1877
Ce
même jour, quelques heures plus tard, le pieux voyageur, soigné et réconforté,
achevait un repas modeste mais roboratif dans la cuisine. On lui avait servi un
potage et une cuisse de poulet, puis un peu de fromage avec du pain de campagne
à la croûte dorée et à la mie moelleuse. Comme boisson de l’eau et du lait.
Repu,
le pèlerin se leva de table à la vue du baron et le remercia chaleureusement.
Rodolphe
ne tenait pas à voir l’humble pèlerin quitter le château alors que la tempête
sévissait toujours à l’extérieur ; ce fut pourquoi il invita l’étranger à
passer la soirée avec lui dans le grand salon, au coin du feu.
Au
bout de quelques minutes, ayant davantage fait connaissance, les deux hommes,
assis sur des chaises tendues de velours, se mirent à discuter théologie.

-
Je me nomme Znojmo. Je suis originaire de Bystrica en Slovaquie. Voilà déjà
trois mois que je vais sur les chemins de terre et les routes empierrées,
vivant frugalement, quêtant nourriture et gîte de village en village.
-
Vous devez être conduit par une foi intense pour tenter une aventure aussi
dangereuse, digne des temps médiévaux. L’âme qui vous habite est haute.
-
Monsieur le baron, pour atteindre la vie éternelle et contempler la Trinité
dans le Ciel, il nous faut nous épurer de nos fautes commises ici-bas.
-
Tout comme vous, ma famille et moi-même sommes de confession catholique.
-
J’ai tant à me faire pardonner ! L’envie, la convoitise, la luxure… j’ai tout
abandonné pour faire amende honorable. L’homme ne peut aspirer au Salut s’il
néglige Dieu. Mais Sa gloire et Sa bonté sont infinies. J’ai grand espoir de me
voir pardonner mes péchés. L’Eternel juge toutes nos actions en ce monde. Si
nous faisons preuve de contrition, de repentance, assurément, Il se montrera
miséricordieux.
-
L’Eternel… pour Dieu, en effet, le temps n’existe pas… il n’y a ni commencement
ni fin. Pourtant, certains pensent que l’Univers a connu un commencement. Le
mystère de la Création…
-
Si bien décrit dans la Genèse.
-
Oui, mais aussi le mystère de la Destinée de l’Homme.
-
Si nous existons, c’est pour tendre peu à peu vers la perfection. Ainsi,
monsieur le baron, nous serons réunis, un jour, dans l’autre monde, à notre
Créateur. N’oubliez pas que Dieu a créé l’homme à Son image.
-
Certes, mais de plus en plus nombreux sont ceux qui nient ce fait. Depuis
quelques années, les découvertes scientifiques se multiplient à l’encontre de
cette thèse. Je songe à l’Homo Primigenus. Des squelettes appartenant à cette
espèce disparue ont été trouvés dans la vallée de Neandertal en 1856. On ne
peut pas rejeter totalement la théorie de l’évolution des espèces. Avez-vous
entendu parler de Charles Darwin ?

-
Non, mais je ne préfère pas connaître ses écrits. Après tout, je ne suis qu’un
humble paysan errant qui sait tout juste lire et écrire… Suffisamment pour
réciter les prières le soir avant de dormir, de faire ses pâques et célébrer la
résurrection du Christ.
-
La Genèse semble tout à fait incompatible avec les théories de Darwin.
Pourtant, permettez-moi de développer l’hypothèse suivante : si, pour Dieu,
tous les événements, passés, présents et futurs, existaient simultanément ? Si
tout avait lieu en même temps ? Après tout, le terme Eternité ne signifie-t-il
pas tout simplement absence du temps ? Donc, cela supposerait que Dieu verrait
toute l’Histoire terrestre mêlée, ou mieux, entremêlée. Lui seul en saisirait
la totalité en une continuité achevée. Tout est à la fois pour Sa Personne.
Qu’en pensez-vous ?
-
Ce que vous me dites me paraît peu vraisemblable. Il faut s’en tenir aux Ecritures.
Pour les gens du peuple, elles sont la seule Vérité. Ne cherchez pas plus loin,
monsieur le baron…
-
Hem… Des spéculations trop hardies à partir du récit de la Création ne sont pas
accessibles aux non cultivés. De plus, elles pourraient s’avérer dangereuses.
Sur ce plan-ci, vous avez raison.
Ensuite,
Rodolphe exposa au pèlerin la tentative de Saint Augustin d’expliquer la nature
du temps dans ses Confessions. L’homme sembla comprendre les propos du
baron.
Après
une heure, voire davantage de conversation, vint l’instant de prendre un peu de
repos.
-
Monsieur le baron, la tempête sera calmée demain matin. Dès l’aube, je
reprendrai donc la route. Je vous serai reconnaissant toute ma vie pour votre
hospitalité. Je vous promets de revenir à Ravensburg une fois mon pèlerinage
accompli.
-
Je ne fais qu’appliquer les préceptes de la charité chrétienne, Herr Znojmo.
Peter,
qui avait été sonné, montra alors sa chambre au pèlerin. Cette tâche accomplie,
il revint dans le salon afin de savoir ce que le baron von Möll désirait.
-
Il est près de dix heures. Il est temps pour moi d’aller me coucher.
-
Oui, monsieur.
-
Je suppose que Gerta repose déjà.
-
En effet. Monsieur le baron, permettez-moi…
-
Oui, Peter, qui y a-t-il ?
-
Monsieur Verdok n’est pas descendu voir le pèlerin. Il a préféré rester dans
ses appartements.
-
Ah ? Vous trouvez son attitude étrange ?
-
C’est cela, monsieur.
-
Une simple fatigue, Peter, ne vous inquiétez pas. Je pense qu’il doit dormir à
cette heure-ci. Imitons-le.
-
Monsieur, je suggèrerais de monter voir monsieur Verdok, tout d’abord.
-
Toujours aussi méfiant, Peter ?
-
Oui, monsieur.
Rodolphe,
suivi de son fidèle serviteur, se rendirent alors devant la porte de la chambre
d’Anton. Puis, le maître des lieux toqua discrètement. Le Tchèque, qui était
allongé sur le lit, répondit d’entrer. L’ex-étudiant lisait paisiblement un
ouvrage scientifique emprunté à la bibliothèque bien garnie de son hôte.
-
Anton, cette fatigue ?
-
Un mensonge, Rodolphe.
-
Pourquoi ?
-
Je ne voulais pas que cet homme me voie. En revanche, moi, j’ai eu tout le
temps de l’étudier.
