Printemps 1940.
Franz, rappelé de
Pologne, avait rejoint la Rhénanie avec son régiment. Tous les soldats et les
officiers subissaient un rude entraînement. Le jeune homme se doutait qu’il y
avait anguille sous roche. Ce qu’il redoutait était en train de survenir.


- Le Führer a donc
bien l’intention d’attaquer la France et par la même occasion d’entraîner
l’Allemagne dans un conflit généralisé. Certes, le pays de ma mère avait déclaré
la guerre à ma patrie cet automne mais comme il ne se passait rien à l’Ouest,
j’ai cru sottement que cette situation perdurerait. Ah ! Dire que je n’ai
fait que m’engueuler avec père… les négociations secrètes, si jamais il y en a
eu entre le Reich et la France n’ont rien donné. Quel imbécile j’ai été !
Je me suis aliéné toute ma famille… comment renouer des liens alors que c’est
moi qui ai tous les torts ?
Telles étaient les
pensées tumultueuses du jeune homme.

Un soir d’avril, le
général qui commandait la brigade à laquelle était rattaché le comte von
Hauerstadt et qui avait pris le lieutenant en amitié, lui confia, sous le
manteau, devant une tasse de café, que les troupes allemandes n’allaient pas
tarder à envahir la Belgique puis la France, en passant encore une fois par la
forêt des Ardennes. Après tout, le but du Führer n’était-il pas de venger le
Diktat de Versailles et de remettre les pendules à l’heure en Europe ?

A cette annonce de
son supérieur qui confirmait ainsi ses pires craintes, Franz fut frappé de
perplexité. Que devait-il faire ? Avertir à mots couverts ses parents de
ce qui se tramait ? Comment allait réagir Amélie, née de Malicourt ?
Pourrait-elle, malgré la censure, transmettre la terrible nouvelle d’une
attaque imminente du front français par la Wehrmacht à ses père et mère
résidant en Champagne ? Oui, mais s’il en informait la duchesse von
Hauerstadt, Franz commettrait un acte de trahison. Cela, il n’en était pas
question. Alors, il prit la décision de se taire.
Toutefois, lors d’un
week-end de permission en Bavière, le comte émit quelques réflexions à double
sens devant Amélie tandis que la duchesse, dans son boudoir, rédigeait son
courrier. Toujours élégante, ne faisant pas son âge, la quadragénaire avait
revêtu une délicieuse robe turquoise en laine georgette ainsi qu’un cardigan
sans col, tricoté main, doté d’une fermeture Eclair.
- Mère ?
Commença le fils aîné.
- Oui ? Que
veux-tu Franz ?
- Père est-il
toujours fâché contre moi ?
- Tu connais ton
père. Il est tout autant orgueilleux que toi. Aucun de vous deux ne fera le
premier pas… pourtant, il faudra bien que tu te décides, ne crois-tu pas ?
- Lui avouer que je
reconnais mes torts ?
- Est-ce le
cas ?
- Euh… en partie.
- C’est nouveau,
cela, de ta part, mon chéri.
- Je pensais à
grand-père et grand-mère…
- Il y a longtemps
que tu ne les as pas vus. Ils ne souhaitent pas ta présence… le
comprends-tu ?
- Naturellement.
J’appartiens à l’armée ennemie…
- Pourquoi pensais-tu
à eux ?
- Êtes-vous en
contact régulier avec eux malgré les circonstances ?
- Je leur écris mais
pas aussi souvent que tu le crois… mes lettres ne leur parviennent pas
toujours… et lorsque c’est le cas, je doute que leur contenu ne soit pas
charcuté…
- La censure…
- Eh oui, Franz.
- J’espérais que mes
grands-parents fussent en état, malgré leur âge, d’entreprendre une croisière…
Dans l’Atlantique Sud…


