8 Juin 1794 ou 20
Prairial An II. Fête de l’Être Suprême.

Robespierre, vêtu d’un
costume bleu nankin, costume qu’il étrennait pour cette occasion,
rasé de près,
perruque fraîchement poudrée du matin, posé sur les épaules un grand manteau de
velours bleu doublé de blanc à l’intérieur, tenant à la main un bouquet de
fleurs bleues et blanches elles aussi, marchait lentement, avec solennité, à la
tête d’une imposante procession. Porté à la tête de la Convention, il présidait
cette cérémonie républicaine et religieuse à la fois. Derrière lui, des
Conventionnels l’observaient avec jalousie et parlaient à mi-voix non sans
méchanceté.
- Ne dirait-on pas un
roi ? Jeta l’un des députés entre ses dents.
Heureusement,
l’Incorruptible n’avait pas entendu mais il sentait l’animosité de ses
collègues. Il en éprouvait une colère froide. Encore quelques minutes, et il
gravirait l’allégorie appelée la Montagne, et, muni d’un flambeau, illuminerait
le sommet de cette montagne de carton mâché.


La foule assistait
respectueusement à la cérémonie. Ainsi, des jeunes filles en blanc, couronnées
de fleurs blanches également, représentant les vierges de la République,
chanteraient l’hymne de l’Être Suprême, hymne repris ensuite par toute
l’assistance.


Cette journée marquait
bien l’apogée, le couronnement de Maximilien. Mais la Roche tarpéienne est
proche du Capitole…
Pendant que se déroulait
cette froide et pompeuse cérémonie, dépourvue de toute spontanéité, de ferveur
populaire sincère, Stephen Möll, Michaël Xidrù ainsi que le couple de Florimont
avaient été conduits dans les geôles de la Conciergerie. Cela signifiait qu’ils
n’allaient pas tarder à comparaître devant le Tribunal révolutionnaire. Pour
cette raison, le professeur de physique appliquée devait tout tenter pour
s’évader. Il ne voulait pas finir la tête tranchée près de deux siècles avant
sa naissance, n’est-ce pas ?
- Il nous faut absolument
sortir d’ici, de ce piège, au plus vite ! Marmonnait-il. Nos heures sont
comptées. Demain, peut-être, nous monterons sur l’échafaud… puisque Michaël ne
lève pas le petit doigt pour nous tirer de là, c’est à moi à trouver un moyen
de nous sauver la vie…
- Nous évader
d’ici ? Impossible, répondit Palamède avec un sang-froid et une
résignation magnifique. Les grilles sont trop bien fermées, trop nombreuses,
les gardes itou… à moins de soudoyer ces derniers. Mais je ne vois pas comment…
je n’ai pas d’or en ma possession et vous non plus apparemment…
- Ah ! Qui vous
parle de soudoyer les gardiens ? De passer par les grilles et par l’entrée
principale ? J’aurais dû toujours avoir sur moi mes petits appareils
électroniques de Caltech…
- Encore vos mots
incompréhensible, bizarres, remarqua Lucinde.
- Mais… faute d’armes
laser, de mini champ de force, je vais simplement utiliser ma matière grise et
faire appel à ma mémoire… nous sommes actuellement dans le cachot de la reine.
N’est-ce pas Michaël ?
- Oui, en effet, approuva
l’agent temporel.
- Or, si mes souvenirs
sont bons, j’ai beaucoup lu là-dessus à ce propos, il y a eu complot pour faire
évader Marie-Antoinette.
- Un complot ?
S’écria Palamède. Quel complot ? Je n’en ai rien su…
- Oh ! Parce que
cela n’a pas été rendu public. Ce ne sera connu des historiens que dans
quelques années… qui dit complot, dit souterrain. Il nous suffira donc de
sonder avec attention le sol afin de trouver où cela sonne plus creux
qu’ailleurs. Ensuite, nous creuserons…
- Mon cher ami, loin de
moi l’idée de vous décourager, reprit Palamède. Mais… je me dois de formuler
une objection.
- Laquelle ?
S’enquit l’Américain.
- Si vous ne vous trompez
pas, s’il y a bien eu complot, et souterrain donc, il y a longtemps qu’il a dû
être comblé par les gardes républicains et les gardiens, non ?
