A la fin du printemps
1938, Anna von Wissburg se retrouvait affectée en Normandie, en tant qu’agent
de liaison de l’Allemagne nazie. Son travail de sape allait débuter. Munie
d’une fausse identité, elle se nommait désormais Carole Lavigne, née au Canada
en 1914. Seule sa date de naissance était vraie dans tout cela. Ses papiers lui
donnaient comme profession celle d’assistante médicale.

Alors que Marc
Fontane venait d’achever son internat à Paris, le jeune médecin prit la
décision de reprendre le cabinet du vieux docteur Paul. Or, ayant besoin d’une
secrétaire assistante médicale, tout naturellement, il embaucha Carole Lavigne,
ébloui non pas par son savoir mais par sa beauté. Toutefois, l’espionne
accomplirait son travail avec le plus grand professionnalisme, se donnant à ses
deux tâches avec un dévouement exemplaire, ne refusant pas les avances de son
nouveau patron.
Anna von Wissburg
était donc une taupe nazie installée en France afin de servir un mystérieux
projet encore à l’état d’ébauche par le Führer. Dans les milieux bien informés,
les dignitaires du Reich ne dissimulaient nullement leur volonté de venger le
traité de Versailles et de mettre à genoux la France. Le pays devait tomber
comme un fruit mûr dans leur escarcelle.
Quant à Franz von
Hauerstadt, ô ironie, il fut muté à Vienne juste un mois après le départ de
mademoiselle von Wissburg, désormais Carole Lavigne. Ce fut dans cette capitale
dotée d’un charme irrésistible que le jeune comte acheva sa première année de
service en tant que sous-lieutenant. Bien noté par ses supérieurs, il faisait
preuve d’une assiduité digne de tous les compliments, toujours présent,
toujours aux ordres du colonel, au contraire de nombre de ses camarades qui
préféraient nettement passer le plus grand nombre d’heures dans les tavernes
viennoises et les maisons de plaisirs.
Sur le plan de la
politique internationale, les choses paraissaient s’envenimer. Hitler
revendiquait en effet sur un ton de plus en plus comminatoire la région des
Sudètes. Le Premier Ministre britannique, Neville Chamberlain
crut bon de s’entremettre. Le 15 septembre 1938, il eut donc une entrevue avec le Führer à Berchtesgaden. L’Europe se retrouvait au bord de la guerre. En France, les pacifistes désespéraient et tous redoutaient le prochain conflit qui paraissait inévitable.

crut bon de s’entremettre. Le 15 septembre 1938, il eut donc une entrevue avec le Führer à Berchtesgaden. L’Europe se retrouvait au bord de la guerre. En France, les pacifistes désespéraient et tous redoutaient le prochain conflit qui paraissait inévitable.
Cependant, Mussolini,
fort de son succès en Ethiopie, de son rapprochement avec le dictateur
allemand, accepta de servir d’intermédiaire entre l’Angleterre et la France
d’un côté, et l’Allemagne nazie de l’autre. Lors de la réunion des Quatre à
Munich, Daladier, Mussolini, Chamberlain et Hitler, les deux représentants des
démocraties cédèrent sur tous les points. Que n’étaient-ils pas prêts à faire
pour sauver la paix ? Evidemment, les Tchèques, pourtant les premiers
concernés dans cette histoire, n’avaient pas été conviés à cette entrevue. Ils
furent traités comme des moins que rien et durent se soumettre aux volontés de
Hitler.

Ainsi donc, la
Tchécoslovaquie perdait une bonne partie de son territoire. Quant au Président
du Conseil Daladier,

il se sentait si coupable de lâcheté qu’il s’attendait à être conspué par la foule lors de son retour à Paris. Or, à son grand étonnement, ce ne fut pas ce qui se passa. Au contraire, il reçut une véritable ovation.

