1925
5 Juin 1960. 4 H 03 du
matin.
L’aurore n’allait pas
tarder à se lever. Le ciel présentait une teinte grise annonciatrice du jour
qui pointait.
Le laboratoire secret
d’Otto von Möll baignait dans une pénombre sépulcrale. Une atmosphère de fin du
monde pour Giacomo plutôt superstitieux. Cette impression était peut-être due
au temps maussade, à la petite pluie fine qui tombait à l’extérieur ou encore,
à l’angoisse qui tenaillait l’Italien.
Pour ces premiers
voyageurs temporels, l’enjeu était énorme. S’ils échouaient pour une raison ou
pour une autre, si le translateur connaissait une panne, c’était bien la
dernière aube que ces pionniers verraient de toute leur existence. Giacomo en
avait une conscience aiguë et il respirait par à-coup tant il avait le trac.


Quant à Otto von Möll et
à son ami le duc Franz von Hauerstadt, tous deux étaient persuadés qu’en cas
d’échec, une Troisième Guerre mondiale était inévitable dès cette année-ci,
dans une harmonique temporelle déviée. Ils étaient en quelque sorte le point
nodal du continuum spatio-temporel, ce point qui pouvait faire basculer la
réalité et l’envoyer sur une nouvelle trajectoire. Pourtant, Stephen Möll, le
petit-fils d’Otto se trouvait à leurs côtés. Il était le témoin vivant d’un
probable, non, certain, d’un Troisième conflit mondial dans les années 1990.
Mais cela ne changeait pas la donne pour les deux scientifiques de ces années
1960. Un événement déjà survenu pour un observateur placé en aval d’une
chronoligne n’était pas encore advenu pour les humains originaires de l’amont
de ladite chronoligne.
Bref, il y avait vraiment
de quoi se faire du souci.
En attendant, les voilà
tous, ces hommes mûrs en train de s’installer dans le véhicule impersonnel.
Tout occupés par le départ, les Tempsnautes avaient commis une grave
négligence. Ils n’avaient fouillé le module que sommairement. Or, Johann van
der Zelden, usant d’un artifice technologique datant du quatrième millénaire,
avait pris le soin de mandater Kintu Guptao Yi-Ka aux alentours du laboratoire.
Ainsi, l’homme synthétique avait pu s’introduire dans le translateur et avait
pris place parmi les générateurs de secours, sous une forme non humaine, et qui
plus est, rendu invisible par le port d’une ceinture spéciale, déphasant le
spectre lumineux.


L’appareil démarra sans
bruit, pas même un sifflement, sans frémissement. Le translateur décolla
impeccablement, sans l’aide d’un lanceur quelconque, un peu comme un planeur.
Il n’était pas mû par un moteur conventionnel. La technologie de
l’électromagnétisme y trouvait là une application des plus abouties.
Le module temporel
s’éleva dans les airs sans être détecté par les radars car, lui aussi, était
capable de déphaser la lumière à proximité de sa coque. Alors qu’il prenait de
la vitesse, l’air qui l’entourait sembla onduler puis se dissoudre. Pourtant,
le translateur était encore présent dans cette aube du 5 Juin. Déjà, il
atteignait la stratosphère.
A l’intérieur, les
occupants, pour plus de sécurité, avaient passé des masques respiratoires.
William avait quelque peu maugréé mais Otto lui avait fait comprendre que cette
précaution était nécessaire. Dans l’atmosphère raréfiée, rien ne dénonçait le
fait qu’un véhicule défiant les lois ordinaires de la physique, était en train
de voler.
L’engin allait si vite
qu’il lui suffit de moins d’une heure pour arriver juste au-dessus du ciel
allemand. Puis, encore une poignée de secondes, et le translateur planait
au-dessus de la petite ville de Ravensburg. Parvenu au point précis désiré, le
module s’immobilisa enfin, comme figé dans une photographie instantanée. Là,
les choses sérieuses débutaient.
Tous les passagers du
fabuleux engin, du moins tous les passagers officiels étaient attachés et
maintenus à leur siège par d’étranges serpentins translucides. Quant à notre
espion, Kintu, lui, ne disposerait d’aucune protection lors de la translation
finale proprement dite. Mais en avait-il vraiment besoin ?
Sur un ton solennel, Otto
déclara, le timbre sourd :
- Le moment est arrivé. A
ma montre, il est actuellement 5 heures et trois minutes. Nous sommes bien le 5
juin 1960. Comme il a été convenu et comme cela a déjà été programmé dans
l’ordinateur central, si tout se passe comme prévu, nous devons nous translater
le 5 juin 1925, à la même heure. J’appuie sur le bouton permettant la
translation. Que Dieu soit avec nous…
- Let’s go, lui fit alors écho Stephen, son petit-fils.
Alors, Giacomo esquissa
un signe de croix tandis que le colonel William O’Gready marmonnait une vague
prière qui fit sourire Franz.
D’un doigt qui ne
tremblait pas, Otto Von Möll enclencha donc la phase finale du voyage
improbable. Instantanément, le ciel autour du translateur se mit à vibrer et
l’azur fut absorbé par un entonnoir strié de noir de taille gigantesque.

