Chapitre 18
La
fin du mois de mai était arrivée. Désormais, la maquette au 1/24ème
du matérialisateur temporel fonctionnait avec une belle régularité. Dans la
cave transformée en laboratoire, elle avait pu réassembler, venus d’un passé
plus ou moins lointain, le fameux dodo de l’Île Maurice, cette fois-ci bien
vivant, un diable de Tasmanie, un coelacanthe, un bébé tigre à dents de sabre,
un lémurien, mais également un moineau anglais du XIXe siècle, un mammifère du
Mésozoïque, un archéoptéryx sans oublier un velociraptor qui avait commis
quelques déprédations dans le parc avant de regagner son époque.
Distraction
de la part de Daniel Lin ou humour noir? Le velociraptor se matérialisa en
1888, au cœur du quartier de Whitechapel, multipliant les innocentes victimes
parmi la faune un peu spéciale de ce haut lieu de la misère londonienne.
L’oncle de Daisy Neville, le professeur de mathématiques, parviendrait bientôt
à capturer le fabuleux animal et à le dresser en vue d’objectifs obscurs et
sanglants. Jack l’Eventreur n’allait pas tarder à faire des ravages et à gagner
une renommée qui franchirait les siècles.


Lorsque
Fermat se rendit compte de la bourde du capitaine Wu, il se posa des questions
concernant l’état mental de son subordonné.
-
Daniel, honnêtement, l’avez-vous fait exprès? Vous vous êtes trompé de
soixante-cinq mille siècles dans le retour à l’envoyeur. Une broutille pour
vous…
-
Euh… à vrai dire, monsieur, je désirerais prendre un bref congé.
-
Ah! Vos circuits positronique ont besoin d’une révision, c’est cela.
-
En effet. Après tout, cela fait un an et demi que je travaille sans un jour à
moi.
-
Mais le moment est fort mal choisi pour solliciter un congé! Il nous faut
avancer. Nos progrès sont encore insuffisants capitaine et vous en êtes
conscient, non?
-
Oui, tout à fait, mais…
-
Toutefois, je suis prêt à vous accorder le week-end.
-
Merci, monsieur. Je vais donc pouvoir prendre une leçon de musicologie auprès
de Franz.
-
Comment?
-
Commandant, ignoreriez-vous que le duc von Hauerstadt est un virtuose du
violon? Je rêve de l’entendre jouer le concerto de Mendelssohn. Il m’a
promis de me donner des cours d’interprétation.
-
Mais… Vous ne jouez pas du violon, capitaine!
-
Certes non… je connais tous les instruments à clavier et ai une prédilection
pour le clavecin. Ainsi, je suis parvenu à reconstituer le jeu précis de Don
Moss, la manière exacte qu’il avait d’interpréter les 555 sonates de Scarlatti.
-
Daniel, faites attention. En 1966, Don Moss n’est pas encore connu, même d’un
petit cercle de musicologues.

-
Oh! Ne vous inquiétez pas, monsieur. Je le sais pertinemment. Demain, je vais
travailler les sonates 141 et 213, mes préférées, avec Franz. Je m’en réjouis
par avance.
***************
De
mois en mois, les maquettes du matérialisateur temporel grandissaient et se
complexifiaient, prenant de plus en plus de volume et occupant une place
grandissante dans les caves. Des techniciens étaient venus nombreux en renfort,
ne sachant pas tous les tenants et aboutissants de leur travail.
La
gentilhommière ressemblait chaque jour davantage à une ruche où tout le monde
s’affairait, débordé, courant dans tous les sens, s’interpellant en au moins
quatre langues.
Toutefois,
seuls cinq chercheurs privilégiés entre tous avaient accès au cœur central, les
plots du téléporteur amélioré.
Franz
quant à lui, se partageait en deux. Une semaine à Kourou, étudiant le site pour
le gouvernement français, une semaine en Seine-et-Marne, auprès de Fermat et de
Daniel.
Maintenant,
la maquette au 1/24ème apparaissait obsolète. Celle au 1/12ème
ne donnait pas encore entière satisfaction alors que Daniel Wu avait déjà
entamé les calculs préliminaires pour le modèle au 1/8ème.
On
s’en doute, la dépense énergétique était énorme. Il ne se passait pas une
semaine sans que le département tout entier fût plongé dans la plus profonde
obscurité. Fermat se posait la question de savoir si les essais aboutiraient
sans mettre en chantier un condensateur matière-antimatière. Il hésitait. Cette
technologie était des plus risquées pour ce XX e siècle.
Pendant
ce temps, les échecs de la maquette du matérialisateur temporel au 1/12ème
ne se comptaient plus malgré quelques succès encourageants.
Quelques
exemples parmi d’autres méritent d’être signalés.
-
un homme grenouille des expéditions conduites par le commandant Cousteau dans
les années 1950 dont les atomes furent malencontreusement mélangés à ceux d’une
pieuvre des abysses de l’Océan Pacifique. Le monstre hybride, digne de La
Mouche de Langelaan, présentait à la fois des tentacules gluants et
iridescents et des membres humanoïdes. La tête violacée aurait dû figurer dans
les annales de l’horreur avec son bec cornu à la place des lèvres, trois yeux
dont deux parfaitement humains et le troisième caractéristique d’un
céphalopode, sans oublier le crâne fortement marqué par une hydrocéphalie
déformante. Bien évidemment, le malheureux sujet d’expérience avait perdu la
capacité du langage articulé. Il n’émettait plus que des cris reflétant
l’angoisse d’un sort qui le dépassait.
Devant
le résultat obtenu, le commandant fut atterré.
-
Comment cela a-t-il pu se produire? Murmura-t-il.
-
Sans doute une erreur de calibrage des senseurs, répondit Daniel Lin avec le
plus parfait sang-froid, influencé par la partie artificielle de son cerveau.
La pieuvre devait nager à proximité de l’homme grenouille. De toute manière, il
aurait fini par être attaqué par elle.
-
Que faisons-nous de l’être? Le renvoyons-nous tel quel à son époque?
-
La décision vous appartient, monsieur. En fait, il nous faudrait l’achever,
logiquement. Mais lâchement, je reconnais que je ne veux pas voir ce spectacle
et j’avoue que je me dérobe, articula lentement le capitaine, repassant en mode
humain.
-
Capitaine Wu! S’écria Fermat.
-
Commandant, si je devais exécuter cette créature, je n’en dormirais pas durant
une semaine au moins.
-
Compris, Daniel. Je me contente donc de renvoyer notre victime dans le passé,
et comme l’appareil est si parfaitement calibré, notre cobaye n’arrivera pas
entier en 1950. Espérons qu’il sera mort à son retour. C’est tout le mal que je
lui souhaite…


-
Nous sommes de véritables Ponce Pilate, conclut Daniel Lin avec amertume.
Les
deux humains ignoraient les répercussions de cet essai et les ignoreraient
longtemps.
-
un deuxième exemple tout aussi mal inspiré:
Le
sujet suivant était un exo globuleux originaire de la planète Tétrys IV pour
qui l’oxygène s’avérait être un poison mortel. Habitué à vivre sur un monde
froid, il ne respirait que de l’azote liquide. La créature était un quadrupède
difforme muni d’amas graisseux apparents, à la fourrure bleuâtre et à
l’exosquelette en relief. Un suint malodorant exsudait des pores de son corps
adipeux. Pour ce sujet, il faisait nettement trop chaud dans le laboratoire et
il commençait à étouffer. Ses poumons brûlés par l’oxygène ne parvenaient plus
à assimiler l’air; dans une quinte violente, la créature innocente cracha ses
trachées et ses alvéoles.
Cet
être mi-mammifère mi-insecte était donc peu préparé à vivre sur notre Terre et
la durée de survie du Tétrys ne dépassa pas vingt-sept petites secondes.
Ainsi,
ce fut à l’état de cadavre que l’innocente victime regagna son lieu d’origine
lorsque Daniel Lin retourna enfin l’impulsion primitive en direction de Tétrys
IV.
Quant
à la troisième gaffe, fut-elle vraiment à mettre sur le compte des rescapés du
XXVIe siècle?
Il
s’agissait d’un matelot américain des plus ordinaires, participant à son insu à
une expérience ultra-secrète conduite par la Navy à Norfolk en cette
année 1943. Or, officiellement, l’Opération Philadelphie n’eut jamais
lieu.
Lors
de sa matérialisation soudaine et brutale en 1966, le jeune homme apparut aux
yeux de nos amis le haut du corps normal, sans aucune altération. Mais il n’en
allait pas ainsi du reste, hélas. La partie inférieure était encastrée dans une
des parois de la soute du navire dont le marin provenait. Encore conscient,
mais proche de la folie, le cobaye hurlait de terreur et de douleur.
Cette
fois-ci, c’en fut trop pour le capitaine Wu qui lâcha les commandes du
matérialisateur. Tout tremblant, il laissa ses émotions le dominer.
-
Monsieur! Je vous jure que je ne suis pas responsable de ceci!
Pris
de spasmes, au bord de la nausée, Daniel Lin s’accroupit à même le sol de la
cave tandis que Fermat, qui avait conservé tout son sang-froid et toute sa
lucidité, se saisissait des manettes afin de renvoyer le malheureux marin à
Norfolk.
Pendant
ce temps, Franz, témoin de ce nouvel échec (?), prit Daniel en charge, celui-ci
n’étant manifestement plus capable de s’exprimer clairement. Lorsque le
capitaine recouvra un semblant de contrôle sur lui-même, il refusa vivement de
reprendre le harnais. Sa crise dura une semaine entière, une semaine durant
laquelle André fulmina de colère mais cela ne servit à rien.
Ce
fut le duc von Hauerstadt qui perça le mystère de ce nouveau fiasco. Il se hâta
d’en informer le commandant français.
-
André, vous savez, Daniel avait raison en affirmant que vous n’étiez pas
responsable du sort du matelot. Notre expérience a simplement interféré avec
celle de l’opération ultrasecrète de l’US Navy, connue sous le nom de Philadelphie.
-
Expliquez-vous, Franz. Les mémoires de mon vaisseau n’ont jamais contenu une
telle information.
-
Je comprends. D’après vos dires, la flotte interstellaire de l’Alliance des
1043 planètes est en partie l’héritière de la marine et de l’armée de l’air
américaines.
-
C’est exact. Toutefois, nous venons d’un monde parallèle…
-
Dans cet univers-ci, les secrets les plus terribles, les plus terrifiants, les
expériences controversées, ratées ou trop abouties, aux effets dévastateurs
incontrôlés, ont été occultés. En 1943, les scientifiques militaires américains
avaient tenté, grâce à un bouclier électromagnétique, de rendre invisible un
destroyer. En fait, ils obtinrent la première téléportation spatio-temporelle
de l’histoire humaine. Mais à quel prix! Le navire se retrouva à Portland, à
plus de quatre mille kilomètres de son point de départ et, cela, instantanément.
