Pendant que nos amis
s’échappaient dans leur translateur, Kintu Guptao Yi-Ka, muni par son maître
Johann d’une bulle transtemporelle, regagnait lui aussi la fin du XXe siècle.
Pour l’homme synthétique, la mission avait été un franc succès. Naturellement,
il ignorait que le Commandeur Suprême avait remis le temps en place.

Or, revenu en 1960,
Stephen Möll avait saisi l’inanité de ses efforts afin de modifier le cours de
l’Histoire. Mais, avant de rejoindre la Californie en 1995, il assista, malgré
lui, à l’affrontement verbal entre Otto et Franz.
- Je suis sincèrement
navré, Otto, disait le duc von Hauerstadt, mais, désormais, il n’est pas
question pour moi de vous aider à programmer une nouvelle mission temporelle.
Après tout, vous pouvez fort bien vous passer de moi… n’avez-vous pas à vos
côtés vos autres amis Nikita, Giacomo et William ? Vous avez toujours la
possibilité de faire appel à Stephen aussi. Ou encore à Michaël si le pépin
technique est trop grave…
- Franz, je ne comprends
pas cette attitude… pourquoi me lâchez-vous maintenant ? A cause de Bill,
c’est cela ?
- Non, pas du tout, se
défaussa le Germano-Américain. Tout simplement, vous n’avez pas saisi l’enjeu.
Comment dire ? C’est la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Or,
nous sommes justement ce malheureux pot de terre. Convenez tout comme moi que,
face à Johann disposant de la technologie de trois civilisations
post-atomiques, nous sommes tout à fait ridicules avec nos pitoyables moyens
obsolètes du XXe siècle. Pour remporter cette guerre, il nous faudrait un
miracle…

- Mais Michaël nous
soutient…
- Ah ! Pas vraiment.
Otto, ne soyez pas naïf de le croire. L’Ennemi se joue de nous, Michaël
également…
- Dans cette liste, vous
omettez le Commandeur Suprême. Je ne le sais que trop bien que nous sommes en
quelque sorte des outsiders, que personne ne miserait sur notre succès.
- Des outsiders ?
Vous êtes bien en-dessous de la vérité. Nous ressemblons plus que jamais à Don
Quichotte !
- Cependant, nous ne
devons pas nous décourager… jamais abandonner… poursuivre notre combat, coûte
que coûte…
- Avant que vous
m’objectiez que je manque de courage - c’est risible dans mon cas, ne le
croyez-vous pas ? – je dois vous dire qu’en fait, le vrai courage consiste
quelque fois à reconnaître ses échecs et à ne pas insister.
- Vous nous abandonnez
donc ?
- Je suis désolé, mais je
vous l’ai déjà dit, Otto, je préfère en rester là.
- Euh… Je vous comprends.
Cet échec vous reste en travers de la gorge… eh bien, je vous laisse une
semaine de réflexion. Ensuite, nous aborderons encore une fois le sujet…
d’accord ?
- Comme vous vous
voudrez. Mais ma décision est prise…
*****
Lisieux, décembre 1945.

La petite ville avait
subi durement la Seconde Guerre mondiale. Nombreux étaient les bâtiments
détruits, bombardés, en ruines.

