10 Août 1934.
Sous un soleil radieux,
un enterrement se déroulait.


Le funèbre cortège traversait presque toute la petite ville de Ravensburg. Toutes les devantures des magasins avaient été baissées et de nombreuses fenêtres et balcons s’ornaient de crêpe noir afin de marquer eux aussi leur deuil. Tout ce qui comptait dans la petite ville suivait le cercueil de madame van der Zelden, traîné par un corbillard tiré par quatre chevaux.

A la tête du macabre cortège se trouvaient un homme de taille élevée, tout vêtu de noir comme il se devait. David van der Zelden, tout entier à son triste chagrin, avait les yeux rouges d’avoir pleuré et présentait une barbe de trois jours à l’assistance. Mais il n’en avait cure. Il tenait mollement par la main un garçonnet d’environ quatre ans, blond et à la figure pâle, un enfant dépassé par les événements, qui, imitant son père, laissait ses larmes couler.


Le funèbre cortège traversait presque toute la petite ville de Ravensburg. Toutes les devantures des magasins avaient été baissées et de nombreuses fenêtres et balcons s’ornaient de crêpe noir afin de marquer eux aussi leur deuil. Tout ce qui comptait dans la petite ville suivait le cercueil de madame van der Zelden, traîné par un corbillard tiré par quatre chevaux.

A la tête du macabre cortège se trouvaient un homme de taille élevée, tout vêtu de noir comme il se devait. David van der Zelden, tout entier à son triste chagrin, avait les yeux rouges d’avoir pleuré et présentait une barbe de trois jours à l’assistance. Mais il n’en avait cure. Il tenait mollement par la main un garçonnet d’environ quatre ans, blond et à la figure pâle, un enfant dépassé par les événements, qui, imitant son père, laissait ses larmes couler.
Richard van der Zelden
venait de perdre sa mère. Désormais orphelin, il n’avait plus pour le choyer
que David, toujours par monts et par vaux. Qu’allait-il advenir de lui ?
En queue du convoi,
fermant la marche, dix individus, dix inconnus, aux cheveux sombres, au teint
bronzé par un soleil implacable. Lorsqu’ils chuchotaient à voix basse, les
Ravensburgeois auraient pu distinguer un accent étranger plus ou moins
prononcé.
Mais qui étaient ces
étrangers ? D’où venaient-ils ? Pourquoi s’étaient-ils mêlés au
cortège ? Voilà les questions qui venaient à l’esprit des bons habitants
de la cité. Les intrus portaient des costumes assez mal coupés, mais leurs yeux
farouches détaillaient avidement les gens qui suivaient le convoi. Lorsque la
bière fut mise en terre, ils jetèrent des regards farouches sur la tombe et ce
fut tout juste qu’ils retinrent un profond soupir de soulagement.
Enfin, lorsque monsieur
van der Zelden accepta les condoléances des notabilités ravensburgeoises, les
inconnus se retirèrent. Le bourgmestre, exprima alors à haute voix ce que tous
pensaient tout bas.
- Comment ces étrangers
ont-ils pu passer la frontière ? Notre Feldgendarmerie était-elle donc si
occupée ? C’est intolérable ! J’en réfèrerai en haut lieu.
*****
9 Mai 1954, Ravensburg,
la propriété familiale des von Möll.
Otto avait invité son
vieil ami Stephen Mac Garnett à passer une huitaine de jours chez lui, au
château. Installés confortablement dans un des salons du premier étage, situé
dans le bâtiment central, les deux hommes abordaient la situation
internationale, plutôt préoccupante. Dien Bien Phû fut naturellement évoqué.


Le soir tombait déjà.
Pour obtenir plus de détails et avoir les toutes dernières nouvelles, le maître
des lieux venait d’allumer le poste de radio. Or, celle-ci annonçait le décès
du banquier Rosenberg à l’âge de quatre-vingt et un an. L’héritier de l’immense
fortune du banquier d’origine juive n’était autre que Georges Athanocrassos,
l’ennemi intime d’Otto.
Après avoir écouté les
informations, Otto et son ami reprirent leur conversation. L’évacuation des
Français par les Tigres Volants de Chennault vint, comme il se devait sur le
tapis.


