En cette année 1925,
David van der Zelden atteignait les trente-cinq ans. Il était dans la plénitude
de ses moyens, tant physiques qu’intellectuels. Toutefois, ses cheveux châtains
commençaient à se dégarnir sur les tempes. Sa corpulence s’était élargie et un
début de ventre dénonçait qu’il ne méprisait pas la bonne chair. Bref, il
respirait l’homme d’affaires enrichi, satisfait de lui-même.
Soucieux de paraître à
son avantage, il portait une chevalière d’un prix fabuleux à la main droite
tandis qu’un gros cigare était le plus souvent suspendu à ses lèvres. Vêtu avec
la plus grande élégance, à la mode de Paris, il faisait couper ses costumes
dans la capitale française et se chaussait en Italie. Toutefois, ses chemises
étaient commandées à Londres.

De taille élevée, près
d’un mètre quatre-vingt-dix, doté de magnifiques yeux d’un bleu faïence qui
toisaient froidement ses interlocuteurs, une physionomie agréable mais emplie
d’un air d’autorité indéniable, monsieur van der Zelden en imposait à ses
clients. Tous lui faisaient confiance et ne le regrettaient pas.
Johanna, quant à elle, se
montrait aussi intransigeante que son mari mais dans un autre domaine. Sur sa
figure empreinte d’une langueur fort aristocratique et d’une carnation
maladive, elle suscitait chez les inconnus qui la rencontraient pour la toute
première fois un élan sincère de pitié. De grands yeux bleu clair ornaient son
visage souffreteux mais la froideur qu’ils laissaient entrapercevoir venaient
contredire assez rapidement le sentiment de vouloir protéger la jeune femme.
D’une taille au-dessus de
la moyenne pour l’époque, soit un mètre soixante-cinq, mince, voire maigre,
Johanna portait avec grâce les cheveux attachés en chignon malgré la mode en
vigueur. Elle n’aimait pas être coiffée à la garçonne, pensant, non sans
raison, que cette coupe la désavantageait. Ses cheveux blonds, d’un blond pâle,
très nordique, étaient en fait sa seule parure naturelle.
Fort snob, prenant des
attitudes étudiées longuement devant sa psyché, Johanna van der Zelden aimait à
s’encombrer d’un caniche nain gris nommé Praline. Elle le traînait partout, le
tenant le plus souvent dans ses bras, mais évitant de le gaver de sucreries
comme elle l’aurait fait jadis.
Ce matin-là, l’opulence
incarnée, mais ne respirant pas la santé, la jeune femme avait passé un
tailleur parfaitement coupé. Toutefois, elle préférait porter des robes de
crêpe noir ou encore de soie claire, sans fantaisie dans le décolleté. Tout
cela parce que son tour de poitrine ne le lui permettait pas.

Johanna laissait traîner
dans son sillage des parfums exotiques et luxuriants, composés d’essences les
plus rares, des flacons achetés dans les boutiques Guerlain et Lanvin de Paris.
Pour l’heure Jicky avait fait son bonheur.
Madame van der Zelden
prenait garde lors des soupers copieux, du moins pour son cher et tendre époux,
à ne boire que du bout des lèvres une coupe de champagne et à éviter de fumer
des cigarettes.

En cette matinée du 5
juin 1925, madame donnait des ordres brefs mais précis à toute sa domesticité
ainsi qu’aux extras embauchés afin que la réception prévue pour le soir-même
fût impeccable et que les invités des van der Zelden repartissent, tout à fait
éblouis par la munificence du couple richissime.
En l’honneur de ce raout
mondain, Johanna avait sélectionné une longue robe de mousseline rouge à petits
plis, surbrodée de fils d’or. Par-dessus ses maigres épaules, une veste kimono
du même tissu retombait avec grâce. Les manches de ladite veste étaient
agrémentées de grosses roses en dégradé, d’une forme très stylisée. Quant aux
pieds, ils étaient chaussés d’escarpins assortis à la robe et les cheveux
étaient embellis par des perles et de discrètes fleurettes printanières en soie
et en satin.
David s’était contenté de
passer un frac classique ce qui le faisait ressembler à un Arsène Lupin
légèrement enveloppé.
Piikin, quant à lui,
avait désormais les cheveux blancs d’un sexagénaire débonnaire et une épaisse
moustache ornait sa lèvre supérieure. Dans sa livrée de majordome – pour
mémoire, il était avant tout régisseur – on pouvait le confondre avec un paysan
endimanché.