-
Comment cela ? S’enquit Rodolphe.
-
J’ai placé un appareil capable de capter les images et les sons dans le hall
d’entrée ainsi que dans le salon principal.
-
Pourquoi une telle attitude ?
-
Michaël est entré en contact avec moi ce matin. Il m’a dit que si un visiteur
inconnu se présentait au château je ne devais pas me montrer. Puis, il m’a
ordonné d’enregistrer tous les déplacements des personnes se trouvant sur votre
propriété. Je n’ai fait qu’obéir à l’agent temporel, Rodolphe.
-
Quand avez-vous pu placer vos appareils ?
-
Vers deux heures, peu après le dîner. Puis, j’ai guetté l’arrivée d’un éventuel
inconnu. C’est ainsi que j’ai vu ce pèlerin pénétrer dans la propriété puis
dans le bâtiment principal.
-
Comment dois-je prendre cela, Anton ?
-
J’ai ordre de vous protéger, Rodolphe. Il ne s’agit pas d’espionnage gratuit.
-
Sans doute.
-
J’ai une requête à formuler.
-
Laquelle ?
-
Désormais, je ne me montrerai plus à vos hôtes éventuels. Les nouveaux venus
doivent ignorer jusqu’à mon existence. J’espère que votre domesticité saura se
montrer discrète sur ce point.
-
Oui, il n’y aura pas de difficulté.
-
Par contre, j’enregistrerai toutes les allées et venues. Justement, nous
devrions maintenant visionner le film de l’arrivée du pèlerin.
Aussitôt,
suivi par Rodolphe mais aussi par Peter, ce dernier poussé par la curiosité,
Anton descendit jusqu’au salon principal et y récupéra un caméscope dissimulé
derrière un aspidistra. Ensuite, l’ancien étudiant montra à Rodolphe,
émerveillé, le film contenu dans l’appareil.
-
Voyez, Rodolphe… Tout ce que vous avez dit et fait est enregistré là-dedans.
Vous pouvez visionner la scène sur cet écran.
- Quelle merveille ! Voici donc la technique de
l’aube du XXIe siècle !
-
Comme il y a le son, écoutez attentivement les propos du pèlerin.
Quelques
minutes plus tard, le film achevé, Anton fit :
-
Rodolphe, cet homme n’est pas slovaque du tout. Son accent ne correspond pas à
la nationalité usurpée qu’il vous a donnée. Ses intonations se rapprochent de
celles que l’on peut entendre du côté de la Bohême.
-
Il s’agirait donc d’un imposteur…
-
Tout à fait.
-
Avez-vous également remarqué qu’il s’exprime trop correctement pour un modeste
paysan à la foi naïve ?
-
Euh… je n’y ai pas fait attention.
-
Son allemand est meilleur que le mien, Rodolphe. Où se trouve ce pèlerin présentement
?
Peter
répondit
-
Au deuxième étage, monsieur Verdok.
-
Allons le voir au plus vite, recommanda Anton.
Aussitôt,
les trois hommes gagnèrent les étages supérieurs. Mais, une fois rendus devant
la porte de la chambre dévolue au sieur Znojmo, ils durent se rendre à
l’évidence. Le pseudo pèlerin avait disparu… sans qu’il fût redescendu.
-
Je n’aime pas cela… pas du tout. Cette nuit, nous devrons rester vigilants. Je
pressens une menace, Rodolphe…
-
Peter et quatre autres domestiques monteront donc la garde…
-
Oui, monsieur, approuva le majordome. Je m’en vais réveiller Karl, Sigmund,
Hans et Gustav.
-
Très bien, acquiesça von Möll.
-
Je doute que ces précautions soient suffisantes, grimaça Anton.
*****
Cette
nuit-là, le baron connut un sommeil agité.
Dans
ses rêves, Rodolphe croyait entendre des voix angoissées provenant de
l’extérieur. Alors, malgré le froid glacial, comme hypnotisé par ces appels au
secours, le baron, plus maître de ses actions, descendit de se appartements,
et, se munissant d’une lanterne, ouvrit la porte du perron. Ses yeux, comme
hallucinés, virent des pas qui s’effaçaient dans la neige.
Dans
ce cauchemar éveillé, von Möll choisit de suivre ces traces laissées par une
créature invisible. Les minutes passèrent, particulièrement pesantes.
Dans
les mains du baron, la lanterne se balançait, éclairant mal la nuit au ciel grisâtre.
Cependant, tant bien que mal, Rodolphe parvint jusqu’à un massif de troène tout
enneigé.
Un
malaise sourdait de ce décor de carte postale. Avec précaution, le baron fit
alors le tour du massif. Ce qu’il y découvrit derrière le laissa momentanément
sans voix. Gisant sur la neige, se trouvait le corps sans vie d’Anton Verdok.
Le jeune homme avait été lardé de coups de couteau. Son sang jaspait le sol et,
déjà, les flocons commençaient à tout recouvrir.
Recouvrant
péniblement ses moyens, Rodolphe, le visage livide, transpirant malgré la
température, courut d’un pas précipité en direction du bâtiment principal en
appelant à l’aide.
Ses
cris furent entendus de Gustav qui veillait dans la cuisine auprès d’un pot de café
; le domestique sortit pour secourir son maître. Mais celui-ci venait juste de
perdre connaissance lorsque le serviteur, après ouvert la porte, descendait les
quelques marches du seuil. Il ne put que soulever le corps inanimé de von Möll
et le transporter dans un salon avant d’ameuter le reste de la domesticité.
Quelques
minutes plus tard, Rodolphe fut transporté dans sa chambre, toujours
inconscient.
Peter,
réveillé en sursaut, s’en vint toquer à la porte de la baronne afin de la
prévenir de ce qui venait de se produire. Gerta lui commanda d’aller voir ce
que devenait Anton. C’était étonnant que l’ex-étudiant ne se manifestât pas
avec toute cette agitation.
Lorsque
le majordome rendit compte de l’absence de monsieur Verdok, la baronne von Möll
ordonna de fouiller toute la propriété malgré la nuit et le froid.
Tous
les hommes valides s’enquirent ensuite de l’ancien étudiant. Il ne fallut pas
longtemps pour que son cadavre fût découvert. Déjà, le corps refroidissait.
Tôt,
le lendemain matin, la police vint au château afin d’y mener une enquête.
L’inspecteur ne put rien tirer du baron, celui-ci toujours sous le choc.
