1932
Piikin poursuivait son
rapport.

D’une voix monocorde, il
expliquait à Johann van der Zelden que Stephen et Michaël, accumulant les
imprudences, du moins surtout de la part du professeur, avaient été dans
l’obligation de se planquer afin de réchapper à la police du Comité de Sûreté
générale. Cependant, un des espions avait pu prendre en filature l’Américain.
La police politique disposait donc désormais de son portrait ainsi que de son
adresse. Le chercheur était surnommé non sans ironie l’espion de Pitt.

Toujours apparemment
aussi peu concerné par la chose, Piikin enchaînait.
- Une descente ne saurait
tarder chez le ci-devant marquis Palamède de Florimont, royaliste nostalgique
notoire. En fait, c’était moi l’espion du Comité puisque je travaille pour Amar
et Vadier.

La guillotine aura bientôt quatre nouvelles têtes à trancher.

- Mais c’est parfait
Piikin, se réjouit Johann. Votre mission ici s’achève donc par un succès.
J’avais tout à fait raison de tabler sur vous.
- Merci pour ce
compliment, maître.
- Lorsque vous en aurez
tout à fait terminé, vous rejoindrez l’année 1932. Puis, vous ferez un saut au
château…
- Oui, maître, mais…
pourquoi ?
- Ma grand-mère Johanna a
visité votre grenier.
- Euh… j’avais pourtant
branché les sécurités. Un mini champ de force entre autres.
- Piikin, vous faites
preuve de stupidité. Moi, j’ai jugé bon qu’il fallait neutraliser ces défenses.
Par conséquent, mon aïeule a hâte de vous revoir. Cela fait tantôt un an que,
tous les soirs, elle monte au grenier durant une heure, dans l’espoir que vous
soyez de retour. Mais elle commence à se lasser, la pauvre. Alors, soyez prompt
à exécuter cet ordre. Ne la décevez pas.
- Que me veut-elle ?
- Dorénavant, elle sait
que vous venez du futur. Elle va vous demander la santé. Donnez-lui
satisfaction. C’est un ordre.

- Oui, maître, répondit
l’homme synthétique en baissant les yeux.
La communication coupée,
Johann esquissa un sourire indéfinissable.
- Je pense que le sort de
Piikin est définitivement réglé. Malgré sa constitution ô combien fragile, ma
grand-mère était une femme de tête. Elle attend mon serviteur avec un joli
bijou de technologie, un objet que j’ai subtilisé au XXXe siècle, un petit
désintégrateur laser plaqué or que j’ai volontairement laissé dans le grenier
lorsque je l’ai, à mon tour, visité, pas plus tard qu’hier au soir. Est-ce
qu’un homme robot meurt ? Après tout, est-il réellement vivant ? A
mes yeux, ce n’est qu’une machine…
Ricanant cruellement, van
der Zelden rajusta soigneusement son nœud papillon. En effet, il s’apprêtait à
se rendre à un cocktail.
*****
Janvier 1932.
Le sept de ce même mois,
le jeune Nikita Sinoïevsky effectuait un séjour à Berlin afin de parfaire ses
connaissances en physique. Il profita de l’occasion pour présenter à Otto von
Möll dont la réputation grandissait dans les milieux scientifiques un jeune
musicien polonais promis à un grand avenir, Wladimir Belkovsky.
- Mon ami que voici est
un musicien fort prometteur.
- Euh… Je sais jouer du
hautbois et du violoncelle. Mais mon instrument de prédilection reste l’orgue,
fit Wladimir en allemand avec un léger accent slave.
- C’est magnifique. Il
manquait un musicien accompli parmi mes connaissances, s’exclama avec bonheur
le baron.
- Wladimir ne s’intéresse
pas seulement à la musique, compléta le Russe. Il œuvre depuis longtemps en
faveur de la paix dans le monde.
- Oui, c’est exact,
renseigna le Polonais. J’ai déjà effectué deux fois le tour de l’Europe afin de
promouvoir mes idées pacifistes.
- Enchanté de
l’apprendre.
- Ainsi, reprit le
musicien, j’ai pu constater qu’en France aussi bin qu’en Allemagne ou encore en
Angleterre, que les hommes étaient semblables, appartenaient à une même
famille. La guerre doit être prohibée, ne plus jamais survenir… Plus jamais les
Nations ne devront s’entretuer.
- Vous me faites plaisir
en parlant ainsi. Je sens que nous allons devenir des amis sincères.
- Je l’espère de tout
cœur.
En cet après-midi de
janvier, alors que quelques flocons tentaient de blanchir les trottoirs, une
longue amitié venait de débuter. Par-delà les années, à travers maintes
péripéties, troubles politiques, économiques et sociaux, guerres, en dépit des
idéologies opposées qui allaient plonger une fois encore le monde dans un
conflit sanglant, ces deux hommes allaient restés unis. Or, l’un serait obligé
de s’expatrier aux Etats-Unis afin de réchapper à la peste brune, et le
deuxième enfermé derrière un mur de fer s’abattant sur son propre pays. Puis,
Wladimir ferait connaissance avec les prisons staliniennes. Par miracle, il
parviendrait à s’évader.
*****
A partir du mois de mars
1932, la santé de Johanna se mit à décliner sérieusement. Le nouveau médecin de
la famille des van der Zelden ne cacha pas à David que son épouse ne faisait
que survivre. Quelque chose la maintenait encore en vie, mais c’était tout
juste.
- Monsieur, je suis
profondément navré, mais je dois reconnaître que la médecine actuelle est
impuissante devant le mal dont souffre madame van der Zelden. Je ne sais plus
que faire…
- Hum… mais qu’a-t-elle
au juste ? Questionna David, les sourcils froncés, tout en servant une
tasse de café au docteur.
L’entrevue se passait
dans le salon mauve, à l’abri des oreilles de Johanna et des domestiques.