Il y avait là de quoi être effrayé… mais aucun témoin ne vit ce fantastique spectacle car tous ces phénomènes visuels n’étaient en fait qu’une illusion. Seul le vide et le silence enveloppaient le module temporel. Oui, le translateur se déplaçait en spirales de plus en plus serrées au sein d’un non espace, non temps, à l’intérieur des super cordes, à l’intérieur des interstices séparant le continuum spatio-temporel.

Il y avait là de quoi être effrayé… mais aucun témoin ne vit ce fantastique spectacle car tous ces phénomènes visuels n’étaient en fait qu’une illusion. Seul le vide et le silence enveloppaient le module temporel. Oui, le translateur se déplaçait en spirales de plus en plus serrées au sein d’un non espace, non temps, à l’intérieur des super cordes, à l’intérieur des interstices séparant le continuum spatio-temporel.
Cependant, ce voyage
extraordinaire n’était pas de tout repos pour les Tempsnautes. Tout leur être,
tous leurs atomes et particules étaient en effet soumis à des phénomènes
douloureux d’étirement et de contraction, le tout simultanément. Il vint un
instant où leurs corps perdirent de leur substance et se décolorèrent.
Parallèlement, le spectre lumineux subissait lui aussi une importante
métamorphose, se décomposant, se recomposant en des fragments d’étincelles
oranges sublimes. Nos voyageurs oscillaient à la fois entre le rouge le plus
sombre, le plus profond et le violet le plus soutenu, parcourant à l’accéléré, mais
la transition n’était pas perceptible, le spectre de la lumière existant sur la
planète Terre. En quelque sorte, ils étaient devenus des fantômes bigarrés,
démultipliés, kaléidoscopiques et ce à l’infini, se confondant avec l’indicible
indescriptible.

Toutefois, le phénomène
cessa aussi subitement qu’il était apparu. Avait-il réellement eu lieu ?
le déplacement au sein des quatre dimensions était-il instantané ?
Suffisait-il pour accomplir ce voyage de faire vibrer la bonne corde ?
Seul Michaël aurait pu répondre à ces questions. La raison, ici, chavirait et
la perception des sens humains trompeuse.
Toutefois, il semblait
bien que l’habitacle du translateur était parcouru par des milliards et des
milliards de particules qui irradiaient une clarté inconnue. Une clarté qui
avait pour conséquence de rendre aveugles les passagers du module, de leur
faire également perdre conscience. Une désagrégation préventive se produisit au
climax de cette lueur d’un autre monde et tout, passagers, appareils sophistiqués,
consoles de contrôles, ordinateur, habitacle, coque, câbles, fils, sièges,
réintégra subitement la réalité de ce 5 juin 1925 à l’heure anticipée, cinq
heures trois minutes et quarante-cinq secondes selon les aiguilles lumineuses
de la trotteuse d’Otto.
Lentement, les
Tempsnautes recouvrèrent leurs sens. Ils ouvrirent les yeux, soulagés d’être
encore vivants. Quant au translateur, il était en vol stationnaire au-dessus de
la petite cité, à une altitude bien trop élevée pour être détecté par les
avions de l’époque. De toute façon, le module temporel était toujours en
fonction déphasage.
Une poignée de minutes
plus tard, Otto von Möll fit atterrir le véhicule juste derrière un bois de
sapins, ce qui était parfait pour le camoufler.
- Ouf ! soupira
bruyamment William. Pas fâché d’être arrivés à bon port. Je n’avais plus un
poil de sec.
- Grand-père, je te
félicite pour ton pilotage, jeta Stephen avec un sourire.
- Merci pour le
compliment.
- Je vous trouve bien
silencieux, constata Nikita en se tournant vers Franz.
- Le plus dur reste à
faire, jeta le duc von Hauerstadt les sourcils froncés.
- Bah ! Nous avons
la chance de notre côté, grommela le colonel O’Gready. La preuve ? Nous
avons atterri sans casse.
- Moi, je dirais qu’il ne
faut pas jeter la peau de l’ours avant de l’avoir tué, murmura Giacomo
prudemment.
- Je veux me montrer
optimiste, répondit William avec un sourire candide.
Après ce court échange,
les passagers durent revêtir des tenues conformes à la mode de ce premier quart
du XXe siècle. Ils étaient fin prêts pour se confondre avec les autochtones.
Une sacrée soirée les attendait. En effet, madame van der Zelden donnait une
réception à laquelle étaient invitées toutes les personnalités de Ravensburg et
du Wurtemberg et même au-delà. Ce raout mondain promettait de rester dans les
annales… mais pas pour les raisons espérées par Johanna…
*****
1187. Une journée de la
fin avril.

