1917
En cet hiver 1917, l’agitation
grandissait en Russie. La guerre avait ruiné l’économie et la population
souffrait de la faim. Des émeutes éclataient alors que les combattants étaient
affectés par les défaites militaires.


Tout le peuple russe aspirait à la
paix, ne désirait plus qu’elle.


Notre chercheur américain, quant à
lui, allait transgresser une fois encore les ordres de Michaël. Voyant que
l’agent temporel s’éternisait dans un ailleurs non identifié, s’apercevant que
le translateur était réceptif à ses ondes mentales – à croire que l’Homo
Spiritus l’avait fait exprès, à moins qu’il ne s’agisse là que d’une négligence
– il prit une décision lourde de conséquences.
Stephen Möll, faisant fi des
recommandations de ses étudiants, Antoine Fargeau et Mohammed notamment, se
retrouva donc en 1917, à Angers tout d’abord. Il voulait revoir Cécile… il se
refusait à la voir mourir en 1920, son corps piétiné par une foule en colère.
Mais mademoiselle Grauillet n’habitait
plus la cité angevine.
Le professeur ne renonça pas à sa
folle idée. Il enquêta, effectua plusieurs démarches et retrouva la trace de la
jeune fille dans une petite ville calme, au sud de la capitale. Empruntant
l’identité d’un Canadien, il parvint même à se faire engager comme ambulancier
dans le même corps que Cécile.
Lorsque Cécile reconnut Stephen, elle
ne s’en étonna pas. Au contraire, elle accueillit son retour avec la plus
grande joie.
Les promenades reprirent lors des
rares moments de détente des deux jeunes gens. Des promenades mélancoliques et
empreintes de tristesse. Stephen et Cécile déambulaient le plus souvent dans
les jardins de l’hôpital où tous deux travaillaient, sous un ciel d’un bleu
délavé, échangeant des propos insensés.
Un soir, alors que le crépuscule
semblait s’éterniser paresseusement et que la nuit refusait de venir, le
chercheur aborda enfin la question qui lui tenait tant à cœur.
- Cécile, maintenant, vous savez tout
de moi… oui, je viens du futur comme le baron Rodolphe vous l’avait appris.
J’ai eu des aventures avant vous, je le reconnais. J’étais immature, mais,
désormais, tout cela est fini, terminé. Vous seule comptez. Je ne devrais pas
vous aimer, mais je ne puis renoncer à ce sentiment qui embrase et mon esprit
et mon cœur. Vous êtes le contraire des femmes que j’ai connues. Douce, bien élevée,
tendre, raffinée, cultivée…
- Stephen… vous me faites rougir…
- Mes anciennes conquêtes
m’apparaissent comme trop libérées, superficielles, maquillées comme des
voitures volées, avec des tenues fort peu seyantes, voire vulgaires. Elles ne
voient dans les rapports amoureux, Inge, Cynthia, oui, même Cynthia, , et j’en
passe, qu’une guerre entre les deux sexes. Elles veulent toujours avoir le
dessus, manipuler leur partenaire. Michaël m’a interdit de vous revoir.
- Vous lui avez désobéi.
- Oui ! Lança l’Américain avec
force. Je veux être heureux. Qu’importe le prix à payer.
- Je vous approuve. Stephen, mon ami,
je perdais peu à peu le goût de vivre. Vous savez le malheur qui m’a frappé il
y a tantôt deux années…
