Nuit du 9 au 10 octobre 1917.
L’état de santé de Rodolphe von Möll
avait encore empiré. Son esprit était victime d’hallucinations de plus en plus
intenses tandis que tout son corps était secoué de spasmes d’une violence
inouïe. L’infirmière de garde à son chevet ne parvenait pas à le soulager.
Retirée dans un coin de la chambre qui
sentait la maladie et les médicaments, elle ne savait plus que faire.
Le vieillard croyait voir s’avancer
vers lui le fantôme de son fils Waldemar alors que celui-ci était bien vivant.
Mais il s’agissait d’un Waldemar nettement plus âgé, les cheveux grisonnants et
les traits fatigués. Le fils cadet marchait d’un pas saccadé, mécanique alors
que sa poitrine était transpercée par un poignard damasquiné. Du sang coulait
avec abondance de son torse et jamais Waldemar n’avait été aussi pâle.


Mais voilà qu’au visage du fils
succédait celui du petit-fils. Maintenant, c’était Otto qui était devant les
yeux exorbités de Rodolphe. Un Otto vieillissant, tel qu’il serait au mitan des
années 1960, portant lunettes, des lunettes rondes, arborant une calvitie
prononcée, bedonnant, vêtu d’un triste complet gris à coupe ajustée.
Dans le cauchemar du baron, le vieil
Otto criait son désarroi et sa peur.
- L’automate ! C’est l’automate
de della Chiesa l’assassin…


Puis, sans fondu-enchaîné succéda une
autre scène tout aussi violente. Une église sombre, l’autel ensanglanté et
profané par le meurtre. Un gentilhomme de nationalité napolitaine, au costume
chamarré tel que l’on pouvait en porter au XVIIIe siècle, coiffé d’une perruque
blanche avec des boucles, les faux cheveux
noués en catogan, était en train d’agoniser sur l’autel de marbre désormais souillé.

noués en catogan, était en train d’agoniser sur l’autel de marbre désormais souillé.

Cependant, le mourant eut la force de
tourner sa face livide en direction de Rodolphe et murmura dans un souffle :
- Le véritable coupable de cet acte,
tu le connais… à la source de ce meurtre, il y a Johanna… instrument du temps,
instrument de la vengeance de Johann, marionnette, une de plus du Commandeur
Suprême…
Les hallucinations de Rodolphe ne
connaissaient nulle frontière, elles franchissaient l’espace et le temps, elles
transgressaient la logique, le cartésianisme et devenaient le seul
aboutissement possible du cours de l’histoire.
Puis, ce fut le corps étique de
Johanna reposant sur son catafalque. Derrière le cercueil, un moine pleurait.
Bien étrange moine en vérité… un instant, sa capuche glissa et Johann van der
Zelden se révéla dans toute sa beauté néfaste, ses yeux bleus enténébrés de
nuit.

