1930
Boston, 16 Avril 1977.
Le Noir traqué, acculé
contre la porte d’un bar louche, avait été rattrapé par les tueurs à ses
trousses. Cependant, Peter Chelton avait décidé de faire payer chèrement sa
peau. Pratiquant le karaté et étant troisième dan de ceinture noire, il se mit
donc en position de défense.
Or, les hommes de main
d’Humphrey Grover étaient tous armés de poignards. Avec tout son courage, le
délégué aux affaires africaines de la FAO réussit à mettre KO deux de ses
adversaires. Mais cela ne suffit pas à lui sauver la vie. Un premier coup lui
fut porté près du cou, un deuxième asséné dans le dos. Enfin, un troisième
l’acheva pour de bon. Le tueur qui avait réussi son exploit, abandonna son arme
dans le ventre de sa victime.
A l’intérieur du bar,
personne n’avait bougé. Pourtant, tous les clients avaient vu la scène à
travers les vitres et les fenêtres en verre du pub. Lorsque les assassins se
fondirent dans la nuit, absorbés par les ténèbres, le propriétaire se décida
enfin à téléphoner à la police.
Un incident de plus dans
la ville, comme il y en avait tant dans toutes les grandes agglomérations des
Etats-Unis dans le dernier quart du XXe siècle. Une agression qui finissait
mal, un meurtre de plus, un cadavre supplémentaire, l’ordinaire quotidien des
Américains. Ce fait divers ne ferait pas la une des journaux, on ne lui
accorderait que quelques entrefilets.
*****
Nuit du 26 au 27 Juillet
1993.
Dans son bureau personnel
à Washington, Gregory Williamson venait de prendre une grave décision. De ses
longues heures de méditation, il ne restait sur le meuble métallique qu’un
cendrier débordant de mégots de cigarettes de luxe. Enfin, le général en chef
se saisit du combiné de son téléphone et forma le numéro secret qui le mettait
en ligne directe avec le Président des Etats-Unis.
Drangston, réveillé en
sursaut, répondit d’une voix pâteuse à son interlocuteur.
- Ah ! C’est vous
Gregory ? Je suppose que cet appel ne pouvait attendre…
- Oui, monsieur le
Président. En tant que leader des peuples libres, nous ne pouvons décemment
abandonner notre allié Israël au Moyen-Orient.
- Nous sommes d’accord
sur ce point, mon vieux.
- Je vous informe donc
que je suis prêt à soutenir ce pays par tous les moyens à ma disposition. Tout
l’Etat-major est derrière moi.
- Donc, y compris par des
missiles chargés de têtes nucléaires…
- C’est cela, monsieur.
- Dans ce cas, envoyez
là-bas quelques-uns de nos navires. Peut-être que notre flotte dissuadera les
Soviétiques. Toutefois…
- Oui, monsieur le
Président ?
- Ne déclenchez pas
vous-même le feu…
- Compris, monsieur.
Merci…
- Nous avons toujours été
sur la même longueur d’ondes mon cher.
*****
Janvier 1930.
En cette belle fin de
journée d’hiver, le duc et la duchesse von Hauerstadt prenaient le thé dans
leur luxueuse demeure de Munich.

Le salon était agréablement meublé dans le
style Louis XVI
qui plaisait tant à Madame. Amélie était vêtue avec la plus
grande simplicité d’une jupe de tergal noir, à ourlet rallongé, la pointe de la
mode, avec un corsage boutonné dans le dos tandis que la jupe elle-même offrait
des petits plis marqués au creux de l’entre-jambe. Au fait, le chemisier en
dentelle rose, avait été brodé à la main et provenait d’Irlande. Une merveille
de savoir-faire et de bon goût.
Karl, quant à lui,
s’était contenté de passer le classique costume Prince de Galles mais avec une
coupe si parfaite qu’elle tenait du prodige. Il était visible que le duc se
vêtait à Londres, plus précisément à Savile Row. Pour parachever l’excellence de
la tenue, un œillet blanc était glissé dans une boutonnière tandis que Monsieur
arborait des chaussures bicolores blanches et noires.
- Oui, mon ami, vous avez
bien jugé. Nous enverrons donc Franz à Oxford terminer ses études lorsqu’il
aura l’âge.
- Naturellement. Mais il
brûle les étapes. Les personnes de notre rang ont pour devoir d’envoyer leurs
enfants en Angleterre parfaire leur éducation. Non pas que les grandes écoles
allemandes ou encore les universités de notre pays soient à dédaigner, loin de
là !
- Franz est un élément
brillant. Il mérite ce qu’il y a de mieux, appuya Amélie.
- Assurément, un jour il
fera partie de l’élite européenne, reprit Karl. Quel avenir aura-t-il ?
Sans doute une situation dans la diplomatie, les affaires étrangères… les dons
qu’il manifeste en langues sont indéniables.
- Il s’exprime déjà
couramment en anglais, en italien et en espagnol.
- Les différents séjours
que nous avons effectués dans ces contrées n’ont pas été inutiles, ma chère.
Mais, en cet instant, je pensais aux facilités qu’il avait à étudier les
mathématiques, la physique…
- Vous envisagez donc une
carrière dans les sciences ?
- Pourquoi pas ?
Pourquoi contrarier ces dons ? Je souhaite vivement qu’il soit un
chercheur renommé qui repousse les limites de la connaissance.
- Lorsqu’il aura quinze
ans, notre fils décidera lui-même de la voie à suivre.
- Oui, je suis prêt à lui
laisser cette liberté-là. Cependant, je ne vois pas du tout un duc poursuivre
une carrière musicale sur toutes les grandes scènes du monde. Même s’il s’agit
de se produire au Carnegie Hall ou encore à Covent Garden.