Cependant, entre les murs d’un lycée vétuste,
dont, par miracle, les aîtres tenaient encore debout, mal éclairé, dépourvu de
chauffage et dont le personnel manquait cruellement, des élèves en retenue
effectuaient leur étude du soir alors que six heures avaient sonné à la vieille
horloge.
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La salle était vaste, son plafond trop haut et la température basse
vous transformait vite en glaçon. Pourtant, pas un seul des jeunes garçons ne
se plaignait. Emmitouflés dans des manteaux et des écharpes, ils travaillaient,
qui, traduisant un thème de latin, qui se penchant sur des exercices de
grammaire allemande, qui révisant sa leçon de géographie. Un pion les
surveillait, un jeune homme blond, assis derrière un vieux bureau de bois
datant du siècle dernier, un individu plongé dans une anthologie de la poésie
française qui, parfois, annotait l’ouvrage avec un léger sourire de
satisfaction. Le surveillant était souvent sollicité par les lycéens qui lui
demandaient si leurs déclinaisons étaient correctes, leur localisation précise,
ou leurs équations justes. Toujours, le jeune homme répondait, corrigeant
quelques erreurs, mais encourageant les apprentis étudiants d’un mot gentil.
- Ah oui… Je n’avais pas
vu ce piège, disait un dénommé Gustave. Merci de me l’avoir signalé, m’sieur…
- Ce n’est rien. Mais
retiens bien la règle de la déclinaison de l’ablatif.
- Oui… ce sera fait.
- Bien. Mais toi, je
crains que tu ne sois pas un… matheux…
- Je déteste les
logarithmes… Je n’y comprends fichtre rien, fit Simon en haussant les épaules.
- Veux-tu que je
t’explique ?
- Pas la peine… Vous
allez perdre votre temps.
- Mais non… Regarde les
exposants…
Au bout de dix minutes,
Simon, les yeux écarquillés, siffla entre ses dents :
- Ben, ça alors !
J’ai pigé le truc.
- Dans ce cas,
prouve-le-moi. Voici un autre exercice. Fais ta démonstration au tableau…
Reniflant, ledit Simon,
qui était enrhumé, s’approcha du tableau et commença à résoudre sa nouvelle
équation. Il tenait le bout de craie dans ses mains protégées par de vieilles
mitaines. Malgré le froid, il parvint au bout de son problème.
- Alors, c’est juste
monsieur ?
- Oui. Tu vois quand tu
veux…
- J’y crois pas… c’est
monsieur Bertin qui va être content demain. Euh… J’voudrais pas être indiscret…
mais quelles études avez-vous faites ?
- Des études
scientifiques, Simon…
- Ouah ! La
vache ! Où ?
- A Oxford…

- J’pensais qu’Oxford
c’était pour des études littéraires…
- Pas que…
- Eh ben mon colon,
j’parie que vous étiez un bon élève à mon âge…
- Si on veut, Simon…
- Merci, m’sieur Franz…
Oui, le jeune surveillant
n’était autre que le duc von Hauerstadt qui, rescapé de la Guerre, officiait
ici, à Lisieux en tant que pion. Il fallait bien faire bouillir la marmite et
ce d’autant plus que Franz était désormais à la tête d’une petite famille. En
effet, il avait épousé Elisabeth Granier et reconnu le fils de cette dernière,
un beau bébé malgré la pénurie, qui répondait au nom de François. L’Allemand,
protégé par Gaspard Fontane et un général américain, avait obtenu ce travail
provisoire au lieu d’être enfermé dans un camp de prisonniers.
*****
1187, toujours cette
belle matinée de fin avril.
Deux heures avaient
passé. Alors que le soleil riait dans un ciel dépourvu de nuages, étonnant pour
le lieu et la saison, Michaël affrontait avec un sang-froid digne d’éloges les
cinq prétendants de damoiselle Aliette de Painlecourt.

L’agent temporel magnait
le lourd estoc comme s’il avait fait cela toute sa vie. Le combat apparaissait
inégal car les hobereaux gentilshommes, bien que secondés par leurs écuyers, ne
faisaient pas le poids face à l’homme du futur. Pourtant, ici, l’Homo Spiritus
mettait un point d’honneur à se battre comme un humain ordinaire.
Ainsi, l’envoyé temporel désarma
un à un tous ses adversaires qui, d’un coup de garde, qui d’un ample moulinet
du poignet, qui d’un coup plat de son épée, ou encore d’une parade tout à fait
inattendue, assommant, tailladant les chairs racornies ou encore tendres, le
cuir, la peau ou les joues. La science de l’escrime dont Michaël faisait preuve
avait été acquise non par une programmation mais bel et bien par une expérience
incomparable lors de ses multiples périples à travers le temps. Ainsi, notre
agent alliait tout à la fois le jeu tout en force et puissance en vigueur au
cœur du Moyen Âge avec l’art du duel florentin de la fin du XVIe siècle.
Incompatible, nous direz-vous ? Que non pas avec Michaël Xidrù.

