Ravensburg, fin de l’année scolaire.
A la suite de sa reprise en mains par
Lepaïola, Johanna von Möll avait vu ses résultats progresser fortement dans
toutes les matières. Elle était devenue la première de sa classe en mathématiques,
géographie, sciences naturelles, physique-chimie, français, latin et anglais.
Pour ce qui concernait les autres disciplines, elle était aussi fort bien
placée. Ces résultats scolaires brillants faisaient la joie et la fierté de ses
parents. Pour rien au monde, Wilhelm et Magda n’auraient voulu rater la remise
des prix de fin d’année.

En ce dernier jour de juin, le
lieutenant-colonel von Möll félicitait chaudement madame Zimmermann pour son
savoir-faire et sa pédagogie.


La remise des prix se déroula en
musique, les pensionnaires de l’école moyenne ayant eu la bonne idée de monter
une chorale dont la prestation fut tout à fait honorable. Naturellement,
mademoiselle Johanna avait voulu en être. Avec ses compagnes, elle chanta
plusieurs psaumes et cantiques dont le célèbre Jésus, que ma joie demeure, de Jean-Sébastien Bach.
On s’en doute, le chœur obtint un joli
succès et fut fort applaudi par toute l’assistance.
Mais que devenait Otto, le fils de
Waldemar ?
Le jeune homme, légèrement enrobé,
n’avait pas choisi la carrière militaire, dégoûté par l’attitude hautaine de
son oncle. En accord avec son père, l’adolescent avait opté pour la décision de
poursuivre ses études, mais dans un Gymnasium,
lors de la prochaine rentrée scolaire. Ses résultats étaient si brillants
que Waldemar et Rodolphe envisageaient sérieusement d’envoyer plus tard Otto en
Angleterre, dès ses seize ans atteints.
*****
Angers, été 1913.
Stephen, fortement affaibli par sa
blessure, peinait à se remettre et à retrouver la santé. Les jours passaient,
longs, monotones et étouffants, et les signes d’amélioration dans le
rétablissement du professeur Möll étaient rares. Pourquoi une telle lenteur
dans la guérison ? tout simplement parce que l’organisme du chercheur
américain était trop habitué à avoir recours aux antibiotiques et à la pénicilline.
Trop souventes fois, le savant était en proie à des accès de fièvre et Cécile, à
son chevet, ne comptait plus ses heures.
Mademoiselle Grauillet soignait
Stephen avec le plus grand dévouement et lui démontrait, non sans ironie,
lorsqu’il était tout à fait conscient, le ridicule de sa conduite auprès
d’Arthur, son promis.
- Lorsqu’on aime comme je vous aime,
Cécile, on est toujours ridicule, lui répondait invariablement et tristement le
jeune chercheur.
- Stephen, je suis officiellement
fiancée avec Arthur. C’est là un secret de Polichinelle. Bien que notre mariage
soit repoussé pour le moment, il ne fait aucun doute qu’il aura lieu. C’est là
une vérité que vous ne pouvez repousser, ignorer. C’est donc un amour
impossible qui, jamais, ne verra son accomplissement.
- Que voilà des paroles dures !
gémissait alors le malheureux.
- Contentez-vous de mon amitié… une
grande et sincère amitié.
- Un amour impossible… oui… Doublement
impossible, Cécile, enchaînait Stephen. Nous n’aurions pas dû nous rencontrer,
nous croiser… nous avons défié le temps…
- Euh… je ne saisis pas très bien,
Stephen… Bien sûr, monsieur le baron m’a révélé que vous venez de l’avenir
mais…
- Chut ! On pourrait écouter aux
portes et nous entendre… mais je ne puis m’arracher le cœur pour ne plus
ressentir cet amour que vous trouvez fort sot. Vous êtes si belle, si
différente des autres femmes… et il y en a eu dans ma vie, il y en a eu
tellement. Tamira, Inge, , pour ne nommer que celles-ci… Les autres, je ne veux
même pas m’en souvenir…
- Ce n’est pas bien, Stephen.
- Je le sais, mais je suis ainsi. Je
vous aime sincèrement. Je ne vois plus que vous…
Juste à cette seconde, sans frapper à
la porte, Michaël, que l’on avait perdu de vue depuis un petit moment déjà,
entra dans la chambre du blessé.
- Ah ! Ah ! Mon cher
cousin ! Qu’est-ce que je viens d’apprendre ? vous vous êtes
battu ? Avec le capitaine de Mirecourt qui plus est ?