De nombreux membres de l’équipage moururent durant le transfert ou un peu
après. Les survivants furent, en outre, victimes de séquelles importantes, soit
physiques soit psychologiques.
-
Ah? Comment avez-vous appris cela puisque, à cette époque, vous étiez en
Europe?
-
Grâce aux confidences d’Otto von Möll, un ami d’Albert Einstein.
***************
Douze
jours après cet incident, Daniel Lin, sur qui Fermat avait fait pression, avait
retrouvé sa place au sein de l’équipe. Mais notre daryl androïde laissa le duc
s’occuper des manœuvres principales ayant pu étudier de près les esquisses du
translateur de Franz. Désormais, il avait une confiance aveugle dans les
capacités de son nouvel ami. Le modèle théorique avait en effet toutes les
chances de fonctionner un jour à condition de trouver les matériaux et
l’énergie nécessaires.
Ce
matin-là, l’objectif ciblé n’était autre qu’un Gigantopithecus. Mais le singe
se matérialisa incomplet quoique parfaitement vivant. Il se présenta donc la
tête grondante aux crocs démesurés, et il fut aussitôt identifié par le
capitaine Wu. Les expérimentateurs virent donc un jeune mâle à la crète
sagittale développée manifester toute sa colère sur les plots de téléportation.
Toutefois, le corps était absent alors qu’une main poilue parfaitement
constituée allait et venait comme si de rien n’était! Tandis que la patte
gauche se crispait en un mouvement saccadé, l’animal ne manifestait pourtant
aucun signe de souffrance. Comment donc expliquer une telle anomalie?
Or
le Gigantopithecus avait entraîné avec lui son chasseur dans ce lieu, un cyborg
d’un futur - à moins que ce ne fût d’un passé - encore lointain appartenant à
un Univers alternatif.
Aucun
centimètre carré de la chair de l’être hybride n’était visible car l’inconnu
était entièrement revêtu d’une armure de titane de couleur anthracite. Qui plus
est, ladite armure absorbait la lumière.
L’incroyable
prédateur était en fait un humanoïde mi-machine mi-organique, assez proche
parent des tant redoutés Asturkruks, aboutissement des recherches d’un Tchang
Wu qui serait devenu fou.
En
attendant, telle quelle, la créature était plus que redoutable. Elle avait été
captée alors qu’elle menait une expérience d’invisibilité sur le
Gigantopithecus. S’avisant du changement de décor, elle lâcha sa proie, sauta
du téléporteur, et se mit en position de combat tandis que son armure
s’activait.
Alors,
le champ de force qui maintenait les deux intrus, court-circuité par un
contre-champ engendré par l’armure, tomba en panne.
Libéré,
le singe manifesta bruyamment sa joie, bondit dans la salle et se jetant sur un
des ordinateurs, le fracassa avec un enthousiasme rageur. Pendant ce temps, le
cyborg actionnait un rayon laser rougeoyant dans le but évident de tuer les
imprudents humains qui l’avaient capturé.
Le
premier réflexe de Fermat fut de déconnecter les précieux appareils afin de
prévenir un incendie. Daniel, quant à lui, se précipita sur le singe géant
plutôt que sur le cyborg et entama un cruel corps à corps avec l’animal.
Franz
avait retrouvé ses instincts de commando. Il réchappa au tir fou de l’arme
laser en une série de roulés boulés magistralement exécutés, sortit son
automatique et visa tout en cherchant le point névralgique du mutant. En une
demi-seconde, il fit feu. Une première balle ricocha sur l’armure de titane
mais deux autres atteignirent leurs cibles: les aisselles. Blessé, le cyborg
bascula et le tir de son arme troua le plafond.
Daniel
n’en avait pas terminé avec le Gigantopithecus. Ce dernier vit ses forces
décuplées lorsqu’il constata que son tortionnaire habituel gisait sur le sol.
Avec un grognement, il envoya d’un coup de poing imparable le capitaine contre
le mur qui lui faisait face et avant que Fermat eut secouru son subordonné, la
bête, au-delà de la fureur, s’acharna sur le cyborg.
Voulant
écraser sa proie sous sa masse imposante, le singe géant déclencha
malencontreusement le laser découpant de l’armure en titane. L’animal fut donc
la première victime de cette arme. Sa tête se retrouva tranchée
transversalement tandis que le faisceau meurtrier poursuivait son œuvre et
découpait ce qui restait de son corps invisible.
Le
singe, désormais un cadavre sans défense, réapparut dans toute son intégrité.
Le
cyborg, la cage thoracique enfoncée, agonisait. Par pitié, Franz l’acheva d’une
balle dans la jugulaire. Lorsque plus un souffle de vie ne fut perceptible,
l’ancien lieutenant-colonel de la Wehrmacht - dans ce cours-ci de l’histoire -
déshabilla le cyborg afin de voir à quoi il ressemblait dépourvu de sa carapace
protectrice.
Surprise!
L’être
si stupéfiant avait l’aspect d’une EBE fœtale rosâtre, dont le cerveau,
hypertrophié, baignait dans un crâne artificiel alors que les yeux étaient
dépourvus de paupières et que la bouche édentée était remarquable par l’absence
de lèvres.

Le
commandant Fermat, quant à lui, n’avait cure de ce cadavre peu ragoûtant. Il
s’occupait du capitaine Wu qui avait perdu connaissance lorsqu’il s’était
retrouvé projeté contre le mur. Toutefois l’inconscience de Daniel Lin ne dura
pas. Recouvrant ses esprits, il demanda, le souffle coupé:
-
Monsieur… dites-moi… c’était un cauchemar?
-
Euh… non… Je ne savais pas que les Asturkruks avaient visité la Terre de la
préhistoire.
-
Non, André, répliqua Franz. Nous avons eu affaire à un cyborg. Un de mes doubles
a été informé de leur existence par l’agent temporel Michaël. Il s’agit en fait
d’êtres humanoïdes qui domineront notre planète à partir de l’an dix mille
environ.
-
Alors, dans ce cas, nous avons capturé un être vivant d’un temps alternatif,
fit André, pensif. Au fait, qui est ce Michaël?
-
Un Homo Spiritus originaire d’un futur inimaginable.
-
Monsieur, reprit Daniel Lin, visiblement troublé, je demande à ne reprendre les
essais que demain. J’ai besoin de décompresser…
-
Cela se voit. Je vous accorde ce délai, répondit le commandant.
-
Merci, monsieur.
Le
daryl androïde se releva lentement, toutefois plus atteint psychologiquement
que physiquement et regagna sa chambre aidé par le duc von Hauerstadt.
***************
Pénétrant
dans la pièce sise au premier étage de la gentilhommière, une pièce agréable et
meublée avec goût en authentique Louis XVI, Daniel se servit tout d’abord un
verre d’eau pris dans une carafe qu’il reposa ensuite sur la table de chevet.
Puis, il s’assit sur le lit recouvert d’un couvre-lit bleu, se cacha le visage
entre ses mains et respira profondément plusieurs fois.
Franz
referma discrètement la porte de la chambre et, à son tour, s’installa sur un
fauteuil. Il n’était pas pressé et attendit volontiers que le capitaine voulût
bien lui parler.
Au
bout de cinq minutes, Daniel Lin redressa la tête, regarda d’un œil morne le
tableau au-dessus d’une crédence, un original de Gainsborough, soupira une fois
encore et s’exprima d’une voix sourde, emplie d’émotion.
-
Franz, je vous sais gré de votre sollicitude mais je ne pense pas toutefois que
vous puissiez véritablement me comprendre.
Le
capitaine parlait en allemand, ce qui pour lui ne tenait pas de l’exploit alors
que cette langue avait pourtant disparu depuis quelques siècles.
-
Daniel, je ne fais que vous prêter une oreille attentive, fit le duc.
-
Merci. C’est un jour comme aujourd’hui qui me fait douter du bien fondé de
notre entreprise. Pourtant, j’ai le devoir de tout tenter pour redonner une
réalité matérielle à cet Univers qui m’a vu naître.
-
Hum… En vous, c’est un combat permanent, n’est-ce pas?
-
Je le reconnais.
-
La fin justifie-t-elle les moyens?
-
Cette lutte m’épuise. J’avoue que je ne sais plus où j’en suis. Pourquoi donc
est-ce que tout n’est pas si simple? Le bien, le mal… ah! J’envie l’équanimité
du commandant!
-
Pensez-vous donc qu’il ne souffre pas, lui aussi, des choix qu’il s’impose?
-
Oh! Il a ses passages à vide, je n’en doute pas. Mais il parvient à se
contrôler mieux que moi. Il n’a ôté son masque d’impassibilité feinte qu’à deux
reprises. Quant à moi, je ne suis ni un humain ni un androïde. En fait, je ne
suis rien…
-
Non, Daniel, vous vous trompez. Vous ressentez ce qu’un être humain sain
d’esprit ressent, voilà tout. Cessez donc de vous torturer, de rechercher une
identité confortable. Acceptez-vous en tant que Daniel Lin Wu, un humain tout
simplement, un Terrien parmi tant d’autres.
-
Un Terrien, soit… mais un humain… vous aussi, vous tentez de me rendre la
raison…
-
Vous n’en avez nul besoin. L’évidence vous saute aux yeux mais vous la niez, la
rejetez. Croyez-vous être le seul être conscient à se retrouver confronté au
mal, à devoir choisir? Himmelgott! aucune route n’est rectilignement
tracée, aucune vie ne se déroule tel un long fleuve tranquille. L’existence est
faite de blessures, de coups qui nous abattent, nous démolissent, ou nous
rendent plus forts. Ou alors, c’est le lâche renoncement, le confortable
reniement de sa condition humaine.
-
Je ne suis même pas humain et vous me demandez d’être un héros! Ironisa le
capitaine.
-
Pas du tout, Daniel. Ou bien, tous les humains qui vivent, qui changent leur
destinée ou l’acceptent le sont.
-
Modifier son destin… celui de toute une espèce, de millions et de millions
d’êtres pensants… la première loi édictée par l’Alliance a été celle de la
non-ingérence dans le cours d’une civilisation moins avancée que celles
existant dans le monde dont je suis originaire. Mais, au nom de cette
non-ingérence, combien de peuples avons-nous condamné à la disparition?
Toutefois, les choses ont commencé à évoluer lorsque Sarton, le prospectiviste
Hellados est devenu ambassadeur. Grâce à lui, à son aura et à son poids moral,
Hellas, la Terre, Rigel 8 ou encore Tetra V ont pu intervenir et contrecarrer les
projets expansionnistes et agressifs des Haäns et Castorii…
-
Un éternel débat qui n’a jamais été résolu. Au nom du droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes.