Enfin, tout était prêt
pour que la réception fût un succès. Les invités pouvaient arriver en étant
certains d’être accueillis dans le luxe non pas dispendieux et nouveau riche,
mais dans le raffinement de bon ton. Parmi les nombreuses cartes qui étaient
revenues à Johanna avec un accord non formel, y figuraient des noms connus de
tous, notamment ceux de généraux de la Reichswehr, de représentants de la haute
finance et de l’industrie, Thyssen, Krupp, deux ou trois comédiens de premier plan,
Rudolf Klein-Rogge, Emil Jannings,

un noble britannique, Lord Home, un pseudo-comte brésilien, don Luis Perenna, en fait Raoul d’Arminville qui utilisait là une de ses nombreuses couvertures, cinq citoyens américains appartenant aux Van der Bildt, aux Morgan, aux Rockefeller, un archevêque, celui de Cologne, le consul italien à Weimar et le duc et la duchesse von Hauerstadt, bien entendu.

un noble britannique, Lord Home, un pseudo-comte brésilien, don Luis Perenna, en fait Raoul d’Arminville qui utilisait là une de ses nombreuses couvertures, cinq citoyens américains appartenant aux Van der Bildt, aux Morgan, aux Rockefeller, un archevêque, celui de Cologne, le consul italien à Weimar et le duc et la duchesse von Hauerstadt, bien entendu.
Hanna Bertha et son mari
avaient été volontairement oublié, puisque juifs.
Karl et Amélie arrivèrent
à la réception avec un léger retard. Immédiatement, ils s’excusèrent poliment
auprès de la maitresse de maison mais cette dernière, d’un geste d’une suprême
élégance, empreint de cette grâce alanguie qui lui était devenue toute
naturelle, leur déclara fort aimablement :
- Mais il est tout à fait
inutile de vous excuser, chers amis. Je comprends fort bien qu’avec deux
enfants en bas âge, il vous soit difficile de vous dégager, surtout si, vous,
ma chère Amélie, vous vous montrez une mère aimante et attentionnée.
- Comme c’est gentil à
vous, Johanna, répondit la duchesse avec un sourire sincère et non de commande.
En réalité, le retard du
couple von Hauerstadt était davantage dû à la toilette d’Amélie qu’au besoin de
donner un dernier câlin à Peter et à Franz. Ainsi, rivalisant d’audace à chaque
sortie, à chaque grande occasion, la jeune femme apparut chez les van der
Zelden vêtue, ou plutôt dévêtue, d’une très courte robe chemise de crêpe et de
mousseline blanche et rose, laissant voir le genou, à fines bretelles s’entrecroisant
dans un dos dénudé jusqu’à la chute des reins. De plus, dans les cheveux
courts, à la garçonne, en réalité une perruque brune puisque Amélie était
blonde, était épinglée une espèce de toque, avec, pour seul ornement, mais quel
ornement, un énorme solitaire de 240 carats, excusez du peu !
Or, il fallait le savoir,
ce cadeau émanait du comte brésilien, un des innombrables admirateurs de la
duchesse, qui, pour ses beaux yeux, n’avait pas hésité à visiter le Louvre
d’une manière toute particulière, il y avait déjà huit années. Quant au mari,
le duc Karl, il avait préféré ne pas trop s’interroger sur la provenance dudit
diamant. A l’époque, il combattait sur le front et savait que son épouse
accueillait des soldats et des officiers blessés dans leur propriété de
Bavière. Il supposait que la pierre était fausse…
Johanna van der Zelden
avait manqué s’étrangler de jalousie à la vue de la tenue plus qu’excentrique
d’Amélie.
« Ah ! Décidément,
il n’y a que la duchesse qui puisse supporter des déshabillés de ce genre,
marmonnait-elle, furieuse, entre ses dents, sachant toutefois dissimuler sa
colère. A trente ans pour le moins, elle a le culot de porter cette…
chemise ! Mon Dieu ! Et le duc Karl n’a pas l’air de s’en offusquer.
Pourtant, je vois ici bien des messieurs en train de…zyeuter Amélie, presque
bavant même… ».
Karl von Hauerstadt,
blasé, acceptait avec philosophie les compliments adressés à son épouse. Il y
avait longtemps qu’il avait pris l’habitude des tenues extravagantes d’Amélie.
Il lui pardonnait tout, du moins presque tout. La jeune femme, après plusieurs
fausses couches et grossesses difficiles, ne lui avait-elle pas donné deux fils
en excellente santé ? Franz, l’aîné, promettait beaucoup déjà. Garçonnet
béni des dieux, il se montrait avide d’apprendre et s’était pris d’amour pour
la musique. Ainsi, à sept ans, il était déjà capable d’interpréter sur son
violon des sonatines et la célèbre aria en Ré de Bach.
Cependant, il est bon de
s’interroger sur la présence de nos Tempsnautes à cette soirée. Comment les
membres de l’expédition temporelle étaient-ils donc parvenus à s’introduire
parmi la foule ? Stephen Möll et Nikita Sinoïevsky avaient revêtu
l’uniforme des extras engagés expressément pour la réception avec des papiers
parfaitement en règle. Franz, Otto von Möll, Giacomo Perretti

