1914
18 Juin 1993.
Nous étions à la veille d’une nouvelle
guerre mondiale et, cette fois-ci, c’était la Belgique qui prenait l’initiative
de rester neutre afin de préserver autant que possible sa population.
Or, ce même jour – jour anniversaire
de l’Appel du général de Gaulle – le Premier ministre israélien s’était enfin
décidé à se rendre à la convocation du Président Drangston. A Washington, avec
les conseillers de Malcolm, il mit la dernière main à l’expédition du
mystérieux commando dont l’entraînement s’achevait.
Toutefois, le camp des Occidentaux
venait de s’affaiblir durablement avec la défection de l’Italie. En effet, un
Président du Conseil communiste, fraîchement élu, formait un gouvernement
résolument hostile aux Etats-Unis et à l’OTAN. Comme il fallait s’y attendre,
les grandes capitales européennes paniquèrent, Londres, Paris, Bonn, Madrid et
ainsi de suite.
Alors, le Premier ministre
britannique, qui ne représentait plus qu’une minorité, d’obédience
conservatrice, rencontra secrètement le Président des Etats-Unis et tous deux
convinrent d’arrangements qui resteraient ignorés de leurs peuples durant
quelques semaines. L’abandon par la péninsule italienne du camp occidental
était froidement envisagé.
*****
Le seuil de l’année 1914, fatale année
s’il en fut dans l’histoire de l’humanité, venait d’être franchi.


Rodolphe von Möll n’était plus qu’un
vieil homme usé, démoralisé, qui n’attendait plus rien de la vie et de ses
semblables. Il voyait lucidement, se profiler le conflit mondial désormais
inévitable. Ce n’était plus qu’une question de mois.
Sans cesse, comme une ritournelle
lancinante, les paroles terriblement chargées de sens de Franz résonnaient à
ses oreilles. N’en pouvant plus, le cœur serré, souvent, Rodolphe s’enfermait
dans ses appartements, refusant de communiquer les raisons de sa sombre humeur
à Gerta et à ses proches. Personne ne pouvait le tirer de son apathie.
Wilhelm, le fils aîné, bénéficiait de
la plus grande faveur à la cour impériale. Appelé par Guillaume II en personne,
il avait été nommé colonel et commandait désormais un régiment de Uhlans, ce
qui l’obligeait à abandonner son poste au Karlhost.


Il arrivait au colonel von Möll
d’avoir des entrevues particulières avec Sa Majesté impériale. Alors, il
faisait part au Kaiser de ses intentions d’éliminer la France au plus vite,
avec tout ce qu’elle représentait. Guillaume II opinait, disait qu’il préparait
une attaque imparable. Seul lui manquait le prétexte pour déclarer la guerre à
la République française.
Dans le camp opposé, Arthur de
Mirecourt, qui se portait beaucoup mieux, avait été muté avec une belle
promotion au 33ème régiment d’infanterie en garnison à Arras.
Désormais, il était commandant, sous les ordres du colonel Pétain. Il ne tarda
pas à sympathiser avec un jeune lieutenant, fort prometteur, un officier
remarquable de par sa haute stature et de par son intelligence. Il ne fallut
que quelques semaines pour qu’Arthur nommât le lieutenant par son prénom en
dehors des heures de service, un prénom commun à l’époque, Charles.
*****
20 Mars 1914.
Dans son bureau fermé à clé, Lepaïola
visionnait avec un sentiment mitigé la célèbre allocution radiotélévisée du
Président de la République française datant du 23 avril 1961.


Ses ordinateurs indiquaient l’heure avec
une précision atomique. Nous étions un soir, à vingt heures d’après les
relevés.
En grand uniforme de général, Charles
de Gaulle s’adressait solennellement à tous les Français en ces heures sombres,
qui mettaient le pays en danger.
« … un quarteron de généraux en
retraite… j’ordonne que tous les moyens, je dis bien que tous les moyens,
soient employés pour barrer partout la route à ses hommes-là, en attendant de
les réduire. J’interdis à tout Français, et d’abord à tout soldat, d’exécuter aucun
de leurs ordres… ».
Tandis que le discours du chef de
l’Etat se terminait, Lepaïola, tous ses sens en alerte, se retourna subitement.
Stephen Möll se dressait devant elle, soudainement apparu, la menaçant d’un
pistolet futuriste.
Comment diable le professeur Möll
avait-il pu se déplacer dans le temps et venir à Ravensburg, juste dans le
bureau de madame veuve Zimmermann ?