Impossible de savoir qui avait pu accomplir un tel forfait. Personne ne fit le
lien avec le pèlerin.
À
cette époque lointaine, il n’était pas encore question de relever des empreintes.
La criminalistique était plus que balbutiante.
Au
bout de quelques semaines, l’enquête fut classée avec la conclusion suivante :
-
un ou plusieurs rôdeurs s’étaient introduits chez le baron von Möll et avaient
tué monsieur Verdok.
-
Anton Verdok était descendu dans le jardin car il avait dû entendre du bruit
provenant de l’extérieur.
-
Surprenant les intrus, il avait été poignardé sauvagement.
Ceci
dit, personne n’expliquait le fait qu’il n’y avait que deux traces distinctes
de pas. À qui appartenaient-elles ? Au maître des lieux, bien sûr, mais aussi à
Herr Verdok. Mystérieusement, les rôdeurs n’avaient laissé aucune empreinte et
s’étaient évaporés dans la nature.
Quant
au couteau, il avait lui aussi disparu.
Les
semaines s’écoulèrent sans que la santé de Rodolphe s’améliore. À bout de
nerfs, Maria, appelée à la rescousse, et Gerta veillèrent sur le baron. Trop
secouée par le sort qui s’acharnait sur son époux, la baronne mit du temps à se
souvenir de l’existence de l’émetteur télépathique. Lorsqu’elle se rappela
enfin qu’Anton l’avait dissimulé dans sa chambre, elle se chargea elle-même de
la fouille.
Encore
des semaines perdues. Puis, presque par hasard, Gerta retrouva le petit
appareil dans une des poches du veston intérieur de l’ancien étudiant. Ensuite,
il fallut comprendre comment l’émetteur fonctionnait.
Un
soir, la baronne von Möll sut comment activer le petit appareil.
-
Monsieur Michaël… je vous en prie… Répondez-moi… monsieur Michaël… Vous m’entendez
?
Les
appels pressants de Gerta furent captés par l’agent temporel à LA alors que lui
aussi commençait à s’inquiéter du silence qui s’éternisait. Anton n’était pas
entré en communication avec lui depuis des jours.
-
Madame von Möll, que s’est-il passé ? Vos pensées sont confuses et
désordonnées.
-
Monsieur Michaël… Anton Verdok…
-
Oui ?
-
Euh… Il est mort… assassiné… mon mari… souffre d’amnésie… la plupart du temps,
il est plongé dans l’inconscience… Il ne reconnaît plus personne lorsqu’il est
éveillé. Il va jusqu’à perdre la parole…
-
Oh ! Oh ! Y a-t-il longtemps que le baron est dans cet état ?
-
Depuis le 30 décembre de l’an passé.
-
Aïe ! Vous n’êtes entrée en contact avec moi que maintenant, le 16 mars 1877 ?
-
J’ignorais comment faire marcher votre émetteur… pardonnez-moi…
-
Je préviens Stephen. Nous serons chez vous dans moins de deux heures, je vous
le promets.
-
Merci, Herr Xidrù.
La
communication coupée, l’homme du futur partit à la recherche de Stephen Möll.
Il lui fut facile de persuader le professeur de l’accompagner au plus vite.
*****
À
leur arrivée, Michaël et Stephen furent accueillis avec le plus grand
soulagement. Le chercheur eut du mal à reconnaître Gerta von Möll dans la femme
qui le reçut comme s’il était le messie en personne. En effet, la baronne,
habituellement si soignée, lui apparut décoiffée, la robe toute froissée, les
traits tirés et les yeux cernés. La jeune femme avait également perdu du poids.
Il en allait de même de sa belle-sœur.
Quant
à la domesticité, elle arborait la mine sombre et chagrinée d’usage dans une
telle situation. Mais il n’y avait là aucune affectation.
-
Messieurs, je suis heureuse de vous voir enfin. Pouvez-vous guérir mon époux ?
Questionna Gerta d’une voix éteinte.
-
Je ne suis pas médecin, commença Stephen.
-
Hem… Tout d’abord, il me faut comprendre ce qui s’est réellement passé il y a
trois mois, répondit l’agent temporel.
-
Comment allez-vous vous y prendre ? Interrogea Maria.
-
Je préfèrerais que vous sortiez de cette chambre, Rodolphe a besoin de calme.
-
Monsieur Michaël, s’offusqua la sœur de Rodolphe.
-
C’est pour le bien de votre frère. Je vous appellerai bientôt.
-
Dois-je aussi sortir? Ricana Stephen qui avait compris ce que l’Homo Spiritus
allait faire.
-
Non, Stephen. Vous savez comment je procède.
Les
deux femmes attendirent donc patiemment derrière l’huis des appartements du
baron.
Comme
il s’y attendait, le professeur Möll vit Michaël plonger le malade dans un
sommeil hypnotique qui le fit remonter jusqu’à la nuit fatidique du 30 au 31
décembre 1876. Rêvant à haute voix, Rodolphe se mit à décrire avec la plus
grande minutie un fait historique auquel il n’avait manifestement pu assister.
Il s’agissait de l’assassinat commis dans une église italienne d’un inconnu
vêtu à la mode du XVIIIe siècle. L’Homo Spiritus visualisait la scène dans ses
moindres détails sans aucune difficulté au fur et à mesure qu’elle était narrée
par le dormeur.
« En
ce vendredi saint, le chevalier pénètre dans la nef d’un pas mal assuré. Il
s’avance vers l’autel et se signe. Toutefois, il jette des coups d’œil inquiets
autour de lui. Or, deux spadassins, grassement payés, armés d’une rapière et
d’une dague, vêtus d’amples manteaux gris qui recouvrent leurs pourpoints de
drap marron, chaussés de grandes bottes noires de cavalier dont les éperons ont
été ôtés, sortent de leur cachette. Je ne puis distinguer leurs traits car ils
dissimulent leurs visages sous les masques de Pantalon et Polichinelle. Le
chevalier voulait rencontrer le prêtre de la paroisse après la messe. C’est pour
cela qu’il s’est placé au premier rang. Mais il est arrivé trop en avance.
Alors qu’une fois encore il se signe, les deux tueurs se découvrent et se
précipitent sur lui. À part les trois hommes, il n’y a personne d’autre dans la
nef. À peine le chevalier della Chiesa a-t-il entendu les pas des spadassins,
que les lames d’acier s’enfoncent dans sa chair. Il n’a que le temps de lever
un bras afin de se protéger le visage. Maintenant, il gît, mort, au pied des
marches donnant accès à l’autel sacré ».

