1920
1er Mai 1920, France.
Un peu partout dans le pays, les
travailleurs manifestaient. Ils célébraient la fête du travail mais les défilés
tournèrent à l’émeute violente et meurtrière à Paris.
Or, parmi les spectateurs
involontaires assistant aux échauffourées se trouvait une jeune femme de mise
élégante malgré la modestie de ses vêtements, les cheveux coiffés à l’ancienne
mode, qui se rendait chez une tante logeant dans un quartier central de la
capitale.
Cécile Grauillet avait hâté le pas
lorsqu’elle avait vu la police, montée à cheval, en train de charger les
manifestants. Inévitablement, ce fut la panique et la foule s’égailla en tous
sens, n’ayant plus que le réflexe d’échapper aux chevaux. Les ouvriers et les
travailleurs couraient, piétinaient tous ceux qui n’étaient pas assez rapides
pour s’écarter d’eux. Telle une mer en furie, une vague s’en vint avaler les
badauds sur la chaussée et sur les trottoirs des rues et avenues limitrophes à
la manifestation. Rien ne pouvait ralentir ce reflux furieux.

Cécile, prise de peur et quelque peu
désorientée - elle avait atterri brusquement dans ce segment de l’histoire, son
esprit imparfaitement ajusté au nouveau continuum temporel - n’eut pas le temps
de s’écarter, de se retirer à l’écart, dans un recoin de porte, loin de cette
horde effrayée et sans réflexion.
Bousculée et renversée, la jeune fille
fut alors piétinée malgré ses cris sans qu’aucun des fuyards ait eu un geste
pour l’aider, la secourir et la relever. Il ne fallut pas longtemps pour que
Cécile mourût. Son corps, cruellement contusionné, son visage défiguré
dénonçaient la force paniquée dont avait fait preuve la foule sans état d’âme,
mue par un instinct primaire de conservation.
Le cadavre de Cécile, gisant sur les
pavés inégaux tout crottés fut ramassé le lendemain matin de l’émeute. Le calme
revenu, la police dut se charger de l’identification des malheureuses victimes
de ce 1er Mai. Le lendemain soir de l’émeute, les parents Grauillet
apprirent enfin la mort de leur fille unique.
Les obsèques furent organisées dans la
plus grande confusion et une tristesse immense. Elles devaient être modestes.

Quant au professeur Möll, il y avait
longtemps qu’il connaissait le sort funeste de Cécile.
En cette paisible journée de juillet
1993, Stephen ne pouvait s’empêcher de penser à son premier véritable amour.
Dans son cœur, se mêlaient tout à la fois le chagrin et la rage. Cependant, il
avait compris la dure leçon que lui avait infligée l’agent temporel. Il savait
qu’il ne devait rien faire, qu’il ne pouvait rien faire.
Le 4 mai 1920, Cécile fut enterrée à
Passy à l’issue d’une cérémonie toute simple et pourtant émouvante. Suivirent
le convoi mortuaire le père et les oncles de la défunte. A l’issue des
obsèques, le corps reposait pour l’éternité sous une dalle de pierre grise.
Pour seule épitaphe, son nom et son prénom avec deux dates, 1891-1920.
Cécile était morte bien jeune, trop
jeune…
Stephen n’assista pas à la cérémonie
malgré ses supplications. Michaël resta de bois.
- Votre présence là-bas n’est pas
souhaitable, lui jeta l’agent temporel après quelques minutes de plaintes et de
récriminations.
- Michaël, je ne veux plus changer le
passé, son passé. Je souhaite simplement lui rendre un dernier hommage.
- A d’autres ! Je ne vous connais
que trop bien. Qui a bu boira dit le proverbe. Je vous ai dit non et ce sera
non.
- Alors, foutu donneur de leçons,
pourquoi es-tu si soudainement revenu à LA ?
- Je vais enfin construire un deuxième
module temporel. Avec l’aide de vos étudiants.
- Je m’en fous !
- Désormais, l’appareil ne
fonctionnera plus qu’en ma présence physique. Les fréquences neurales de ce qui
me tient lieu de cerveau activeront votre translateur.
- Et tu oses dire
« votre » ? Tu te fous de ma gueule, enfoiré ! Ceci dit, je
ne comprends pas pourquoi il te faut un autre appareil. Tu t’en passes fort
bien.
- Sait-on jamais ? J’anticipe un
mauvais coup. Je ne pourrais pas toujours avoir assez de réserves d’énergie
pour me déplacer à volonté dans le continuum spatio-temporel. Bientôt, je vais
être accaparé par une tâche fort prenante et fort pénible… Arrêter vos foutus
engins de mort par exemple, les expédier ailleurs dans le temps, le passé, où
ils ne détruiront que ce qui doit l’être…
- Tu existes pour cela, tu es ici pour
cela, Michaël. Alors, n’attends aucune compassion de ma part.
- Il y a peu, vous vous montriez plus
charitable.
- Cécile n’était pas encore
morte !
*****
Automne 1920. Munich.
C’était une soirée triste, grise et
pluvieuse. Les rues mouillées, quasiment désertes, étaient à peine éclairées
par quelques lueurs bien pâles provenant de quelques vieux réverbères ou encore
de quelques tavernes où la bière coulait à flots ou bien de quelques cafés.
Dans un de ces lieux, sentant le tabac
et la bière forte, ne parvenaient ni rires avinés, ni exclamations, ni cris ou
altercations.
Les consommateurs du quartier, tous
appartenant au petit peuple industrieux, aux représentants de la rude classe
ouvrière ou artisanale, écoutaient dans un silence recueilli, quasi mystique,
s’élever la voix âpre et rocailleuse d’un orateur encore jeune.