- Je sais tout cela, mon
cher. Effectivement, le boyau a été remblayé. Mais d’une façon sommaire, à la
va-vite… il nous suffira de quelques heures pour le localiser et mettre à jour
la cavité.
- Je vous rappelle que
nous n’avons aucun outil, insista le marquis.
- Au diable les
outils ! Quand je dis qu’il ne nous faudra que quelques heures, je mens.
C’est de quelques secondes qu’il s’agit… Si Michaël veut bien nous aider… Vous
ne songez tout de même pas à finir vos jours plus de quarante mille ans avant
votre naissance, tout de même ? Eh ! Je vous parle, Michaël…
- Stephen, vous devenez
fou ! L’interpella Palamède. Vous divaguez à nouveau. Le manque d’air, la
nourriture insuffisante et immonde sans doute sont responsables.
- Oui, mon ami, renchérit
l’épouse sur un ton navré.
- Damn is’t ! Non, je ne perds pas la tête. J’en ai plus
qu’assez d’être pris pour le débile de service ! Enfin, Michaël !
Réveillez-vous ! Aidez-nous… Je ne sais pas ce qui vous prend depuis
quelques jours… le spleen ? Une mauvaise passe ? On dirait que vous
êtes las de vivre… ou alors vous êtes en état de décompression… comme chez ma
mère, il y a quelques mois… ou bien encore, vous craignez de ne pas vous
montrer à la hauteur lors de cette prochaine fichue guerre… de ne pas parvenir
à stopper les missiles… mais… vous ne pouvez accepter de mourir ici, en 1794,
loin d’Aliette… songez à sa situation…
- Aliette ?
Interrogea Lucinde avec intérêt. Sa promise ?
- On peut dire les choses
comme ça, répondit Stephen alors que Michaël s’obstinait dans son mutisme. La
pauvre enfant risque la folie. Se retrouver en 1993, en Californie, au milieu
d’un monde qui la dépasse, de la pollution, des voitures automobiles, de la
télé abrutissante et bêtifiante… elle a besoin de vous… elle ne peut se passer
de vous… mes étudiants ne seront pas à la hauteur… sauf Cynthia je parie et …
peut-être Antoine…
Alors, Michaël, allongé
sur une paillasse qui perdait son fourrage, et qui calculait mentalement
combien de planètes et de systèmes solaires avaient disparu depuis sa venue
dans ce cachot, daigna enfin répondre au professeur mais totalement à côté de
la plaque.
- Ah ? Vous me
parliez Stephen ? Que me disiez-vous donc ? Mon esprit était occupé
ailleurs…
- Je vois çà, ironisa
l’intéressé.
- Vous n’êtes pas sans
savoir que les astronomes de votre XXe siècle ont proféré de nombreuses
sottises à propos des satellites de Mars

et sur cette planète elle-même… Mars n’a jamais eu d’atmosphère suffisante pour y maintenir une vie quelconque… ne serait-ce que sous la forme d’acides aminés… Et ce, bien avant qu’une énorme météorite ne s’écrasât à sa surface, engendrant le cratère le plus vaste jamais vu par l’humanité… météorite qui fit basculer l’orbite de la planète quatre milliards d’années avant que la Terre elle-même présentât un potentiel prometteur pour la Vie… j’étais justement en train d’en discuter avec un de mes confrères, l’agent temporel 21000 et quelques. C’est celui qui est chargé de la surveillance de la formation des planètes, des astres et des météorites… Il est en poste à cinq milliards d’années dans le passé… pour mieux accomplir sa tâche, il a pris l’apparence anodine d’un nuage de gaz qui donnera naissance à une planète… qui finira par exploser ou… non… qui a explosé… excusez-moi… je m’embrouille avec les dates et le temps présent… cette explosion permettra à la ceinture d’astéroïdes de voir le jour… tandis que la Lune allait heurter la Terre… et faire en sorte que votre planète soit propice à la Vie… Quel magnifique jeu de billard, vous ne trouvez pas ? Hasard ? Je ne sais que penser… En attendant, mon ami, mon alter ego a péri lorsque cette ceinture d’astéroïdes est apparue… Un coup du Commandeur Suprême ? Je m’interroge encore là-dessus… les origines de l’Homme… de l’Intelligence… Voilà des questions qui méritent des réponses pertinentes… Nous ne pouvons remonter plus loin que le Proconsul Africanus à l’ère tertiaire, il y a trente-cinq millions d’années… années standard du XXe siècle, cela va de soi… puis, il y a eu Toumaï,

Orrorin, Lucy… pas forcément dans cet ordre… Vous ai-je déjà fait part de ma perplexité ? A cause de faits pour le moins bizarres ?