et William O’Gready se faisaient passer pour des invités du couple van der Zelden. Pour ce faire, ils s’étaient substitués à des convives qui avaient refusé de venir en dernier lieu. Cela, ils le savaient. Alors, ils étaient parvenus à voler une partie du courrier et à remplacer lesdites cartes d’invitation retournées avec un refus, par les leurs, parfaitement imitées. Comme on le voit, cette expédition avait été longuement travaillée.

et William O’Gready se faisaient passer pour des invités du couple van der Zelden. Pour ce faire, ils s’étaient substitués à des convives qui avaient refusé de venir en dernier lieu. Cela, ils le savaient. Alors, ils étaient parvenus à voler une partie du courrier et à remplacer lesdites cartes d’invitation retournées avec un refus, par les leurs, parfaitement imitées. Comme on le voit, cette expédition avait été longuement travaillée.
A la vue d’Amélie de
Malicourt, Stephen, en train de servir une coupe de champagne au pseudo-comte
brésilien, ne put retenir un sifflement d’admiration.
- Mes aïeux ! Quelle
beauté ! Quelle aisance ! Pour l’époque, c’est plutôt inattendu…
C’est tout juste si elle n’est pas nue…
Avec condescendance, le
Sud-Américain répondit à l’extra avec un léger accent étranger.
- Cette dame que vous
admirez avec raison, n’est autre que la duchesse Amélie de Malicourt, épouse
von Hauerstadt… hélas ! Une de mes anciennes connaissances à Paris… un peu
avant la guerre et juste après…
- Oh ! Pas
possible ! Alors, il s’agit de la mère de Franz…
- C’est exact. Ainsi se
prénomme son fils aîné.
Stephen n’en dit pas
davantage, O’Gready s’approchant afin de se faire servir un verre de punch. Lui
aussi, sous le charme de la jeune femme, il fit part de son émerveillement à
l’Américain.
- Bloody Hell ! Quelle pin ’up ! Il n’y a pas à dire. Elle
est mille fois mieux que Marilyn !


Stephen s’autorisa à
rappeler à l’ordre le colonel.
- Bill ! Silence
voyons ! Votre accent américain est trop prononcé. De plus, vous oubliez
que vous jouez le rôle d’un muet ou presque…
Pendant ce temps, de leur
côté, Otto et Franz réagissaient tout à fait différemment à la tenue d’Amélie.
- Ainsi, il s’agit donc
de votre mère, faisait von Möll, sans bien croire ce qu’il voyait. Je n’en
reviens pas. Sur les photos que vous m’aviez montrées, elle n’était pas… elle
faisait… si … sérieuse.
Comprenant qu’il
s’enfonçait, l’avionneur stoppa.
- Euh… Il me semblait que
les mœurs relâchées ne touchaient que les artistes dans les années vingt,
reprit Otto après une hésitation.
- Otto, vous faites
erreur, jeta Franz, dissimulant tant bien que mal sa colère. Ma mère, bien
qu’aimant arborer des tenues extravagantes, a toujours été une épouse comme il
faut et n’a en rien eu des mœurs débauchées. Cela était de notoriété publique…
- Ne montez pas sur vos
grands chevaux, mon ami… je regrette de ne pas avoir connu madame la duchesse,
voilà tout. Une femme remarquable…
- A tout point de vue,
oui, je le reconnais…
Quant à Giacomo, il
n’avait eu qu’un bref haussement d’épaules lorsqu’il avait compris qu’il
s’agissait de la mère de Franz von Hauerstadt.
Ceci dit, le chercheur
Américano-germanique avait bien des raisons de se montrer quelque peu fâché.
Lui savait pertinemment certains secrets familiaux, secrets ignorés de son
père. D’ailleurs, il avait reconnu dans l’assistance don Luis Perenna,
autrement dit Raoul d’Arminville et c’était d’un air contrarié qu’il avait
évité le douteux personnage.


