Piikin atterrit derrière
le bois de la propriété des van der Zelden à la date et à l’heure prévues.
Sortant de son véhicule intelligent, il le reprogramma et la bulle se plaça en
orbite déphasée juste au-dessus du château, invisible à l’intérieur d’une sphère
temporelle légèrement déviée.

A petits pas, l’homme
artificiel avança en direction du parc et des bâtiments centraux. Il n’avait
aucune hâte à croiser Madame. Puis, il pénétra dans l’imposante demeure par la
porte du jardin d’hiver. Il y régnait une atmosphère d’étuve, digne de la forêt
tropicale.
Tout en marchant, Piikin
se défaisait de son apparence d’espion de la Première République. Bientôt, il
recouvra son aspect naturel, c’est-à-dire le crâne dépourvu de toute pilosité,
de même pour son visage, la peau présentant des reflets métalliques bleu acier,
les yeux froids. Ses vêtements, des projections holographiques, avaient été
remplacés par une combinaison grise passe-partout.
Comme il faisait déjà
nuit, Piikin crut qu’il avait assez de temps afin de se recomposer un visage
nettement plus humain, celui de Wilfried, le régisseur qu’il était censé être.
La maisonnée devait être
endormie. Mais il prit la précaution d’entrer à pas feutrés dans le grand salon
du rez-de-chaussée. Il ne désirait pas réveiller qui que ce soit, et surtout
madame van der Zelden.
Or, à peine avait-il esquissé
un pas dans la vaste pièce, qu’avertie par on ne sait quelle prémonition, ou
dotée d’une ouïe surdéveloppée, Johanna actionna l’interrupteur électrique
d’une main frêle. Aussitôt, des centaines de watts éclairèrent violemment le
salon, aveuglant Piikin. Désarçonné, l’homme robot recula, trébuchant sur un
siège qui avait été déplacé. Ce fut tout juste s’il ne tomba pas sur le parquet
ciré.
Alors, une voix
doucereuse s’éleva dans la nuit, une voix empreinte de menaces.

- Bonsoir, Wilfried. Vous
venez bien tard, ce soir… Je vous espérais plus tôt, beaucoup plus tôt… mais…
est-ce bien Wilfried que je dois vous appeler ? C’est fort mal à vous de
m’avoir ainsi fait attendre. Vous avez menti, trahi la confiance que j’avais
mise en vous…
Réajustant sa vision,
l’homme artificiel parvint à voir son interlocutrice. Il avait face à lui une
jeune femme blême, d’une maigreur effrayante, qui n’était plus que le fantôme
de ce qu’elle avait été jadis… une malade assise dans un fauteuil roulant dont
les yeux exsudaient la folie et la haine. Dans sa main droite, elle serrait un
pistolet laser.
Toutefois, malgré les
circonstances dramatiques, madame van der Zelden n’avait pas oublié d’être
élégante afin d’accueillir comme il se devait l’homme prodigue. En effet, elle
portait un délicieux tailleur gris en flanelle, du chic le plus absolu, à motifs
losangés. L’ourlet de la jupe, rallongée, descendait à mi mollet et dissimulait
partiellement les jambes décharnées de la phtisique. Ce tailleur ajusté avait
été prévu pour des jeunes femmes sveltes et non pas pour des malades se mourant
de consomption. Il y avait ici une forme d’humour noir à vouloir arborer une
telle tenue car elle ne faisait qu’accentuer la maigreur étique de celle qui la
portait. Mais Johanna n’en avait cure, toute accaparée par sa vengeance.
Cependant, elle avait pris soin de compléter sa toilette par des chaussures
glacées assorties au tailleur et coupées dans du chevreau.
- Que me voulez-vous,
madame ? S’inquiéta Piikin. Vous tenez une arme. Le savez-vous ?
- Bien évidemment… Votre
absence s’est éternisée, Wilfried… alors, durant celle-ci, j’ai eu le temps
d’apprendre… de beaucoup apprendre. Je me suis servie de vos étranges
appareils… de vos projecteurs portatifs… J’y ai vu des films et encore des
films… des actualités, des représentations théâtrales… mais pas seulement… des
documentaires… désormais, je sais que vous venez du futur, que vous êtes
originaire d’un lointain avenir. Vos archives cinématographiques ont enregistré
toute l’histoire du XXe siècle… alors que celui-ci n’est même pas encore
parvenu en son mitan à l’instant où je vous parle.
- Madame…
- Taisez-vous, Wilfried…
Je n’ai pas achevé, loin de là. J’ai vu le premier homme marcher sur la Lune. Il
était américain.