La
vision de Rodolphe devint si précise qu’il se mit à s’exprimer en italien.
« Il
cavaliere Antonio della Chiesa è morto assassinato. Due banditi l’hanno ucciso
il venerdi Santo, nel millesettecento sessantatre ! ».
-
Je n’en reviens pas, émit Stephen. Mon ancêtre s’exprime maintenant en italien.
J’ignorais qu’il pratiquait cet idiome.
-
Allons, Stephen. Je vous rappelle qu’il a fréquenté quelques temps Giuseppe.
-
Cela m’était sorti de l’esprit, jeta amèrement le chercheur. Deux de mes
étudiants sont morts au service du baron. À ce train-là, je n’aurais plus aucun
doctorant. Mais je voudrais savoir comment mon parent a pu voir une telle
scène…
-
Son esprit, ignorant les frontières du temps et de l’espace, ne fait que
revivre un fait qui doit avoir un rapport avec la fameuse nuit du 30 décembre
1876.
-
Ah ? C’est tout ?
-
Non… voyez ce livre. Il luit étrangement à mes yeux d’Homo Spiritus.
-
Où était-il ? D’où provient-il ?
-
Il était sous le lit de mon patient, Stephen.
-
Il n’a rien de spécial.
Feuilletant
rapidement le livre que lui tendait Michaël, Stephen Möll vit qu’il s’agissait
d’un ouvrage relié plein cuir, à la couverture rouge, portant en frontispice
une date en chiffre romain, celle de l’année 1771.
-
Rendez-le moi, demanda l’agent temporel. Je vais vite en lire son contenu.
Après
quelques instants, Michaël fit part de sa conclusion à Stephen.
-
La préface raconte les circonstances de la mort du dénommé Antonio della
Chiesa. Les faits exposés sont les mêmes que ceux donnés par le baron. Mais il
y a mieux et plus surprenant.
-
Que voulez-vous dire ?
-
L’Œuvre qui suit est un traité d’automation rédigé par le chevalier lui-même.
N’avez-vous rien remarqué lorsque vous avez eu le livre en mains, Stephen ?
-
Euh… Non.
-
Le papier semble bien ancien pour un livre imprimé en 1771.
-
Oui, et alors ?
-
Ce livre n’a pas un siècle mais deux…
-
Cela signifierait que l’ouvrage…
-
Exactement… L’ouvrage a été transporté ici, en 1877. Mais il a été possédé par
quelqu’un qui vit dans le futur.
-
Faites voir.
Reprenant
le volume, Stephen se mit à lire une dédicace à moitié effacée sur une page
intérieure.
-
Hey ! La dédicace signée Giacomo Perretti est adressée à un certain… Franz von
Hauerstadt… l’ami de mon grand-père Otto. C’est… prodigieux.
-
Rendez-moi ce livre… je sens qu’un papier a été collé entre la couverture au
dos et la dernière page… c’est cela. Voyez !
Une
enveloppe non cachetée tomba alors entre les mains de l’agent temporel.
-
Démentiel…
-
Qu’est-ce qui est démentiel, Michaël?
-
Ceci.
L’Homo
Spiritus tendit deux photographies en couleurs à Stephen.
-
Mais ce sont… des photos de famille ! S’écria le chercheur. Elles portent au
dos la date du 9 avril 1956. Si mes yeux ne se trompent pas, elles ont été
prises sur le perron, ici.
-
Il n’y a pas que la date d’inscrite, Stephen.
-
C’est vrai. Sur la première photographie, sont indiqués les noms des personnes
présentes. Les deux épreuves ont sans doute été tirées par ce mystérieux
Perretti.
-
Peut-être.
-
Sans aucun doute, Michaël… Il ne figure pas sur les marches. Je lis de droite à
gauche : Stephen Mac Garnett, Robert Fitzgerald York, William O’Gready,
Wladimir Belkovsky, Nikita Sinoïevsky, Franz et Elisabeth von Hauerstadt, et…
Otto von Möll. C’est fou, vous avez raison, Michaël.
-
Qui a abandonné ce livre ici ? À quelle fin ?
-
Notre ennemi, ne cherchez donc pas plus loin. La mémoire me revient. Mon
grand-père dirigeait une association scientifique et pacifiste… ses amis
étaient en étaient tous membres. Parmi eux, il y avait deux personnes venues de
l’Est et réfugiées alors aux USA. Tous sont décédés dans des conditions
mystérieuses. Tous… sauf Franz von Hauerstadt, toujours bien en vie en 1993. Il
a aidé Otto dans ses recherches… et m’a également suggéré quelques équations…
-
Suggéré ? Vous minimisez son rôle, Stephen.
-
Bon, je le reconnais. Que conclure de tout ceci ?
-
Notre ennemi s’est amusé à nous laisser un petit caillou anachronique afin de
nous ridiculiser. Il a volé ce livre chez ce Perretti et, ensuite, l’a volontairement
matérialisé ici. Avez-vous constaté qu’il n’était pas recouvert de poussière et
qu’il était en parfait état malgré son âge ?
-
Bravo ! Nous avons au moins trois trains de retard sur lui.
-
C’est frustrant… pour un Homo Spiritus.
-
Pour moi également. Au fait, je me souviens aussi de ceci. Antonio della Chiesa
et Giacomo Perretti sont deux noms qui reviennent fréquemment dans les ouvrages
d’exploration écrits par mon oncle Archibald. Bien sûr, je n’y ai jamais
accordé grande importance aux délires de mon parent… mais tout de même, c’est
troublant, cette coïncidence.
-
Nous résoudrons cet autre mystère plus tard, Stephen. Pour l’heure, il me faut
découvrir le lien existant entre les deux assassinats. Je plonge Rodolphe dans
une hypnose encore plus profonde…
*****
Une
nouvelle fois l’inconscient du baron le ramena dans le passé, lors de la
fameuse journée de la visite du pèlerin, puis de la nuit dramatique qui avait
vu la mort d’Anton. En fait, victime d’une sorte de dédoublement de la
personnalité, Rodolphe, se mettant dans la peau d’un des spadassins assassins
de della Chiesa, mimant les gestes fatidiques, avait bel et bien tué
l’ex-étudiant tchèque.
-
Non ! S’écria Stephen, bouleversé. C’est impossible. Mon ancêtre un criminel ?
-
Il n’en va pas de sa faute, rétorqua l’agent temporel qui conservait son
sang-froid. Accusez plutôt le faux pèlerin.
