1939
Début janvier de
cette fatidique année, Londres.

Un dénommé Stéphane
Andreotti débarquait seul dans la capitale britannique. Il devait rendre visite
à un de ses oncles, installé à Piccadilly où il avait ouvert un restaurant il y
avait quinze ans déjà. Le jeune homme s’exprimait sans le moindre accent dans
la langue de Marlowe. Il n’éprouva donc aucune difficulté à héler un taxi et à
lui demander de le conduire dans ce quartier.
Agé d’à peine vingt
ans, Stéphane était employé municipal à Bastia où il exerçait la profession de
rédacteur. Ses opinions politiques assez tranchées le faisaient appartenir au
courant bonapartiste et le sang lui montait vite à la tête lorsqu’il croyait
que l’on insultait les Corses, ses compatriotes.
Dominique, l’oncle,
l’accueillit avec chaleur et lui offrit de le loger le temps de son séjour.
- Merci, mon oncle,
répondit Stéphane.
- Quel bon vent
t’amène jusqu’ici, mon neveu ?
- Rien de spécial…
- A d’autre. Allons…
dis-moi tout…
- J’avais besoin de
changer d’air, vois-tu…
- Une histoire de
fille ?
- Non… Une histoire
d’honneur…
*****
20 Avril 1948.
Quelque part en Sibérie orientale, un village perdu au milieu de cet immense
désert glacé.

Nicolaï Diubinov,
rencontrait le chef des recherches spatiales soviétiques. Le futur dirigeant de
l’URSS arborait un costume froissé taillé dans un tissu bon marché. Tandis
qu’il allumait une cigarette à l’aide d’un briquet, il détaillait des yeux son
interlocuteur, le toisant avec sévérité.
- Sergueï, je suis
déçu…
- Il n’en va pas de
ma faute, camarade Nicolaï. Loin de là…
- Explique-toi…
- Tu n’as pas idée
combien nos ingénieurs d’origine allemande savent faire preuve de réticence et
se montrer d’une efficacité douteuse. Cela fait plus de vingt fois que nous
essayons de faire décoller cette fichue fusée !
- Camarade Sergueï,
c’est toi qui t’y prends mal !
- Une fois, ce sont
les circuits électriques qui tombent en panne, une autre fois, les moteurs ont
des ratés…
- C’est bien ce que
je disais, souffla Diubinov en examinant le petit bureau chichement éclairé par
une lumière verdâtre. Il faut te montrer plus ferme avec cette engeance. Mettre
au cachot les fortes têtes sans manger durant une semaine.
- Mais j’ai déjà
tenté cela. Sans résultat aucun.
- Y compris le
passage à tabac ?
- Bien évidemment…
- Alors, il ne reste
plus que la torture mentale et physique…
*****
21 Août 1993,
Kremlin.