Pendant de longues heures, le
chercheur américain avait médité sur la conversation qu’il avait eue avec
Michaël, remâchant certains propos. Puis, tenant la solution, il s’était
empressé de téléphoner à Mohamed Boulaïd. L’étudiant avait donné son accord
pour une expédition éventuelle dans le passé.
Une fois dans les nouveaux locaux qui
renfermaient le translateur, Stephen avait pénétré comme si de rien n’était
dans le fabuleux engin.
- Euh… professeur, vous croyez que
cela va marcher ?
- Il le faudra bien… Michaël n’est pas
ici, pas à notre époque… le translateur est donc revenu à sa programmation
originelle…
- Ce n’est qu’une supposition, objecta
Mohamed.
- Non, l’aboutissement de mes
réflexions logiques… Tiens… Vois donc… j’ai raison. L’appareil m’obéit… il est
sous tension… allez… monte…
- Oui, Stephen… avec joie.
- Durant le voyage, tu enfileras cet
uniforme de spahi…
- Je vais me faire remarquer…
- Nous atterrirons de nuit, à quelques
toises de l’école. L’obscurité nous rendra quasiment invisibles… De plus,
regarde bien ceci.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Un petit bricolage de mon invention…
enfin… presque… j’ai emprunté l’idée à ce foutu Michaël… il avait laissé
traîner quelques brouillons dans son repaire, sa chambre autrement dit.
- Euh… C’est trop beau pour être vrai.
- Mais non ! l’Homo Spiritus peut
commettre des erreurs… et ceci en est la preuve… à sa décharge, il est fort
occupé en ce moment… du moins, je le pense. Il court au moins après quatre
lièvres à la fois.
Grâce au mystérieux engin, une sorte
de téléporteur miniature, Stephen et Mohamed avaient donc pu se transporter
directement dans les aîtres de l’école moyenne de jeunes filles sans déclencher
la moindre alerte. Le champ de force mis en place par Lepaïola avait été
franchi comme s’il n’avait jamais existé.
Tandis que Mohamed faisait office de
guetteur à l’extérieur, dans le couloir, juste derrière la porte du bureau de
la directrice, le professeur Möll menaçait madame Zimmermann avec son arme
anachronique. Au fait, vous a-t-on dit qu’elle provenait de Shalaryd ? En
effet, Michaël avait ramené quelques menus objets après son séjour dans la cité
souterraine. Stephen s’était autorisé à fouiller les affaires de l’agent
temporel et à emprunter ce qui lui était nécessaire afin de mener à bien son
expédition. A croire que l’homme du futur avait fait exprès de faciliter
l’action de son ascendant.
- Madame, disait durement le professeur
à Lepaïola, vous allez venir avec moi, jusqu’à Caltech. Nous devons avoir une
conversation sérieuse. Mes étudiants en seront les témoins privilégiés.
La femme synthétique se contenta
d’émettre un ricanement. Ensuite, eh bien, ensuite, ce fut le chaos. Un vent
d’une violence inouïe s’éleva brusquement, une tempête magnétique assurément.
Avalé par un tourbillon, le chercheur américain fut alors projeté avec force
contre un écran de télévision qui explosa sous le choc, au contact du corps du
professeur.
Cependant, mû par un réflexe
prodigieux, Stephen avait eu la présence d’esprit de brancher un répulseur
d’ondes, un appareil qu’il portait à la ceinture de son pantalon. En partie
protégé, il en reçut que quelques éclats du poste de télévision.
L’explosion avait retenti dans tous
les bâtiments de l’école, réveillant les gardiens, les pensionnaires et le
concierge, sans oublier le personnel enseignant qui y résidait.
Quant à Mohamed, alors que l’explosion
avait lieu, il avait tenté de forcer la porte du bureau. Mais celle-ci restait
obstinément et inexplicablement close. Le jeune homme eut beau s’acharner à
forcer la serrure, à se projeter contre le battant en bois, rien n’y fit.
Cette perte de temps permit aux élèves
de parvenir les premières jusque devant la porte de leur chère directrice.
S’avisant de la présence de ce type à la peau basanée et à l’uniforme
manifestement étranger, elles l’entourèrent en piaillant, le gênant dans ses
gestes, le paralysant. Tandis que Mohamed tentait de se libérer de cette
marmaille en chemise de nuit et coiffée de boucles anglaises, les professeurs,
arrivés à leur tour, maîtrisèrent l’étranger en moins de deux secondes.
