1908
1er décembre 1907.
La croisière de rêve se transformait
en véritable cauchemar. Ce ne furent pas les pirates Indiens mais les pirates
Chinois et Javanais qui abordèrent l’Orgueil
des Mers. Après un long combat acharné et sanglant, et malgré le courage de
Stephen et des principaux officiers du paquebot, les Chinois et les Javanais
réussirent à arraisonner le navire. Une fois sur la passerelle, une passerelle
en désordre et dont les murs étaient tachés d’éclaboussures sanglantes, les
pirates s’emparèrent du commandant Osborne et de son premier officier, puis
précipitèrent dans les flots les deux hommes. D’autres officiers connurent ce
triste sort, devant des passagers tétanisés par la peur. La plupart des riches
croisiéristes gisaient assommés à quelques mètres.
Ensuite, les passagers furent
rançonnés, dépouillés de leur or, de leur argent et de leurs bijoux, sans
oublier les bagages.
Enfin, les malandrins des mers
mirent le feu aux machines après avoir crevé les canots de sauvetage.
Satisfaits, les bandits regagnèrent leurs jonques en souriant sinistrement.
Alors, durant quarante-huit heures,
les rescapés, quelques officiers de second rang, des passagers déterminés,
tentèrent d’éteindre l’incendie. Ce fut une lutte âpre, difficile, dans une
chaleur infernale, au cœur des flammes rugissantes qui ne voulaient pas céder
le moindre pouce de terrain.
Les courageux parvinrent à
circonscrire le feu au petit matin du deuxième jour. Tous présentaient un air
hagard, les vêtements roussis, le visage maculé de noir et de cendres.
Après un ouf de soulagement, les
rescapés déchantèrent bien vite. En effet, le navire n’était plus qu’une sorte
de planche à repasser, en partie calcinée. C’était à peine si le paquebot
parvenait encore à flotter. De nombreux niveaux étaient envahis par les eaux et
le bateau gitait dangereusement.
Tout le monde se mit à écoper.
Mais, alors que les survivants
reprenaient espoir, une tempête prit dans ses rets le paquebot sinistré. La mer
déchaînée s’en donnait à cœur joie à secouer la semi épave, avec des vagues
d’un creux de quinze mètres. A chaque coup de vent, à chaque creux, le navire
pouvait sombrer. Il n’était plus question de manger, de prendre le moindre
repos.
Dans les cabines, sur les différents
ponts, tout tanguait, rien ne restait en place.
Stephen n’était pas le dernier à
tenter de sauver le navire. Tamira non plus. Elle parlait doucement aux
passagères, essayant de leur redonner le moral, aidant les enfants à rester
calme, participant aux corvées d’écopes.
Des hommes et des femmes avaient cependant
perdu tout espoir d’en réchapper. On ne comptait plus ceux qui, à genoux,
priaient un dieu qui semblait les ignorer, ceux qui se saoulaient et n’étaient
d’aucun secours, ceux qui, encore, cédaient à la panique et se laissaient
aller, tout débraillés, recroquevillés dans un coin, ceux qui finissaient par
se suicider soit d’un coup de pistolet, soit en se jetant par-dessus bord.
Quant au professeur Möll, il luttait
pied à pied contre l’adversité, contre les éléments, marmonnant sans cesse
qu’il lui était impossible de mourir avant d’être né. Lorsqu’il avait un
instant, il disait à Tamira :
- Michaël ne va pas nous abandonner.
Ce n’est pas son genre. Il fera tout pour nous retrouver et nous tirer de là.
- Tu te fais des illusions, Stephen.
- Non. Un jour, il m’a avoué que ma
vie lui était plus précieuse que la sienne.
- A quoi bon vouloir me
rassurer ? C’est toi avant tout que tu veux rassurer. Bouddha veut que
nous mourions ici, c’est le karma.
Et le travail de titan reprenait.
Cependant, la tempête était la plus
forte, devenue désormais un véritable typhon. Désormais, l’Orgueil des Mers était perdu. Il fallait en convenir. Tous les
ponts étaient inondés et le navire commençait à se redresser verticalement.
Alors…
Alors, une étrange lueur orangée
apparut, bien au-dessus des vagues et engloba le professeur Möll et Tamira.
Pendant ce tour miraculeux, le paquebot avait cessé de sombrer, immobilisé dans
un instant figé dans le temps. Lorsque tout reprit vie, Stephen et la Japonaise
avaient disparu de cette réalité. Le navire poursuivit son naufrage, sombrant
dans des eaux plus déchainées que jamais.
Les cris de terreur, les pleurs, les
sanglots, les hurlements, les insultes fusèrent, inutiles.
Mais qu’était-il arrivé en
fait ?
Stephen, Tamira et Michaël se
retrouvèrent comme si de rien n’était au bord de l’Océan Pacifique, à quelques
encablures de LA.
Reprenant conscience, le chercheur
s’examina et fit la même chose pour Tamira.
- Bastard ! c’est vous… Vous
êtes arrivé au tout dernier moment. J’entendais déjà le glas sonner à mes
oreilles.
- Chut, Stephen, murmura Tamira avec
reconnaissance.
- Stephen, je commence à me lasser
d’être le saint-bernard de service, lança l’agent temporel. J’étais sur la
piste d’un des robots biologiques de l’Ennemi lorsqu’il m’a fallu vous sauver.
- Euh… mais vous avez abandonné tous
ces gens à leur destin…
- Oui. Mais vous n’avez pas à
objecter.
- Pourquoi, nom de Dieu ?
- Le paquebot l’Orgueil des Mers a coulé au large de la mer de Chine le 3
décembre 1907. Ceci est un fait avéré par le rapport de la compagnie
d’assurances la Lloyds, rapport
établi le 12 avril 1908.
