Paris,
28 novembre 1887.
Le
capitaine Hubert de Mirecourt, enrichi grâce aux compagnies d’exploitation de
l’Afrique noire, avait démissionné de l’armée. Cet ancien comte désargenté
avait donc trouvé le bon filon pour vivre une retraite anticipée plus que
dorée. Toutefois, la société n’appréciait pas ce nouveau riche qui avait le
toupet de se présenter aux grandes réceptions mondaines, aux courses de chevaux
ou encore dans les casinos de Deauville ou de la Côte d’Azur. Même le faubourg
Saint Germain le battait froid, c’est dire!
Hubert
n’en avait cure. Il s’était fait construire un hôtel particulier à Biarritz et
avait établi ses pénates dans un des plus beaux et somptueux appartements de
Paris, sur les Champs Elysées, qui avaient supplanté le boulevard Saint Germain
depuis déjà quelques décennies.
Veuf
depuis six ans, le comte avait un fils, Arthur, né en 1879.
Certains
journalistes avaient le courage de dénoncer le capitaine de Mirecourt, odieux
individu enrichi par la sueur, les souffrances et la mort de centaines
d’indigènes. Avec mépris, l’ex-officier recevait les écrivaillons et répondait
sèchement, ne mâchant pas ses mots.
Le
chroniqueur du Gil Blas eut droit à cette répartie:

-
Les morts que vous me reprochez n’étaient après tout que quelques nègres sans
importance.
*****
Ravensburg,
juin 1888.
Le
baron von Möll, vêtu d’une robe de chambre prune, enfoncé confortablement dans
un fauteuil recouvert de tissu fleuri, de style Louis XV, était songeur en
cette soirée d’été.
Rodolphe
et son épouse étaient conscients des transformations que leur monde
connaissait. Le couple vieillissait non avec appréhension mais avec le
sentiment que tout ce qui avait fait le charme de leur vie ne serait bientôt
plus. L’horloge du temps tournait et les aiguilles semblaient sauter des tours.
Le vieil Empereur Guillaume Premier avait rendu le dernier soupir le 9 mars
1888.

Non pas que le baron le regrettât, mais tout de même… le règne de son successeur, Frédéric III,

atteint d’un cancer de la gorge au stade terminal, n’était qu’une longue agonie qui allait durer trois mois. Déjà, le Prince héritier affûtait ses armes. Le futur Guillaume II savait que bientôt, il pourrait montrer à la face du monde tout entier sa valeur.

Non pas que le baron le regrettât, mais tout de même… le règne de son successeur, Frédéric III,

atteint d’un cancer de la gorge au stade terminal, n’était qu’une longue agonie qui allait durer trois mois. Déjà, le Prince héritier affûtait ses armes. Le futur Guillaume II savait que bientôt, il pourrait montrer à la face du monde tout entier sa valeur.
Les
pensées les plus désordonnées se bousculaient dans la tête de Rodolphe. Ses
craintes se lisaient dans son regard troublé.
«
En France s’est installé un esprit revanchard qu’il sera fort difficile d’extirper.
La presse parle de plus en plus d’un certain général Boulanger… qu’est-ce que
cela annonce? Certainement de noirs corbeaux dans le ciel européen… le nouvel
Empereur qui succédera à Frédéric III est un jeune homme belliciste dans l’âme.
Quant à l’Angleterre, elle ne pense qu’à son immense empire outre-mer et se
moque pas mal du sort de notre vieux continent. Le prestige de la reine
Victoria n’est pour moi que de la poudre aux yeux… manifestement une tempête se
prépare. Déjà le ciel s’enténèbre et le grain menace… nous vivons une époque
charnière mais qui en a conscience? Le fragile équilibre actuel peut se rompre
d’un jour à l’autre… il suffirait d’une compétition coloniale encore plus
exacerbée… c’est sûr, l’Angleterre et la France vont se heurter en Afrique
alors que l’Allemagne ne pourra se contenter de ramasser les miettes de ces
deux Etats…. Qui plus est, une nouvelle théorie est en train de voir le jour.
Elle représente un danger pour nos enfants lorsqu’elle s’emparera de la
majorité des esprits. L’espace vital ou Lebensraum… la Weltpolitik… ah!
Un pays très industrialisé, à forte natalité, au commerce florissant, prêt pour
la conquête de l’Univers… toutes les cartes sont déjà retournées… le processus
conduisant à la Grande Guerre est entré dans une phase décisive. Je le pressens
et le vois au plus profond de mon âme… mais Gerta m’observe et ses yeux
s’emplissent d’une crainte mélancolique… elle aussi a peur de l’avenir… Elle ne
peut oublier le dénommé Michaël et son compagnon, notre descendant, le
professeur Stephen Möll… ».
Frédéric
III mourut le 15 juin 1888, après seulement 99 jours de règne. Rodolphe
n’appréciait pas le nouvel Empereur Guillaume II.