- Euh… mais si Franz le
souhaite de toutes ses forces ?
- Cette question n’est
pas encore d’actualité, Amélie.
- Très bien, Karl. Que
pensez-vous des dernières frasques de Peter ?
- Hum… Il est jeune et
jaloux de son frère… il trouve que vous lui préférez Franz. Il a tort. Vous ne
favorisez aucun de nos deux garçons.
- Je ne sais pas… Peter
est moins doué que son aîné. Il a plus de difficultés à s’affirmer…
*****
En cette année 1930, Otto
poursuivait ses relations épistolaires avec Hermann Oberth.

Dans l’une de ses
lettres, il proposait au précurseur des fusées une idée tout à fait
révolutionnaire : la mise en chantier d’une fusée spatiale à carburant
liquide et non plus à poudre. En soi, la suggestion était fort intéressante.
Mais voilà. Quel liquide employer ? A cette époque, il faut le savoir,
aucun carburant n’avait la poussé nécessaire pour permettre à une fusée de
décoller…
*****
29 Janvier 1930. Ravensburg.
Le château familial.
La neige tombait en
abondance, recouvrant les toits et les rues d’un blanc manteau immaculé. Le
paysage apparaissait féérique, digne d’une carte postale ou encore d’un conte
de Noël. Mais nous étions vraiment loin des récits des contes de fée.
Après de trop longues
heures épuisantes, Johanna van der Zelden venait de donner le jour à un petit
garçon d’aspect chétif, au visage bleui et aux poumons fonctionnant
parfaitement. L’enfant serait baptisé le jour même de sa naissance et prénommé
Richard.
L’accouchement avait
failli mal se passer mais un médecin venu spécialement de Berlin était parvenu
à sauver à la fois les vies de la mère et du fils.
Cependant, la jeune
accouchée n’allait pas vraiment se relever de cette naissance. Incapable
d’allaiter le nouveau-né, il faudrait à Monsieur embaucher deux nourrices.

Toutefois, après quelques
mois des plus incertains, le bébé allait s’accrocher de toute la force de ses
petits poings à l’existence. Vacciné, bien nourri, bien soigné, il ferait
preuve d’une grande vitalité au contraire de sa mère qui, souffrant de
consomption, déclinait peu à peu.
Quant à David, l’époux et
le père- sur ce dernier plan, il était comblé – désormais, il semblait ne plus
trop se préoccuper de la santé de Johanna, la relève du nom étant assurée.
Parallèlement, la crise
économique s’étendait à travers les Etats-Unis et atteignait durement l’Europe.
Il n’y avait pas un jour où une banque ne se déclarait pas en faillite ainsi
que les commerces et les entreprises. La production manufacturière se
contracta. Des millions de personnes furent touchées par le chômage, cette
plaie du capitalisme moderne. L’Allemagne, fort dépendante des capitaux
américains, fut le premier Etat européen à connaître la récession. Pain béni
pour Adolf Hitler. La preuve ? Lors des élections législatives du 14
septembre 1930, le NSDAP envoya 107 députés siéger au Reichstag. Et ce n’était
qu’un début.

Aux yeux de la presse
étrangère, le Führer était surtout perçu comme un rempart contre la menace
bolchevique.