- Y a-t-il eu des survivants ?
balbutia Tamira.
- Six, jeta l’agent temporel
abruptement. Ils furent recueillis par des bateaux de pêche.
- Mais, vous pouviez changer cela,
commença Stephen. C’est ignoble ce que vous avez laissé se produire…
- Bon sang ! cessez vos
enfantillages. Avez-vous réfléchi aux conséquences si j’étais intervenu en
faveur des sept cents passagers et membres d’équipages ? Non, évidemment…
sur votre paquebot, il y avait un général russe, un amiral anglais, un colonel
britannique, et ces trois soldats, habiles stratèges, auraient pu bouleverser
le cours de la Première Guerre mondiale… concluez vous-même maintenant.
- Je vous hais…
- Je fais juste ce qui est
nécessaire, Stephen, pas plus, pas moins… vous verrez pourquoi dans quelques
temps…
- Fumier !
- C’est cela. Insultez-moi,
haïssez-moi une bonne fois pour toute, cela me va. Sur ce, je vous laisse. Je
dois reprendre ma traque. Ah, au fait. Vous êtes sur la plage de Malibu, le 3
juin 1993… Une date à retenir, croyez-moi. Tamira, consolez ce grand gosse, il
en a besoin.
*****
Sur l’immense plateau de tournage,
l’atmosphère n’était pas au beau fixe, loin de là. Il faut dire que la tempête
océanique n’avait pas été aussi simulée qu’on aurait pu le croire. Les
comédiens avaient dû payer de leur personne et tous, y compris les figurants,
les techniciens et le réalisateur avaient été trempés par les lourds paquets
d’eau froide tombant sur eux.
Anne, qui incarnait Tamira,
fulminait de colère.
- Ce type est un vrai sadique,
disait-elle à Scott.
- Tu as raison. Mais Erich est connu
dans le milieu pour exiger de sa troupe le plus grand réalisme.
- Oui, mais là, il a exagéré. Je suis
si mouillée et épuisée que je vais tomber sur place.
- Les simulations auraient été les
bienvenues, mais il n’en a pas voulu.
- Regarde, Gronkt lui-même n’en peut
plus.
- Bah ! C’est habituel chez
lui.
- Tu crois qu’il va nous demander de
retourner la scène ? Il n’est jamais satisfait.
- Je ne sais pas. Pour l’instant, il
s’en prend à ces deux figurants.
- En effet. Je me demande pourquoi
Marteau-pilon et Guillaume ont accepté d’en être.
- Pour le fun, je suppose.
- Pour ce que cela leur apporte.
Nous, c’est notre métier… mais eux…
- Guillaume Mortot, je pense,
voulait se voir admirer par sa chérie, émit Scott.
- Violetta ?
- Ah. Tu l’avais remarqué.
- Facile. Il la mange des yeux,
sourit Anne de meilleure humeur en cet instant. Tiens. Cela me rappelle mon
adolescence…
- Euh… les confidences sont
terminées, ma chère. Erich nous rappelle.
- Je vais lui dire que je me refuse
à recevoir une fois encore des paquets d’eau froide et d’être autant secouée.
- Ouille. Tu vas commettre un crime
de lèse-majesté.
- Tant pis.
La mine plus résolue que jamais,
Anne s’en vint auprès d’Erich et lui fit savoir ce qu’elle pensait de son
réalisme. Ensuite, ce ne furent plus que hurlements, insultes et chaos sur le
plateau.
De rage, von Stroheim en cassa sa célèbre
cravache et, rouge comme un homard, quitta brusquement la pièce, renversant au
passage son fauteuil de réalisateur et bousculant le décor.
Il fallut qu’Albriss s’en mêlât pour
ramener le calme. Enfin, le tournage reprit au grand soulagement des aides
réalisateurs, de la scripte et des techniciens.
*****
Devant son écran sphérique, Violetta
frémissait. Elle avait l’impression de vivre dans sa chair tous les tourments
des comédiens lors de la scène de la tempête. Elle trembla lorsqu’il s’avéra
que l’incendie du paquebot ne pouvait pas être maîtrisé. Elle alla jusqu’à
marmonner :
- Non… tout de même, Michaël ne va
pas les abandonner ? Ce serait trop cruel…
- Violetta, as-tu fini tes exercices
de naorien ?
- Oui, maman.
- Et tes devoirs de math ?
- Ils sont sur mon ordinateur. Tu
peux vérifier, si tu veux.
- Bien… Tu n’as pas oublié que,
demain, tu as équitation.
- Non, mais lâche-moi un peu les
baskets.
- Est-ce une façon de me
parler ? fit Lorenza d’un air fâché.
- Ben non. Mais tu es toujours à me
surveiller.
- Je trouve que tu passes un peu
trop de temps devant ce feuilleton.
- Ah ? mais pourtant, tu y
participes toi aussi.
- Indirectement, ma grande.
- Même papa a accepté un petit rôle
dans cette fresque.
- Impossible de refuser les sollicitations
de Spénéloss, Violetta.
- Ouais, je vois ça. En
contrepartie, le lieutenant l’aide à améliorer les moteurs quantiques du
dernier vaisseau inter dimensionnel. Je comprends.
- C’est le B A BA. Maintenant, viens
manger.
- Hem… Je n’ai pas trop faim, maman.
- J’ai cuisiné ton plat favori, des
raviolis chinois au crabe…
- D’accord. Mais ils ne vaudront pas
ceux d’oncle Daniel.
- Méchante langue de vipère… Sur ce
point, tu ne t’améliores guère.
- Je ne trouve pas, moi. Désormais,
j’avale tout, y compris ton risotto raté de la semaine passée. Euh… Je
plaisante, maman.