- Je l’ignore, monsieur.
Il ne s’agit pas d’une simple tuberculose, d’une phtisie ordinaire… c’est… autre
chose. Son ressort vital m’apparaît… comment dire ? Brisé. Oui, c’est
cela… Pourtant, votre épouse ne paraît pas en avoir conscience… bien au
contraire, elle semble vouloir vivre encore, s’accrocher à l’existence…
- Combien de temps lui
reste-t-il ? S’enquit David.
- En étant optimiste, si
vous la ménagez beaucoup, deux ans… peut-être trois…
- Je vois.
- Il vous faudra lui
épargner la moindre petite contrariété.
- Je saisis.
- Ce qu’il lui faudrait,
c’est le soleil de la Côte d’Azur…
- Certes… J’envisage
justement un séjour à Nice le mois prochain. Mais… sera-t-elle en état
d’effectuer ce voyage ? La fatigue ne sera-t-elle pas trop grande pour
elle ?
- Au contraire, je pense
que cet imprévu lui fera un immense plaisir…
- Très bien. Dans ce cas,
je vais faire en sorte qu’elle m’accompagne… Je confierai Richard aux mains de
sa nurse…
Désormais trop faible
pour marcher, Johanna ne se déplaçait plus qu’en chaise roulante. La
tuberculose chronique dont elle souffrait depuis plusieurs années avait atteint
ses os et la malheureuse jeune femme souffrait du mal de Pott ainsi que de
lésions rénales. Sa maigreur effrayante suscitait la pitié, soulevait le cœur
et faisait pleurer les esprits non avertis de sa perversité plus vivace que
jamais.

En effet, son caractère
n’avait pas été amélioré par sa maladie. Elle passait son temps à rudoyer plus
que jamais ses bonnes, ses domestiques, ne leur épargnant pas sa mauvaise
humeur, comme si elle les rendait responsables de son mal. Par moment, lorsqu’elle
feuilletait de vieux albums de photographies, elle était prise de crises de
sensiblerie. Alors, elle versait d’abondantes larmes sur les clichés en carton
ou en papier et murmurait :
- Comme j’étais belle
alors…
Une idée fixe la
soutenait : le retour de Wilfried son ancien régisseur.
David était navré,
certes, de la terrible déchéance de son épouse. Il l’avait aimée sincèrement,
il ne fallait pas en douter. Mais, aujourd’hui, l’essentiel était assuré. Il
avait un fils, un héritier qui prendrait sa relève et accomplirait des
merveilles…
La nature de jouisseur de
van der Zelden avait repris le dessus. Il passait davantage de temps à
fréquenter les maisons closes de Berlin ou d’ailleurs qu’au château, où, chaque
fois qu’il était de retour, il constatait la dégradation constante de l’état de
santé de sa femme.