J’ai vu un hautboïste et chef d’orchestre vivant presque trente années dans le futur. Je l’avais déjà croisé durant mon enfance… mais ce détail, vous le connaissez déjà sans doute…

J’ai vu un hautboïste et chef d’orchestre vivant presque trente années dans le futur. Je l’avais déjà croisé durant mon enfance… mais ce détail, vous le connaissez déjà sans doute…
- Madame…
- J’ai vu le Troisième
conflit mondial… Une horreur… des engins de mort striant le ciel, abattant des
villes entières, des rideaux de feu, des énormes champignons lumineux
détruisant tout, que ce soit les bâtiments, les arbres et les humains… j’ai
entendu des cris, des hurlements de terreur, des pleurs, j’ai vu les gens
s’enfuyant poursuivis par ces murs de flammes… en vain… une fois rattrapés, ils
brûlaient vifs, se transformant en torches vivantes. Les plus chanceux avaient
leur peau qui se cloquait et éclatait, leurs cheveux qui s’embrasaient… mais
j’ai également vu Adolf Hitler régner sur l’Europe… triomphant… magnifique,
sublime…
- Madame, répéta Piikin,
tentant de clamer l’exaltation de la pauvre folle.
- J’ai vu, reprit Johanna
dans un souffle, dans un vaste bureau tout meublé de verre et d’acier, à New
York, oui, il s’agissait de New York manifestement puisque la Statue de la
Liberté se découpait au large, un homme étrange, aux yeux de nuit, le maître
occulte, à la tête d’une puissance incommensurable, donner des ordres
incompréhensibles… chose incroyable, je n’ai pas eu peur… je l’avais en effet reconnu.
C’était l’homme qui me sauva des griffes de ce musicien assassin…
- Madame, insista Piikin.
- Wilfried, vous êtes
pour moi l’envoyé de la Providence, l’envoyé de cet Inconnu… les documents
auxquels j’ai eu accès n’étaient que fragmentaires… oui, Adolf Hitler règnera
sur l’Europe, imposera à tous sa vision grandiose du monde… mais… quand ?
Jusqu’à quand ? Je ne sais rien ou presque quant au sort de l’Allemagne,
mon pays…
- Madame, je vous en
prie…
- De quoi donc avez-vous
peur, Wilfried ? De moi ? Ah ! Ne me faites pas rire… je n’en ai
ni l’envie ni la force… Vous devez forcément savoir ce qui doit advenir… vous
devez me le dire, rien me celer.
- Madame, je ne puis vous
révéler mon savoir… cela m’est interdit… oui, interdit… je suis programmé
ainsi… mon maître Johann a placé en moi un garde-fou… même sous la torture, ma
bouche restera scellée. Aucun de vos contemporains, aucun humain de ce siècle
ni des suivants n’obtiendra de moi le moindre des renseignements, l’information
la plus insignifiante, du moins en apparence.
- Wilfried, vous avez
décidé de me fâcher, c’est cela ? Siffla Madame.
- Non, vous ne comprenez
pas. Je suis prisonnier de ma programmation de base. Car, voyez-vous, madame,
je ne suis qu’un… robot, un être artificiel. Vous qui avez vu Metropolis,

vous devez faire l’effort de saisir ce qu’il en est pour moi… Il n’appartient pas aux gens du passé de connaître l’Histoire de la Terre, une Histoire qui, pour eux, ne s’est pas encore déroulée… On ne bouscule pas, on ne bouleverse pas le continuum temporel… le système chaotique ne le supporterait tout simplement pas…