- Michaël ! Vous m’avez retrouvé…
- Oui… un jeu d’enfant pour moi.
- Hem… seriez-vous le dénommé Michaël
Xidrù auquel le baron von Möll a fait allusion jadis devant moi ?
Questionna Cécile.
- Oui, mademoiselle. Michaël, pour
vous servir.
L’agent temporel s’inclina alors
cérémonieusement devant la jeune fille.
- Stephen, loin de moi l’idée de vous
gronder comme un enfant mais, parfois, vous faites preuve d’une sottise
insupportable, reprit l’homme du futur sur un ton narquois.
- Oh ! C’est bon… je suis le
premier à payer…
- Pour vous empêcher de céder une fois
encore à votre caractère soupe au lait, je vais vous ramener à la maison. Le
soleil de L.A. doit vous manquer.
- Pas tant que ça, grommela le
chercheur.
- Comment ? S’inquiéta Cécile.
Vous escomptez retourner en Californie comme cela ? Alors que Stephen est
encore bien faible ? Ce n’est guère prudent…
- Oh ! Si vous savez qui je suis,
vous savez également que je puis guérir le professeur comme cela, d’un coup de
baguette magique.
- Vous n’êtes pas médecin. Vous seriez
plutôt un explorateur, un observateur…
- Il y a du vrai dans vos paroles,
belle poupée fragile… une porcelaine précieuse, ô combien, mais surtout une
jeune fille un peu trop informée sur mon compte.
- Des menaces ? Hasarda Stephen.
- Quelles menaces ? S’offusqua
l’agent temporel. Je veux bien être le premier des enquiquineurs mais je ne
suis tout de même pas un monstre. Allez ! hop ! debout !
- Monsieur Michaël, vous manquez de
cœur, jeta Cécile. Stephen est trop malade pour pouvoir marcher jusqu’à votre
véhicule… quel qu’il soit.
- Un véhicule… je vois…
- Oui, il vous faut bien cela pour
retourner en 1993.
- Décidément, le baron aurait dû se
taire, murmura Michaël contrarié.
- Je sais garder un secret, monsieur
Xidrù…
- Je voudrais m’en assurer.
- Michaël, je vous défends
d’intervenir, s’écria Stephen un une toux douloureuse.
- Quoi ? Je ne vais pas modifier
toute sa mémoire, se défaussa l’Homo Spiritus.
- Ne faites rien du tout, je vous en
conjure…
- Trop tard, Stephen. Voyez… Cécile
Grauillet s’est figée… elle ne conservera que votre souvenir et croira que je
ne suis que votre cousin éloigné… guère davantage. Il en ira de même de ses
proches. Nous avons assez perdu de temps. Passez ces vêtements. Puis,
adieu !
Ce fut ainsi que les deux tempsnautes
quittèrent Angers pour rejoindre Los Angeles et l’année 1993.
*****
Août 1913.
Une jeune fille blonde, mince, de
taille élevée pour son âge, fière et hautaine, visitait la charmante ville de
Rothenburg

en compagnie de sa gouvernante. Manifestement, la demoiselle appartenait à une famille des plus fortunées puisqu’elle avait choisi de se rendre chez un tailleur où elle avait effectué quelques emplettes l’avant-veille.
en compagnie de sa gouvernante. Manifestement, la demoiselle appartenait à une famille des plus fortunées puisqu’elle avait choisi de se rendre chez un tailleur où elle avait effectué quelques emplettes l’avant-veille.
Johanna von Möll avait commandé trois
ou quatre robes ainsi qu’un manteau pour l’hiver.

Ce manteau mérite une description
détaillée. Il était tout d’hermine blanche et noire. Assorti au manteau, d’un
luxe inouï, il ne fallait pas oublier le manchon, si vaste qu’on pouvait le
prendre pour un pouf. De plus, un chapeau cloche, du dernier cri, couronné de deux
plumes noires et blanches achevait cette parure de fourrure précieuse fort
dispendieuse.
Mais voici qu’un gamin des rues, un
mendiant d’une dizaine d’années, guère davantage, barra la route des deux
jeunes femmes.