*****
Le régisseur Wilfried,
absent de Ravensburg depuis plus d’une année, n’en oubliait pourtant pas
Monsieur et Madame van der Zelden. Régulièrement, il envoyait de ses nouvelles
à ses maîtres.
Dans l’une de ses
missives, le domestique rappelait qu’il avait effectivement hérité de sa tante
Amanda la somme plus que rondelette de 50 000 Reichsmarks et qu’avec cet
argent, il avait acheté un joli petit domaine en Bavière, une fermette avec
quelques vaches, une cinquantaine de poules, des lapins ainsi que cinq hectares
de terre. Wilfried devait gérer tout cela. Il faisait donc explicitement
comprendre à Monsieur et Madame qu’il n’avait pas, pour l’instant, l’intention
de revenir à Ravensburg. Trop pris par ses activités nouvelles, il verrait s’il
devait changer d’avis dans les prochains mois.
Pour Piikin, ne jamais
remettre les pieds au château, réchapper à l’humeur de Johanna, tout cela
n’était qu’un vain espoir. Dans son jeu, il avait oublié de compter avec Johann
van der Zelden. Son véritable maître avait d’autres projets pour lui. Une fois
réussie la mission en 1794, l’homme synthétique devrait se pointer dare-dare à
Ravensburg.
- Vous mettez trop de temps
à remplir la mission que je vous ai confiée, disait sèchement l’Ennemi à son
factotum par l’intermédiaire de sa montre transtemporelle. Vous le faites
exprès.
- Mais non, maître… la
situation est plus délicate que prévu, voilà tout.
- Quant à caresser l’idée
que jamais vous ne rentrerez à Ravensburg, c’est tout à fait idiot. Vous n’avez
pas songé à la récupération de votre matériel électronique des plus
anachroniques. Il est bien trop précieux pour être ainsi abandonné. N’oubliez
pas que, durant la Seconde Guerre mondiale, le château de ma grand-mère sera,
tout d’abord occupé par les Nazis, puis, ensuite, par les Américains. Le parti
que tous ces soldats pourraient en tirer est énorme, capable de chambouler le
cours des événements… Cela, je ne puis le tolérer.
- Oui, maître, j’ai
saisi.
- Vous ne m’avez toujours
pas fait votre rapport sur les derniers événements. N’omettez aucun détail.
- Maître, cela risque
d’être un peu long.
- J’ai tout mon temps.
Qu’ont donc fait Stephen et Michaël ces derniers jours ?
De sa voix monocorde,
Piikin se mit à raconter…
*****
30 Avril 1794. Palais
Royal. Ou, pour s’exprimer comme à l’époque, 11 Floréal an II. Maison
nationale.

Alors que les Coalisés
s’emparaient de Landrecies, Robespierre se promenait dans les jardins de
l’ex-palais des Tuileries en compagnie d’Eléonore Duplay

et de la sœur de cette
dernière, Elisabeth Le Bas.

Derrière l’Incorruptible, à une cinquantaine de pas
environ, deux gardes du corps armés jusqu’aux dents étaient chargés de protéger
le Conventionnel. A l’avant de ce cortège insolite, deux chiens couraient et
folâtraient joyeusement dans l’herbe printanière. Brount et Chilichem – un
berger alsacien de grande taille appartenant à Philippe Le Bas, l’époux
d’Elisabeth – jappaient, se couraient après, essayaient d’attraper des
papillons et des abeilles.
L’Incorruptible savourait
pleinement cette belle journée avant de devoir s’enfermer entre quatre murs et
de se plonger dans les soucis de la politique. Comme chaque jour, il se rendrait
à la séance du Comité de Salut Public