Mais il est temps de
revenir au déroulement de la réception.
Un petit orchestre,
composé de douze violons ou apparentés, de deux violoncelles, de deux flûtes et
de deux hautbois, recruté pour l’occasion, interprétait valse sur valse. Le
souper ne fut servi qu’à minuit. Il était digne des plus grands restaurateurs
et comprenait quatre services avec un choix prodigieux de potages, de bisques,
de plats, de viandes, de poissons et de desserts compliqués, bref, un véritable
gaspillage de nourriture. Les vins étaient à la hauteur et le champagne, rosé,
coulait à flots.
Johanna était la seule à
ne grignoter que du bout des lèvres. Pourtant, elle fit un extra pour les
profiteroles au chocolat, qu’elle aimait par-dessus tout.
Le souper se poursuivit
jusqu’à trois heures du matin, au milieu d’échanges aimables, de conversations
policées et d’une ambiance détendue. Mais il faut avoir une pensée charitable
pour les larbins, les extras qui officiaient, debout depuis des heures et qui
avaient l’obligation de ne montrer aucune fatigue.
Puis, le bal reprit,
entremêlé de paroles chuchotées, de tangos, de valses de Strauss, et de deux ou
trois charlestons. Il fallait être de son temps, que diable !


Il est temps de décrire
nos intrus temporels et pour cela mettons à profit une pause chez les musiciens
en train de se réaccorder. Ayons également pitié de ces forçats qui jouaient
presque sans discontinuer depuis huit heures du soir.
Naturellement, les
déguisements des Tempsnautes étaient impeccables, il n’y avait aucune erreur
dans leurs costumes, leurs coupes de cheveux, leurs chaussures et tous les
accessoires obligés. Comme nous le savons déjà, William O’Gready avait endossé
l’uniforme d’un commandant de la Reichswehr, ayant refusé de porter un smoking
et d’être un banal civil. Il avait condescendu à une rétrogradation et cela lui
avait demandé un gros effort. Toutefois, bien qu’il s’exprimât correctement
dans la langue de Thomas Mann, son allemand était tinté d’un fort accent du sud
des Etats-Unis, et sur les conseils d’Otto, il avait été convenu qu’une
blessure à la gorge l’avait rendu quasiment muet.


Quant à l’ancien baron,
il avait passé sans problème un smoking noir, cependant la veste plissait
légèrement sur sa bedaine. Il était loin le temps où Otto était encore assez
mince. Notre sexagénaire allait et venait dans l’immense salon où le bal se
déroulait, observant les convives, échangeant des paroles avec quelques
invités.
Stephen et Nikita, de
leur côté, en parfaits extras, servaient rafraîchissements, cafés et petits
fours à la nombreuse assistance, ne marquant aucune lassitude. Les deux hommes
s’étaient quelque peu entraînés ces dernières heures. Le champagne, les punchs,
les jus de fruit et la limonade étaient à l’honneur ainsi que quelques alcools,
comme le Cognac, le sherry, les liqueurs de prune, de poire ou le Curaçao.
Notre chercheur américain n’avait pas prononcé plus de cinq mots durant son
office, étant conscient de l’insuffisance de son allemand. Du moins
comprenait-il la plupart des échanges verbaux.
Si Franz était parvenu à
se faire accepter par la majorité des convives, discutant politique, économie
ou musique avec les invités, notamment un membre de la famille Rockefeller,
O’Gready, légèrement éméché, commençait à fortement s’ennuyer. Son rôle de muet
lui pesait. Les discussions des militaires de la Reichswehr lui paraissaient
tout à fait ineptes et le traité de Versailles, toujours mis sur le tapis, plus
que critiqué, l’agaçait. Un instant, il se rapprocha d’Otto et fit :
- Bon sang ! Tu n’en
as pas assez de toutes ces singeries ? Quant à cette musique, elle est
bonne à endormir. Des valses et encore des valses… ils ne connaissent que ça,
ma parole. Pas un seul air entraînant.
J’ai bien envie de demander à l’orchestre de jouer un rock ou encore un de ces
bon vieux be bop.
- Bill ! Fais
davantage attention, l’interpela son ami. Les be bop et le rock sont
anachroniques.
- Ah ouais… tu as raison…
il n’empêche. Cette musique qui balance fort me manque bigrement…
Alors, pour lui-même,
William se mit à chantonner, faux d’ailleurs, et à contretemps, la Bamba puis enchaîna avec un classique Rock around the clock. Heureusement,
personne ne sembla remarquer cette incongruité.