Il redoutait ses initiatives mais il se rendait bien compte qu’il devait taire ses opinions hétérodoxes.

Il redoutait ses initiatives mais il se rendait bien compte qu’il devait taire ses opinions hétérodoxes.
L’année
1889 s’ouvrit sur le drame de Mayerling qui mit définitivement sur la touche la
dynastie des Habsbourg.

Toutefois,
le baron von Möll fut soulagé d’apprendre l’échec du général Boulanger. En
effet, élu député de Paris, Boulanger refusa de marcher sur le Palais de
l’Elysée le 27 janvier comme lui demandaient ses partisans. Le Premier avril,
il s’enfuit à Bruxelles.
Mais
le 6 mai 1889, un événement plus joyeux eut lieu: le président de la République
française, Sadi Carnot, inaugurait l’Exposition universelle. Or, la Tour Eiffel
était le fleuron de cette fête qui célébrait à sa façon et le centenaire de la
Révolution et le savoir-faire français.

Avec
l’accord de tous les membres de la famille, le baron von Möll entreprit de se
rendre à ladite exposition. Déjà, il avait retenu par courrier trois chambres
dans l’un des meilleurs hôtels de Paris… Gerta était heureuse de se changer les
idées. Quant à Waldemar, il ne voulait manquer cela pour rien au monde. Wilhelm
ne voulait pas l’admettre, mais il était aussi curieux et avide que son frère.
Ce fut pourquoi il accepta de bonne grâce de faire partie du voyage.
*****
Paris,
5 juillet 1889.
D’un
commun accord, la famille von Möll avait décidé de commencer la visite de Paris
par l’incontournable exposition universelle et par son clou, la Tour Eiffel.
Le monument, récemment achevé, surplombait la capitale française. À cette époque, la ville ne s’étendait pas aussi loin au nord qu’à la fin du XX e siècle. Cependant, du haut du troisième étage de la Tour, on distinguait parfaitement de grands bâtiments, de larges avenues, les boulevards des Maréchaux, le palais du Trocadéro, édifié en 1878, sorte de pâtisserie architecturale du plus mauvais goût, entourée de quatre tourelles ou campaniles. Le ciel n’était pas d’un pur azur, plutôt laiteux, à cause des fumées d’usines qui s’en venaient empuantir l’atmosphère de cette grande métropole désormais industrielle. Le temps n’était pas non plus au beau fixe et les nuages s’amoncelaient déjà à l’ouest, apportés par les vents.

Le monument, récemment achevé, surplombait la capitale française. À cette époque, la ville ne s’étendait pas aussi loin au nord qu’à la fin du XX e siècle. Cependant, du haut du troisième étage de la Tour, on distinguait parfaitement de grands bâtiments, de larges avenues, les boulevards des Maréchaux, le palais du Trocadéro, édifié en 1878, sorte de pâtisserie architecturale du plus mauvais goût, entourée de quatre tourelles ou campaniles. Le ciel n’était pas d’un pur azur, plutôt laiteux, à cause des fumées d’usines qui s’en venaient empuantir l’atmosphère de cette grande métropole désormais industrielle. Le temps n’était pas non plus au beau fixe et les nuages s’amoncelaient déjà à l’ouest, apportés par les vents.
Toutefois,
les touristes n’en avaient cure et s’extasiaient sur la vue imprenable. Pour
qui s’y connaissait, ou encore pour qui avait un guide pratique, il était
facile d’identifier l’Île de la Cité, Notre-Dame, la Sainte Chapelle,