Le chef de l’URSS
recevait en grand secret le directeur du KGB, Piotr Balankhinov. Le Premier
Secrétaire du Parti communiste de l’URSS avait revêtu un costume bleu nuit et
sur son bureau en acajou un cendrier plein manifestait que le vice du tabac ne
lui était pas passé malgré les années écoulées.
- Mon cher Piotr, il
est plus que temps de réveiller nos taupes là-bas… commencer le travail de sape
à l’encontre de ces maudits Amerikanskis… saboter tous les postes de
commandement.
- Certes, camarade
Président. J’attendais ton feu vert avec impatience… mais je n’ai pas osé
l’anticiper.
- Tu as eu raison.
- Mais tous nos
efforts ne suffiront pas. Les Yankees disposent d’une arme secrète. Tous nos
agents bien placés nous l’ont confirmé.
- Oh ! Je sais
de quoi tu parles, Piotr. Je suis déjà au courant. Ne t’emballe pas. Leurs
modules spatio-temporels.
- Euh… C’est cela,
oui…
- Un certain Stephen
Möll en serait l’inventeur… foutaises ! En attendant, ce petit prof
d’université n’est pas prêt à laisser son engin aux militaires. Ces derniers
ont tenté de l’obtenir, mais sans succès. Il est protégé…
- Comment cela ?
- Par quelqu’un que
je compte bien enlever bientôt. Or, moi, je sais comment m’y prendre avec cet
individu.
- En attendant, nous
avons deux longueurs de retards, camarade secrétaire…
- Que non pas !
Nous aussi nous disposons d’un translateur. Eh oui, cette nouvelle te laisse
pantois…
-Je n’étais pas au
courant…
- Normal. Oui, tout à
fait normal car ce fichu engin n’est pas opérationnel. Toutefois, ce n’est là
qu’un détail, un minuscule défaut qui sera pallié au plus vite.
- Je veux espérer…
mais raconte-moi comment tu peux posséder un tel engin.
- Le dénommé Stephen
Möll a tout d’abord construit un premier exemplaire de son module. Or, cet
exemplaire, pour des raisons que j’ignore, a fini par être détruit.
Actuellement, il utilise un deuxième appareil, appareil que nous sommes
parvenus à voler mais que nous avons dû rendre, dans l’impossibilité que nous
étions d’en comprendre le fonctionnement.
- C’était là une
grave erreur, émit Piotr en allumant une cigarette offerte par Diubinov.
- Les Américains n’y
ont vu que du feu. Et Stephen également. Quant à celui qui en avait la garde,
il nous a laissés faire… une journée, pas davantage.
- Tout de même…
- Oui, nous avons
restitué le translateur à son propriétaire, tout simplement parce que les
ordinateurs qui contrôlaient la mise en fonction n’obéissaient à aucun de nos
ordres. Nous ne sommes pas parvenus à casser les codes de sécurité.
- Donc l’engin ne
s’est pas laissé violer.
- En quelque sorte.
Toutefois, les Américains et les Israéliens ont, eux aussi, pu utiliser un
translateur. Mais l’engin s’est perdu quelque part dans les méandres du temps.
Heureusement d’ailleurs.
- Je frémis…
- Bref, le cours de
l’Histoire n’a pas été modifié d’un iota.
- Poursuis donc. Tout
cela ressemble à un roman.
- En effet. Tu
connais Johann van der Zelden…
- Ce capitaliste qui
nous sert ? Oui…
- Un quatrième
exemplaire du module temporel a existé… et ce, bien avant notre époque
actuelle. Franz von Hauerstadt… Ce nom doit te dire quelque chose, non ?
- Le physicien ayant
travaillé sur l’électromagnétisme et sur un lanceur européen ?
- Le
Germano-américain avait mis au point un prototype de translateur bien avant
Stephen Möll. Et l’appareil fonctionnait. Avantage, il était dépourvu de
protection électronique.
- Alors ?
- A l’époque, je
parle des années 1950, un de nos chefs de la police secrète, le dénommé Sergueï
Antonovitch Paldomirov, plus connu à l’Ouest sous le nom de Pierre Duval, avait
réussi à voler le translateur de Franz.
- Cet appareil,
serait-il toujours en notre possession ?
- Oui, Piotr.
- Alors, pourquoi nos
scientifiques ne sont-ils arrivés à rien ?
- Lorsque nous avons
mis la main sur ce maudit engin, nous nous sommes rendus compte trop tard qu’il
avait été saboté avec le plus grand art. Il y manquait et il y manque toujours
un élément essentiel, une puce électronique subtilisée soit par celui qui
protège l’exemplaire de Stephen Möll, soit par von Hauerstadt lui-même.
- Que d’années
perdues !
- Oui… pendant des
années et des années, nos chercheurs ont construit des modules temporels non
opérationnels qui parvenaient, certes, à voler, mais jamais à se déplacer dans
le temps.
- Que s’est-il passé
alors, lorsque vous avez compris qu’il y avait eu sabotage ?
- Pierre Duval a été
accusé de haute trahison et éliminé. Mais, maintenant, il y a du neuf. Johann
nous a promis de nous fournir la puce manquante ainsi que son aide quant à
l’enlèvement du protecteur de Stephen Möll.
- Ah… mais s’il
s’agit d’un individu qui vient du futur, ce ne sera pas chose facile…
- Nous pouvons tenter
le coup avec toute l’assurance de réussir. Michaël Xidrù, tel est le nom de cet
homme, tombera entre nos mains car notre allié connaît son point faible.
- Quel est-il ? Comment
comptes-tu t’y prendre ?
- Avec un
annihilateur d’énergie… Van der Zelden s’est engagé à nous le fournir. Cette
petite merveille obligera Michaël à obéir à nos ordres. Elle émet un champ
négatif d’énergie qui va vider l’agent du futur.
- Oh ! Mais
comment van der Zelden peut-il posséder un tel engin ?
- Je l’ignore. Je
crois savoir que l’annihilateur serait originaire du quatrième millénaire…
- Ce banquier et
homme d’affaires est un dangereux individu…
- Oui, et c’est pour
cela que j’envisage de m’en débarrasser une fois qu’il n’aura plus son utilité.
- Tâche ardue, au
premier abord…
- D’autant plus que
lui aussi voyage dans le passé… et sans doute dans le futur… Mais j’ai un plan…
- Lequel ?
- Tout d’abord un
conflit atomique dans lequel nous n’aurons pas commencé les premiers. Ensuite
la guerre du temps… par missiles sol-air temporels interposés…
- Encore faudrait-il
avoir des translateurs fonctionnels et ne pas être devancés, soupira Piotr.
- Il faut avoir la
foi en notre patrie en nos ingénieurs, camarade…
Le sieur Balankhinov
garda pour lui ses doutes. Tout cela lui paraissait des plus aléatoires…
*****
27 Juillet 1794. Nuit
du 9-Thermidor An II. Paris. Hôtel de Ville.