Or, ce fut à Berlin
justement que notre marchand d’armes reçut la visite d’un jeune SA

déjà
entraperçu auparavant. Gustav Zimmermann venait quêter des fonds pour financer
la campagne électorale qui se préparait. Son Führer bien aimé Adolf Hitler
était candidat aux élections présidentielles. Il se présentait contre le vieux
maréchal von Hindenburg.
Plein de duplicité,
méfiant, David signa un chèque des plus généreux en faveur du parti nazi. A
noter qu’il fit de même pour soutenir la campagne du Président en exercice.
Ainsi, l’homme d’affaires escomptait préserver ses arrières en cas de victoire
de Hitler ou de Hindenburg.

Comme nous le savons depuis de longues années,
monsieur van der Zelden n’avait aucune conviction politique.
Poliment, Zimmermann
s’enquit de Madame van der Zelden. Il apprit que la jeune femme était fort
malade et que sa santé déclinait. Il la plaignit sans arrière-pensée.
- Elle a été si bonne
pour moi, fit-il à David. C’est une patriote, un soutien pour notre cause, pour
la cause de notre Führer…
- Je n’en doute pas…
A la fin de cette année
1932, mû par une sorte de prémonition, Zimmermann allait demander sa mutation
dans le corps de la SS. Celle-ci serait acceptée sans problème.
*****
1682. Château de
Versailles.

Le roi Soleil venait de
s’installer dans ce qui serait désormais la demeure de la Cour jusqu’à la
fatidique année 1789. Non pas que le palais fût terminé, loin de là ! Les
courtisans durent suivre le souverain sans marquer la moindre hésitation ou le
plus petit ressentiment pour vivre au beau milieu d’un chantier qui sentait le
plâtre, les odeurs alcalines des dorures, parmi les pierres, les gravats, la
poussière, les poutres encore apparentes, le bruit des travaux, le martèlement
des outils, croisant les ouvrier, les jardiniers, les maçons, les maitres
d’œuvre, dans l’inconfort le plus total.

Or, parmi la foule des
laquais transbahutant les lourdes malles de monseigneur le duc de Saint Aignan,
habilement grimé, se trouvait le sieur Kintu Guptao Yi- Ka. Ainsi, l’homme
synthétique voyageait d’époque en époque, obéissant en fait aux ordres de son
seul maître véritable, Johann van der Zelden. Il avait pour mission d’ériger
des obstacles à l’encontre de Stephen Möll et de Michaël Xidrù, et ce, quel que
fût le siècle. Le Commandeur Suprême avait mis en garde Johann quant à
l’éventualité de multiples déplacements temporels de la part de l’Agent MX.
Que craignait donc
l’Entité originaire du quarante-et-unième millénaire ? Elle pressentait
que l’agent temporel éprouverait un jour ou l’autre la nécessité de s’allier à
ses confrères afin de contrecarrer la destruction des cubes identificateurs
relais de l’Histoire de l’humanité. Lesdits cubes avaient pour fonction
première de permettre aux Douze Sages et aux Agents temporels de disposer de
repères parfaits, de systèmes électroniques de renseignements adéquats et de
communications performantes par-delà le temps et l’espace.
Furent donc envoyés, sur
tous les continents, à différentes dates de l’humanité, six hommes robots, avec
le devoir de contrôler la présence effective desdits cubes identificateurs mais
aussi, si besoin s’en faisait sentir, d’anticiper la destruction desdits
repères afin d’affaiblir les divers Michaël et les rendre plus vulnérables
encore aux attaques du Commandeur Suprême et de son séide, Johann.
De plus, il fallait
rajouter aux alliés de l’Entité artificielle trois Maîtres du Temps qui
n’avaient eu aucun scrupule à trahir les Douze Sages. Les Ganelon avaient pour
atout de diriger des troupes fidèles originaires de toutes les époques, des
autochtones qui pouvaient se fondre dans la foule, des correspondants anonymes
insoupçonnables, recrutés selon de durs critères de sélection. Ces initiés
étaient persuadés d’agir pour le bien de leurs semblables, de sauvegarder la
civilisation humaine. Bien sûr, ils avaient subi un lavage de cerveau et leur
obéissance était totale. Michaël et ses sosies les connaissaient sous
l’appellation d’Initiés de Worms.
Mais qu’est-ce qui poussait
le Commandeur Suprême à agir, lui ? Rebellé contre les Douze Sages,
détruisant sciemment des périodes entières de l’Histoire ou encore de la
Préhistoire, il avait soif d’explication. Il voulait comprendre les raisons de
son existence, oui, évidemment, mais également, il recherchait avec une
opiniâtreté rageuse et sublime à la fois les origines de l’Homme, de la Vie, se
conduisant en fait comme le catalyseur de l’Evolution, du moins sur la planète
Terre.
Des questions le
taraudaient.
Qui l’avait en fait
créé ? Etaient-ce bien les Douze Sages ?
Qui était-il ?
Qu’est-ce qu’il était ?
Qui participait à la
Création en son entier ? Le Hasard n’y avait-il pas sa place ? Le
Dessein intelligent ne pouvait pas être le moteur de l’Evolution… Non… il n’y
avait pas de Dieu…
Bref, le Commandeur
Suprême était en quête de soi-même.
En attendant, les six
hommes artificiels choisis par Johann, accomplissant une mission dont les
tenants et les aboutissements leur échappaient se nommaient :
- Taamir, surveillant et
contrôlant la Mésopotamie et l’Egypte antique ;
- Nitour Y Kayane, ayant
en charge l’Afrique noire ;