il se sentait si coupable de lâcheté qu’il s’attendait à être conspué par la foule lors de son retour à Paris. Or, à son grand étonnement, ce ne fut pas ce qui se passa. Au contraire, il reçut une véritable ovation.
Ainsi en allait-il de
l’Histoire mouvante des hommes. Mais où se trouvait donc l’honneur
là-dedans ? Les conséquences de l’affichage des faiblesses de la
Grande-Bretagne et de la France face aux exigences de Hitler n’allaient pas
tarder. Staline commençait à négocier secrètement avec l’Allemagne nazie, ne
désirant pas subir sur son territoire une guerre à laquelle il n’était pas prêt.
En effet, l’Armée rouge était affaiblie par les récentes purges et assez
désorganisée. Le Tsar rouge désirait avant tout gagner du temps…
Cependant, à Vienne,
Hans Werner qui avait été également affecté dans la capitale autrichienne,
entraînait son ami Franz dans les bordels. Mais ces virées ne réjouissaient pas
le jeune comte. Fréquenter de tels lieux le révulsait même. Toutefois, cela ne
signifiait pas que Franz n’avait aucune aventure et vivait comme un moine. Non,
le comte von Hauerstadt avait une maîtresse attitrée, une dénommée Mélisande.
Une délicieuse créature qui se laissait courtiser sans penser à mal, enchaînant
les amants, sachant se contenter de ce que chaque jour qui passait lui offrait.
Loin d’elle de réclamer davantage que des égards, des bouquets de fleurs, des
nuits torrides…
Malgré Mélisande,
Franz prenait le temps de compléter ses connaissances en physique et en
astronomie. Mieux. Il avait demandé à sa mère de lui faire venir son violon.
Amélie s’était empressée de satisfaire le désir de son fils préféré.
Hans Werner n’avait
pas autant d’argent à sa disposition que son ami le comte. Il claquait toute sa
solde en sorties, en beuveries et en parties fines. Toutefois, bon prince,
comprenant que Hans Werner était moins fortuné que lui, Franz lui prêtait des
petites sommes à fonds perdus, sachant ne jamais réclamer son dû. Le lieutenant
lui en était reconnaissant.
- Toi, tu es un ami,
un véritable ami.
- Oui, Hans Werner…
mais tu devrais faire attention…
- Comment ? A
quoi donc ?
- Cela fait deux fois
cette semaine que tu as pris ton service en retard… le colonel Fichte l’a
remarqué.
- Oui, bon… mais je
me suis expliqué avec lui… alors, tu n’as rien à dire.
- Mais je ne te
reproche rien…
- Heureusement. Au
fait, Mélisande et toi, c’est du sérieux ?
- Pas vraiment…
- Un plan cul ?
- Houlà ! Tu
t’exprimes d’une façon…
- Quoi ! Un chat
est un chat, Franz…


- D’accord… il n’y a
rien d’autre que du sexe entre nous deux. Mélisande n’exige pas davantage…
- Même pas quelques
cadeaux de valeur ?
- Non, non. Elle se
contente de peu…
- Pourtant, elle sait
qui tu es… ce que tu pourrais lui offrir…
- Justement… cela lui
suffit que je sois fils d’un duc…
- Oui… plus tard,
lorsque nous serons affectés ailleurs, elle se vantera d’avoir attrapé un comte
dans ses filets… Mais toi, tu n’envisages rien d’autre ?
- Non… et
certainement pas le mariage…
- Ben mon vieux… tu
es toujours amoureux de cette Anna.
-Je n’irais pas
jusque-là. En fait, tomber amoureux, c’est fini pour moi.
- Que tu dis…
- L’avenir me donnera
raison, Hans Werner…
- On parie ?
- On parie
quoi ? Je te croyais aussi fauché qu’un radis.
- Une bouteille de
schnaps… Nous reparlerons de tout ceci dans deux ou trois mois. D’accord ?
- Hé bien soit…
En riant, les deux
amis topèrent. Puis, Franz se pencha sur un compte rendu des plus pointus
concernant la possible mise en orbite d’une fusée… en haussant les épaules,
Brauchischte abandonna le comte pour rejoindre la cour de la caserne.
Fils aimant, Franz
donnait régulièrement de ses nouvelles à sa famille. Mais le père devait se
rendre à l’évidence. L’aîné de sa descendance était toujours un nazi convaincu et
n’éprouvait aucun remords à se retrouver en Autriche qui, logiquement, faisait
désormais partie du Grand Reich.
*****
26 Juillet 1794 ou 8
Thermidor an II.
La réunion conjointe
des deux comités de Salut Public et de Sûreté générale du 5 Thermidor n’avait
rien donné de positif pour l’Incorruptible qui y assistait pour la première
fois depuis six semaines. Atteint dans son amour propre, Robespierre avait pris
la décision de gouverner désormais en s’appuyant sur les députés modérés de la
Convention. Ce Marais mou et peureux qui avait toujours été du côté d’où
soufflait le vent.


