En 1993, Johanna van der
Zelden pensait avec la plus grande tristesse que la fin de Johanna, sa
grand-mère, était définitivement inscrite.

- Déconnectons la caméra
temporelle 61B. Hélas, elle ne me sera plus utile désormais… grand-mère,
j’aurais pu te sauver mais, en agissant ainsi, j’aurais contrecarré les plans
du Commandeur Suprême. Je sais bien qu’en réalité, tu n’es que la grand-mère du
véritable Johann et que, moi, je ne suis que son clone. Ah ! Johanna, tu
étais la seule femme à ma semblance. J’aurais pu t’aimer…

mais voilà, mon
Supérieur ne tolère pas les sentiments… je porte en moi le lourd fardeau de
n’être qu’artificiel, créé de toutes pièces par la pensée du Maître. Lui, veut
être la Suprême Intelligence, posséder la connaissance totale, l’Information en
son intégralité afin de planer au-dessus de milliards et de milliards de mondes
qu’il aura créés et remodelés par sa simple volonté. Dois-je user du terme Caprice ? Puis-je avoir cette
audace ? Je crois qu’il me plaît de lui obéir. Ou bien suis-je obligé de
le faire ? Est-ce inscrit dans ma programmation première ? Or, si
moi, à mon tour, je devenais un deus ex
machina ? Si je jouais à l’être ? Outrepassant les ordres ?
J’en ai le potentiel… moi aussi, je rêve de planer au-dessus des eaux, de
manipuler la réalité… Moi, la Lumière noire, moi, la Luminescence impossible,
improbable, qui existe pourtant… la Matière noire, l’Entité inversée…
L’Ennemi interrompit là
son monologue et, retournant au présent, il frôla un bouton d’une console
dissimulée derrière le meuble de son bar. Aussitôt, Kintu Guptao Yi-Ka apparut.
D’une voix impérieuse, Johann lui donna ses directives.

- Entrez immédiatement en
contact avec votre homologue Xaxercos.
- Oui Maître, s’inclina
l’homme robot.
- Dites-lui de cesser ses
voyages dans les ridicules limbes de la Grèce ainsi que ses explorations
inutiles dans la Rome antique, ou le Moyen Âge occidental. J’ai besoin de lui
sur le champ.
- Compris, Maître.
- Je dois lui confier une
nouvelle mission. Ne plus lâcher Otto von Möll d’une semelle. De même pour ses
amis. Lorsque l’occasion se présentera, il supprimera le chercheur et ses
collègues pacifistes un à un.
- Entendu, Maître.
- Dites-lui aussi que mon
alter ego de 1995 lui fournira tous les renseignements nécessaires au bon
déroulement de sa mission.
- Ce sera fait, Maître.
- Qu’il se rende donc à
New York où il sera pris en charge par qui de droit. Une fois sur place, il
aura à sa disposition tous les instruments technologiques qui lui permettront
d’accomplir avec succès les instructions fournies par mon double. Avertissez-le
aussi que son travail durera une vingtaine d’années au bas mot.
- Très bien, Maître.
- Dépêchez-vous
d’exécuter les ordres.
Pendant que le docile
Kintu disparaissait, les pensées de Johann van der Zelden suivaient leur cours.
- Michaël ne pourra pas
empêcher Xaxercos de démanteler tous les essais d’actions pacifistes conduites
par ce benêt d’Otto von Möll. Son risible petit club de naïfs sera bien
incapable de freiner en quoi que ce soit ce qui doit advenir : les bottes
nazies parcourant l’Europe,

la faisant plier sous le joug du Dictateur noir,
les bottes des Russes qui soumettront l’Europe de l’Est

sans oublier les
guerres déjà survenues pour moi, observateur en aval, des conflits qui
éclateront aux dates prévues et enregistrées, la guerre de Corée, celle du
Viêt-Nam,

la décolonisation et ainsi de suite…Otto, un utopiste de la plus
belle eau… bien qu’il bénéficiera de l’aide de son petit-fils Stephen, ses
tentatives avorteront. C’est inscrit sur les tablettes de l’Histoire, c’est
enregistré… je dois cependant reconnaître que le bonhomme ne manque pas de
cran. Mon cousin non plus d’ailleurs. Il faut dire que vous avez quelqu’un en
exemple… une personne qui ne manque pas de caractère… Bien au contraire… Franz…
Voilà un homme qui est le seul capable de se mesurer avec moi. Le seul qui peut
réussir à me mettre des bâtons dans les roues… or, chose absurde, je me vois
contraint de l’épargner… sur ordre exprès du Commandeur Suprême. Pour
d’obscures raisons d’équilibre… au plus profond de moi, je voudrais l’écraser
comme un insecte mais… je ne le puis… à chaque tentative, le bras me manque…
Non par crainte des rudes conséquences de ma désobéissance… Franz von
Hauerstadt, le grain de sable qui enraye toute la belle mécanique bien huilée
du Commandeur du Temps… Oui, j’ai déjà tenté de t’éliminer, Franz…
d’innombrables fois… Tu n’as pas toujours senti que j’étais là, tout prêt, que
je te guettais… Jamais je ne suis allé jusqu’au bout de mon acte…
pourquoi ? Franz… ton nom, tout ton être évoque en moi d’étranges
réminiscences. Toutes les cellules de mon corps vibrent lorsque je pense à toi…
une réplique de Hamlet me vient à l’esprit : Il y a plus d’étoiles dans le ciel, Horatio…Franz…

Alors, les yeux dans le
vague, Johann se servit un verre de brandy avant de mettre en marche son
mini-ordinateur de poche.
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