Interrogé sur un ton sans réplique par
le plus âgé des membres du corps enseignant, Mohamed se retrouva dans
l’impossibilité de répondre au feu des questions, ne comprenant pas l’allemand.
Or, pendant ce temps, dans le bureau
de la directrice, un semblant de lutte paraissait se dérouler. Quelques adultes
voulurent pénétrer à l’intérieur. Efforts bien inutiles. Un gardien eut alors
la présence d’esprit de descendre au rez-de-chaussée afin d’appeler les forces
de l’ordre. Le brigadier Fritz Grass, de service, promit de se hâter et d’être
là dans cinq minutes.
Dans la pièce close, Lepaïola avait
usé de toutes les ressources à sa disposition, bombardant Stephen d’objets
hétéroclites, d’ondes et ainsi de suite. En vain.
Ce bombardement déclencha un incendie
qui rugit et s’en prit aux câbles et installations électriques anachroniques.
La fumée empuantissait le bureau, faisant tousser ses occupants. La chaleur
entourait nos deux protagonistes, déjà, les vêtements grésillaient et les peaux
cloquaient.
A l’extérieur, les forces de police
essayaient de forcer la porte de madame la directrice. On entendait les hommes
en uniforme cogner sur le bois, le heurter de puissants coups d’épaules,
revenir à la charge, improviser un bélier… sans résultat aucun.
Alors que l’incendie gagnait les
meubles, Lepaïola disparut subitement. Stephen, toussant comme un poitrinaire,
était au bord de l’évanouissement. Allait-il périr sottement ?
Dans le couloir, Fritz Grass, de rage,
frappait Mohamed et commençait à piétiner l’étudiant qui suppliait qu’on
l’interrogeât ou en anglais ou en français.
- Bon ! On ne tirera rien de ce macaque,
jeta le brigadier. Oust ! au poste. On verra là-bas.
- Mais, chef, dedans, c’est le feu de
l’enfer…
- Je sais. Les pompiers sont prévenus,
non ?
- Euh… oui…, fit l’enseignant le plus
âgé. Je les ais prévenus.
- Espérons qu’ils soient là bientôt.
- Il nous faut mettre les
pensionnaires à l’abri.
- Les évacuer si jamais l’incendie se
propageait, compléta Fritz Grass. D’accord. Mesdemoiselles, vous avez
entendu ? Dehors ! En rangs et sans courir. Nous avons le temps.
- Mais… madame la directrice ?
S’inquiéta une élève.
- Nous ne pouvons pas entrer… nous
avons tout essayé…
- Je ne pense pas que madame
Zimmermann soit encore en vie, émit une des professeures, des larmes coulant de
ses yeux.
Ces tristes paroles déclenchèrent des
cris et des pleurs chez les jeunes filles et les fillettes. Toutefois, sous la
bienveillance des policiers, toutes gagnèrent la cour alors que les pompiers
arrivaient enfin.
L’incendie ne fut pas maîtrisé avant
de longues heures. Il détruisit tous les appareils de Lepaïola, toutes les
preuves que la femme synthétique avait accumulées depuis plus de seize ans de
bons et loyaux services.
Notre agent de Johann était parvenu à
se dématérialiser et, sous une fausse identité, escomptait bien réchapper à
Michaël qu’elle soupçonnait d’être sur ses traces.
Stephen, évanoui, ne se rendait plus
compte de tout le ramdam extérieur. Le temps filait… les secondes du chercheur
étaient comptées…
Or, en 1993, Michaël, qui s’était
absenté quelques heures afin de poursuivre son enquête sur les hommes robots,
aides de Johann van der Zelden, de retour à LA, découvrit la petite ville de
Stephen vide. Il en allait de même pour son laboratoire. Le translateur avait
disparu.
Comprenant de quoi il retournait,
l’agent temporel se transporta mentalement huit heures en arrière et assista, à
l’état d’hologramme si on peut dire, à ce que le professeur Möll avait
manigancé.
- L’imbécile ! S’exclama Michaël,
perdant son impassibilité coutumière. Il n’est pas de taille. Qui plus est, il
a débauché Mohamed. C’est risible.