vous devez faire l’effort de saisir ce qu’il en est pour moi… Il n’appartient pas aux gens du passé de connaître l’Histoire de la Terre, une Histoire qui, pour eux, ne s’est pas encore déroulée… On ne bouscule pas, on ne bouleverse pas le continuum temporel… le système chaotique ne le supporterait tout simplement pas…
- Que me dites-vous là
Wilfried ? Vous mentez ! Oui, encore une fois vous me mentez
effrontément. Vous me prenez pour la dernière des demeurées.
- Madame, lâchez cette
arme. Elle peut occasionner des dégâts considérables entre des mains malhabiles
et ignorantes. Même sans elle, je suis capable de vous détruire…
- Comment cela ?
- Je dispose à
l’intérieur de mon corps artificiel d’une sorte de protection qui peut
s’activer si la menace devient probable et se transforme en danger immédiat.
Une sécurité qui est une arme qu’on ne peut pas stopper. Un dispositif
d’attaque parfait.
- Silence,
Wilfried ! Vous voulez m’intimider, mais vos efforts sont vains. Je sens
ou plutôt devine votre peur. Vous ne pouvez rien contre moi, contre ma
résolution. J’ai identifié votre maître…
- Madame, vous vous
condamnez…
- Ne soyez donc pas
idiot. Il s’agit de mon… petit-fils… l’homme le plus riche et le plus puissant
de la fin du XXe siècle… N’est-ce pas merveilleux ?
- Madame, vous venez de
signer votre arrêt de mort.
- Vous vous entêtez
donc ? S’écria madame van der Zelden.
Soudain, comme provenant
de nulle part, une voix dure s’éleva et retentit, prononçant des paroles
tranchantes.
- Piikin, vous avez eu
l’audace de menacer Johanna ? Tant pis pour vous, laquais ! Votre
rôle s’achève donc ici et maintenant…
- Maître !
Maître ! Pardon… Je suis désolé… je ne voulais pas…
- Ah ! Ainsi, cette
voix appartient à Johann, murmura Johanna avec satisfaction. Mais… que vous
arrive-t-il subitement, Piikin, puisqu’il semble que cela soit votre véritable
nom ? On dirait que vous partez en pièces détachées…
- C’est le cas, madame…
mon maître est un monstre… Il me vide le cerveau. Il le décharge de toute sa
connaissance… mais… j’aurai néanmoins le temps de vous dire… puisqu’il a annulé
la programmation de sécurité de base…
- Oui ? Je vous
écoute, fit avec anxiété Johanna.
- Oui, votre Führer Adolf
Hitler instaurera l’Ordre nouveau… mais il ne pourra aller plus loin que
l’Europe… s’attaquer à la Russie sera sa plus grande erreur… Ainsi Staline
deviendra l’allié des Américains, des Alliés… qui remporteront la Deuxième
Guerre mondiale…
- Quoi ? C’est
impossible ! Gronda Madame.
- Une guerre effroyable,
avec son cortèges d’abominations, d’horreurs… Hitler sombrera dans la fureur
meurtrière, dans la folie de la destruction. Lorsqu’il comprendra que sa
défaite sera inéluctable, il s’en prendra à son propre peuple… un loup avide,
cruel, qui sera terrassé par deux autres loups, tout aussi insatiables… L’URSS,
à la tête de laquelle se trouve le tsar rouge, l’ours enfin réveillé, et, de
l’autre côté de l’océan, le requin du capitalisme, les Etats-Unis… contre la
force sauvage, brutale, une force encore plus puissante… Une nouvelle barbarie…
contre la terrible machine de mort, d’autres machines, d’autres armes sèmeront
une terreur tout aussi affreuse. L’arme nucléaire…
- L’arme nucléaire ?
Expliquez-vous Piikin…
- Vous en avez vu ses
effets à la fin du XXe siècle… Maître, arrêtez… pitié ! Je suis Piikin,
j’ai été créé par Okland di Stephano… je suis Piikin… Shalaryd, la cité d’or où
j’ai pris conscience que… j’existais… avec ses coupoles, ses jets d’eau… ses
mutants…
- Ressaisissez-vous,
Piikin. J’ai tant de choses à vous demander…
- Oui… Hitler perdra la
guerre. Il finira misérablement dans un Berlin en ruines, assiégé par les
troupes soviétiques. Il se suicidera le 30 avril 1945, refusant le tribunal et
le jugement… ainsi finira le IIIème Reich. Ainsi finissent les monstres.
- Piikin ! Hurla
Johanna, hors d’elle, comprenant qu’elle n’obtiendrait pas de l’homme robot ce
qu’elle désirait par-dessus tout.
- La théorie de la
relativité générale formulée par le physicien Albert Einstein en 1915 stipule
que…


