Au
fait, pourquoi DD tenait-elle tant à devenir l’hôtesse permanente de
Shangri-La?

L’allusion
au risque de guerre qui s’intensifiait en Europe en cet été 1939 ne suffisait
pas à expliquer son désir. Ce qu’elle avait connu de la Cité encore à ses
débuts aurait dû plutôt l’inciter à demeurer pour le restant de ses jours dans
son univers. D’autant plus que la jeune comédienne avait une carrière à mener,
un grande ambition et un mari. Delphine ignorait également que vivre dans
l’Agartha c’était hériter de l’immortalité, de l’éternité.
Or,
ses collègues étaient dans le même cas. Pourquoi donc Michel Simon, Pierre
Fresnay, Erich Von Stroheim, Fernand Gravey

et tant d’autres s’accommodaient-ils de leur enlèvement pas toujours
volontaire de la part du Ying Lung? Le goût de l’aventure, les séjours dans les
différentes époques de l’histoire, ne permettaient pas de comprendre les
raisons de leur acceptation commune de vivre dans un inconfort relatif. Leur
attachement à Daniel Lin non plus sans doute. Consciemment, ils ignoraient ce
qu’il était réellement. Inconsciemment, c’est une autre paire de manches. En
tout cas, ils préféraient tous ne pas approfondir la question, préférant la
politique de l’autruche.
DD
croyait dans les dons de guérisseur du commandant Wu. Elle en avait d’ailleurs
bénéficié. La plupart de ces messieurs l’avaient vu se battre d’une manière
prodigieuse. Qu’en avaient-ils tous déduit? Une chose demeurait certaine.
Daniel Lin ne leur avait rien proposé, rien promis, ni la richesse, ni la vie
éternelle… alors?
Mais
si chacun avait compris la vanité de la célébrité, la poursuite vaine des
honneurs et tout le reste? Dans l’Agartha, ils étaient libres d’exercer leur
métier, sans rémunération sonnante et trébuchante, ils pouvaient monter sur
scène, tourner des films, créer des rôles représentant de véritables défis,
jouer dans des œuvres variées et atemporelles, des joyaux encore à écrire et à
immortaliser, ou encore ressusciter des pièces perdues depuis des lustres.
Tenir
un rôle, endosser l’identité supposée d’une bourgeoise du XVIe siècle, d’un
explorateur du XIXe, se coltiner vraiment avec les autochtones de l’Angleterre
élisabéthaine, ou encore avec les tribus bas Kongo, n’étaient pas non plus à
négliger. Rencontrer les grandes figures des temps passés, Napoléon Premier,
Louis XIV, Louis XVI, Louis XI, ou Boulanger, Napoléon III, Charles VII, Jeanne
d’Arc, George Washington, Tseu Hi, Stanley,

Einstein et tant d’autres s’avérait
être bien plus fascinant et intéressant que les reconstitutions approximatives
du septième Art. Et puis, sentir battre le cœur des anonymes, des inconnus,
vivre comme eux, ne serait-ce que pour un ou deux mois, partager leurs espoirs,
leurs peurs, les comprendre, bref, cela valait tous les cadeaux, toutes les
expériences d’une carrière dite glorieuse, l’espérance vaine en une sorte
d’immortalité somme toute éphémère et chimérique.
Tenez,
demandez à n’importe quel quidam, n’importe quel péquenot moyen si possible âgé
de vingt-cinq à trente-quatre ans, ayant effectué un parcours scolaire sans
relief, vivant en 2005 ou 2015 de la chronoligne 1721 ou encore de la piste
temporelle 1722, Européen d’origine, s’il est capable de citer un seul film
réalisé par ce génie de Von Stroheim ou encore un seul rôle parmi tous ceux
remarquables tenus par l’incomparable et magnifique Ava Gardner? Ou bien de
vous dire la profession de Bette Davis? Le résultat du sondage frisera le zéro
réponse positive! Convaincu par cette petite démonstration?
Si
le septième Art ne vous dit rien, essayez avec les vainqueurs du Tour de France
entre 1903 et 1970. Ou encore les grands chercheurs en biologie, astronomie et
médecine… inutile de vous leurrer. Les résultats ne seront guère meilleurs.
***************
Une
aube blême s’était levée sur Paris. De toutes les artères de la ville, de
toutes les ruelles plus ou moins sordides, les venelles puantes, les sentes
envahies par la fange, les brigands, les gueux, mendiants, faux et vrais
lépreux, réprouvés, estropiés, coupe-jarrets et autres malandrins, les filles
de joie et de misère, les mutilés de tant de batailles, les vieillards, les
enfants, les hommes et les femmes dans la force de l’âge accouraient, se
dirigeant en flots ininterrompus et déterminés en direction du Châtelet, du
Louvre, de la Bastille, de l’hôtel de Cluny et de ses catacombes et ainsi de
suite.

Chaque
rivière de cette engeance, chaque torrent de cette populace étaient conduits
par un lieutenant du Grand Coësre, le danseur de cordes.
Dans
un silence terrifiant, bien plus terrible que des milliers de clameurs, bien
plus menaçant que le sourd et puissant grondement précédant un tremblement de
terre, les tire-laine et les crapules, les étrangleurs et autres assassins, les
étripeurs et les souteneurs, qui armés d’un couteau, d’une doloire, d’une lance
ou encore d’une arbalète, d’une estoc, d’un lardoire, qui brandissant un
tournebroche, un serpentin, une couleuvrine, une arquebuse, qui tenant
fermement une dague, un coutelas, un pieu, un fléau d’armes, une faux, une
masse, un sabre, un yatagan, un cimeterre, bref, tout ce que l’homme, dans son
intelligence pervertie avait inventé pour tuer, estourbir, trucider, suriner,
massacrer son prochain, marchaient vers un but bien précis, dans l’idée
d’obtenir justice pour Gaspard le Rôtisseur.
Rien
ne manquait à ces hordes conduites de main de maître, pas même le pal, la
corde, le bélier, l’échelle, le crochet de boucher, le piège à loups, etc.
En
tête de la cohorte chargée du Grand Châtelet, Benjamin Sitruk. Pour le Petit
Châtelet, Gaston de la Renardière. À Craddock, le Louvre avait été dévolu, à prendre
par-devant tandis que Paracelse et ses « surprises » donneraient
l’assaut par l’arrière. À la Bastille, ce serait ce jeunot de Pieds Légers qui
officierait sous la supervision de Shah Jahan. La Conciergerie et la Prévôté
tâteraient de Joyeux Drille, Va-à-confesse et de bien d’autres truands. Les
hôtels particuliers des Grands subiraient l’ire de Rentre dans le lard, de
Maître Larripont nouveau converti mais pas le moins enthousiaste et de Sans
Peur et sans regret. Quant à l’Artiste lui-même, toujours protégé par son chien
fidèle Marteau-pilon, il avait en ligne de mire l’hôtel de Cluny et ses
redoutables catacombes multidimensionnelles. Apparemment, aucun lieu clé
n’avait été négligé. Ni l’Hôtel de Ville et ses abords, ni la célèbre
Notre-Dame, ni les nombreux couvents et monastères, ni les conseils de
fabriques et les armureries.