- En cette période de
l’année ? Mais quelle folie te prend tout à coup ? Quelle idée
saugrenue te passe par la tête ? Que se passe-t-il Franz ? Qu’essaies-tu
de me dire ? On dirait que tu veux m’avertir d’un danger et que tu comptes
sur moi pour transmettre le message à mes parents…
- Mais non, mère…
Vous vous trompez…
- Ne me mens pas… je
te connais fort bien… il n’y a qu’à t’observer. Tes joues se sont empourprées. Mais…
chut ! J’entends ton père. Nous reprendrons cette conversation plus tard
si tu le souhaites.
Effectivement, le duc
Karl, appuyé sur une canne, frappait à la porte du boudoir et entrait.
Lorsqu’il vit Franz penché sur son épouse, il pâlit et lança :
- Il y a longtemps
que tu es revenu ? Les domestiques ne m’en ont rien dit…
- Non… pas plus d’une
heure… de toute manière, je ne reste pas dîner…
- Franz ! Se
récria Amélie.
- Tu sais que tu n’es
pas le bienvenu ici, reprit le duc d’un ton sévère. Mais… Amélie semble vouloir
souhaiter ta présence…ce soir. Alors, tu partageras notre repas… j’ignore si
cela fera plaisir à Peter… Il te garde rancune…
- J’ai tout à fait
conscience de ne pas me montrer à la hauteur avec lui, hasarda le jeune homme.
- Quel
euphémisme ! Manifestement tu as l’art de prononcer de belles paroles qui
enrobent la réalité. Mais je ne suis pas d’humeur à poursuivre cet échange.
- Oui, père… je gagne
ma chambre afin de me vêtir plus convenablement…
- Quelle idée
stupide ! Conserve-le ton uniforme ! Que nous puissions
l’admirer ! Ironisa Karl. Avec un joli ruban… obtenu lors de la campagne
de Pologne, je suppose ?


- Mon ami, fit
Amélie, frôlant la main de son époux.
- Oui, je suis en
colère ! Oui, je déteste mon fils aîné, s’emballa le duc.
- Karl, mon chéri… je
t’en prie…
- Je vais dans ma chambre, salua Franz.
- File… et tiens-toi
convenablement, ce soir… n’évoque ni la guerre ni tes actes d’assassinat…
Se retenant de ne pas
claquer la porte, le comte partit, laissant ses parents s’expliquer.
- Vous n’auriez pas dû vous montrer si dur…
- Comment cela ?
Je n’aurais pas dû ! Il nous nargue avec son uniforme de gangster et ses
galons de truand !
- Mais non… il estime
faire son devoir, s’inscrire dans la longue lignée de ses ancêtres paternels…
- Amélie,
taisez-vous. Vous ne savez pas de quoi vous parlez.
Penaude, la duchesse
préféra ne pas envenimer davantage la conversation. Retournant à son courrier,
elle fit :
- J’écris à madame
Holbein… son mari a fait un infarctus la semaine passée et le voici désormais
bien affaibli.
- J’apprécie beaucoup
Hans Holbein. J’ajouterai un mot à votre missive…
La tension retombée,
Karl s’attarda auprès d’Amélie, cherchant visiblement un peu de réconfort.
Si Franz von Hauerstadt
se sentait avant tout Allemand dans ses idées, sa philosophie, sa façon
d’envisager la vie, il ne s’exprimait qu’en français chez lui. En fait, partagé
entre ses deux cultures, il se retrouvait plus que jamais écartelé, tourmenté.
Dans son esprit, s’affrontaient les aspirations nationalistes allemandes, le
romantisme exacerbé propre au mouvement Sturm
und Drang et les impulsions humanistes, la Raison des Lumières et le
cartésianisme.