- La mort d’Arthur de Mirecourt… je me
trouve bien sot de l’avoir affronté en duel… deux coqs en train de mesurer leur
taux de testostérone.
- Je ne saisis pas vos propos…
- Laissez tomber…
- Parfois, vous avez des réactions
étranges, inattendues… mais cela vient sans doute du fossé temporel qui nous
sépare…
- Un fossé que je désire combler,
Cécile.
- Vous ne faites jamais preuve
d’hypocrisie.
- Jamais.
- Vous êtes capable de souffrir autant
que les autres hommes…
- Oui… je ne m’en cache pas… Mon cœur
se met à nu devant vous, Cécile.
- Vous m’aimez…
- Oui, oh oui…
- Que comptez-vous faire
maintenant ?
- Tous deux, nous ne pouvons rester
ici, prisonniers d’un monde qui se déchire, s’en va à la dérive… avec le
translateur, nous pouvons partir loin, très loin, là où tout est calme et serein,
là où l’homme n’a pas encore mis son empreinte néfaste sur la nature, ne l’a
pas souillée d’une tache indélébile…
- Vous me proposez de voyager dans le
temps, de me rendre avec vous dans le passé… mais jamais il n’y a eu un âge
d’or, Stephen !
- Si ! Avant l’apparition de
l’homme…
- Avant la Création ? Avant le
Déluge ?
- Bien avant ces contes…
- Stephen !
- Je ne suis pas un bon catholique. Je
remets en cause bien des dogmes… mais je crois toutefois en une force, en une
intelligence supérieure…
- Hum…
- Ne refusez pas mon offre, Cécile, je
vous en conjure… si vous dites non, je m’en retourne en 1993, dans ce chaudron
infernal, désespéré à jamais… capable du pire… quant à vous, vous marcherez
vers une mort inéluctable…
- Pourquoi des paroles si dures ?
Que savez-vous que vous ne m’ayez pas encore dit ?
- Cécile, votre destin est funeste,
d’une cruauté sans pareille. Je ne l’accepte pas… je ne l’accepterai jamais.
Vous êtes condamnée dans cette chronoligne… alors, partez avec moi… pour un
ailleurs pur…
- Vous savez l’heure de ma mort…
- Hélas, c’est exact… mais je ne puis
vous la révéler. Ne me la demandez pas…
- Ce n’était pas dans mes intentions,
Stephen… mais vous défiez Dieu en voulant me sauver d’un sort funeste…
- Oh ! J’ai défié bien plus en
m’enfuyant ainsi jusqu’ici. Les Douze Sage pour commencer… Michaël ensuite…
- Vous avez changé, Stephen…
- Je n’ai plus ces folles idées
humanitaires, humanistes. Il y a moins de six mois, je voulais sauver la
planète tout entière d’une Troisième Guerre mondiale… quelle absurdité !
Mais je me suis rendu compte que je combattais des moulins à vent. Aujourd’hui,
c’est votre vie que je veux sauver… vous seule comptez à mes yeux, vous seule
méritez une seconde chance…
- Mais vous avez une famille, des
amis, des étudiants… vous vous devez à eux…
- Je m’en moque… vos yeux m’ont fait
tout oublier. Votre sourire m’a rendu égoïste.
- Stephen, vous éprouvez un tel
sentiment pour moi ? Avec une telle force ?
- Oui, Cécile… Si vous craignez de
vous retrouver perdue avec moi au cœur de la préhistoire, je suis prêt à vous
faire une concession.
- C’est-à-dire ?
- Dans mes livres d’histoire, la
France provinciale des années 1880 était décrite d’une manière idyllique.