S’adressant à celle qui était la mieux vêtue, la plus élégante, il demanda d’un ton suppliant et geignard :

S’adressant à celle qui était la mieux vêtue, la plus élégante, il demanda d’un ton suppliant et geignard :
- Mademoiselle, à votre bon cœur… Je
n’ai pas mangé depuis deux jours. Je suis orphelin et personne ne vient à mon
secours. Un petit geste, une piécette. Dieu vous le rendra.
Au grand étonnement de la gouvernante,
Johanna s’empressa de déposer un Reichsmark dans la main sale du jeune garçon.
Puis, avec curiosité, elle le questionna :
- Comment t’appelles-tu ?
- Gustav Zimmermann, mademoiselle.
Merci pour votre générosité.
*****
18 juin 1993, le petit pavillon sans
prétention de Stephen Möll.
L’agent temporel avait une explication
sérieuse avec le professeur. Tous deux étaient installés dans le living, l’un
sur le fauteuil, l’autre allongé sur le divan.
- Ah ! soupirait Michaël. Je ne
sais pas ce qui m’a pris de venir vous secourir.
- Vous appelez ça me secourir ?
Vous vous êtes contenté de me donner quelques pilules et vous m’avez
bandé !
- Je trouve votre attitude des plus
déplacées. Je suis venu vous chercher parce que j’avais besoin de…
- De moi ? Pas possible ?
ironisa le chercheur.
-Non… de vous communiquer un fait
crucial. Je suis enfin parvenu à identifier l’envoyé de Johann qui sévit dans
l’entourage de Rodolphe. Il s’agit d’un robot biologique de sexe féminin.
- Tiens donc ! l’Ennemi innove…
- L’aide de van der Zelden a emprunté
l’identité d’une certaine veuve Zimmermann. Autrement dit, elle occupe le poste
de directrice de l’école moyenne de jeunes filles de Ravensburg et ce, depuis
l’année 1898.
- C’est là où Johanna poursuit ses
études, si je ne me trompe pas ?
- Tout à fait. Le véritable nom de
cette créature – ne vous étonnez pas si j’emploie un terme aussi trivial – est
Lepaïola.
- Hum… cette recherche vous a occupé
longtemps…
- En effet. Je me suis rendu incognito
à Ravensburg, durant l’année 1912, parfaitement grimé, je vous l’assure, bref,
insoupçonnable, et j’ai vécu là-bas une année entière, dans la peau du nouveau
concierge de l’école moyenne, la place étant vacante.
- Oh ! Oh ! Vous vous êtes
certainement arrangé pour que le poste soit libre.
- Ma foi, c’est vrai. Mais ce n’est
pas tout. Puisque vous savez que je suis doté de ce qui est pour vous le don
d’ubiquité, je vous signale que, parallèlement, une partie de mon esprit a
séjourné du XXVIe siècle au XXXIe siècle, dans la cité de Shalaryd. J’ai été en
quelque sorte le bras droit du chercheur scientifique Okland di Stephano.
- Pourquoi ?
- Afin de m’assurer de l’origine de
Lepaïola et de ses semblables.
- Oui… ensuite ? Car vous
connaissant, il doit y avoir autre chose.
- Pendant mes week-end, j’ai mis à
profit mes heures de liberté pour me détendre.
- Ah ! Bah ! Vous me faites
marcher !
- Non, je vous assure. J’ai besoin de
décompresser comme tout être conscient. Je me suis donc rendu dans une période
de l’histoire assez reculée par rapport à la vôtre. Une période que vous avez
tendance à idéaliser, vous hommes du XXe siècle.
- C’est-à-dire ?
- Pensez donc ! Ni usines, ni
voitures, ni stress, mais la campagne, la verdure, les petits oiseaux batifolant
dans les arbres…
- Un rêve…
- Oh que non ! il ne faut pas
omettre dans cette description idyllique les épidémies, les pandémies, les