*****
Ravensburg, 9 mai 1908.
Il était près de quatre heures de
l’après-midi. Dans l’immense parc du château familial, Johanna jouait à la
poupée avec la fille du banquier Rosenberg, Hanna Bertha. Quant à Georgios, le
fils adoptif, il se disputait avec Otto à la suite d’une bataille de soldats de
plomb remportée par le petit-fils de Rodolphe.

La gouvernante dut rappeler à
l’ordre les garçonnets.
Pour ses neuf ans, Otto était déjà
quelque peu rondouillard. Il ne s’adonnait pas suffisamment à l’équitation. Ses
yeux couleur châtaigne, dissimulés derrière des lunettes, pétillaient
d’intelligence. Quant à son camarade de jeu, il ne pouvait nier ses origines
méditerranéennes. Son profil aigu, ses cheveux crépus noirs, son teint olivâtre
dénonçaient ses ascendances grecques mâtinées de sang turc.
Hanna Bertha Rosenberg était une
fillette potelée, au visage criblé de taches de rousseur et aux cheveux clairs.
Si elle aimait jouer avec Johanna, c’était parce que la fille unique de Wilhelm
se montrait, chose assez rare pour être signalée, gentille avec elle. Mais
autant Hanna Bertha respirait la santé, autant Johanna apparaissait menue,
frêle, pâle et fragile. Dans sa robe de coton toute simple et avec ses boucles
blondes difficilement coiffées à l’anglaise, elle faisait presque pitié avec
son air maladif.

Mais voici qu’arrivait, venant de la
gare, conduite par le majordome Peter, la nouvelle préceptrice des enfants von
Möll. Il s’agissait de Cécile Grauillet, appelée par Waldemar, venue à
Ravensburg enseigner le français à Otto. Par la même occasion, Johanna
profiterait es cours donnés à son cousin. Le fils cadet de Rodolphe avait en
effet écrit en France à une maison de placement très connue et celle-ci lui
avait chaudement recommandé la jeune fille. Wilhelm avait quelque peu maugréé
lorsqu’il avait appris les projets de son frère mais Magda avait donné son
accord.
- Tu es ridicule, Wilhelm, avait
fait son frère. Connaître le français ne peut être qu’un avantage pour Johanna.
Toi-même tu le parles assez correctement.
- La France n’a aucun avenir,
Waldemar. C’est un pays fini, trop vieux.
- Oh ! Assez. Johanna et Otto
fréquenteront les grandes capitales européennes une fois adultes et parler la
langue de Molière sera fort bien vu.
- J’approuve, mon frère, insista
Magda. Ma fille aura certainement une grande destinée. Elle est si belle. Elle
fera un beau mariage… elle épousera quelqu’un d’important…
- Hem…
- Quoi ? tu ne veux pas voir notre
fille heureuse ? Tu doutes de son avenir ?
- Non, je n’ai pas voulu dire cela,
se défaussa Wilhelm avec gêne.
- Tant mieux !
Cécile fut accueillie aimablement
par Waldemar et elle fit la connaissance de ses élèves.
Avec politesse, Otto salua sa nouvelle
préceptrice.
- Bonjour, mademoiselle,
proféra-t-il en français.
- Bien le bonjour à vous aussi,
répondit la jeune fille avec un sourire. Merci pour votre effort, monsieur von
Möll
- De rien, poursuivit le garçonnet
dans la même langue.
- Euh… guten Tag, bégaya à son tour Johanna, esquissant une révérence.
- Guten Tag, Fraulein von Möll…
-
Ich heisse Johanna, jeta
d’un air buté la fillette.
- Ich weisse…

Et ainsi de suite. Immédiatement,
Cécile se rendit compte que Johanna était une enfant gâtée qui n’en faisait
qu’à sa tête le plus souvent. Par contre, Otto lui apparut comme un bon petit
garçon dont on pouvait espérer qu’il ferait de grands progrès dans cette langue
étrangère pour lui.
Cette scène anodine au premier abord
avait eu un témoin privilégié, Lepaïola en personne, pourtant enfermée dans son
bureau. Puis, visionnant une nouvelle fois son enregistrement, elle le prépara
ensuite pour l’expédier à son maître, Johann van der Zelden. A la réception du
document, le richissime homme d’affaires se frotta les mains.
- C’est parfait, Lepaïola. Comme
toujours. Toutes les pièces ou presque sont en place sur l’échiquier.
- Maître, que faut-il que je fasse,
à présent ?
- Simplement ce que vous avez déjà
fait : surveiller nuit et jour la propriété des von Möll. Bientôt, je vais
provoquer un petit incident afin que Stephen, ce grand dadais se pointe, et non
Michaël, trop occupé à tenter de dresser la liste de tes amis… les autres
hommes synthétiques.
- Dans quel but, la présence du
professeur ici ?
- Tombant sous le charme de Cécile,
notre idiot en oubliera de regagner Caltech… et, pendant ce temps, Williamson
agira et mettra un peu plus la pagaille dans les relations internationales.
- Oui, maître.
Le banquier coupa alors la
communication et vérifia sur son agenda ses rendez-vous de la journée.
*****
20 Juillet 1908.
En ce début de matinée, Cécile
donnait un cours de français aux enfants von Möll. Elle leur apprenait les mots
usuels, les noms des objets de la vie courante, le tout dans des phrases à la
construction simple.
Si, avec Otto, la jeune fille
obtenait des résultats satisfaisants, le garçonnet se montrant attentif,
soucieux de ses progrès, avec Johanna, en revanche, elle avait le plus grand
mal. En effet, la fillette, capricieuse, paresseuse et butée, préférait le jeu
à l’étude.