-
Exactement! Quelle légitimité y-a-t-il à vouloir faire le bonheur d’une
civilisation lorsque toute la population s’y oppose? Comment décréter ce qui
est bénéfique? Ce qui ne l’est pas? Cela ne s’impose pas par la force! Je ne
suis ni Lénine, ni Timour Singh!
-
Daniel, lorsque vous avez choisi de faire carrière dans la flotte
interstellaire de l’Alliance, vous saviez qu’un jour ou l’autre vous seriez
confronté à un tel dilemme.
-
Oui, évidemment, mais je ne croyais pas que la question se poserait avec une
telle intensité! À vrai dire, j’étais quelque peu immature… voyez-vous, je
n’avais jamais connu d’échecs… n’étais-je pas le Prodige de la Galaxie, la
Merveille? J’avoue que, quelque part, au fond de moi, je me sentais supérieur
bien qu’à cette époque, je ne l’eusse jamais admis. Sous le commandement
d’André Fermat, j’ai été révélé à moi-même. Ainsi, j’ai dû accepter mes
faiblesses, mes limites et convenir qu’un humain pouvait juger et décider mieux
que moi. Je me suis mis à admirer André et me suis remis à ma véritable place.
-
Que non pas! Vous vous êtes rabaissé et, actuellement, vous vous dénigrez,
parce que vous vous méprisez.
-
Peut-être par la faute de toutes ces actions accomplies, tous ces assassinats…
-
Pourtant, Fermat vous a expliqué que si vous réussissez…
-
Bouddha n’en fera pas moins que j’en conserverai la trace dans ma mémoire.
-
Mais si, en fait, c’était un bien pour vous? Prenez donc la mesure exacte de ce
que vous valez, de ce que vous êtes et accomplissez ce que pourquoi vous
existez, assumez votre destin.
- Mon destin… celui de… Trop lourd, trop dur.
Le haut commandement de la flotte spatiale a mis une semaine, une longue
semaine à accepter ma candidature après l’Académie militaire. Avec raison, il
pensait que je ne pourrais assumer les décisions graves, cruciales que les
circonstances m’imposeraient, la célèbre force des choses… souvent, les
lois de la robotique se sont retrouvées en conflit. Mais, jusqu’à la
catastrophe qui nous a conduits ici, le commandant Fermat, le docteur di
Fabbrini, sa fille Violetta et moi-même, j’avais pu surmonter mon handicap et
m’en sortir avec les honneurs… hormis un incident mais là n’est pas le
problème… depuis, j’ai présenté plusieurs fois ma démission au commandant, me
sentant inapte à poursuivre cette mission qui me dépassait, rongé par le
remords. Mon supérieur a refusé cette démission, arguant du fait que ma
dérobade serait une lâcheté de ma part, voire une trahison. N’étions-nous pas
désormais en guerre contre tout un Univers? Ah! Parfois je voudrais n’être
qu’un robot, un Timour Singh, sans état d’âme!
-
Daniel, vous n’avez rien à vous reprocher et surtout pas d’avoir tué des
ombres, articula Franz avec conviction.
-
J’attendais cet argument de votre part…
-
Vous comptez parmi les être les plus droits et les plus honnêtes que je
connais.
-
Les lois d’Asimov…
-
Mais vous les avez dépassées. Regardez-vous. Écoutez-vous… désormais, vous n’en
avez plus besoin. Elles sont obsolètes. Quand en conviendrez-vous?
-
Franz, pardonnez-moi, mais que pouvez-vous comprendre de mes souffrances
intérieures? Qu’avez-vous vécu de si douloureux? Quels coups l’existence vous
a-t-elle réservés? Une vie qui m’a été imposée par mon créateur. Au départ, je
n’ai été conçu que comme un substitut au premier Daniel mort tragiquement, afin
de rendre la santé mentale à celle que je n’osais appeler ma mère. Mais il y
avait aussi Georges, mon frère aîné, un enfant malade, fragile, renfermé sur
lui-même, percevant mal le monde extérieur, croyant que celui-ci était une bête
féroce et malfaisante.
-
Georges Wu… Qui a donc disparu avec votre monde… Auquel vous étiez fortement
attaché…
-
C’est cela. Chaque seconde qui passe, je revois son visage… c’est lui qui me
fait tenir… mais aussi Irina… lorsque mon année 2505 s’est effacée, Georges
allait enfin être heureux. Encore deux mois et il annonçait ses fiançailles
officielles avec l’ambassadrice Ariana Velor d’Alpha Centauri. Si cela avait eu
lieu, j’aurais pu me consacrer à ce qui m’importe le plus après Irina, la
musique. En effet, je pouvais présenter mes droits à une retraite anticipée
après le mariage de mon frère. Mon temps d’engagement était accompli et je
n’avais plus rien à prouver puisque j’étais parvenu au grade de capitaine
malgré les réticences de l’état-major et celles particulières de l’amiral
Prentiss. Depuis l’incident avec les termitoïdes, le commandement direct
m’était devenu inaccessible. Alors, puisque, désormais la voie me semblait
tracée, pourquoi ne pas aspirer à une vie tranquille, faite de satisfactions
intellectuelles, fréquenter les milieux musicaux, m’adonner à la botanique ou à
la physique, et imaginer qu’ainsi je serais heureux? J’aurais fait semblant
d’oublier qu’à cause d’une espérance de vie de plus de mille années, j’aurais
assisté à la disparition progressive de tous mes amis, de tous les êtres qui
m’étaient chers, de mes parents, réduits par le temps à n’être plus que des
squelettes tombant en poussière, pourtant toujours présents dans ma mémoire,
tandis que mes capacités intellectuelles resteraient optimales.
-
Je saisis. Comment, dans de telles conditions, espérer fonder un foyer?
-
Pourtant, cet espoir, j’ai osé le caresser. La chef géologue du vaisseau Sakharov
m’avait fait l’aveu de son amour. Un sentiment réciproque.
-
Ah…
-
Oui, je l’aimais et je l’aime toujours. Elle le savait même si j’hésitais
encore à m’établir et annoncer mon mariage. Je pense que j’aurais fini par
franchir le pas un jour ou l’autre. Irina Maïakovska…
-
En cette année 2505, les progrès de la médecine n’ont-ils pas fait reculer les
frontières de la mort pour tous les citoyens?
-
Il est tout à fait vrai qu’avec un traitement approprié, un humain pouvait
espérer atteindre deux cents voire trois cents ans… mais… de toute manière, à
quoi bon en parler? Si nous réussissons dans notre projet, le commandant
Fermat, vous et moi-même à rétablir mon Univers, jamais je ne pourrais
rejoindre mon époque. En effet, nous n’avons plus désormais ni navette ni
vaisseau à notre disposition.
-
Je ne vous fais pas l’injure de vous demander comment vous saurez que vous
aurez réussi. Je suppose que vous utiliserez le matérialisateur temporel comme
transmetteur et…
-
Bien sûr.
-
Avez-vous songé que vous pourriez recevoir du secours avec un tel appareil?
L’état-major ne refuserait pas de venir vous récupérer malgré les risques en
apprenant ce que Fermat, le docteur di Fabbrini et vous-même aurez accompli.
-
C’est possible. L’amiral Prentiss agirait ainsi, malgré la fameuse loi de
non-ingérence et son ressentiment envers ma personne. Mais je préfère ne pas
construire des châteaux en Espagne.
-
Moi, je suis prêt à vous aider. Écoutez-moi. Vous connaissez le secret de mes
recherches les plus fantastiques.
-
Le translateur?
-
Mettez-le au point avec moi et, votre mission achevée, je vous renvoie chez
vous.
-
Oh! Mais si jamais les techniciens oeuvrant à sa construction parlaient, cela
déclencherait inévitablement un autre Univers alternatif.
-
Oui… mais nous pouvons parfaitement nous passer de leur soutien. Avec vos
capacités, celles du commandant Fermat et mes modestes moyens, nous n’aurons
pas besoin d’eux.
-
Franz, j’ai des scrupules. La première histoire, comme je vous l’ai déjà dit,
ne dit rien concernant ce translateur. Or, il ne s’agit pas là d’une
connaissance perdue lors des guerres eugéniques et du chaos qui en a résulté.
Au contraire! Timour Singh, s’il avait eu vent de son existence, l’aurait
utilisé. Dans mon monde, les premiers à avoir voyagé dans le temps furent les
Helladoï par le procédé que vous savez. Stankin et Sarton travaillèrent
également sur un chronovision qui dévoila justement les manipulations
temporelles des Haäns et le devenir de la Galaxie après leur intervention. Bien
évidemment, vous vous en doutez, je me suis penché sur le problème de voyager
dans le temps d’une façon plus commode et moins dangereuse. J’admets avoir
résolu les difficultés théoriques mais… voilà… j’ai renoncé à mettre en
pratique mes équations… j’ai craint avec raison les espions Haäns ou Castorii…
-
Je vois. Votre refus est définitif, n’est-ce pas?
-
Franz, ne soyez pas si déçu. Gardez précieusement vos esquisses. Vos calculs
sont justes. Mais ils viennent trop tôt, les temps ne sont pas encore venus.
L’humanité n’est pas encore prête voilà tout.
-
Daniel, je retiens vos paroles.
-
Franz, ne m’en veuillez pas pour mon refus. Je vous estime et n’aimerais pas
vous fâcher.
-
Je ne me sens nullement vexé ou en colère.
-
Merci. Vous êtes le premier, à part mon frère et Irina à me considérer comme
votre égal et non comme une curiosité.
-
Vous oubliez le commandant…
-
Ah! André Fermat, c’est vrai… pardonnez-moi mon indiscrétion mais d’où vous vient votre sagesse? Quel est
donc votre secret?
-
J’existe dans cet univers, dans un autre et un autre encore… j’en ai
conscience, j’ignore pourquoi… j’ai vu trop de choses, connu trop de combats
fratricides et trop d’injustices. Mon expérience est celle d’un homme beaucoup
plus âgé. À vingt ans, j’étais un guerrier écervelé, à vingt-quatre ans, un
mort en sursis. Entretemps, je m’étais trompé de chemin comme l’imbécile imbu
de lui-même que j’étais alors. Je voulais remodeler le monde. Quelle vanité!
Quelle cruelle ironie! Je n’ai été qu’un instrument de mort, un excellent
d’ailleurs et, depuis, je n’ai de cesse de réparer cela.
-
Franz, il y a autre chose, je le sens… nous sommes frères parmi les étoiles,
par-delà le temps et l’espace… je le pressens. Laissez-moi ausculter votre
esprit.
-
Comment? Qu’entendez-vous par là?
-
Je suis télépathe bien que, la plupart du temps, je répugne à utiliser mon don.