Les
deux premières heures virent la victoire incontestée des mendiants de la Cour
des Miracles. Les soldats du roi et de la prévôté, les gardes de la Bastille,
les Francs-Archers du Châtelet et du Louvre furent rapidement submergés par les
gueux dépenaillés déchaînés, hurlant, s’égosillant, éventrant, étripant,
assommant, égorgeant, poignardant, empalant les vils et tant haïs représentants
de l’ordre établi.
La
furia, terrible, abominable, dépassant en atrocité les films gores les plus
outranciers, allait crescendo avec le sang versé, les corps accumulés et
dépouillés. La racaille, ivre de colère, saoule de triomphes faciles et
rapides, se livrait sans pitié ni remords à des massacres en règles, comme à
l’abattage, pataugeant avec délice dans les flaques puis les rivières de sang.
L’odeur douceâtre, ferrugineuse et écœurante de l’hémoglobine versée si
généreusement, vous montait à la tête vous excitant davantage encore, vous transformant
en tigre sauvage, en monstre hideux et barbare dépourvu de toute humanité.
Rien
ni personne ne pouvait plus arrêter désormais ces bêtes acharnées, ces fous qui
se repaissaient de chairs tièdes et palpitantes, de sang fumant, qui
décapitaient à-tout-va, comme s’ils avaient été en train de plumer une
innocente volaille, une poularde ou une oie. Des hyènes, des chacals hors de
tout entendement, voilà en quoi s’étaient métamorphosés les chancres de la
capitale, les troupeaux du Grand Coësre. Des goules, des gargouilles éructant,
bavant, vociférant, tuant, dépeçant, égorgeant, émasculant, encore et encore,
dans une frénésie endiablée, piétinant les dizaines, les centaines de cadavres
qui s’entassaient dans le plus grand désordre dans les coins et les recoins,
les cours et les placettes, les fontaines et les ruelles, les places et les
couloirs, les jardins et les antichambres, les armoires et les coffres, les
offices et les débarras, sur et sous les escaliers, dans les caves et les
sous-sols, les greniers et les combles, derrières les tapisseries et les
passages plus ou moins secrets, les cryptes et les parvis.
Spectacle
dantesque, indicible, irracontable, abject, odieux, atroce à vomir.
L’abomination
atteignit de tels sommets que Sitruk, Craddock, Shah Jahan - oui, même lui - et
de la Renardière commencèrent à frémir, à regretter l’affreuse besogne, se
disant qu’ils étaient allés trop loin. Et pourtant, Benjamin avait déjà vu des
corps mutilés et brûlés par des disrupteurs. Symphorien avait réchappé de peu à
un raid des Mondaniens sur Naor. Il aurait dû être vacciné par un tel spectacle
car les Mondaniens n’étaient pas des femmelettes lorsqu’il s’agissait de
trucider! Gaston avait combattu dans les armées de Louis XIII et Shah Jahan
avait donné de sa personne face à ses ennemis. Mais là, ce massacre dépassait
les limites du supportable.
À
quelques centaines de kilomètres de là, Daniel Lin vivait en direct ces
horreurs, en ressentait les assauts et les effets dans sa chair même, dans son
essence réelle. Il subissait les souffrances, ses torons vibraient sous les
coups de boutoir de la mort administrée, ses mailles se tordaient,
s’emberlificotaient et perdaient leur délicate teinte orangée. Impuissant, il
ne pouvait échapper à la vision de ces milliers de cadavres, à cette hécatombe
ordonnée par lui-même, à cette furie sanglante. Loin de s’atténuer ses
tourments prenaient des proportions inouïes. Pourtant, son visage n’affichait
rien alors qu’intérieurement, un vide effrayant naissait en son centre et l’envahissait.
-
Gana-El, tout cela, ce sang versé, cette tuerie sans fin, était-ce bien
nécessaire?
-
Oui, mon fils. Ne soyez donc pas si sensible. Rappelez-vous que personne ici
n’existe véritablement. Fu vous teste. Montrez-vous plus inflexible et déterminé
que jamais. Le loup est sorti du bois. Enfin visible, vous pourrez le combattre
avec succès.
-
Puisque vous en êtes persuadé, mon père! Ricana Dan El amèrement. Pour moi, ces
petites vies sont bien réelles. Elles pensent, ressentent, souffrent, agonisent
et meurent par ma volonté, et mon caprice! Au nom de la nécessité, je participe
à l’hallali, je le provoque. Cette Simulation atteint un tel niveau de
perfection qu’il m’est désormais impossible ou presque de distinguer l’illusion
de la réalité. Je ne puis en supporter davantage… voyez, Ufo qui m’a rejoint,
tremble de frayeur dans mes bras. Il sent que je ne suis pas dans mon assiette
et miaule de tendresse. Une tendresse que je ne mérite nullement.
-
Dan El l’Expérience, aussi cruelle vous paraît-elle, exige que vous surmontiez
cette faiblesse, cette sensiblerie inutile! Jeta durement l’Observateur.
-
Je ne le sais que trop bien. Mais rassurez-vous, mon père, je saurai résister,
je vous le promets. Mon âme d’airain peut tout admettre. Autrefois n’étais-je
pas un monstre? Fu sera leurré.
Avec
une crispation imperceptible de la mâchoire, le plus jeune des Yings Lungs
rompit alors le contact et poursuivit sa marche en direction des appartements
de la reine.
Pendant
ce temps, au-dessus du palais du Louvre, un orage éclatait, des nuages noirs
s’étant accumulés et la foudre abattait des pans entiers de bâtiments qui,
pourtant, avaient résisté par le passé à de multiples tempêtes.
La
colère du ciel moissonna indifféremment truands et soldats, archers et gueux,
mendiants et gardes dans une fraternité factice retrouvée. Désormais, les
sombres nuées s’étiraient et s’étendaient voilant jusqu’au Soleil, faisant
ainsi disparaître inexorablement la lumière du jour.

Puis,
de ces ténébreuses vapeurs, jaillirent, à intervalles réguliers des éclairs
fuligineux et mortels, qui s’en allèrent foudroyer hommes et femmes qui avaient
le malheur de se tenir au mauvais endroit au mauvais moment. Des différentes
couches de brumes sombres, des lances noires, en fait des langues serpentiformes
d’un ébène parfait transpercèrent leurs proies par dizaines, ou encore les
avalèrent jusqu’à en éclater, se gavant sans répit de ces misérables et
impuissants humains. Jamais repues, les manifestations de Fu s’empiffraient
encore et encore, toujours davantage, refusant de cesser leur monstrueuse et
énorme ingurgitation.
Dans
les rues de Paris, la panique gagnait d’autant plus vite qu’elle était
provoquée par ce phénomène météorologique qui l’apparentait à une colère
divine. Bourgeois et hommes mûrs, matrones et damoiseaux, barbons et marchands,
barons et tire-laine, moines et pucelles, mendiantes et catins, tous couraient,
affolés, hurlaient à s’époumoner, s’égaillant dans le plus grand désordre tout
en pleurant et gémissant, se signaient et invectivaient le ciel, le démon ou le
clergé.
-
La fin des temps! La fin du monde advient. L’Apocalypse!