- C’est un malheur pour
l’Occident, proféra Stephen entre ses dents.
- Hum… je ne sais pas si
je dois partager ton pessimisme, rétorqua Otto.
- Comment ? Ne
vois-tu donc pas le danger ? Le communisme gagne du terrain.
- Nous n’en sommes pas
encore là en Indochine…
- Je mets ma main au feu
que la région tombera bientôt entre les mains des Soviétiques et des Chinois.
- La guerre d’Indochine
n’était qu’une guerre d’indépendance.
- Non. Elle s’inscrit
dans la guerre froide, Otto, admets-le.
- Bon. Je préfère ne pas
insister. Puis-je te servir un verre ?
- As-tu du scotch ?
- Oui, bien sûr.
L’ex-baron se leva et
entreprit de servir un verre d’alcool à Stephen et à lui-même.
- N’oublie pas Franz, fit
l’archéologue.
- Il ne boit que du
whisky de vingt ans d’âge au minimum. Or, je n’en ai pas… de toute manière,
Franz n’est pas porté sur les alcools.
Ayant officié en hôte
prévenant, Otto fit dévier la conversation sur un sujet qui lui tenait
particulièrement à cœur, les potentialités offertes par l’électromagnétisme
dans le domaine des transports. Entendant enfin parler science, Franz sortit de
la pièce contiguë - il était justement en train d’étudier la maquette d’un
prototype – et écouta l’échange entre Stephen et Otto. Puis, le dialogue dévia
sur le compte-rendu par l’archéologue de sa précédente expédition sous-marine.
- … ainsi, mon cher
Stephen, ce que tu as vu lors de ton expédition scientifique dans l’Océan
Indien t’a surpris. L’objet étrange que tu as remonté à la surface ressemblait
à un cube plastique…
- Oui, mais, après
différentes analyses faites par des laboratoires indépendants, il s’avéra qu’il
ne s’agissait nullement de plastique. En fait, les analystes ne purent
identifier précisément la matière desdits cubes. Un métal inconnu ?
- Fichtre ! En
êtes-vous certain, Stephen ? Questionna Franz.
- A vrai dire, non.
D’après les confidences d’un technicien, le métal ne reposerait pas sur le
carbone…
- Quoi ? S’écria
Otto. Mais… c’est impossible !
*****
1927.
Le 5 février de cette
année-ci, Archibald, le deuxième fils d’Otto von Möll naissait. On pouvait
croire, à tort, que le couple vivait dans le bonheur parfait. Or, il n’en était
rien. Depuis quelques mois déjà, Otto et Renate ne cessaient pas de se disputer,
pour des broutilles et, parfois, pour des sujets plus sérieux. La jeune femme
reprochait à son époux un peut tout et n’importe quoi. Cependant, une
récrimination revenait le plus souvent. Le jeune chercheur négligeait sa femme,
il lui préférait non pas une maîtresse mais bel et bien son automobile.
Lorsqu’il ne rentrait pas trop tard le soir, après une longue et dure journée
de travail, il n’avait plus ces attentions charmantes, ces sourires et ces
gestes de tendresse d’autrefois.
- Ta Mercedes t’est beaucoup
plus précieuse que moi ! Jetait Renate avec colère. Tu es un homme, et,
pour cette raison, tu juges que tu peux mener une vie libre et indépendante, n’en
faire qu’à ta tête… Eh bien, moi aussi, je veux faire de même, vois-tu ?
Tes week-ends, tu les passes à rouler dans ta belle voiture, à effectuer des
balades et des virées sur les routes et les chemins à cent-vingt kilomètres à
l’heure ! Il n’y a pas un dimanche où tu ne nous abandonnes pas, Dietrich,
Archibald et moi à la maison, satisfaisant tes goûts égoïstes !
- Renate, tu noircis le
tableau… je t’aide, je participe aux tâches familiales…
- Ah oui ? J’en ai
marre de torcher des marmots ! Je veux vivre moi aussi, profiter de ma
jeunesse, sortir, me détendre. J’en ai tout autant le droit que toi. J’en ai
plus qu’assez d’être confinée dans cette maison, à ne voir pour tout horizon
que les arbres de la rue. Mes seules sorties sont pour aller chez l’épicier, le
marchand de journaux et chez le boulanger. Cela suffit ! Je veux plus… je
veux voir le monde, je veux voyager…
- Mais, je t’emmène en
vacances, je te conduis à l’opéra, au cinéma et au théâtre…
- Ah oui ? Je peux
les compter les fois où les soirées ne sont pas celles du train-train
habituel ! Tu as tes amis ? Tes loisirs ? J’aurai les miens.
- Mais, enfin, Renate,
que t’arrive-t-il ? Je ne te comprends plus…
- Il me prend, mon cher,
que je ne supporte plus cette existence monotone.
- Alors ? Que
comptes-tu faire ?
- Je demande le divorce.
- Que… Quoi ? Mais…
à quel titre ?
- Oh ! Je n’ai pas
d’infidélité à te reprocher… je le sais pertinemment. Je dirai au juge que je
ne te supporte plus… je suis même prête à accepter de prendre tous les
torts.
Quelques jours après
cette dernière scène, Renate quittait le domicile conjugal. Ainsi, en plaquant
Otto, elle lui laissait également sur les bras les deux enfants. Au chercheur
de se débrouiller pour trouver une nurse.
Le divorce sera prononcé
aux torts de l’épouse quelques années plus tard.
Malheureux et naïf Otto
qui se vit obligé à des frais supplémentaires… en effet, bien que le divorce
fût prononcé en sa faveur, il dut verser une pension conséquente à son
ex-épouse trop moderne et trop émancipée. Le recrutement d’une nurse lui coûta
également fort cher.
Toutefois, vers la
mi-mai, nonobstant le départ fracassant de Renate, se reposant sur la nouvelle
nurse, la troisième en quelques mois, Otto partit pour la France. Ce fut ainsi
que, le 21 mai 1927, en compagnie de Stephen Mac Garnett, de Robert F. York et
des von Hauerstadt qu’il se contenta de côtoyer - il ne les fréquentait pas –
il assista au Bourget à l’atterrissage de Lindbergh. Le Spirit of Saint Louis fut fortement ovationné ainsi que son
courageux pilote.