Mais dans votre cas…
-
C’est une expérience que je n’ai pas encore vécue. Vaut-elle la peine? Vous
saurez tout de moi, je connaîtrai tout de vous…
-
Certes oui… Vous acceptez donc…
-
Daniel, jamais je n’ai reculé devant l’inconnu. En fait, il me fascine et
m’attire…
Alors,
le capitaine Wu se saisit de la main droite du duc qui ressentit comme un choc
électrique au contact de Daniel Lin. Le vide se fit dans la tête du chercheur
germano-américain. Ensuite, la symbiose entre le daryl androïde et l’humain fut
totale, absolue, sans barrière aucune dressée, sans obstacle, comme si ces deux
êtres d’exception n’étaient plus qu’un.
Après
cinq minutes environ, une durée extrêmement longue, la fusion entre les deux
esprits s’acheva.
Daniel
Lin avait compris mieux que le duc lui-même ce qu’était Franz, ce qu’il
représentait.
-
Franz, fit le capitaine Wu, nous sommes liés pour l’éternité, dans cet Univers
comme dans tous les autres. Vous êtes le Neutre, et je suis votre héritier.
Axel Sovad ne pourra rien contre vous, contre moi. Michaël nous protège tous
deux. Le tout est plus fort que les parties.
-
Vous dites vrai, Daniel Lin… vous allez reprendre vos expériences sur le
matérialisateur temporel. Cela, je l’ai vu distinctement. Vous ne
démissionnerez pas non plus de la flotte interstellaire. Puis, vous épouserez
Irina. J’ai également vu clairement que nous nous rencontrerons une fois
encore, bien après cette aventure, ici et ailleurs, pour bâtir ensemble un
monde sans haine.
-
Ah?
-
Oui. Vous serez le commandant vénéré d’un vaisseau intergalactique et vous et
votre équipage deviendrez légendaires. Je sais également que Michaël se
manifestera. Alors, jamais la quête ne s’achèvera, elle se poursuivra au-delà
du Multivers, au-delà des temps. Pour l’éternité…
-
Car tout bouge, tout se transforme, tout renaît, autre, différent, mais
pourtant semblable et immobile aux yeux de l’Intelligence Suprême.
-
C’est cela, Daniel Lin Wu… l’amour absolu lie toutes les créatures, qu’elles en
aient conscience ou pas, à celui que nous nommons Dieu et qui, pourtant, ne se
reconnaît pas dans ce terme…
-
Parce qu’il se cherche, se cherche encore et toujours… Insatisfait et inabouti
dans son désir de perfection…
-
Parce qu’il a peut-être choisi les mauvais joueurs, les mauvais pions…
***************
La
fin du mois d’août était arrivée. Malgré un soleil généreux qui brillait dans
un ciel à l’azur délicat, malgré une nature qui donnait en abondance ses fruits
et les oiseaux qui, par leur chant, égayaient le grand parc, l’activité ne
diminuait pas dans la gentilhommière, bien au contraire!
Les
réussites du matérialisteur temporel ne s’accumulaient-elles pas?
Un
guerrier Maya du VIIIe siècle, Madame de Maintenon en personne, tirée de
Saint-Cyr, la veuve morganatique du Grand Roi, Séjan, préfet du prétoire de
l’Empereur Tibère, l’amiral rigélien Oxax, originaire du XXIVe siècle, le
vice-amiral éléphantoïde Pruffqt pris en 2480, le dieu Castorii de
l’agriculture Quirrinnh vinrent faire un bref séjour en Seine-et-Marne.


Mais
il y eut aussi des hôtes moins prévisibles et pas forcément désirés.
Par
exemple, le chef de l’Etat français en exercice alors qu’il s’apprêtait à
prononcer le fameux discours de Phnom Penh contre la guerre du Vietnam ou
encore un personnage totalement incongru, surgi d’une histoire complètement
alternative.
Mais
penchons-nous d’abord sur l’incident de l’intrusion du Président de la
République.
Fermat,
qui tenait les commandes du matérialisateur, fut quelque peu déstabilisé par
l’apparition soudaine de ce grand personnage sur les plots du téléporteur
amélioré.
Bien
vite, le chef de l’Etat réalisa qu’il avait changé de lieu.
-
Mais… je ne suis plus au Cambodge, fit-il de son ton inimitable… comment cela
est-il possible? Quel est donc cet endroit?
Sortant
des lunettes d’un étui, il les ajusta pour examiner attentivement les aîtres
mais aussi Fermat qui se tenait debout devant lui.
-
Ceci ressemble à une cave. Suis-je donc en train de rêver? Derrière moi, il me
semble reconnaître des ordinateurs…
-
Monsieur le Président, hasarda André, je suis confus…
-
Ah! Mais vous êtes français, monsieur. Expliquez-moi comment je suis arrivé
ici. Est-ce une expérience ultrasecrète d’une nation ennemie?
-
Je ne sais quoi vous répondre, reprit Fermat.
« Où
diable est donc Daniel »? Se dit André pour lui-même, assez en colère.
Puis,
il articula à voix haute pour l’illustre personnage.
-
Non, monsieur le Président, je vous en conjure, ne descendez point des plots…
pour votre sécurité… restez où vous êtes. Il y a eu erreur sur la personne…
Vous ne deviez pas venir ici…
N’écoutant
pas les conseils de Fermat, le Président de la République s’avança jusqu’au
centre du laboratoire, une pièce qui, malgré sa vastitude, apparaissait fort
encombrée. André était plus que gêné. Il ignorait comment parvenir à persuader
son hôte indésirable de remonter sur la plate-forme du téléporteur sans le
molester.
Toujours
les lunettes sur le nez, le chef de l’Etat se rapprocha du module de commandes
du matérialisateur.
-
Ah? Ne dirait-on pas là le clavier d’une machine à écrire? Comme c’est étrange!
Il est raccordé à cet écran de télévision. Un écran bien trop grand…
-
Monsieur le Président, je vous en conjure, remontez sur l’estrade…
-
Qui êtes-vous? Que me voulez-vous précisément? Veuillez vous expliquer
monsieur.
-
Je ne puis vous répondre, je vous l’assure. Remontez.
Intérieurement,
André pensait:
« Je
ne m’en sortirai pas seul ».
Enfin,
le commandant se décida à saisir le bras de l’illustre visiteur afin de faire
pression sur lui.
-
Vous osez monsieur?
-
Ah! Décidément, la situation est aussi embarrassante pour vous que pour moi!
Veuillez me croire lorsque je vous dis qu’il vous faut remonter au plus vite.
Ne perdons pas davantage de temps, cela peut s’avérer dangereux.
-
Des menaces? Au Président de la République?
-
Vous vous trompez monsieur le Président. En fait, ce n’était pas vous qui
deviez vous matérialiser ici et maintenant.
Un
grincement. La porte de la cave s’ouvrit enfin pour laisser le passage à un
Daniel guilleret, chantonnant fort juste la danse du prince Katchaï tirée de L’Oiseau de feu.
-
Vous voilà! S’exclama Fermat en grinçant des dents. Où étiez-vous donc passé?
Voyez plutôt dans quel pétrin je me trouve. Cela faisait longtemps que votre
matérialisateur n’avait fait des siennes. Cet incident est-dû à un nouveau
réglage de votre part?
-
Monsieur, qu’allez-vous supposer là? Je donnais un cours de mandarin à
Violetta, la petite est fort douée. J’ai oublié l’heure, tout simplement.
Puis,
se tournant vers le plus illustre des Français, sur son ton le plus affable, le
daryl androïde lui dit:
-
Monsieur le Président, je vous en prie, veuillez me tenir la main.
Regardant
droit dans les yeux l’hôte non désiré, le capitaine Wu se saisit de son bras et
le convainquit par un simple regard de regagner la plate-forme de
téléportation.
Pendant
ce temps, Fermat avait repris les commandes du matérialisateur et, lorsqu’il
vit le Président en position, il renvoya l’influx énergétique à son point de
départ. En quelques microsecondes, le chef de l’Etat disparut. L’incident était
clos.
-
Daniel, êtes-vous tout à fait certain de ne point avoir touché aux calibreurs?
-
Commandant, je ne mens jamais, s’offusqua le capitaine. Peut-être cela est-il à
mettre sur le compte d’une perturbation magnétique créée par un orage entre
Pnomh Penh et ici?
-
Je me contenterai de cette hypothèse pour l’instant capitaine. Mais les enjeux
sont trop importants. D’ic ce soir, vous allez me vérifier et revérifier tous
nos appareils. Sans l’assistance de nos techniciens, cela va de soi. Pendant ce
temps, j’enquêterai pour voir si aucun intrus ne s’est introduit dans la
propriété.
-
A vos ordres, monsieur, répondit le daryl androïde, contrarié, qui avait
escompté écouter sereinement Cosi fan tutte de Mozart.
Ce
petit plaisir serait reporté à la soirée du lendemain.
-
Ah… Une dernière chose, capitaine… le général ne se souviendra de rien,
évidemment?
-
De rien, commandant… je l’ai hypnotisé…
-
Je m’en doutais…
***************
Arrivons-en
maintenant au deuxième incident, bien plus inattendu et révélateur que le
premier.
Trois
nouveaux jours s’étaient écoulés. L’enquête, pourtant minutieuse du commandant
Fermat, qui s’était fait aider par Lorenza, n’avait pas abouti. De son côté, le
daryl androïde n’avait constaté aucune anomalie dans les circuits et les relais
des ordinateurs couplés au matérialisateur temporel. Le phénomène restait pour
l’heure inexpliqué. Cependant, les essais reprirent.
Ce
matin-là, André avait opté pour l’apparition du souverain Maya Pacal, celui
dont la sépulture ne fut retrouvée qu’en 1952 à Palenque. Mais, au lieu du
souverain défunt, ce furent les atomes du Mexica Moro Naba de Texcoco, N’Anqui
Bembé Coatl qui se réassemblèrent sous les syeux stupéfaits de nos amis.
Le
puissant chef militaire et souverain-dieu de l’Empire afro-précolombien,
reconnaissable grâce à sa calotte crânienne surdimensionnée et étirée, son
masque dogon en or, jade et lapis-lazuli plaqués, son justaucorps de plumes et
son pagne de léopard, son pectoral en or martelé, ses pieds nus glissés dans
des sandales de papyrus, sa peau bistre, apostropha durement les importuns qui
l’avaient interrompu alors qu’il recevait l’ambassadeur du royaume Anasazi.


Daniel,
chose inhabituelle, n’identifia pas immédiatement l’idiome utilisé par ce royal
personnage. Il bascula donc en mode positronique pour comprendre la provenance
du souverain qui poursuivrait sa diatribe coléreuse, se contentant d’invectiver
les sacrilèges, n’osant et ne pouvant, lui, dieu-vivant, descendre du plot de
téléportation sans être porté par les prêtres. Il resta donc assis sur son
trône d’orichalque et d’ivoire, tout serti d’émeraudes.
Sous
les accoudoirs du précieux siège, certains boutons laissaient présager que
celui-ci pouvait se transformer en une arme redoutable.