- Xaxercos, devant se
déplacer de la Grèce antique jusqu’aux années 1980 ;
- Zemour Diem Boukir,
natif de l’Amérique latine, qui avait dans son collimateur toute l’Amérique
précolombienne ;

- Itachi Baya Narduk,
surveillerait le monde indien, le Japon, la Chine mais aussi les civilisations
Inuit et tout le reste de l’Asie ;
- Tarmakadoon. Il
paraissait être le mieux loti. Or, c’était une erreur car sa tâche était
immense. En effet, il devait retrouver les traces de la mythique civilisation
mère, issue du Continent Mû…

Le Commandeur Suprême,
n’ayant pas en mémoire les données de ce continent, Tarmakdoon devrait donc se
déplacer en aveugle dans les eaux du temps afin de localiser Mû la légendaire.
Quant au sieur Johann, en
accord avec son Maître, il aurait tout le loisir de faire quelques petites
expéditions temporelles à la recherche, lui, de l’Atlantide…
*****
30 Mai 1794 ou 11
Prairial An II.
Piikin s’était montré un
brillant agent du Comité de Sûreté générale. En bon Républicain, il avait
dénoncé les infâmes ci-devant comploteurs stipendiés par l’Angleterre afin
d’éliminer les membres du susdit Comité de Sûreté générale. Les envoyés de Pitt
avaient trouvé refuge chez le non moins odieux antirépublicain, Palamède de
Florimont, un traître comme on n’en faisait plus.
Ce fut donc pourquoi, en
ce matin du 11 Prairial, Piikin avait été introduit chez Vadier. Il lui
présentait les preuves montées de toutes pièces à l’encontre des
pseudo-citoyens Stephen et Michaël. L’éminent membre du Comité donna l’ordre
immédiat à la Garde nationale attachée à son service de se saisir des individus
en question. Cet ordre fut contresigné par Voulland,

Amar, David et Le Bas.