le Palais de Justice et la Conciergerie, le quartier du Marais, les Halles et ainsi de suite. Les anciennes fortifications avaient été abattues et sur les terrains ainsi dégagés, s’étalait la « zone », l’endroit où vivaient les miséreux, les laissés pour compte du capitalisme industriel triomphant. Une lèpre entourait donc la cité des lumières. Quant à la Seine, elle charriait des débris de toute sorte, ses eaux sales se moirant de marron et de flaques huileuses. Pourtant, des péniches et des charrois naviguaient sur le fleuve, s’entrecroisant sans cesse. C’était l’âge d’or des bateliers.

le Palais de Justice et la Conciergerie, le quartier du Marais, les Halles et ainsi de suite. Les anciennes fortifications avaient été abattues et sur les terrains ainsi dégagés, s’étalait la « zone », l’endroit où vivaient les miséreux, les laissés pour compte du capitalisme industriel triomphant. Une lèpre entourait donc la cité des lumières. Quant à la Seine, elle charriait des débris de toute sorte, ses eaux sales se moirant de marron et de flaques huileuses. Pourtant, des péniches et des charrois naviguaient sur le fleuve, s’entrecroisant sans cesse. C’était l’âge d’or des bateliers.
Quelle
ne fut pas la surprise des von Möll de rencontrer, au troisième étage de la
Tour Eiffel, Michaël, vêtu en parfait touriste de cette fin de siècle, portant
donc un costume sombre en conformité avec la mode stricte. La seule fantaisie
que s’était autorisé l’agent temporel consistait dans la coiffe d’un banal
feutre à larges bords.
-
Michaël? S’exclama Gerta. Est-ce bien vous?
-
Comment est-ce possible? Renchérit Rodolphe.
-
Oui madame. Monsieur le baron, poursuivit Michaël en anglais, je me suis
renseigné sur vos déplacements, voilà tout. J’avais besoin de vous voir… au
fait… j’espère ne pas avoir commis d’anachronisme flagrant dans ma tenue
vestimentaire.
-
Non, vous êtes tout à fait acceptable, fit Waldemar, se retenant de ne pas
éclater de rire.
-
Oh! Je vois… le chapeau… il fait un peu Far West, mais on peut passer l’éponge…
-
Question de goût, marmonna Wilhelm.
-
Je voulais obtenir quelques renseignements…
-
Vous avez parcouru autant de chemin rien que pour cela? S’étonna Rodolphe.
-
Oh! Pour moi, cela équivaut à franchir le seuil d’une porte, pas davantage… Que
pouvez-vous me dire concernant la Rosenberg Bank?
-
La Rosenberg Bank, dont le siège se trouve à Ravensburg? Vous me prenez au
dépourvu, mister Michaël… toussota le baron.
-
Il s’agit de la banque fondée et dirigée par Isaac Rosenberg, énonça Gerta.
-
J’en suis un des actionnaires principaux, reprit von Möll. Tout se passe bien
de ce côté. Je n’ai qu’à me louer d’avoir investi chez Isaac Rosenberg. Mais je
ne puis vous en apprendre plus car, voyez-vous, je ne connais pas réellement la
famille de Herr Rosenberg. Nous ne nous fréquentons pas… nous ne sommes pas de
la même classe sociale…
-
Il ne manquerait plus que nous invitions chez nous cet homme, dit Wilhelm d’une
voix sèche. Il n’est qu’un financier, juif de surcroît.
-
Hem, mon frère, ne commence pas à te lancer dans des discours politiques
fumeux, proféra Waldemar.
-
Toi, tais-toi! Tu n’es que mon cadet. Je t’interdis de me parler sur ce ton.
-
Cesse cette querelle, ce n’est guère le lieu et le moment pour nous disputer.
-
Oublies-tu que je suis le futur chef de famille et que le titre me reviendra?
-
Ouille! S’exclama Michaël.
-