et sur cette planète elle-même… Mars n’a jamais eu d’atmosphère suffisante pour y maintenir une vie quelconque… ne serait-ce que sous la forme d’acides aminés… Et ce, bien avant qu’une énorme météorite ne s’écrasât à sa surface, engendrant le cratère le plus vaste jamais vu par l’humanité… météorite qui fit basculer l’orbite de la planète quatre milliards d’années avant que la Terre elle-même présentât un potentiel prometteur pour la Vie… j’étais justement en train d’en discuter avec un de mes confrères, l’agent temporel 21000 et quelques. C’est celui qui est chargé de la surveillance de la formation des planètes, des astres et des météorites… Il est en poste à cinq milliards d’années dans le passé… pour mieux accomplir sa tâche, il a pris l’apparence anodine d’un nuage de gaz qui donnera naissance à une planète… qui finira par exploser ou… non… qui a explosé… excusez-moi… je m’embrouille avec les dates et le temps présent… cette explosion permettra à la ceinture d’astéroïdes de voir le jour… tandis que la Lune allait heurter la Terre… et faire en sorte que votre planète soit propice à la Vie… Quel magnifique jeu de billard, vous ne trouvez pas ? Hasard ? Je ne sais que penser… En attendant, mon ami, mon alter ego a péri lorsque cette ceinture d’astéroïdes est apparue… Un coup du Commandeur Suprême ? Je m’interroge encore là-dessus… les origines de l’Homme… de l’Intelligence… Voilà des questions qui méritent des réponses pertinentes… Nous ne pouvons remonter plus loin que le Proconsul Africanus à l’ère tertiaire, il y a trente-cinq millions d’années… années standard du XXe siècle, cela va de soi… puis, il y a eu Toumaï,

Orrorin, Lucy… pas forcément dans cet ordre… Vous ai-je déjà fait part de ma perplexité ? A cause de faits pour le moins bizarres ?
- Michaël ! Explosa
Stephen. Revenez à la réalité présente, nom de Dieu !
- Lors d’une de mes
précédentes missions, j’avais alors revêtu l’aspect d’un Australopithèque mâle
gracile, afin de pouvoir explorer la Vallée de l’Omo, en Afrique orientale,
s’entêtait l’agent temporel, et… devinez ce que j’y ai découvert ? Enterré
à plus de deux-cent-cinquante mètres de profondeur… un squelette… il n’avait
rien de simiesque, croyez-moi… or, me trouvant comme trois millions et demi
d’années en arrière par rapport à votre époque, je me suis amusé à dater ledit
squelette. Il remontait à trente-et-un millions d’années environ… je vous fais
grâce des milliers d’années… j’aurais dû avoir sous les yeux une dépouille
appartenant au Proconsul Africanus… Vous en conviendrez tout comme moi. Or, pas
du tout !
Ce squelette était
gigantesque… Il mesurait près de trois mètre de haut, dans un état de conservation
magnifique… il présentait une structure osseuse étonnante, beaucoup plus
complexe que la vôtre… ainsi qu’une boîte crânienne tout à fait remarquable,
d’un volume de 2750cm³. S’agissait-il donc d’un mutant de la deuxième
civilisation post-atomique ? Victime d’un incident ? Son vaisseau
temporel détruit pour une raison quelconque ? Si je m’étais hâté à porter
une telle conclusion, j’aurais pu en être persuadé… Cependant, à ses côtés,
pour démentir une conclusion erronée, je n’ai relevé aucun débris quelconque
d’une technologie avancée… déroutant, n’est-ce pas ? Mais vous, qu’en
pensez-vous ?
Ne se retenant plus,
Stephen hurla, faisant trembler les cloisons.
- Michaël ! Vous
vous foutez encore une fois de ma gueule, fils de pute !