De
plus, il était spécifié sur l’arrêté qu’il fallait fouiller minutieusement la
cachette des contrevenants, de mener une perquisition digne de ce nom afin
d’obtenir encore plus de preuves de leur trahison.
Ainsi, une douzaine de
Sans-Culottes, tous d’enthousiastes patriotes, mal rasés, plutôt débraillés,
sentant la sueur et le mauvais vin à une lieue, s’achemina par les ruelles
encore obscures et étroites de la capitale en direction de l’adresse de
Florimont.
Puis, parvenus devant le
modeste immeuble, la police du Comité l’encercla tandis que le chef de la
petite troupe, accompagné de quatre de ses hommes, grimpa jusqu’au quatrième et
cognant contre la vieille porte de bois de l’entrée du logis des ci-devant, hurla :
- Au nom de la
République, ouvrez ! Police !
Aussitôt, les hommes de
main du Comité de Sûreté générale entendirent un remue-ménage bruyant dans
l’appartement de Palamède. Ensuite, une voix à l’accent rocailleux s’éleva,
répondant à l’ordre de la police.
- Il n’est pas question
que nous nous fassions prendre par ces salauds ! Résistons.
Tout ceci en bon
américain du XXe siècle. Naturellement, les gardes n’avaient pas compris un mot
de ces paroles mais ils en avaient deviné le sens. Le sergent commanda alors à
ses hommes d’enfoncer la porte à coups de piques. Mais cela fut inutile puisque
quelqu’un ouvrit l’huis en souriant. Il s’agissait d’un grand type aux cheveux
châtains et aux yeux rieurs, autrement dit Michaël. Flegmatiquement, il
accueillit les sbires de la république tandis que le professeur Möll n’en
revenait pas. Il resta stupéfait et immobile durant une seconde puis finit par
réagir.
- Quoi ?
Articula-t-il. Que signifie ?
De bonne grâce, l’agent
temporel lui expliqua télépathiquement les raisons de son geste
incompréhensible.
- Stephen, ce n’est pas
vraiment judicieux de résister aux forces de l’ordre. Si vous le faisiez, vous
mettriez en danger de nombreuses vies… Sachez que le dénommé Piikin, qui était
sur nos traces depuis plusieurs semaines déjà, nous a dénoncés au Comité de
Sûreté générale. Oui, Johann van der Zelden, votre cousin, a expédié un de ses
hommes robots ici, en 1794 afin d’en finir avec nous. C’est bien là la preuve
qu’il a toujours au moins cinq cartes d’avance dans son jeu. Alors… faisons-lui
croire qu’il a gagné… du moins pour l’instant…
- Mais… mais, balbutia
Stephen nullement convaincu par le raisonnement de l’homme du futur. Ce que
vous dites ne tient pas la corde. Depuis quand savez-vous que nous étions
espionnés ?
- En fait, depuis le
début de notre séjour ici.
Cet échange mental ne
dura pas plus d’une seconde. Comprenant que Michaël n’en faisait qu’à sa tête,
hors de lui, le chercheur sortit de sa stupeur et hurla de plus belle alors que
les hommes du Comité de Sûreté générale pénétraient dans l’appartement mal
éclairé.
- Fumier !
Bâtard ! Espèce d’enfoiré de mes deux ! Bougre d’andouille ! Tu
crois que je vais me rendre comme ça, sans me défendre ? Taré !
Traître ! Tu vas voir de quel bois je me chauffe…
Ces cris avaient été
jetés en français cette fois et le sergent rétorqua aussitôt à l’encontre des
prévenus :
- Rendez-vous, vous
tous ! Inutile de résister. Vous n’êtes pas armés. J’ai reçu l’ordre de
vous ramener vivants. Mais, si vous résistez, eh bien, j’ameute tous les bons
citoyens du quartier. Alors, vos têtes finiront au bout d’une pique au lieu de
panier de la Veuve !
- Never ! Jamais nous n’obéirons à la racaille du Comité !
Reprit l’Américain toujours aussi furieux. Si nous nous rendons, notre mort est
assurée. Je ne suis pas aussi con…
Les yeux au ciel,
Palamède lança :
- Mon Dieu, quel
langage !
Lucinde, quant à elle,
encore en chemise de nuit, se boucha les oreilles afin de ne pas en entendre
davantage.
Cependant, Michaël jeta un regard de feu sur
Stephen et celui-ci s’immobilisa comme pétrifié, dompté. Satisfait, l’agent
temporel se retourna vers le sergent et lui fit, avec un ton amène et un
sourire amical :
- Citoyen, nous nous
rendons tous, le sang ne sera pas versé aujourd’hui. Aucun d’entre nous n’est
de taille à vous résister.
Toujours avec la
meilleure volonté, il tendit ses poignets, supposant qu’on allait les lui
attacher.
Mais Stephen, sorti de sa
paralysie, réagit avec violence, n’acceptant toujours pas l’inévitable. Les
patriotes l’avaient perdu de vue deux secondes. Ce laps de temps lui suffit
pour qu’il s’empare d’un chandelier et qu’il le projetât à la tête du
sous-officier. Toutefois, le sergent vit la manœuvre du coin de l’œil et évita
d’un cheveu le projectile. Aussitôt, ses hommes réagirent et s’en prirent au
stupide qui osait narguer les forces de l’ordre républicain. Après une poignée
de secondes, le chercheur américain se retrouva hors de combat, K.O.
Madame de Florimont,
navrée, laissa échapper cette réflexion tandis que les patriotes la poussaient
sur le palier :
- De la violence… Encore
et toujours…
- J’ai horreur du
désordre, rétorqua son mari. Ah ! Quel triste siècle que le nôtre !
Messieurs, je suis votre prisonnier consentant. J’espère que vous noterez bien
dans votre rapport que moi, je n’ai pas résisté. Ainsi que mon épouse… Bientôt,
je quitterai cette terre. Avec honneur et dignité…
- Mon ami ! Se
récria Lucinde.
- Ma chérie, soyez
courageuse, acceptez le sort fatal qu’on nous réserve. Je sais que l’exécution
qui nous attend est une ignominie. Mais pensez que nous allons subir la même
mort que celles de notre malheureux roi et de notre sainte reine. Séchez vos
larmes. N’est-ce pas là le couronnement dû à notre dévouement au principe
monarchique ? Voyez Michaël… il irradie la sérénité. Ne dirait-on pas un
ange ?
- J’envie votre courage,
votre calme et votre résignation, conclut la marquise.
Ainsi, grâce à l’horrible
Piikin, Stephen Möll, Michaël Xidrù, Palamède et Lucinde de Florimont furent
conduits à la célèbre prison du Luxembourg. Après les formalités d’usage,
formalités vite expédiées, ils se retrouvèrent, rare privilège, dans un cachot au
lieu de la sordide pièce centrale commune.