Waldemar et Wilhelm, vous me faites honte tous les deux, assena Rodolphe. Que
faites-vous des règles du savoir-vivre? Vous vous donnez en spectacle pour pas
grand-chose.
-
Les choses n’ont pas l’air d’aller pour le mieux entre vos deux fils, soupira
l’agent temporel. Wilhelm, vous me semblez fort pressé de succéder à votre
père…
-
Vous, monsieur, mêlez-vous de ce qui vous regarde!
-
Monsieur le baron, vous n’avez que quarante-sept ans et vous madame…
-
Tss tss, monsieur Michaël, faites preuve de tact, murmura Gerta.
-
Oh! J’ai saisi…
-
Revenons aux Rosenberg, proposa Rodolphe. Le fils d’Isaac, Joseph, seconde son
père depuis quelques temps déjà et la banque connaît une situation florissante,
si florissante d’ailleurs qu’Isaac compte, paraît-il, ouvrir des filiales dans
d’autres villes d’Allemagne. Il serait question de la Bavière et de la Sarre…
-
Pour quelqu’un qui ne connaît pas grand ’chose des Rosenberg, vous m’avez
appris précisément ce que je cherchais, jeta l’agent temporel tout heureux.
-
Ah! Mais laissons-là cette conversation ennuyeuse et admirons la perspective de
Paris.
-
Tout à fait, Gerta. Ce tour de force que constitue l’édification de la Tour est
bien plus passionnant que les affaires bancaires de Ravensburg, insista le
baron.
-
Permettez-moi de ne pas partager votre avis, fit Michaël. Tout d’abord, à quoi
sert cette horreur? On dirait un immense enchevêtrement inesthétique de poutres
métalliques élevé à quelque idole tribale par une peuplade primitive!
-
Quelle façon de s’exprimer! Remarqua Wilhelm. Les Européens ne sont pas des
nègres arriérés.
-
Michaël, vous m’étonnez grandement, reprit Rodolphe. La Tour Eiffel est un
monument digne du génie technologique du futur. Sa construction relève de
l’exploit. Ne voyez-vous pas tous les calculs qu’il a fallu effectuer pour la
portance, la…
-
Tout cela, je le sais, mais…
-
Songez que nous nous trouvons à trois cents mètres de hauteur environ et que…
-
C’est magnifique, tout simplement, approuva chaudement Waldemar.
-
Dire que ce sont ces salauds de Français qui l’ont élevée, gronda Wilhelm. Un
jour, le peuple allemand saura faire mieux.
-
Wilhelm, tais-toi. Bien que nous nous exprimions en anglais, on pourrait nous
comprendre, recommanda Rodolphe.
-
Justement, monsieur le baron, déclara l’agent temporel d’une voix sourde.
Quelqu’un est en train de nous observer depuis deux minutes.
-
Que se passe-t-il?
-
Un individu est en train d’écouter notre conversation. Il boit toutes nos
paroles.
-
Comment cela se fait-il que vous ne l’ayez pas remarqué auparavant? Questionna
Gerta.
-
Difficile de le reconnaître mais cet inconnu semble posséder un pouvoir
psychique d’une puissance si grande que je n’ai pu le détecter que maintenant.
-
Un homme… artificiel? Trembla Gerta.
-
Non, assurément… attention! Encore une fois, son regard se porte vers notre
groupe… Je parie qu’il est… grimé…
Effectivement,
un mystérieux individu, tout vêtu de noir, chapeau melon vissé sur la tête et
non canotier à la mode, moins formel, canne à pommeau d’argent à la main,
accoudé à la balustrade, semblait regarder la perspective du Trocadéro

et du Champ de Mars juste sous les pieds de la Tour. Mais en fait, les yeux d’un bleu foncé intense scrutaient tous les faits et gestes du petit groupe constitué des von Möll et de l’agent temporel. Soudain, l’homme quitta sa place et emprunta l’escalier le plus proche.

