentor sont dotés des mêmes facultés inexplicablement.
Alors, maintenant, acceptez-vous de faire alliance avec moi? Si cela vous
chante, vous pouvez venir armé jusqu’aux dents. Quant à moi, je n’ai que mes
mains.
Galeazzo prit
le temps de réfléchir quelques secondes. Puis, il proféra fièrement:
- Je ne me
rends pas à votre désir. Je viens librement et me retirerai si je le juge bon.
- Je n’en
doute pas, comte!
Intérieurement,
au plus profond de la jeune femme, Fu se réjouissait. Tout allait selon le sens
souhaité par l’Inversé.
***************
Violetta
pressait le pas. Elle savait qu’elle commettait une faute. Mais sa gourmandise
était la plus forte. Elle avait repéré une petite pâtisserie salon de thé à
proximité de l’Île Saint Louis et, malgré la nuit qui venait, la jeune fille n’avait
pas hésité à s’y rendre, Ufo dans ses bras. En fait, l’adolescente voulait
constater par elle-même la véracité des propos de Louise de Frontignac et
consoler son animal familier en le gavant de douceurs. En effet, Brelan lui
avait raconté que, dans sa jeunesse, les meringues étaient aromatisées au Grand
Marnier et qu’elles avaient une incomparable légèreté, un fondant inégalé. Pour
satisfaire sa curiosité, Violetta avait quitté le Vaillant en catimini.
Tant pis pour les ordres!

Une fois dans
la pâtisserie, cet antre du péché de gourmandise, la jeune fille eut la tête
qui lui tourna devant les succulentes merveilles présentes sur le comptoir. Les
meringues tant convoitées étaient bien là, à peine teintées, mais dégageant de
délicieux parfums d’orange, de citron, de cédrat, de vanille, et de framboise,
mais il fallait aussi compter sur les macarons au café, au chocolat, à la
pistache, à la noisette, à la fraise, sur les éclairs, les religieuses, les
sucres d’orge et tant d’autres délices tentateurs.
Ufo gémissait
car ses narines délicates étaient titillées par ces mille arômes et par des
phéromones encore plus envoûtantes si possibles.
Tandis que
Violetta se décidait et achetait une bonne douzaine de meringues, le chat se
trémoussait dans ses bras, tant et tant qu’il finit par lui échapper. D’un
bond, il se retrouva contre la porte de la boutique, miaulant à cœur fendre.
Or, juste à cette seconde, une quinquagénaire entra. Profitant de cette
aubaine, le félin se faufila à l’extérieur et s’engagea sur le trottoir.
L’adolescente
s’écria:
- Ufo, où
cours-tu donc? Attends-moi!
Trop tard. Le
chat était déjà parti à la poursuite d’Opaline dont il avait cru apercevoir la
queue! N’ayant pas le choix et désireuse de récupérer son animal, Violetta se
hâta de régler la petite note, et, embarrassée par son paquet, poursuivit ce
satané félin incorrigible à travers les ruelles à peine éclairées par de
maigres et chiches quinquets.
Or, quelques
minutes auparavant, un orage s’était abattu sur la capitale, délavant les pavés
et chassant par la même occasion les immondices jusqu’à la Seine. Cependant, il
restait dans le ciel des nuages noirs qui enténébraient les sentes du quartier.
Seuls le
quartier du Luxembourg et le palais des Tuileries étaient abondamment éclairés
par des lampes à arc - brevet Volta Faraday.
Ufo, quant à
lui, se moquait bien de ces détails; il caracolait de toute la vitesse dont ses
petites pattes étaient capables, ignorant les fardiers, charrettes, chevaux,
chiens, sabots, crottins et longues jupes. Une image persistait dans son
cerveau: Opaline. Mais à son grand dépit, il ne parvenait pas à rattraper la
demoiselle. Il la talonnait et… c’était tout.
Derrière,
assez loin, Violetta peinait. Pourtant, elle était une gymnaste accomplie. Elle
marmonnait pour elle-même et contre sa stupidité.