Peter, de cinq ans
plus jeune, jalousait son aîné pour différentes raisons. Et tout d’abord à
cause du fait qu’il savait sa mère lui préférer Franz bien que la duchesse s’en
défendît et tentât de ne pas le montrer. L’adolescent essayait de se raisonner,
de se dire que cette situation découlait du fait que son frère était né en
1918, alors que l’Allemagne était encore en guerre et qu’Amélie n’avait eu
personne à ses côtés hormis des domestiques lors de son accouchement difficile.
De plus, la jeune femme avait déjà perdu plusieurs enfants avant de pouvoir
mettre au monde un garçon en bonne santé. La deuxième raison était que Franz,
plus qu’abondamment choyé par la nature, était bien plus doué que lui, et ce,
dans tous les domaines. D’une beauté à couper le souffle, d’une blondeur toute
nordique, doté d’yeux bleu gris brillant d’intelligence, de vivacité, capable
de converser sur n’importe quel sujet en quatre langues pour le moins, ayant
réussi des études scientifiques et muni du titre de docteur en physique, jouant
du violon comme Paganini ou Kreutzer en personne… il y avait là de quoi
décourager amplement le cadet qui se sentait dans la peau du vilain petit
canard.
Autre pierre dans le
jardin de Franz. En tant que fils aîné, il hériterait à la fois du titre de duc
et de la plus grande partie de la fortune et des biens de Karl von Hauerstadt.
Cependant, Peter
avait grand-tort de se dénigrer, de se rabaisser. Lui au moins avait reçu de
Dame Nature un esprit solide, équilibré. Il savait pertinemment où se trouvait
son devoir et, sans rechigner, il l’accomplissait. Posé, réfléchi, beaucoup
plus mûr que Franz, détestant l’uniforme, l’adolescent souffrait en silence
dans les Hitlerjungend obligatoires
pour tous les jeunes âgés de quatorze à dix-huit ans.


Au fond de lui-même,
le jeune homme ne parvenait pas à comprendre son aîné, avec ses subits élans
d’enthousiasme qui retombaient aussi vites qu’ils étaient venus, alternant avec
des moments de découragement affichés ostensiblement.
Qui plus est, jamais
les deux jeunes gens n’avaient sérieusement conversé ensemble, jamais ils n’avaient
été complices. Franz n’avait pas rempli son rôle de grand frère auprès de
Peter, ne l’avait pas conseillé ou consolé lorsque celui-ci en avait eu
besoin.
Comme il en a été
fait allusion plus haut, Peter n’avait pas apprécié le retour, aussi court
fut-il, de Franz au bercail. Or, cela participait de la logique qui découlait
des difficiles relations ou absence de relations entre les deux frères. Le
soir, il s’assit donc le plus loin possible de son aîné, l’ignorant au maximum,
ne lui adressant la parole que pour lui demander la moutarde ou le sel. Le
lieutenant, ne fut pas dupe de cette attitude. Mais il fit comme s’il ne s’en
apercevait pas.
Le lendemain matin,
alors que le comte finissait de faire ses bagages, Amélie reprit la
conversation amorcée la veille. S’assurant que personne ne rôdait aux
alentours, elle pénétra chez son fils aîné en négligé, au grand étonnement de
celui-ci et, fermant à clef la porte de la chambre, elle s’assit sur le lit
défait et jeta :
- Tu ne croyais tout
de même pas t’en tirer ainsi ?
- Je ne comprends
pas, mère… je suis pressé. J’ai un train à prendre.
- Ne te montre pas
plus sot que tu ne l’es. Il nous faut parler et, sérieusement.
- Nous nous sommes
tout dit…
- Que non pas !
Cesse donc d’aller et venir. Assieds-toi à mes côtés. Et pour une fois, joue
franc-jeu.
En montrant sa
désapprobation par une moue, Franz n’en obéit pas moins à sa mère.
- Si nous devons nous
expliquer, il ne faut pas que cette conversation s’éternise…
- Il est à peine sept
heures… à quelle heure est ton train ?
- Je prends l’express
de 8h 58.
- Nous avons le
temps. J’ai réfléchi toute la nuit à tes propos. Hitler a donc pris la décision
d’attaquer la France, n’est-ce pas ? La Wehrmacht va franchir tous les
départements du Nord et déferler sur les routes de Champagne comme en 1914…
à moins qu’une nouvelle bataille de la Marne… mais… mes compatriotes ne sont pas prêts…