-
Le Prince du Monde a surgi des ténèbres.
-
Le Prince du Monde s’empare du royaume des lys.
-
Les Ecritures l’avaient annoncé.
-
C’est la faute à ces mauvais prêtres et chanoines qui se gobergent sur notre
dos et s’adonnent à la luxure.
-
A cause de nos propres péchés plutôt! Nous nous sommes montrés égoïstes.
-
Nous avons refusé de secourir le faible, le pauvre et l’affamé.
-
Nous leur avons fermé notre porte.
-
Nous avons bafoué l’enseignement de Jésus.
-
Nous avons refoulé le Christ lui-même.
-
Je n’ai pas tendu la main à ma voisine qui avait perdu son fils unique.
-
J’ai menti avec aplomb à mon maître de jurande niant m’être enivré au lieu de
me rendre à mon travail.
-
J’ai volé la bourse de mon père pour aller forniquer à l’auberge avec les
filles de joie.
-
Dieu nous punit. Il a libéré le Démon. L’enfer est maintenant sur terre.
-
L’enfer crache ses 6666 démons et âmes damnées.
-
Les flammes éternelles m’attendent. Déjà, elles me lèchent.
-
Gog et Magog, pitié!
-
Satan, retourne dans ton antre.
-
Le Jour du Jugement dernier est advenu. Nul n’y réchappera.
-
Seigneur du Monde, pitié! Je ne veux pas rôtir dans ton feu pour l’éternité.
-
Laisse au moins mon âme au Purgatoire!
-
Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde…
- … prends pitié de nous.
-
C’est ma faute, c’est ma très grande faute.
-
Mea culpa, mea maxima culpa.
-
Agneau de Dieu, donne-nous la paix.
Toutes
ces suppliques, toute cette peur, toute cette rage s’avérèrent vaines. Les
Dragons noirs, fluides, splendides poursuivirent inlassablement leur pêche,
sourds, cruels, affamés, insatiables, froids, déterminés, inaccessibles et
maléfiques, profondément inaltérables dans leur méchanceté. Ils incarnaient le
renoncement total, le désespoir implacable et définitif. Les ondes de ténèbres
aspirèrent encore et encore, engloutissant à foison brigands et bourreaux,
victimes et truands.
Or,
le Louvre venait à son tour de tomber entre les mains des malandrins. Mais
qu’importait désormais une telle victoire? Les séides de Fu ignoraient et
méprisaient les cadavres encore chauds, les morts pantelants. Il leur fallait
se nourrir d’êtres vivants. Leur nature mauvaise réclamait des gens en bonne
santé et terrifiés, à l’âme nauséabonde et excessivement torturée.
Après
avoir été gobés, les malheureux humains étaient ensuite recrachés sans égard.
Ce qui en restait alors suscitait à la fois l’effroi et le dégoût. De la poudre
grise, un peu d’eau sale à la couleur indéfinissable, de la cendre… ces déchets
vomis ou plutôt recrachés accentuaient encore davantage si possible la terreur
des survivants et des rescapés - pour combien de temps? - qui se retrouvaient
éclaboussés par les déjections des Dragons tueurs impavides.
Pour
Fu, l’Incomparable et le Suprême, la Bastille représentait une cible de choix.
En effet, dans ses murs, Shah Jahan officiait. Cinq succédanés de Dragons, aux
ailes surdimensionnées de cuir noir, s’y dirigèrent, gueule ouverte, langue
bifide pendante capturant au passage et incidemment quelques délices bien
crapuleux, pervertis à souhait.
Dans
la deuxième cour, le prince Moghol tranchait les têtes, abattait sa besogne tel
un métronome mécanique, impassible, un rictus figé sur son visage bistre. Ses
yeux ne reflétaient rien, pas même l’horrible et intense satisfaction
d’administrer la mort à des mécréants. Shah Jahan, métamorphosé en bras armé de
la Mort, stupéfiait Pieds Légers qui, à ses côtés, les yeux exorbités, blême,
le cœur au bord des lèvres, se refusait à tuer, se croyant transporté dans
l’antichambre de l’enfer. Halluciné, il enjambait les corps étêtés qui
s’entassaient à un rythme échevelé sur son chemin. Parfois, il trébuchait
contre une balle sanglante, une tête aux yeux morts et à l’expression hideuse,
qui s’en venait rouler à ses pieds. Déjà, à ses oreilles, rugissait le feu
grondant et démoniaque si redouté, et l’adolescent, prisonnier de son cauchemar
éveillé, voyait les flammes infernales l’entourer, le séduire et s’emparer de
lui, déclenchant dans tout son corps des frissons d’excitation et de répulsion
mêlées. Malgré lui, il s’alanguissait, mollissait, ralentissait, à deux doigts
de renoncer et d’accepter ainsi à la fois et la mort et la damnation.
Tandis
que les combats faisaient rage dans la forteresse et que les Cinq Dragons
Inversés, les Fils de Fu, cherchaient Shah Jahan, le pistant, le flairant,
effondrant indifféremment clochetons, tours et murailles, et que le prince
toujours se dérobait à cette chasse si particulière, Frédéric Tellier, soutenu
par Marteau-pilon, mais aussi par une horde enragée de gueux, l’écume aux
lèvres, toute éclaboussée par la fange des sentes de Paris, cette boue
visqueuse et puante, et rougie jusqu’aux hauts de chausses de sang poisseux -
qui toutefois commençait à sécher - entrait enfin dans l’hôtel de Cluny avec,
pour objectif, les catacombes.
Le
lieu, peu gardé, n’offrit en surface que peu de résistance. Il n’était pas
réellement stratégique pour les autochtones non avertis de son importance
métaphysique. Ivres de haine et de fureur, saoulés par le sang abondamment
versé, hors de toute raison, les truands éventraient, égorgeaient, dépeçaient,
piétinaient et massacraient les rares hommes qui se portaient à leur rencontre.
Là, le clerc ou le laïc connaissait le même triste sort. Aucun respect pour
l’habit ecclésiastique, aucun égard pour la robe de moine, le Dominicain ou le
Franciscain.

Leur rage jamais assouvie, leur soif de vengeance jamais étanchée,
les damnés de la société s’en prenaient aussi aux trésors sans prix de l’hôtel,
saccageant toutes les richesses accumulées, barbares et ignorants, immondes
dans leur sauvagerie effrénée mais si pitoyables. Les livres d’heures, les
reliquaires en or et en ivoire, les bagues et les anneaux, les miniatures et
les tapisseries, les vitraux colorés connurent l’ire incontrôlée de ces
sauvages qui n’avaient plus rien d’humain hormis peut-être l’apparence.
Les
meubles furent fracassés à la hache, pleurez admirateurs de la beauté, les lambris
arrachés et brûlés, les armoires démontées et martelées jusqu’à être réduites
en pièces.
Rien
n’échappa à la furie de cette lie, pas même les murs, les boiseries, le parquet
et le carrelage.
Lorsqu’il
ne resta plus rien de tentant à vandaliser, à piller et à détruire,
coupe-jarrets et étripeurs s’avisèrent enfin de l’absence de leur chef le Grand
Coësre.