Mais il était bien
trop tard, Fouché ayant achevé son travail de sape.
Pour la dernière
fois, Maximilien prit la parole à la Convention. Cependant, son discours ultime
s’avéra d’une maladresse notoire car le membre le plus éminent de ce
gouvernement d’urgence s’étendit sur sa personne longuement pour ensuite
demander une épuration de l’Assemblée elle-même et des comités sans, grave
erreur tactique de sa part, nommer les traîtres qu’il accusait.
Tout naturellement,
les députés, montés par Joseph Fouché depuis quelques semaines, se croyant
faire partie des fausses listes d’accusation, des listes différentes selon les
conventionnels à qui elles étaient présentées, s’unirent pour renverser le
tyran.
Cependant, tout
d’abord, le discours de Robespierre reçut le vote de l’imprimatur. Mais, bien
vite, les discussions reprirent et ce vote fut annulé. Mortifié, Maximilien
trouva alors refuge au Club des Jacobins où, là, il s’étendit une fois encore
sur les avanies dont il était victime.
Les séances de la
Convention nationale étaient publiques. Ainsi, Stephen et Michaël, anonymes
parmi les anonymes spectateurs des tribunes, avaient assisté à cette séance
historique. Il s’en fallut de bien peu pour que l’Américain ne s’élançât pas de
sa place et prît la parole à la barre afin de remettre en cause ce qui, pour
lui, paraissait être un déni de justice tandis que le refus d’imprimer le
discours de Robespierre était décidé. Michaël l’avait retenu avec poigne, lui
disant mentalement :
- Cessez donc de
vouloir intervenir alors que l’Histoire est en train de prendre un tour déjà
inscrit dans les archives.
Le professeur se
résigna donc à simplement enregistrer ladite séance grâce à un mini appareillage
dissimulé dans un faux bouton de cuivre de sa redingote.
Le même soir, tandis
que nos deux Tempsnautes prenaient un dîner rapide à la buvette de l’Assemblée,
un repas composé d’un plat de patates bouillies, de deux côtelettes d’agneau et
de quelques poires, le tout accompagné d’eau plate, à quelques mètres de là,
dans un autre bâtiment, au premier étage, dans la salle de travail du Comité de
Salut Public, situé dans le pavillon de l’Egalité, Billaud et Collot-d’Herbois
faisaient irruption, les vêtements en désordre. Ils venaient d’être chassés
rudement des Jacobins par Robespierre et ses partisans.


Furieux de
l’humiliation ainsi subie, tremblant pour leur vie, ils houspillèrent
Saint-Just, isolé, qui était en train de rédiger paisiblement un rapport qu’il
devait lire le lendemain à la Convention.
- Allez… Dis-le que
tu es en train de rédiger un acte d’accusation contre nous…
- Mais non… pas du
tout.
- Tu as des papiers
contre nous dans tes poches, s’écria Collot hors de lui.
- Mes poches sont
vides.
- Non. Tu mens, sale
espion à la solde de Robespierre.
- Je vous dis que je
n’ai rien sur moi. Tout est là sur cette table.
- Menteur ! Nous
allons te fouiller.
Alors, le visage
blême, Antoine vida ses poches afin de montrer à ses deux collègues qu’effectivement,
il ne cachait aucun papier compromettant les concernant.
Cet incident devait
avoir des conséquences fatales quelques heures plus tard.
- D’accord. Tu n’as
rien. Mais tu n’as pas achevé ta rédaction, fit Billaud.
- C’est exact. Mais
j’ai déjà envoyé les premières pages au secrétariat afin qu’elles soient
recopiées.
- Alors, dans ce cas, promets-nous de soumettre
tout ton discours à notre approbation lorsque tu l’auras terminé, reprit Collot
d’un tour âpre.
- Je verrais.
- Non. Tu dois t’engager.
- Entendu.
Sur cette promesse,
les deux Conventionnels se retirèrent. Comme si de rien n’était, Antoine se
remit au travail. Deux heures plus tard, le jeune député rejoignait ses
collègues dans la salle de délibérations. Ce qui suivit fut encore plus houleux
que l’incident précédent.
Ce ne fut qu’au petit
jour que Saint-Just quitta le pavillon de Flore, désormais baptisé pavillon de
l’Egalité. Cependant, les heures s’écoulaient et personne ne venait apporter
une copie du discours promis à Billaud, Collot, Barère et Carnot. Vers midi
seulement, un huissier se présenta porteur de ce mot : l’injustice a fermé mon cœur ; je vais
l’ouvrir tout entier à la Convention nationale.
Alors, s’estimant
trahi, les quatre membres du gouvernement se précipitèrent à leur tour à
l’Assemblée tandis que Saint-Just venait à peine d’y pénétrer, vêtu d’un habit
chamois et d’un gilet blanc. A ses côtés, se tenait Robespierre qui avait fait
des frais de toilette, sa perruque impeccablement poudrée et son habit bleu
nankin inauguré lors de la Fête de l’Être Suprême sur le dos.