disettes, voire les famines, la violence, la saleté et la crasse, le dénuement
de la majorité des gens de ce temps-là, la soumission aux puissants, etc.
- Cela s’applique à presque toutes les
époques de l’histoire humaine, remarqua Stephen.
- Oui, c’est exact. Mais revenons au
sujet qui me préoccupe. J’ai l’intention d’éliminer physiquement ladite
Lepaïola.
- Vous avez besoin de mon approbation
pour cela ? Vous vous moquez de moi, Michaël !
- Laissez-moi achever. Jusqu’à
aujourd’hui, je ne vous ai jamais rien demandé ou exigé.
- Que vous dites ! voilà une
affirmation mensongère, monsieur l’Homo Spiritus. Vous m’avez suborné.
- Vous raisonnez selon un point de vue
réducteur, Stephen. C’est de votre plein gré que vous m’avez suivi.
- Vous en avez de belle ! Le
translateur ne répond qu’à vos ordres…
- Pas toujours…
- Pas toujours ?
- Euh…
- Il existe donc une faille dans sa
programmation ?
Michaël garda le silence un court
instant, mais ce silence en disait long. Enfin, il reprit, changeant
apparemment de sujet.
- Stephen, j’en ai assez de votre
propension à gâcher les acquis de mes recherches, de mes déplacements dans le
temps.
- Jamais je ne vous ai gêné,
s’offusqua le chercheur avec raison.
- Hem… Vous embellissez vos actions,
notamment les dernières… je vous ordonne de ne plus retourner dans les années
1910…
- Et pourquoi cela, monsieur
Xidrù ? Vous vous êtes nommé mon ange gardien ?
- En quelque sorte ! Votre amour
pour mademoiselle Cécile Grauillet vous ôte tout sentiment de prudence. Vos
actions inconsidérées peuvent mettre votre vie en danger… la preuve ? ce
duel absurde et ridicule !
- Ah ! Ah ! Ricana le
professeur. Nous y voilà… en fait, c’est votre existence que vous sentez
menacée.
- Tête de mule ! Lors de votre
stupide duel avec le capitaine de Mirecourt, vous n’avez pas seulement frôlé la
mort par blessure physique.
- Voyez-vous ça !
- Non… Vous avez risqué de mettre
aussi en péril et l’Histoire de la Terre qui est encore à venir et… ma propre
existence.
- Enfin, un peu de sincérité !
Cependant, j’aimerais que vous explicitiez.
- C’est ce que je suis en train de
faire, Stephen Möll !
- Vous vous énervez… Vous perdez votre
sang-froid.
- Parce que vous agissez comme un
enfant. Vous cherchez l’affrontement. Je vais vous dire ce que je suis
précisément par rapport à vous… votre arrière-petit-fils à la puissance trente-cinq.
- Vous rigolez !
- Des milliers d’ancêtres nous
séparent. Comprenez que, pour moi, vous n’êtes pas une ombre anonyme. Sans
vous, je n’existe pas… vous êtes mon ancêtre clé… ce n’est pas en aimant Cécile
Grauillet que vous aurez une descendance. Jamais vous ne l’épouserez. Jamais
vous n’aurez d’enfant avec elle.
- Holà ! Vous êtes bien
affirmatif. Le temps peut être modifié.
- Pas ce point-ci ! Pas votre
futur.
- Mon futur qui est aussi votre passé.
Parce que cela vous arrange…
- Eh bien, oui ! Stephen, vous
allez vous marier, mais pas avec Cécile. Après la fin de la Troisième Guerre
mondiale…
- Super ! Et qui sera l’heureuse
élue ? Tamira ? Inge ? Cynthia ?
- Vous ne l’avez pas encore
rencontrée.
- Je survivrai à ce foutu conflit… ma
promise également… diable… mais combien de victimes pour que votre avenir voie
le jour ?
- Je me refuse à vous répondre.
- Vous êtes un enfoiré !
- Je préfère ne pas relever cette
nouvelle insulte. Laissez Cécile pour ce qu’elle est. Un fantôme.
- Un spectre ?


