Date inconnue. Quelque part dans l’ancienne Rhodésie, le
Zimbabwe en 1993.

L’homme synthétique Nitour y Kayane étudiait les
mystérieuses murailles de l’antique civilisation dudit Zimbabwe.
En fait, il s’agissait là des vestiges de la civilisation du
Monotapa remontant au XIVe siècle. Les populations alentour avaient accueilli
Nitour avec chaleur, voyant en lui un grand esprit réincarné, le mythique Grand
Ancêtre.

Nitour y Kayane n’avait pas le même aspect que ses
confrères. Son concepteur avait voulu en effet reproduire chez lui tous les
caractères des populations noires africaines, et plus particulièrement, les
traits de l’ethnie bantoue.
Grâce à son aspect physique, Nitour parvenait donc à se
fondre parmi les tribus locales et pouvait accomplir, sans rencontrer
d’embûches, les missions données par son maître Johann. Taamir se retrouvait
dans le même cas, dans la zone géographique et temporelle qui lui avait été
assignée.
Quant à l’agent Michaël Xidrù, ayant fort à faire, il ne
s’était pas encore préoccupé de traquer les hommes robots qui restaient encore
au service de Johann van der Zelden.
A la fin de l’été 1993, les Soviétiques testaient leur
appareil destiné à emprisonner l’agent temporel… mais ces essais n’étaient pas
sans conséquences. Ainsi, ils déclenchèrent des secousses sismiques dans la
région de la Mer Noire où un subit raz-de-marée engloutit cinq villages. Un
autre incident de cet acabit eut également lieu, cette fois-ci en Azerbaïdjan.
Le tremblement de terre tua deux-cent-trente-deux personnes.
*****
1940.
Au quatrième trimestre de cette sombre année, Peter von
Hauerstadt, le jeune frère de Franz, écopait d’une semaine de prison pour
insubordination et idées subversives. Apprenant la nouvelle, l’aîné s’empressa
d’écrire à son cadet afin de le remettre sur les rails. Cette lettre, emplie de
prudence, de conseils, lénifiante au possible, ne fit qu’accentuer la rancœur
de Peter envers le comte.
… Peter, ne peux-tu essayer de
grandir ? Il te faut appréhender au mieux la situation et de notre pays et
de notre famille. Veux-tu provoquer la honte et jeter l’opprobre sur notre
nom ? Fais un effort… Tu as dix-sept ans. N’agis plus à la légère. Mesure
les responsabilités qui t’incombent.
Et ainsi de suite…
- Non, mais ! Pour qui il se prend, cet abruti ?
Donneur de leçon ? Lui ? Quelle foutaise ! Bel exemple que
Franz ! Il n’en n’a toujours fait qu’à sa tête… père, s’il ne tenait qu’à
lui, l’aurait déshérité depuis longtemps… C’est facile pour lui de se fondre
dans le moule… il partage les convictions de ces fous, de ces guignols…
Telles étaient les réflexions du jeune homme. S’il avait eu
Franz en face de lui, il se serait battu avec lui.
A la suite de cet incident, l’adolescent, bien qu’il n’eût
pas encore dix-huit ans, se retrouva incorporé dans le service actif et dut
faire ses classes.
*****
Date inconnue. Lieu inconnu.
Le Commandeur Suprême, une partie de son essence transférée
dans son clone favori, c’est-à-dire celui d’un homme chauve et obèse, était
secoué par un rire étrange, glacial et artificiel, le rire d’une Entité qui
n’avait jamais ri.
- Michaël, bientôt, tu tomberas dans les griffes des
Soviétiques. Mon plan se déroule à la perfection. Tu t’es moqué de AC,
l’ordinateur de Drangston, mais tu ne pourras pas le faire lorsque tu
affronteras les IA des Russes qui, grâce à Johann et à mes efforts, sont
désormais plus performants que toutes les intelligences silicones des
Américains.