Or, l’individu qui parvenait à ainsi
fasciner les clients de cette taverne n’avait rien pour attirer l’attention. En
effet, il était de complexion malingre, de petite taille et présentait un teint
pâle qui ne devait rien au modeste éclairage du troquet. Ses cheveux noirs et
sa moustache ridicule ornant des lèvres trop fines auraient dû tout au
contraire repousser les élans de sympathie qu’il déclenchait. Mais voilà, des
yeux d’un bleu profond comme la nuit, presque hypnotiques, rachetaient le tout.

Un instant, le petit homme, un ancien
combattant de la Grande Guerre apostropha un ouvrier, lui démontrant que tout
le mal actuel dont souffrait l’Allemagne en cette année venait de l’alliance
contre nature entre la ploutocratie juive et les Bolcheviks qui sévissaient en
Russie.
A la fin de son discours sincère et
vibrant d’émotion, il fut vivement applaudi.
Fier de cette ovation méritée, le
tribun salua, tout heureux de ce succès. Ensuite, il s’attabla et prit une
bière, pas hautain pour deux sous. Après avoir bu une gorgée du liquide ambré,
il tira d’une poche de sa redingote râpée un vieux mouchoir effiloché et s’épongea
le front. Il fut rejoint par un certain Gregor qui le félicita sans réserves.
- Adolf ! Sacré lascar ! Ce
soir, tu étais véritablement inspiré. C’était un discours magnifique. Wunderbar ! Tiens, que je te
présente ce jeune homme. Il est tout enthousiasmé et intimidé à la fois. Je
crois qu’il veut adhérer à notre parti.
Le jeune homme en question n’avait pas
plus de dix-sept ans. Il présentait une taille élevée et ses yeux d’une couleur
indéfinissable s’enfonçaient dans leurs orbites. Ses habits en mauvais état
avaient besoin d’être ravaudés. Après un salut, il dit, d’une voix faible mais
convaincue :
- Monsieur, vous êtes le flambeau de
l’Allemagne, le futur sauveur de notre patrie. Vous ressuscitez à la fois et le
Grand Frédéric II et Bismarck. Je veux adhérer au NSDAP…
- C’est très bien, jeune homme,
rétorqua Adolf en esquissant un sourire. Gregor va prendre tes coordonnées.
Ah ! Comme je suis heureux de voir qu’il y a dans notre jeunesse des
garçons comme toi qui brûlent de nous rejoindre ! Comment
t’appelles-tu ? Ne m’en veux pas de te tutoyer. Désormais, tu fais partie
de notre famille.
Rouge de plaisir, l’adolescent
répondit à Adolf Hitler.
- Gustav Zimmermann. Je suis né le 9
octobre 1903 à Hambourg. Orphelin très tôt, j’ai exercé divers métiers, ai
voyagé un peu partout afin de subvenir à mes besoins. Je ne voulais pas
dépendre de l’assistance publique. Je me suis enfui… j’ai parcouru toute
l’Allemagne et un peu les Pays Bas à la recherche d’un emploi stable. J’ai fait
un peu de tout, et bien souvent, malgré ma fierté, ma bonne volonté, j’ai dû
tendre la main pour manger.
- Il n’y a aucune honte à avoir,
Gustav.
- J’ai appris à lire tous seul dans
les journaux. J’ai fréquenté les asiles de nuit, les garnis miteux… la guerre
ne m’a pas donné la situation que je désirais tant. A Stuttgart, Berlin, Bonn,
Brême, Weimar, Ravensburg, on se méfiait des vagabonds comme moi. Pourtant,
j’étais dur à la peine. En 18, j’ai bien tenté de m’engager. Mais je n’avais
que quinze ans et je faisais bien trop jeune bien que je mentisse sur mon âge.
- Que te disaient les sergents
recruteurs ?
- Ils se montraient méprisants et me
jetaient comme si c’était une tare que je n’étais encore qu’un gamin. Un gamin
alors que je voulais me battre, défendre mon pays, ma pauvre patrie qui me
refusait un morceau de pain. Tous ces sous-officiers, ces lieutenants, ces
capitaines, d’ascendance noble assurément ont pris plaisir à m’humilier. Eux,
ils ne connaissaient de la vie que les salons dorés, les belles filles faciles,
les festins et le champagne. Jamais ils n’avaient connu la faim, le froid… ne
parlons pas non plus de ces commerçants, de ces bourgeois. J’étais tout juste
bon à décharger les camions, les charrettes les vraquiers ou à recevoir les
coups de bâtons des policiers. Sous les insultes, la même chose revenait :
« Retourne donc à l’école, jeune chemineau ! Va étudier, jeune
feignant ! ». Comme si c’était ma faute d’avoir faim, d’être pauvre,
de ne pas avoir de foyer. De ne connaître personne qui voulût vraiment m’aider.
- Oui… La société ploutocrate est
souvent sans pitié. Il faut changer tout cela, mon garçon… et je m’y emploie.
- L’an dernier, j’ai fait partie d’un
corps franc. J’ai maté les spartakistes et les ouvriers bolcheviks enjuivés.
Eux aussi m’avaient refusé leur aide. Enfin, j’avais des amis, je mangeais tous
les jours, un repas chaud, vous vous rendez compte ?

- Oh oui ! Soupira Adolf.
- Puis, un jeune officier s’est occupé
de moi. Oh ! il n’était pas riche, lui aussi, n’était pas issu de la
haute, tout comme moi. C’était un fils de paysan…
- Les paysans seront le fer de lance
la nouvelle Allemagne, lança Gregor avec un sourire.