À
l’instant où le dieu-vivant, ne contrôlant plus sa rage, laissait glisser sa
main sur le relief du coude droit commandant le feu, le capitaine s’exclama:
-
Monsieur, j’ai trouvé!
-
Comment renvoyer cet homme avant qu’il nous désintègre, j’espère, répliqua
Fermat sur un ton acide. Notre champ de force ne tiendra pas longtemps.
-
Oh! Ce détail? N’ayez aucune crainte. Son trône est coupé de sa source
d’énergie. D’ailleurs, constatez avec moi. Il tire mais le rayon s’affaiblit
jusqu’à s’éteindre.
-
Bon. Vous avez raison une fois de plus, Daniel. Mais qu’avez-vous compris?
-
Commandant, le roi s’exprime en une langue composite, amalgame de quechua et de
bambara.
-
Un mélange d’une civilisation africaine et précolombienne.
-
Pas du tout. Je vous expliquerai après. Renvoyez-le à son point de départ avant
qu’il se décide à se battre contre nous et opte pour le corps à corps.
Tandis
que le commandant réajustait les curseurs pour renvoyer le dieu-vivant à son
univers parallèle, le masque dogon s’illumina soudain et incrusta en lettres de
feu sur le mur opposé à la plate-forme de téléportation, un texte en langage
informatique basé sur des cycles de cinquante-deux périodes, que, cette
fois-ci, le capitaine comprit instantanément.
Les
coordonnées affichées indiquaient:
Interférence
Univers-bulle 5-2-0-1. Supercorde entrouverte accidentellement. Responsable
Penta p. agissement dangereux, devenant incontrôlable.
Refermer virtualité.
Or
le souverain de ce temps alternatif regagna sans encombre son univers et le
mystérieux texte s’effaça avec lui. Daniel en traduisit néanmoins la teneur à
son supérieur.
-
Donc, capitaine, articula Fermat, si j’ai bien suivi vos explications, le temps
parallèle que nous avons parasité est un univers dans lequel l’Afrique noire et
la Mexamérique se sont télescopées et ont abouti à une technologie équivalente
à notre XX e siècle.
-
En fait, au XXIIe siècle, monsieur.
-
Naturellement, ici, pas de Christophe Colomb.
-
Exactement.
-
D’après votre traduction, l’ordinateur de cet univers semblait indiquer que
nous étions, nous, le temps dévié, la virtualité parasitaire.
-
Oui, monsieur. Déjà, en 1967, le physicien soviétique dissident Andréï
Sakharov, celui qui, justement a donné son nom à notre vaisseau, avait formulé
une hypothèse d’école sur la potentialité de l’existence d’Univers bulles
intrinsèquement liés. Cette hypothèse, vous le savez tout comme moi, fut
reprise par Stankin au XXIIe siècle et développée. Elle conduisit à la
construction d’un chronovision qu’utilisa alors Sarton lors de son entreprise
qui visait à redonner une chance à la Terre. Mais, hélas, le chronovision
disparut ou fut détruit, volontairement ou pas, et sa technologie fut oubliée…
-
J’en comprends les raisons.
-
Monsieur, il nous faut accepter cette cruelle vérité: nous n’appartenons en
aucun cas à l’Univers original.
-
Oui, Daniel. Pourtant, il est légitime de vouloir recréer son monde. Des
univers-bulles tels des gigognes empilées les unes dans les autres. À l’infini…
-
Tout à fait. À nous d’en trouver les portes.
-
Daniel Lin, là n’est pas le problème. Capitaine, bon sang! Revenez sur terre.
- Pardon, monsieur. Je réfléchissais à toutes
les perspectives et j’extrapolais…
-
Ce Penta p… est-ce l’entité qui a projeté Antor dans le passé?
-
Sans contestation possible, commandant. Nous connaissons cet être sous le nom
d’Axel Sovad.
-
Hum… Une nouvelle fois, il nous entrave… il nous a donc retrouvés.
-
Monsieur, qu’ordonnez-vous? D’après Franz, nous ne risquons rien ou du moins
pas grand-chose car nous sommes sous la protection d’un Homo Spiritus. Or, deux
fois déjà, il s’est manifesté en notre faveur.
-
Je préfère parer moi-même à toute éventualité, répliqua André sèchement.
Capitaine, d’une manière ou d’une autre, arrangez-vous pour élaborer un champ
de force de niveau douze qui sera à même de protéger le laboratoire, la maison
et le parc. Pompez l’énergie où vous pourrez la trouver. S’il le faut,
construisez un condensateur matière antimatière. Pour cette tâche, faites-vous
assister de nos chercheurs les plus doués et les plus sûrs. Si nécessaire,
recourrez au duc lui-même. Nous interromprons nos essais jusqu’à ce que le
champ de force soit opérationnel.
-
Oui monsieur. J’en informe Franz et me mets immédiatement au travail.
Daniel
quitta le laboratoire d’un pas résolu et se dirigea vers l’appareil
téléphonique le plus proche. Fermat se montra satisfait de sa décision.
***************
Après
plus de trois mois d’arrêt, les expériences de rematérialisation reprirent
après que l’équipe, agrandie à deux cents techniciens, eut établi un champ de
force de puissance maximale, ce qui avait nécessité la mise en chantier d’un
accélérateur de particules d’une taille considérable afin de générer un
condensateur performant de matière-antimatière, engin seul capable de produire
l’énergie dont le mur électromagnétique avait besoin. Il ne fallait pas omettre
également la maquette au 1/8ème qui, elle aussi, était une dévoreuse
d’énergie.
Dorénavant,
la propriété n’était plus assez vaste pour accueillir autant de personnel. Le
duc von Hauerstadt avait dû se résoudre à faire ériger des bâtiments préfabriqués
un peu partout dans le parc, pourtant immense, et les écuries avaient été elles
aussi reconverties. Une garde privée filtrait les entrées et les sorties du
personnel. La sécurité paraissait optimale.
Tous
pensaient travailler pour une filiale de l’agence spatiale européenne et
personne ne se posait de questions. Les salaires, fort élevés, fermaient toutes
les bouches.
Dans
les allées, les corridors, les caves et les greniers, le français se mêlait à
l’allemand, l’italien, l’anglais, au néerlandais et à l’espagnol. Pour être
embauché sur ce projet pharaonique, il fallait être bilingue au minimum,
quadrilingue au mieux, afin d’être compris par le maximum de collaborateurs.
Franz
et Daniel faisaient passer des tests innombrables et des plus poussés aux postulants.
Lorsque quelqu’un paraissait douteux, alors le capitaine Wu soumettait
l’impétrant à la télépathie. Or, si le candidat malheureux était rejeté, dix
autres attendaient leur tour.
Tout
ceci se passait au nez et à la barbe des différents services secrets.
Décidément, la fortune de von Hauerstadt, mais aussi, il faut le dire, les dons
spéciaux de notre daryl androïde, éteignaient bien des curiosités et scellaient
bien des bouches.
***************
10
décembre 1966.
La
maquette au 1/8ème du matérialisateur temporel, protégée par le
champ de force adéquat, celui de niveau douze, fonctionnait sans anicroche
depuis une semaine. Les essais d’envergure avaient enfin débuté. Cette fois-ci,
le commandant Fermat, son subordonné tout dévoué et le duc osaient se montrer
plus ambitieux. Il ne s’agissait plus de réinitialiser les personnages
souhaités à l’intérieur du laboratoir principal, mais de les faire apparaître à
l’extérieur des murs, dans un lieu préprogrammé, face à des témoins sûrs,
capables de les identifier. Le docteur di Fabbrini fut donc sollicitée pour
cette tâche.
Quelques
exemples de succès encourageants méritent d’être cités.
-
Li Wu, le grand-père paternel du capitaine, en jeune philosophe d’une trentaine
d’années, matérialisé dans le salon du rez-de-chaussée.
-
Napoléon Bonaparte, mais pas l’Empereur, venant d’un temps autre dans lequel il
n’avait jamais brigué le pouvoir et où il s’était contenté d’épouser désirée
Clary. Il apparut dans les écuries.
-
Eloum, le magnifique cygne noir, à peine adolescent. Ses atomes se
réassemblèrent devant Violetta, ravie, qui, de joie, tapa dans ses mains.
Hélas, le futur officier, étant plus jeune de dix ans, ne reconnut pas la
fillette qu’il n’avait encore pas rencontrée.
Ainsi,
il paraissait désormais possible aux rescapés du XXVIe siècle d’amener jusqu’à
eux, même pour un laps de temps réduit, leurs amis et leurs parents avant que
ces derniers fussent confrontés au néant de la non-existence d’un Univers
ombre.
Cependant,
Lorenza fut formelle dans son refus d’une rematérialisation, même temporaire,
de Benjamin, son mari. Non sans justesse, la doctoresse souleva le problème du
hiatus psychologique pouvant se manifester chez les captés, ainsi arrachés à
leur monde et à leur époque.
De
plus, il est bon de savoir que les matérialisations avaient été limitées à une
durée de trois minutes, pas davantage, pour des raisons évidentes de sécurité.
En effet, au-delà, les individus téléportés hors de leur univers couraient le
risque d’une désintégration partielle ou totale non contrôlée. Après tout, il
fallait raison garder face aux limites de cette maquette au 1/8ème.
Tout
marcha parfaitement durant quelques jours.
Mais,
ce 10 décembre, la machine s’emballa. Était-ce la faute d’Axel Sovad?
La
nièce d’un professeur de mathématiques entrevu plus haut - vous vous souvenez
du dompteur de velociraptor - se réassembla dans le salon de musique, la pièce
préférée de Daniel Lin. Or, le capitaine avait espéré le président américain
Thomas Jefferson.
Daisy
Neville, se voyant soustraite à sa nursery, n’identifiant pas le nouveau lieu
dans lequel elle avait atterri, se mit à pousser des cris stridents. Le docteur
di Fabbrini, qui servait de témoin, tenta de calmer la fillette par de douces
paroles. Peine perdue. L’enfant, écarlate, trépignait de rage.


Enfin,
Fermat, dans le laboratoire, qui réinjectait l’influx initial, renvoya la
petite peste à son point de départ, c’est-à-dire un appartement cossu de
Londres sis dans une belle propriété proche de la Tamise, en septembre 1890, au
grand soulagement du chat Ufo, échaudé par la méchante fillette qui avait
réussi en deux minutes de temps à lui tirer la queue et à le pincer. Pauvre
matou! Jusqu’à la fin de son séjour dans la gentilhommière, il évita tant faire
se peut le salon de musique, traumatisé par ce qu’il avait vécu.
Dans
le laboratoire principal, un écran d’ordinateur affichait le dysfonctionnement.
-
Et nous voici repartis pour un tour! Soupira Fermat avec colère. C’était trop
beau. Ça ne pouvait pas durer ces succès enchaînés. Le matérialisateur n’est
plus fiable.