Aussitôt, l’Homo Spiritus partit
sauver les deux imprudents. Il arriva pile au moment le plus critique, alors
que l’incendie allait griller Stephen Möll asphyxié et inconscient. Ne comptant
ni une ni deux, l’agent temporel enveloppa le chercheur dans une sorte de
gangue protectrice et le sortit de cet enfer, au nez et à la barbe de quelques
témoins éventuels. Les deux hommes étaient en effet tout à fait invisibles pour
les autochtones de 1914.
Toutefois, alors que Michaël allait
transporter le chercheur en direction de 1993, ce dernier reprit connaissance.
Il fit faiblement :
- Mohamed Boulaïd… sauvez-le lui
aussi. Je n’étais pas seul.
Cela, l’homme du futur le savait
parfaitement.
- D’abord vous, répondit-il à son
ascendant. Ensuite, je verrai…
Tandis que les bâtiments de l’école
s’effondraient, à la même seconde, Mohamed, prisonnier dans un des locaux de la
gendarmerie, était passé à tabac devant des Teutons fort satisfaits de cet acte
de sauvage. Bien entendu, son interrogatoire musclé n’aboutit à rien.
Au fait, parmi les élèves évacuées, il
y avait mademoiselle von Möll. Ebranlée par les terribles événements,
saisissant que sa bien-aimée directrice avait sans doute péri dans l’incendie,
la jeune fille, prise d’une faiblesse soudaine, dut regagner au plus vite le
château de son grand-père. A l’aube, secouée par une forte fièvre, elle gisait,
toute trempée de sueur dans son mignon lit laqué de blanc, orné de dentelles et
de rubans roses.
Ce même matin, Mohamed reprit
connaissance dans son cachot, le visage tuméfié, le corps perclus de douleurs.
Avisant un grabat, il essaya d’y ramper. A proximité, il y avait un broc à eau.
Il pourrait y étancher sa soif. Mais encore fallait-il qu’il parvînt
jusque-là !
Tout gémissant, le malheureux étudiant
commença sa reptation.
Alors, Michaël se matérialisa enfin
dans la cellule du prisonnier. A l’extérieur, le chien-loup du garde se mit à
grogner sourdement.
- Ruhe !
S’écria le sergent.
Le militaire voulut calmer la bête.
-
Was ist das ? Le prisonnier ne
peut pas s’enfuir, Wolf. Alors, tais-toi.
Toutefois, le sergent eut le souci de
s’assurer qu’il ne se passait rien d’anormal dans le cachot. Prudemment, il
ouvrit la porte de la cellule et là, stupéfait, il vit un inconnu, lumineux, en
train de prendre dans ses bras le prisonnier. Puis, les deux silhouettes
disparurent subitement.
Le gendarme n’eut pas même le temps de
lancer l’alerte. Immobilisé par la volonté de Michaël, il resta figé dans le
temps de précieuses secondes. Lorsqu’il recouvra sa liberté de mouvement,
l’agent temporel et Mohamed avaient depuis longtemps quitté l’année 1914.
A LA, l’étudiant fut couché dans la
chambre d’ami de Stephen.
Non sans ironie, il jeta à l’adresse
de l’Homo Spiritus :
- Je ne vous attendais plus, Michaël.
Piqué au vif, l’agent temporel
répliqua :
- Mieux vaut tard que jamais. Si votre
reconnaissance se borne à cela…
- Le translateur…
- Est de retour… cette fois-ci,
Stephen ne pourra s’en approcher durant mon absence… j’y ai veillé.
- Vous voyez que le professeur n’est
pas aussi stupide que vous le pensez. Il est parvenu à trouver la faille de
votre programmation pas si sécurisée.
- Désormais, il ne le pourra plus,
lança Michaël durement. Trêve de plaisanterie. Comment vous sentez-vous ?
- Perclus de douleurs…
- N’exagérez pas, Mohamed. Vous êtes
assez vaillant pour surveiller Stephen.
- Que lui est-il arrivé ?
- Trois fois rien. Il a été brûlé et
asphyxié. Mais il s’en remettra. Vous allez veiller sur lui… d’ici deux heures
environ.
- Ah ? Bien… mais vous ne pouvez
le faire vous-même ?
- Non ! Je repars aux trousses de
Lepaïola. Il me faut réparer la gaffe de mon descendant.
- Je n’ai pas mon mot à dire,
naturellement…
- Exact.
Ayant compris qu’il était inutile de discuter
les ordres de l’agent temporel, Mohamed esquissa un sourire désabusé et s’étira
sur sa couche. Il se rendit compte alors, avec soulagement, que ses douleurs se
faisaient moins vives. Le temps de remercier Michaël, il était déjà dans
l’autre chambre, celle de Stephen, afin de s’assurer de la bonne voie dans le
rétablissement de celui-ci.