Délivrés par la
Commune de Paris, les cinq Conventionnels rebelles tentaient de soulever le
peuple contre l’Assemblée. Mais pour cela, il leur fallait rédiger un appel à
la population.
- Au nom de
qui ? S’enquit Robespierre, très formaliste.
- Au nom de la
Convention nationale, lui répondit Couthon. Ne se trouve-t-elle pas partout où
nous sommes ?
- Mon avis est qu’on
écrive au nom du peuple français, poursuivit l’Incorruptible.
Pathétique, n’est-ce
pas ? Voilà à quoi perdaient leur temps ce insurgés, en palabres, en
questions de droit… ils gaspillaient leur chance mais n’en avaient pas
conscience… leurs vies ne tenaient plus que par un fil car leurs adversaires
s’organisaient, eux.
Ainsi, Léonard
Bourdon, suivi par toute une compagnie de gendarmes fit irruption dans la
grande salle de l’Hôtel de Ville aux environs de deux heures du matin. A
l’extérieur, les Jacobins partisans de Maximilien ainsi que les membres
favorables à Robespierre s’étaient déjà dispersés sous une pluie battante.
Lorsqu’il vit le
député et la troupe, Le Bas comprit qu’il était perdu. Alors, vite, il se tira
une balle dans la tête. Le jeune frère de Robespierre choisit de courir sur les
toits. Là, il tenta de haranguer les policiers et les rares Sans-Culottes
présents sur la place. Mais s’apercevant de l’inanité de ses efforts, il se
jeta dans le vide. Ce fut un corps démantibulé, sans vie, qui fut recueilli par
les gendarmes.
Couthon, quant à lui,
malheureux infirme, fut précipité rudement au bas d’un escalier. Cependant,
Robespierre s’emparant d’un pistolet, retourna l’arme contre lui et ne réussit
qu’à se fracasser la mâchoire.
Une autre thèse
développée quelques jours plus tard disait qu’un certain Méda ou Merda avait
neutralisé le Conventionnel.
Seul Saint-Just
n’avait pas eu un geste pour s’opposer à Bourdon et à sa troupe. Impassible,
déjà ailleurs, il se rendit, se laissant ligoter.
Or, à la fenêtre
d’une maison voisine, muni d’une lunette astronomique, Stephen Möll n’avait
rien perdu de cette arrestation mouvementée.
- Pourquoi tant de
colère ? Lui demanda Michaël. Après tout, ce ne sont là que quelques
terroristes qui vont être exécutés dans la journée.
- Oh ! Vous… je
ne sais pas ce qui me retiens.
- Vos compatriotes
n’ont jamais été des partisans de l’Incorruptible et de la Terreur…
- Eh bien, je suis
l’exception qui confirme la règle, répondit le professeur d’un ton acide.
Or, pendant cette
altercation, après avoir été conduits ou transportés jusqu’aux Tuileries et y
avoir séjourné jusqu’au matin, les hors-la-loi, leur identité reconnue par le
Tribunal révolutionnaire, furent amenés en charrette jusqu’à l’échafaud.
A sept heures du
soir, ce 10 Thermidor, ils étaient tous exécutés.

L’opinion publique réclamait la fin des exécutions, la fin de la Terreur. Elle obtint satisfaction, oui, bien évidemment. Mais ce n’était pas là l’intention première des comploteurs. Avant tout, ils voulaient sauver leur peau. Tallien retrouva sa maîtresse avec un vif soulagement. Pendant quelques mois, il bénéficierait d’une grande popularité. Mais comme pour tous ses amis, celle-ci se fanerait vite. Les vainqueurs, corrompus, jouisseurs, gaspilleraient leur capital de sauveurs de la patrie.

L’opinion publique réclamait la fin des exécutions, la fin de la Terreur. Elle obtint satisfaction, oui, bien évidemment. Mais ce n’était pas là l’intention première des comploteurs. Avant tout, ils voulaient sauver leur peau. Tallien retrouva sa maîtresse avec un vif soulagement. Pendant quelques mois, il bénéficierait d’une grande popularité. Mais comme pour tous ses amis, celle-ci se fanerait vite. Les vainqueurs, corrompus, jouisseurs, gaspilleraient leur capital de sauveurs de la patrie.
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