-
Notre roi, où est-il passé? S’écria un balafré, rugissant de colère, écarlate
et sale à faire peur.
-
Il s’est dirigé tout droit vers les caves, lui répondit son compère en crimes,
à peine moins repoussant que lui.
-
Pour boire un coup? Ça m’étonnerait. Allons voir!
-
Ouais! C’est cela! Allons piller les caves. Nous les avons oubliées.
-
Des trésors secrets s’y cachent sans doute! Sus à l’or!
La
centaine d’enragés s’engouffra alors dans le sous-sol. Ce qui suivit fut
indescriptible. Les tueurs, les assassins, les ripailleurs, les ribauds et les
estropiés renversèrent force tonneaux, les percèrent, jetèrent sur le sol les
casiers à bouteilles, fracassant tout ce qu’ils purent mais toujours pas de
Grand Coësre ni de trésor d’ailleurs. Le carrelage fut inondé de bière et de
vin mêlés, les vapeurs d’alcool se répandirent jusqu’au plafond voûté,
imprégnèrent la moindre molécule d’air, achevant ainsi de griser les bras
vengeurs de la Grande Truanderie, la racaille innommable, les putains et les
mendiants. Ici, les femmes n’étaient point les dernières à prendre leur part
dans cette fête orgiaque, dans cette démolition démoniaque et démesurée.
Une
fois que tout fut dévasté, tous durent en convenir. Le danseur de cordes et son
colosse de Rhodes avaient bel et bien disparu.
-
Où sont-ils donc par la mordieu?
-
Là! Une porte dissimulée derrière ce tonneau, s’écria une mégère cramoisie,
dépoitraillée, sa jupe souillée retroussée haut sans pudeur.
-
Ah! Grondèrent les gredins soulagés et furibonds à la fois tout en se
précipitant dans l’ouverture.
Quelques
bandits eurent la présence d’esprit de se munir de torchères improvisées.
Heureusement car l’obscurité dans la galerie y était épaisse. Le corridor
descendait vers l’inconnu, s’enfonçant dans les ténèbres et le souterrain se
transformait en un dangereux labyrinthe avec ses lacis de boyaux innombrables.
Après
cinq minutes à errer sous la terre, les malandrins y découvrirent leur premier
ossuaire. Cela eut pour résultat de calmer la folie meurtrière des plus résolus
de la horde. Pourtant, ces ossements n’étaient rien d’autre que le témoignage
concret et incontournable de la triste condition humaine. Un jour, tu vis, tu
respires, tu sens, tu manges, tu penses, tu désires, tu espères, tu te
projettes dans l’avenir, tu établis des plans, tu rêves, tu aimes. Le
lendemain, il ne reste plus rien de toi, de ton passage sur la terre que ces os
et ce crâne jaunis, ce squelette qui interpelle tes successeurs, tes frères
dans la mort. Que sait-on de toi? Que connaît-on de tes affaires, de tes
actions, de tes paroles, de tes aspirations secrètes? Qui a retranscrit tout ce
que tu as été, sans en oublier un iota? Vanité des vanités, tout est vanité, a
dit l’Ecclésiaste.
Le
plus dur était encore à venir pour ces gens de sac et de corde, ces
massacreurs, ces démons incarnés, naguère déchaînés et effrayants de colère.
Au
fur et à mesure que la horde progressait, les ossuaires se faisaient plus
nombreux alors que l’air s’appesantissait et devenait suffocant. En effet, des
miasmes infects se dégageaient des parois suintantes d’humidité. Parfois, de
celles-ci, naissaient d’étranges fluorescences qui brillaient un instant et s’éteignaient
sous le souffle brûlant d’une entité invisible. Il ne faisait pas froid dans ce
lieu perdu, non, loin de là.
Maintenant,
les tire-laine et autres malandrins ne se montraient plus si pressés de
rejoindre leur souverain, de connaître enfin le secret de leur Maître.
Insidieusement, redoutable, la peur s’infiltrait en eux, creusait son sillon.
Peu à peu, tous les réprouvés prenaient conscience de la présence bien réelle
d’êtres maléfiques dissimulés à la vue des intrus, cachés dans les coudes enténébrés
des multiples boyaux de ce souterrain apparemment sans fin.
Un
ribaud, particulièrement laid, repu, gras, chauve, édenté, ignoble, intronisé
par ses pairs chef de la colonne, progressait en tête de la file, portant une
torche qui tremblait dans sa main, une torche dont la flamme hésitante
éclairait fort mal les lieux. Il fut le premier à périr, attaqué par
l’Indicible, le Dragon Noir de la damnation, le terrible Fafner!

Alors,
la curée put commencer. Du néant et de partout, les séides de Fu, ses enfants
chéris, jaillirent et fondirent sur les laissés pour compte, la lie de la
grande ville que les nantis se refusaient de voir. Les yeux jaunes et
triangulaires des créatures luisaient d’une cruauté sans pareille dans les
ténèbres relatives. Leurs gueules béaient et sentaient le soufre. De celles-ci,
on devinait des gouffres annonciateurs des feux de l’enfer.
Avec
des bruissements sinistres, des frôlements d’ailes en cuir, les Fils de
l’Inversé se jetèrent sur leurs proies, leur bec cornu les happant avec une
délectation manifeste. Les truands et les truandes furent ensuite enfournés
dans les bouches monstrueuses.
Entre
chaque capture, les démoniaques affidés ne prenaient pas la moindre seconde de
pause. Ils avaient hâte de se nourrir encore.
C’étaient
vivants que les tristes sires et les affreuses maritornes tombaient dans les
estomacs de ces êtres improbables et fabuleux. Ensuite, seulement ensuite,
venait la douleur, authentique, lancinante, insupportable, brûlante, hurlante
et envahissante. Impossible de lui échapper. Tout en vous brasait, se calcinait
et en dernier, enfin, alors que toute conscience s’était diluée, évaporée, le
silence apaisant de la mort s’emparait de vous.
Outre-Nulle-Part,
dans l’Infra Monde, le Suprême Inversé, la Négation de toute chose, se
réjouissait de la souffrance qu’il administrait, de la mort qu’il donnait si
généreusement. L’Entité enflait, mais enflait jusqu’à englober le gouffre
sphère infini, sans fond, feuillet après feuillet, couche après couche,
substrat après substrat, jusqu’à contenir l’Unicité Totalité, résille multiple
et pourtant unique.
Et
de l’Infernale, Refusée Eternité, du Vide qui serait, du Néant véritable, les
bras filiformes, impalpables, serpentiformes, les torons anthracite naissaient,
croissaient encore et encore, toujours, jusqu’à infester la Simulation ultime,
parasitant les Avatars et les Simulacres, vérolant et putréfiant le Chœur
Multiple.
Mais
le piège fonctionnait, la partie entamait sa phase finale et Dan El ne pouvait
plus se dérober.
Loin,
très loin de l’Outre-Lieu, mais pourtant terriblement proche, il suffisait
seulement d’appréhender les bons repères, l’hallali s’achevait.