- Il m’a appris à écrire, à penser, à
ne pas me laisser faire, me laisser insulter. Il m’a rendu ma fierté. Tout le
mal, m’a-t-il expliqué, vient des communistes, cette engeance, et de la
bourgeoisie si égoïste. Il est mort aujourd’hui. Les corps francs ont été
dissous parce qu’illégaux. Quel fallacieux prétexte ! Nos dirigeants
crèvent de trouille voilà tout. Ils se sont vendus à l’étranger, à
l’internationale socialiste, à la France ! Je me retrouve à la rue comme
lorsque j’étais faible et naïf. Mais je veux plus tendre la main. La mendicité,
c’est fini. Je veux vivre en homme, en Allemand, faire quelque chose pour mon
pays avant qu’il dégénère et ne soit plus capable d’être relevé.

- Tu es des nôtres, maintenant,
Gustav, fit Gregor en allumant sa pipe.
- Oui, nous te trouverons un emploi,
le rassura Adolf. Nous achèverons aussi ton éducation. Nous te formerons, nous
te donnerons de bonnes lectures.
- Ja…
Eine gute Arbeit.
-
Natürlich, Gregor…
*****
Propriété des von Möll, été 1920.
La belle saison avait fini par arriver
avec ses journées ensoleillées et ses lourdes chaleurs.
Languissante, Johanna van der Zelden
passait de longs moments allongée dans un transat installé sur la terrasse.
Paresseusement étendue, la jeune femme avait étalé autour d’elle son ample jupe
de tergal à larges plis. Son corsage de soie écrue laissait passer les rayons
du soleil.
Près d’elle, sur une table de jardin
peinte en blanc, était déposé une carafe emplie de citronnade et un verre
taillé en cristal de Bohême.
Johanna s’ennuyait. Elle avait lu tous
les livres, la presse était décevante et rien ne l’intéressait. David, son cher
mari, était loin, toujours en voyage d’affaires, en Espagne pour ce qu’elle en
savait…
Le régisseur, Piikin, alias Wilfried
Baumgarten, vint lui présenter avec un sourire faux les derniers comptes de la
gestion de la propriété.
Le serviteur se montrait toujours poli,
voire obséquieux, mais, entre nous, il commençait à se lasser de cette mission.
- Alors, Wilfried ? Vous êtes
venu m’annoncer que la moisson s’annonçait bonne ?
- Oui, c’est cela, madame.
- Tant mieux ! Dites à Martha
qu’elle m’apporte mon thé… Cette citronnade est tiède et pas assez acidulée.
Elle est en retard de cinq minutes au moins. C’est intolérable ! Que fait
donc cette fainéante ?
- Elle achève de raviver les
casseroles en cuivre madame.
- Qu’elle se dépêche un peu.
- Oui, madame.
- Wilfried, demain, c’est votre jour
de congé, n’est-ce pas ?
- Oui, madame, c’est exact.
- Bien. Vous prendrez la voiture, la
nouvelle berline… vous me conduirez en ville.
- Je suis à votre service, madame.
- Je veux voir ce qu’il y a dans les
magasins, chez ma modiste…
- Euh…
- Quoi ?
- Vous avez acheté toute une
garde-robe la semaine passée.
- Je m’en lasse déjà.
- Oui, madame…
- Il n’y a que vous qui sachiez
conduire au château, à part David, bien entendu. C’est malheureux. Je n’aurais
pas dû renvoyer le chauffeur… mais il passait son temps à lutiner les
servantes.
- Hélas, madame. La jeunesse
d’aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était… à cause de la guerre, sans doute…
- Wilfried, si vous m’appreniez à
conduire une automobile ?
- Madame ! Se récria l’homme
robot. C’est dangereux…
- Vous m’initierez dès demain. C’est
un ordre, monsieur Baumgarten. Understand ?
-
Ja, Frau van der Zelden.
Soupirant ostensiblement, Piikin n’eut
d’autre choix que d’accepter. En se mettant au service de Johann van der
Zelden, il croyait en avoir fini avec une vie d’esclavage. Il se voyait déjà
l’égal des humains. Mais non ! Il s’était trompé lourdement. Il n’était
toujours qu’un simple rouage, un domestique méprisé et malmené.
Heureusement pour lui, notre homme
synthétique avait à sa disposition le grenier du château converti en
laboratoire futuriste. Personne ne s’y hasardait plus là-haut depuis que
Wilfried était en charge de la gestion de la propriété, même pas le majordome
en titre.
Tandis que Johanna languissait à
Ravensburg, en Grande-Bretagne, Otto passait avec succès le doctorat de
sciences physiques à la grande fierté de son père. Mieux. Il fut admis à donner
des cours dans sa propre Université, à Cambridge. Waldemar, toujours
répétiteur, n’avait plus à s’en faire pour le lendemain.
Gerta von Möll, l’aïeule, heureuse
pour ses descendants, rassurée quant à leur avenir, n’attendait plus que la
mort. La vieille femme avait pris son parti de ne pas reposer auprès de son
cher époux. Cependant, il lui tardait de rejoindre au ciel le défunt deuxième
baron von Möll.
Aux Etats-Unis, un certain Robert
Fitzgerald York soutenait la campagne présidentielle de Cox,
le candidat
démocrate, présenté par Wilson, le Président sortant. Fitzgerald, journaliste
plein d’avenir, avait joué le mauvais cheval car ce fut le candidat républicain
Harding qui fut élu.

En décembre, se tint en France, à
Tours, le congrès marquant la rupture entre les deux tendances socialistes. La
majorité allait devenir le PCF tandis que la minorité, conduite par Léon Blum,
resterait alignée sur la IIe Internationale et conserverait le nom de SFIO.