-
Monsieur, fit Daniel qui venait d’examiner en hyper accéléré les données des
six écrans de contrôle des différentes consoles, une fluctuation mineure
d’énergie dans le condensateur matière-antimatière est responsable de cet essai
manqué. Je détecte une dispersion de 1,71% au niveau des sous-relais G et F.
-
Combien de temps pour la réparation?
-
Deux heures tout au plus, répondit le capitaine.
-
Dans ce cas, donnez l’ordre à l’équipe Z23 de s’en occuper. Vous la
superviserez.
-
Oui, monsieur.
Le
soir même, nos amis s’attellèrent une fois encore à réussir un nouveau test.
Tous les paramètres affichés étaient corrects. Le banquier Georges
Athanocrassos, pris en 1943, à l’instant où il décidait de financer en partie
le fameux projet Manhattan, était la cible sélectionnée par Franz von
Hauerstadt.
Mais
le puissant Sovad n’était pas d’accord car Daniel, qui s’attendait à se
retrouver face à l’homme d’affaires, dans le parc, vit apparaître, à sa place,
un étrange individu, âgé d’une bonne trentaine d’années, au regard de nuit si
profond qu’il vous donnait le vertige, au front bombé et à la bouche
dédaigneuse ourlée d’un sourire ironique, aux cheveux bruns se clairsemant sur
les tempes.
L’inconnu
s’exprimait en anglais américain avec, toutefois, un léger accent européen
indéterminé.
Pendant
ce temps, au cœur du laboratoire central, l’ordinateur maître paraissait pris
de folie. Devant les yeux médusés de von Hauerstadt, il affichait des dates qui
se modifiaient de seconde en seconde et des lieux tout aussi instables.
-
New York: 18 avril 1993;
-
Washington: 25 février 1995;
-
Worms: Saint-Michel de l’an 772;
-
Lhassa: 25ème jour de mars de l’an 1009;
-
Shalaryd: 31ème décade, 7ème jour de l’an 3005;
-
Terre: temps supposé 39120;
-
Ravensburg: 2 octobre 1901;
-
Ravensburg: 22 juillet 1783;
-
Terre, continent africain: 25 avril 15821;
-
Forum de Rome: 15 mars de l’an -44;
-
Continent africain, vallée de l’Omo: 5357241 avant J-C.
Et
enfin, la date et l’endroit précis de la provenance du mystérieux personnage:
Las Vegas, 1er janvier 1960, où Johann van der Zelden discutait
affaires en compagnie du banquier Georgios Athanocrassos et Otto von Möll.
Franz
recouvra rapidement son aplomb.
-
Hum… je crois que je me trouve face à une vieille connaissance. Après tout, il
fallait s’y attendre.
-
Je ne comprends pas, jeta Fermat qui s’impatientait. Mais enfin, que signifient
toutes ces données? L’ordinateur ne parvient plus à suivre. Qui est donc cet
homme? Il semble appartenir à toute l’histoire de la Terre. Or, cela est
impossible. S’agirait-il d’un avatar d’Axel Sovad? J’ai beau renvoyer
l’impulsion de retour, rien ne se passe. Bon sang! Vous êtes fasciné… veuillez
m’expliquer Franz.
-
Commandant, Daniel est le témoin de la matérialisation, fit von Hauerstadt
comme s’il n’avait pas entendu les paroles d’André. Il aurait dû nous appeler
depuis deux minutes grâce à son émetteur de poche. Il n’en est rien. Peut-être
van der Zelden le menace-t-il? Je vais voir.
-
Franz, n’y allez pas et expliquez-moi plutôt ce micmac. Le capitaine est fort
capable de se protéger seul. Je l’ai vu affronter trois cents Asturkruks à
mains nues. Il en a tué une cinquantaine et blessé autant avant d’être capturé.
-
André, vous ne comprenez pas. Malgré tous ses talents, Daniel Lin est
impuissant face à ce van der Zelden. Celui-ci n’est pas humain.
-
Ah? Dans ce cas, à qui avons-nous affaire?
-
A une entité maléfique pluridimensionnelle et pluri temporelle, capable de
détruire tous les univers, aussi bien potentiels que réels. Pouvant à satiété
recréer des mondes de désespérance et d’angoisse mortelle. C’est la mort
incarnée. À côté de Johann, Sovad n’est qu’un ridicule histrion.
-
Oh? Comment le savez-vous?
-
Par mes autres moi-mêmes, par Michaël aussi. Moi seul ne crains rien face à
Johann. Il a déjà attenté à ma vie mais n’a pu aller jusqu’au bout. Le cœur lui
a manqué. Il n’a pu annihiler le Neutre.
Laissant
Fermat sidéré, Franz partit en claquant la porte du laboratoire et courut à perdre
haleine jusqu’à rejoindre le parc. Il était terriblement inquiet. En effet,
cela faisait déjà cinq minutes que ledit Johann s’était matérialisé, sous un
vieux chêne aux branches dénudées. Une brume s’élevait du sol, entourant d’un
halo mystérieux tous les êtres vivants, flore et faune.
Mais
quelle avait été la réaction de Daniel face à cette apparition inattendue?
Instantanément,
le daryl androïde sut qu’il n’avait pas affaire à Georgios Athanocrassos.
L’inconnu ne parut désarçonné par sa matérialisation inopinée en ce lieu et à
cette heure qu’une seconde, pas davantage. Puis, avec un sourire
indéfinissable, empreint de cruauté, il s’adressa au capitaine Wu.
-
Très cher, manifestement, vous êtes le responsable de ce phénomène. Mon horloge
interne indique que je me trouve six années dans le futur par rapport à mon
point de départ, mais dans l’Univers 1722, quelque part en France, voyons…
disons dans le département de Seine-et-Marne, à quelques soixante-dix
kilomètres de Paris… oh! Pardonnez-moi… je m’exprime en anglais… Toutefois, je
suppose que vous pratiquez cette langue avec la plus grande facilité, capitaine
Daniel Lin Wu Grimaud, descendant de Franz von Hauerstadt.
Essayant
de dissimuler sa surprise, Daniel répondit à Johann de son ton le plus affable.
-
Monsieur, vous connaissez mon identité, et mieux que moi, apparemment…
êtes-vous humain? J’en doute bien que vous en ayez l’aspect. J’ai activé mes
senseurs internes et ceux-ci n’indiquent … rien… Ils ne parviennent pas à
définir précisément ce que vous êtes.
-
Cela ne m’étonne nullement, rétorqua l’entité. Un vulgaire androïde daryl n’est
pas qualifié pour définir ma nature exacte.
-
Monsieur l’inconnu, je fais preuve envers vous de la plus grande courtoisie,
agissez donc de même.
-
Daniel! Ah! Daniel Lin! Vous devriez plutôt vous mettre au service d’Okland di
Stephano, le concepteur des robots biologiques de la civilisation de Shalaryd.
-
Hum… je crois avoir compris. Vous venez d’un univers dans lequel la science
eugénique, non interdite, a produit des daryls à la chaîne. Cette civilisation
finira dans le sang. Les robots biologiques prendront les armes contre leurs
oppresseurs…
-
Ah! Bien vu. C’est justement le but que je recherche. Daniel, vous ignorez
encore que tous les univers m’appartiennent.
-
Comment cela?
-
N’éprouvez-vous nulle crainte face à moi? Ne ressentez-vous aucune terreur?
-
Non. Pourquoi?
-
Savez-vous qui je suis? Ce que je suis? Ce que je peux? Quelle présomption de
m’avoir conduit jusqu’ici! À moins que vos appareils primitifs aient commis une
erreur. Allons… je vais, pour une fois, me montrer bon prince et vous
pardonner.
-
Je ne sais pourquoi mais il me semble vous connaître. Comment pourrais-je avoir
peur de vous alors que ce sentiment m’est inconnu? Vous n’êtes pas armé. Quel
risque puis-je donc courir?
-
Mais rien! Absolument rien que… la mort. Ce serait d’un banal! Je puis vous
décérébrer, détruire votre cerveau positronique, vous rendre aussi intelligent
qu’un anencéphale, ou vous projeter à l’ère primaire, ou encore au cœur d’un
soleil, vous expédier dans le pré-temps ou le post-temps… à l’infini de mes
caprices, d’un simple claquement de doigts.
-
Intéressant. Quel orgueil dans vos propos!
-
Ah! Ne me défie pas, insecte! Tu me toises et je déteste cela. Je vais me
mettre en colère…
Cependant,
des pas précipités accompagnés d’une respiration haletante se faisaient
entendre et se rapprochaient. Franz, armé de son Maüser, s’arrêta près du daryl
androïde tout en menaçant Johann van der Zelden.
-
Oh! Mais qui voici? Le saint-Bernard de service. Franz von Hauerstadt en
personne. Nous nous sommes déjà rencontrés, ailleurs, hier ou demain… quelle
arme ridicule brandissez-vous? Savez-vous que vous êtes risible? Que je
m’amuse!
-
Johann, l’apostropha le duc, fichez le camp. Quoi que vous disiez, cet univers
ne vous appartient pas. Bougez un cil et je fais feu. Votre enveloppe
corporelle est mortelle.
-
Quel altruisme et quel culot! Tu sers de bouclier à cette caricature d’humain.
Bravo! En voilà un dévouement. Cependant, il est vrai que Daniel Lin est ton
successeur et, que vous le vouliez ou non, que vous en soyez tous deux
conscients ou pas, vous avez quelque chose de moi. Franz tu appartiens à tous
les univers, sous ton nom actuel ou sous un autre. Tu es le neutre et tu me
contiens, tu m’enfermes dans une prison que tu souhaiterais éternelle, mais
moi, le négatif, la mort, l’anté monde, l’anti monde, l’entropie, l’anti temps,
il est difficile de m’emprisonner éternellement! Réfléchis donc. Sans moi, sans
mon évasion, il n’y aurait rien… rien que la stérilité la plus pure et la plus
aboutie, le néant, le vide absolu.
-
Taisez-vous! Vous n’êtes pas que la mort, vous êtes aussi le mensonge.
-
Garde donc ton sang-froid, Franz. Le moment n’est pas encore venu de l’affrontement
final. Nous ne sommes pas dans la bonne dimension, la chronoligne sélectionnée
depuis le tout début. À propos… sais-tu où se trouve présentement mon jumeau
inversé? As-tu pu le détecter? Quant à toi, Daniel Lin… aucune idée sur son
identité actuelle? Pourtant, Michaël n’est pas loin… pas loin du tout. Mais il
est plus que temps pour moi de quitter ces lieux. Heureux de vous avoir
rencontrés, copies de mes ennemis. Merci pour votre hospitalité. Hasta luego
amigos! Mon meilleur souvenir.