à moins qu’une nouvelle bataille de la Marne… mais… mes compatriotes ne sont pas prêts…
- Oui, mère, reconnut
Franz en murmurant. Père avait raison. Le Führer a décidé de se retourner
contre les Français avant que ces derniers n’aient pu rattraper leur retard en
matière d’armements.
- Mon Dieu ! Le
ciel est en train de nous tomber sur la tête !
Sous le coup d’une
vive émotion, la duchesse ne retint plus ses larmes.
- Franz, écoute-moi…
je vais retourner auprès des miens, de mes parents… c’est en France que se
trouve ma vraie place… auprès de mes compatriotes qui vont souffrir plus que
jamais…
- Mère ! Se
récria le jeune homme. Vous n’y pensez pas ! Vous avez l’esprit troublé…
Comment parviendrez-vous à franchir la frontière ? Oubliez-vous que vous
avez un passeport allemand ? Que vous êtes de nationalité allemande de par
votre mariage ? Si vous réussissez à franchir la frontière, une fois en
France, vous serez vue comme une espionne… arrêtée, internée, quel sera alors
votre sort ? L’exécution pour… trahison ?
- Oh !
François ! Comme tes propos sont cruels !
- Non, mère. Je suis
plus lucide que jamais… abandonnez cette idée folle.
- Tu es devenu comme
eux… comme ces bandits qui nous dirigent en commettant des abominations. Et
encore, nous ne savons pas tout… Tu leur ressembles et c’est pour cela que tu
peux les servir…
- Mère, je ne fais
que mon devoir d’Allemand… de bon Allemand…
- Qui as-tu tué en
Pologne ? Des soldats, des civils ?
- Des soldats en uniforme,
mère… ni les femmes ni les enfants…
- Cela viendra,
oh ! Cela viendra, mon chéri…
- Vous dites
n’importe quoi, réfuta le lieutenant.
- L’avenir me donnera
raison… tu as oublié tes ascendances françaises… tu vas devoir te battre contre
tes cousins, tes oncles… Il se peut même que tu te retrouves face à eux. Et
alors ? que feras-tu ? Tu tireras… sans aucune hésitation, sans
regret ni remords… ah ! Dieu ! Mais pourquoi t’es-tu fait
soldat ? Pourquoi t’es-tu engagé dans la Wehrmacht ?


- Mère, vous ne
comprenez pas, vous ne me comprenez pas… si nous nous étions trouvés un siècle
ou deux en arrière, sous Frédéric le Grand par exemple, vous-même et père, oui
père, vous auriez été fiers du métier que j’ai choisi !
- Non… Jamais… La
guerre tue, son cortège est la mort… cela t’a échappé. Tu es en vie
aujourd’hui… mais demain ? Qu’en sera-t-il ?
- Je suis un von
Hauerstadt… que vous le vouliez ou non. Je ne suis un Malicourt qu’à cinquante
pour cent… j’ai agi comme le devoir me le commandait. Comme l’honneur
l’exigeait. Je me devais de conserver tout son lustre au nom dont j’ai hérité.
Que cela vous plaise ou pas. Je n’ai rien à me reprocher, mais vous ne
l’admettez pas.
- L’honneur,
dis-tu ?
- Oui, l’honneur,
mais aussi la gloire… ils m’ont guidé dans mes choix.
- Il eût mieux valu
que ce fut l’amour du prochain. Mais avant tout, tout cela est ma faute…
- Votre faute ?
Vous m’avez élevé et bien élevé…
- Oh ! Ton
éducation n’a aucun défaut… mais tu ne sais rien… oui, tu ne sais rien
concernant un secret qui remonte à longtemps… j’ai eu tort de garder pour moi
ce qui est arrivé… Un von Hauerstadt…
- Mère…
- Un von
Hauerstadt ? Que les Parques coupent le fil de mon existence…

que tous les torts, tous les péchés retombent sur moi mais pas sur toi… Jamais !