- Gut. Wiederholen Sie, bitte, demanda Cécile à ses deux élèves.
- Une table, la table, fit Otto, de
bonne grâce.
- Und Sie ?
-
Nein ! ich weisse nicht.
-
Pourtant,
il le faut, mademoiselle Johanna.
- Nein, s’obstina l’enfant. Ich
will nicht.
-
Tant
pis pour vous. Votre mère vous punira, reprit la préceptrice d’un air sévère.
Passons à autre chose. Wie viel Uhr ist
es ? Dites-le en français.
Otto s’essaya.
- Quelle heure est-il ?
- Très bien. Allez, répondez dans la
même langue en me donnant l’heure.
- Oui… il est… neuf heures… et
quart.
- Ja, es ist sehr gut. Es ist Viertel nach Neun.
-
Pff, souffla
Johanna bruyamment qui s’ennuyait ferme. Ich
möchte ein Glass Wasser… schnell.
-
En
français, mademoiselle.
- Euh… je voudrais… un verre d’eau,
vite.
- Demandez-le poliment.
- Un verre d’eau, s’il te plaît…
- S’il vous plaît, Mademoiselle, la
corrigea Cécile.
- Oui … s’il vous plaît… ich habe Durst…
-
Ah…
vous avez soif, mademoiselle… eh bien, quand la leçon sera terminée, vous aurez
votre verre d’eau.
-
Nein, jetz ! cria
la capricieuse fillette.
La suite de la leçon s’avéra plus
ardue car Johanna refusa de faire le moindre effort tant qu’elle n’aurait pas
obtenu non un verre d’eau mais un verre de limonade.
Lors du dîner, Cécile rapporta à
Magda comment sa fille s’était comportée durant le cours. Johanna fut alors
vivement réprimandée, et même privée de dessert.
Durant les repas pris en famille,
Cécile Grauillet montrait sa grande culture, à la joie de Rodolphe et de
Waldemar. La préceptrice citait tour à tour Racine, Corneille – « que
vouliez-vous donc qu’il fît ? Qu’il mourût… » -, Voltaire, Marivaux,
Pascal, Ronsard, Taine

et Victor Hugo – « Bon appétit, messieurs… », éblouissant son auditoire. Otto était souvent autorisé à partager le repas familial afin de le récompenser de ses progrès. Alors, il ne perdait pas une miette des paroles échangées, tâchant de comprendre ce qui se disait à table. En effet, le baron avait exigé de tous qu’ils s’exprimassent en français. Si Wilhelm était assez embarrassé, n’ayant guère cultivé ses connaissances de la langue de Molière depuis une dizaine d’années, ce n’était pas le cas du reste des von Möll, rapportés ou pas. Ainsi, Magda étonna tout le monde en utilisant le français avec assez d’aisance pour être félicitée par Cécile et Rodolphe.
et Victor Hugo – « Bon appétit, messieurs… », éblouissant son auditoire. Otto était souvent autorisé à partager le repas familial afin de le récompenser de ses progrès. Alors, il ne perdait pas une miette des paroles échangées, tâchant de comprendre ce qui se disait à table. En effet, le baron avait exigé de tous qu’ils s’exprimassent en français. Si Wilhelm était assez embarrassé, n’ayant guère cultivé ses connaissances de la langue de Molière depuis une dizaine d’années, ce n’était pas le cas du reste des von Möll, rapportés ou pas. Ainsi, Magda étonna tout le monde en utilisant le français avec assez d’aisance pour être félicitée par Cécile et Rodolphe.
Les semaines s’écoulèrent. Sans
raison apparente, le baron fit une mauvaise chute dans les escaliers. Après
avoir repris connaissance, il se mit à gémir douloureusement. Le médecin
remplaçant constata que Rodolphe souffrait d’une fracture du pied droit. Le
baron fut plâtré et condamné à prendre un repos prolongé.
Une fois le docteur parti, Rodolphe,
de fort mauvaise humeur, fit appeler Waldemar.
- Oui, père ? Que voulez-vous
donc ?
- Cette chute n’est pas un accident.
- Comment cela ?
- J’ai senti une force me pousser
vers l’avant.
- Une force ? Mais c’est tout à
fait impossible, père… un être invisible ?
- Non, je ne suis pas fou, mon fils.
Vous savez tout comme moi les menaces qui pèsent sur notre famille.
- Euh… la mort de Wilhelmine, il y a
un an…
- Vous devez appeler Michaël à la
rescousse. Il avait promis de nous protéger mais il n’est pas venu.
- Je veux bien père, mais comment
faut-il s’y prendre ?
- Là, sous l’oreiller. C’est une
sorte de radio sans fil… vous poussez ce bouton, réglez ces… curseurs…
Waldemar actionna alors l’appareil.
Mais ce ne fut pas l’agent temporel qu’il obtint mais Stephen. Le professeur
attendit les explications et dit ensuite que Michaël s’était absenté pour
plusieurs jours. Il ignorait où l’Homo Spiritus s’était rendu.
- Dans ce cas, venez seul, lui
recommanda Waldemar.
- Si le translateur daigne m’obéir…
Il est planqué et pour l’heure inaccessible.
- Mais c’est urgent, émit le fils
cadet.
- Je vais me débrouiller…
Le module temporel avait été placé
sous la surveillance d’Antoine Fargeau et garé dans une usine désaffectée. La
CIA ne surveillait pas ce lieu fréquenté seulement par les junkies et les
chats.
- Salut, Antoine. Ça boume ?
- Oui, ça va…
- Je vais essayer l’appareil. En
espérant qu’il marche…
- Michaël est passé tantôt. Il a
réaligné l’ordinateur central. On aurait dit qu’il s’attendait à votre visite,
Stephen.