- Mais je m’en fous de la
relativité générale ! Ce qui m’importe, c’est de guérir ! Piikin,
vous jouez avec moi… vous faites semblant de perdre la mémoire, s’époumonait la
jeune femme.
- Pourtant, en 1959, Otto
von Möll expérimentera ce qu’il nommera un module temporel prouvant ainsi que
la théorie générale était incomplète et qu’il fallait aussi tenir compte de
l’intrication quantique… Franz von Hauerstadt, quant à lui, fournissant tous
les calculs, les équations d’une extrême complexité, permit au translateur de
voir vraiment le jour… Alors, l’appareil, en avance sur son temps, utilisant
l’énergie électromagnétique, effectua son premier déplacement au sein du
continuum espace-temps…
- Piikin, insista Johanna
d’une voix stridente qui n’avait plus rien d’humain.
- Madame… je n’y peux
rien… je ne sais plus qui vous êtes… Vous assistez à ma mort…
- Ah ! Vous êtes
comme une mémoire qui se vide, une batterie qui se décharge… mais… j’ai besoin
de vous… Oui, j’ai besoin de vous… je voulais obtenir de vous la guérison, la
santé… avec des médicaments provenant de l’avenir… des thérapies non encore
envisagées… vous deviez me rendre la vie… or, vous voici en train de mourir
stupidement… par votre faute, je me retrouve condamnée à périr à mon tour… Tous
les docteurs sont des ânes, vous m’entendez ? Les médecins ont tous
renoncé à me soigner… tous… même David m’abandonne et n’attend plus que mon
prochain décès… je le lis dans son regard… je suis en train de m’éteindre de
tuberculose… personne ne me regarde plus avec amour. Je ne vois chez les gens
que la pitié, au mieux, l’horreur au pis. Quand à mes domestiques, ils laissent
transparaître leur haine désormais…
Les grands yeux de
Johanna, des yeux bleus de porcelaine laissaient échapper des larmes. Elles
coulaient en abondance sur ses joues ravagées, ses traits creusés.


- Je ne comptais plus que
sur vous, Piikin et vous êtes là, comme un pantin, perdant votre savoir, votre
mémoire… quelle farce cosmique ! Je vous prie, je vous en supplie, Piikin,
faites un effort, juste un petit effort… pour moi… écoutez-moi… répondez à mes
attentes… je veux encore espérer… j’ai toujours été bonne pour vous… je vous ai
toujours considéré…
Mais l’esprit de l’homme
artificiel était au-delà des appels suppliants de madame van der Zelden.
Désormais, il se trouvait dans l’incapacité d’entendre et de comprendre les
sens des paroles de son ex-maîtresse.
- Il est écrit ce qui
suit dans la Genèse : Et l’Esprit
planait au-dessus des eaux…
Au début, il n’y avait rien, il n’y avait pas de temps… puis, l’étincelle survint… le premier atome, la première interaction… ensuite, survint la Vie… au cœur de la Vie, le Bien et le Mal étroitement incorporés… dès la première articule, le Temps survint… et… au-dessus du Temps, le Grand Ordonnateur… Le Grand Ensemenceur… L’Expérimentateur… qui créa l’Homme… à son image… hélas… ainsi, entre la Vie et la Mort, entre l’Être et le Néant, l’Homme… que se disputent deux forces contraires, antagonistes… l’Homme qui balance entre l’Amour et la pulsion de mort… Qui est capable du meilleur comme du pire… l’Homme qui ne s’accomplira pleinement que lorsqu’il aura suffisamment mûri…