- Détrompez-vous…
- Oh ! J’ai pleinement conscience
qu’on y a gommé les crises, la misère ouvrière, les grèves et les scandales…
Pour vous, je peux avoir tout l’or du monde… je puis devenir riche, très riche…
je veux connaître la paix… du cœur, de l’esprit, du corps, du monde. Je
n’aspire plus qu’à être à vos côtés, je n’aspire plus qu’à vous…
- Stephen, je n’éprouve pas pour vous
un amour aussi intense. Arthur a eu droit à cela… mais jamais il n’y a eu…
- Concrétisation ?
- Vous dites cela d’une manière…
indécente…
- Je ne vous demanderais pas de…
enfin, vous voyez, si vous n’en avez pas envie…
- Non… Pas encore… Plus tard,
peut-être… Je ne vous promets rien…
- Je vous jure que je saurai me
contenter de vous avoir tout simplement auprès de moi.
- Alors, Stephen je vous dis oui…
- Pourquoi ?
- Parce que, à moi aussi, ce monde pèse…
je veux l’oublier… je veux oublier Arthur bien que je sache cela impossible.
Peut-être y parviendrai-je en vous suivant dans le passé, n’importe quel passé.
- Est-ce vrai ? Vous ne le
regretterez pas ?
- Non ! J’en suis certaine, tout
à fait sûre.
- Dans ce cas, partons. Dès ce soir,
dès cette nuit. Le translateur nous attend pas loin, légèrement déphasé,
invisible. Mais j’ai le témoin de rappel.
- Oui, tout de suite ! S’écria
Cécile avec un entrain soudain. N’emportons rien avec nous… rien…
- Rien que notre cœur.
Stephen Möll avait obtenu
l’assentiment de Cécile Grauillet. Fou d’amour, il n’avait pas réfléchi aux
terribles conséquences, refusant d’envisager qu’en agissant ainsi, il mettait
en route une autre harmonique temporelle, déchirant le tissu du continuum
espace-temps, mettant en péril l’équilibre du Multivers. Si son action
réussissait, toutes les civilisations post-atomiques s’effaceraient, oui,
certes, mais également sa propre existence, celle de Cécile, celle de cette
Terre-ci. Le cours du temps ne supportait pas les paradoxes. Pour un espoir
chimérique, il allait tout sacrifier… et Michaël l’avait laissé faire… en
quelque sorte… l’esprit ailleurs… préoccupé par ses propres émois.
Nous nous trouvions dans la nuit du 2
mars 1917.
Les deux jeunes gens, sanglés sur
leurs sièges, à bord du translateur, s’apprêtaient à défier les lois de la
physique multidimensionnelle.
- Cécile, fit Stephen à l’instant où
il enclenchait les moteurs de son fabuleux engin, avez-vous peur ?
- Non, point du tout. Avec vous, je me
sens en sécurité, lui répondit la jeune fille avec son sourire candide.
- Dans ce cas, allons-y.
Tandis que l’improbable véhicule était
déjà en route vers les années 1880, que ses deux passagers voyaient défiler à
rebours les jours et les mois d’un calendrier virtuel, surgit alors de
particules en suspension, une tête quelque peu défigurée mais néanmoins tout à
fait reconnaissable, arborant un rictus effrayant par son cynisme affiché,
surmontant un torse bien développé.
Johann van der Zelden se démasquait
enfin. Le financier lança sur un ton jubilatoire :
- Stephen, ah Stephen ! Tu es le
plus grand niais que j’ai connu. J’ai saboté ta machine… Cela a été pour moi un
jeu d’enfant avec les moyens à ma disposition… Moi aussi, j’ai su mettre à
profit l’absence de ton ange gardien… à vrai dire, je l’avoue, je suis parvenu
à influencer son mental. Tu as eu grand tort de croire qu’il était inaccessible
à tout sentiment, à toute émotion. C’est même là son point faible. Mon
supérieur le savait…
- Johann ! Démon ! Hurla le
professeur Möll impuissant.
- Tu vas te désintégrer dans les
spirales infinies du temps avec ta chère Cécile. Adieu, mon ami, adieu et
souviens-toi de moi lorsque tu sentiras ton corps et ton esprit s’effacer…
reste conscient jusqu’à l’ultime milliseconde.
Aux derniers mots de l’Ennemi, Cécile
avait poussé un cri d’effroi et porté les mains à son visage.
Mais alors un rire sinistre,
démentiel, semblant sorti tout droit de la gorge d’un ange déchu, conclut cette
sortie et envahit tout l’habitacle tandis que le translateur poursuivait sa
course folle à travers l’incommensurable éternité. Jamais l’appareil ne
pourrait stopper, jamais…
L’incroyable machine se multipliait
encore et encore au sein de l’infini, revenant toujours à son point de départ,
en une espèce de boucle temporelle fermée, en une boucle de néant, repartant
sans cesse, son énergie jamais épuisée, accomplissant des milliards et des
milliards de fois ses circonvolutions dans un Univers qui naissait,