Pendant ce temps, Franz
et Giacomo échangeaient des propos animés avec quelques-uns de ces messieurs,
citant Stravinsky, Prokofiev, le Groupe des Six, Debussy, Ravel, Satie et
Dvorak. Le Germano-américain et son ami prirent la défense de la musique
française et russe, tandis que leurs interlocuteurs louaient abondamment
Wagner, tout en trouvant que la musique avait dégénéré depuis ce compositeur.
Cependant, à quelques
mètres de ce petit groupe de musicologues, assise nonchalamment sur un divan,
Amélie écoutait avec la plus grande attention les échanges de ces messieurs,
oubliant les inepties de ses compagnes. Souvent, ses yeux se portaient sur un
individu qui lui rappelait vaguement quelqu’un. Naturellement, il s’agissait de
Franz, et ce dernier tenait les propos les plus sensés et les plus avertis en
matière musicale. On le sentait porté par une passion sincère.
Or, la maîtresse de
maison, Johanna se rendit compte de la distraction de la duchesse von
Hauerstadt.
- Mais… enfin, chère
amie, fit-elle un instant, qu’avez-vous ? Vous voilà bien sérieuse
soudain…
- Pardonnez-moi, Johanna.
Vous êtes si aimable, si attentionnée… voyez-vous cet homme là-bas ? Oui…
il a une grande prestance…
- Oh ! Celui qui se
tient penché aux côtés de Herr
Friedmann ?
- Oui, c’est cela. Il
parle musique avec beaucoup de compétence.
- Je n’y connais pas
grand-chose, mis à part, bien sûr, Bach, Schubert et Wagner…
- Il me rappelle
quelqu’un… mais je ne parviens pas à mettre un nom sur lui…
- Il s’est présenté comme
Herr Morgan Smithback. Un
Germano-Américain, installé à Boston depuis 1908. Mais il effectue un long
séjour en Europe, pour affaires, je crois. Peut-être l’avez-vous croisé à
l’opéra de Vienne, ou encore sur les champs de courses… ou même à Paris… à ma
connaissance, il jouit d’une fortune plus que conséquente. Désirez-vous que
nous lui parlions ?
- Non… inutile, Johanna. Notre
curiosité lui paraîtrait déplacée. Il s’agit sans doute d’une ressemblance
lointaine avec quelqu’un de ma famille ou encore de celle de mon mari.
Or, la conversation des
musiciens convaincus glissait maintenant sur les arts en général et plus
particulièrement sur les mouvements avant-gardistes allemands. Intéressé, Otto
vint donner son avis.
- Je reconnais,
commença-t-il, que je suis un défenseur acharné de toutes les nouveautés, de
toutes les innovations. Après tout, nous sommes au XXe siècle et celui-ci doit
justifier sa modernité. Alors, pourquoi s’enfermer dans le passé ? Répéter
à l’infini ce qu’ont essayé nos ancêtres ? Osons ! De l’audace !
Encore et toujours…
Un comte badois réagit
défavorablement à cette apologie des arts contemporains.
- Tous ces
pseudo-artistes que vous citez ne sont que les dignes représentants de la
décadence morale de notre malheureux pays. Notre patrie blessée a besoin, un
besoin pressant à mes yeux, d’une régénération en profondeur. Ce Bauhaus que vous encensez n’est qu’une
gigantesque escroquerie. Oui, j’ose l’affirmer haut et fort. Quant aux toiles
d’Otto Dix

et de Georg Grosz, elles m’apparaissent comme d’abjects immondices.


et de Georg Grosz, elles m’apparaissent comme d’abjects immondices.

- Bravo ! Renchérit
un autre invité. Oui, ce sont de véritables insultes à l’art et à la beauté, à
la réalité. Walter Gropius et Mies Van der Rohe ?

Des fumistes tout simplement, qui abusent les crédules qui veulent être trompés.