*****
3 Mai 1960. Detroit, 50ème
étage d’un building clinquant et moderne. Bureau du directeur de la Flying Power von Möll’s CO.
Au bas du gratte-ciel où le verre et
le béton dominaient, les passants, s’ils n’avaient pas été si pressés, auraient
pu remarquer deux vastes berlines à la taille imposante. L’une était une
Cadillac dernier modèle couleur mauve pastel, à toit blanc surmontant un
pare-brise panoramique.
L’arrière avait été adouci, pas aussi agressif que
trois ans auparavant, mais les ailerons avaient été conservés. Quant à l’autre
véhicule, garé juste devant la voiture déjà décrite, il s’agissait d’une
Chevrolet Impala décapotable, munie d’un moteur V8, aux sièges en cuir –
forcément vu le luxe de l’automobile – de teinte vert émeraude, à la
carrosserie dotée de caractéristiques plutôt bulbeuses à l’avant, et au capot
arrière en V, ce qui faisait le chic de ce modèle onéreux.

Les deux voitures appartenaient
respectivement à Otto et à Franz. L’Américain moyen ne pouvait pas se payer ces
folies…
Les murs du bureau de la société
d’Otto von Möll, clairs, rendaient la pièce agréable à regarder. Mais les
meubles en acier chromé, à la mode à cette époque, venaient refroidir l’ambiance
et les profonds fauteuils de cuir blanc ne changeaient guère la donne.
Assis dans l’un d’entre eux, il y
avait un homme âgé d’une quarantaine d’années environ. Il arborait une mine
soucieuse et ses yeux bleu gris étaient assombris par un sentiment
d’inquiétude.
Franz von Hauerstadt apparaissait
contrarié et sa mise élégante ne changeait rien à son humeur. En effet, le duc
était vêtu d’un magnifique costume d’alpaga beige clair, taillé à la
perfection, une œuvre d’art originaire d’un des meilleurs tailleurs de Saville
Row, sa chemise en soie était garnie d’une cravate en soie elle aussi, d’une
couleur ton sur ton assortie aux chaussures fabriquées sur mesures par le plus
prisé des bottiers italiens. Bref, Franz ressemblait à une gravure de mode, la
classe en plus. Cependant, il ne fallait pas se fier à son allure. Ce n’était
pas un individu qui ne vivait que pour les apparences.
Face à lui, se tenait, assis derrière
son bureau, Otto von Möll, la soixantaine bien portante, le visage
rondouillard, le nez chaussé de lunettes rondes. Lui aussi portait un beau
costume gris, parfaitement coupé. Mais le gilet bridait sur le ventre du
sexagénaire. Celui qui avait maintenant droit au titre de baron mais qui ne le
revendiquait pas fumait rageusement un de ces cigares en provenance de Cuba.
Des volutes bleutées venaient empuantir l’atmosphère du bureau et Franz
chassait parfois d’une main aux longs doigts fuselés la fumée qui venait
s’attarder près de lui.
Après quelques minutes d’un lourd silence,
Otto reprit la parole. Il s’exprimait en un anglais teinté d’accent allemand.
Ses phrases se faisaient hésitantes malgré plusieurs longs séjours en
territoire anglo-saxon. Quant à son vis-à-vis, le duc von Hauerstadt, il
parlait un anglais très pur avec un accent Oxbridge involontaire.
Pourquoi ces deux hommes d’origine
allemande s’exprimaient-ils en anglais et non dans la langue de Thomas
Mann ? En fait, Otto von Möll répugnait à parler allemand depuis que son
pays avait succombé au joug nazi. La victoire des Alliés lors de la Seconde
Guerre mondiale n’y avait rien changé.
Sur le bureau était étalé un journal
local titrant sur l’incident de l’U2 piloté par Francis Gary Power. L’avion
espion avait été abattu alors qu’il survolait le territoire soviétique. Le
pilote n’était pas parvenu à se suicider et il avait été capturé par les
Russes.
Otto ne pouvait dissimuler sa colère
et sa crainte. Au contraire, Franz conservait son sang-froid.
- … mais moi, je vous dis que si nous
enlevons Johanna, il nous faut la séquestrer quelque part, dans un asile
d’aliénés… j’en connais justement un dont la réputation n’est plus à faire. Pas
loin de New York.
- Hum… je vois de quelle institution
il est question. Mais ses tarifs sont plutôt hors de prix.
- Je me refuse à la tuer. Après tout,
il s’agit de ma cousine. Elle passera pour folle facilement. Personne ne la
croira lorsqu’elle dira être originaire des années 1920 et être née en 1900.
- Otto, permettez-moi de réfuter vos
propos. Je vous rappelle que derrière Johanna van der Zelden se tient Johann et
derrière lui se dissimule le Commandeur Suprême.
- Je sais déjà tout cela. Où
voulez-vous donc en venir, Franz ?
- A ceci. Supposons que nous
réussissons à nous emparer de Johanna. Vivante, elle représente un danger
potentiel. En effet, Johann fera tout pour récupérer sa grand-mère.
- Oui et alors ?
- Si nous nous rendons à Ravensburg
avant que Johanna ait une descendance, que nous éliminons votre cousine, eh
bien, le risque Johann s’efface de lui-même.
- Le risque Johann… ces mots me font
frémir. Ah !
- Qu’y a-t-il Otto ? Exprimez
clairement votre pensée.
- Pouvons-nous avoir une totale
confiance en Stephen, mon petit-fils et en son ami Michaël ?
- Développez.
- Cette Troisième Guerre mondiale qui
menace pourrait parfaitement éclater ce mois-ci.
- Il est vrai que la situation
internationale est plus que tendue.
- L’homme du quarante et unième
millénaire joue un double jeu. C’est plus qu’évident. Il se sert de nous. Or, à
l’heure actuelle, nous nous trouvons en première ligne.