- Ah ! tant mieux. Où est-il
passé maintenant ?
- Il ne m’a rien dit. Il n’est resté
que quelques secondes puis a disparu comme à son habitude.
- Je vois.
- Vous voulez utiliser le
translateur mais pourquoi ?
- Rodolphe a été victime d’un
accident. Il croit que l’Ennemi le menace encore une fois. Alors, je me rends
au début de ce siècle voir ce qu’il en est.
- D’accord. Vous serez bientôt de
retour ?
- Ma foi, je n’en sais fichtre rien.
Adios muchacho…
- Oui, à plus…
Stephen arriva dans la propriété des
von Möll avec son allure décontractée. Il ne s’était pas changé et était vêtu
d’un pull jaune râpé, d’un pantalon de velours coupe jeans étroit, avait
chaussé des baskets qui avaient connu des jours meilleurs. Comme il avait un
petit creux, il grignotait des cacahuètes. Bref, le parfait Américain sûr de lui
et frisant la désinvolture. Il s’étonna de la présence en ces lieux d’une
adorable jeune fille blonde. Waldemar lui présenta Cécile en lui disant qu’elle
était la préceptrice française de son fils. Sans façon, le chercheur tendit la
main en direction de Cécile.
- Hello, beautiful girl… Good
morning.
- Euh, bonjour, monsieur…
- Je m’appelle Stephen, et
vous ?
- Cécile Grauillet, répondit la
jeune fille.
- Ravi de faire votre connaissance,
dit le professeur en anglais.
- J’espère que vous avez fait bon
voyage, lança Waldemar poliment.
- Ouais. Il n’y a pas eu de
perturbations. Mais mon appareil a regagné son port d’attache, ricana Stephen.
Un coup de Michaël, c’est sûr. Je n’avais droit qu’à un seul déplacement.
L’enfoiré !
Cécile n’était pas certaine d’avoir
bien compris les propos du nouveau venu. Sa façon de s’exprimer la choquait
grandement.
Après que Stephen Möll fut monté
rejoindre le baron, Cécile, rongée par la curiosité, osa interroger Waldemar.
- Monsieur von Möll, qui est
exactement cet homme qui vient d’arriver ? il n’a aucun bagage ce me
semble et il parle anglais avec un accent impossible. Avec une familiarité…
- Vous êtes désarçonnée…
- Tout à fait.
- Stephen Möll, un mien cousin, vit
aux Etats-Unis…
- Ah ? sa tenue est bizarre…
- Excentrique.
- Je ne savais pas qu’aux Etats-Unis
on s’habillait ainsi. On dirait presque qu’il tend la main dans la rue…
- Pour mendier ? Non,
assurément. Il gagne bien sa vie. Il est professeur de physique appliquée en
Californie.
- On ne le croirait pas.
- Je connais Stephen depuis
longtemps maintenant. C’est quelqu’un de bien, vous verrez. Un esprit brillant…
le plus brillant de son temps… mais je n’ai jamais eu l’occasion de discuter
avec lui… peut-être cela va-t-il changer…
*****
1922, quelque part en Bavière, dans
une propriété de campagne toute simple, douze chambres, salles de bains à tous
les étages, écurie, garage, court de tennis, parc, serre, salons en veux-tu en
voilà, salle de réception, dépendances, fumoirs, boudoirs et ainsi de suite…
Karl von Hauerstadt était de retour
de la ville de Munich avec un cadeau pour son fils chéri, Franz, quatre ans à
peine.
Amélie, à la vue du petit caniche
blanc tout frisotté qui gigotait dans les bras de son mari, s’écria :


- Mais, enfin Karl, vous perdez
l’esprit, mon ami. Franz est trop jeune pour avoir un animal de compagnie.
- Non, il est assez mûr pour
s’occuper de Sucre d’orge.
- Sucre d’orge ?
- C’est là le nom que je viens de
lui donner. Lorsque je l’ai vu derrière la vitrine du marchand, il m’a tout de
suite plu. Alors, je l’ai acheté.
- Hem… Nous verrons bien.
Passant au français, Amélie
appela :
- Franz, venez ici. Une surprise
vous attend.
- Oui, mère.
- Regardez ce que je vous apporte,
Franz, fit le père.
- C’est pour moi ? Un chiot ?
- Oui, pour vos quatre ans.
- Oh ! que je suis
content ! Viele Danke, Vati.
Sautillant de joie, le garçonnet se
jeta au cou du duc von Hauerstadt et l’embrassa vivement. Puis, se tournant
vers sa mère, il demanda.
- Je peux le garder ?
Oui ? Vous êtes d’accord, mère ?
- Bien sûr, François.
A son tour, la mère eut droit à un
baiser. Quant au jeune chien, il accepta les caresses de son nouveau maître et
montra son affection par un jappement.
*****
Comme nous l’avons vu, Cécile avait
fait forte impression sur Stephen Möll. Sans qu’il le voulut, le chercheur
allait tomber dans le piège de l’amour, un amour sincère et non partagé. La
beauté de la jeune fille, sa gentillesse innée firent des ravages dans ce cœur
de trente-sept ans, ce cœur qui se voulait blasé. Pour la première fois de son
existence, le professeur Möll, dragueur incorrigible devant l’Eternel, était
vraiment amoureux. C’en était bien fini de ses passades, de ses aventures sans
lendemain, de ses coucheries…
Or, Cécile n’était pas prête à
céder, à se rendre aux avances de ce malappris. Elle n’éprouvait strictement
rien pour lui… si ce n’était une légère aversion devant sa goujaterie, ses
maladresses, ses accrocs aux règles élémentaires de la bienséance et du
savoir-vivre.
