5 Millions d’années
environ avant Jésus-Christ.

Une rafale de
mitraillette ultra perfectionné abattait une dizaine, pas davantage, d’êtres
manifestement simiesques, trapus, velus en train de se lancer dans le plus
grand désordre, avec furie, à l’assaut d’un fourré derrière lequel s’étaient
retranchés les hommes biologiques au service de Johann van der Zelden. Les Hominidés
étaient simplement armés de pierres et de bouts de bois ; pourtant ils
s’avéraient extrêmement dangereux.
Le richissime
banquier, au milieu de ses hommes, une fois n’est pas coutume, dépourvu de son
casque protecteur, perdu durant sa fuite, rageait et fulminait sa colère en des
mots bien sentis.
- Maudit sois-tu,
Michaël ! Tu es parvenu à me berner… Tu as dévoilé mon piège… Tu penses en
avoir définitivement fini avec moi… mais tu te trompes… je te revaudrai ce coup
de Jarnac… Vulgaire agent temporel, tu enfreins les ordres, tu les outrepasses…
Tu vas le payer… si le Commandeur Suprême échoue à t’anéantir, ce sont les
Douze sages qui s’en chargeront en te déconnectant… fumier…
Or, à peine Johann
avait-il proféré ces paroles qu’il se retrouva lui-même, ainsi que ses séides, environné
puis absorbé par une lumière violette qui les transporta tous au sein d’un
maelström indéfinissable à l’intérieur des tempêtes du temps.
Tiré d’affaire par
l’aura violet, l’Ennemi afficha sa grande satisfaction.
- Commandeur Suprême,
dit-il à l’adresse de l’Entité artificielle, je savais pouvoir compter sur
vous… il était encore trop tôt pour vous de sacrifier le clone que je suis…
Cependant, devant la
lueur, les Australopithèques ou apparentés, avaient reculé en poussant des cris
inarticulés qui témoignaient de leur grande frayeur. Or, tandis qu’ils fuyaient
ainsi, de toute la vitesse dont leurs jambes grêles étaient capables, une micro
montre faisant office d’ordinateur, tout à fait anachronique, gisait sur
l’herbe desséchée de la savane. Elle affichait une date mais il semblait bien
que les cristaux liquides avaient subi quelques dommages dans la chute du petit
chronomètre. Au lieu d’indiquer la date attendue et logique de –
5 123 430 années, elle marquait ce qui suit : + 18 723…
Etait-ce donc la
lumière violette qui avait accentué la perturbation engendrée par la chute de
l’ordinateur incorporé dans ladite montre ?
*****
Le 14 août 1936, se
produisait la prise de Badajoz marquant la jonction des franquistes du nord avec
ceux du sud. Un mois plus tard, Léon Blum prônait la politique de
non-intervention de la France en Espagne. Il n’avait guère le choix, n’étant soutenu
ni par le Parlement ni sur la scène internationale. En effet, le parti radical
et la Grande Bretagne étaient farouchement opposés à toute intervention visant
à porter secours aux Républicains espagnols, au Frente Popular, pourtant légitimement élu.

De plus, un autre
grave souci venait assombrir le front du Président du Conseil. A cause de la
fuite des capitaux à l’étranger, un classique depuis, Léon Blum était contraint
de dévaluer le Franc de 25% environ.
L’Histoire suivait
son cours…
Le 17 novembre, le
Ministre de l’Intérieur, Roger Salengro,

victime des odieuses calomnies de
l’extrême-droite, affaibli également par le décès de sa femme quelques temps
auparavant, se suicidait.
En Grande-Bretagne,
Edouard VIII abdiquait officiellement pour une romantique histoire d’amour. Son
frère cadet George VI lui succédait et se retrouvait donc roi d’Angleterre alors
qu’il souffrait d’un bégaiement maladif et d’une grande timidité.

Cependant,
lors du Second Conflit mondial, il saurait se montrer à la hauteur, refusant de
quitter la capitale britannique même lors du blackout et, plus tard, lors des
V1 et des V2.