La matinée s’annonçait
claire et ensoleillée. Afin d’être en forme et parfaitement éveillé pour
savourer cette belle journée qui commençait, Michaël plongeait sans crainte
dans les eaux encore froides du cours d’eau bordant la propriété du châtelain, père
de la damoiselle Aliette.

L’agent temporel enchaînait avec un crawl magistral,
se moquant des germes microbiens et des bactéries contenus dans la rivière, une
rivière non encore polluée par les rejets et les détergents industriels des
siècles futurs.
Toutefois, Michaël
ignorait que le baron et la baronne de Soligny avaient décidé de se débarrasser
de lui. En effet, ils jugeaient cet individu négativement, voyant en lui un
hôte encombrant, indésirable, trop intéressé par la dot de leur fille. Les deux
hobereaux s’étaient rendus compte du manège du jeune homme. Ils l’avaient vu
courtiser Aliette. Comment ? Un chevalier sorti de nulle part ?
Comment le croire lorsqu’il affirmait revenir de la Croisade ? De plus, l’adolescente n’avait pu dissimuler
ses sentiments pour le nouveau prétendant qui venait de se mettre sur les rangs
sans l’aval du Pater familias.
Alors, Guillaume, le père
d’Aliette avait imposé ce qui suit à sa fille : la jeune damoiselle devait
choisir au plus vite son futur époux parmi les cinq meilleurs prétendants de la
contrée avant qu’elle ne fût déshonorée. Ensuite, les bans seraient publiés à
l’église paroissiale dans un délai de trois semaines et le mariage célébré dans
la foulée.
Mais comment se
présentaient lesdits prétendants officiels sélectionnés par Guillaume ?
Le premier, qui plaisait
au sire de Soligny, était un chevalier de quarante ans, un barbon en résumé
pour ce XIIe siècle, se prénommant Geoffroy.

Il avait beaucoup vu, combattu et vécu. Comme il fallait s’y attendre, il était dépourvu de toute politesse, ignorait la courtoisie mise à la mode par la reine Aliénor d’Aquitaine, l’épouse non soumise du souverain Henri II Plantagenêt.



Il avait beaucoup vu, combattu et vécu. Comme il fallait s’y attendre, il était dépourvu de toute politesse, ignorait la courtoisie mise à la mode par la reine Aliénor d’Aquitaine, l’épouse non soumise du souverain Henri II Plantagenêt.


Le deuxième avait la
préférence de la dame de Soligny. Pourtant, il était encore moins ragoutant que
le précédent. Petit vieillard voûté âgé de soixante ans environ, le bonhomme
était veuf pour la cinquième fois. Or, il faut le savoir, ses deux précédentes
épouses étaient mortes de consomption à moins que ce ne fût de désespoir. Robert,
malgré ses cinq mariages, n’avait pas encore réussi à s’établir une descendance
mâle légitime. C’était pour cette raison qu’il désirait tant convoler en
sixièmes noces. Aliette serait donc l’agneau sacrificiel.
Le troisième sur les
rangs de cette foire au mariage, le plus jeune des cinq, une qualité nous
direz-vous, Foulques n’avait que vingt ans. Grand, fort, costaud, les cheveux
clairs aussi blonds que les blés au soleil, il aurait pu être agréable à
regarder. Mais, hélas, un ricanement perpétuel venait gâter son physique.
Aussi, un tic nerveux faisait battre ses paupières toutes les quinze secondes
tandis qu’alors ses lèvres laissaient échapper une bave abondante.