Comme nous le savons, durant les
repas, il était obligatoire de s’exprimer en français. Wilhelm lui-même avait
dû se conformer aux désirs de son père. Stephen, bien qu’il comprît les propos
de la langue de Rousseau, ne parlait pas couramment le français. Sa gaucherie faisait
rire tout le monde et particulièrement Magda. Alors, toute honte bue, le
scientifique supplia Cécile de lui donner des cours.
- Je serai ainsi moins ridicule… à
vos yeux… du moins, je l’espère…
- Euh… J’ai tant à faire, monsieur
Möll…
- Vous trouverez bien une heure,
non ?
- Je ne sais si je dois…
- Mais il le faut. Otto se moque de
moi et cette petite peste de Johanna également.
- Mademoiselle von Möll ferait mieux
de s’écouter parler. Elle fait des fautes énormes et ses progrès sont quasiment
inexistants.
- Vous ne l’appréciez guère. Tout
comme moi. Nous avons au moins ce point-ci en commun.
- Ce n’est qu’une enfant gâtée…
Finalement, Cécile accepta quelques
leçons mais en présence soit de Magda, soit de Gerta. Elle se méfiait des
gestes et des essais de tendresses de ce grand dadais de Stephen.
Rodolphe, quant à lui, comprit
rapidement que son descendant était à Ravensburg pour un moment. Il sollicita
les conseils de Stephen concernant la santé de Johanna, toujours un problème
pour la famille. La fillette attrapait angine sur bronchite, rhume sur grippe,
varicelle et rougeole.
Stephen eut beau répéter qu’il
n’avait pas fait médecine mais sciences physiques, le baron insista. En
désespoir de cause, le chercheur ordonna alors la prise de vitamines sous la
forme de fruits et de légumes.
- Que Johanna mange au moins cinq à
six fruits et légumes par jour, bien lavés et bien essuyés. Des pêches, des
pommes, des poires, des prunes, des cerises, des choux, farcis de vitamines,
ces derniers, des carottes, emplies de carotène, des betteraves, des petits
pois, des haricots verts, des bananes, des oranges, c’est bon la vitamine C, du
jus d’orange tous les matins, des abricots, lorsque ce sera la saison, du
raisin pas trop mûr, ça irrite les intestins. Ah… aussi évitez qu’elle prenne
des coups de soleil, qu’elle ait toujours un chapeau pour lui protéger la tête,
vêtez-là de manière à ce qu’elle ne transpire pas… des robes amples en tissus
fins, en coton, l’été, en tergal ou en soie l’hiver. Et surtout, surtout, pas
de corset.
- C’est tout ?
- Pas trop de sucreries non plus, de
gâteaux à la crème, trop riches en calories… et de l’exercice, de l’équitation…
elle aime ça, l’équitation… de la marche, par tous les temps, mais protégée des
intempéries…
- Ce sera fait… merci, Stephen.
- Pas de quoi, marmonna le
chercheur.
En cette année 1908, les Jeunes
Turcs se révoltaient contre Abdul-Hamid. Alors, profitant de la faiblesse de
l’Empire ottoman, François-Joseph annexa la Bosnie-Herzégovine le 5 octobre.
Lorsqu’il apprit la nouvelle par la
presse une semaine plus tard, le baron von Möll s’inquiéta.
- La tension internationale a encore
monté, dit-il à Stephen qui se trouvait auprès de lui. Nous en sommes à 39° C
de fièvre. Ah ! quand cette Première Guerre mondiale doit-elle
éclater ?
- Monsieur le baron, ne comptez pas
sur moi pour vous répondre.
- Vous pourriez faire une exception.
- Je m’y refuse. Toutefois, je vous
affirme que l’Europe dispose d’encore un peu de temps.
- Comment cela ?
- L’événement majeur ne s’est pas
encore produit, voilà tout.
- Vous parlez par énigmes. Mais nous
ne pouvons poursuivre cette conversation. Mademoiselle Grauillet arrive avec un
potage qui m’est destiné.
Effectivement, Cécile s’en venait
avec un plateau.
- Alors, comment vous sentez-vous
aujourd’hui, monsieur Rodolphe ? hum… je vous trouve la mine bien sombre
et le teint un peu trop coloré. Vous n’êtes pas raisonnable, vous savez ?
le gronda-t-elle gentiment.
- Ce n’est rien. Un peu de fatigue
et d’ennui.
- Vous ne devriez pas lire les
journaux. Ils n’apportent que des mauvaises nouvelles.
- Oh ! J’en ai grandement
conscience. Il y a que je me fais vieux et bougon.
- Ne dites pas cela, monsieur
Rodolphe.
- Puis-je vous complimenter ?
vous êtes un rayon de soleil dans ce château devenu bien triste depuis la
disparition de ma belle-fille. Une fleur qui égaye ces murs. Vous redonnez aux
aîtres une jeunesse, une envie de vivre dignes d’éloges.
- Monsieur le baron ! Se récria
la jeune fille.
- Mon parent parle d’or, approuva
Stephen. Euh… vous êtes réellement un éclat de soleil. Justement, la journée
s’annonce splendide… que diriez-vous d’aller canoter avec moi sur le lac ?
- Monsieur Stephen, je ne suis pas
libre. J’ai du travail… je dois corriger les exercices des enfants tout
d’abord… ensuite, m’occuper de donner un coup de main à la chambrière de madame
la baronne.
- Ah ? fit le professeur avec
regret. Vous faites tout pour m’éviter, Cécile… cela m’attriste profondément.
- Mademoiselle, jeta alors Rodolphe
avec un sourire, je vous donne l’après-midi. Vous avez besoin de vous détendre.
- Si vous l’ordonnez…
- Non, je vous le conseille. Vous me
ferez grandement plaisir en acceptant la proposition de mon neveu.