Un Homo Spiritus prisonnier d’Homo Sapiens ! Quel
spectacle réjouissant ! Le dernier agent temporel des Douze Sages n’en a
plus pour longtemps. Une fois détruit, que restera-t-il comme énergie aux S
usés et séniles ? Certainement pas suffisamment pour remplacer leur cher
MX !
Mais s’il ne s’agissait que d’un simple problème
d’énergie ! En fait, S1 se montre hostile à la construction d’un autre
Michaël. Il est bien conscient qu’il ne peut aller plus loin. Pourquoi
donc ? Craint-il tant que cela les velléités d’indépendance de son
agent ? Qu’il trahisse comme déjà des exemplaires précédents ? Des agents
moins aboutis que j’ai subornés ? Ou alors que le dernier des Michaël
n’est pas du tout ce qu’il croit être, ce qu’on l’a programmé à gober ? A
chaque nouvelle programmation, à chaque nouveau réveil, notre Michaël se
rapproche un peu plus de la vérité… il est bien près de recouvrer son identité…
Mais je suis tout à fait incapable d’appréhender cette
dernière dans son intégralité… alors, je me dois de le détruire avant qu’il me
devance… pour pérenniser mon plan de domination cosmogonique…
Telles étaient les pensées de cet être totalement inhumain,
logiquement non soumis à l’orgueil… mais, visiblement, il avait oublié les
garde-fous de sa programmation première, celle de préserver coûte que coûte
l’humanité, de ne jamais lui porter tort. Désormais, seule sa sauvegarde
comptait, désormais, il n’avait de cesse de se substituer aux humains, quelles
que fussent leur évolution et leur forme.
Par la seule volonté de son fluide mental, le Commandeur
Suprême actionna alors quelques curseurs qui matérialisèrent plusieurs écrans
extra-plats de télévisions holographiques. C’était là une technologie
appartenant au mitan du XXIe siècle. Les caméras, quant à elles, provenaient
d’une civilisation maîtrisant les voyages dans le temps. Autrement dit, il
s’agissait de chronovisions.
Ainsi, le gros homme put voir simultanément :
- un bal à la Cour de Louis XIV, vers 1682 ;


- Taamir officiant dans le temple de Ptah ;
- Napoléon à Austerlitz ;


- un sacrifice humain aztèque dans le temple du dieu
solaire ;
- la réorganisation de la production agricole en l’an 2102,
production répartie entre les quatre grandes métropoles souterraines réchappées
de l’holocauste nucléaire de 2045, autrement dit les cités baptisées Oural – un
village devenu une ville de plus de cent mille habitants -, Nairobi, Quito et
Vancouver.
C’étaient ces quatre communautés qui, ayant remisé la haine
qui les séparait jadis, œuvraient désormais de concert afin de remettre sur
pied la civilisation humaine, du moins ce qu’il en restait. Les trois millions
d’habitants qui avaient survécu à la Grande Catastrophe faisaient tout pour
survivre et reconstruire, collaborant sans arrière-pensée, s’entraidant autant
faire se pouvait.
Pour l’heure, les rescapés étaient les descendants des gens
travaillant sous terre pour diverses raisons. Les nouvelles cités avaient été
édifiés à près d’un kilomètre sous la terre. Le froid qui avait succédé au feu
nucléaire avait momentanément plongé la planète dans un nouvel âge glaciaire en
sus des radiations qui avaient tout ravagé, tuant indistinctement hommes,
animaux et plantes. Certains humains étaient cependant parvenus à survivre aux
radiations, mais, déjà, les mutations devenaient visibles…
*****
24 Octobre 1940.
Le Führer Adolf Hitler rencontrait le maréchal Pétain à
Montoire, sur la demande de ce dernier.

Mais le vieillard de quatre-vingt-quatre ans n’avait pas l’habileté du Caudillo Franco, le dictateur espagnol face au chef de l’Allemagne. Le mot Collaboration fut prononcé. Désormais, il allait revêtir un sens péjoratif, d’autant plus que Hitler n’envisageait la collaboration qu’à sens unique. Tout pour le IIIe Reich, rien pour les Etats envahis et sous sa botte.