qui se refroidissait, qui mourait, qui s’éteignait, empli de ténèbres, dans un Univers en expansion, en contraction, encore et toujours, éternel recommencement, dans un schéma toujours semblable et toujours différent, prisonnière à jamais de ce cercle immuable de l’enfer.
qui se refroidissait, qui mourait, qui s’éteignait, empli de ténèbres, dans un Univers en expansion, en contraction, encore et toujours, éternel recommencement, dans un schéma toujours semblable et toujours différent, prisonnière à jamais de ce cercle immuable de l’enfer.
Les deux passagers avaient sombré dans
l’inconscience. Mais ils existaient encore, s’obstinaient à être… combien de
temps ce manège allait-il durer ?
Enfin, Stephen rouvrit les yeux,
reprenant contact avec cette réalité écartelée. Avec terreur, il vit ce qu’il
ne devait pas voir, des milliards et des milliards de translateurs renfermant
deux squelettes

ou deux bébés vagissant, deux fœtus au sexe indéfinissable,

deux vieillards à la peau tannée et desséchée, deux adolescents, deux adultes, deux embryons, deux momies pétrifiées,

deux neurulas, deux cellules en train de se diviser et cela répété, reproduit et dupliqué encore, à l’infini et au-delà.

ou deux bébés vagissant, deux fœtus au sexe indéfinissable,

deux vieillards à la peau tannée et desséchée, deux adolescents, deux adultes, deux embryons, deux momies pétrifiées,
deux neurulas, deux cellules en train de se diviser et cela répété, reproduit et dupliqué encore, à l’infini et au-delà.
La conscience de Stephen était à la
fois à l’intérieur de ce corps impossible et à l’extérieur… du maelström…
Le professeur Möll, doté du don
d’ubiquité temporelle, était désormais l’énergie vitale, moteur de l’Univers,
cette lueur fragile qui s’éteignait, à bout de souffle, invisible ou en train
de le devenir, impalpable et tout à fait improbable.
Mais voici que se produisait dans la
tête du fou, du rêveur, de l’amoureux qui avait osé défier l’impensable, une
explosion, un renversement, un sens dessus dessous. Assommé, Stephen retomba
dans l’inconscience, affalé sur son siège en simili cuir, tel un pantin
désarticulé. Mort et vivant, et non mort ou vivant, logique quantique intriquée
jusqu’au bout, tout au bout de la raison, existant et n’existant pas… dans un
tourbillon effréné, dans une spirale lumineuse, plus brillante que mille super
nova, plus sombre que l’infra mondes.
Chaque fois que Stephen n’était plus,
le Multivers sombrait, basculait dans le Néant… mais… en même temps, il était…


Enfin, si on peut écrire en toute
liberté cet adverbe dans cet espace-temps qui défiait la raison, la logique, la
compréhension bornée de l’humanité, dans ce temps qui se confondait avec
lui-même, qui revenait sur lui-même, qui s’invaginait, qui se rejoignait
toujours, s’obstinant à bégayer, dans cette dimension insaisissable, le translateur
cessa sa course folle, vidé de son énergie…
Mais… mais… qui était parvenu à
épuiser cette énergie ? Quelle volonté avait pu accomplir pareil
exploit ?
L’agent temporel Michaël Xidrù… au
prix de, mais vous le saurez bientôt…
Employant toutes les ressources dont
il disposait, y compris en volant celles qui n’étaient pas à sa portée, faisant
fi de toute déontologie, l’Homo Spiritus avait réussi à arrêter le
tourbillonnant et invincible manège.
Le translateur retourna sagement dans
la nuit du 2 mars 1917, son déplacement temporel n’ayant duré apparemment que
la seconde nécessaire à une pâquerette de se refermer. Se posant en douceur sur
une herbe verte, l’appareil se fit plus que jamais silencieux. Dans le ciel,
les nuages s’étaient enfuis vers l’est et la nuit brillait de mille éclats
argentés.
Stephen rouvrit les yeux. L’engin
fabuleux n’émettait aucun bruit, aucun souffle. Il lui fallut quelques secondes
pour se rappeler les dernières minute, heures ou autres. Il constata, sans
réaction, que la ceinture de son siège s’était détachée… il ne se rappelait pas
avoir fait ce geste. Machinalement, il jeta un coup d’œil sur le fauteuil où
devait dormir Cécile. Mais…
Mais sa compagne avait disparu. Comment ?
pourquoi ? Que s’était-il donc produit ?
Affolé, tout tremblant, il se leva
pour s’apercevoir qu’une silhouette sans connaissance gisait à deux mètres de
lui. Une silhouette masculine… celle de Michaël…
Alors, n’écoutant que sa haine,
comprenant plus ou moins que la disparition de Cécile devait être imputée à
l’agent temporel, son visage déformé par un violent sentiment de haine, ses
yeux brillant d’une lueur mauvaise, il se jeta sur son descendant et se mit à
le secouer avec toute la force dont il était capable.
Michaël ne réagissait pas.
Obstinément, il dormait ou paraissait plongé en léthargie, son corps bien
matériel. Furieux par cette absence de réaction, Stephen gifla l’agent temporel
et le gifla encore… manifestement, le professeur Möll avait occulté
l’intervention de Johann, sa Némésis.
Tandis que Michaël était toujours
endormi, Stephen poussa le corps à l’extérieur du module temporel et se mit à
boxer le visage de son souffre-douleur.
Alors, l’homme du futur eut comme un
soupir et s’étendit avec délices sur l’herbe déjà printanière. Clignotant des
yeux, il fit :
- Il fallait que je vous sauve,
Stephen… oui, il le fallait… de vous-même… pour sauver l’humanité tout entière…
tous ses représentants, des plus primitifs aux plus aboutis… il fallait que je
sauve les miens, tous les miens, moi-même…
- Salaud de bâtard ! Qu’avez-vous
fait de Cécile ? Répondez moi…
- Ne recommencez plus… je vous en
prie… vous n’avez pas assez d’intelligence pour comprendre ce que vous avez
risqué, ce que, par votre faute, mais aussi par ma négligence, l’Univers a
risqué… prenons cela comme un test… un super méga test…
- Cécile, fumier ! Où
est-elle ?
- Votre machine ne repartira plus… du
moins tant qu’elle ne sera pas réparée… mais je doute de pouvoir le faire
actuellement… dans mon état présent…
- Cécile ! Pourquoi fais-tu la
sourde oreille ?
- Cécile est partie directement pour
le 1er Mai 1920…