Au début, il n’y avait rien, il n’y avait pas de temps… puis, l’étincelle survint… le premier atome, la première interaction… ensuite, survint la Vie… au cœur de la Vie, le Bien et le Mal étroitement incorporés… dès la première articule, le Temps survint… et… au-dessus du Temps, le Grand Ordonnateur… Le Grand Ensemenceur… L’Expérimentateur… qui créa l’Homme… à son image… hélas… ainsi, entre la Vie et la Mort, entre l’Être et le Néant, l’Homme… que se disputent deux forces contraires, antagonistes… l’Homme qui balance entre l’Amour et la pulsion de mort… Qui est capable du meilleur comme du pire… l’Homme qui ne s’accomplira pleinement que lorsqu’il aura suffisamment mûri…
- Piikin !
Entendez-moi… ne vous entêtez pas à réciter des évidences…
- Je suis Piikin,
s’entêta l’homme synthétique… je suis un être artificiel dont le numéro de
série est ϠϚϑѾԵᴟᶔṌὮ 77559912000-17924.
- Piikin, siffla la
moribonde avec une colère concentrée, vous savez que je tiens présentement une
arme létale entre mes faibles mains. Cette arme de feu que j’ai découverte dans
le grenier… je vais tirer, Piikin, comprenez-vous ? Où dissimulez-vous vos
remèdes ? Dites-le-moi. Bon sang ! Cessez votre plaisanterie !
Réveillez-vous ! Ce pistolet lance des traits lumineux capables de griller
n’importe quoi. Il calcine tout ce qu’il touche. Je le sais car j’ai testé
cette arme sur des écureuils et des bouvreuils. Ils n’ont même pas eu le temps
de se sauver ou de s’envoler…je n’ai retrouvé d’eux que des cendres noires…
La jeune femme
dévisageait maintenant d’un œil glacial le malheureux Piikin qui, se tordant de
douleur sur le plancher ciré, répétait mécaniquement, toute intelligence
enfuie :
- 2+2= 4 ;
1+1=2 ; si la proposition A est vraie, la proposition B est fausse… A=
Vrai ; B= Faux…
- Décidément !
Piikin, vous l’aurez voulu ! Jeta la démente dans un sifflement de vipère.
Crispant alors son index
sur la petite bille verte, elle déclencha le tir mortel. Un trait de feu, jaune
et blanc, aussi brillant que mille lampes de deux cents watts allumées, fusa du
pistolet et frappa de plein fouet, droit au cœur, l’homme artificiel qui n’eut
que le temps de beugler un ultime râle avant de mourir.
- Aaargl…
Puis, ce hurlement
affreux, inhumain, s’éteignit subitement. Alors, une forte odeur de fils
grillés, de circuits brûlés se répandit dans l’immense salon, faisant tousser
la meurtrière.
Désormais, le corps sans
vie de Piikin gisait sur le sol, ressemblant davantage à un puzzle en trois
dimensions qu’à un être humanoïde. On pouvait reconnaître, éparpillés, des
fils, des filins transparents, du plasma, des microprocesseurs, des circuits
intégrés, des cristaux, des organes synthétiques éclatés, de l’or fondu, des
poches d’une liquide physiologique nauséabond, d’une vilaine teinte verdâtre ou
violette, et ainsi de suite…