Mais le vieillard de quatre-vingt-quatre ans n’avait pas l’habileté du Caudillo Franco, le dictateur espagnol face au chef de l’Allemagne. Le mot Collaboration fut prononcé. Désormais, il allait revêtir un sens péjoratif, d’autant plus que Hitler n’envisageait la collaboration qu’à sens unique. Tout pour le IIIe Reich, rien pour les Etats envahis et sous sa botte.
Cette même semaine, Franz von Hauerstadt bénéficiait d’une
courte permission. Il en profita pour regagner le domicile de sa famille en
Bavière. Il y retrouva son père le duc Karl qui avait été victime d’une alerte
cardiaque au mois de septembre. Von Hauerstadt, terriblement affaibli par la
maladie, n’eut qu’un haussement de sourcils lorsqu’il vit son fils aîné le
saluer avec la plus exquise politesse.
- Père… je suis sincèrement navré de ce qui vous arrive…
- Hum, se contenta de toussoter Karl.
- J’espère que vous allez mieux.
- Comme tu vois, Franz, ironisa le duc.
- Je vous assure de tout mon respect et de toute mon
affection.
- Dis plutôt que tu es venu t’assurer que je n’en avais pas
pour très longtemps…
- Père… Vous me jugez bien mal… mais c’est ma faute…
- Monte saluer ta mère… elle t’attend avec impatience.
Lorsque tu as téléphoné ton arrivée, j’ai bien vu qu’elle était heureuse.
- Oui, père, je vous obéis.
- Peter ne sera pas parmi nous ni ce soir ni les autres
jours. Il fait ses classes dans l’armée.
- Je le sais…
- Franz, je te sais gré de t’être mis en civil.
- Tant que je ne sors pas de la propriété, je ne risque
aucune sanction…
Sur ces paroles, le jeune homme se rendit d’un pas impatient
dans les appartements de la duchesse, des appartements situés au premier étage.
*****
Polynésie, fin du XVIIIème siècle.
Tarmakadoon enquêtait, à la recherche d’éventuels vestiges
du Continent Mû. Mais, mises à part les statues de Rapa Nui,
des artefacts
qu’il data avec la plus grande précision grâce à tout un appareillage
appartenant au XXXe siècle, l’homme robot revint bredouille de son expédition,
Or, chose tout à fait inconcevable : lorsque Johann van
der Zelden s’enquit du rapport de son séide, puis voulut l’expédier au
Commandeur Suprême, ce dernier lui répondit avec ce qui pouvait passer pour de
la mauvaise humeur :
- Je ne vois pas pourquoi vous m’interrompez, Johann. Ce
rapport est tout à fait inutile.
- Euh… Comment ?
- Il n’y a là rien de neuf dans tout ce fatras…
*****
6 Septembre 1993. LA, quelques heures après l’entrevue entre
Michaël, le Président Drangston et le général Williamson.
Le professeur Möll interrogeait l’agent temporel. Il était
pressé d’apprendre ce qu’il fallait tirer de cette rencontre.
- Drangston s’est cru assez intelligent pour tenter, une
fois encore, de faire pression sur moi, répondit le jeune homme se retenant de
ne pas rire. Il avait à ses côtés ce matamore de Gregory Williamson.
- Oui, et alors ?
- Ce militaire me fait l’effet d’un bien curieux croisement…
- Lequel ?
- Comment dire ? Une mante religieuse mâtinée de
scorpion noir… ou encore d’un cobra croisé avec un boa… je l’ai sondé
discrètement. Une seule pensée, un seul but dans ce qui lui tient lieu de
tête : la destruction totale de l’ennemi, en l’occurrence les communistes
et leurs alliés, les reds…
- Un faucon anticommuniste… c’est plutôt assez courant chez
nous… mais l’espèce aurait dû être en voie de disparition depuis le néfaste
sénateur McCarthy.