- Quoi ? Rugit le chercheur hors
de lui.
- Pardonnez-moi. Logiquement, elle a
cessé de vivre… le tissu de la réalité a été réparé…
- Je n’en ai rien à foutre de la
logique… de l’équilibre du… je ne sais trop quoi…
- L’amour que vous éprouviez pour elle
a failli perdre l’Univers, le Multivers tout entier… C’était pour moi la seule
solution, raccommoder brutalement, à gros points, l’étoffe de la réalité
quantique… mais… je suis allé trop loin, bien au-delà de mes capacités… je n’ai
plus de force… je me sens vide… vide… je crois que je pars… que je m’éteins… je
remets mon sort entre vos mains… je vous en prie… essayez de comprendre… de me
comprendre… je ne veux plus rien… plus rien… que dormir… dormir… laissez-moi
dormir… Mourir peut-être… mourir… et rêver…
Alors, chose incroyable, Michaël ferma
les yeux, totalement épuisé, à bout de souffle, aussi blême qu’une statue de
cire, perdant le contrôle de son apparence mais aussi une partie de sa
matérialité. Son corps revêtit alors la forme d’une lumière brillant par
intermittence, une silhouette vaguement humanoïde, tout prêt de s’éteindre.
Stupéfait par le prodige, Stephen
conservait néanmoins sa fureur vis-à-vis de son sauveur. Toutefois, il saisit
confusément que l’agent temporel avait accompli un miracle. Alors, il prit le
parti de s’asseoir aux côtés de l’inconscient et d’attendre… quoi ? Il
n’en savait rien.
*****
3 Mars 1917, gare de Zurich.


Un train en provenance de la Haye
accostait. D’un des wagons cossus de première classe, un jeune homme élégamment
vêtu, âgé environ de vingt-sept ans, descendit les quelques marches de son
compartiment et héla un porteur. Celui-ci s’empressa de prendre en charge ses
sacs et ses valises.
Parvenu à l’extérieur, l’inconnu se
présenta au chauffeur d’une puissante automobile, une Mercedes, venu l’attendre
avec un panneau à son nom.
- Je suis l’homme que vous êtes venu
chercher, fit le jeune étranger sans le moindre accent alors qu’il s’exprimait
en allemand. Je m’appelle David van der Zelden. Veuillez me conduire au
meilleur hôtel de la ville. Une fois tous mes bagages déposés, vous m’amènerez
au café Métropole.
- Ja,
mein Herr.
Après avoir donné un pourboire
généreux au porteur, David s’installa sur le siège arrière de la grosse
cylindrée. La voiture démarra ensuite lentement et le chauffeur engagea le
véhicule en direction du centre-ville.
Quelques heures plus tard, van der
Zelden était attablé au café Métropole, devant
une tasse de Earl Grey, discutant affaires avec des révolutionnaires
extrémistes russes. Ne vous étonnez pas de cela. David était ainsi. L’argent
n’avait pas d’odeur pour lui et il se moquait parfaitement de l’origine de ses
clients. Expliquant avec assurance qu’il était un des représentants de la
maison Krupp,

il disait être prêt à conclure une vente importante.