- Ah ! Quel langage
vulgaire ! Se récria Lucinde en portant ses mains à ses oreilles afin de
ne plus rien entendre.
- Nous ne sommes pas ici
à l’Académie des Sciences afin de disserter à propos de théories plus ou moins
fumeuses tout en savourant un verre de scotch ou un cognac ! Poursuivit le
professeur Möll, rouge de colère. Vos missions précédentes ne m’intéressent
pas. Nous jouons notre tête, espèce de bâtard ! Nous allons tous mourir.
Vous comprenez au moins le sens de ce verbe ? mourir… oh ! A moins bien
sûr que la guillotine ne puisse pas trancher votre cou. On ne coupe pas la tête
de quelqu’un qui, en fait, n’est constitué que d’énergie…
- Mourir ? Fit
Michaël, les yeux dans le vide. Oui, cela serait une expérience à tenter…
ainsi, je ne ressentirais plus cette espèce d’inanité, je ne serais plus
assailli par tous ces doutes…
- Stephen, je suis
vraiment inquiet, s’émut Palamède. Je crois que votre ami n’est pas bien, pas
bien du tout… je doute de sa raison et de la vôtre également.
- Moi, je suis lucide…
mais pas lui, gronda sourdement l’Américain.
- Toutefois, si vous
pensez que Michaël est à même de nous faire évader de ce cachot tout d’abord et
de cette prison ensuite, je voudrais qu’il sauvât aussi madame de Coix, une
malheureuse innocente, tout comme nous…
- Qui est-elle ?
Grommela Stephen. Je ne connais pas ce nom.
- C’était une amie de ma
mère. Je l’ai entraperçue ce matin alors que les gardiens la conduisaient dans
la cellule mitoyenne. Elle est fort âgée et approche des soixante-dix ans. Je
puis vous assurer qu’elle n’est pas dangereuse et qu’elle n’a jamais comploté.
Son seul tort est d’être née noble.
- Pourquoi pas ?
Répondit le chercheur. Mais la décision ne m’appartient pas.
Alors, l’agent temporel
se tourna vers Palamède tout en quittant sa paillasse moisie et crevée.
- Tenez-vous réellement à
sauver cette vieille femme ?
- Oui !
- Si son sort ne dépend
que de moi, je ne vois aucun inconvénient à ce qu’elle nous accompagne.
- Oh ! Merci !
Merci mille fois, dit Lucinde les larmes aux yeux.
- Doucement les basses.
Nous ne sommes pas encore tirés d’affaire, lança Stephen sur le mode
sarcastique. Mais si Michaël réagit, nous avons une chance de nous faire la
belle.
- Cessez tous de croire
que j’ai l’esprit dérangé, se fâcha l’homme du futur. Mon esprit ne fait que se
remémorer les différentes missions que j’ai effectuées pour les Douze Sages.
Tenez, en cet instant, il me semble être en Mandchourie en 1644…


- On s’en fout !
- Ou encore sur Saturne
en train d’analyser les poussières et les glaces des anneaux entourant la
planète…
- Putain ! Vous le
faites exprès, là…
- Bon… je n’insiste pas…
Voyons donc l’épaisseur de ce mur… moui… C’est faisable… A peine un demi-pied…
Ce n’est rien. Il me suffira d’envoyer un éclair d’énergie d’une puissance
égale à un gigawatt pour le désintégrer…
- Une sorte de rayon
laser ?
- Si vous voulez… je vous
recommande de tous fermer les yeux.
- Pourquoi ?
S’inquiéta Lucinde.
- Parce que, madame, la
décharge lumineuse qui va sortir de mon corps va vous aveugler.
- Comment ?
- Eh oui, Palamède, je
n’ai rien d’un simple mortel, d’un humain ordinaire. Je ne suis qu’une énergie
intelligente de forme vaguement humanoïde en fait… cet aspect actuel n’est
qu’un leurre, un avatar destiné à tromper vos semblables…
- Un être de
lumière ? Un ange ? Sourit Lucinde.
- Drôle d’ange !
Ricana Stephen.
- Tenez bien clos vos
yeux, recommanda l’agent temporel.