Des fumistes tout simplement, qui abusent les crédules qui veulent être trompés.
Otto se permit de
répliquer avec sang-froid.
- Messieurs, il me semble
que vous y allez un peu fort. Vous ne pouvez tout de même pas dénier à ces
tableaux géométriques tels ceux de Paul Klee ou de Mondrian une esthétique
harmonieuse cadrant parfaitement avec notre temps qui n’est et ne se veut que
l’exaltation du progrès et de la vitesse comme, rappelez-vous, l’avait si bien
annoncé le Manifeste futuriste de
Marinetti publié en 1909. Une automobile est plus belle que la Victoire de Samothrace. Quelle mélodieuse
symphonie que celle d’un moteur Mercedes lancé à deux cents
kilomètres/heure !
Le duc Karl, qui venait
de participer à cet échange, interrompit Otto.
- Loin de moi de vouloir
à tout prix paraître anglophile, mais les moteurs Rolls Royce sont incomparables.
- Vous savez de quoi vous
parlez, bien sûr, reprit le noble badois.
- Euh… oui, évidemment,
je possède quatre Mercedes et trois Rolls.
Toutefois, une nouvelle
interruption eut lieu car un homme jeune, au teint basané, aux cheveux sombres
et aux yeux noirs s’en vint saluer le duc Karl. A son approche, Otto Möll ne
put s’empêcher de tressaillir et de murmurer in petto :
« Mais… C’est
Georges Athanocrassos ! »
Cependant, le futur
banquier s’inclina également devant l’ex-baron.
- Mes respects, monsieur…
- Merci… mes respects
aussi, répondit Otto le visage fermé. Pardonnez-moi… je dois parler illico au
major Schmidt, là-bas, près de la desserte…
Laissant là le petit
groupe, l’avionneur accourut vers Bill en train de boire une coupe de champagne
rosé et de se servir de petits canapés présentés sur un plateau par un
domestique.
- Euh… toussota fortement
O’Gready. Ce champagne est … infect… Il ne vaut pas le champagne californien.
Un bon Dry, voilà ce qu’il me faut…
- Cher Wilhelm, s’il
n’est pas à votre goût, laissez-donc là votre champagne…
Puis, Otto serra
fortement le bras de William et l’entraîna subrepticement vers une
porte-fenêtre entrouverte afin de laisser passer l’air doux de la nuit.
- Combien de fois me
faudra-t-il vous répéter de faire plus attention ! Murmura l’avionneur à
l’oreille de son ami. Un peu de discrétion, c’est si difficile pour vous ?
- Euh… Non…
- Bien. Je reprends, mais
en anglais afin d’être certain d’être tout à fait compris.
- Je ne suis pas si ivre,
Otto, gronda le colonel O’Gready.
- D’accord. Bill,
imaginez que, présentement, nous sommes sous couverture, au milieu des Reds…
- Oui ?
- Vous voyez ce jeune
homme là-bas, vêtu d’un smoking blanc ? Il discute avec le duc von
Hauerstadt…
- Ah… Avec Franz ?
- Mais non ! Avec
Karl… ne le montrez donc pas ainsi du doigt. Cela ne se fait pas. Vous allez
vous faire remarquer… les deux hommes se séparent… Sortons… le duc vient vers
nous…
- Ce type, qui
est-ce ?
- Georges Athanocrassos.