Le quatrième, triste sire
en vérité, atteignait les trente-cinq ans. Hugues était soupçonné par le prévôt
– avec raison – d’avoir assassiné sa première femme. Mais il n’avait aucune
preuve pour étayer ses suppositions. Petit, noir de peau et de cheveux, Hugues
jouissait d’une réputation de coureur de jupons dans le pays. Toute fille
croisée que ce fût dans son manoir ou sur les manses lui était bonne. Vite, il
retroussait les multiples jupes de la donzelle et satisfaisait son besoin
animal en trois minutes.
Le baron Guillaume savait
parfaitement à quoi s’en tenir sur Hugues, cruel, vaniteux et plein de
forfanterie. Mais voilà, il avait pour lui la richesse.


Enfin, le dernier homme
de cette courte liste, brute épaisse de près de deux mètres de haut – soit six
pieds à peu près – prénommé Eudes, battait à longueur de journée ses serfs,

ses serviteurs, son chapelain et considérait la femme comme une bête de somme, et ce, sur tous les plans.

ses serviteurs, son chapelain et considérait la femme comme une bête de somme, et ce, sur tous les plans.

Vous pourriez nous
objecter que le sire de Soligny était un mauvais père. Point du tout. Ces types
de nobles présentés étaient monnaie courante en ce XIIe siècle, très éloigné de
tout sentiment romantique. Les romans de chevalerie n’avaient rien à voir avec
la réalité.
Or, damoiselle Aliette,
qui, chose inattendue pour cette époque, savait lire, avait passé trop de nuits
à savourer ou à écouter les chansons de geste et les romans contant les
exploits légendaires des chevaliers de la Table ronde ou de Roland et d’Olivier
dans le cycle de l’Empereur Charlemagne.


Donc, Guillaume n’était
pas ce père indigne mais un seigneur bien de son temps. En cette année 1187, il
avait quarante-cinq ans bien sonnés. Dans sa jeunesse, il avait d’abord été au
service du roi et seigneur Henri II Plantagenêt. Ensuite, plutôt âpre au gain,
il avait changé de suzerain et s’était en quelque sorte vendu au plus offrant,
prêtant l’hommage-lige au roi Louis VII.

Désormais, il avait prêté allégeance au roi de France Philippe-Auguste, le fils du précédent.

Désormais, il avait prêté allégeance au roi de France Philippe-Auguste, le fils du précédent.
Le baron gérait ses biens
d’une main de fer. Malgré sa taille correcte pour l’époque – soit un mètre
soixante-cinq- (convertissez vous-même en pieds) il était fort craint de tous
ses domestiques. Quant aux serfs, inutile d’en parler puisque le sieur de
Soligny disposait de la moyenne et basse justice. La haute justice était entre
les mains du roi.
Petit défaut de ce
personnage haut en couleur. Il empestait le vin, non pas qu’il s’enivrât dès le
matin. Cependant, le soir, il avalait quatre à cinq pichets de vinette et comme
il ne fréquentait que rarement ses étuves, il dégageait donc des effluves
avinés. Sa peau tannée sentait aussi le fauve et le cuir.
Hurlant à longueur de
journée contre ses hommes, serviteurs, gardes, vilains, il traitait son
chapelain d’une façon tout à fait scandaleuse, le houspillant sans cesse, le
frappant brutalement dans le dos ou sur les fesses, lorsque ce n’était pas dans
les parties intimes, ne comprenant pas pourquoi un homme de Dieu se devait de
pratiquer la chasteté. C’était tout juste s’il ne le considérait pas comme un
sodomite. A ce propos, il lui jetait à la figure quelques insultes bien grasses
et bien senties.
Guillaume ne pratiquait
pas cette vertu, la chasteté, lui. Il n’en avait cure. Il lui arrivait, plus
souvent que nécessaire, de sauter une servante, que ce fût à la cuisine, dans
les escaliers ou les couloirs, et même jusque dans les écuries. Gare à celle
qui s’y refusait. Alors, elle était jetée à la rue et ne retrouvait pas de
travail. Il s’agissait là de l’exercice normal du droit de cuissage.
Comme de bien entendu, le
sieur de Soligny ne savait ni lire ni écrire car un baron avait foin de toute
science. Si Aliette savait déchiffrer les signes sur les parchemins, c’était
parce qu’elle avait séjourné quelques années dans un couvent.
Les deux fils bâtards de
Guillaume – qui n’avaient donc pas droit à l’héritage paternel – et dont la
bâtardise les excluait de l’ordre de la chevalerie – les vouant, au mieux, au
rôle obscur d’écuyer, tremblaient devant leur seigneur. Pour l’heure, ils
s’étaient engagés au service de Richard Cœur de Lion qui guerroyait contre son
père Henri II.