Palamède, Lucinde et
Stephen, ce dernier avec une seconde de retard, obéirent. Alors, en moins de
deux secondes, le mur gauche du cachot parut s’enflammer pour bientôt
disparaître en ne laissant qu’une poignée de cendres. Dans la cellule voisine,
madame de Coix qui ronflotait, sursauta. Elle chuchota d’une voix
chevrotante :
- Euh… N’y avait-il pas
un mur, là, tantôt ? Qu’est-ce donc que cette fantasmagorie ?
Stephen se précipita dans
le cachot limitrophe et, tirant la vieille dame de sa paillasse, lui jeta à
l’oreille :
- Madame, vite !
Oui, vite ! Vous vous interrogerez plus tard sur ce tour de
prestidigitateur. Le temps presse. Suivez-moi en silence.
Le professeur entraîna la
vieille baronne avec lui, la portant presque. Madame de Coix, toujours sous le
choc, ne comprenait pas ce qui se passait. Dans la cellule des Florimont,
Michaël, les yeux incandescents, scrutait le sol.
- Alors, ce tunnel, ça
vient ? Interrogea Stephen avec impatience.
- Mais oui, Stephen. Un
peu de patience… je l’ai localisé. Dans ce quadrilatère.
Michaël désignait le mur
ouest de la cellule mais sa mine soucieuse indiquait qu’il existait un
problème.
- Cependant, je me dois
de vous annoncer qu’il y a un pépin, reprit l’agent temporel.
- Un pépin ? Je ne
comprends pas, proféra Palamède en toute innocence.
- Oh ! Pardon… un
ennui si vous préférez. En bas, il y a des grilles de fer… j’ignorais qu’on les
eut placées après la tentative d’enlèvement de la reine…
- En quoi est-ce un
lézard ? Grommela le professeur.
- Je viens d’éliminer la
terre en dessous, comme prévu… il ne nous reste plus qu’à soulever la lourde
dalle de pierre. Vous me donnerez un coup de main…
- Bien sûr… mais en quoi
ça coince ?
- A trente pas de
l’entrée du souterrain, une grille en fer a été placée. Elle pèse beaucoup trop
pour mes forces actuelles. Elle est trop neuve. Oui, je pourrais la vieillir
artificiellement, la faire rouiller en vingt secondes au lieu de deux siècles…
en accélérant son continuum temporel… ou encore passer à travers… moi tout seul…
Cependant, déclencher une sphère de temps différente du continuum local serait
tout à fait inapproprié en ce moment.
- Bon sang ! Alors,
pour quelle solution optez-vous ? Magnez-vous, ça urge !
- Ne me bousculez pas… je
réfléchis, Stephen. Il ne nous reste plus qu’à tenter de passer cet obstacle
autrement. En me comptant et en ajoutant madame de Coix, nous sommes cinq
personnes.
- Bravo ! Le calcul
est juste. Mais où se trouve l’os, enfoiré ?
- L’énergie, Stephen…
Pour franchir la grille, je retrouverai mon immatérialité première, enfin, une
sorte d’immatérialité pour vous… or, il faudrait que vous soyez tous faits sur
le même modèle que moi… comme ce n’est pas le cas, c’est la grille que je vais
dématérialiser… et non la désintégrer.
- Poursuivez, dit
Palamède en essuyant son front d’où une sueur dégoulinait.
- Je ne possède plus
assez d’énergie…
- Pourquoi donc ?
- Je n’ai pas eu
l’occasion de me revitaliser en l’an 40 120…
- Pourtant, vous vous
êtes rechargé plusieurs fois, contra Stephen. Je vous ai vu le faire à LA… La
ville et le comté ont été privés d’électricité durant trois à quatre jours à
cause de vous.
- Certes, mais ce procédé
est nettement moins efficace que celui de mon époque. Il n’est qu’un palliatif.
Je me suis trop déplacé dans le temps… sans translateur.
- Vous l’admettez donc,
siffla l’Américain entre ses dents.
- Je ne me suis guère
économisé… j’ai besoin de me régénérer toutes les dix minutes en temps mesuré
de mon siècle. Or, je l’ai quitté il y a déjà… dix-sept minutes… Vous voyez où
le bât blesse.
- Vous avez dépassé votre
temps de sept minutes, murmura Palamède devenant blême.