- Oui, mais en quoi
est-ce important pour notre mission ?
- Vous le faites exprès
ou quoi ? Athanocrassos est à l’origine de la fortune de Johann. Or, il
est là, à quelques mètres à peine.
- Hum… Vous envisagez de
modifier l’objectif de notre mission ? Au dernier moment ? Je doute
que Franz et Giacomo soient d’accord… sans parler de Stephen, votre petit-fils…
- Oui, justement, je
préfèrerais l’enlever plutôt que ma cousine…
- Je doute que cela soit
une bonne idée, Otto.
- Je n’ai jamais été
chaud à l’idée de capturer Johanna… vous le savez plus que quiconque, Bill.
Mais, ce soir, on peut faire d’une pierre deux coups…
- Hem… Cela demande
réflexion… je m’en vais approcher Nikita et l’informer du changement de plan…
ceci dit, quel culot, Otto. Vous auriez mérité de servir dans les forces
armées…
William quitta alors
l’ancien baron et chercha le Soviétique des yeux. Avisant ce dernier, il se
dirigea vers lui d’un pas vif et l’interpella.
- Hep ! Ici… mon
brave… j’ai un petit creux…
Ces mots furent prononcés
en allemand avec un fort accent américain. Or, ils furent entendus de… Karl von
Hauerstadt. Le duc avait également surpris la fin de l’échange entre Otto Möll
et O’Gready. En effet, le père de Franz avait momentanément quitté le salon
pour prendre l’air sur la terrasse proche de la porte-fenêtre entrouverte et il
avait saisi les propos en américain des deux intrus. D’émotion, il en avait
renversé sa coupe de champagne.
« Mein Gott ! J’ai bien entendu le
major s’exprimer en anglais… or, officiellement, il est… muet ou presque… et
cet accent… il provient du Sud des Etats-Unis… Qu’est-ce à dire ? Un
complot ? Mais contre qui ? Pourquoi ? Quel est donc ce
mystère ? Des espions, ici ? Ah ! Il me faut en surprendre
davantage… ensuite, j’aviserai… ».
Alors, troublé, Karl prit
la décision de suivre le faux major. Subrepticement, faisant comme si de rien
n’était, il se rapprocha de la desserte et, dissimulé par une tenture, il
écouta les propos échangés entre le pseudo-extra et William O’Gready.
- Attendons encore avant
d’agir, Bill, disait le Russe à l’Américain.
- Tu es d’accord avec
cette idée d’Otto ou pas ?
- J’hésite. Deux
enlèvements, cela me paraît aventureux.
- Oui, mais, es-tu prêt à
tenter le coup ?
- Je viens de te dire
d’attendre. Il y a encore trop de monde dans le salon. Il était entendu que
nous agirions à cinq heures du matin. Nous devons patienter encore une heure.
- Donc, tu refuses de
prendre une décision. Bon… je vais essayer d’informer Stephen de la situation.
Lui saura quoi faire. Assurément, il voudra également s’occuper de Georgios
Athanocrassos et le ramener à Michaël.
- Sois prudent, Bill. On
pourrait trouver ton attitude étrange à te voir me parler… Après tout, ici, je
ne suis qu’un… domestique de passage.
- Je vais tâcher de me
faire discret.
Aussitôt, William laissa
là Nikita et s’enquit de Stephen Möll. Or, ce dernier assurait son service
auprès de ces dames, leur proposant de la limonade ou encore du thé froid.
D’un pas quelque peu
chaloupé, O’Gready, chez qui la fatigue et le champagne avalé commençaient à
faire leur effet, s’avança vers le chercheur. Il l’apostropha ainsi :
- Garçon… hep… vous
n’auriez pas une tasse de café noir ?
Or, le colonel avait
commis l’erreur de s’exprimer à voix haute et en anglais. Cela n’échappa ni à
Franz, qui laissa là ses interlocuteurs afin de ramener William à une attitude
plus conforme au rôle qu’il jouait, ni à Karl qui, cahin-caha s’en venait en
catimini auprès du serveur apostrophé, ni… tenez-vous bien, à don Luis Perenna,
autrement dit Raoul d’Arminville, qui avait décidé de présenter ses hommages
tardifs à la duchesse von Hauerstadt. L’aventurier mettait à profit l’absence
momentané du mari. Il espérait bien n’être pas vraiment reconnu par Amélie.
Franz interpella William
fermement mais le plus discrètement possible.
- Eh bien, cher
ami ? Vous avez besoin d’une tasse de café ?
- Euh… oui, Franz… mais
avant tout, je dois dire deux mots à Stephen.
Au fond de lui, von
Hauerstadt se demandait si O’Gready ne le faisait pas exprès, s’il avait bien
encore toute sa tête. Mais le pire était à venir. Karl, trop près désormais de
Raoul d’Arminville, se heurta au faux noble brésilien.
- Pardon, monsieur… s’excusa-t-il.
Je ne vous avais pas vu.
- Non… c’est moi le
fautif.
Les deux hommes se
saluèrent mais Karl, en se redressant, croisa alors le regard de Franz. Il le
dévisagea et sursauta violemment. Puis, sous la surprise, il se figea, laissant
tomber sa cigarette. Pâlissant, il bégaya, prenant le Tempsnaute pour la
réincarnation de son père Friedrich, décédé depuis quelques années. Un fantôme
des plus étonnants puisque réincarné à l’âge de quarante ans environ.
Réagissant enfin, Karl
saisit le bras de Franz avec un air égaré et lui dit, d’un ton impossible à
rendre :
- Je dois rêver. C’est
impossible… Père, ce n’est pas vous… je perds la tête… la chaleur, l’heure
tardive… mais… enfin… quelle étrange ressemblance !
- Monsieur, répondit von
Hauerstadt d’une voix glaciale, je ne comprends pas ce que vous me voulez.
Lâchez-moi, je vous prie. Je dois m’entretenir avec le major Schmidt.
- Même la voix ! s’écria Karl, de plus en plus ému. Ah non ! Il me faut vous dévisager en
pleine lumière et non sous ces lustres aux ampoules tamisées. Oui… un sosie
parfait.
- Un sosie ? Je ne
vois pas de qui ? S’obstina Franz.
- Un sosie du défunt duc von Hauerstadt, jeta
négligemment Raoul qui se demandait ce qui était en train de se passer. J’ai eu
l’honneur de le rencontrer deux ou trois fois chez le nonce, jadis…