- Hélas ! Ce n’est manifestement pas le cas… à croire
que les cartes ont été mal distribuées dans cette histoire… en attendant,
Gregory est de la graine dont on fait les dictateurs. Quel personnage
nuisible ! Dans ma civilisation, il aurait été anéanti ou bien on l’aurait
empêché de voir le jour…
- Un eugénisme préventif ?
- Je perçois votre opposition, votre hostilité, Stephen.
- Oui, mais c’est tout naturel, Michaël.
- Ah ! Même si un tel énergumène met toute la
communauté en danger ?
- Toutes vos précautions n’ont servi à rien, mon neveu…
- Mon neveu ?
- Façon de parler. Je voulais dire que vous avez échoué. La
preuve ? Le commandeur Suprême qui vous échappe… Vous n’avez toujours pas
alerté vos supérieurs de votre découverte ?
- Non… mes messages ne passent pas.
- Quel aveu d’impuissance !
- Oui, je le reconnais…
- Cela signifie donc que vous êtes isolé, livré à vous-même…
- Cela signifie surtout qu’un mauvais coup se prépare.
- Je ne vois pas lequel hormis la Troisième Guerre mondiale…
- Une troisième Guerre mondiale qui peut dégénérer en
conflit ultime.
- Ultime ?
- Ultime pour l’humanité actuelle.
- Ah ! Vous craignez de ne pas être suffisamment armé
pour jouer les garde-fous.
- Vous avez compris.
- Bah… les prochains jours nous le diront, jeta Stephen avec
philosophie.
*****
Automne 1940. Château des von Hauerstadt en Bavière.
Tandis que la saison parait d’or les grands arbres de la
propriété et que le soleil, bas sous l’horizon, rajoutait sa magnificence à la
nature, Franz avait une sérieuse conversation avec Amélie. La duchesse, dans sa
chambre, devant sa coiffeuse, se refaisait une beauté. Mais cela ne l’empêchait
nullement de s’entretenir avec son fils préféré.
- Je suis soulagée de te revoir en bonne santé, Franz,
commença-t-elle.
- Moi de même, sourit le jeune homme.
- Raconte-moi ce qui s’est passé en Champagne…
- Rien de spécial… la guerre.
- Hum… cela ne me suffit pas. Sois plus prolixe. Je déteste
sentir des réticences dans tes paroles.
- Je n’ai pas dû affronter les vôtres, mère. De cela, j’en
suis certain.
- Mais encore ? Tu t’es retrouvé en poste à Epernay, je
crois savoir…


- En effet.
- Alors ? Mais il faut t’arracher les mots, Franz.
- Vous me demandez de divulguer un secret, mère.
- Allons. Je suis une tombe. Tout ce que tu me diras ne
sortira pas d’ici.
- Vous me le promettez ?
- Evidemment !
Alors, Franz conta ce qui s’était produit à Epernay,
l’attitude intransigeante du général Fahrein, attitude qui lui avait valu une
mutation disciplinaire.
- Mon Dieu ! Comment as-tu vécu cela ?
- Fort mal, reconnut Franz.
- Tu ne faisais pas partie du peloton d’exécution, au
moins ?
- Non. Je n’ai pas commandé le feu.
- Tant mieux.
- Mais ce n’est pas cela que vous voulez savoir, mère,
n’est-ce pas ?
- Je veux connaître tes pensées. A qui va désormais ta
loyauté ?
- Je ne sais pas… mais… je n’ai pas le choix. Je dois faire
semblant. Agir comme avant.
- Tu ne penses plus comme eux ?
- Je regrette… je regrette de m’être laissé emporter par ma
naïveté. Mais il m’est impossible de revenir en arrière. Je sais que le
national-socialisme est non seulement de la fumisterie, mais aussi et surtout
une monstruosité cancéreuse de la pensée. Quels crimes dissimule-t-il ?