Pas
un seul rescapé parmi les gredins, les écorcheurs, les assassins et les belles
de nuit, les mégères et les va-nu-pieds. C’était là le résultat attendu par Fu,
certes, mais aussi par le Dernier des Yings Lungs, le plus rusé, le plus
déterminé, le plus intransigeant, le plus dual.
Des
centaines de petites vies qui avaient cru aimer, haïr, jouir, il ne restait
plus qu’un peu de poudre grisâtre et sans odeur, quelques grammes de cendres et
quelques taches grasses et humides.
À
deux cents mètres environ de la dernière demeure des meilleurs de la Cour des
Miracles, Frédéric Tellier et Marteau-pilon avaient abouti sans mal dans le
saint des saints, la salle circulaire dans laquelle, jadis, dans une autre
dimension, ailleurs, mais vraiment, autrefois mais aussi dans le futur,
Galeazzo di Fabbrini avait invoqué le Grand Tout.
Immédiatement,
l’Artiste avait reconnu le lieu, caractérisé par la présence en son centre d’un
antique autel. Sur celui-ci, la fameuse niche contenant les sept précieux codex
dont celui de la Tétra Epiphanie de Cléophradès d’Hydaspe se détachait.
Avec
un air sombre mais néanmoins déterminé, Frédéric s’avança jusqu’à l’autel.
Depuis plusieurs mois, toutes ses manigances n’avaient eu pour but que cet
autel et ces reliques dont l’usage maîtrisé permettait l’accès à l’Inviolable
Interdit.
Juste
un peu en retrait, Marteau-pilon l’éclairait avec une pointe d’appréhension. Le
colosse ne pouvait s’empêcher de trembler et une sueur glacée coulait dans son
dos malgré la température ambiante assez élevée.
-
Maître, devons-nous encore rester longtemps ici? Demanda le chien fidèle d’une
voix sourde emplie de crainte. Vous savez bien que je franchirais pour vous
tous les fleuves de l’enfer si vous me l’ordonniez, mais… pas aujourd’hui! Je
sens dans cette salle comme une présence maudite et je n’ai…
-
Cesse veux-tu de claquer stupidement des dents comme une vieille femme! Jeta
Tellier excédé. Tu m’empêches de me concentrer. Je t’ai connu plus courageux.
Au lieu de trembler, surveille donc la galerie par laquelle nous sommes entrés.
Ah! Et passe-moi la torchère. J’ai besoin de lumière pour déchiffrer le texte
de Cléophradès. Daniel Lin m’a dit que cette lecture était prioritaire.
Quelle
était donc la teneur de la mission du danseur de cordes? Fomenter la révolte la
plus sanglante de la populace de Paris et la conduire avec succès? Attirer vers
lui les bras armés de l’Inversé? Ouvrir tous les couloirs transdimensionnels
afin d’obliger Fu le Suprême à se manifester matériellement? Ou bien, refermer
l’Anakouklesis provoquée par l’inconséquent mais téléguidé comte ultramontain?
Il
y avait un peu de tout cela dans les ordres reçus par l’Artiste. Dans ce pré
Panmultivers miroir anticipé, l’apparence avait pour but, de tromper, piéger
l’Entropie, détourner son attention.
L’ultime
affrontement serait tout autre… le plus rusé n’était pas celui qu’on croyait
l’être. Dès le début, il y avait tromperie dans la tromperie, mensonge dans le
mensonge, leurre dans le leurre.
Alors
que Frédéric allait poser sa main droite sur le codex tant convoité, un
gémissement de son garde du corps l’alerta de la présence d’un danger imminent.
Le chef de la pègre de Paris au temps de Napoléon III ou IV au gré des
chronolignes simulées et anticipatrices, se retourna brusquement, tous ses sens
exacerbés. Il s’attendait à tout.
Tout
autour de l’Autel, à quelques pas du danseur de cordes, se dressaient,
gigantesques, majestueuses, sublimes et effrayantes à la fois, sept émanations
du Terrible Dragon Noir. Dans la semi pénombre, les yeux couleur d’ambre
fixaient le fragile humain avec une intensité impassible. Les êtres surnaturels
avaient épargné Marteau-pilon jugeant cette mortelle créature comme une
quantité négligeable. À leur goût, le géant si naïf ne pouvait leur offrir une
âme torturée et tourmentée de première qualité. Mais il n’en allait pas de même
pour Frédéric. Ah! Au fait, elles devaient aussi bien sûr l’empêcher de
déclamer les vers de la Tétra Epiphanie, de scander à l’envers les strophes
fatidiques!
Sans
frémir le moins du monde, Frédéric Tellier s’apprêta à combattre les Fils de
Fu. Il se préparait à cette tâche depuis son second séjour à l’Agartha. La
preuve que le plan de Daniel Lin fonctionnait à merveille. De son justaucorps
apparut alors comme par magie sa fidèle canne-épée.
Avec
un sourire affable et menaçant à la fois, l’Artiste se mit en garde en
s’écriant comme Lagardère:
« J’y
suis ».
À
qui ce mystérieux message s’adressait-il? Frédéric avait-il donc perdu tout
sens commun pour oser affronter seul les Dragons hormis la présence à ses côtés
d’un Marteau-pilon déjà pratiquement hors-jeu? Jamais sa science du Harrtan
aussi aboutie fût-elle suffirait à le faire triompher dans ce combat qui
s’annonçait comme titanesque.
Mais
c’était compter sans Daniel Lin. Le dernier des Yings Lungs avait tout
anticipé, depuis des éons…
***************
Une
belle journée commençait à Shangri-La. Aucun de ses résidents ne s’attendait à
une invasion supranaturelle. Tous se croyaient à l’abri d’un tel cataclysme.
Dans
les lieux les plus fréquentés, chacun profitait des jardins et des parcs, des
effluves aux mille senteurs variées, délicieuses et magiques. Tenez, dans ce
parc du neuvième niveau par exemple, où les Otnikaï et les Castorii aimaient
tant à se détendre, les habitués appréciaient particulièrement les
bougainvillées, les gueules de loup et les roses qui poussaient en buissons à
profusion. Dans les allées, s’offraient aux yeux toujours émerveillés des
visiteurs les lilas, les fuchsias, les pivoines, les glycines de toutes teintes
avec leurs fragrances plus ou moins discrètes et embaumées. Des enfants
couraient un peu partout, se poursuivaient, jouaient à chat perché ou
s’éclataient en éclaboussant leurs copains avec l’eau des fontaines, les
aspergeant abondamment. Leurs rires frais et innocents fusaient jusqu’aux
frondaisons des grands arbres, micocouliers, chênes, hêtres, bouleaux, saules
pleureurs et acacias. Personne n’osait les gronder sérieusement, même pas les
mères ou les grands-mères.
Allongés
sur le gazon d’un vert parfait, des adultes savouraient pleinement cette heure
délicieuse de détente. Certains se contentaient de rêver, les yeux grand
ouverts, d’autres lisaient ou consultaient des micro-ordinateurs. De jeunes
mamans, fières de leur progéniture, papotaient.
La
sérénité dans toute sa plénitude dans ce monde préservé de la laideur et de la
violence, dans cet Eden patiemment pensé et élaboré.