- J’aurais plutôt pensé que c’étaient
votre petit-fils et Michaël. En 1995, la guerre fait rage, Otto.
- Pourtant Wladimir mort est la preuve
de ce que j’avance.
- Disons que Wladimir Belkovsky est
une victime collatérale.
- Franz ! S’offusqua Otto.
- Pardon… mais avouez que nous nous
sommes lancés dans cette aventure contre l’avis de Michaël. Toutes ces
expéditions de l’an passé qui ont échoué c’est parce que nous avons fait preuve
d’imprudence… de naïveté. Nous n’avons pas bien mesuré ce à quoi nous nous
exposions. Moi surtout suis coupable. Pierre Duval ou plutôt Sergueï
Antonovitch Paldomirov… Un agent quadruple. Il ne faisait qu’exécuter les
ordres du Commandeur Suprême.
- Vous vous en voulez toujours,
n’est-ce pas ?
- Oui… j’ai horreur de l’échec. Je me
suis montré stupide.
- Je comprends.
- Michaël nous demande de passer une
nouvelle fois à l’attaque.
- De cela, je suis d’accord… mais…
- Nous sommes les avant-postes, Otto.
Nous devons nous montrer durs, cruels et barbares parce que la situation
l’exige. Pas de demie mesure.
- J’hésite. Il s’agit du meurtre de ma
cousine tout de même. Stephen nous a-t-il bien dit la vérité ?
- Hélas oui !
- Dans ce cas, le futur qui nous est
réservé est cauchemardesque.
- Tout à fait… C’est pour cela qu’il
nous faut tuer Johanna… l’Ennemi aura ses griffes coupées. Il n’existera plus…
alors, le cours de l’histoire s’en trouvera modifié…
- Certes… Mais Michaël n’a pas intérêt
à ce que le continuum spatio-temporel le soit trop…
- Je suis persuadé qu’il a changé
d’avis… ce qu’il voit, ce qu’il combat, ce qu’il subit ont transformé son
approche de la réalité.
- Il n’empêche. Johanna, ma cousine,
est une femme… désarmée… face à nous, elle ne fera pas le poids… Franz, comment
vous dire ? je n’ai jamais tué personne et ce n’est pas à plus de soixante
ans que je vais commencer.
- Je comprends vos scrupules. Je ne
suis pas aussi froid et insensible que je le parais. Oui, apparemment, votre
cousine n’est pas de taille à nous résister… mais derrière elle, l’Ennemi est à
l’affût. Il nous faut donc le prendre par surprise, profiter du fait qu’il est
actuellement, je veux naturellement parler de 1995, accaparé par le fait que
Michaël parvient à stopper plus de quatre-vingt-quinze pour cent des missiles nucléaires.
Il cherche par tous les moyens à contrer l’agent temporel… Or, il n’y parvient
manifestement pas… un peu comme si le Commandeur Suprême s’avérait lui aussi
hors-jeu, du moins en partie.
- Peut-être est-ce voulu ? Un
scénario joué d’avance ?
- Non, je crois que la partie est plus
compliquée que prévue. Mais revenons à notre dilemme. Un proverbe français dit on ne fait pas d’omelette sans casser des
œufs, alors…
- Ce proverbe vous caractérise Franz.
C’est même votre leitmotiv.
- Ah ? Je n’en ai pas fait ma
devise cependant. Bon, puisque j’en suis aux citations, je poursuis. Un ancien
député opportuniste de la Révolution française, un conventionnel, Barère, a eu
cette phrase qui a offusqué Robespierre : il n’y a que les morts qui ne reviennent pas. Je ne suis pas un
monstre d’insensibilité.
- Parfois, Franz, excusez-moi, mais…
je me le demande…
- Comment dois-je le prendre ?
- Êtes-vous fâché ?
- Non… mais je reprends. Mettez dans
la balance d’un côté la vie de votre cousine et de l’autre les méfaits dont
elle se rendra coupable. Les crimes même. En 1933, vous avez fui.
- Me le reprochez-vous ?
- Ah ! Qui suis-je pour vous
juger ? Peut-être mes parents auraient-ils dû agir de même. Je n’aurais
alors pas commis la pire bêtise de ma vie.
- Vous étiez jeune et influençable.
- Un imbécile romantique. Un crétin,
en somme.
- Il est vrai que j’étais revenu en
Allemagne dès 1924. J’ai toujours professé des idées de gauche. Lors de
l’arrivée de Hitler au pouvoir, je me suis expatrié une fois encore. Je ne l’ai
pas fait de gaieté de cœur, je vous l’assure. En fait, je suis un pacifiste
dans l’âme comme mon père Waldemar et mon grand-père Rodolphe. Je n’ai jamais
participé en tant que combattant à la Seconde Guerre mondiale. Quant à la
Première, j’étais trop jeune…
- Oui, je sais tout cela. Combattant
sur le terrain… mais à l’arrière ?
- Je reconnais sans honte que j’ai
fait bénéficier les Alliés et particulièrement les Américains de mes
connaissances techniques. Ainsi, j’ai accepté de participer à l’effort de
guerre, prodiguant des conseils judicieux en aéronautique.