Au début de l’année
suivante, le jeune comte Franz von Hauerstadt était promu sous-lieutenant. Cela
le ravit mais il n’avait pas abandonné ses études scientifiques pour autant. En
effet, à la même époque, il obtenait un diplôme de physique prestigieux puisqu’il
pouvait désormais se targuer du titre de docteur en physique théorique… voyant
cela, Karl, le père officiel, ne lui avait pas coupé les vivres. Il lui versait
chaque milieu du mois un pécule relativement conséquent. Amélie lui en savait
gré et se montrait de plus en plus attentionnée envers son mari qui commençait
à éprouver de sérieux ennuis de santé. Parallèlement, elle entretenait des
rapports plus conflictuels avec son fils cadet qui refusait ses conseils de
prudence.
*****
Juillet 1794. Ou Thermidor
An II, selon la terminologie de l’époque. Paris.
Plus précisément, le
2 Thermidor an II, Stephen Möll, sentant que le temps pressait, passait à
l’attaque. Il allait enlever Joseph Fouché…

Armé donc d’un petit
poignard orné d’un manche en ivoire mais aussi de deux pistolets glissés à la
ceinture, camouflés cependant par le port d’une large redingote, le professeur
de Cal Tech ressemblait quelque peu à un pirate endimanché. L’Américain était
également muni de faux papiers qui le déclarait agent spécial du Comité de
Salut Public. Accompagné comme son ombre par l’agent temporel, Stephen s’était
posté en embuscade sur le chemin habituellement emprunté depuis quatre jours
par le futur duc d’Otrante lorsqu’il se rendait chez le douteux citoyen
Tallien.

Onze heures du soir
venaient de sonner. La nuit s’annonçait belle et chaude mais, malgré les
étoiles qui éclairaient d’une lumière froide le ciel d’un velours bleu foncé,
les ruelles restaient enténébrées, sans lanterne pour les rendre plus sûres,
les changeant en coupe-gorges éventuels. Pour assurer la sécurité des bons
citoyens, des troupes de Sans-Culottes patrouillaient avec plus ou moins de
régularité et de professionnalisme.
Rasant les murs plus
ou moins lépreux, se retournant sans cesse, l’angoisse au cœur, tremblant de
tous ses membres au moindre bruit suspect, la main droite crispée sur son petit
pistolet personnel, Fouché se hasardait dans le lacis des ruelles obscures
apparemment désertes. Parfois, ses pieds glissaient sur des détritus ou encore
sur des déjections laissées là par des chiens mais pas seulement. Plus loin, la
Seine exhalait des effluves nauséabonds de vase, de poissons morts, mais aussi
de viande pourrie, ces écharpes d’odeur provenant de tanneries sises sur les
quais. Mais le Conventionnel en avait pris l’habitude…
Soudain, avec une
force à vous briser l’échine, deux mains se posèrent sur les épaules du député
tandis qu’une voix ironique l’interpellait en anglais. Puis, l’agresseur, tout
en parlant, sortant son couteau, en appuya la lame sur la gorge du tribun qui
se retrouva à demi paralysé, le souffle court tant il était la proie du plus
grand effroi.
- Holà, mister…
halte. Où vous rendiez-vous donc de ce pas ? Vers quel bouge ? Vers
quelle fourberie ? Je vous tiens solidement. Inutile de gaspiller vos
efforts pour tenter de m’échapper.
D’une voix
chevrotante, à peine audible, Joseph répondit à son agresseur dans le même
idiome étranger.
- Qui êtes-vous
donc ? Un agent de ces ignobles Drake et Pitt ? Ou bien encore, un
envoyé de l’Incorruptible ?

Le bruit a couru il n’y a pas si longtemps
qu’il aurait pris langue avec l’Angleterre. Mais je n’y ai guère cru à cette
fable…
- Monsieur Fouché,
lança Stephen avec un grand sourire, en insistant sur le terme de
« monsieur », je suis mon propre envoyé. Je ne suis à la solde de
personne. J’ai à vous parler de toute urgence. Or, la rue n’est pas du tout un
endroit recommandé pour faire causette… surtout avec ce que je dois vous dire.
Vous allez donc m’accompagner sans faire d’histoire. Sinon…couic…
Compris ?
- Si vous me tuez,
vous ne pourrez discuter avec moi, constata le député avec logique.
- Ma foi, c’est vrai.
Sachez que quelqu’un m’accompagne… et il est autrement plus dangereux que moi,
compléta l’Américain.
Aussitôt, à ces mots,
Michaël se découvrit. Il enchaîna en bon français.