-
Qui était-il ? Et qu’est-il devenu ?
-
Un homme synthétique au service de l’ennemi. Peut-être même le dénommé Klatoo
qui m’a échappé.
-
Bastard! Est-ce que vous saviez ce qui allait advenir ? Pour une fois, soyez
franc.
-
Je me doutais qu’un drame se préparait, pas davantage.
-
Vous mentez ! La preuve ? Les instructions que vous aviez données à Anton.
-
Stephen, ce n’est pas parce que je viens du futur que je sais par avance tout
ce qui va se produire. Nos archives ne sont pas si complètes.
-
Vous poursuivez votre mensonge.
-
Oh que non !
-
Vous vous obstinez.
-
Ah ! Cela devient lassant. Ce que je suis autorisé à vous dire c’est que je
savais qu’Anton était condamné… mais j’ignorais précisément quand et dans
quelles circonstances il mourrait.
-
A d’autres ! Je ne vous crois pas. Je m’y refuse.
-
Stephen, je vous rappelle que j’ai des supérieurs, que je suis tenu à suivre
leurs directives, mieux… leurs ordres… sous peine de…
-
Sous peine de vous effacer, hein ? Pour rien au monde, vous ne laisseriez cela
arriver. Vous avez la pétoche ! Avouez-le. Fumier ! Salaud !
-
Insultez-moi tant que vous voudrez. Une fois votre ressentiment éteint, vous reviendrez
à plus de raison.
-
Michaël, je vous… déteste… je me refuse à poursuivre. Je m’en vais retourner en
1993.
-
Tout de go ? Comme cela ? Que faites-vous de Rodolphe ? Si ce n’est pas de la
lâcheté…
-
Qui de nous deux est le plus lâche ? Le plus vil ? Le plus haïssable ?
-
Vous voulez savoir ce que j’éprouve ?
-
Non ! Rugit le professeur Möll. Vous êtes incapable de ressentir quoi que ce
soit. Vous voulez m’embobiner.
-
Pourtant, lorsque Anton est mort, lorsque j’ai vu comment il a été tué, j’ai
éprouvé comme un… malaise… un peu comme si je me vidais de mon énergie...
-
Un état dépressif ? Pff ! Vous vous foutez de ma gueule.
-
Bien sûr, vous ne pouvez comprendre…
-
Vous n’avez aucun état d’âme, Michaël. Vous êtes au-delà de cette faiblesse humaine.
-
C’est faux, je vous l’assure. En voulez-vous la preuve ?
-
Je ne veux pas en entendre davantage. Je sors…
-
Pour rapporter à madame von Möll et à Maria Neürer que Rodolphe est un meurtrier
? Croyez-vous que ce soit… judicieux ?
-
Au contraire de vous, je sais ce qu’il faut faire ou ne pas faire. J’ai des
règles morales qui dictent ma conduite !
Sur
ces paroles emplies d’acrimonie, Stephen Möll sortit de la chambre. Il était
attendu avec impatience par Gerta et Maria.
-
Comment va mon époux ? S’enquit madame von Möll. Est-il sorti d’affaire ?
-
Demandez à Michaël, répondit durement le professeur.
-
Monsieur Stephen, je vous en prie… dites-nous ce qu’il en est, insista Gerta.
-
Oui, rassurez-nous, appuya Maria.
-
Il va mieux… c’est tout ce que je sais. Mais monsieur le baron a besoin de
repos. Son esprit a été… lésé. Michaël s’en occupe…
-
Pouvons-nous le voir présentement ?
-
Je ne vous le conseille pas… Attendez…
-
Demain ? Fit Maria.
-
Oui, c’est cela… demain.
Plus
que gêné, Stephen descendit au rez-de-chaussée et se rendit dans les cuisines.
Une des servantes lui servit alors un verre d’eau de chicorée. Les yeux
sombres, le chercheur laissa voguer au loin ses pensées.
*****
Plateau
de tournage du feuilleton.
-
Putain ! Qui a écrit ces dialogues à la con ? Lança le capitaine Craddock, les
yeux embués de larmes tant il avait le fou rire.
-
Pas le seigneur Spénéloss, le renseigna Geoffroy qui traînait par là.
-
Non, mon gars, c’est pas son style, mais alors pas du tout. Pas assez ampoulé.
Ceci dit, ça manque vachement d’insultes.
-
Capitaine ! Jeta Jodie, jouant la jeune fille choquée. Oubliez-vous que ce show
est regardé par un public familial ?
-
Oui, tout à fait, insista le comte d’Evreux. Alors, pas trop de sang, pas de
tuerie, encore moins de scènes… osées.
-
Dans ce cas, j’crois pas que je serai un spectateur assidu, grommela Symphorien
dans sa barbe.
-
Capitaine, craindriez-vous donc de vous ennuyer ? Ironisa le commandant Wu qui
venait d’arriver sur le tournage.
-
Euh… oui, Daniel Lin. Cette histoire manque de… sel.
-
Eh bien, vous avez grand tort de croire cela. Je puis vous garantir qu’elle va
vous réserver quelques surprises… et de taille…
-
Foutre ! J’en doute…
-
Vous vous êtes tout de même aperçu qu’elle présentait quelques échos avec ce
que vous savez de notre monde ?
-
Ouais… je n’ai pas le ciboulot totalement vide, commandant. Cependant, ces
dialogues tarabiscotés, mais pas ampoulés, ils sont de vous ?
-
Il y a ma patte, en effet… mais je ne suis pas tout seul… Alain, Stellio et
Spénéloss y sont également pour quelque chose.
-
Bon ? C’est fini cette pause ? S’enquit Erich. J’aimerais reprendre…
-
Nous vous débarrassons le plancher, sourit Jodie. Le plateau est tout à vous.
-
Tant mieux.
-
Symphorien, j’ai à vous parler, dit Daniel Lin doucement.
-
A quel propos ?
-
A propos de votre dernier voyage à l’extérieur…
-
Ouille ! J’me suis trop attardé chez les Ruskoffs, c’est ça ?
- En effet.
Pendant
ce temps, Geoffroy tenait le bras de Jodie et lui proposait d’aller boire un
café chez Kilius, le Castorii ami de Denis O’Rourke.
-
Si c’est un capuccino, cela me va.
-
Savez-vous que Denis et Kilius vont se marier ?
-
Non. Mais pourquoi me dites-vous cela, Geoffroy?
-
Denis m’a demandé d’être son témoin… et je pense que Kilius vous a choisie pour
ce rôle…
-
Ah bon ?