Avec
arrogance, Johann dévisagea une fois encore Daniel Wu qui, pris d’un vertige
soudain, fut alors obligé de s’appuyer sur le tronc d’un hêtre. L’entité siffla
sans façon une bulle translucide apparue du néant. le véhicule, conduit par un
homme robot du XXXe siècle, s’immobilisa juste au-dessus de van der Zelden tel
un taxi docile en quête d’un client. D’un saut d’une souplesse digne d’un
gymnaste accompli, Johann grimpa dans la bulle qui disparut aussitôt, happée
par une autre réalité.
Pendant
ce temps, le daryl androïde tentait de reprendre le contrôle de ses sens et de
son esprit. Franz, moins essoufflé par sa course, rangea son arme et aida son
ami à se redresser.
-
Venez… rentrons boire une tasse de thé… je vais vous expliquer ce qui est
arrivé.
-
Euh… ai-je bien compris? Cette chose… cet être … c’était…
-
Oui, hélas!
-
Pouvait-il me tuer?
-
Certainement, du moins techniquement… mais non sans déclencher toutefois un
maelström dans la structure déséquilibrée de tous les potentiels…
-
Dans le Multivers donc…
-
C’est cela. En le faisant, Johann se condamnait à l’immobilité, à la paralysie.
Or, il déteste cet état. Daniel Lin, vous n’avez pas encore pris toute la
mesure de vos possibilités et…
-
Franz… regardez… il se moque de nous. Comme il l’a dit, il nous a laissé un
souvenir.
Le
daryl androïde se pencha sur l’herbe pour en ramasser un étrange objet. Un
disque translucide de la taille d’une pièce de monnaie de cinquante centimes de
francs. Après avoir pris le temps de scanner le disque, celui-ci se révéla sans
danger. Nos amis purent alors sans crainte déchiffer le message abandonné
volontairement par l’entité qui se jouait de tout et de tous avec la plus
déconcertante facilité.
-
Pour André Fermat et son fidèle capitaine, Daniel Lin Wu… Penta p, hiérarchie numéro 5, créature décadimensionnelle originaire de
l’univers bulle 8327... Chargé par ses pairs du système Sol dans les 2000 temps
alternatifs où Homo Sapiens existe. Ami du Commandeur Sûprême du Temps sous
l’aspect d’Humphrey Grover. Connaissez et identifiez votre ennemi afin de
l’abattre! Malgré tous vos efforts, je ramasserai la mise à la fin… n’ai-je pas
l’éternité pour moi? Signé: l’Entropie!
Ce
cadeau, en était-il d’abord bien un, souleva des questions presque à l’infini
de la part de tous les hôtes de Franz et du duc lui-même.
***************
23
décembre 1966, Paris, boulevard Haussmann, 14 heures.
Quelques
flocons de neige voletaient dans le ciel gris de la capitale. Daniel Lin, qui
devait effectuer quelques achats pour Noël, se promenait avec Violetta dans le
cœur commercial dans la grande ville, et mettait cette déambulation à profit
pour admirer les vitrines achalandées et décorées avec plus ou moins de goût
des Galeries Lafayette et du Printemps.


En
ce début de journée, il y avait foule, ce qui n’était pas surprenant à la
veille de cette fête si chère au cœur des enfants. Les gens se pressaient, se
bousculaient même, pris par une frénésie de consommation. Les plus jeunes,
quant à eux, s’émerveillaient devant le spectacle offert par les vitrines
illuminées et animées dans lesquelles les jouets abondaient. Des garçonnets et
des fillettes, chaudement emmitouflés, entamaient une queue patiente dans
l’espoir d’être photographiés sur les genoux du Père Noël ou de son
représentant.
Violetta,
qui n’avait pas les yeux dans la poche, regardait tout et enregistrait ainsi
des souvenirs inoubliables.
Faut-il
l’avouer? Dans mon XXVIe siècle si pragmatique, tout cela n’existe plus! Ce
mélange d’innocence et de commerce, cet esprit de fête et de luxe, ce merveilleux
et ce lucre… certes, chacun a le nécessaire pour vivre et même au-delà… la
personne humaine peut s’épanouir en toute liberté… mais… comment dire? Il
manque à mon univers un soupçon de folie, d’inconscience et de naïveté. Tout y
est si formaliste, dépourvu de toute spontanéité. Sous l’influence si logique
d’Hellas, la Terre a perdu un peu de son sel… cependant, il vaut mieux cela que
le monde qui nous aurait échu si le commandant Fermat, le docteur Lorenza di
Fabbrini et moi-même n’avions bénéficié du soutien inconditionnel de Franz von
Hauerstadt
Bien
protégée du froid grâce à son manteau de fausse fourrure imitant le léopard,
les oreilles dissimulées par une cagoule en laine de couleur rouge et les mains
dans des moufles assorties, ma « nièce » s’extasiait devant les
jouets, les vitrines, les lumières, les guirlandes…
-
Oncle Daniel, qui est donc ce gros monsieur avec une fausse barbe blanche, tout
vêtu de rouge et qui porte des bottes noires? Pourquoi les autres enfants
veulent-ils être photographiés avec lui? Ils ont l’air intimidés.
-
Ma puce, il s’agit du Père Noël. Tous les enfants sages, ou pas, lui écrivent
une lettre afin de recevoir des jouets le 25 décembre.
-
Mais… il n’y a pas qu’un seul Père Noël! J’en ai vu plein d’autres dans la rue.


-
Les enfants croient que ce sont les aides du véritable Père Noël, celui qui,
avec son traîneau tiré par des rennes et sa hôte, dépose les jouets désirés
dans la cheminée, la nuit de Noël, celle où Jésus est né.
-
Ils sont idiots ou naïfs, ou quoi? Ce sont les parents, les adultes qui
achètent les jouets. C’est bien pour ça que tu m’as amenée avec toi.
Quelques
minutes d’un silence relatif suivirent que le daryl androïde savoura. Violetta
avait collé ses mains sur une des vitrines des Galeries Lafayette, celle
qui présentait des automates tirés des célèbres dessins animés de Walt Disney, Blanche
Neige et Bambi.
Pour
ma part, j’aurais préféré Pinocchio.


Les
sept nains revenaient de la mine en chantant tandis qu’un haut-parleur
diffusait hey ho! Hey ho! On revient du boulot. Chaque nain,
parfaitement réussi, adoptait une attitude en conformité avec son caractère. De
plus, les sept frères semblaient marcher dans une forêt éclairée par des
étoiles tandis qu’il neigeait et que des flocons de neige artificiels tombaient
sur un sol constellé de diamants et autres gemmes fabuleuses.
Un
peu plus loin, le faon Bambi tentait maladroitement de se relever sous les yeux
moqueurs de Panpan le lapereau.
Dans
une vitrine mitoyenne, des sapins de Noël, de toutes tailles, jetaient mille
feux multicolores, entourés de bonshommes de neige, dont le cou était,
absurdement, protégé par de grosses écharpes de laine.
Un
peu partout, divers jeux et jouets jonchaient les étals. Poupées blondes,
rousses ou brunes, de tailles diverses, certaines pouvant se mouvoir à l’aide
d’un mécanisme assez simple, d’autres capables de prononcer quelques mots.
Celles qui bougeaient, remuaient la tête ou baissaient les yeux, ou encore
rampaient à quatre pattes, paraissaient les plus vivantes, imitant la
respiration humaine.
Aux
yeux d’une Violetta émerveillée, elles étaient toutes plus belles les unes que
les autres. Je crois que, si elle l’avait pu, elle aurait emporté l’étalage
entier.
Cependant,
l’enfant porta enfin ses yeux sur les poupées mannequins, Barbie,
naturellement, mais aussi ses concurrentes, Tressy, Catherine et ses
amies, y compris les adorables poupées de Peynet.
Allons,
bon! Voici que ma nièce remarquait un changement!
-
Oncle Daniel, ce ne sont pas les mêmes poupées qu’au Noël précédent. Ce n’est
pas normal. Elles sont mieux faites que les autres. Tu sais, je veux parler de
celles du futur, qui ne faisaient rien et avaient le teint blanc.
-
Violetta, tu te trompes. Celles qui seront en vente dans une trentaine d’années
seront mieux finies. Les poupées Corolle étaient splendides. Leur
matière était extrêmement douce et veloutée au toucher. De plus, on aurait
presque cru avoir affaire à de véritables fillettes.
-
Oh! Toi! Tu n’es jamais de mon avis. Tiens, par exemple: les trottoirs ici ont
plus propres. La preuve? Je n’ai pas sali mes jolies bottes fourrées en daim
couleur chocolat. Comment expliques-tu cela?
-
Là, en cette année, les gens sont plus consciencieux, font attention et il y a
également plus de personnel.
-
Oui… Mmm… le chocolat, j’adore! Ah! Et puis, dans le métro qui ne sent plus le
pipi, j’ai constaté qu’on laissait asseoir les vieilles dames ou les vieux
messieurs.
-
Bien sûr. C’est la moindre des politesses.
-
Alors, pourquoi, après, dans le futur, les jeunes ne le feront plus?
-
Parce qu’ils n’apprendront plus les règles élémentaires du savoir-vivre. Ils se
montreront individualistes et égoïstes.
-
Dis, oncle Daniel, on entre dans ce magasin?
-
Nous sommes venus pour cela. Mais tu feras bien attention dans cette cohue. Tu
ne me lâcheras pas la main? Compris?
-
Oui, oncle Daniel, répondit l’enfant docile.
Douze
minutes plus tard, le duo était parvenu jusqu’au quatrième étage, celui des
confiseries et chocolats, mais aussi celui des décorations pour les tables de
fête, le sapin ou la crèche.
Vous
vous en doutez, la fillette léchait littéralement des yeux le stand des
chocolats Lanvin et Suchard. quant à moi, tous ces parfums
synthétiques me donnaient un haut-le-cœur. Je n’étais pas porté sur les douceurs.
-
Mmm… Que ça sent bon! On n’en prend pas pour maman?
-
Reconnais-le, ce serait plutôt pour toi, ma fille. Non. Il ne s’agit pas de
vrai chocolat. Nous avons là des bonbons de chocolat, avec un taux de cacao
inférieur à 32%. Je ne t’énumère ni les parfums de synthèse, ni les colorants
et encore moins les différents conservateurs.
-
Ah? Fit Violetta déçue. Mais les pères Noël, là, enveloppés dans du papier doré
ou argenté? Des rouges, des jaunes, des bleus ou des verts? Et ces chaussures
bizarres? Ce n’est pas non plus du bon chocolat?
-
Tu m’indiques les sabots en chocolat. Les vrais étaient fabriqués en bois; les
paysans se chaussaient ainsi autrefois. Ma puce, tout ce qui t’attire, à cause
sans doute de l’emballage, n’est en fait que du chocolat de couverture, avec
peu de cacao, et beaucoup de corps gras. Du beurre de cacao, nocif pour la
santé.