il disait être prêt à conclure une vente importante.
- Da… répondit le bras droit de
Lénine. Wieviel ? (Combien) ?
- Presque rien, souffla David avec un
sourire. Cent mille marks.
- Vous n’allez pas de main morte, jeta
le révolutionnaire durement.
- Ce n’est pas moi qui fixe les prix,
rétorqua l’homme d’affaires.
Après un temps de réflexion, le
Bolchevik accepta le montant assez exorbitant de la transaction. Lénine était
prêt à acheter les armes nécessaires à sa révolution à n’importe quel prix.
Cette affaire conclue avec succès,
David choisit de se détendre. En effet, sur les nerfs depuis trois jours, il
avait besoin de se changer les idées.
Le Néerlandais effectua une marche
hygiénique qui dura tout l’après-midi.
Puis, son estomac se rappelant à lui,
le jeune homme avisa alors un restaurant de bonne mine à l’aspect vieillot
et familial à la fois. Il décida d’y dîner, un bon dîner bien roboratif.
Aussitôt passé la porte aux vitres taillées en biseaux, ses narines furent
ravies des délicieux fumets qui se dégageaient des cuisines.
Commandant une choucroute et une tarte
aux poires, David entama son repas tout en lisant un quotidien local.
Sa table faisait face à celle occupée
par une frêle et gracieuse jeune fille blonde, aux grands yeux mélancoliques et
doux, vêtue avec chic d’une robe bleu pastel comportant un large col brodé ainsi
qu’un ourlet de jupe embelli de camélias noirs stylisés. Une large ceinture
d’un blanc tout virginal venait compléter cette toilette luxueuse, achevée par
le port d’un chapeau assorti à la teinte de la robe et le couvre-chef agrémenté
par une voilette noire relevée. Aux pieds de la fragile enfant, de mignonnes
bottines blanches et noires, bien cirées, nullement salies par la poussière des
trottoirs. Nous étions en Suisse, que diable !
Fasciné par la délicate beauté de la
jeune fille, David ne la quitta pas des yeux durant tout son dîner.
- Wunderbar !
Pensait-il le plus sincèrement du monde.
Mais voilà que l’inconnue était prise de
vapeurs. En bon chevalier servant, David van der Zelden s’empressa de lui
porter secours. Le jeune homme était toujours muni de sels, allez savoir
pourquoi. Vite, il les fit respirer à la jeune fille.
Après avoir repris une respiration
normale, la jeune Allemande donna son nom à ce si serviable convive.
- Merci, monsieur. Je suis Johanna von
Möll, la fille du colonel von Möll et la petite-fille du baron Rodolphe von
Möll.
- Euh… Enchanté, murmura David, aux
anges. Je me nomme David van der Zelden et suis citoyen Néerlandais.
- Enchantée de même…
- Rodolphe von Möll… ce nom ne m’est
pas inconnu, jeta David avec un froncement de sourcils. Ne s’agirait-il pas de
cet homme qui milita bien avant la guerre actuelle en faveur du
pacifisme ? Mais aussi d’un chercheur réputé en matière
d’électricité ?
- Hélas, oui, monsieur, articula
Johanna avec regret. J’avoue volontiers que Grand-père n’est pas un bon
Allemand… au contraire de mon père Wilhelm qui fait son devoir dans les armées
du Kaiser. Un brillant officier qui a reçu la croix de guerre… et tout ça…
- Mademoiselle, vous devez avoir une
gouvernante, non ?
- Oui, c’est exact. Elle dîne dans
l’autre salle… je déteste manger en compagnie des domestiques, voyez-vous…
- Je comprends… mais à part cette dame
de compagnie, vous êtes seule ici, à Zurich ?
- Ma mère m’y a envoyée. Comme vous
avez pu le remarquer, je suis de santé fragile et sujette souventefois à des
malaises. Le bon air de la Suisse me revigore…

au château familial, à Ravensburg, la vie n’était plus possible pour moi.