- Nous l’apprendrons, Franz… les œillères tomberont.
- Oui… mais quand ? En attendant, je m’inquiète pour
Peter. Il ne sait pas dissimuler. Il est en train de payer sa franchise.
- Il t’en a voulu de ta lettre. Il a juré de te nuire.
- Il réagit comme un gosse, mère. A-t-il conscience des
dangers qu’il court ?
- Mais c’est encore un enfant, Franz !
- Tout de même ! Je vais devoir plus que jamais
m’engager…
- T’engager ? Je ne comprends pas, s’inquiéta la mère
en pâlissant.
- Oui. Etre votre égide, votre garantie de survie.
- Entends-tu par-là que tu devras jouer les héros ?
- Comment faire autrement ? Je suis votre bouclier, que
cela me plaise ou non.
- François !
- Franz, mère… pas François.
- Mais tu as toujours été François pour moi dans le fond de
mon cœur… laisse-moi t’appeler encore ainsi.
- Non, mère. Désolé. Désormais, je suis le parfait petit
soldat de plomb, l’exemple type de l’officier dévoué à son Führer… je dois
porter un masque… et personne ne doit croire que je suis un tiède, un lâche…
- Franz !
- Réfréner ce qui existe encore de bon dans mon cœur…
- Tu ne vas pas te transformer en assassin, tout de
même ?
- Non… en héros, cela suffira. Pas en fanatique.
Jamais !
Amélie crut que son cœur allait cesser de battre. En effet,
son organe rata deux battements puis reprit. Se tordant les mains sous le coup
d’une forte émotion, elle baissa la tête et murmura.
- Je commence à expier…
- Non, mère, c’est moi.
Se baissant, Franz déposa un baiser sur les cheveux d’Amélie
puis se retira.
*****
10 Décembre 1940. Berlin.
Le Führer Adolf Hitler prononçait un grand discours dans une
usine d’armements. Il s’adressait aux ouvriers afin de combattre en eux la
vague de pessimisme qui les gagnait car nombreux étaient ceux qui, parmi eux,
trouvaient que la guerre durait un peu trop.
Parmi les ouvriers, un Allemand apparemment semblable aux
autres, en fait un agent temporel de la quatrième civilisation post-atomique,
un Michaël dont le numéro d’identification était M 19 820 X 64 751.
Dans un allemand qui avait conservé les intonations
autrichiennes, Hitler vitupérait.
- Si la Royal Air Force lâche 2, 3 ou 4
kilos de bombes, nous en lâcherons 150, 180, 200 000, 300 000,
400 000 kilos et même plus en une seule nuit ! S’ils annoncent des
attaques de grande envergure sur nos villes, nous effacerons les leurs de la
carte ! Un jour viendra où l’un de nous deux devra craquer – et ce ne sera
pas l’Allemagne national-socialiste !
*****
Décembre 1940.
Le dictateur allemand désirait restituer à la France les
restes du duc de Reichstadt.

Le 13 du même mois, Pierre Laval était arrêté et consigné
dans son château de Châteldon, le maréchal Pétain ne pouvant plus supporter le
cauteleux personnage. Les Allemands firent part de leur grand mécontentement au
dirigeant de l’Etat français.
*****
Fin de l’automne 1940. Normandie.
A la suite de la mort de madame Granier, Elisabeth entretint
la maison, s’occupa des courses, du ménage et des repas. Ainsi, l’adolescente
n’avait pas poursuivi d’études après l’obtention de son certificat d’études
primaires. Cependant, elle fréquentait assidument la bibliothèque municipale de
Caen, empruntant des romans et des revues de vulgarisation. Mais elle ignorait
toujours les actions subversives de son frère aîné, tout comme Michel Granier
d’ailleurs.
Le brigadier vouait une admiration sans bornes au maréchal
Pétain.
Elisabeth, quant à elle, écoutait en douce la BBC lorsque
son géniteur était de service. Elle apprit ainsi qu’il y avait quelques
mouvements de résistance en France.