*****
22 Juillet 1993. France.
Des nationalistes corses
parvinrent à s’introduire à Matignon et à déposer dans le bureau du Premier
Ministre dix mille tracts réclamant l’indépendance de l’Île de Beauté. En fait,
le commando placarda les revendications sur les tapisseries précieuses, sur les
meubles et sur le plancher, et ce, avec une telle profusion de colle, que cet
incident obligea à remeubler, à retapisser et refaire le sol du palais
ministériel.
Cette intrusion eut des
conséquences dans le cours de la politique du pays. En effet, le deuxième
gouvernement de Pierre-André Santoni fut aussitôt renversé, car la trêve
estivale n’avait pas lieu du fait de la gravité des événements extérieurs.
L’opposition s’acharna sur le Premier Ministre sortant, l’accusant de collusion
avec le commando téméraire. Santoni n’était-il pas d’origine corse ?
L’Assemblée Nationale,
secouée par une véritable tempête, hésitait à demander la démission du
Président de la République. Pendant ce temps, les partis d’extrême-droite se
déchaînaient. Des articles incendiaires parurent dans différents journaux
qu’ils fussent d’obédience gauchiste ou proches des ultra-nationalistes. Serges
Bouteire, homme faible, fut obligé de s’adresser à la Nation, mais il n’osa pas
demander la dissolution de la chambre, doutant quelque peu de sa majorité
électorale.
Cependant, la plupart des
Français se moquaient de ces troubles, car les vacances étaient sacrées. Dupont
avait bien d’autres soucis que de voir un jour la Corse indépendante. En effet,
le pays comptait quatre millions de chômeurs et la crise économique était plus
forte et plus grave que jamais. S’il y avait de nouveaux pauvres, des SDF
partout dans les rues des grandes agglomérations, il y avait également des
nouveaux riches qui étalaient insolemment leur luxe et vivaient de la substance
du pays.
En Italie, la situation
politique, sociale et économique était tout aussi préoccupante. Le Président du
Conseil, un certain Feruccio Giacobbi, appartenant au parti communiste, conduisait
une politique digne de Lénine, s’inspirant de cet ancêtre pour lui
incontournable. Ainsi, il avait fait fermer toutes les frontières, saisir tous
les signes extérieurs de richesse, arrêté les représentants des plus grandes
fortunes du pays.
Désormais, l’Italie
tentait de produire de l’essence synthétique, du charbon synthétique et ainsi
de suite ! Quant aux salaires, malgré les récriminations, ils avaient été
réduits de moitié. Les ouvriers qui osaient manifester leur mécontentement
étaient condamnés à un an de prison ferme au minimum. Les prix et les salaires
venaient d’être bloqués pour deux ans. Les chômeurs se retrouvaient embauchés
de force sur les chantiers tout juste ouverts, aussi bien l’ingénieur en
agronomie que le professeur de littérature ou de philosophie. Ne fallait-il pas
construire des logements pour tous ?
Les Eglises étaient
invitées à donner tous leurs trésors car l’Etat avait un besoin urgent d’or.
Malgré les accords du Latran, l’Eglise catholique se retrouva elle aussi
ponctionnée. En matière de politique étrangère, l’Italie restait encore membre
de l’OTAN mais pour combien de temps encore ?
L’Europe des Douze et les
Etats-Unis n’étaient pas intervenus dans la crise italienne, se disant que ce
communisme « de guerre » ne concernait que la péninsule, qu’il
s’agissait d’un problème de politique intérieure.
*****
Novembre 1927.
Ravensburg.
Par cette journée froide
et brumeuse, madame van der Zelden préférait garder la chambre. Confortablement
installée dans son lit, adossée à des coussins, emmitouflée dans une robe de
chambre et entourée de bouillotes, la jeune femme écrivait sur une petite table
à roulettes. Un grand feu pétillait joyeusement dans la cheminée, réchauffant
l’atmosphère.
Mais à quoi donc
s’occupait Johanna ? A qui écrivait-elle ?
Madame dressait tout
simplement une liste, la liste noire des personnes et des personnalités qu’elle
trouvait gênantes et dont elle désirait que les Nazis, lorsqu’ils seraient au
pouvoir, s’en occupassent. Or, figurait justement en tête de cet infamant
courrier le bourgmestre en personne, trop marqué à gauche aux yeux de la jeune
femme. Puis, venaient le facteur et son fils, ce dernier étudiant
procommuniste, le médecin d’origine française, Richard, pacifiste convaincu,
ayant eu l’impudence de dénoncer au gouvernement du Wurtemberg deux pro
hitlériens coupables de voies de fait sur des commerçants juifs.