- Dans ce cas…
- Merci, répondit Stephen.
Cette parenthèse allait permettre à
la jeune fille de se rendre compte que le professeur Möll n’était pas qu’un
beau parleur. Il éprouvait véritablement du respect pour sa personne et était
capable de raconter des histoires agréables, voire un peu mystérieuse. Peu à peu,
l’attitude de Cécile allait se modifier d’autant plus qu’elle accorderait du
prix à ces escapades sur le lac, des escapades qui allaient devenir régulières.
*****
1909.
Les soirs d’été de cette année 1909,
Cécile, qui éprouvait dorénavant une vive sympathie pour le chercheur
américain, se rendait les samedis soirs avec celui-ci dans les bals champêtres.
C’était là l’occasion de lui apprendre la valse et d’autres danses surannées
aux yeux du professeur. Mais pour rien au monde, il n’aurait manqué ces
délicieux moments.
Stephen se montrait toutefois un
élève peu doué, marchant le plus souvent sur les pieds de sa partenaire, ratant
les pas avec une joie enfantine. Lorsqu’on ne le regardait pas trop, il se
mettait à gigoter d’une manière absurde, ridicule. Bref, il dansait le smurf,
le jerk, le rock, la lambada et la macareña alors que les rythmes et les thèmes
ne s’y prêtaient pas.
- Mais que sont ces contorsions de
sauvage ? demandait Cécile naïvement.
- Des danses de mon pays, souriait
le professeur.
- Ah… les Indiens les ont
certainement inventées.
- Pas vraiment. Il y a là des danses
originaires de Porto Rico, du Brésil, d’Europe… mais aussi celles pratiquées
par des musiciens alors que je n’étais encore qu’un tout jeune gamin.
- Pour l’amour du ciel, Stephen,
cessez tout de suite. On nous regarde…
- Bah ! comme vous voudrez,
Cécile. Je déteste vous faire de la peine.
Mais il n’y avait pas que les bals
champêtres du samedi soir, il y avait aussi les parties de pêche, le matin, à
l’aube. Le professeur s’adonnait à ce sport et la jeune fille voulait savoir
comment on s’y prenait pour pêcher une truite ou une ablette. Bien souvent, se
levant dès potron-minet, elle accompagna volontiers l’Américain, fascinée par
sa patience. Il fallait rajouter à ces divertissements innocents, la venue de
cirques itinérants. Alors, Otto et Johanna entraînaient leur préceptrice aux
représentations vespérales et le chercheur était toujours de la partie.
L’aversion du début était désormais
oubliée. Cécile trouvait que Stephen était parfaitement fréquentable, et ce,
d’autant plus qu’il se vêtait comme les autochtones, faisant l’effort
d’abandonner son langage argotique habituel. Bref, afin de mériter l’amour de
mademoiselle Grauillet, le chercheur était en train de mûri.
Cependant, dans le bureau de la
directrice de l’école moyenne de jeunes filles de bonne famille, Lepaïola
recevait un ordre de l’Ennemi.
- Il est plus que temps de
déclencher l’opération d’élimination. Phase 1.
- Compris, maître.
Ainsi, la propriété des von Möll se
retrouva-telle enveloppée d’une sorte de barrière magnétique tout à fait
invisible et en théorie indétectable par la technique de la fin du XXe siècle.
Mais quelles étaient les propriétés
de cette barrière ?
Nous étions le 14 août 1909. L’orage
menaçait et l’atmosphère devenait de plus en plus oppressante. Johanna pestait
contre le majordome de son grand-père. Vulgairement, elle ne pouvait plus le
pifer, le vieillard ne faisant que la gronder et la punir. Des punitions
méritées. La petite s’était rendue odieuse par ses caprices et par ses farces.
La semaine précédente, elle avait mis de la moutarde, et pas qu’un peu, dans le
bouillon de Peter. Puis, cet amusement ne lui suffisant pas, elle avait peint
en bleu, un beau bleu de roi, les cols durs du domestique. Mais ce n’était pas
tout. Ensuite, elle s’était acharnée à déchiqueter les cravates du majordome.

- Je déteste ce vieux bonhomme,
ruminait la fillette, les yeux sombres. Je le hais. Il m’a grondée devant
maman, et celle-ci lui a donné raison. Je n’ai pu manger cette délicieuse tarte
au citron… je vais me venger…
Johanna partit faucher un gros
morceau de savon noir dans la buanderie. Que manigançait-elle donc ?
S’avisant qu’elle était bien seule
dans les couloirs et l’escalier du premier étage, vite, elle se mit à frotter
le parquet en bois. L’enfant avait minutieusement sélectionné le lieu de son
forfait, juste à l’endroit où débouchait l’escalier habituellement emprunté par
Peter lorsque le serviteur apportait le thé à son maître.
L’accident tant attendu se
produisit. Le vieillard dérapa sur les lattes de bois et tomba lourdement. Sa
chute fut brutale, violente et sonore. Ne pouvant se retenir à la rampe, il
dévala toutes les marches dudit escalier jusqu’au rez-de-chaussée. Aux cris poussés
par le majordome, une nuée de domestiques accourut afin de lui porter secours.
Un valet de chambre tentait de le
redresser, mais le vieil homme gémissait.
- J’ai mal, bien trop mal, Gustav…
- Dans ce cas, il va falloir vous
porter, monsieur Peter…
- Euh… Ne vous donnez pas cette
peine, mon garçon.
- Mais comment avez-vous pu
tomber ? s’inquiéta le valet de chambre de Waldemar.
- C’est la faute de cette petite
peste de Johanna, commença le vieux domestique. Je ne sais pas ce que j’ai,
mais j’étouffe… je manque d’air.