- Au moindre signe de
fuite, à la moindre velléité de résistance, nous n’hésiterons pas à vous
fracasser la cervelle.
-Compris, monsieur le
Français, fit Joseph.
- Cependant, je tiens
à vous rassurer, rajouta l’agent temporel. Notre but n’est pas de vous tuer
froidement, mais de vous garder au frais durant un petit mois à peu près.
Pourquoi vous demandez-vous ? Mais afin de vous empêcher de nuire.
- Nuire, moi ?
- Ne vous faites plus
naïf que vous l’êtes, mon cher comploteur. Nous en savons beaucoup sur vous.
Mais nous désirons en connaître davantage. Alors, arrivé dans notre refuge,
vous dégoiserez tout… Surtout sur ces fameuses listes de dénonciation…
Rendu muet par les
connaissances de ses assaillants, le Conventionnel ne résista pas davantage et
se laissa conduire jusqu’à une cave d’un immeuble situé rue du Bac. Une fois
parvenu dans ce qui allait être son lieu de détention, il fut solidement ligoté
pat Stephen et dut rester adossé contre un mur lépreux au possible tandis que
des rats et des blattes couraient sur le sol. Joseph eut beau protester, réclamer
plus d’égards, rien n’y fit. Ce fut avec un sourire sarcastique que l’Américain
et l’homme du futur l’abandonnèrent à sa solitude non sans l’avoir toutefois
bâillonné au préalable. Pour tout confort, il avait à sa disposition un seau
d’aisance.
Durant de longues
heures, Fouché mijota dans sa peur. Il s’interrogeait sur la manière dont on
allait le cuisiner.
Tandis que Stephen se
réjouissait de ce coup d’éclat réussi, il ignorait toutefois qu’il n’était
aucunement dans l’intention de Michaël de garder ad vitae aeternam le douteux Joseph.
Une dizaine d’heures
plus tard, l’envoyé temporel, profitant d’une des absences du professeur parti
se ravitailler, descendit jusqu’à la cave dans laquelle était détenu le
prisonnier et, à la stupeur de ce dernier, le libéra illico. Evidemment, Fouché
n’y comprenait goutte à toute cette mésaventure.
- Que signifie ?
Fit-il à l’adresse de son geôlier.
Tout en disant cela,
Joseph tremblait comme une feuille, pensant, à tort, que son ravisseur allait
l’abattre dans le dos une fois qu’il monterait les escaliers censés le conduire
vers la liberté.
- Rien du tout…
oh ! Vous n’avez rien à craindre… je vous rends votre liberté.
- Mais pourquoi
donc ? Je croyais que vous désiriez m’interroger sur certaines listes,
répondit l’ex-moine d’une voix à peine audible.
- Cessez donc de
trembler ainsi de frousse. Cela ne m’amuse pas du tout de vous voir dans cet
état, rétorqua Michaël. Je ne vais pas vous égorger, que diable ! Oui,
vous êtes libre, tout à fait libre de fomenter ailleurs vos petits complots
sordides. Ah ! Une minute… si je puis me permettre de vous donner un
conseil, crapule… changez donc de cachette. Les agents de Robespierre sont sur
vos traces.
- Comment le
savez-vous ?
- J’ai pisté lesdits
agents, monsieur Fouché. Alors, faites davantage preuve de prudence si vous
voulez réussir votre coup.
- Je…
- Oui, vous allez
réussir au-delà de vos espérances, cher fourbe. L’Incorruptible sera renversé…
du moins si vous parvenez à ne pas être capturé par des gens moins bien
intentionnés que moi…
- Je ne sais quoi
dire, balbutia Fouché, plus pâle encore qu’à l’accoutumée.
- Alors ne dites rien
et foutez-moi le camp !
Ainsi, la farce
courait vers son achèvement. Un jeu qui déplut hautement à Stephen, lorsque, de
retour deux heures plus tard, il se rendit compte que Joseph Fouché n’était
plus prisonnier.
- Fichtre !
Comment a-t-il fait ? S’exclama le professeur tout en dévisageant l’agent
temporel. Je croyais que vous le surveilliez de près.
- C’était
effectivement le cas. Mais j’ai jugé bon qu’il était nécessaire de lui rendre
sa liberté.
- Quoi ?