Les hobereaux et les
écuyers inoffensifs et désarmés, l’homme du futur les ligota promptement avec
des liens subitement apparus, puis, sautant sur son destrier, il se précipita
au château de Soligny, entra en trombe dans le manoir, grimpa prestement les
escaliers conduisant à la chambre d’Aliette, une pièce située toute en hauteur
et lui jeta :
- Aliette, nous partons
dès maintenant. Vite !
- Oh ! Le moment est
enfin venu ! Quel bonheur ! S’exclama l’adolescente en frappant de
joie dans ses mains. Nous nous rendons en Angleterre ?
- Non, nous allons
beaucoup plus loin, ma douce. Par-delà la vaste mer océane.
- Euh… Michaël… Il n’y a
rien là-bas…, s’effraya Aliette. Que le vide… Tout le monde sait cela, que la
Terre est plate passées les colonnes d’Hercule… Si on arrive à la limite de
l’océan, on tombe…

- Mais non, Aliette, tu
verras. Cesse de dire des sottises et fais-moi confiance. Dépêche-toi. Nous
passons par la fenêtre. J’entends en bas des gens qui accourent. Es-tu
prête ?
- Oui… j’espérais ta
venue… J’ai pris un peu de linge que j’ai rangé dans ce baluchon.
- Parfait. Agrippe-toi
bien fort à mon cou et… hop ! Nous descendons.
Alors, avec une
prodigieuse facilité, le jeune homme entama la difficile descente malgré
Aliette et son paquet. Tandis que les serviteurs s’en venaient et constataient,
dépités, que Michaël s’enfuyait avec la demoiselle, l’agent temporel atteignait
déjà le sol et montait sur son cheval, plaçant sa compagne en croupe derrière
lui.
- Surtout, ne me lâche
pas…
- Non… J’ai l’habitude de
monter ainsi… J’aime cela, tu sais…
Sous la double charge, le
cheval ne rechigna pas et, lancé au galop, rejoignit un petit bois où là,
Michaël fit halte.
- Pourquoi nous
arrêtons-nous déjà ? Questionna la demoiselle.
- Descends. J’ai laissé
ceci pour toi, dit le jeune homme en désignant un bien étrange et bien lourd
vêtement.
- Mais enfin ? Cela
ne ressemble à rien ! Faut-il vraiment que je mette cet habit ?
- Oui, il le faut
vraiment, ma douce amie. C’est pour te protéger.
- Je ne vais pas me
mettre toute nue devant toi… Cela ne se fait pas tant que nous ne sommes pas
mariés.
- Tu n’as qu’à passer le
scaphandre par-dessus ton bliaut. Tu feras avec…

- Un scaphandre,
dis-tu ? Jamais entendu parler… à quoi cela sert-il donc ?
- A empêcher les
radiations de te blesser…
- Mais toi ?
- Moi, je n’en ai pas
besoin… plus vite, Aliette… allez, enfile-le ce scaphandre, c’est pour ton
bien…
En grommelant,
l’adolescente passa le lourd et encombrant vêtement, non sans maladresse.
Cependant, elle fut aidée par Michaël dans cette tâche.
- Voilà qui est fait. Et
maintenant ?
- Maintenant, tu fermes
les yeux et tu me tiens serré comme cela… voilà… nous partons…
- Pour où ? Pour le
pays magique ? Brocéliande ? Avalon ?