Ailleurs,
au dixième niveau, le quartier des Kronkos et des Mondaniens, c’était l’heure
de l’entraînement sportif, des exercices physiques dans les différentes salles
d’holo simulation. En effet, les gardes devaient maintenir une forme physique
irréprochable même si tout danger paraissait fort improbable dans l’Agartha.
Ainsi, avec ardeur, Khrumpf et les siens s’adonnaient aux joutes et aux
affrontements sans concession en éructant, rugissant, sans s’épargner le moins
du monde. Les horions, les lacérations, les griffures et les morsures se
multipliaient sans pour autant provoquer des grimaces ou des rictus chez ces
magnifiques guerriers. Le combat était pour eux leur activité de prédilection.
En se défoulant, ils garantissaient une cohabitation réussie avec les autres
espèces plus pacifiques de la cité.
Un
peu plus loin, les Lycanthropes, quant à eux, célébraient dignement
l’anniversaire de la mort du roi fondateur du premier royaume unifié de leur
planète natale. Cette cérémonie comportait des rites très codifiés au secret
bien gardé. C’était pourquoi elle était interdite aux profanes et aux autres
espèces. Les participants, tous des mâles dans la force de l’âge, devaient tout
d’abord s’allonger sur le sol, puis s’arracher vingt-cinq touffes de poils, pas
une de moins, et se taillader les coussinets des pattes. Après ce prologue dans
la souffrance, les jeunes loups gémissaient, non pas de douleur mais parce
qu’ils exprimaient ainsi leur chagrin et leur deuil de la disparition de leur
roi mythique.
Tout
à leur peine, les impétrants se mordaient la langue, se griffaient profondément
ensuite, entraient en transe et bavaient tout en se roulant dans la terre et
l’humus - parfaitement imités - se cognaient, se heurtaient et se tordaient la
queue.
La
fin de cette cérémonie d’un autre âge était marquée par des libations de sang
et d’urine. Chacun alors devait boire sans montrer sa répulsion une pinte de
sang de sa parentèle mais aussi un dé à coudre de son meilleur ami. Spectacle
assez peu ragoûtant, non?
Dan
El connaissait pertinemment ces rites antédiluviens issus d’une époque sauvage
et barbare. Il les tolérait car ceux-ci préservaient l’unité de la cité,
renforçant l’intégration des Lycanthropes au sein de la communauté cosmopolite
de l’Agartha.
Les
Marnousiens, autrement dit les porcinoïdes, paraissaient plus aimables et
policés. Ils préféraient de loin se baigner dans les eaux chaudes et boueuses
des mares artificielles des centres de loisirs qui leur étaient réservés tout
en sirotant une boisson pétillante à la délicate et subtile odeur soufrée
plutôt que s’adonner à des sports brutaux. Paraissant sur des transats
confortables, les plus âgés des résidents échangeaient des propos anodins tout
en établissant des plans pour leurs prochaines vacances. Quelqu’un de non
averti des mœurs étranges de la gent porcinoïde aurait pu croire à une dispute
tournant à l’échauffourée. Pourquoi donc?
Les
Marnousiens avaient l’habitude de s’agonir d’injures, de grogner, de se donner
de grands coups de tête, de se rouler dans la boue en se frappant tout en
s’insultant bruyamment. Ce rituel de salutations achevé, heureux alors de se
retrouver avec des amis en terrain connu, ils étaient les plus placides et les
plus affectueux qui soient de tous les hôtes de Shangri-La.
La
journée s’écoulait donc paisible, comme les précédentes. Les fonctionnaires et
les techniciens, les ingénieurs et les agriculteurs, les maîtres d’école et les
entraîneurs s’activaient.
Kilius
complétait un rapport des besoins alimentaires de la cité pour la prochaine
semaine. Fort concentré dans cette tâche, il sentit trop tard la présence
surprenante et hostile d’une longue, très longue langue noire qui, s’enroulant
sur elle-même, formait des volutes, dansant afin d’hypnotiser celui qui,
fascinée, la regardait.
Pris
de court, le Castorii voulut lancer l’alerte d’intrusion. Il n’en eut pas le
temps. La maléfique onde noire se jeta sur lui et l’enroba. De frayeur,
l’extraterrestre s’évanouit. Heureusement, le bras de l’Inversé se heurta alors
à un mur invisible formé dès que Kilius avait perdu connaissance. Voilà
pourquoi la langue dut se retirer permettant au Castorii de réchapper à une
mort probable.
Mais
cet échec momentané ne découragea pas le Dragon Suprême. Ses tentacules
investirent les quartiers des Kronkos, des Marnousiens, des Otnikaï, des
Lycanthropes et des Mondaniens. Tandis que l’éclairage général vacillait et que
la pénombre gagnait peu à peu la cité tout entière, l’alerte retentissait à
tous les niveaux, vrillant les tympans.
Cependant,
personne ne paniqua. Comme si cette attaque paraissait n’être qu’un
entraînement de routine, les civils évacuèrent les lieux de travail ou les
habitations pour gagner en bon ordre les abris disséminés un peu partout dans
la ville souterraine, de préférence proches de la surface.
Les
bouddhistes de la tribu de Lobsang Jacinto avec leur bétail, leurs volailles et
leurs objets sacrés, les scientifiques et les médecins avec Lorenza et Denis en
tête, rejoignirent les refuges qui leur avaient été assignés. Mais la jeune
Italienne s’inquiétait.
-
Que se passe-t-il? Qui peut bien nous attaquer? Bon sang! J’aimerais en savoir
davantage. Je croyais la Cité à l’abri de ce danger et imprenable.
-
Oh! Mais elle l’est, assura O’Rourke.
-
Que sont devenus les Kronkos, les Lycanthropes et les Cygnusiens?
-
Ils forment la première ligne de défense, le premier cercle. Leur mission
consiste à retarder au maximum l’envahisseur et à le distraire.
-
Soit. Mais quelle est la nature de notre assaillant?
-
Je l’ignore… peut-être les p ou encore les Yings Lungs noirs…
-
Jamais cette attaque n’aurait dû avoir lieu.
-
Lorenza, vous vous trompez, lança Nadine Lancet portant une jeune enfant dans
ses bras.
La
fillette brune et potelée répondait au prénom d’Edith.
Après
quelques secondes de silence, la mère reprit.
-
Cette évasion était attendue depuis les origines de Shangri-La en fait.
-
Ah! Bravo! Le Chœur Multiple reviendrait sur sa parole? Il avait pourtant
promis de ne pas nous porter atteinte…
-
Pas tout à fait. Le Temps extérieur n’existe pas et…
-
J’ai saisi… Tout arrive simultanément. Aucune promesse ne vaut…
-
Ne dites pas cela. Voici Saturnin… ne nous montrons pas défaitistes… fit Denis
prudemment.
-
Vous me voyez fort marri, dit le vieil homme geignard. Vous rendez-vous compte?
Je viens de subir une intrusion, une attaque chez moi, alors que je m’apprêtais
à lire un bon roman à énigmes, Mon petit doigt m’a dit. Un homme
affreux, à la laideur repoussante, à la moustache en crocs, le crâne rasé,
revêtu d’une peau de léopard, les traits asiates, s’est jeté sur moi avec
l’évidente intention de m’occire! Non, mais quel toupet! On n’est plus en
sécurité ici!