et du Champ de Mars juste sous les pieds de la Tour. Mais en fait, les yeux d’un bleu foncé intense scrutaient tous les faits et gestes du petit groupe constitué des von Möll et de l’agent temporel. Soudain, l’homme quitta sa place et emprunta l’escalier le plus proche.
-
Je dois le suivre, marmonna Michaël. Il y a là une énigme qu’il me faut
résoudre au plus vite…
-
Vous êtes fou! Jeta Rodolphe. Descendre toute cette hauteur à pied à grande vitesse
vous fera tourner la tête. Attention au vertige. Vous pourriez tomber.
-
Monter jusqu’ici a été sans doute plus difficile? Répondit l’homme du futur sur
un ton narquois.
Alors,
sans même s’excuser, Michaël laissa là la famille von Möll et, sans tarder,
emboîta le pas à l’homme en noir. Après une descente qui parut interminable, l’inconnu parcourut
le Champ de Mars à grandes enjambées. On aurait dit qu’il était pressé.
Quittant l’Exposition, il parvint devant le pont d’Iéna et là, héla un fiacre
qui était libre.
Le véhicule prit la direction de la rue de Rivoli où se trouvait l’hôtel prestigieux dans lequel l’inconnu avait loué une suite…

Le véhicule prit la direction de la rue de Rivoli où se trouvait l’hôtel prestigieux dans lequel l’inconnu avait loué une suite…
Michaël
fit de même et, à son tour, grimpa dans une voiture hippomobile, demandant au
cocher de suivre le véhicule devant lui.
-
M’sieur, ce sera plus cher si vous êtes de la rousse…
-
Ne discutez pas et ne perdez pas de vue le fiacre, compris?
-
Compris, m’sieur.
Enfin,
les deux voitures stoppèrent devant un palace renommé où logeaient tous les
nababs et les hauts personnages de passage dans la capitale. Avec l’Exposition
universelle, toutes les suites et les chambres étaient retenues. Même le plus
petit placard n’était pas libre.
Après
avoir payé la course par un diamant de cinq carats, - c’est un vrai au moins?
Oui, il vient en droite ligne du Cap; ce n’est pas un diamant du Canada, mon
cher… - Michaël s’engouffra dans le vaste hall sans même jeter un coup d’œil
aux lustres magnifiques et aux somptueux tapis de Boukhara,

aux boiseries, aux glaces et aux tentures moirées. Partout des dorures, des macarons, de fausses colonnes de marbre… marchant jusqu’à la réception, il s’adressa d’un ton amène à l’employé. L’inconnu, quant à lui, était directement monté dans sa chambre à l’aide d’un ascenseur.

aux boiseries, aux glaces et aux tentures moirées. Partout des dorures, des macarons, de fausses colonnes de marbre… marchant jusqu’à la réception, il s’adressa d’un ton amène à l’employé. L’inconnu, quant à lui, était directement monté dans sa chambre à l’aide d’un ascenseur.
-
Hem… police secrète… commença l’agent temporel. Voici ma carte…
Michaël
avait sorti un papier quelconque de sa poche. Grâce à une manipulation
psychique, le factotum crut les déclarations du jeune homme.
-
Je voudrais le numéro de la chambre où loge le monsieur qui vient de rentrer
juste avant moi et auquel vous avez remis ses clefs. Affaire spéciale… sécurité
de l’Etat.
Le
réceptionniste, un vieil homme aux favoris bien fournis et lorgnons sur le nez
s’empourpra.
-
Euh… Il n’y aura pas de lézard au moins?
-
Je ne suis pas armé.
-
Bon… monsieur Zeeland loge au numéro 48, au quatrième étage. Deuxième couloir à
gauche.
-
Merci, mon brave.
Michaël
tendit à l’employé troublé une pièce romaine à l’effigie de l’Empereur Hadrien,
reste de pécule d’une ancienne expédition. C’était tout ce qu’il avait trouvé
dans ses poches.
Enfin
parvenu au quatrième étage, devant la porte de la chambre 48, l’agent temporel
ne frappa pas à l’huis. Passant le seuil comme si la porte n’existait pas, il
n’y trouva qu’une domestique, une jeune femme d’environ trente ans, à l’aspect
maladif et aux joues trop rouges. L’employée était en train de passer le
plumeau après avoir fait le lit.