Rodolphe n’en pouvait mais. Devant
cette vision d’outre-tombe, d’outre-mondes, il marmonna :
- La mort. C’est la mort même que je
contemple…
Derrière l’image flottante de
l’Ennemi, des cercles s’effaçaient, se réduisaient, revenaient, des hurlements
retentissaient dans le néant, des cubes rouges de sang explosaient.
- Des sphères noires en suspension
dans le vide, poursuivait le baron, qui engloutissent, qui dévorent la
souffrance humaine. Et par-dessus cela, cette vision cauchemardesque, rien, des
écharpes de néant… qui avalent tout… tout ce qui peut exister, qui doit
exister… qui se goinfrent des réalités potentielles… Anti mondes, ante-mondes…
anti vie, ante vies… mais où est-il ce dieu du Néant, de la Mort ? comment
puis-je le voir, le conceptualiser, le penser ?
Le temps recommence sa ronde folle
dans laquelle Johann et Michaël n’ont de cesse que de s’unir et de se désunir…
ils se haïssent, forces contraires, opposées, ennemies, antagonistes, mais
elles sont pourtant obligées de se fondre encore et encore… de revenir dans ce
maelström alors qu’elles ne souhaitent qu’être séparées à jamais. Lorsque
l’union survient, une fleur sanglante témoigne de leurs souffrances partagées
et pourtant autre. Le phénomène en train de s’accomplir sème les cadavres dans
l’Univers, sur la Terre tandis qu’un drapeau maudit claque sans qu’il n’y ait
pourtant de vent. Une bannière rouge, blanche et noire… de funeste mémoire… la
guerre, la guerre indéfiniment… elle est le fruit de leur union contre nature…
Bourrasques, tempêtes, cieux en furie,
orages grondants, tourbillons en folie qui grondent et sifflent aux oreilles de
cette humanité prise en otage. Au milieu, tel un symbole, se tient un homme, en
équilibre sur le fil des deux contraires… Franz, à la fois enfant de la vie et
de la mort, fils de la raison et de la démence, rejeton de l’amour et de la
haine, de ce qui est et n’est pas, tout à la fois, concomitant… en toi, tu
portes et exprimes toute la malédiction de tes frères humains, mais jamais tu
ne te soumets… tu résumes et incarnes Johann et Michaël, Stephen et Giacomo, Otto
et Johanna, Waldemar et Wilhelm, Archibald et Dietrich, Antonio et Antoine,
Vincenzo et Antonimus, mais aussi, moi, Rodolphe et S1 ou S3… ou les deux,
Gregory et la sphère noire, tandis que reviennent toujours Johann et Michaël…
Dans cette danse de mort, tout chavire
et bascule en une fin jamais survenue… ciel de feu, de pourpre sanglante. La
Terre, sous les doigts d’une divinité fantasque, n’est qu’une glaise informe en
train d’être modelée et remodelée… afin que surgisse enfin l’homme de demain, ou
d’après-demain… de la boue est né Michaël… Dieu prit un peu de boue et façonna
l’homme à son image… mais Michaël n’est pas Adam…
Voilà que surgit un autre cube aux
couleurs de ténèbres, d’un noir éteint, d’un noir mat, d’un anthracite absolu…
mais aussitôt, à peine là, une sphère se substitue à lui, un globe qui contient
tout le Multivers… or, la boue immonde fond, devient flaque, bouillon de
culture, se transcende en lumière, et de ce rien, dégoûtant, jaillit l’énergie
du cosmos. Dans cette gangue, l’Homo Spiritus, plein de promesses, début et
aboutissement, commencement et fin…
Tout se renverse… encore… un miroir
qui déforme, qui transforme, qui ment…

tromperie… désespérance… mais peut Lui importe… noir est blanc, blanc est noir… vie et mort, mort et vie, confondues, alternant, à la fois, ensemble, liées…

tromperie… désespérance… mais peut Lui importe… noir est blanc, blanc est noir… vie et mort, mort et vie, confondues, alternant, à la fois, ensemble, liées…
En équilibre sur le fil de la raison,
sur ce qui sera, sur ce qui doit être, sur ce qui fut, l’enfant joue, danse,
saute, s’amuse, rit, ricane, Arlequin, Pierrot qui égrène la semence de la vie,
qui expulse la graine de la mort, qui compose avec elle parce qu’il le faut,
qui génère l’atome, une fois, une nouvelle fois, qui recommence, qui efface,
qui bâtit le monde, tous les mondes, qui effeuille le néant, l’amadoue et le
plie à sa volonté…
Johann, fus-tu le premier domino mais
aussi l’ultime ? l’éclair d’ébène qui déchire le ciel tout en voulant
forger d’autres Univers ? Sur la corde de ton orgueil, tu esquisses un
menuet exquis annonciateur de malheur pour les marionnettes humaines…
inévitable sera la chute… T’y es-tu préparé ? De ta fin naît Michaël, le
gardien de la vie, son protecteur, et de Michaël naît Stephen. La ronde
reprend… de Stephen naît une fois encore Michaël… un Petrouchka, mais vêtu de
blanc,

un Pinocchio qui ment, se ment, mais qui désire tant être sincère… un poète défiguré et aveugle, un albatros enivré par les senteurs iodées du vaste océan des possibilités, de la tapisserie prête à être tissée… ses ailes de géant l’empêchent de marcher… est-ce bien le cas ? me le diras-tu, toi qui te dissimules derrière des faux-semblants ?