- Otto, je vais me répéter, j’en ai
conscience. Vous n’étiez pas là lors des grandes purges, vous ignorez donc,
dans votre chair s’entend, la réalité abominable de cette époque cruelle et
sanguinaire. Au contraire de moi, vous n’avez pas été endoctriné, fanatisé dès
votre adolescence. J’ai été faible… jamais je ne me le pardonnerai… jamais…
- Vous vivez avec ce sentiment…
- Oui… toujours… Chaque seconde qui
passe me le rappelle. Mais là n’est pas la question. Otto, vous avez été
capable de participer à la mise au point des bombardiers B17, B19
et ainsi de
suite, qui ont semé la mort aussi bien au Japon qu’en Allemagne. Brême,
Hambourg, Dresde, ruines fumantes… non, en effet, vous n’avez pas tué…
directement. Mais je n’ai pas de leçon à vous donner… je me revois encore à
cette époque, lorsque la folie me prenait lorsque je tenais mon Mauser…
Savez-vous ce que je me disais, stupide que j’étais ?
- Je vous écoute…
- Je me disais que la cause que je
servais était juste… or, en face de moi qui avait-il ? Des civils, des
vieillards, des enfants, des femmes, tous innocents. Des enfants, leurs petits
corps dans la neige sale…
- Vous ne les avez pas tout de même…
- Non… Ce n’était pas moi… Mais j’ai
laissé faire… Je me suis montré lâche… à la vue de ce triste et horrible
spectacle, je me suis enfin réveillé. Trop tard, bien trop tard… le mal était
fait…
- C’est peut-être en fonction de ce
passé trop lourd que vous êtes persuadé de la nécessité de la mort de Johanna.
- Une sorte de catharsis ? Oui,
sans aucun doute. Non pas que je veuille me dédouaner, loin de là… derrière
elle, en perspective cavalière, la mort, encore et toujours… Robert Fitzgerald
York, Stephen Mac Garnett, Wladimir Belkovsky… tous victimes, tous martyrs de
cette guerre temporelle, descendus par un homme synthétique, esclave moderne,
répondant au nom ridicule de Xaxercos.
- Johanna effacée, l’Ennemi n’existe
plus…
- C’est ce que je m’évertue à vous
faire comprendre, Otto.
- Le poids de vos fautes personnelles
en sera-t-il moins lourd ?
- Vous me portez un coup bas… mais je
vous pardonne.
- Franz, une idée me vient. Pourquoi
ne pas tuer, non ma cousine, mais Georgios Athanocrassos ? Le financier
serait une cible plus facile à atteindre que Johanna van der Zelden, non ?
Sa fortune n’est-elle pas à l’origine de celle de Johann ?
- Otto, vous ne saisissez pas
parfaitement l’enjeu. Tuer Athanocrassos ne servirait à rien. Johann existerait
toujours, aussi puissant que l’on peut l’être avec la technologie du 41ème
millénaire. Puisque nous en sommes à jouer cartes sur tables, eh bien je crois
connaître l’origine de votre aversion envers l’Américano-allemand. C’est là un
sentiment fort humain.
- Je…
- Ne dites rien. Je ne vous juge pas,
je le répète. Je suis en train de me demander si Johann n’envisage pas une
Troisième Guerre mondiale par anticipation, ici, en 1960 ? Or, Michaël
nous assure que celle-ci n’éclatera qu’en 1993… peut-être se trompe-t-il, notre
agent temporel ?
- Vous me faites peur, soudain.
- Il ne s’agit pas là d’une idée
folle. Sommes-nous dans le segment de temps originel ? Ou bien dans une
harmonique déviée ? Je suis tout à fait incapable de répondre à ces deux
questions… Michaël non plus sans doute…
- Les implications…
- Sont renversantes… elles font
vaciller notre raison… être ou ne pas être… effacement de ce que nous sommes…
remplacement par nos doubles, pas tout à fait nous, pas tout à fait différents,
non plus…
*****
N’Djamena, 1983. Bureau du président
Hissène Habré.
La température élevée se faisait
sentir jusque dans la pièce richement meublée. Elle invitait les hommes à la
torpeur. Mais le chef de l’Etat avait d’autres soucis que de s’adonner à une
sieste réparatrice. Un de ses conseillers secrets se tenait à ses côtés.
L’individu était de haute taille, particulièrement svelte et élancé. Vêtu d’une
djellaba blanche, il était chaussé de babouches en cuir retourné. Agé d’une
trentaine d’années, l’éminence grise du président répondait au prénom d’Omar.
Mais, pour les S, il était avant tout l’agent temporel Michaël, immatriculé M
18 947 X 54 900.
Normalement, tous les agents temporels
se ressemblaient, provenant du même moule. Mais pour passer inaperçus auprès
des autochtones, quelques exemplaires adoptaient les caractéristiques des
habitants de la planète Terre alors que les civilisations industrielles numéro
1, numéro 2, numéro 3 et ainsi de suite brillaient de tout leur éclat.
Bref, ici, Michaël pouvait passer pour
un Tchadien pur jus.
Avec une pointe d’agacement, le
président finit par s’exclamer :
- Mais, enfin, Omar, tu as bien un
conseil à me donner ! Ou alors, toi aussi, tu soutiens en douce
Kadhafi !

- Président, écoute-moi attentivement.
Je reconnais, tout comme toi, que la situation est grave. Je sais que les
armées libyennes ont franchi la frontière nord du pays. Alors, fais appel à la
France.
- Quoi ?
- Cela est dangereux, j’en ai
conscience. Mais nous n’avons pas le choix.
- Que vont penser les membres de
l’OUA ?
- Tous vont dire que nous dépendons de
nos ex-colonisateurs, que nous sommes à leur solde.
- Il existe une autre possibilité.
Mais je ne veux même pas y penser. Solliciter l’aide des Etats-Unis.
- Entre les deux impérialismes,
soviétique et américain, nous ne sommes rien qu’un misérable tas de sable. Je
te le redis. Ecris au Président Mitterrand. Demande-lui au moins son appui
logistique.