vers les quatre heures de l’après-midi.
Maximilien était un homme de devoir. Jamais il ne se dérobait à celui-ci, sauf
lorsque ses forces le trahissaient…
Pour l’heure, Maximilien
discutait poésie avec les deux jeunes femmes. Il ne remarqua donc pas deux
individus devisant ensemble de choses anodines à quelques mètres de lui. En
fait, les deux hommes suivaient le Conventionnel. Il s’agissait de Michaël et de
Stephen.
Le chercheur n’en croyait
pas sa chance. Il était dans un état de surexcitation incroyable. Agissant
comme un gosse devant une devanture de confiserie, l’Américain, muni d’un
microscopique appareil photo, pas même d’une minuscule tête d’épingle, il
photographiait à tour de bras et sur tous les angles le cortège, et ce, malgré
les objections de l’agent temporel.
- Mon ami, faites
davantage preuve de présence, le sermonnait l’homme du futur en français. Vous
allez finir par vous faire remarquer des deux gardes du corps.
- By Jove ! Se contenta de répliquer le professeur. Ah !
Vous n’avez pas idée combien je râle de ne pas avoir apporté ici un
téléobjectif. J’aurais pu prendre des gros plans de Robespierre.
- Stephen ! Cessez
de vous comporter comme un gamin. Vous nous mettez en danger.
Le chercheur était si
troublé qu’il s’exprimait sur le mode tonitruant dans son américain abâtardi
avec un accent rocailleux caractéristique.
Totalement inconscient,
Stephen poursuivit toujours d’une voix de stentor.
- Bon sang ! Tous
les professeurs de Caltech, de Harvard, de Stanford ou de Cambridge donneraient
leur tête pour posséder ces photos. Tous vont être jaloux, à commencer par ce
foutu Drangston. Tu entends, Michaël ? Le Président m’en offrirait cent
millions de dollars que je refuserais de les lui céder. Sais-tu bien la valeur
historique de tels documents ?
- Je pense qu’on
prendrait ces clichés pour des faux, des montages ou encore des
reconstitutions, lança prosaïquement l’agent temporel.
- Même avec ton
aval ?
- Je ne suis pas une
garantie, Stephen.
- D’accord. Tu veux
mettre un éteignoir sur mon enthousiasme.
- Je veux surtout que
vous vous taisiez.
- En attendant, je suis
le seul homme natif du XXe siècle à voir réellement, en chair et en os, le
Conventionnel. Quel bol !
- Nous sommes venus ici
pour cela, mon ami. Enfin, je le suppose…
- Ouais, mon gars…
- Stephen, je ne
comprends pas pourquoi tant de surexcitation de votre part. Si vous poursuivez
ce jeu, si vous vous donnez toujours en spectacle, les sbires de cet assassin
vont nous alpaguer.
- Oh ! Oh ! De
l’argot dans ta bouche ? Cela signifie que tu es vraiment fâché.
- Un peu… Votre stupidité
ne connaît pas de limites.
- Vous, vous avez
l’habitude de voyager dans le temps, de vous transbahuter aux moments clés de
l’histoire humaine. Pas moi. En quelque sorte, vous êtes vacciné, jeta le
professeur en marmonnant.
- Vous parlez moins fort,
c’est déjà ça. Mais toujours en américain. Par les Douze sages, un homme devant
nous, là-bas, sous les arbres, nous a entendus. Il se retourne.
- Pff ! Un hasard.
Vous vous inquiétez pour rien.
- Je me méfie de tout et
de tous. Ne comptez pas sur moi pour vous tirer une fois encore d’une situation
périlleuse, Stephen.
- Cochon qui s’en dédie.
- Vous êtes en train
d’oublier que vous avez besoin de moi alors que la chose n’est pas réciproque.
- Inutile d’en faire tout
un fromage, Michaël, reprit le professeur en français. Je ne tiens pas à finir
en prison. Je me refuse à gâcher ma chance. Mais… savoir Robespierre là, devant
moi, à quelques yards à peine, je sens ma tension monter. Euh… je ne peux plus
tenir…
- Comment ? Quelle
folle idée vous traverse l’esprit ?
- Si nous allions
l’interviewer ?
- Ah ! Bravo !
Votre accent américain repérable vous dénoncerait…
- Mais non ! Les
Américains sont les alliés des Français. Tout le monde sait cela.
- Pas des acteurs de la
Terreur. Pas de cette République.
- Dans ce cas, c’est vous
qui vous chargeriez des questions…
- A quel titre ?
- Euh… En tant que
journaliste… correspondant d’une gazette…
- Franchement, Stephen,
vous avez l’intention de vous suicider aujourd’hui ?
Alors que les deux
Tempsnautes discutaient sur le bien-fondé d’aborder l’Incorruptible, les gardes
du corps avaient fini par les repérer. Mais leur attention fut accaparée par
deux volontaires qui accostèrent Robespierre. Ils avaient à cœur de dénoncer
les conditions de vie difficiles des troupes stationnées aux frontières.