-
Stop, monsieur de Beauséjour, le coupa impoliment Nadine. Vous avez pu
réchapper à votre agresseur puisque vous voici ici parmi nous. Cela signifie
que les sécurités ont fonctionné.
-
Oui… mais de justesse. Je me plaindrai. Je demanderai audience au Superviseur
général. Il verra combien je suis en colère. Il oublie que les femmes et les
enfants sont nombreux à Shangri-La. Ah! Voici un nouvel ennui maintenant. Les
murs et les plafonds se mettent à gondoler. Le décor change. Tout cela fait
désordre.
-
Comme l’autre fois, murmura O’Rourke.
-
Bon Dieu! Personne ne peut stabiliser ce phénomène? J’attrape le tournis.
-
Cessez vos jérémiades, jeta Denis avec sévérité. Certes, c’est difficile pour
nous tous ici, je le reconnais. Mais pour Dan El, ça l’est encore plus!
-
Dan El? Ah! Daniel Lin… pourquoi ne se fait-il pas aider par son père? Ou
encore par les Homo Spiritus? Est-il donc trop fier pour demander du secours?
Que je sache, nos vies sont en jeu, non?
Louise
qui s’était jointe à la cohorte répliqua.
-
Il n’y a pas que nos vies qui soient menacées, mon ami. La Galaxie tout
entière, le Panmultivers, tous les Panmultivers en fait, la Création dans toute
sa complexité. Si Dan El perd…
-
Que nous chantez-vous là? Trembla l’ex-fonctionnaire.
-
La stricte vérité.
-
L’Unicité paralysée, impuissante, liée, n’impulsera pas l’énergie créative,
compléta Nadine. L’énergie sombre doit absolument être domestiquée. Sans elle
rien n’est possible. Mais si elle est trop abondante, si elle prend le dessus,
rien ne sera…
-
Nous arrivons à l’abri Alpha deux. Enfin! Il était temps. Mais je n’y vois ni
Benjamin Sitruk ni le capitaine Craddock, ni Frédéric Tellier ni Gaston de la
Renardière alors qu’Albriss brille aussi par son absence. Pourquoi? Émit
Saturnin de sa voix nasillarde.
-
Parce que tous font partie de la deuxième ligne de défense avec Stamon,
Paracelse, Marteau-pilon, Guillaume Mortot, Alban de Kermor et tant d’autres
valeureux. Ils permettent ainsi au Gardien d’avoir un répit et de se préparer à
l’affrontement avec l’Inversé.
-
Vous êtes une mine de renseignements, docteur, constata l’ancien chef de
bureau.
-
Daniel Lin aime se confier à moi, reconnut l’Irlandais.
Tandis
que la porte du bunker se refermait, la réalité fluctuait une dernière fois. La
grotte souterraine bouddhiste et tibétaine du Roi du Monde prenait forme et
paraissait vouloir s’ancrer dans le solide.
À
l’intérieur de l’abri Alpha Un qui jouxtait son jumeau, Violetta, Louise,
Maria, Bart, Tim, Tommy, Laurie-Anne et Anaëlle, sans oublier David, Benjamin
junior, Lindsay, William et bien d’autres enfants ou jeunes gens, se
regroupaient autour d’une grande table. Aure-Elise et Gwenaëlle les
accompagnaient. Les deux femmes servirent des jus de fruits puis se mirent à
raconter des histoires pour distraire les plus jeunes.
Violetta
souffla à l’oreille de Maria:
-
Je suis terriblement inquiète pour Guillaume. Il fait partie du deuxième
cercle.
-
Et moi pour Alban, rajouta sa sœur en rougissant. Tu comprends… Nous devons
nous fiancer la semaine prochaine. J’attends cela depuis trois mois et notre
père a donné son accord.
-
Certes… mais rassure-toi, sœurette. Papa ne voudra pas manquer cet événement.
Pour rien au monde. Il fera tout pour que tu connaisses le bonheur. Tu le
mérites…
-
Alban est si merveilleux. Formaliste aussi, mais… bah! Il s’habitue à ne pas
faire étalage de sa naissance…
-
Oh! Mais il a intérêt… Tu es plus noble que lui, Maria.
-
Tu dis des sottises, ma grande. Lorenza, enfin, l’autre, descend des comtes di
Fabbrini, mais les Grimaud que je sache n’ont aucune goutte de sang noble.
-
Ma chérie, je préfère ne pas insister. Tu ne peux pas comprendre et je n’ai pas
le droit de t’en révéler davantage. Tu n’as pas fait partie de l’expédition de
1825 ni de celle de 1782...
-
Parce que je n’avais que six ans…
Malgré
son jeune âge, Anaëlle percevait les multiples et innombrables couches de la
Supra Réalité. Refusant le jus d’ananas offert par Aure-Elise, elle se réfugia
dans les bras de sa mère en sanglotant.
-
Je déteste le noir! Fit la fillette en reniflant tout en se frottant les yeux
avec ses petites mains potelées. Le Roi, là-bas, pourquoi ne voit-il pas que
ses sujets sont comme les statues du parc Hellados? Dans le Grand Trou, les
serpents bougent. Ils font peur avec leurs yeux jaunes qui veulent endormir
papa. Mais les moustaches des méchants dragons chats tremblent…
-
Chut, Anaëlle. Dors… Il n’arrivera rien à Daniel Lin.
-
Oui… mais maintenant il a sommeil et il pleure. Dans la grotte, Frédéric se bat
avec le Dragon Noir… et dans la tour, les gens dorment couchés dans l’eau
rouge. Ils ne peuvent plus se réveiller. Plus jamais. Ils n’entendent et ne
voient plus rien. Ils sont morts. C’est pareil dans le vieux château; c’est
pourquoi papa pleure. Sous le ciel, aussi, tout est noir. Comme dans le
cimetière. Pas de lune. Pas d’étoiles. Le Noir partout… papa pleure, encore, et
toujours. Il n’a pas peur mais il est mécontent. Il se sent fautif. Ses larmes
coulent, coulent encore pour devenir une grande eau qui monte, une eau sombre
qui gronde comme la mer en colère. Dis, tu vois ça aussi, maman?
-
Oui, bien sûr, Anaëlle, mais personne ne doit le savoir…
-
Chante ma chanson, maman, chante…
-
Ensuite, tu seras sage, tu me le promets…
-
Oui!
Berçant
la fillette qui suçait maintenant son pouce, Gwenaëlle murmura les paroles
d’une très vieille berceuse, venue du fond des âges.
L’enfant
ours, courant dans la prairie,
L’enfant
ours découvrit la rivière;
Effrontément,
il voulut pêcher un poisson.
Mais
maladroit, il chut sur les cailloux.
L’enfant
loup, courant dans la forêt,
L’enfant
loup découvrit le chêne magique…
Laurie-Anne,
frissonnante, se rapprocha de Violetta. Timidement, elle demanda:
-
Grande sœur, tu me racontes ta mésaventure dans l’avion de Fouchine? Il n’a pas
gagné, hein?

-
Mais non! Laurie-Anne, papa a toujours été le plus fort et le plus déterminé.