- Son appui logistique ? Ce sera
insuffisant, Omar. Kadhafi dispose d’une armée nombreuse. Quant à nous, nous ne
sommes même pas certains de la fidélité de nos troupes. La plupart des hommes
sont gagnés à mon adversaire. En fait, tu te montres assez pusillanime. Cela,
je le sens. Tu es réticent à faire appel à la France. Le reconnais-tu ?
- Il est vrai que cet appel
n’autorisera qu’un sursis à notre pays. Mektoub !
Kadhafi vise l’hégémonie de cette partie de l’Afrique. Il ambitionne de
refaire une grande Afrique musulmane dont lui seul sera le porte-drapeau
légitime. Or, tu connais les Occidentaux. Jamais ils ne s’engageront au-delà du
nécessaire pour quelques milliers de kilomètres carrés de sable, de désert. Je
pressens que tout ceci sera porteur, dans un futur à moyen terme de problèmes
insolubles.
- Omar, je représente le pays légal.
- Certes, mais il n’y a pas si
longtemps tu étais un rebelle qui n’hésitait pas à faire le coup de feu et à
monnayer des otages. L’affaire Claustre a révélé ton nom au monde entier.
- Alors… j’écris ou non ?
- Bien sûr. Nous n’avons pas
véritablement de solution de repli. La guerre civile menace de se rallumer.
Dans ces conditions, l’armée libyenne sera vite aux portes de la ville. Ecris.
Allah en décidera.
- Oui, il faut sauver notre pays.
Allah est juste.
- C’est ce que se dit également
Kadhafi. Enfin, nous verrons bien. Tout délai est bon à prendre.
Dans son for intérieur, Michaël savait
pertinemment que cet appel à la France ne donnerait rien sur la longue durée de
l’histoire. Mais pour que les archives du Commandeur Suprême fussent complètes,
il était nécessaire que le contingent français fût envoyé au Tchad.
L’attitude de l’agent temporel était
plus qu’étrange. Au départ, il n’était pas chaud du tout pour cette mission en
Afrique subsaharienne. Il n’avait obéi que du bout des lèvres à S1. Peut-être
pressentait-il déjà sa mort prochaine lors d’une quelconque inspection de nuit
sur le front nord, aux alentours d’Abéché… Il était las de mourir pour renaître
avec une nouvelle programmation. Il n’était pas véritablement conscient de ce
spleen. Mais tout de même…
Un jour viendrait où Michaël cesserait
d’obéir aux ordres… ce serait le numéro M 22 435 X 71 642 qui en prendrait
la responsabilité. Avec toutes les conséquences inattendues…
*****
20 Juillet 1993. Extrême-Orient.
Tokyo, la capitale du Japon, était aux
mains des révolutionnaires extrémistes.
En effet, la révolution avait éclaté
soudainement un peu plus d’un mois auparavant, et comme un typhon, avait balayé
les cadres traditionnels de l’Empire. L’Empereur avait été déposé et s’était
retrouvé obligé de s’exiler en Grande-Bretagne alors que la situation de ce
pays n’était guère meilleure. Dans quelques semaines, Sa Majesté se réfugierait
aux Etats-Unis.
Or, en ce jour, un communiqué officiel
apprenait au monde abasourdi que le gouvernement révolutionnaire provisoire du
Pays du Soleil levant avait pris la décision de s’aligner sur les positions de
la Chine communiste. Ainsi, les nouveaux dirigeants nippons refusaient le
marxisme-léninisme à la mode Tchernenko, Diubinov et Paldomirov.
*****
Epilogue
du tome 1
Une petite fête sans chichis était
donnée dans la Cité souterraine de l’Agartha afin de célébrer la fin de la
première partie du feuilleton suivi par la plus grande majorité de résidents.
Le raout avait lieu sur l’une des
places les plus courues. Parmi les convives, Saturnin de Beauséjour n’était pas
le moins enthousiaste. A ses côtés, Michel Simon lui lançait des vannes tandis
que Gaston de la Renardière savourait un verre de sangria tout en discutant
avec Louise, son épouse et Lorenza di Fabbrini.
Les compositeurs se tenaient un peu en
retrait et évoquaient les thèmes qui allaient illustrer la suite de ce
divertissement.
Formant un groupe à part, Erich von
Stroheim,
Marcel Bluwall, Lenny Nimoy, Henri Verneuil échangeaient des propos
d’ordre professionnel.
Les comédiens qui avaient œuvré à la
réussite du feuilleton déambulaient parmi la foule, un rafraîchissement à la
main ou encore dégustant des mini sandwiches au concombre, au tarama ou au
raifort.
DS de B de B évitait tant faire se
peut sa sœur Daisy Belle. Elle préférait s’entretenir avec Albriss. Or,
l’Hellados était trop poli pour lui faire savoir que les propos légers qu’elle
tenait l’agaçaient. Heureusement, son épouse Renate vint à son secours.
Louis Velle qui avait interprété avec
tout son talent le rôle d’Arthur de Mirecourt et son collègue et ami Laurent
Terzieff celui de Wilhelm von Möll s’en vinrent interpeller Erich.
- Erich, il était temps que notre
partie s’achève dans cette œuvre chorale, dit Louis avec un sourire qui en
disait long.
- Pourquoi donc, mister Velle ?
- Parce que votre mise en scène… était
épuisante…
- Ah ! Mais j’ai toujours
recherché l’authenticité…
- La démesure, lança sans aménité
Laurent.
- Que me reprochez-vous précisément,
mister Terzieff ?