- Bien évidemment. Réfléchissez un
petit peu, un chouia, pas davantage. Cécile est née en 1891. Si elle vivait
encore, elle serait une très vieille, très vieille femme. Sa beauté serait
depuis longtemps enfuie.
- Pas si je m’en vais vivre là-bas,
dans le passé.
- Oubliez cette fadaise ! Vous
n’aimez pas une centenaire… vous aimez une morte, un cadavre…
- Et alors ?
- Alors, je vais vous montrer ce qu’il
reste de mademoiselle Grauillet en cet instant. Je vous jure que ce que vous
allez voir ne sera pas une illusion, mais la triste et affreuse réalité.
Allez ! C’est parti pour un déplacement dans l’espace mais pas dans le
temps.
Aussitôt, tout ce qui était dans le
living s’estompa et Stephen se retrouva debout dans un petit cimetière de la
banlieue parisienne,
devant une simple dalle de pierre grise, émoussée et verdie par le temps. Sur celle-ci, une modeste croix s’élevait portant une inscription à moitié effacée. Le premier nom était celui de Cécile Grauillet avec deux dates qui éclatèrent dans la tête de Stephen comme deux coups de feu lorsqu’il se mit à les lire : 1891-1920.

devant une simple dalle de pierre grise, émoussée et verdie par le temps. Sur celle-ci, une modeste croix s’élevait portant une inscription à moitié effacée. Le premier nom était celui de Cécile Grauillet avec deux dates qui éclatèrent dans la tête de Stephen comme deux coups de feu lorsqu’il se mit à les lire : 1891-1920.
Mais la vision macabre n’était pas achevée.
L’agent temporel avait pour objectif de détruire définitivement le sentiment
amoureux qu’éprouvait Stephen pour Cécile. Une caméra miniature sembla alors pénétrer
à l’intérieur du tombeau. Dans le caveau humide où se dégageait une puissante
odeur de moisi et de quelque chose d’autre, reposaient cinq cercueils d’acajou,
au bois tout gonflé et craquelé.
Le plus ancien était garni de poignées de cuivre ternies.
Le plus ancien était garni de poignées de cuivre ternies.
A l’intérieur de ce dernier, tout
capitonné de damas gris en très mauvais état, au milieu de sanies innommables,
une robe blanche, simple, une couronne de fleurs blanches elles aussi,
desséchées, le tout porté par un squelette avec quelques lambeaux de peau
racornie, mais aussi où des cheveux blonds éparpillés adhéraient encore sur un
crâne couleur vieil ivoire.


La scène, proprement insupportable,
obligea Stephen à détourner les yeux.
- Stephen, l’apostropha Michaël,
regardez ! Ayez ce courage. Voilà celle que vous aimez. Un squelette qui
repose dans ce cercueil depuis plus de soixante-dix ans. Acceptez la réalité.
- Non ! Je ne veux pas… je m’y
refuse…
- Regardez, c’est un ordre ! Je
veux vous vacciner contre cet amour impossible, voué à l’échec. Allez…
Dites-moi maintenant où sont son sourire, ses yeux au regard si doux et si
innocent, sa voix aux inflexions si suaves, son rire cristallin, ses cheveux
d’or si brillants, sa grâce et sa jeunesse ? Il ne reste de Cécile que
cela, cette triste dépouille ! Elle n’est qu’une image que vous conservez
dans votre souvenir… une image qui doit être effacée.
- Non… Je ne veux pas… je veux garder
d’elle sa beauté… son innocence…
- Pourtant, détaillez ce qui reste de
votre amour mort ! Des os, un crâne d’une laideur repoussante dans ce
qu’il dévoile, des orbites vides qui vous agressent, des lambeaux de chair
desséchée, des fragments sales de tissu, de la paille en guise de chevelure… un
rictus a remplacé le sourire… la morte vous interpelle. Elle se moque de vous…
elle n’est que l’augure de ce qui attend tous les hommes, tous les Homo
Sapiens…
- Michaël… Mon Dieu…
- Ah ? Vous croyez en une
divinité maintenant ? Vous avez recouvré la foi ? dites-moi… Quel est
ce Dieu qui autorise ses fidèles à connaître pareille fin ?
- Taisez-vous, monstre dépourvu de
cœur ! Vous n’éprouvez aucun sentiment… je vous hais… je vous hais… vous
n’avez pas idée ! Retournez en enfer, là d’où vous venez.
- Ainsi, vous me haïssez plus que
jamais, Stephen. Eh bien, tant mieux ! c’était ce qui pouvait vous arriver
de meilleur. Vous allez grandir et mûrir, j’en suis certain désormais.
Maintenant que vous savez à quoi vous en tenir, je vous abandonne à vos
souvenirs. Méditez ce que vous venez de voir. Un jour, vous saurez en tirer
toutes les leçons. Quant à moi, je n’oublie pas que j’ai une mission à
accomplir.
Alors, Michaël, qui avait reconduit le
chercheur dans le living, le laissa là, seul face à son chagrin et à sa haine,
et gagna le passé pour s’en aller pourchasser Lepaïola.
*****
En novembre 1913, la guerre
apparaissait comme inévitable aux esprits avertis. Guillaume II venait
justement de demander à la Belgique sa position en cas de conflit armé avec la
France. Le petit royaume fit savoir au Kaiser qu’il resterait neutre.


*****