« Hum…
quel teint de chlorotique! Pensa l’homme du futur. Les gens e cette époque post
néolithique font appel à de véritables nids à microbes pour accomplir les
tâches ingrates dans ces établissements huppés. Cette femme est atteinte de
tuberculose avancée et il lui reste exactement à vivre soixante-sept jours,
huit heures, vingt minutes, douze secondes et… sept centièmes… l’hygiène n’est
guère meilleure à LA en 1993... ».
Si
l’Homo Spiritus se permettait ce genre de réflexions, c’était parce qu’il avait
eu la curiosité de s’aventurer dans les quartiers délaissés de Los Angeles ou
de New York dans lesquels aucun Blanc anglo-saxon n’osait aller, que ce fût à
pieds ou en voiture. Ainsi, l’agent temporel avait pu découvrir l’univers des
taudis, des squats, des ateliers clandestins de couture employant une main
d’œuvre féminine d’origine latino-américaine au rabais, véritables annexes des
maquiladoras de la frontière avec le Mexique, les jeunes gens assommés par le
crack ou la cocaïne, les délinquants de toute sorte prêts à tuer père et mère
pour moins de dix dollars… les détritus pestilentiels s’accumulaient dans ces ruines
dignes d’un bombardement que les services de la voirie avaient depuis longtemps
renoncé à nettoyer. Les rats étaient ici comme chez eux, se faufilant et
zigzaguant à travers les amoncellements de poubelles renversées ou éventrées.
Les tags achevaient de défigurer les bâtiments de briques ou de pisé et nous
étions loin des CBD clinquants pour richissimes hommes d’affaires ou traders.
La
domestique, surprise par la venue de Michaël, avait stoppé son nettoyage.
Remarquant la présence d’une photographie reposant sur une table de chevet,
elle s’en empara et l’examina entre deux quintes de toux.
-
Ce n’est pas possible, fit-elle avec un fort accent irlandais. Ma maladie me
joue peut-être des tours… le monsieur m’a sonné pour que je fasse le ménage et
pour me remettre des chemises que je devais repasser. Puis, soudainement, il a
disparu tel un fantôme! En abandonnant cette photographie. Regardez… elle est
en couleurs… et la date…
La
jeune femme sans demander à Michaël ce qu’il faisait là lui tendit la photo.
Celui-ci la retourna pour y lire une date inscrite au dos à l’encre bleue: 15
mai 1946. Puis, il se préoccupa des personnes figurant sur le document. Deux
hommes avaient posé près d’un des premiers avions à réaction. L’un des deux, le
plus âgé, chaussé de lunettes, une blouse blanche passée sur un costume gris,
cheveux coupés en brosse, figure ronde, paraissait avoir une quarantaine
d’années et présentait un air de ressemblance avec le baron Rodolphe von Möll.
Quant au second personnage, nettement plus jeune, pas plus de vingt-huit ans,
il était blond, mince, la silhouette élancée, vêtu lui aussi d’une longue
blouse blanche, mais portée avec une distinction autre que celle de l’homme
mûr. Des cravates à la mode 1945-1950 venaient confirmer la date de la photographie.
Sur la pellicule même, deux prénoms, Otto et Franz.
Souriant,
Michaël dit doucement:
-
Oh! Madame, cette photo m’est destinée. Monsieur Zeeland savait ma venue. Il
m’a joué une farce…
-
Mais, objecta l’employée, la couleur, la date impossible, les deux individus
vêtus bizarrement, sans faux col…