*****
En 1914, les événements se
précipitaient.
Le 28 juin, avait lieu l’attentat
contre l’archiduc Français-Ferdinand, héritier de l’Empereur d’Autriche-Hongrie
François-Joseph. C’était le début d’une réaction en chaîne que personne ne
pouvait ou n’avait la volonté de stopper.
Ultimatum de l’Autriche à la
Serbie ;
Appui de l’Empire allemand à l’Empire
autrichien ;
Mobilisation de la Russie alors que
les Allemands avaient depuis longtemps mobilisé ;
- Mobilisation de la France, fidèle à
ses engagements…
Et ainsi de suite…
Allant contre la parole donnée, les
troupes impériales prussiennes envahirent la Belgique. Ce fait déclencha alors
la mobilisation des Anglais. Au début du mois d’août 1914, toute l’Europe ou
presque se retrouva donc en guerre. Il faut y rajouter les colonies et le Japon
à cette triste énumération.


Arthur de Mirecourt et son 33ème
régiment d’infanterie combattaient en Belgique. Dès les premiers échanges de
coups de feu, les Français s’aperçurent de la supériorité matérielle de leurs
ennemis. De plus, il apparaissait manifestement que le fantassin français était
désavantagé par rapport à son adversaire allemand. Pourquoi donc ? Eh bien
à cause du port d’un uniforme trop voyant qui faisait du soldat français une
cible privilégiée. Le pantalon couleur garance, autrement dit d’un beau rouge
vif, permettait aux fantassins d’abattre l’ennemi comme s’il s’agissait
simplement d’un tir de baraque foraine.


Après l’invasion de la Belgique, le
nord de la France connut l’exode puis l’occupation teutonne. L’Artois, la
Champagne, la Picardie connurent une fois encore le défilé au pas de l’oie des
troupes allemandes. Etait-ce là le sort qui attendait Paris ? Le
déshonneur comme en 1870 ou en 1814 ?
Non. Le général Gallieni, gouverneur
militaire de la capitale française, blanchi sous le harnais, il avait été
gouverneur de Madagascar, mobilisa les taxis afin de porter secours aux troupes
positionnées sur la Marne. La célèbre bataille de la Marne stoppa donc
l’avancée allemande en France.


Puis, après deux mois de durs et
sanglants combats, des millions de soldats étaient déjà tombés au champ
d’honneur, le front sembla se stabiliser.
Arthur de Mirecourt avait
miraculeusement échappé à cette horrible moisson.
Profitant de ses rares heures de
détente, le jeune commandant écrivit à Cécile une longue lettre. Mademoiselle Grauillet s’était engagée comme
infirmière volontaire à l’arrière. Elle prenait même des leçons de conduite
afin de devenir ambulancière.
Le fougueux commandant décrivait à sa
fiancée l’âpreté des premiers combats, la vaillance de ses hommes, le courage
exemplaire des officiers face au rouleau compresseur allemand, rouleau
compresseur pourtant stoppé grâce à la ténacité du simple soldat mobilisé.
Dans ce courrier, Arthur révélait en
détails ses sentiments intimes sur le conflit en cours. Il croyait, naïvement,
que la guerre ne passerait pas l’hiver car les Français s’étaient brillamment
ressaisis. Plein d’espoir, il disait que tous deux se marieraient au printemps
1915 car, dans une missive précédente, Cécile l’avait informé de l’assentiment
définitif de son père à cette union.
Or, parallèlement, de l’autre côté du
front, Wilhelm lui aussi écrivait une lettre, adressée à son père.
Il apprenait à Rodolphe von Möll que
Waldemar, son cadet, avait été blessé, une blessure non mortelle, heureusement.
Mais celle-ci nécessitait plusieurs mois de repos. Le colonel von Möll croyait
lui aussi à une fin rapide du conflit avec, à la clé, bien sûr, la victoire de
l’Allemagne !
Mais, à la réception de cette lettre,
le baron von Möll, sachant pertinemment que Wilhelm se faisait des illusions,
attristé par la blessure de Waldemar, eut une attaque cérébrale. Nous étions le
18 octobre 1914.