-
Accepteriez-vous ?
-
Oui, pourquoi pas ? Mais vous ?
-
Bien sûr… d’autant plus que c’est Daniel Lin qui officiera.
-
Hem… à quel titre ?
-
En tant que Superviseur général…
-
Je me vois mal refuser dans ce cas…
-
Kilius en sera heureux.
Comme
on le voit, la vie dans la Cité suivait son cours.
*****
Paris,
14 mai 1610.
Devant
l’auberge portant l’enseigne du Cœur couronné percé d’une flèche, sise
rue de la Ferronnerie, Ravaillac accomplissait son forfait, poignardant par
deux fois Henri IV.

Quelques
minutes auparavant, un homme de grande taille lui avait indiqué l’itinéraire
emprunté par le carrosse royal.
-
Sa Majesté a demandé à l’écuyer de passer par la Croix du Trahoir. Arrivé là,
le carrosse royal a ensuite pris la direction du cimetière des Innocents. À
n’en pas douter, le Roy sera bientôt rue de la Ferronnerie. Le lieu est fort
encombré. Les charrois habituels. Si vous devez l’aborder afin de lui demander
quelque chose, c’est là l’endroit le plus favorable…
-
Mon sieur, grand merci pour votre amabilité.
Après
avoir salué le badaud et remis son chapeau de feutre sur la tête, Ravaillac marmonna
:
-
Ce félon d’Henri va enfin payer ses dettes devant Dieu. Ainsi, justice sera faite
!
-
Adieu, l’ami ! Bonne chance ! Que vos désirs soient satisfaits, jeta l’inconnu
au loin à François de Ravaillac.
Tandis
que le futur régicide accélérait le pas, l’étrange indicateur esquissa un
sourire sur ses lèvres. L’homme était vêtu élégamment d’un pourpoint de soie
bleu azur surmonté d’une fraise et une cape tombait avec grâce sur ses épaules.
Comme tout seigneur respectable, il était coiffé d’un chapeau à larges bords
tout empanaché.
L’indicateur
n’était autre que notre agent temporel qui effectuait une précédente mission en
ce début du XVIIe siècle.
*****
Naples,
février 1763.
Le
chevalier Antonio della Chiesa avait obtenu une entrevue avec le Père supérieur
d’un monastère rattaché à l’ordre des Franciscains. Il avait à lui communiquer
la découverte qu’il avait faite en matière de théologie. Il tenait par-dessus
tout à avoir son avis sur ce sujet épineux avant d’en informer les autorités
ecclésiastiques. Il craignait le Saint Office qui régnait en maître sur la
péninsule italienne.
Le
noble della Chiesa avait réussi à voyager par-delà les frontières européennes
et ses pérégrinations l’avaient conduit jusqu’au royaume du Tibet. Ainsi, après
avoir lu avec attention les ouvrages des Pères de l’Eglise, les écrits des
philosophes grecs néoplatoniciens, particulièrement ceux de Cléophradès et
d’Eutyphron, sans oublier les méditations des penseurs médiévaux, Antonio avait
réussi, du moins en était-il persuadé, à forger une nouvelle théorie sur la
véritable nature du temps et de la mort. Son raisonnement mêlait en une
synthèse audacieuse et syncrétique les réflexions les plus abouties des
théologiens catholiques, tibétains et païens.
De
plus, le chevalier s’était également inspiré de l’œuvre d’un moine répondant au
nom de Fra Vincenzo, un religieux originaire des Abruzzes qui avait vécu au XV
e siècle et qui était mort vers l’année 1441.
Le
chevalier avait en sa possession un précieux manuscrit tibétain dont Leonardo
da Vinci avait connu l’existence, il ne savait comment.
La
conversation se déroula dans le cloître tandis que les deux hommes marchaient
sous les voûtes, à l’abri du temps inclément.
En
cette année 1763, Antonio della Chiesa avait déjà atteint quarante-cinq ans. De
taille médiocre, le teint olivâtre comme nombre de Méditerranéens, les yeux
noirs, il n’en imposait pas particulièrement. Quant au Père supérieur,
nettement plus âgé, il approchait de la septantaine, et sa silhouette frêle
dissimulait une haute taille, près d’un mètre soixante-quinze. Son visage ridé
s’ornait d’une courte barbe blanche bien entretenue, tandis que ses yeux
marrons reflétaient une bonté teintée de sévérité. Le Père Giuliano était un
homme pieux dont l’existence tout entière était consacrée au jeûne, à la
prière, à la méditation, à la pénitence. Ceci dit, il menait ses ouailles comme
il le fallait, sans laxisme mais sans dureté non plus.
Devant
l’intransigeance du religieux, Antonio perdait patience.
-
Padre, comprenez que ce que j’ai découvert est de la plus haute importance…
-
Mon fils, faites davantage preuve d’humilité.
-
Ce n’est pourtant pas l’orgueil qui me conduit, je vous l’assure. Ma découverte
sur la nature du Temps résout tout à la fois le mystère de la Résurrection et
de l’Eternité.
-
Ce que vous dîtes, mon fils, sent le soufre. Vous allez jusqu’à déclarer que
Dieu est le Temps! Ainsi, vous remettez en cause et la Tradition et les Pères
de l’Eglise. Dans vos écrits, vous démolissez pierre à pierre les dogmes sur
lesquels repose notre Sainte Eglise catholique. Qui a pu vous inspirer la
rédaction d’un tel ouvrage? Certainement le démon.
-
Mais mon père…
-
Vous contredisez Saint Augustin lui-même. Vous rendez-vous compte que vous
encourez l’excommunication pour le moins?
-
Au fond de mon cœur, je sais que j’ai découvert la clé du fonctionnement de l’Univers.
De l’Univers en son entier. De l’Univers réel et non celui auquel nous le
limitons dans notre intelligence bornée. Nous pouvons enfin appréhender Dieu!
C’est-à-dire l’Intelligence Suprême… Tout est en même temps, tout se déroule en
même temps… la Création, le Déluge, la naissance de Notre Seigneur Jésus
Christ, la fin du Monde et la Parousie, le Jugement dernier, l’alpha et
l’oméga.
-
Seigneur! Dieu du ciel! Soyez bon avec lui… vous êtes perdu signore della
Chiesa… en êtes-vous conscient ?
-
Padre, allez-vous me dénoncer au Saint Office ?
-
Je n’irai pas jusque-là, mon fils. Je n’aime pas les fumées du bûcher.