L’agent
temporel fixa intensément la jeune femme de ses yeux gris acier et cette
dernière, rassérénée, sortit de la suite comme si de rien n’était, ayant oublié
l’incident.
Cependant,
le jeune homme était assailli de réflexions.
« J’avais
les moyens de guérir cette malheureuse… je l’ai fait. Je n’ai pu m’en empêcher…
Assurément, les S vont me le reprocher. Mais qu’importe! Ils vont dire que je
modifie une fois encore le cours de l’histoire… quant à cet Homo Sapiens, ce
Johann, car c’est bien lui, il a signé ses actions en cette année 1889, la
preuve, ce pseudonyme néerlandais, il est plus fort et plus puissant que je le
pensais. Comme moi, il a la capacité de se déplacer d’un segment de temps à un
autre, sans appareil… alors, s’agit-il d’un Johann mutant? D’un clone? Fabriqué
par qui dans ce cas? L’énigme reste entière… il me faut donc conclure néanmoins
que celui qui se dissimule derrière van der Zelden m’est contemporain… aïe! Je
n’aime pas cela! Qui trahit? À quelle fin? ».
Sur
ce, l’agent temporel, plus que troublé, disparut et regagna sans étape l’an
1993. Notre homme du futur avait choisi de taire l’incident à Stephen.
Quant
aux von Möll, ils séjournèrent trois longues semaines dans la capitale
française. Gerta avait des gemmes dans les yeux tant elle était heureuse. La
baronne avait fait des folies en emplettes, achats effectués au Magasin du
Louvre, à la Samaritaine et dans des boutiques de mode.
En
mars 1890, le chancelier Bismarck, brouillé avec l’impétueux Empereur Guillaume
II, donna sa démission et Caprivi lui succéda à ce poste.


*****
Dordogne,
an 10 000 avant Jésus-Christ environ.

Nous
étions au magdalénien final. La glaciation de Würm approchait de son
dénouement. Le climat n’allait pas tarder à se réchauffer, obligeant les rennes
et les mammouths à partir plus à l’est, entraînant ainsi la disparition du gros
gibier.


Autre
conséquence du changement climatique: l’art pariétal entrait en décadence.

Une civilisation était en train de mourir, une autre lui succéderait. Telle était l’oscillation naturelle du temps.

Une civilisation était en train de mourir, une autre lui succéderait. Telle était l’oscillation naturelle du temps.
L’aube
de temps nouveaux pointait…
Michaël,
du haut d’un promontoire rocheux, surplombant le paysage, observait une bien
étrange construction, invisible aux yeux des autochtones, se dressant dans la
clairière au milieu d’une forêt de conifères. Cette architecture sans défaut, à
la structure parfaite et lumineuse, présentait l’apparence d’un cube aux parois
blanches.


Or,
quelqu’un s’éloignait de ce cube, une silhouette revêtue d’un scaphandre tout à
fait anachronique. L’inconnu pénétra bientôt dans une bulle qui se
dématérialisa aussitôt.
Michaël
venait de surprendre ainsi le manège d’un homme synthétique sans comprendre
dans l’immédiat ce qu’avait trafiqué la créature artificielle.
Voilà
que le ciel s’obscurcissait. Des ombres inquiétantes engloutissaient la
paisible clairière. Les animaux levaient la tête, soudainement inquiets. Les
rennes cessèrent de brouter et, après avoir marqué un temps d’arrêt,
s’enfuirent à travers bois.


Quant
au cube, il commença à émettre de sourdes vibrations, inaudibles à toute
oreille humaine normalement constituée. C’était comme un cri de souffrance que
captait l’agent temporel. L’étrange et inexplicable appareil était donc un être
vivant, blessé à mort sans doute par les manigances d’un homme robot.
Peu
à peu, les vibrations s’accentuaient, prenant des dimensions sonores
inattendues. Un sifflement assourdissant succéda aux vibrations et gagna toute
la forêt. Les bêtes avaient depuis longtemps rejoint un lieu plus hospitalier.
Seul
Michaël était resté, s’obstinant à vouloir comprendre ce qui était en train de
se produire. Le ciel se teintait maintenant de pourpre, tandis que le cube
faisait de même. Rouge sang, il finit par exploser. Une gerbe étincelante
illumina la contrée enténébrée et puis… plus rien. L’incendie qui avait suivi
la désagrégation du mystérieux artefact s’était éteint de lui-même…
Le
visage impavide, l’agent temporel quitta enfin son poste et s’éloigna.
À
bord de la bulle, moyen de locomotion trans temporel, l’homme biologique communiquait
avec son supérieur.
-
Kintu Guptao Yi- Ka au rapport, Maître.
-
Je t’écoute.
-
Mission accomplie. Le Cube n’existe plus.
-
Parfait. Des ennuis?
-
Non, aucun. Soyez prêt pour la réception des archives de la civilisation
magdalénienne.
-
Merci, Kintu. C’était de la belle ouvrage.
*****