un Pinocchio qui ment, se ment, mais qui désire tant être sincère… un poète défiguré et aveugle, un albatros enivré par les senteurs iodées du vaste océan des possibilités, de la tapisserie prête à être tissée… ses ailes de géant l’empêchent de marcher… est-ce bien le cas ? me le diras-tu, toi qui te dissimules derrière des faux-semblants ?
Il est temps, plus que temps pour toi,
pour moi, de se noyer dans une onde couleur de feu, dans un incendie qui ravage
et rase tout. Afin de rejoindre l’infini, la trame des potentiels, du réel et
de l’imaginé, le rien, le tout, la Création et l’A-création…
Avalé par ces spires, je m’enfonce
dans le puits noir, dans le vide absolu où, pourtant, subsiste quelque chose
d’effrayant, de terrible… ai-je jamais eu le choix ? m’as-tu laissé le
choix, démon et Dieu à la fois ?
Epuisé, Rodolphe se tut. Son front
blême suait de gouttes malsaines.
Une silhouette furtive s’introduisit
dans la chambre du malade. Elle s’aperçut que l’infirmière somnolait sur une
chaise. L’inconnu tenait à la main une minuscule fiole ainsi qu’un verre d’eau.
S’approchant du lit du moribond, l’homme versa quelques gouttes du mystérieux
liquide dans le verre et en humecta ensuite les lèvres du baron.
Mais tandis que l’inconnu
accomplissait cette tâche, une forme féminine et juvénile pénétra elle aussi
dans la pièce. Identifiant le médecin, elle s’exclama :
- Monsieur Bauer, que
faites-vous ? Pourquoi tant de secret ?


- Mademoiselle Johanna, vous n’avez
rien à faire ici. Je sais ce qu’il faut au baron von Möll pour le soulager. Si
je n’interviens pas, votre grand-père mettra de longs jours à succomber. Sa
maladie est irréversible. Je n’accomplis là qu’un acte de charité. Tout espoir
est vain, vous savez…
- Mais…
- Il n’y a pas de mais… vous n’avez
rien vu, rien entendu… compris ? Repartez donc vous coucher…
- Oui, docteur…
En tremblant, Johanna obéit à
l’étrange médecin et se retira. Deux heures du matin sonnaient à la pendulette
posée sur la cheminée.
Son méfait accompli, Johann disparut
dans la nuit alors que la garde-malade poussait un soupir et sortait de sa
somnolence.
Vers neuf heures, Rodolphe von Möll
semblait aller mieux. Il avait recouvré un peu de lucidité.
Une fois encore au chevet de son
grand-père, Johanna se rassura en constatant cette amélioration passagère. Un
sourire timide aux lèvres, elle souhaita le bonjour à son aïeul.
- Comment allez-vous ce matin ?
Questionna-t-elle.
- Je ne sais pas… je crois avoir
beaucoup parlé la nuit dernière, Johanna…
- Nous n’avons rien entendu,
grand-père…
- Tant mieux… j’ai dû dire des sottises.
Comme c’est gentil de ta part de me rendre ainsi visite. Mais je ne suis pas
beau à voir, non ?
- Oh ! Grand-père, moi, je vous
aime encore, malgré tout… vous avez toujours été si bon pour moi… je ne suis
pas comme père. Je ne lui ressemble pas. Il refuse de venir à votre chevet vous
apporter vos médicaments… Il n’attend que…
- Chut… Johanna… ne sois pas méchante…
Mais le vieux Rodolphe retomba bientôt
dans l’inconscience… le coma succéda à ce sommeil. Le poison, administré par
l’Ennemi, agissait, lentement mais sûrement, tout à fait indétectable pour la
science de l’époque.
A deux heures de l’après-midi, le coma
était devenu irréversible et un prêtre fut mandé en catastrophe par Gerta et
Waldemar. L’extrême-onction fut administrée à Rodolphe alors qu’il était plus
proche du cadavre que du vif.
Johanna, cédant au chagrin, ne cessait
pas de sangloter. Alors que Wilhelm tentait de la renvoyer dans sa chambre,
l’adolescente refusa.
- C’est pour ton bien, ma fille.
- Non ! Je veux rester ici, près
de grand-père…
- J’ignorais que tu éprouvais autant
d’affection pour ce vieux fou, Johanna…
- Ne soyez pas si cruel…
Dans la nuit du 10 au 11 octobre 1917,
Rodolphe von Möll fut officiellement déclaré mort par le médecin devant Gerta
accablée et Wilhelm dissimulant son soulagement. Quant à Waldemar, le visage
entre ses mains, il poussait des soupirs, ne parvenant pas à faire taire sa
peine.
Le 13 octobre, Rodolphe von Möll fut
enterré avec toute la pompe exigée en ce temps-là. Les femmes ne suivirent pas
le cortège car, à l’époque, c’était fort mal vu.