« Si j’avais
su que je devais courir, je me serais habillée en garçon! Qu’ai-je à faire de
cette robe longue peu pratique, de ce châle, de ces talons et de ces bas qui m’entravent »?
Ne se
décourageant pas, l’adolescente appela de plus belle son encombrant félin mais
Ufo ne lui répondit pas et ne se manifesta pas.
« Pff! Toutes
ces meringues qui m’encombrent! J’ai peur qu’elles finissent en miettes. Je ne
vais tout de même pas les laisser s’abîmer et se perdre »! Soupira notre
gourmande.
Il est vrai
que dans cette course la boîte en carton était terriblement secouée. La jeune
fille n’entrevit qu’une solution. En soupirant une nouvelle fois mais de
résignation hypocrite, elle dénoua la ficelle de la petite boîte et avala sans
les déguster et donc sans les apprécier les meringues au citron et au Grand
Marnier. Sa jolie frimousse avenante fut alors toute enduite de fines
particules de sucre.
Tout en s’empiffrant
sans retenue, Violetta n’avait pas pris garde que, devant elle, se dressait une
personne de grande taille, vêtue avec beaucoup d’anachronisme. Cependant, la
jeune fille s’arrêta juste à temps. Elle avait failli finir embrochée par la
lame d’une épée.
- Il était
moins une, comme on dit chez vous, articula une voix féminine en français mais
avec une pointe marquée d’accent slave.
- Madame,
répliqua l’adolescente, on dirait que vous sortez tout droit d’une scène de
théâtre. Mais, votre épée, c’est une vraie!
-
Mademoiselle Grimaud, apprenez que je vous cherchais.
- Je vous
reconnais. S’exclama la jeune fille avec surprise. Vous êtes la capitaine russe
du Cornwallis. Pourquoi donc vous être vêtue comme Scaramouche ou
Mandrin?
- Mon enfant,
assez discouru et joué! Vous allez me suivre.
- Tiens!
Êtes-vous si naïve pour croire que je vais ainsi vous obéir?
- Vous serez
bien obligée de vous rendre à ma volonté. Voyez-vous, je suis armée mais pas
vous. Je vous enlève afin que vous me serviez de monnaie d’échange ou de souris
pour attraper deux gros rats.
- Madame, je
suis loin d’être une chèvre consentante!
Avec un geste
de défi, Violetta jeta sa boîte en carton désormais vide ou presque et se mit
en position d’attaque.
- Holà,
fillette, jamais de simples poings ont eu l’efficacité d’une lame en acier
trempé.
- Je vous l’accorde,
siffla la métamorphe, mais mes bras transformés en scie oui!
À peine l’adolescente
courageuse eut-elle prononcé ces mots que, malgré les manches de la robe qui l’entravaient,
des pointes acérées sortirent de ses avant-bras et de ses épaules.
Parallèlement, tout son visage se hérissa de piquants. La jeune personne avait
perdu tout aspect humain mais aussi toute beauté. Son teint avait également
pris la couleur de l’acier et si Irina n’avait jamais rencontré de métamorphes,
assurément, elle eût été effrayée.
Or, ce n’était
pas le cas.
- Pas mal, se
contenta de murmurer la Russe avec condescendance.
Puis, sans
perdre son calme, l’espionne siffla. Aussitôt, un filet surgi de nulle part s’abattit
sur l’adolescente et l’enferma tout entière.
- Ah! Il
faudra que je songe à remercier Sun Wu pour sa collaboration, pensa l’agent
russe. Il m’a prêté de bonne grâce deux de ses factotums pour quelques heures.
Je n’aurais donc pas à m’encombrer de ce poids lourd! Reprit-elle à voix haute.
Vexée,
Violetta réagit.
- Poids
lourd, moi? Vous m’insultez. Je pèse présentement quarante-sept kilos pour un
mètre soixante-douze. Mon père me trouve d’ailleurs un rien trop maigre.
Comme par
magie, deux Chinois vêtus à l’occidentale avec un air de gavroche assez
canaille étaient sortis de leur cachette.
- Faites-la
taire et transportez-la où vous savez! Commanda Irina en mandarin.
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