que tous les torts, tous les péchés retombent sur moi mais pas sur toi… Jamais !
- Mère… que vous
arrive-t-il ?
Amélie, les larmes
coulant toujours sur ses joues pas encore fanées, se tordaient les mains,
hoquetait et ne savait plus que dire.
- Vous avez un
secret, mère ? Un secret lourd à porter ?
- Si avouer ma faute
pouvait modifier ton destin, ta façon de penser…
- Je vous en supplie, mère…
- T’es-tu jamais posé
la question de savoir la véritable raison de mon amour sans limites que je te
portais ?
- Euh… J’ai été le
premier à naître. Le premier enfant que vous êtes parvenu à mettre vivant au
monde…
- Je m’étais mariée
si jeune ! Je ne connaissais rien de la vie… J’avais obéi à mon père…
- Vous n’aimiez pas
père ? Hasarda le jeune comte.
- J’avais une
certaine affection pour lui, mais ce n’était pas de l’amour… pas encore du
moins… cependant, j’accomplissais mon devoir conjugal sans montrer mes
réticences… en fait, j’étais reconnaissante à Karl de ne pas réclamer son dû
chaque soir…
- Père était dans son
droit, mais jamais il n’a fait preuve de brusquerie ni de goujaterie, du moins
je le suppose, rougit Franz devant les confidences plus qu’intimes de sa
génitrice.
- En effet… les jours
et les années passèrent. Je me retrouvais enceinte plusieurs fois. Sans jamais
parvenir au terme de ma grossesse ou alors, lorsque le bébé naissait, il était
mort-né ou ne vivait que quelques heures… j’ai cru que cela venait de moi… je
me mortifiais… m’en voulais…
- Oui… poursuivez…
- La guerre est
survenue. Ma solitude s’en retrouva encore plus profonde. Mon désespoir aussi. Désormais,
plus de fêtes, plus d’invitations. Je me lançais dans les bonnes œuvres pour
nos soldats. Je ne voyais Karl que lors de trop courtes permissions. Mon
beau-père, Friedrich, ne comprenait pas combien je souffrais. Il ne voyait
rien. Ni ta grand-mère paternelle. Mais tous deux moururent en dix-sept. Seule
dans la grande demeure familiale alors que je n’avais que vingt-deux ans !
Il me semblait que j’étais devenue une enterrée vivante.
- Je comprends…
- N’en pouvant plus,
je décidais de voyager… je me rendis en Suisse, à Genève… à l’hôtel, un homme
était descendu… un homme dont j’avais fait la connaissance avant la guerre… je
l’avais croisé à plusieurs reprises… notamment chez le baron Rodolphe von Möll
peu après mon mariage…
- Qui était-il ?
Comment s’appelait-il ? Insista Franz, sentant une sueur glacée couler sur
son échine…
- Issu de la petite
noblesse française, il avait hérité du titre de vicomte d’Arminville… Raoul
d’Arminville… Il était originaire de Normandie… C’était un homme magnifique…
plein d’entregent, d’allant, d’humour, serviable, aimable, d’une culture
étourdissante… et d’une élégance !
- Raoul
d’Arminville ?


- Pour le grand
monde… c’était là son identité officielle inscrite sur son acte de naissance.
Il vivait de ses rentes…
- Que me dissimulez-vous
de plus terrible encore ? Je suis son fils, c’est cela ?
- Mais il avait un
pseudonyme… une profession inavouable… il volait dans les manoirs, les casinos,
les hôtels particuliers… mais toujours les crapules, pas les fortunes
régulièrement acquises…
- Que… Un
pseudonyme ? Bégaya Franz, en train de comprendre… Vous… plaisantez,
mère ?
- Hélas ! Je le
voudrais bien… A l’époque, bien qu’il parût rangé de toutes ces histoires, il
était connu à la préfecture de police de Paris sous le nom d’Arsène Lupin.
Londres, Berlin, Vienne, Rome et même New York le redoutaient.