Grâce à sa tromperie, Wilhelm von Möll
se retrouva à la tête de la fortune de son père alors que Gerta ne pouvait rien
objecter. Dégoûté, Waldemar choisit de partir du château avec son fils Otto.
Tous deux, malgré le conflit qui ne
cessait pas, allaient réussir à passer en Angleterre après une longue odyssée.
Tout d’abord, ils atterrirent dans un port hollandais. Ensuite, ils durent
attendre des semaines avant de pouvoir monter à bord d’un cargo qui transportait
du coke en direction de l’Irlande. Enfin, par un matin glacial de janvier, ils
finirent par toucher le sol britannique, en Ecosse.
Pendant ce temps, la grande Histoire
poursuivait son cours.
La Révolution d’Octobre avait lieu en
Russie et Lénine se retrouvait au pouvoir en tant que Commissaire du Peuple
tandis qu’en France, Clemenceau devenait Président du Conseil des ministres.
Une seule mission l’attendait, gagner la
guerre…
Après l’arrivée des Bolcheviks en
Russie, une suspension d’armes était signée entre les Allemands et les Russes à
Brest-Litovsk, le 15 décembre 1917.

*****
13 Mai 1981, quelque part dans la
banlieue romaine.
Logeant dans une villa richement
meublée, un cardinal appartenant à la Curie entrait en communication avec un
individu répondant à l’appellation de maître
du temps.


- Maître, disait le prélat avec le
plus grand respect, les Bulgares ont échoué. Le pape est en vie. Or, nous ne
pouvons renouveler notre coup car, à l’hôpital, il est trop bien gardé. Il nous
sera donc fort difficile d’achever ce que nous venons de faire.
- Je sais déjà tout cela, vos
problèmes, vos craintes, cardinal Piggi, ironisa le maître du temps. Pour
l’instant, ne tentez rien de plus. Rassurez-vous. Les services secrets et la
police ne pourront pas remonter jusqu’à vous. Au mieux, durant les prochaines
années, le procureur chargé de l’enquête croira à la culpabilité des Bulgares
et donc des Soviétiques.


- Oui, je vois ça. Mais le terroriste
est d’origine turque…
- Manipulé habilement, je vous le rappelle.
Dois-je vous rappeler que le danger ne vient pas de vos contemporains mais des
agents temporels à même de vous démasquer ? Ils sont pires que les dix
plaies d’Egypte. Le Commandeur Suprême m’a chargé d’éliminer quelques
exemplaires officiant dans ce segment du temps… des Michaël qui prennent un peu
trop de liberté et qui outrepassent les ordres des Douze S. or, depuis que je
me suis attelé à cette tâche, mon tableau de chasse est assez bien fourni.
Grâce à nos alliés occultes, les initiés de Worms, des centaines d’agents
temporels se retrouvent traqués désormais.
- Je vois le tableau.
- Au fait, cardinal… il se peut fort
bien que vous ayez vous aussi à détruire l’un de ces MX…
- Ce serait gratifiant…
- Oui, tout à fait. Mais je suis
obligé d’interrompre là ma communication, S5 venant me contrôler…
Désormais seul dans le salon, le
cardinal Piggi éprouvait plus que jamais une sorte de pincement au cœur. La
mission que lui avait annoncée le troisième maître du temps n’était qu’un
leurre, il en était quasi certain. N’avait-il pas lamentablement échoué dans sa
précédente tâche ? Sa disparition n’était plus qu’une question de jours,
d’heures même.
Qui était donc ce troisième maître du
temps ? Pourquoi trahissait-il les Douze Sages au profit du Commandeur
Suprême ? Quels bénéfices pouvait-il donc en tirer ? Quant aux
initiés de Worms, cette secte secrète, leur existence remontait aux
Carolingiens. Ils avaient un pendant, les initiés de Lhassa.


*****
9 Juillet 1993.
La situation internationale était plus
que jamais explosive. Gregory Williamson venait de prendre la grave décision de
mettre en alerte maximale les forces de l’OTAN. Cela puait la guerre nucléaire
toute proche. Il suffisait d’un rien, d’une petite allumette craquée
inopportunément pour que la Terre tout entière s’embrasât.
Or notre général en chef des forces
occidentales, véritable boutefeu, dans un message radiotélévisé, menaçait de
représailles les groupes terroristes palestiniens. Il poursuivait son discours
sur le mode martial en disant que les Etats-Unis étaient prêts à nettoyer tout
le Moyen-Orient de la racaille.
Au Kremlin, Diubinov en avalait sa
cigarette. Il lui fallait répliquer sinon il n’allait pas tarder à être
désavoué par son clan.


*****