au château familial, à Ravensburg, la vie n’était plus possible pour moi.
- Pourquoi donc, mademoiselle ?
- A cause de mon vieux grand-père. Il
devient sénile. Ce n’est pas sa faute car il atteint soixante-quinze ans. Mon
médecin personnel a conseillé ce changement d’atmosphère. J’ai obéi avec un
pincement au cœur… quitter ma mère Magda, si dévouée, si gentille… mais il le
fallait…
- Comment trouvez-vous Zurich ?
- Ennuyeuse ! Je ne me promène
plus dans les larges allées ombragées du parc et je ne monte plus ma jument
préférée… de plus, les vêtements de Paris sont rares et difficiles à trouver
dans ce trou. Je trouve les autochtones mal attifés. Mais, vous-même, pourquoi
êtes-vous venu ici, en Suisse ? Oh ! Pardon… je fais preuve
d’indiscrétion…
- Mademoiselle, je ne dois pas vous
cacher que je suis dans les affaires… je représente une grande maison, une
firme très riche et très puissante… mais, ce n’est pas pour cela que je me suis
rendu à Zurich, mentit alors David.
- Ah ? Marqua poliment Johanna.
- Oui… en cette saison, le climat de
La Haye m’est nocif. Je suis atteint d’une affection, sans gravité, je vous
rassure, mais gênante. Je souffre de crises d’asthme… j’ai besoin de respirer
un air pur, loin de toutes les fumées d’usines. Voilà, c’est tout simple.
- En effet.
- Cette année, j’ai choisi Zurich…
l’an passé, je me trouvais à Bâle… la Suisse est un pays magnifique que vous
connaissez mal. Ses paysages sont splendides, grandioses et ses habitants fort
accueillants.
- Sans doute, du moins à vos yeux,
répondit Johanna sans y croire.
Toutefois, mademoiselle von Möll, sans
comprendre pourquoi, se sentait attirée par David van der Zelden. Elle le
trouvait sympathique, distingué, portant au mieux des costumes coupés à la
perfection. Vite, elle fit tout pour devenir son amie, en tout bien tout honneur.
Ce fut donc pourquoi, les deux jeunes
gens se retrouvèrent régulièrement les jours suivants, Johann ayant ses
habitudes dans ce restaurant. Mais ce n’était pas tout. David et la jeune fille
effectuèrent quelques courses ensemble, partagèrent de délicieuses promenades
dans les ruelles et les alentours de la pittoresque agglomération.
Au fil de leurs rencontres, Johanna
finit par faire des confidences à son compagnon, de terribles confidences. Elle
lui avoua qu’elle attendait la mort de son grand-père, une mort qui mettrait
fin aux différends nombreux existant entre Rodolphe et Wilhelm. David, quant à
lui, reconnut qu’il travaillait pour Krupp, bref, qu’il était un marchand
d’armes qui ne se mêlait pas de politique.
- Vous êtes au service des
Krupp ? Cela me convient, monsieur… vu ma position, je ne puis que
souhaiter la victoire de mon pays…
- En fait, je m’y emploie…
indirectement…
- C’est vrai si vous représentez bien
la famille Krupp.
- Je ne vous dis que la stricte
vérité.
- Oh ! Je vous crois, David…
cette guerre qui s’éternise, c’est décourageant. Nous pensions tous, en 14, que
ce conflit serait bref. Mais nous avions tort. Nous avons sous-estimé les
Français… une démocratie dégénérée qui tient tête à nos armées, au
Kaiser ! Il n’y a là aucune justice…C’est le monde à l’envers…
- Mademoiselle, je comprends votre
rancœur… tantôt, je vous ai laissé sous-entendre que j’essayais de donner la
victoire à l’Allemagne. Hé bien… ah ! C’est si délicat à formuler.
- Euh… lancez-vous…
- Disons que même si la Triple Entente
recevait le renfort des Etats-Unis, le bruit sur cette probabilité devient de
plus en plus persistant, elle n’aurait pourtant pas la partie gagnée.
- Comment ?
- Dans les prochains mois, il va se
produire sur le front de l’Est quelque chose d’inattendu qui va bouleverser la
donne actuelle. La Russie pourrait fort bien faire défection.
- Oui… et alors ?
- Alors, les troupes allemandes
seraient rapatriées sur le front ouest avec toutes les conséquences pour les
Français et leurs alliés.
- Un renfort à même d’écraser ces
gueux ?
- Vous avez compris…
David van der Zelden était
particulièrement bien informé.
La première révolution russe éclata.
Les émeutes ne purent être réprimées efficacement car les régiments passèrent
du côté des manifestants. Des ministres tsaristes furent arrêtés et
emprisonnés.
Nicolas II abdiqua le 15 mars 1917 en
faveur de son frère Michel alors qu’un gouvernement provisoire était formé
avec, à sa tête, le prince Lvov.
Toutefois, la nouvelle équipe
constituée décida de poursuivre la guerre. Mais ce n’était que partie remise…
Or, à des milliers de kilomètres de la
Russie, le 2 avril 1917, au cours d’une séance solennelle du Capitole, le
Président démocrate Wilson obtenait l’autorisation de déclarer la guerre à l’Allemagne.


*****