-
Pourtant, la vérité ne peut demeurer cachée plus longtemps. Je dois rencontrer
Sa Sainteté au plus vite.
-
Mon fils, vous êtes atteint de démence. Vous seriez prêt à sacrifier votre vie
pour cette hérésie que vous venez de m’énoncer ?
-
Oui, Padre, sans aucun doute.
-
C’est bien là l’assurance des fous, hélas ! Vous connaissez l’amitié que j’ai
pour vous. J’étais un proche de votre défunt père… je vous ai vu encore
enfançon…
-
Mon père qui fut un de vos généreux donateurs…
-
C’est au nom de ce dernier que je vous conjure de garder le silence ! Non
seulement votre… hypothèse est hérétique, mais elle met en danger l’unité de
l’Eglise, l’unité du monde chrétien.
-
Mon père, la Tunique du Christ a déjà été déchirée. Vous pensez qu’elle ne se
remettrait pas d’un nouvel accroc ?
-
Non, Antonio. Vous ne saisissez pas le danger. Le vrai danger. Votre théorie
met à bas l’ordre sacré de Dieu. Si tout est en même temps, cela signifie que…
-
Que quoi ? Que Dieu joue avec nous ? Qu’il est… inconséquent ?
-
Je ne peux en ouïr davantage, mon fils.
-
Padre, vous tremblez et ce n’est pas le froid qui est responsable… pardon…
-
Deviendriez-vous plus raisonnable, Antonio ?
-
Il semblerait que mes écrits viennent trop tôt… le monde n’est pas prêt à
accéder à la Lumière…
-
Quelle lumière ? Celle de… Satan ?
-
Le diable n’a rien à voir là-dedans, mon père, je vous l’assure.
-
Dois-je vous rappeler que l’enfer est pavé de bonnes intentions ? Souvenez-vous
des troubles engendrés par les placards de Wittenberg.
-
Des guerres qui ont ensanglanté l’Europe tout entière durant un siècle et demi…
père Giuliano, je vais réfléchir…
-
Mon fils, vous ferez bien.
-
Je promets de venir vous dire ma décision dans quelques jours…
-
Mon fils, que Dieu vous éclaire…
-
Merci, mon père…
S’agenouillant
devant le Père supérieur, Antonio baisa l’anneau qui ornait la main du prêtre.
Puis, le chevalier se retira, la mine préoccupée, les yeux plus sombres que
jamais.
En
retrait, Giuliano, pensif, se disait :
-
J’ai de funestes pressentiments…
Quant
à della Chiesa, allant au pas sur sa monture, il marmonnait.
« Je
ne puis attendre davantage… il y a bien trop longtemps que l’humanité est
induite en erreur et chemine dans l’obscurité… ma découverte est comme un feu
dans mon âme. Elle m’arde… quoi qu’il m’en coûte, je parviendrai à faire éditer
mon ouvrage… tant pis pour le père Giuliano… je vais lui mentir… quant à mon automate,
eh bien, dès ce soir je me penche sur le défi qu’il représente… ».
Derrière
Antonio, son écuyer chevauchait, loin de se douter des pensées tumultueuses qui
se bousculaient dans la tête de son maître.
Après
avoir parcouru le dédale des ruelles insalubres de Naples, des artères
encombrées par divers déchets et animaux errant en liberté, le chevalier et son
serviteur parvinrent enfin devant un hôtel de trois étages, de style baroque,
dont la construction remontait au XVIIe siècle. C’était là la demeure
d’Antonio.
Une
fois les chevaux dans l’écurie, della Chiesa monta dans son cabinet de travail.
Peu de personnes parmi sa domesticité, pas si nombreuse, avait l’autorisation
de pénétrer dans la pièce.
Sur
un secrétaire dont les divers compartiments étaient fermés, étaient posés un
manuscrit, un assortiment de plumes d’oie déjà taillées et prêtes à l’emploi
ainsi qu’un flacon d’encre.
Dans
un recoin, un automate attendait d’être achevé. Il représentait un copiste en
habit de la Cour du roi de Naples.

Après
avoir jeté un coup d’œil sur sa création mécanique, le chevalier rédigea
hâtivement quelques lignes de son traité sur la véritable nature de l’Univers.
Puis, il se préoccupa de l’automate.
Avec
soin, Antonio régla quelques rouages et graissa les engrenages. Cependant, une
ouverture béante restait visible dans le dos du copiste. Ainsi, en se penchant,
on pouvait y distinguer un mécanisme complexe situé dans le torse et l’abdomen.
Enfin,
après plusieurs heures de travail, della Chiesa, satisfait de la touche finale
apportée à son œuvre, referma le dos de sa créature à l’aide d’une plaque du
même bois que le corps du copiste. Puis, il arrangea la chemise, la soubreveste
et la veste de l’automate afin que le mécanisme ne fût pas facile d’accès.
À
huit heures du soir, le chevalier prit une légère collation. Pressé par le
temps, il se contenta d’une aile de poulet et d’un doigt de vin. En effet, il
avait prévu d’assister à une soirée musicale, un concert privé donné chez la
comtesse Luzzati, une de ses connaissances dont il ne négligeait pas la
fréquentation.
La
comtesse Maria Domenica vivait dans un charmant pavillon Renaissance à la
périphérie de la ville. Ainsi, elle échappait aux effluves malodorants de la
cité de Naples.
Tout
ce qui comptait dans l’aristocratie locale avait été convié à cette soirée.
L’atmosphère détendue permettait à la fois d’écouter la musique de chambre et
de discuter à bâtons rompus de choses et d’autres. Les potins allaient bon
train.
Si
on voulait tout savoir, c’était là qu’il fallait se rendre.
Des
grandes dames toutes emperruquées et poudrées flânaient çà et là dans le salon,
attendant que le concert eut lieu. Elles arboraient des robes à paniers plutôt
encombrantes et leurs visages fardés au blanc de céruse les faisaient ressembler
à des poupées ou des marionnettes peinturlurées. Des bouts de taffetas noirs,
des mouches, désignaient les humeurs du moment chez ces marquises, comtesses et
baronnes. Les hommes n’étaient pas en reste. Leurs costumes s’ornaient de
fanfreluches, les chemises de jabots de dentelles et de manchettes.
Mais
la musique commença. Aussitôt, toute l’assistance prit place sur des sièges
recouverts de velours azuré. Le silence se fit et les nobles personnages firent
mine d’écouter des pièces de Vivaldi, Geminiani, Locatelli et Johann Christian
Bach qui devenait à la mode.