-
J’ai compris, oncle Daniel, jeta l’enfant avec dépit. Tu ne vas rien acheter.
Tu es difficile. Dis-le moi donc que tu n’es pas gourmand!
-
Je l’avoue volontiers. Je ne me laisse pas duper, nigaude. Regarde ce stand-ci,
plutôt. Cette fois, ce sont des chocolats qui contiennent entre 45 et 72% de
cacao. Ah! Je sais… ils ne sont pas enveloppés dans de beaux papiers. Mais… Si
tu veux absolument en avoir avec des emballages de couleur, je prends également
des papillotes avec des dessins humoristiques et des pétards.
-
Euh… n’oublie pas les pères Noël…
Après
une demi-heure de queue, Daniel Lin avait acheté un kilo de chocolats Fouchon,
un kilo de papillotes de la même marque, d’authentiques marrons glacés,
quatre pères Noël, chacun enrobé d’un papier métallisé de teinte différente,
des fruits confits, du nougat noir de Provence, des fondants à la liqueur ainsi
que des pâtes de fruits.
Ouf!
Mais il restait les décorations de Noël sans oublier les incontournables jouets
et cadeaux.
Impatiente,
la gamine commençait à ôter l’emballage rouge d’un père Noël avec l’évidente
intention de le croquer.
-
Violetta? Que fais-tu donc? Si tu commences aujourd’hui, tu n’auras plus rien
le 25 décembre.
-
Ah? Souffla ma nièce en boudant. Et le jour de Noël, je suis censée manger tout
ce chocolat d’un coup? C’est mon foie
qui va être malade!
-
Tu en mangeras un peu demain soir, pour le réveillon, et ensuite, modérément,
les jours suivants. Viens, nous allons acheter maintenant des guirlandes, des
étoiles, des anges et des boules pour décorer le sapin. Ah… je sais ce que je
ferai lorsque nous aurons regagné notre époque…
-
Quoi? Dis vite.
-
Je ferai cadeau d’une boîte de décorations à mon père. En souvenir de
Catherine…
-
Ta maman?
-
Oui…
-
C’est gentil…
-
Demain matin, tu seras une grande fille en m’aidant à décorer le sapin.
-
Oui! C’est super! C’est vrai, oncle Daniel que Liliane et Sylviane vont passer
les fêtes chez nous?
-
Pas tout à fait, ma puce. Les von Hauerstadt arriveront le 26, pas le 25. Tu
feras ainsi la connaissance des aînés, François, Cécile et Frédéric.
-
Ce sont des grands, non? De vrais adultes…
-
François va sur ses vingt-deux ans, Cécile a presque vingt ans et Frédéric est
encore un adolescent puisqu’il n’a que seize ans.
-
Tu crois qu’ils voudront jouer avec moi?
-
Si tu te montres adorable… pourquoi pas? Pas de caprices ni de larmes de
crocodile, d’accord?
-
Je veux jouer au Cochon qui rit…
-
Nous verrons…
Lesdites
emplettes effectuées, le daryl androïde et la fillette montèrent à l’étage
au-dessus grâce à un escalator. Là, le plus gamin ne fut pas la petite quart de
métamorphe mais bien Daniel Lin.
Devant
le rayon des peluches, Violetta, incorrigible, manifesta une fois encore son
mécontentement. Non pas qu’elle en réclamât une. Il y avait profusion de choix
avec des ours, des chats, des chiens, des moutons, des lapins, des Dumbo, des
Bambi, et des Pollux.
Daniel
écarquillait les yeux. Il lui semblait se retrouver dans la caverne d’Ali Baba.
Béat, figé, il admirait un ours d’un mètre de haut, fort doux au toucher.
-
Oncle Daniel, il est tout moche ce
stand! Il n’y a pas tout. Il y manque des vaches, des cochons, des singes, des
serpents, des crocodiles, des lions, des panthères, des dinosaures et des
oiseaux! Il n’y a ni Eloum, ni Khrumpf, ni Chtuh! Ce n’est pas juste! Et puis,
j’oublie aussi les Astérix, les Marsupilami, les Panthères
roses, et les poissons. Il ne me plaît pas ce stand, il est nul. Pourquoi
tu perds ton temps ici? On dirait que tu vas avaler une mouche. Allons voir les
poupées là-bas… dépêche-toi! Je veux que tu m’achètes la poupée qui respire
comme celle de la vitrine.
-
Es-tu certaine de ne pas vouloir un
ours? Celui-là ferait bien sur ton lit…
-
Non, oncle Daniel! Je ne suis plus un
bébé. C’est moi qui choisis et je veux une poupée!
En
soupirant, le capitaine Wu céda.
Encore
quelques minutes et ma nièce se retrouva les bras encombrés par une énorme
boîte en carton contenant une poupée Reynal aux cheveux blonds bouclés
coupés courts, aux yeux bleus et au corps rembourré. Cette poupée avait la
particularité d’imiter un bébé en train de respirer et pouvait être mise à
quatre pattes sans difficultés.


Mais
cette sacrée Violetta ne s’était pas contentée de ce seul jouet. Elle avait
également obtenu de son oncle une dînette complette de quarante-huit pièces en
métal et en plastique, une salle de bains miniature qui s’éclairait et dont la
douche fonctionnait, une poupée Peynet portant la robe d’Isabelle la fiancée de
Thierry la Fronde, une Barbie rousse aux cheveux mi-longs avec
trois habits différents afin de pouvoir la changer, une robe fourreau rouge en
coton, avec un boléro assorti bordé de fourrure imitant le léopard, un tailleur
en tweed, or, rouge et marron, avec l’inévitable fourrure en acrylique, et,
enfin, une splendide tenue de soirée en satin rose, robe et boa en couleurs
complémentaires.
L’oncle
ne put s’empêcher une réflexion à voix haute.
-
Décidément! Je suis bien dépourvu face à tes exigences. Je ne sais pas te dire
non. Tu me coûtes cher, ma fille.
-
Euh… Je ne sais pas ce qu’est l’argent…
-
Crois-tu qu’il me reste assez pour
moi?
-
Mais tu es trop grand pour avoir besoin de jouets, toi!
-
Sans doute, ma chérie. Vois-tu, à proprement parler, je n’ai pas eu d’enfance.
-
Oui, à cause de l’ordinateur dans ta
tête…
Une
heure de plus et notre daryl androïde avait effectué des achats plus
personnels. Une boîte de Mako moulages comprenant tout le nécessaire
pour fabriquer Bambi en plâtre avec ses amis, un télécran classique,
un jeu de Monopoly, qui permettrait de longues parties, un coloredo géant,
mais aussi un puzzle de deux mille pièces représentant les célèbres Tournesols
de van Gogh, des soldats à peindre à l’échelle 1:72e de la
Guerre d’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique, de la marque Airfix, avec
tous les pots de couleurs et les pinceaux nécessaires afin de monter un diorama
complet, une maquette du Pourquoi Pas? de Charcot destinée au commandant
Fermat, cent bâtonnets de pastel pour le docteur di Fabbrini, et cinq voitures
miniatures qui devaient être remises à Franz, La Mancelle de Léon
Bollée, le cab électrique Hautier 1898, la Peugeot 1892, la Panhard-Levassor
1894 et la R8 Gordini bleue à bandes blanches. Ces modèles étaient
fabriqués par Rami, Safir ou Norev. en 1995, ils deviendraient
introuvables et vaudraient des fortunes.


Lorenza
avait eu pour tâche de se charger des cadeaux pour Elisabeth et ses enfants.
Or
voici que l’attention du capitaine fut attirée par un vendeur qui vantait un
nouveau jeu de construction tout droit venu d’Europe du Nord.
-
Approchez! Approchez donc! Des heures
et des heures de distraction garanties. C’est nouveau et c’est éducatif. Finies
les longues soirées d’hiver où vos enfants s’ennuient. Avec les briques Lego,
toutes les constructions, même les plus ambitieuses deviennent possibles!
Du porte-avions Clemenceau à la capsule Gemini! Il suffit pour cela d’acheter
les boîtes appropriées.
Daniel,
tirant la fillette par la main, avança jusqu’au stand et observa attentivement
le bonimenteur en train de monter un camion-grue.
-
Il existe des boîtes de toutes tailles, pour toutes les bourses, poursuivait ce
dernier. Elles se complètent. Achetez dès maintenant. Choisissez: 25, 50, 75,
100, 200, 250, 500, 1000 pièces.
-
Je peux essayer avec cinq boîtes de
mille pièces? Demanda le daryl androïde. Le montage a l’air facile.
-
Naturellement. Mais si vous voulez utiliser autant de pièces à la fois, vous en
aurez pour plusieurs jours pour que votre construction ressemble tant soit peu
à quelque chose…
-
Vas-y oncle Daniel! L’encouragea Violetta, frappant tant bien que mal dans ses
mains à cause de la poupée qu’elle portait.
-
Que veux-tu que je construise, ma puce?
-
Euh… le château de la Belle au bois dormant avec le dragon et le prince
charmant. Et ce qui te passera par la tête…
-
Entendu.
Posant
ses différents achats aux pieds de la fillette, Daniel s’exécuta. Passant en
hyper accéléré, il ne mit que deux secondes à monter ledit château, mais aussi
une réplique du Golden Gate, une autre de la Tour Eiffel, sans
oublier le temple de la divinité bénéfique dinosauroïde Khhrrtypl, originaire
de la planète de Khrumpf.
Les
badauds crurent à un simple tour de passe-passe, mais n’en applaudirent pas
moins. Heureusement qu’ils ne creusèrent pas plus loin l’étrange exploit. Un
garçonnet, d’une huitaine d’années, désignant le temple extraterrestre, demanda
naïvement:
-
C’est quoi monsieur, cette maison?
-
Un temple, un édifice religieux d’un Univers dans lequel les dinosaures sont
devenus intelligents, répliqua Daniel Lin avec le plus grand naturel.
Prenant
soudain conscience de sa bévue, le daryl androïde se hâta de récupérer ses
achats et s’empressa de quitter le magasin, poussant Violetta devant lui.
Après
une courte marche, le duo parvint devant un complexe cinématographique. Bambi
était à l’affiche. Il est inutile d’écrire que l’enfant obtint une nouvelle
fois gain de cause! En fait, Daniel céda au caprice de sa nièce parce que lui
aussi adorait les dessins animés en 2D, à l’ancienne. Il était curieux de voir
ce que cela donnait sur grand écran dans une salle publique. Le complexe se
situait boulevard des Italiens et appartenait au groupe Gaumont.
Violetta
ressortit de la séance enchantée, les joues maculées de chocolat, s’étant gavée
de tout un sachet de bonbons La pie qui chante et d’un esquimau géant à
la praline. Ce fut donc à plus de vingt heures que nos deux gamins regagnèrent
la gentilhommière en Seine-et-Marne, épuisés mais heureux.
***************