- Citoyen représentant,
faisait le plus âgé, tu le sais, nous manquons de tout. L’intendance ne suit
pas.
- Exactement, renchérit
le deuxième. Tu n’as pas fait suffisamment guillotiner les accapareurs, les
spéculateurs qui se gobergent alors que nous, patriotes qui risquons nos vies
pour la liberté et pour la république, nous crevons de faim.
- Nous couchons dans la
boue. Nos souliers laissent passer l’eau, quand nous en avons ! nous
allons pieds nus la plupart du temps. Quant au pain qu’on nous donne, il est
infect.
- Tu dois remédier à cela
au plus vite en prenant les mesures énergiques qui s’imposent.
Quelque peu gêné,
Robespierre répondit.
- Citoyens soldats, je
fais ce que je peux pour améliorer la situation. Mais je ne suis pas seul à
gouverner le pays. Le Comité de Salut Public comprend dix membres. Notre
république, encore bien fragile, a de nombreux ennemis. Tant sur le plan
extérieur que sur le plan intérieur. Nous combattons sur tous les fronts.
- Oui, et alors ?
Lança le plus âgé des volontaires.
- Par conséquent, nous
devons sans cesse statuer, décréter, envoyer des représentants en mission à
travers tout le territoire, et ce, avec l’aval de la Convention à qui nous
rendons régulièrement des comptes. Quant à nos ennemis de l’extérieur, ils sont
particulièrement puissants. Ils se sont coalisés et nous livrons des batailles
partout, dans le Nord, à l’Est… heureusement que le sentiment patriotique est
fort en France et que nous disposons de nombreuses armées toutes courageuses et
voulant en découdre.
- Cela, nous le savons
très bien.
- Certes, mais c’est là
justement que réside la difficulté. Les paysans chargés de vous approvisionner
se montrent récalcitrants. Ils ne veulent pas des assignats.
- Dans ce cas, guillotine
quelques-uns d’entre eux pour l’exemple.
- Nous le faisons. Le
Tribunal révolutionnaire exécute bien sa mission. Dernièrement, il y a quelques
semaines, n’a-t-il pas encore rendu un verdict de mort à l’encontre d’une
dizaine de fourriers accapareurs ?
Les volontaires,

après
cette admonestation circonstanciée de l’Incorruptible, furent refoulés par les
deux gardes du corps. Alors, Maximilien sortit une montre de son gousset et,
constatant qu’il était près de quatre heures, il pressa le pas et se dirigea
vers les bâtiments, laissant Elisabeth et Eléonore regagner leur logis
accompagnées de leurs chiens.
De loin, Stephen et
Michaël avaient vu la scène et deviné la plupart des propos. Puis, sans
réfléchir davantage aux conséquences, l’Américain emboîta le pas à Maximilien.
L’envoyé temporel se résolut à suivre son ami tout en soupirant.
Nos deux voyageurs
temporels se retrouvèrent donc dans la salle de la Convention, assis dans les
tribunes ouvertes au public, prêts à savourer le spectacle et le sel d’une
séance de nuit. Dans une ambiance agitée, de nombreux députés se succédaient,
prenaient la parole, s’exprimant avec plus ou moins de bonheur. Tout cela alors
que la chaleur s’accumulait, que les odeurs de corps mal lavés agressaient les
narines, que les effluves d’oignon, de fromage et de pâté s’exhalaient, se
mêlant à la sueur dégagée par les plus pauvres des spectateurs, mais aussi aux
volutes de fumée provenant des pipes de nombreux artisans venus là pour
applaudir, siffler ou huer les tièdes et les indécis, bref, les mauvais
patriotes.
Puis, des pétitionnaires
s’en vinrent exposer leurs demandes, leurs griefs, leurs revendications. Pas
toujours sur un ton amène et policé, on s’en doute. Plutôt dans un langage
fleuri qui dénonçait leur appartenance aux basses classes de la société parisienne.
Stephen ne perdait pas
une miette des incidents, des échanges, des retours et des renversements de
situation et des votes. Parfois, une exclamation lui échappait car il avait
reconnu Carnot, Barère ou encore Fouquier-Tinville

à quelques mètres de lui.
L’Accusateur public du Tribunal révolutionnaire était en train de glisser
quelques mots à l’oreille de David, le peintre,

oui, mais pas seulement. Ici,
il était surtout un des membres du Comité de Sûreté générale.
Discrètement, le
professeur murmura à Michaël :
- Nous aurions dû arriver
un mois plus tôt au moins.
- Pourquoi cela ?
- Ainsi, nous aurions vu
également Danton, Desmoulins et les autres…
- Décidément, Stephen,
vous êtes fou ! Vous ne mesurez absolument pas les risques que nous
encourrons. Cela nous est déjà difficile de vivre deux mois pleins au cœur de
la Terreur… dans l’inquiétude continuelle… nos papiers sont faux, contrefaits…
mais, que faites-vous donc ? Rangez votre appareil.
- Bah ! Il est
presque invisible…
- Arrêtez donc de les
prendre tous en photo. Vous tenez à finir la nuit en prison ?
-Non mais… Michaël,
regardez en bas, oui, là… Carnot parle à Barère

et un peu plus loin il y a
Thibaudeau, Sieyès et j’en passe.
- Stephen, le cachot, la
charrette qui conduit à la Veuve, songez-y… si vous voulez finir la tête
tranchée, à une époque bien antérieure à celle de votre naissance, cela vous
regarde… mais, quant à moi, peu me chaut !
*****