Avec précaution, Johanna
manoeuvra sa chaise roulante vers ce qui restait de Piikin. Avec curiosité,
elle examina la dépouille, voulant s’assurer s’il ne lui avait pas menti sur un
point, sur le fait qu’il était une sorte de robot amélioré. Tout en se
penchant, elle serra sur sa poitrine sa couverture de laine rose et blanche.
Une moue boudeuse se dessina sur son visage.
Le plasma artificiel
dégoulinait du corps sur le plancher, rongeant les précieuses lattes de bois.
Quant aux cristaux luminescents, ils perdaient peu à peu de leur éclat et
finirent par s’éteindre, sombres comme la mort.
- Il avait raison sur ce
point, murmura la future défunte… Il était bien un des hommes robots comme dans
Metropolis… je n’aurais pas dû tirer…
désormais… désormais… plus ne m’est rien… et je reste seule avec ma mort…
Alors, en un geste d’une
lenteur calculée, elle laissa là son arme qui chuta au milieu de ce qui, il n’y
avait encore que quelques minutes, avait été un être pensant qui avait cru
pouvoir s’affranchir de la servitude inhérente à sa condition… tristement,
madame van der Zelden s’en retourna vers ses appartements, le souffle haletant,
les mains brûlantes de fièvre.
Le lendemain matin, plus
aucune trace ne subsistait de cette tragédie, Johann s’était occupé de faire le
ménage.
*****
Lors de la conférence de
Lausanne qui se tint en 1932, l’Allemagne se retrouva définitivement dégagée du
paiement des réparations. De plus, le vieux maréchal von Hindenburg fut réélu
Président de la République le 10 avril de cette même année. Le 1er
juin, il nomma von Papen chancelier.

Or, les deux élections successives au Reichstag donnèrent aux nazis respectivement 230 sièges et 196 les 31 juillet et 6 novembre à la suite des dissolutions. Hitler avait-il raté le coche ? On aurait pu l’espérer.

Or, les deux élections successives au Reichstag donnèrent aux nazis respectivement 230 sièges et 196 les 31 juillet et 6 novembre à la suite des dissolutions. Hitler avait-il raté le coche ? On aurait pu l’espérer.
Cependant, von Hindenburg
renvoya von Papen et nomma von Schleicher chancelier du Reich.

En effet, le pays s’avérait de plus en plus ingouvernable. Dans les rues ce n’étaient que bagarres sanglantes, affrontements hyper violents entre les SA de Hitler et les communistes. Parallèlement, au Parlement, les nazis, vêtus de leurs uniformes paramilitaires, faisaient de l’obstruction systématique et empêchaient ainsi le fonctionnement régulier du pouvoir législatif.

En effet, le pays s’avérait de plus en plus ingouvernable. Dans les rues ce n’étaient que bagarres sanglantes, affrontements hyper violents entre les SA de Hitler et les communistes. Parallèlement, au Parlement, les nazis, vêtus de leurs uniformes paramilitaires, faisaient de l’obstruction systématique et empêchaient ainsi le fonctionnement régulier du pouvoir législatif.
Le pays comptabilisait
déjà six millions de chômeurs alors que les indemnités spécifiques pour leur
permettre de survivre n’existaient pas. Tous dépendaient des œuvres caritatives
ou de la charité publique. Chaque jour, les fermetures d’usines, d’entreprises
et de magasins s’accumulaient sans cesse davantage. Le secours populaire était
plus que débordé. Les classes moyennes, appauvries et ruinées n’espéraient plus
en rien, hormis le retour à l’ordre.
La République de Weimar
agonisait. Otto sentant le vent tourner, un vent mauvais qui annonçait des jours
noirs, prit juste à temps ses dispositions. Il était trop connu pour ses idées
avancées et craignait le pire. Il avait compris que le vieux maréchal ne
tarderait pas à faire appel à Hitler afin de redonner un peu de souffle au
pays. Il pressentait que les Allemands comme lui seraient les premières
victimes de ce dangereux démagogue, raciste et antisémite. Le cousin de Johanna
avait conservé des contacts en Grande-Bretagne et ne le regrettait pas. Son
exil prochain commencerait donc par Londres.
*****