J’hallucine…
- Non… Vous ne rêvez
pas, n’êtes pas en train de faire un mauvais trip.
- Nécessaire de
libérer ce salaud ?
- Je vous l’ai déjà
répété de multiples fois. Je ne change pas ce qui doit être… Le nationalisme
doit déclencher toutes les guerres européennes du XIXe siècle… Bonaparte m’est
nécessaire… Alors… CQFD…

Furibard, Stephen se
jeta sur Michaël et le serrant par le collet, alors que l’homme du futur ne
faisait rien pour se défendre, lui envoya deux directs en pleine figure tout en
l’abreuvant d’injures.
Sous les uppercuts,
l’agent temporel était tombé à la renverse. Mais déjà il se relevait alors que
l’Américain poursuivait ses hurlements.
- Fumier à la
puissance mille ! Salaud ! Traître ! Qu’avez-vous donc dans ce
qui vous tient lieu de crâne ? Fils de pute ! Quel jeu jouez-vous
donc ?
Tout en se frottant
le menton et la joue droite, Michaël répondit d’un ton détaché.
- Franchement,
Stephen, ce n’était pas la peine de cogner aussi fort. Je n’avais pas
l’intention de me défendre. J’avais anticipé votre réaction.
- Ah oui ? On ne
l’aurait pas dit, ironisa amèrement l’Américain.
- Une réplique
physique ou mentale de ma part, une réplique un peu musclée et soit je vous
désintégrais, soit je vous rendais aussi intelligent qu’une amibe…
- Pourquoi ne
l’avez-vous pas fait ?
- Parce que je tiens
trop à vous. Je veux que vous restiez en vie, avec toutes vos capacités
mentales…
- Vous éprouvez donc
un certain attachement pour ma petite personne ? Celle d’un maître envers
son caniche ? Son hamster ?
- Ne soyez pas
ridicule. Vous ne pouvez me comprendre.
- Bougre de bâtard.
Expliquez-moi…
- Ah ? Vous
désirez réellement savoir ce qui fait que je ressente malgré tout, après toutes
vos avanies, de l’amitié envers vous ?
- Parlez, bon
sang ! Vous tournez autour du pot… Vous m’en avez révélé déjà pas mal sur
vous, sur votre monde… mais le principal, vous le celez toujours… Quel secret
dissimulez-vous encore ?
- Ah ! Stephen,
plus je passe du temps en votre compagnie, plus je m’interroge sur la réalité
de votre intelligence… faites un effort… sautez deux ou trois étapes afin de
parvenir au niveau d’un enfant de dix-huit mois… oui, d’un jeune Homo Spiritus
en devenir… Je ne vous demande pas grand-chose…
- Votre persiflage,
j’en ai ras-le-bol…
- Si vous évitez le
9-Thermidor, vous évitez également Napoléon ainsi que les deux guerres
mondiales…
- Mais c’est ce que
je veux, ahuri de mes deux ! C’est pour cela que j’ai entrepris cette
expédition et vous m’avez suivi…
- Afin d’assurer
votre sauvegarde… entre autres… mais surtout, pour vous administrer une leçon…
faire en sorte que vous vous tiriez de ce stage en immersion sans casse, sans
le moindre bobo.
- Encore une fois,
vous exagérez… je ne supporte plus vos mensonges, votre rôle ambigu de nounou…
- Très bien, siffla
Michaël soudainement un peu moins amusé par le tour que prenait la
conversation. Courez donc récupérer cette ordure puisque, manifestement, vous
mourez d’envie de vous suicider. Je puis même vous dire où Fouché se trouve
présentement… mais… ne vous étonnez pas si, subitement, vous éprouvez le
sentiment de sombrer dans la non-existence… car le phénomène qui se produira
assurément ne sera pas instantané, je vous l’assure… la tapisserie complexe de
la Supra Réalité va tenter de résister à cet accroc… mais, bien sûr, elle
finira par être détissée et recousue… au fait, pour compléter le tableau, je
disparaîtrai également…
- Je m’en
fiche !