Toutefois, il était une
personne qui ne tremblait pas devant le baron. La très haute et très noble dame
Alix de Painlecourt, baronne de Soligny. En épousant Guillaume, elle s’était
mésalliée. En effet, née comtesse de Sainte-Foy, elle avait dû se résoudre à
s’unir avec cette espèce de rufian, ne faisant qu’obéir à son oncle, ainsi le
fief dont elle était détentrice n’était pas tombé en quenouille.
Véritable matrone sachant
se faire respecter du fait de sa grande taille et de son allure hommasse, dame
Alix n’était pas vêtue avec ostentation. Elle se contentait de porter de
vieilles robes et ses cheveux noirs étaient tout juste coiffés d’un voile. Une
ombre de moustache ornait ses lèvres lippues et très rouges.
De plus, la baronne
possédait une forte poitrine ainsi que des hanches alourdies et élargies par
huit maternités. Un seul de ses enfants avait survécu, notre charmante Aliette.
La maîtresse des lieux montait à cheval comme un homme, ce n’était pas pour
elle de se hasarder en amazone sur une haquenée, bien au contraire !
Forte en gueule, vous
l’aurez compris, elle passait son temps à houspiller ses femmes et ses serfs.
Ses loisirs révélaient son caractère de garçon manqué. Elle tirait à l’arc
mieux que son mari, ne dédaignait pas de s’habiller en chevalier avec le heaume
et la cotte de mailles, aimait les exercices violents, maniait l’estoc soir et
matin, surtout contre le maître d’armes et jouait à humilier sa moitié en
croisant le fer avec son turbulent conjoint.
Guillaume était-il donc
un mari frustré ?
La veille au soir, les
deux époux avaient conjointement décidé d’infliger une correction sanglante à
Michaël et ce, afin de lui ôter définitivement l’envie de s’incruster dans le
manoir. Pour parvenir à leur noir dessein, ils avaient fait parvenir aux cinq
prétendants officiels un message rédigé par le souffreteux chapelain qui
tremblait de tous ses membres, se demandant s’il allait encore recevoir une
volée de coups. La missive enjoignait aux nobliaux de se trouver sans faute à
l’aube le lendemain au bord de la rivière, près des trois saules.
C’était là la preuve que
nos deux conspirateurs connaissaient parfaitement les habitudes de leur invité.
Alors, accompagnés de
leurs plus fidèles serviteurs, les cinq hommes avaient obéi. La lettre leur
recommandait de bastonner rudement le jeune présomptueux et d’aller si
nécessaire jusqu’à la mort.
Cependant, après une
trempette vivifiante dans l’onde trop fraîche, Michaël se séchait
vigoureusement et se rhabillait promptement. Puis, il alla jusque sous les
pommiers en fleurs et s’étendit, attendant Aliette. Celle-ci ne tarda pas.
- Michaël, commença la
jeune fille, essoufflée, il faut faire vite… mes parents ne m’ont pas accordé
beaucoup de délai.
- A propos de ton
mariage ?
- Oui, c’est cela. Vous
dites m’aimer, n’aimer que moi.
- C’est tout à fait vrai.
Jamais je n’ai été aussi sincère, Aliette.
- Alors… vous devez
m’enlever ! Galopant sur votre destrier, nous irons jusqu’à la mer.
- Ensuite ?
- Nous prendrons le
bateau, une nef qui est habituée à effectuer le trajet jusqu’aux côtes
anglaises. Arrivés en Angleterre, nous nous marierons. Après la lune de miel,
si le cœur vous dit de retourner en Orient, au pays de Saladin, je vous
suivrai…
- Ma mie, en voilà des
ordres ! Mais… pourquoi l’Angleterre ?
- A cause de votre
prénom. N’êtes-vous donc pas d’origine anglaise ?
- Oui, bien sûr… Aliette,
tu es une petite futée. Pétrie de curiosité… pas si innocente qu’on pourrait le
croire à te voir. Je ne vais pas te laisser entre les mains d’un rustre gâcher
ta belle jeunesse et mourir en couches, oh non ! Tu mérites mieux, bien
mieux… toutefois…
- Toutefois quoi ?
- Euh… Donne-moi une
semaine pour préparer notre départ. Je déteste agir dans l’improvisation. Aller
en Angleterre, cela coûte cher. Je ne suis pas si fortuné. Alors, je vais
devoir demander un prêt au juif du village, Nathanaël. Sous huit jours, nous
serons à Londres, je te le jure, mon cher amour.
Se redressant, Michaël
embrassa le bout du nez de la demoiselle qui, ravie, se laissa faire.
*****