Après
l’effort intellectuel, bavardages et caquets recommencèrent de plus belle. La
comtesse Luzzati prit un malin plaisir à colporter les derniers ragots qu’elle
tenait d’une dame d’honneur de la Reine. Un gentilhomme fat et enfariné en fit
aussitôt ses délices.
-
Ah! Contessa, vous nous dites là quelque chose d’excitant.
-
Seigneur Fosco, je vous assure que tout cela est vrai.
-
La Cour du palais royal commettrait donc fredaines sur fredaines ?
-
Comme si vous ne le saviez pas ! S’exclama le chevalier della Chiesa, se mêlant
à la conversation.
-
Des bigots qui ont deux figures, tel Janus, soupira Maria Domenica avec
hypocrisie.
Des
laquais sustentaient les nobles hôtes de la comtesse en leur présentant des
plateaux sur lesquels il y avait tout un assortiment de douceurs, tartelettes,
meringues, financiers, choux, etc.
Antonio,
après avoir choisi une tartelette au citron, fut apostrophé par un homme de
haute taille qui parlait l’italien avec un fort accent étranger.
-
Monsieur le chevalier della Chiesa, je présume ?
-
Oui, c’est cela. A qui ai-je l’honneur ?
-
Jopp van Kanegraaf, armateur. Je suis de nationalité hollandaise, comme mon
accent vous l’aura sans doute indiqué.
-
Enchanté, monsieur van Kanegraaf, répondit aimablement Antonio.
-
Vous êtes le célèbre constructeur d’automates dont cette chère comtesse Luzzati
vante les talents et nous abreuve de vos hauts faits d’intelligence depuis
plusieurs jours…
-
Monsieur, n’exagérez pas. Je ne suis qu’un modeste amateur. Je n’ai pas
l’orgueil de valoir monsieur de Vaucanson.

-
Il est vrai que sa réputation n’est plus à faire. Cependant, la comtesse ne
tarit pas d’éloges vous concernant.
-
J’admets toutefois que mes automates méritent le détour.
-
Tiens, vous vous rendez de bonne grâce… Lions donc amitié.
-
Pourquoi pas ? Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette bonne ville de Naples ?
-
Le génie artistique de ses habitants. Je collectionne les figurines costumées
napolitaines depuis ma plus tendre enfance. Elles sont si pittoresques, si admirables
! Les différents métiers des rues sont représentés avec la plus grande poésie
et la plus grande naïveté. C’est charmant.
-
En effet.
-
Je ne sais si je dois oser, mais…
-
Oui, monsieur van Kanegraaf?
-
Je désirerais voir vos magnifiques automates.
-
Je me rends volontiers à cette demande. Demain matin, vers les onze heures,
vous pourriez vous présenter chez moi… ainsi, je vous ferai admirer mes
créations ainsi que d’autres merveilles. Des trésors inestimables.
-
Merci, mille fois merci monsieur della Chiesa…
-
Vous savez où je demeure sans doute… la comtesse ne vous aura rien celé.
-
Pas loin de l’arsenal.
-
C’est cela.
La
rencontre entre un armateur hollandais cultivé, appréciant l’art italien dans
toute sa diversité, et un chevalier napolitain goûtant et pratiquant les
sciences, la théologie et la philosophie, ne pouvait que conduire à une amitié
nouvelle. Pour van Kanegraaf, della Chiesa était un grand savant, l’inventeur
de poupées mécaniques parmi les plus perfectionnées de ce temps.
Van
Kanegraff séjournait à Naples pour ses affaires, mais il ne dédaignait pas les
instants de détente. Il prit donc le temps d’effectuer plusieurs visites chez
le chevalier, allant jusqu’à prolonger son séjour dans la cité.
Vite,
une sympathie réciproque s’ensuivit. Ainsi, l’armateur hollandais fut reçu dans
le fameux cabinet de travail, pourtant interdit à la plupart des mortels. Jopp
eut le bonheur de voir les premiers essais de l’automate copiste.
Ce
chef d’œuvre de mécanique qu’était le copiste musicien retranscrivait sans
faute les douze premières mesures du fameux concerto Le printemps de
Vivaldi. Van Kanegraaf, à qui décidément aucun art n’était étranger, fut
conquis. Son ego flatté, Antonio alla jusqu’à présenter à Joop ses précédentes
créations, une bergère, un singe flûtiste, une marquise dansant le menuet, et
un peintre dont les traits ressemblaient à ceux de Michel Ange, en train
d’esquisser sur la toile la Création de l’Homme.
Un
soir, Antonio finit par avouer à Joop qu’il n’avait pas que l’automation comme
centre d’intérêt. Pour l’heure, son esprit était davantage pris par la
rédaction d’un traité sur la nature exacte de Dieu, de l’Univers et du Temps.
Les
deux amis discutèrent longtemps des tenants et aboutissants des théories de cet
ouvrage qui sentait le souffre. Assis confortablement dans le salon meublé du
premier étage, un salon à la française, les deux amis prolongèrent leurs
échanges jusqu’à une heure plus que tardive tout en sirotant une tasse de café.
-
Mon ami, déclara l’armateur avec un sourire, ce que vous écrivez est des plus
intéressants. Mais je ne sais si l’Eglise catholique est prête à recevoir un
tel message… quant à la foi protestante, hé bien… il en va de même.
-
Vous appartenez sans doute à l’Eglise luthérienne…
-
En fait, je suis… agnostique. Mais bien sûr, je n’en montre rien. Il ne fait
pas bon de s’avouer sans religion sous n’importe quelle latitude.
-
J’en suis tout à fait peiné.
-
De quoi ? De me voir professer l’athéisme ?
-
Non. Je pensais la Hollande à l’abri de ce travers des pays latins.
-
Vous vous trompiez…
Les
deux amis se séparèrent vers deux heures du matin. Ils devaient encore se
revoir quatre fois. Joop dut repartir pour son pays natal mais promit de rester
en relation avec le chevalier à travers une correspondance suivie. Bien
évidemment, les lettres subiraient la censure, mais l’armateur avait convenu
d’un chiffre pour contourner cet inconvénient.
Pâques
approchait déjà.
Ce
vendredi saint, Antonio se rendit tôt à la messe, il ne se rendit pas compte
qu’il était pisté par deux spadassins. Assailli dans la nef, il périt
transpercé par une épée et son corps s’abattit sans vie devant l’autel. Question
: qui avait payé les deux assassins ?
*****