- Je… C’est
invraisemblable… je…
Franz ne parvenait
pas à achever sa phrase.
- Oui, Franz, tu es
le fils d’Arsène Lupin… un fils illégitime… non reconnu… mais Raoul le sait… il
le sait… Il me l’a fait comprendre lorsque nous nous sommes à nouveau croisés
chez monsieur et madame van der Zelden en juin 1925. Me prenant à part, il
m’avait demandé de tes nouvelles.
- Je ne puis
accepter… Père, enfin mon père putatif…
- Karl ignore cette histoire…
cette tâche sur mon honneur… il a eu une permission alors que j’étais grosse de
sept semaines. Ta naissance a eu lieu avant-terme pour lui… c’est tout…
- Vous avez gardé le
silence durant vingt-deux ans ?
- Il le fallait bien.
Je n’avais pas le choix. Songe que nous étions en guerre. Que serais-je devenue
si je lui avais avoué que celui qu’il croyait être son fils tant attendu
n’était en fait qu’un…
- … bâtard… et quel
bâtard… oh ! Par les dieux de l’enfer !
- Franz,
pardonne-moi… mon silence, cet aveu tardif, ma lâcheté…
- Mère, oh mère…
Le comte ne savait
plus comment se tenir. Il avait à la fois froid et chaud. Il tremblait de
colère et de honte. Se passant une main dans ses cheveux coupés
réglementairement, il reprit d’une voix rauque :
- Jurez-moi que tout
ceci est la vérité, la stricte vérité… Que vous n’avez pas inventé cette
histoire pour m’obliger à trahir l’Allemagne… Adolf Hitler…
- Non, Franz… je t’ai
ouvert mon cœur… allégé ce fardeau qui pesait sur moi et que j’avais de plus en
plus de mal à supporter…
- Mère… je… suis…
- Navré ? Mais
il n’en va pas de ta faute, mon chéri… mon François…
- Dans quelle
situation vous m’avez mis !
- Tu ne diras rien à
Karl ?
- Vous… craignez pour
vous ? Encore ?
- Non… Pour toi… ne
commets pas de folie…
- Quelle folie ?
Me suicider ? Me jeter sous un pont ? Me précipiter sous les
balles ? Cela vous ferait trop mal… Votre secret restera enfermé dans mon
âme, le mien désormais… Nous partagerons ce poids, ce cancer qui vous ronge… et
qui me rongera aussi… soyez-en certaine…
- Franz, je t’en
prie, regarde-moi…
- Je ne vous en veux
pas, mère… Oh non ! Je vous comprends comme personne ici ne le pourrait…
je suis si semblable à vous…
- Promets-moi de ne
pas chercher à te faire descendre…
- Je promets de faire
mon devoir, ni plus ni moins… Vous ne
m’avez pas laissé le choix… il eut mieux valu que vous m’avouassiez les
circonstances de ma naissance avant que je commisse la bêtise de m’engager dans
l’armée.
- Cela aurait-il
changé quelque chose, mon fils ? Tu te serais retrouvé incorporé dans la
Wehrmacht quoi qu’il en soit…
- Vous avez raison…
- Tu t’interroges sur
ta ressemblance avec ton grand-père paternel…
- Euh… comment
expliquez-vous ce fait pour le moins étrange ?
- Les d’Arminville
sont apparentés aux von Hauerstadt à la cinquième génération… j’ai pu m’en
assurer en consultant des livres de généalogie…


- Donc, j’ai un peu
de sang allemand dans mes veines…
- Oui, Franz…
- Maigre consolation,
mère…
- Je t’aime, Franz…
plus que tout, plus que ma vie… prends garde à toi…
- Je… tâcherais de
rester en vie… C’est tout ce que je puis vous promettre… Mais, j’entends huit
heures sonner à la pendulette. Il ne faut pas que je rate mon train…
Se redressant, le
jeune lieutenant vérifia son sac une dernière fois et ouvrit la porte avec la
clef de sa chambre.
- François ?
- Oui, mère ?
- Tu ne peux me
quitter comme cela… sans un baiser… un geste d’affection…
- Je… n’éprouve pas
le besoin de vous manifester mon amour… pour l’instant… laissez-moi digérer…
- Tes yeux, Franz…
Ils sont humides… essuie-les… et reprends des couleurs… tu es pâle à faire
peur… On va te croire malade…
- Je suis malade…
profondément blessé au cœur…
Refusant d’en dire
davantage, le jeune comte partit, laissant Amélie assise sur le lit de son
fils, encore plus blême et abattue que lui.
*****