*****
24 Décembre 1940. Hôtel Ritz. Paris.
Des officiers et gradés de la Wehrmacht et de la SS fêtaient
joyeusement le réveillon de Noël. Le lieutenant von Hauerstadt était parmi eux.
Mais il ne ressentait pas la moindre satisfaction à être présent en ce lieu.
Toutefois, il faisait comme si. Tous ces jeunes gens, fiers de compter parmi
les armées triomphantes du Führer étaient persuadés de la fin prochaine de la
guerre. Ce n’était plus qu’une question de semaines. L’Angleterre ne
s’obstinerait pas et demanderait l’armistice, soumise qu’elle était au Blitz.
Les officiers se voyaient donc regagner leur foyer et vanter
leurs exploits à leurs familles. Ils appartenaient bien aux Übermenschen.
Mais il n’en allait pas de même de la part du comte von
Hauerstadt. Lui avait compris que jamais la Grande-Bretagne ne cèderait. Il
sentait que, tôt ou tard, le Führer attaquerait l’ennemi idéologique par
excellence, l’URSS. Alors, la malédiction de la Grande Armée napoléonienne
perdue dans l’immensité glacée de la Russie se reproduirait.
En attendant, ces beaux militaires, si fiers, si pleins de
morgue, arrosaient ce 24 décembre, enquillant bouteilles de champagne par
dizaine, verres de cognac et autres liqueurs fortes. Cette beuverie était
accompagnée des hymnes guerriers nazis, entremêlés de quelques chants de Noël,
dont le célèbre Stille Nacht.
Mais, sous l’effet des vapeurs d’alcool, au fur et à mesure
que le temps passait, les SS émirent des réflexions emplies de mépris à l’égard
des officiers de la Wehrmacht, autrement dit les gradés de l’armée régulière. Des
réflexions de plus en plus acerbes et orgueilleuses. Beaucoup lancèrent avec
hargne des phrases humiliantes du genre que seul le corps des SS était capable
de gagner la guerre et que l’on perdait du temps à confier à l’armée des tâches
qui auraient dû leur incomber à eux, les êtres supérieurs. Ainsi, à les en
croire, dix mille SS valaient largement cent mille hommes ordinaires, et si on
laissait faire les sections de sécurité, elles écraseraient ce qui restait de
la Grande-Bretagne en une semaine, pas davantage. La Luftwaffe et ses pilotes
ne furent pas épargnés non plus dans les insultes qui fusaient. Toutefois, la
marine trouva grâce et ne fut pas rabaissée.
Légèrement en retrait, ne relevant pas le gant, Franz
écoutait en silence les énormités proférées, un léger sourire narquois sur les
lèvres. Mais Hans Werner, son ami depuis Oxford, vint le trouver. Sa Némésis
arborait des galons tout neufs de capitaine.
- As-tu entendu, Franz ? Va-t-on ainsi se laisser
insulter sans réagir ?
- Laisse tomber, Hans Werner. Ce n’est pas le moment. Il ne
faut pas que la fête soit gâchée et se termine en pugilat.
- Tu as peut-être raison. J’espère que nos camarades auront
assez de sang-froid pour subir sans broncher l’arrogance des troupes de Himmler.
- Le mieux qu’il puisse arriver, c’est que notre corps
ignore ces m’as-tu-vus.
- Oui… mais, on dirait que tu es ailleurs… tu ne t’amuses
pas ?
- Ce n’est rien, Hans Werner… un peu de spleen. J’étais en
train de me remémorer les Noëls de jadis en Bavière, sous la neige auprès de ma
famille.
- En voilà des pensées mélancoliques un tel jour ! Je
vais te distraire, moi, et illico !
- Comment ? En m’enivrant ? Je déteste ça, Hans
Werner.
- Pas besoin d’alcool pour ça, mon vieux. Tu vois là-bas,
ces deux filles ?