Toutefois, ce n’était pas
le Ritz, loin de là. En effet, l’étroite cellule, faite pour contenir deux
personnes à l’origine, était bondée. Une dizaine de prisonniers s’entassaient
les uns sur les autres et l’air lourd et vicié manquait quelque peu. Quant aux
murs, ils suintaient d’humidité tandis que le sol était recouvert de paille et
de sanies. Deux seaux servaient à contenir les excréments. Ils dégageaient de
fortes odeurs alcalines. Les paillasses crevées répandaient leur contenu sur la
terre battue nauséabonde. Dans cette infection, avec indifférence et dans un
mutisme relatif, les occupants du cachot observèrent les nouveaux venus.
- Ah ! Comme je
regrette de ne point avoir sur moi un mouchoir parfumé aux essences de
violette ! S’exclama Palamède alors qu’il tentait de trouver une place
pour s’installer le plus confortablement possible.
- Ainsi, voilà où nous en
sommes réduits, soupira Stephen. Tout ça par votre faute… ce sera notre
dernière demeure… Chapeau !
- Stephen, vous avez
grand-tort de désespérer… j’ai un plan… au fait, j’escompte bien que cette
petite expérience vous sera profitable. Ainsi, vous comprendrez mieux ce
qu’était l’An II de la Grande Révolution française…
- Bref, vous
m’administrez une nouvelle leçon…
- En quelque sorte…
Pendant ce temps, Piikin
avait appris avec une certaine colère le lieu de détention de ses adversaires.
Le Luxembourg et non pas la Conciergerie. Or, ce détail, minime en apparence,
avait son importance. Il signifiait que nos Tempsnautes ne seraient pas
immédiatement traduits devant le Tribunal révolutionnaire. Un sursis leur était
donc accordé…
Mais la montre
visio-temporelle de Piikin émettait un bip plutôt insistant. Johann van der
Zelden, plus impatient que jamais, exigeait un rapport.
Contraint de satisfaire
les attentes de son Maître, l’homme synthétique obéit. Ainsi, il apprit à
l’Ennemi que ses cibles ne seraient pas exécutées tout de suite.
- Quel contretemps
fâcheux en vérité ! Rugit Johann. Piikin, je me vois dans l’obligation de
vous priver de la récompense de votre mission.
- C’est-à-dire ? Fit
piteusement le séide.
- Vous n’assisterez pas à
l’exécution de l’ami Michaël et de ses compagnons. Plus que jamais votre
présence est nécessaire à Ravensburg…
- Mais, Maître… Le voyage
dans le temps permet de transgresser les règles…
- Que non pas ! Vous
devez absolument être présent au château à la date du 23 mai 1932. C’est
impératif et non discutable. Prolonger davantage votre séjour sous la Terreur
serait dangereux.
- Je ne comprends pas…
- Je dispose d’autres
agents à cette époque, Piikin, et je vous ai fait dénoncer à mon tour comme un
individu dangereux jouant un double-jeu… Votre arrestation n’est plus qu’une
question d’heures…
- Vous aurais-je déçu,
Maître pour que vous agissiez avec moi de la sorte ?
- Pas du tout… C’est
simplement là le moyen que j’ai trouvé pour accélérer les choses.
- Oui, Maître… je n’ai
donc pas le choix.
- Bien évidemment…
Piikin avait préparé sa
fuite prochaine et l’avait anticipée dans ses moindres détails. Muni d’un faux
passeport, il prit la malle-poste pour Villers-Cotterêts. A l’étape, il
descendit dans une auberge relativement accueillante, mais, faisant le tour du
bâtiment comme s’il était à la recherche des écuries, il s’esquiva et emprunta
alors à pieds un chemin rural qui menait à la forêt proche. Puis, récupérant sa
bulle translucide et transtemporelle, il programma la date et le lieu de son
atterrissage. L’animal fidèle le conduisit à sa destination finale sans accroc.
*****