- En quelque sorte… Mais…Chut…
ne dis plus un mot…
En une fraction de
seconde, la demoiselle de Painlecourt eut l’impression de tomber dans le vide,
comme si elle se jetait dans un gouffre alors qu’un vent venu de nulle part se
levait subitement et sifflait à ses oreilles malgré la protection du
scaphandre. Un froid intense la paralysa et lui coupa le souffle. Une nausée la
saisit et Aliette eut peur. Pourtant, courageusement, elle ne se plaignit pas,
restant muette. Désespérément, elle s’agrippait à son étrange compagnon,
comprenant soudainement qu’elle avait sans doute affaire à un être prodigieux…
un mage ? un ange ? une créature de lumière ? Car, malgré les
recommandations de l’agent temporel, elle avait osé ouvrir les yeux. Mais
aveuglée par une surprenante lumière bleutée virant sur le lilas, elle les
avait refermés presque aussitôt. La lueur féérique semblait l’envelopper seule
alors que, pourtant, elle sentait toujours Michaël contre son corps.
Toute tremblante,
l’adolescente frémit et une larme coula sur sa joue.
- Ne crains rien, ma mie,
fit une voix rassurante… je t’aime et jamais je ne te nuirai… Jamais, innocente
Aliette…
- Qui… es-tu ?
- Disons… ton ange
gardien…
Rouvrant ses paupières,
elle observa attentivement la lumière onduler, s’étirer, se contracter, se
répandre à travers l’éther… bien que sa main fût enveloppée d’un gant épais,
Aliette osa toucher cette lumière… Chaude, vibrante, rassurante…
- Tu es un être de
lumière, n’est-ce pas ?
- Oui…
- Pourquoi m’as-tu
choisie ?
- Parce que je t’aimais…
je ne voulais pas que tu connusses ce que le destin te réservait, ma mie, mon
soleil… une vie bien laide et bien courte, crois-moi.
- Michaël est ton
véritable nom ?
- Bien sûr. Michaël
Xidrù…
- Es-tu un
archange ?

- Euh… Non… Une créature
de lumière, venue du futur, c’est tout.
- Je ne comprends pas…
- Mais tu vas bientôt
recevoir toutes les explications nécessaires, mon amour. Au fait, tu ne t’es
pas rendue compte que nous ne nous exprimions plus par la parole mais par la
pensée… Nous arrivons… attention à l’atterrissage, c’est l’instant le plus
délicat.
Effectivement, Aliette
sentit tout à coup un sol bien tangible sous ses talons. Son vertige disparut
et ce fut pour elle une bénédiction.
L’étrange couple se
matérialisa soudainement à Los Angeles, le matin du 21 juillet 1993, dans la
kitchenette de Stephen Möll alors que le professeur prenait son petit-déjeuner
fait de corn-flakes, de jus d’orange, de beurre de cacahuète, et de café noir.
Ah ! Nous oubliions les incontournables œufs au bacon !

Le regard que jeta
Aliette sur tout ce qui l’entourait était empreint à la fois d’une grande
curiosité et d’effroi. Elle ne reconnaissait aucun objet qu’elle avait sous les
yeux, hormis peut-être la table sur laquelle reposaient des aliments inconnus…
sauf les œufs cuits, et encore…
Lorsque Michaël et
Aliette surgirent comme cela, tout de go, Stephen sursauta violemment et
faillit s’étouffer, avalant de travers son bacon. Le chercheur identifia
aussitôt l’agent temporel, vêtu à la manière d’un chevalier, mais pas la jeune
damoiselle enveloppée d’un scaphandre digne d’une expédition martienne.
Suffocant, il se servit une tasse de café noir afin de faire passer la bouchée.
Puis, lorsque l’absurde
et grotesque silhouette retira le casque de son scaphandre, sur un ordre mental
de son compagnon, le professeur ne put s’empêcher de s’exclamer avec
acidité :
- Devil ! D’où sort donc cette poupée mal fagotée ? Ce
laideron ?
*****
Mais qu’en était-il de
nos personnages laissés en 1925 ?
Durant cette année, Otto
von Möll s’était partagé entre son travail et sa nouvelle voiture de sport, la
fameuse et onéreuse Mercedes rouge. Johanna, quant à elle, avait
malheureusement adhéré au NSDAP au courant du mois de septembre.

Toutefois, son
mari David avait refusé de faire de même, décevant terriblement la jeune femme.
Il préférait, argumentait-il, rester libre de ses opinions et conserver son
indépendance politique. Ainsi, il ne serait jamais encarté et menacé. Quant à
Magda, la veuve de Wilhelm, elle vieillissait tout doucement auprès de sa fille
chérie et de son beau-fils.
*****