- Je le redis,
Stephen. J’ai accepté de vous suivre dans votre pari stupide dans le but de
mesurer l’ampleur de votre bêtise. Or, elle atteint des proportions
incommensurables. Votre humanisme, votre pacifisme me font rire jaune. Avez-vous
perdu de vue que, pour sauver des millions et des millions de vies, vous en
sacrifiez bien davantage encore ? Oui, en enclenchant une harmonique
temporelle, vous modifiez votre destin personnel… mais pas que… si vous existez
actuellement, c’est que vous êtes utile au cours normal de l’Histoire. Or, ce
ne sera certainement pas le cas si vous changez le continuum…
- Je vous le recrache
à la figure : je m’en fous !
- Ah ! Vous êtes
persuadé que je raconte des blagues… Bon… je vais vous en dire un tout petit
peu plus sur ce que les Douze Sages et mon peuple ont expérimenté.
- Enfin !
- Bien des
civilisations ne sont jamais nées à cause desdites expériences… plus de trois
mille selon les dernières informations dont je dispose… et je n’évoque que le
destin de la planète Terre… bien sûr, il faudrait y rajouter les civilisations
lunaires, martiennes et ainsi de suite… alors que l’humanité entamait son
exploration de l’espace… mais là n’est pas l’essentiel.
- Qu’est-ce donc qui
est essentiel pour vous ? Cracha Stephen.
- Vous ! Vous
faites tout pour vous effacer des tablettes de l’Histoire, mais moi, je vous
contre et vous contrerai encore et encore.
- Tant d’insistance,
d’acharnement… pour moi, un Homo Sapiens…
- Cela vous étonne.
- Oui, évidemment. Il
y a peu vous m’avez dit que des milliers d’ancêtres nous séparaient… mais je ne
suis qu’une goutte d’eau parmi tous vos aïeux, non ? Alors, c’est notre
amitié qui vous pousse à me surprotéger…
- Pas que… en fait,
vous êtes mon premier ancêtre… oui, celui avec qui tout débute… celui qui
servit de prototype… à la Quatrième Humanité…
- La Quatrième
Humanité ? Marmonna le professeur.
- Oui… mais pas sur
le plan physique… nous ne sommes pas de la même nature. Toutefois, nous nous
ressemblons quant à la structure mentale. Après la Grande Catastrophe, des
mutants apparaîtront. A cause des radiations et des bouleversements
climatiques, ils seront contraints de vivre dans des souterrains et des
cavernes qu’ils auront aménagés… puis, quelques milliers d’années plus tard,
les Cyborgs verront le jour, mi-machines mi-robots… ensuite ce sera le tour des
nains de boue… et des guêpes tueuses…
enfin, vers les années 130 000…
- Comment les années
130 000 ? Je croyais que vous étiez originaire de l’an
40 120 ?
- Oui, et c’est la
vérité… mais le rapport temps a évolué, Stephen… à mon époque, la Terre ne
tourne plus à la même vitesse autour de son Soleil. Les pôles ont également
basculé. Le pôle Sud se situe en Floride et le Nord en Indochine… pour garder
les termes géographiques du XXe siècle.
- Quoi ? Quelles
autres surprises me réservez-vous encore ?
- Celles-ci. L’axe
d’inclinaison de la planète est de 37,5° désormais.
- Ouille ! Alors
les saisons ne sont plus les mêmes.
- Effectivement. Mais
je ne m’appesantirai pas là-dessus. Il n’y a plus cinq continents à la surface
mais seulement deux. Et un seul et immense océan car la mer occupe 85% de la
superficie du globe.
- Poursuivez. Où
avez-vous donc trouvé refuge, vous les Homo Spiritus ?
- C’est évident… Sous
l’eau. Un hémisphère est plongé dans la nuit éternelle. Quant aux radiations
solaires elles sont mortelles…
- Comment cela ?
- Euh… les tentatives
des Cyborgs de posséder une énergie illimitée ont conduit à cet état de fait.
Le Soleil s’est presque entièrement transformé en hydrogène… les Douze Sages
prévoient son explosion en Super Nova dans quatre millions d’années… si tout va
bien… à moins que leurs besoins en approvisionnement énergétique les poussent à
leur tour à opérer cette transformation beaucoup plus tôt.
- Ce que vous me
narrez ressemble à un cauchemar.
- J’en ai conscience…
- Achevez ce sinistre
tableau.
- Vous savez déjà que
nous, Homo Spiritus, n’avons plus apparence humaine en temps normal.