- Oui. Elles ont une sacrée allure.
- Ce sont deux danseuses du corps de ballet de l’Opéra.
Elles ont promis de passer la nuit avec moi. La brune se prénomme Christine à
ce que j’ai compris et la blonde Eliane. Je vais leur demander de me rejoindre
afin de te les présenter.
- Ensuite ?
- Je suis prêt à te laisser choisir. Dans une heure, nous
nous éclipserons sans bruit tous les quatre une fois que nos amis seront gris.
- Quelle générosité de ta part ! Ironisa Franz.
- Ne me dis pas que tu n’es pas partant pour une partie de
jambes en l’air, répliqua Hans Werner grassement. Je ne te croirais pas.
Avec une lueur amusée dans ses yeux gris bleus, Franz
détailla les deux jeunes femmes. Christine portait avec grâce une robe de
soirée bleu marine et argentée au corsage à larges bretelles ajusté et zébré. Une
sur-jupe en mousseline transparente recouvrait la sous-jupe en soie bleu clair.
Aux pieds, des chaussures délicates couleur argent. La danseuse présentait une
taille élevée, un visage avenant aux traits fins, mais la jeune femme était
trop maquillée aux yeux du lieutenant. Le rouge à lèvres trop foncé, le blush
trop épais et le rimmel appliqué avec trop de générosité.
Alors Franz observa la seconde, la blonde. Elle avait passé
une robe assez courte en soie fine et à bretelles avec une jupe froncée. Des
roses en organza ornaient sa taille particulièrement fine. La toilette se
complétait par d’adorables chaussures blanches en daim, sans bouts. Au premier
abord, Eliane paraissait être une personne enjouée, beaucoup plus naturelle que
sa compagne. De plus, elle avait su parer ses traits d’un maquillage discret,
assorti à son teint clair.
Après avoir hésité quelque peu, Franz répondit :
- Hans Werner, c’est fort aimable à toi de me laisser le
choix. Mais, franchement, ce soir, je n’ai guère envie de faire des galipettes.
- Ah bah ! Pourquoi donc ?
- Je viens de recevoir des nouvelles de mon père. Sa santé
s’est encore aggravée.
- Une autre crise cardiaque ?
- En tout cas, ça y ressemblait. Tu comprends, j’aurais
préféré être à son chevet.
- Bon… mais je te présente quand même ces deux filles.
Allez… Viens.
Finalement, après les présentations, le lieutenant von
Hauerstadt accepta de prendre le numéro de téléphone d’Eliane. Il aurait tout
le loisir de la contacter plus tard.
- Je compte
sur vous, mon beau lieutenant, lança Eliane avec un sourire irrésistible.
- Merci
pour l’invitation, fit Franz.
Quatre soirs plus tard, le jeune comte céda à ses hormones
et appela la blonde danseuse. Cette aventure allait durer quelques semaines.
Durant cette courte période, Eliane ne vit pas d’autres hommes, voulant être
fidèle à son partenaire. Il lui en sut gré et lorsqu’ils se séparèrent enfin tous
deux, il offrit à sa compagne une gourmette en argent avec, gravé, le prénom de
la demoiselle.
- Il ne fallait pas, mon beau soldat…
- Ainsi, tu garderas un bon souvenir de moi.
-Oh oui ! Merci… Je te conserverai une place dans mon
cœur.
- Une petite place, Eliane… Ce sera bien suffisant.
*****
Hiver 1941.


Ce premier hiver de l’Occupation connaissait une vague de
froid sans précédent. Privée de chauffage, la population souffrait
terriblement. Beaucoup de personnes âgées périrent d’épuisement, de faim et de
froid. Chaque jour qui s’écoulait, le gouvernement de Vichy versait quatre cent
millions de francs aux autorités allemandes, comme si la Wehrmacht stationnait
dix millions d’hommes sur le territoire français. Telle était une des clauses
de l’indigne armistice de juin 1940.
*****