Arthur de Mirecourt et Wilhelm von
Möll ne pouvaient savoir que le front s’était stabilisé pour quatre longues
années. Tous deux allaient vivre une guerre d’usure avec, à la clé, les
tranchées, la pluie, la boue, la neige, les rats, la vermine, le froid, la
faim, la pourriture des cadavres mal enterrés, la mitraille, les shrapnels, les
canonnades, les barbelés, les assauts absurdes pour gagner quelques mètres, les
gaz asphyxiants, le typhus, la dysenterie, la lassitude, le doute, la peur qui
vous tiraillait le ventre, le découragement et la haine du planqué à l’arrière.


A Ravensburg, le baron von Möll ne se
remit pas entièrement de son AVC. Il resta paralysé du côté gauche, ne pouvant
presque plus parler. Le vieil homme était donc ainsi condamné à rester alité le
restant de ses jours.
Or, si Rodolphe était diminué
physiquement, mentalement, il n’en allait pas de même. Plus lucide que jamais,
il avait tout le loisir de ressasser les événements.
Il reçut un autre courrier de son fils
aîné. Wilhelm avait changé de ton. Dans sa lettre, il décrivait minutieusement
les conditions quasi inhumaines de casernement des soldats et des officiers,
obligés de camper en plein air dans la boue, manquant du confort le plus
élémentaire, confrontés à des problèmes d’hygiène graves.
A travers ces lignes, rédigées d’une
plume amère, il était manifeste que Wilhelm n’était plus autant persuadé d’une
victoire rapide de l’Empire allemand. Non pas qu’il sombrât dans le défaitisme,
ce n’était pas son style, loin de là, d’ailleurs, il n’y sombra jamais.
Si le baron en titre avait des ennuis
de santé, sa petite fille Johanna également.

Choquée par la mort atroce de madame veuve Zimmermann, dont on n’avait pas retrouvé la dépouille, une fois l’incendie éteint, l’adolescente avait sombré dans une profonde mélancolie. Mademoiselle von Möll avait perdu le goût de vivre. Elève dans un collège huppé d’une grande agglomération, elle dut regagner bientôt la demeure familiale et cesser ses études. Son humeur morose la rendait fragile à toute infection. Ainsi, une simple bronchite dégénéra en maladie bien plus grave. Secouée de quintes de toux d’une extrême violence, minée par une fièvre qui refusait de la lâcher, Johanna ne quittait plus son lit.

Choquée par la mort atroce de madame veuve Zimmermann, dont on n’avait pas retrouvé la dépouille, une fois l’incendie éteint, l’adolescente avait sombré dans une profonde mélancolie. Mademoiselle von Möll avait perdu le goût de vivre. Elève dans un collège huppé d’une grande agglomération, elle dut regagner bientôt la demeure familiale et cesser ses études. Son humeur morose la rendait fragile à toute infection. Ainsi, une simple bronchite dégénéra en maladie bien plus grave. Secouée de quintes de toux d’une extrême violence, minée par une fièvre qui refusait de la lâcher, Johanna ne quittait plus son lit.
Rongée par la plus grande inquiétude, Magda dut
se résoudre à en informer son époux. Cet officier, si orgueilleux, si dur pour
lui-même et pour les autres, qui avait appris avec le plus grand sang-froid
l’attaque de son père, fut bouleversé lorsqu’il connut l’état de santé de sa
chère enfant.
*****
Le 20 juin 1993, Stephen Möll sortit
enfin de son sommeil artificiel. Avisant Mohamed agenouillé sur le tapis de sa
chambre, en train d’effectuer ses prières, il attendit patiemment que ce
dernier eût achevé pour s’enquérir des dernières nouvelles.
- Ah… Mohamed… Tu es donc de retour…
sais-tu où est Michaël ?
- Ton parent ne me fait pas ce genre
de confidence… il a simplement déclaré qu’il partait réparer ton erreur.
Le professeur n’insista pas.
Toutefois, voulant connaître où en était précisément la situation
internationale, il alluma son poste de télé et tomba alors sur un flash spécial
annonçant le départ de la VIe flotte américaine pour la Méditerranée orientale.
Puis, le journaliste enchaînait sur le Japon. Un début de révolution avait
lieu. Dans les grandes villes de l’archipel nippon, des émeutes venaient
d’éclater. Ainsi, à Tokyo, on dénombrait déjà cent-vingt morts. Les Etats-Unis,
à la demande du Premier Ministre japonais, envoyaient la VIIe flotte naviguer
au large de l’archipel.
*****