Il vaincra encore cette fois-ci. Fu n’a plus qu’à numéroter ses abattis.
N’oublie pas que Dan El nous a nous…
-
Je le sais bien. Mais j’ai peur… tu ne vois pas ce qui se passe, en bas, tout
en bas, dans le labyrinthe. Les humains de la Simulation se sont immobilisés.
Maintenant, tout s’effrite. Puis il y a tous ces cadavres, par milliers, qui
s’entassent un peu partout dans les ruelles et les bâtiments. Ces rigoles de
sang ne veulent pas cesser de couler. Les monstrueux Dragons Noirs qui se
nourrissent des petites vies se refusent à lâcher prise. Ils se délectent de
leurs victimes. Dans le château royal, une éponge humide est en train de tout
effacer, aussi bien le décor que les hommes. Or, la mer déchaînée monte et ses
vagues abattent tout dans la fureur débordante de la peine engendrée par cette
impétueuse et effroyable nécessité de la destruction. Tout se délite dans le
simulacre, aussi bien les constructions, les résidences, les fermes, les
paysages, les champs, les routes et les bois que les prés, les ponts, les
rivières et les étangs, les vaches, les moutons, les chiens, les chats, les
oiseaux et les insectes. Il y a tant d’humains, hommes et femmes confondus,
jeunes et vieux qui subissent ce sort cruel… pourtant, tous pensaient encore il
y a une minute, il y a des millions d’années.
Au
milieu, au cœur de tout ce maelström, papa pleure devant l’ardente obligation
si monstrueuse. Ses larmes engendrent de terribles tsunamis. Papa pleure et il
veut tant s’étendre là, dans cette pseudo chambre, à même le sol de tommettes
rouges, sous la tapisserie de la chasse et du printemps. C’en est trop pour sa
raison. Il souhaite ne plus rien voir ni sentir. Il ressent si intensément les
souffrances des petites vies. Il ne veut plus rien entendre et désire tout
oublier. Pour cela, il lui faut dormir. Oh! Dormir! Pour renoncer, tout
abandonner, s’enfoncer dans l’éternel néant, dans la mort définitive. Ainsi, il
pourra enfin se reposer. Pourquoi la Conscience lui est-elle venue? Pourquoi
s’est-il senti obligé d’impulser une création? Pourquoi a-t-il eu besoin de
pallier sa solitude immense et poignante? Il pouvait faire avec. Oui, il le
pouvait. Mais le courage lui a manqué. Et alors, tout ce scénario si fou s’est
enclenché.
Un
rêve. Un ultime. Échouer. Il ne supporte plus ce fardeau. Il a tant sommeil.
Après tout, tout ce qui est advenu depuis le surgissement de sa conscience
n’est qu’un mauvais songe, veut-il croire un instant. Rien n’est réel. Rien ne
l’a été. Tout palpite et se décompose dans le Simulacre. Ces êtres, ces
semblants de créatures ne vivent pas pour de bon. Ces personnes ne sont pas
encore nées. Elles ne naîtront jamais, se persuade-t-il. Mais pourtant… ce
besoin si pressant se fait à nouveau sentir.
Alors,
extrêmement las, il préfère se recroqueviller tel un enfançon. Il ferme les
yeux mais il est impuissant à tarir ses larmes. Toujours, il voit les petites
vies mourir et s’effacer, suppliant la divinité de prolonger encore un instant
leur existence. Leurs plaintes atteignent de telles proportions que papa ne
peut trouver le repos. Dormir n’est pas la solution. Il doit se montrer plus
fort que la fatalité, le remords et le renoncement ne mènent à rien. « J’y
suis »! A dit le danseur de cordes.
Alors
Dan El accourt. Il s’en vient pour le premier et ultime combat. Le vrai, le
seul. C’est pour cela que de toute éternité il existe. Il a pour nom le Ying
Lung de la Vie! Le plus fort, le plus magnifique des Dragons. Son opalescence
et sa brillance sont semblables aux millions de Soleils, ses torons pareils à
des filets d’yeux et de lumières irisés, sa volonté sculptée dans le marbre,
son amour plus brûlant que la lave incandescente embrasant et transcendant la
Totalité! Son courage ne peut être ébranlé. Il est là, toujours présent, pour
l’éternité et l’infinité.
Épuisée,
Laurie-Anne cessa de parler et finit par s’endormir dans les bras de Violetta
qui s’était agenouillée auprès de sa jeune sœur. Louise et Aure-Elise n’avaient
saisi que quelques bribes de cet étrange monologue tenu dans l’antique langue
de Gwenaëlle.
-
Qu’a-t-elle? S’inquiéta Brelan.
-
La fatigue l’a terrassée, répondit la Celte. À cause d’une vision.
-
Oh! Était-elle donc si effrayante que cela? Interrogea Aure-Elise.
-
Plus encore. Ma fille a vu et vécu ce qui a été et est en cours.
-
Je comprends, fit l’égérie de Gaston.
-
Rappelle-toi tout, Louise.
-
Je ne préfère pas…
Toujours
dans la Cité, mais dans ses niveaux les plus profonds, les Kronkos et les
Lycanthropes, les Cygnusiens et les Helladoï, les Castorii et les Otnikaï
guerriers, oui, cela existait, Pacal, Ivan et Geoffroy, les si placides Raeva,
Tenzin et Jacinto, les soldats et les gardes de toutes races, de toutes
croyances, se battaient pied à pied, affrontant les Yings Lungs Noirs avec rage
et dignité, avec courage et ténacité, se refusant à céder le moindre pouce de
terrain, tranchant, lacérant, mutilant et foudroyant les envahisseurs, les p dévoyés, traîtres et cyniques, impitoyables, les Cao
Cun et Ungern Sternberg ces deux larrons désormais démultipliés, surhumains,
devenus aussi fluides que du mercure. Chaque coup reçu était rendu au centuple.
Aussitôt, chaque blessure se refermait avec pour conséquence d’attiser
davantage encore si possible la résolution des deux camps à l’emporter.
Les
grondements, les imprécations, les rugissements et les crépitements fusaient,
assourdissants, clameurs de haine, de colère, de peur aussi mais surmontée. Les
Mondaniens et les Sestrissiens n’étaient pas les derniers à manifester leur
téméraire ardeur, leur goût du sang et de la guerre dans ce combat sans merci.
Uruhu
lui-même se battait avec une effroyable efficacité. Ses talents indéniables se
magnifiaient et se sublimaient mus qu’ils étaient par le sentiment exacerbé que
ressentait le K’Tou à vouloir protéger à tout prix son épouse et sa
progéniture.
Au
fond de lui-même, le Suprême Inversé devait en convenir. Les petites vies dans
leur résistance acharnée, dans leur sacrifice total, suscitaient son admiration
sincère. Qu’escomptaient-elles donc recevoir en récompense? La vie. Oui, tout
simplement la vie! Libre, belle, joyeuse… ornée, embellie par l’amour, la
reconnaissance, le partage, l’union, la fusion. La vie pour les Kronkos
valeureux, les Lycanthropes fiers, les Otnikaï peureux mais transcendant leur
lâcheté. La vie. Le plus beau des dons offerts par Dan El.
***************