- Oui, je vous ai vu
sous votre aspect réel. Une sorte de serpent luminescent de différentes
couleurs… un spectre irisé.
- On peut dire les
choses comme cela. Toutefois, il reste encore quelques Homo Sapiens dégénérés…
- Bon sang !
- Hélas, c’est la
vérité… elle n’est pas belle. Les Douze S les ont conservés pour les tâches les
plus ingrates…
- Des esclaves, quoi,
siffla Stephen.
- Je sais qu’il n’y a
pas de quoi en être fier, mais c’est ainsi.
- Et vous me dîtes
tout cela comme ça, tout de go !
- L’oxygène, qui ne
représente que 10% de notre atmosphère, nous sert à alimenter nos cités
sous-marines protégées par des globes magnétiques. Cependant, huit autres
agglomérations ont été construites à plus de deux mille mètres sous terre.
- A cause des radiations
mortelles, je suppose.
- Vous supposez bien,
Stephen. La vie naturelle a dû s’adapter à ces maudites radiations. A la
surface des deux continents, il n’y a plus que de vastes déserts glacés ou
brûlants. Quant à ce qui tient lieu d’équateur, il est recouvert par d’immenses
étendues sableuses ou encore par des fougères géantes qui frôlent les trois
cents mètres de hauteur ou par des épicéas… mais je les appelle épicéas pour
vous…
- Vous me décrivez la
flore… passez à la faune… il y en a, non ?
- Les seules
créatures qui ont pu survivre à ces bouleversements sont à la fois mi
mammaliennes mi reptiliennes. Elles préfèrent notamment le milieu marin.

-Alors, pas
d’oissons ? Ni de chimpanpieuvres ?
- Vous usez d’humour,
professeur… je m’en trouve soulagé… Non… Nous n’avons ici que des dinosaures
marins…
- Bon… mais que sont
les Homo Spiritus ?
- Je ne fais pas que
contrôler mon apparence. Lorsque je revêts la forme d’un Homo Sapiens, je puis
manger, dormir comme lui…
- Vous transformez
votre énergie en matière… cela je l’avais compris.
- C’est cela. Mais en
fait, je suis un courant énergétique, un courant électrique intelligent… qui a
besoin de se régénérer, de refaire le plein régulièrement. Si je descends en
dessous d’un niveau critique, eh bien, je me retrouve dans l’incapacité de
synthétiser les radiations solaires… alors, je tombe en léthargie… et si le
phénomène se poursuit, je m’éteins… définitivement. Je ne suis donc pas
immortel…
- Personne ne l’est.
Telle est la dure loi de l’évolution.
- Les Douze Sages ont
permis mon existence.
- Vous ne disposez
donc pas des mêmes pouvoirs qu’eux.
- Bien entendu. A vos
yeux, ils pourraient sembler immortels… car leur existence se mesure en
millions d’années.
- Qu’en est-il pour
vous, Michaël ?
- Disons que pour
poursuivre une existence de mille cinq cents années, années de l’an
40 120, je dois me réalimenter sans cesse ou presque…
- Donc, c’est pour
cela que vous aimez vous balader sous l’orage… ou encore visiter les centrales
électriques ou les réacteurs nucléaires…
- Vous souriez… ma
situation vous amuse…
- Il y a de quoi,
non ?
- Cela dépend du
point de vue. Vous n’êtes plus fâché contre moi…
- Je n’irais pas
jusque-là. Je vous garde un chien de ma chienne, Michaël.
- Vous le dîtes mais
votre pensée profonde formule le contraire.
- Laissez tomber, mon
vieux. Je ne sais qu’un chose : je suis plongé en plein délire
science-fictionnel. Au fait, comment dois-je vous appeler ? Fiston ?
Sainte Lumière électrique ? Mais vous n’avez rien d’un saint, Michaël.
Alors, l’agent
temporel laissa libre cours à son soulagement. Il éclata de rire et son rire
était sincère.
- Tout de même pas,
Stephen. Certes, je parais plus jeune que vous, je suis né bien après vous,
mais en fait, je suis nettement plus âgé…et je détesterais vivre comme un
moine… un ascète ou un ermite…
Les propos de l’agent
temporel ne faisaient que refléter ce qu’il croyait être la vérité. Il
ignorait, du moins encore pour l’instant, ce qu’il en était réellement au sein
de son univers.
*****