Mais Johanna ne se
contentait pas de ces quelques noms. Elle surveillait également l’aubergiste,
le prêtre de sa paroisse, son ex-meilleure amie, Hanna Bertha, trois ouvriers
travailleurs immigrés italiens, partisans de Gramsci, qui avaient fui le régime
de Mussolini, le garde-champêtre, malheureux vieillard de plus de quatre-vingt
ans, sourd et quasiment aveugle. Le bonhomme, ancien soldat sous Napoléon III,
fait prisonnier lors de la guerre de 1870, avait eu le tort de trouver l’âme
sœur à Ravensburg et le toupet d’y achever sa longue existence.
Madame van der Zelden,
adhérente au NSDAP, envoyait à Hitler d’importantes sommes d’argent et ce,
presque tous les mois. De plus, connaissant les goûts esthétiques d’Adolf, elle
lui fêtait son anniversaire en lui offrant de coûteuses et magnifiques
lithographies. Ensuite, elle lisait et relisait Mein Kampf, imposant cet ouvrage à toute sa domesticité.
Mais fort heureusement,
Johanna avait aussi d’autres occupations plus mondaines et moins dangereuses.
Quoique… étant persuadée qu’elle possédait de grands dons pianistiques, la
jeune femme prenait plaisir à exécuter sur le clavier de son piano, réaccordé
tous les deux mois, des arrangements des opéras de Wagner, vêtue pour
l’occasion d’une robe de soirée de fine tulle décorée de sequins d’or et
d’argent.


Or, il faut le rappeler,
ses talents musicaux n’étaient pas à la hauteur de ses ambitions. Elle
massacrait allègrement Tristan et Iseult,
Parsifal, Les Maîtres chanteurs et Lohengrin. Toutefois, malheur à
l’auditoire qui oubliait d’applaudir et de manifester son enthousiasme !
Désormais, à l’impétrant, les portes du château lui étaient définitivement
fermées.
Ainsi, lors d’une de ces
mémorables soirées musicales, David demanda innocemment à un invité de marque,
le duc Karl von Hauerstadt, ce qu’il pensait de l’exécution du célèbre air des Walkyries :
- Ah ! Mon cher duc,
ne vous semble-t-il pas que mon épouse joue divinement ? Elle a su
s’imprégner de l’esprit wagnérien, n’est-ce pas ? Elle en rend toutes les
subtilités…
- Oui, en effet, répondit
le père de Franz, se gardant bien de ne pas rire et de conserver son sérieux.
Madame a un jeu très personnel, surprenant, mais… tout à fait approprié à ce
compositeur éminemment allemand.
- Tout à fait, appuya
Amélie. Une exécution charmante…
*****
Le 23 Juillet 1993, le
roi Charles III,

toujours réfugié à Edimbourg, abdiquait en faveur de son fils aîné, Guillaume qui, désormais, allait régner sous le nom de Guillaume V. sa mère, la reine Diana, reçut l’hommage des Lords au nom du nouveau souverain.

toujours réfugié à Edimbourg, abdiquait en faveur de son fils aîné, Guillaume qui, désormais, allait régner sous le nom de Guillaume V. sa mère, la reine Diana, reçut l’hommage des Lords au nom du nouveau souverain.
*****