- Lors des scènes de bataille, les
tirs étaient à balles réelles… et les obus auraient pu nous tuer…
- N’exagérez pas… Les sécurités…
- Justement… la plupart du temps,
elles avaient été désactivées. Nous avons vraiment risqué notre peau dans ce
fichu tournage…
- Laurent ne fait qu’exprimer ce que
j’allais dire, appuya le comédien français célèbre jadis pour son
interprétation dans la demoiselle
d’Avignon. Ainsi, lors de la scène de ma mort, j’ai bien failli être tué
par un éclat de shrapnel.
- Là, c’est vous qui exagérez, mister.
- Non, je ne crois pas. J’ignore
encore comment, mais j’en suis sorti vivant de ce tournage de dingue.
- Quant à moi, jeta Scott qui venait
de faire son apparition, j’ai cru ma dernière heure venue lors du naufrage de l’Orgueil des mers… J’en frémis encore. Guillaume
Mortot ne me contredira pas.
- Euh… bégaya le jeune homme… j’ai eu
la trouille de ma vie… j’ai beau savoir nager comme un phoque, j’ai eu le
souffle coupé et les poumons emplis d’eau de mer… je le jure.
- Alors, vous voyez que nous ne
racontons pas des mensonges, insista Laurent.
- Votre calvaire est terminé, ironisa
Erich. Marcel prend la relève.
- Quant à moi, je me demande comment
Pierre va s’en sortir lors des scènes de batailles de la Seconde Guerre
mondiale, s’inquiéta Scott.
Le comédien américain faisait allusion
à Pierre Vaneck à qui avait été dévolu le rôle délicat de Franz von Hauerstadt.
Cependant, un esclandre éclata
soudainement à quelques mètres à peine du petit groupe.
En effet, mademoiselle de Saint-Aubain
s’en prenait à Deanna Shirley sur un ton qui dénonçait sa colère vis-à-vis de
l’apprentie star.
- Toi, je te retiens. Tu m’as éjectée
du plateau comme si j’étais une malpropre…
- Oui, et alors ? Lise, tu
n’avais pas l’âge d’interpréter Johanna alors que celle-ci allait se marier. Tu
aurais été ridicule.
- Pas toi, sans doute ? Je ne
comprends pas comment Erich a pu céder à ton caprice.
- Eh bien, je dirais qu’il a reconnu
mon talent. Il m’a fait confiance…
-
Pff ! Si je n’étais pas aussi bien éduquée, je te cracherais à la
figure la véritable raison de cet accommodement si soudain.
- Allez, ose, fillette !
- Tss ! Tss ! fit Daniel Lin
en se rapprochant des deux jeunes femmes.
- Superviseur, avouez que cette
pimbêche exagère, commença DS de B de B.
- Hum. Je me pose la question de
savoir qui, dans cette histoire, est la vraie pimbêche.
- Daniel Lin ! s’offusqua
L’apprentie star. Vous me lâchez ?
- Pas du tout, Deanna. Cependant,
reconnaissez que vous avez un peu trop joué de… vos charmes…
- Euh… Erich s’est contenté d’un
sourire, pas plus…
- De quelques câlins aussi. Mais c’est
fini… vous avez maintenant tout à fait le droit de fréquenter les plateaux de
tournage d’un goût d’éternité.
- Merci, salua Deanna Shirley,
soulagée de voir que cette réprimande suffirait à sa punition.
- Daniel Lin, vous m’avez laissée
tomber, s’écria Lise. Je vous pensais mon ami.
- Mais je le suis, ma petite Lise… Un
autre rôle t’est réservé un peu plus tard dans le feuilleton.
- Ah oui ? Lequel ? Ne
risque-t-on pas de me reconnaître ?
- Pas avec le maquillage adéquat… je
te préviens, ce sera difficile…
- Comment cela ?
- Tu incarneras Christina.
- Christina ?
- Oui, la sœur junkie de Johann van
der Zelden.
- Que veut dire le terme
« junkie » ?
- Droguée… je t’expliquerai lorsque le
moment sera venu…
- Doguée… au laudanum ? à l’opium
comme maman ?
- Tu savais…
- Oui, évidemment…
- Désolé…
- De quoi ?
- De ne pas avoir su assez te
protéger…
- Je n’en ai pas particulièrement
souffert, Daniel Lin… maintenant, je vis ici et je préfère oublier les mauvais
jours…
- Oui, tu as entièrement raison. Il
est temps de nous amuser un peu, non ? La conversation est en train de
devenir sinistre.
- Quant à moi, je vais aller dire
bonjour au comte de Kermor…
- C’est cela, fit perfidement Lise. Va
conter fleurette ailleurs.
- Lise, tu deviens incorrigible.
L’adolescence, sans doute.
- Je ne peux pas supporter Deanna
Shirley et toutes ses simagrées.

- Changeons de sujet… Que dirais-tu de
jouer à notre assistance une valse ?
- Une valse ou un impromptu ?
- Une valse… Valse de la forêt viennoise… arrangée pour piano à quatre mains…
- Euh… oui… mais je puis mieux… bien
mieux…
- Je serai ton partenaire… viens.
L’instrument a été accordé par mes soins ce matin.
- Daniel Lin, vous aviez anticipé le
coup, n’est-ce pas ?
- Ma foi, c’est vrai. Le public sera
conquis. Il a besoin d’un peu de musique…
- De musique un peu trop facile à mon
goût.
- Ne te montre pas trop dure… Saturnin
sera aux anges… Benjamin et Michel Simon aussi.
- Bon… entendu… pour vous faire plaisir,
Superviseur.
Les deux musiciens gagnèrent donc
l’estrade improvisée et s’installèrent sur un tabouret à deux places.
Instantanément, le silence s’établit. Alors, Daniel Lin et Lise attaquèrent
avec un bel ensemble l’œuvre de Johann Strauss au grand plaisir de
l’assistance.
*****
Fin du tome 1