Peu après midi, le
jeune député monta une dernière fois à la tribune de la Convention et débuta
son ultime discours, discours qu’il ne put terminer. Aussitôt le silence se fit
et Antoine prit la parole.
- Je ne suis d’aucune
faction. Je les combattrai toutes.
Il fut interrompu par
l’arrivée de Billaud-Varenne qui reçut une salve d’applaudissements.
Nullement troublé, le
jeune homme reprit :
- Vos Comités de
sûreté générale et de salut public m’avaient chargé de vous faire un rapport
sur les causes de la commotion sensible qu’avait éprouvée l’opinion publique
dans ces derniers temps. La confiance des deux Comités m’honorait ; mais
quelqu’un cette nuit a flétri mon cœur et je ne veux parler qu’à vous. J’en
appelle à vous de l’obligation que quelques-uns semblaient m’imposer de
m’exprimer contre ma pensée. On a voulu répandre que le gouvernement était
divisé : il ne l’est pas ; une altération politique, que je vais vous
rendre a seulement eu lieu.
A cet instant précis,
Tallien l’interrompit. Un nouveau courage l’animait car il venait juste
d’apprendre que sa maîtresse Thereza

devait comparaître dès le lendemain devant le Tribunal révolutionnaire. Or, avec la loi du 22 Prairial, la procédure d’accusation et la sentence étaient accélérées. Il suffisait de voter soit la relaxe soit la peine de mort et, basta ! C’en était fini du condamné. Aussitôt, il montait sur l’échafaud.
devait comparaître dès le lendemain devant le Tribunal révolutionnaire. Or, avec la loi du 22 Prairial, la procédure d’accusation et la sentence étaient accélérées. Il suffisait de voter soit la relaxe soit la peine de mort et, basta ! C’en était fini du condamné. Aussitôt, il montait sur l’échafaud.
- Hier un membre du
gouvernement s’en est isolé et a prononcé un discours en son nom
particulier ; aujourd’hui, un autre fait la même chose… je demande que le
rideau soit entièrement déchiré !
Alors, Billaud-Varenne bondit et enchaîna.
- Je m’étonne de voir
Saint-Just à la tribune après ce qui s’est passé. Il avait promis aux deux Comités
de leur soumettre son discours avant de le lire à la Convention et même de le
supprimer s’il leur semblait dangereux.
Alors que Le Bas,
l’ami d’Antoine, tentait à son tour d’intervenir, on ne lui permit pas de
prendre la parole. Collot d’Herbois qui présidait la séance s’y opposait,
faisant s’exprimer tous les députés hostiles à Robespierre. Excédé, à bout, ce
dernier jeta un instant :
- Président
d’assassins, je demande la parole.
Le brouhaha général
dura cinq longues heures. Toujours immobile à la tribune, transformé en statue
de la fierté mais comprenant surtout qu’il n’y avait plus rien à tenter,
Saint-Just s’était enfermé dans le silence. Rien ne sortait de cette confusion
lorsque, enfin, un obscur Conventionnel, député de l’Aveyron, siégeant à la
Montagne, Louchet, lança :
- Je demande le
décret d’accusation contre Robespierre.
Après un moment de
stupéfaction, la Convention le vota. Puis ce furent Couthon et Saint-Just qui
furent à leur tour décrétés d’accusation. Il en alla de même pour le frère
cadet de Maximilien, Augustin, et Philippe Le Bas.
Plus pâle qu’à
l’accoutumée, Robespierre dit amèrement :
- La République, elle
est perdue car les brigands triomphent !
Ensuite, les cinq
hommes furent conduits dans des prisons différentes. Les événements de cette
nuit mouvementée des 9 et 10 Thermidor an II devaient s’enchaîner, conduits par
la déesse de la Fatalité.
*****
9 Novembre 1938. La
sinistre et célèbre Nuit de Cristal.

Les nazis brisaient
les devantures et dévastaient les magasins juifs alors que les arrestations et
les internements s’intensifiaient dans tout le pays. Tout cela en signe de
représailles pour l’assassinat à Paris d’Ernst von Rat, conseiller d’ambassade
allemand par le Juif polonais Herschel Grynspan. Puis, trente mille Israélites
seraient déportés à Dachau, Buchenwald et Saschsen-Hausen. Evidemment, les
autorités étaient entièrement partie prenante dans ces persécutions. Elles
encouragèrent également le départ de nombreux coreligionnaires vers l’étranger,
allant jusqu’à en expulser par milliers.
Pendant ce temps, aux
Etats-Unis, Georges Athanocrassos invitait Otto von Möll à passer le week-end
dans sa propriété privée sur les bords du Missouri, un bungalow préfabriqué,
surélevé, peint en rouge, avec un garage pouvant accueillir quatre grosses
cylindrées. Mitoyens au pavillon tape-à-l’œil, il y avait un court de tennis,
un terrain de golf et un jardin à la pelouse magnifiquement entretenue.
Otto fut tout sourire
avec Renate, paraissant avoir oublié l’affront qu’elle lui avait fait subir une
décennie plus tôt. Le scientifique et avionneur avait eu le bon goût de ne
point amener avec lui ses deux fils, les laissant aux bons soins de la nouvelle
gouvernante, une certaine Dolores. Par contre, il cajola les trois enfants du
couple, deux fillettes de neuf et six ans et un garçonnet de deux ans, allant
même jusqu’à leur offrir des bonbons et des jouets.
*****