- Je ne possède plus
assez d’énergie pour accomplir cette tâche fort simple habituellement…
- Je ne vous crois
pas ! Grommela Stephen. Je suis sûr, ou quasiment, que vous mentez.
- Je le souhaiterais…
mais c’est la triste vérité.
- Bon… Mais nous n’allons
pas renoncer ? Il vous faut tenter le coup.
- Je vais essayer.
Les trois hommes
soulevèrent la dalle en ahanant et en transpirant. Puis, avec prudence, les
deux femmes au milieu du groupe, les cinq prisonniers s’engagèrent dans
l’étroit boyau obscur d’où aucune lueur n’était visible. Au bout d’une
trentaine de pas, comme prévu par Michaël, effectivement, ils rencontrèrent
ladite grille, érigée il y avait quelques mois à peine. Derrière l’obstacle, un
couloir, celui de la liberté, bifurquait. Pour rajouter à l’inconfort, de l’eau
sortait des parois et tous avaient les pieds dans des flaques. Une eau croupie
qui dégageait des relents de vase. La Seine était toute proche… Stephen ne put
qu’exprimer sa colère.
- Décidément ! Il y
a de quoi râler. Ce n’est pas ce ridicule obstacle qui va nous retenir.
Michaël, achevez votre travail. Faites disparaître cette fichue grille.
Pendant cinq secondes, la
grille en fer sembla flotter, se distordre et puis, ce fut comme si elle
n’avait jamais été là. Le chercheur américain, dans un réflexe, franchit le
passage d’un pas vif et précipité et se retrouva dans le couloir. Ensuite, il
eut la présence d’esprit de tirer brutalement Lucinde jusqu’à lui. Mais, aussi
soudainement qu’elle avait disparu, la grille se matérialisa, redevenant
solide. Toutefois, l’agent temporel avait, lui aussi, eu le temps de passer de
l’autre côté. Mais ce n’était pas le cas de Palamède et de madame de Coix.

La vieille dame, frappée de stupeur, au bord de l’hystérie, poussait des cris de terreur.

La vieille dame, frappée de stupeur, au bord de l’hystérie, poussait des cris de terreur.
- Non ! Cet homme est
proprement le diable. Je ne veux pas le suivre… Il est hors de question que je
m’acoquine avec le démon. Laissez-moi…
Tout en hurlant, elle se
démenait et, dans sa frayeur, griffait les joues de Palamède, le faisant
saigner abondamment. Le marquis tenta de la calmer sans y parvenir.
Les cris de la vielle
dame étaient tels qu’ils finirent par alerter les gardes du niveau au-dessus.
Ouvrant la porte du cachot, ils virent alors la cellule vide mais aussi le
souterrain.
- Bougre ! Rugit le
plus expérimenté. Encore une évasion.
- Faut que nous voyons où
sont passés ces salopiots de ci-devant traîtres.
- Ouais ! T’as
raison. Ils ne sont pas loin. On les entend crier en bas…
Les deux gardiens, munis
d’une torche et d’un sabre, s’engagèrent à leur tour dans le souterrain. Quant
aux fugitifs, ils avaient perçu le remue-ménage du niveau supérieur ainsi que
le bruit des pas se rapprochant. De plus, dorénavant, la lueur de la torche
perçait l’obscurité.
Palamède supplia
vainement madame de Coix de reprendre ses esprits.
- Madame, je vous en
prie… Il nous faut franchir cette grille maintenant. N’ayez pas peur… Vous me
savez bon catholique, bon chrétien. Je vous assure qu’il n’y a aucune diablerie
là-dedans. Les gardes se rapprochent dangereusement. Nous allons être repris.
- Non ! Il n’est pas
dans mes intentions de perdre mon âme. Plutôt la mort !
La baronne s’agrippait de
toutes ses forces exacerbées à la soubreveste de Palamède.
- Mais laissez donc cette
vieille folle puisqu’elle préfère mourir plutôt que nous suivre ! Lança
Stephen.
Mais voilà que la main de
Michaël se posait sur l’épaule de l’Américain.
- Inutile d’insister,
Stephen. Je ne puis désormais sauver Palamède… les gardes sont là… Nous avons
gaspillé le temps dont nous disposions… pour leur échapper tous les trois, je
vais devoir nous transporter à trente mètres au moins plus loin dans le couloir.