- Veuillez me libérer…
Cette situation devient gênante, insista le chercheur germano-américain.
- Un ennui,
monsieur ? S’inquiéta David, qui, étonné par le début d’esclandre, en bon
hôte, venait ramener le calme.
- Rien de grave, souffla
O’Gready.
- Major ? S’étonna
van der Zelden. Vous avez retrouvé la parole ? Et vous répondez en anglais
avec un accent américain ? Qu’est-ce à dire ?
- Euh… commença William.
- Qui êtes-vous
exactement ? Un espion ?
- Que non pas ! Pas
une taupe, déclara fièrement O’Gready.
Johanna van der Zelden,
avec à son bras Amélie von Hauerstadt, venait au secours de son mari tandis que
Franz n’osait user de la force pour se dégager de son père. Pendant ce temps,
Otto, lui aussi, tâchait d’essayer d’arranger cette situation embrouillée.
L’avionneur se disait que, peut-être, tout n’était pas perdu. Mais Stephen et
Nikita ne pensaient pas de même. Le petit-fils d’Otto fit un signe à Giacomo
qui lui signifiait de rejoindre au plus vite le groupe.
- Karl, pourquoi
tenez-vous ainsi ce monsieur ? Demanda innocemment Amélie. Vous a-t-il
porté tort ? Insulté ?
- Non… Mais regardez
cette ressemblance, ma chère… on dirait père…
- Je ne suis pas votre
père, monsieur, articula Franz avec force. Nous avons à peu près le même âge.
Ce que vous dîtes est absurde.
- Monsieur le duc,
s’exclama Otto von Möll avec politesse, je crois que vous avez dû abuser un peu
trop de l’hospitalité de monsieur van der Zelden…
- Je ne suis pas saoul…
Mon épouse non plus…
- Le duc Friedrich est
mort depuis sept ans, renseigna Amélie… mais… mon Dieu… ces yeux… ce regard… la
même teinte que celle de … non ! Je
ne le crois pas !
Sans prévenir, la jeune
duchesse s’effondra comme une poupée de chiffon dans les bras de Johanna. Cette
dernière, plus blême et fragile que jamais, se mit à trembler et à sangloter.
- J’ignore quel drame est
en train de se jouer ici, fit-elle. Je voudrais bien comprendre la situation.
Quant à Karl von
Hauerstadt, voyant son épouse évanouie, il lâcha enfin Franz pour porter
secours à Amélie. Aussitôt libre, le chercheur recula vivement, alors qu’Otto
faisait de même tout en commandant à O’Gready de s’éloigner. Mais David, tel un
bouledogue, revint à l’attaque.
- Monsieur Schmidt,
puis-je voir vos papiers ? Les vôtres également, demanda-t-il aussi à
Franz, Otto et Giacomo, ce dernier venu à la rescousse.
- Nos invitations sont en
règle, s’inclina l’Italien.
- Je n’en doute pas. Mais
je veux examiner vos papiers d’identité.
- C’est un outrage !
S’écria William, furieux.
Ne se dominant plus, le
colonel sortit prestement de son smoking un revolver et hurla en américain,
tout en menaçant le reste de l’assistance :
- Bloody Hell ! On n’est pas chez les jaunes ou chez les rouges,
ici ! Vous tous, les richards, les mains en l’air ! Sinon, je
tire ! C’est valable pour toi aussi, le duc… enfin… je veux dire… Karl,
faut pas de confusion.
- Monsieur… Je ne vous
permets pas…
- Ah ! Si tu veux
pas comprendre, un bon coup de crosse te fera changer d’avis, presto ! Et
je ne suis pas le seul à avoir un flingue…
Sous l’insulte, le duc
Karl était devenu blême. Cependant, il soutenait toujours son épouse évanouie.
Quant à Johanna, feignant un malaise, elle était parvenue à s’asseoir sur une
causeuse, un meuble proche de la sonnette commandant au régisseur de venir
prestement. Tandis que Giacomo, Nikita, et Stephen s’empressaient de montrer
leurs armes, Otto, perdu pour perdu, jetait à Bill, sur un ton terrible :
- William ?
Qu’avez-vous fait ?
- Franz était brûlé de
toute façon, jeta le colonel. Alors, j’ai décidé de passer maintenant à
l’action, voilà tout.