Faire franchir la grille à Palamède et à madame de Coix, c’est exiger de moi
trop d’efforts…
- Quelle connerie ! Saloperie
de grille !
- Venez, ordonna l’agent
temporel à son ami.
Mais Stephen Möll
s’accrochait désespérément aux barreaux en fer avec la volonté manifeste de
tenter de les desceller.
Sans qu’il comprît
comment, il se retrouva brusquement à une centaine de mètres dans le
souterrain, à dix pas à peine de la sortie. Lucinde se tenait à un mètre de lui
et la marquise laissait couler ses larmes. Quant à Michaël, sincérité ou pas,
il était ému au-delà de son attitude indifférente habituelle.
- Pardonnez-moi madame,
je ne pouvais faire davantage…
Palamède de Florimont et
madame de Coix furent repris par les deux gardiens. Dès le surlendemain, ils
comparurent devant le Tribunal révolutionnaire et la sentence de mort prononcée
à leur encontre fut immédiatement mise à exécution.
Il est bon de savoir
qu’il n’avait jamais été dans les intentions de l’agent temporel d’épargner
l’échafaud à Palamède de Florimont. Ce fut tout juste s’il se préoccupa de
mettre Lucinde à l’abri, quelque part en Haute-Loire. Pourquoi donc une telle
attitude de sa part ? Lui savait sur le bout des doigts la longue, trop
longue liste des guillotinés sous la Révolution française. Le ci-devant marquis
de Florimont, la vieille amie de sa mère, madame la ci-devant baronne de Coix
faisaient partie des charrettes du 10 juin 1794,

autrement dit dans le calendrier révolutionnaire, le 22 Prairial an II, date ô combien célèbre car ce jour-là, les Conventionnels, apeurés, votaient justement le renforcement de la Terreur.

autrement dit dans le calendrier révolutionnaire, le 22 Prairial an II, date ô combien célèbre car ce jour-là, les Conventionnels, apeurés, votaient justement le renforcement de la Terreur.
En fait, l’Homo Spiritus
avait trouvé une astuce pour éviter l’échafaud à Lucinde… elle n’avait jamais
été inscrite sur la terrible liste sanglante. La voir ainsi arrêtée avec son
époux avait grandement contrarié notre agent temporel. Il avait dû prétexter
une pénurie de son énergie pour abandonner Palamède et madame de Coix à leur
sort. Cruauté de sa part ou geste altruiste ? Ni l’un ni l’autre.
Devant une foule anonyme
et blasée ou lasse, déjà rassasiée, repue de sang, Palamède de Florimont gravit
courageusement les quelques marches de l’échafaud, ses mains entravées derrière
son dos. Le col de sa chemise ainsi que ses cheveux avaient été soigneusement
coupés au préalable. Sans un tressaillement, il se laissa lier à la planche
d’infamie par le bourreau Samson. Moins d’une minute plus tard, sa tête tombait
dans l’ignoble panier.
La dernière condamnée à
être exécutée dans l’abominable moisson du jour n’était autre que madame de
Coix.
- Mais, monsieur le
bourreau, mon décolleté est indécent, proféra-t-elle tandis que Samson
basculait la planche sanglante.
Ce furent là les derniers
mots de la baronne.
Perdus dans la foule,
Michaël et Stephen assistèrent à ce spectacle affreux. L’Américain rageait de
fureur mais tentait de se faire discret. Alors que la tête de la vieille
baronne chutait dans le sac, il grommela à l’oreille de son compagnon :
- Fumier ! Tu auras
beau dire, tu ne m’as pas donné la véritable raison de tout ceci. Une farce
grotesque… Tu as abandonné sciemment Palamède… et peut-être même cette pauvre
folle… Pourquoi tant de cinéma ?
- Je n’avais pas le
choix, répondit mentalement Michaël. Palamède devait mourir le 10 juin 1794…
ainsi que madame de Coix. Leurs noms ont été retrouvés parmi ceux des exécutés
de Prairial an II. Je ne modifie pas le cours de l’Histoire…
- Ouais… à d’autres.
Quand cela t’arrange, salopard.
*****