- J’ouvre la porte du hall, fit
Renate la camériste.
Dès la porte ouverte, il se
produisit un phénomène à la fois étrange et effrayant. L’air tourbillonnant en
provenance de l’extérieur sembla se matérialiser et forma une carapace autour
du corps du majordome. Gustav et Renate ne furent pas affectés par la chose. De
frayeur, Gustav avait lâché Peter et la camériste poussait des cris d’orfraie.
- Je… je, bégayait le vieillard…
Sa voix parvenait étouffée aux
autres serviteurs.
Puis le mystérieux tourbillon généra
un éclair bleuté d’une clarté inouïe, aveuglant les témoins. La violente
décharge électrique foudroya Peter en plein cœur. Lorsque le phénomène cessa,
il ne restait rien du majordome, hormis un peu de cendres grises sur les dalles
de marbre.
Le brouhaha qui s’ensuivit alerta
Stephen qui accourut voir ce qui se passait.
D’une voix forte, ramenant le
silence dans le hall et sur le seuil, il se fit expliquer ce qui venait de se
produire. Gustav prit la parole et s’exprima d’une voix hachée, mêlant
l’allemand et l’anglais qu’il pratiquait un peu.
- Vous ne racontez pas de
craques ? fit le chercheur.
- Was ? Ich verstehe nicht.
-
De
mensonges ? Non, évidemment. Bon sang. Il est repassé à l’attaque,
l’enfoiré… et Michaël qui n’est pas là…
- Qui y a-t-il ? questionna
Rodolphe.
Le baron venait d’arriver,
s’appuyant sur une canne.
- Peter est mort foudroyé. Il ne
reste plus de lui que ce petit tas de cendres, le renseigna Stephen.
- Mais, c’est horrible !
- D’autant plus que l’éclair n’avait
rien d’ordinaire, monsieur, poursuivit le scientifique. Du moins d’après les
descriptions de Gustav et de Renate.
- Mon fidèle Peter, marmonna le
baron au bord des larmes…
- Ce crime, car c’en est un, est
signé. Johann, une fois encore vous frappe…
- Chut… Pas ce nom, fit Rodolphe…
pas ici…
- Je vous aide à regagner votre
chambre, proposa l’Américain.
- Dites-moi tous vos soupçons,
Stephen, ne me ménagez pas.
- Vous sentez cette odeur ?
- Oui, c’est celle caractéristique
de l’ozone, répondit le baron von Möll.
- Bon. L’Ennemi a utilisé une
nouvelle arme… qui a engendré cet éclair… qui a désintégré votre malheureux
serviteur. Une sorte de laser…
- Poursuivez, Stephen, acquiesça
Rodolphe en s’appuyant sur le bras de son descendant.
Les deux hommes étaient montés au
premier en empruntant un autre couloir. Ils avaient ainsi évité de tomber à
leur tour dans les escaliers.
- Votre propriété n’est pas
protégée… Le champ de force établi par Michaël autrefois ne fonctionne plus…
donc, il me faut créer un mur, mieux un couvercle qui englobera tout le parc et
le château… mais où prendre l’énergie ? ah ! c’est râlant… ici,
impossible de trouver la technologie suffisante pour parer les futures attaques
de Johann…
- Le Soleil, proposa Rodolphe…
- Le Soleil ? Comment ça ?
- Le Soleil n’émet pas que de la
chaleur…
- Oui… Vous avez raison… fabriquer
des panneaux solaires… mais comment faire pour trouver les matériaux adéquats
et, ensuite stocker l’énergie ? Réfléchissons.
- Entrez en contact avec vos
étudiants… demandez à votre ami…
- Nous nous sommes quittés en assez
mauvais terme, monsieur le baron… et je m’attarde ici pour bien des raisons…
- J’en connais au moins une… mais
mettez votre amour propre de côté et renouez avec Michaël… Il n’est pas dans
son intérêt de nous laisser tomber, nous les von Möll…
- Euh… Je vais essayer…
*****
1er Juin 1993. Jérusalem.
Le Mossad avait recruté parmi son
personnel hautement qualifié un commando composé d’une douzaine de volontaires
prêts à tout. Parmi eux, il y avait trois femmes, aussi déterminées que leurs
collègues. Les candidats retenus réunissaient toutes les qualités requises pour
une mission suicide : jugement rapide, sang-froid, dextérité dans la
pratique de différentes armes, maîtrise des arts martiaux, capacité à tuer un
homme en deux secondes à peine avec n’importe quel objet ou encore avec le
pouce, fanatisme exacerbé…


Parmi les douze membres, une jeune
femme se montrait encore plus douée que les autres. Agée d’une vingtaine
d’années, elle était un excellent pilote et avait la particularité d’avoir subi
un sérieux entraînement afin de devenir le premier astronaute de l’Etat hébreu.
Les tests subis par le futur
commando étaient poussés à leur maximum : les fortes accélérations
s’enchaînaient, obligeant les hommes et les femmes à encaisser jusqu’à 8 G,
tout en restant conscients.
*****
21 Avril 1959. Tachkent.
Une Zil noire roulait dans les larges avenues de la ville pour stopper
devant une maison ordinaire à la limite des faubourgs. Cette voiture
prétentieuse tentait d’imiter – sans succès – les grosses cylindrées
américaines, celles de 1955. Ce véhicule était lourd et massif, peu gracieux,
mais faisait tache dans cette cité soviétique et orientale à la fois.
Un homme d’une cinquantaine d’années
sortit de la voiture et sonna d’une manière convenue à la porte d’entrée. Il
fut immédiatement introduit à l’intérieur de la demeure, un appartement
quelconque tel qu’il y en avait tant à cette époque, un petit
deux-pièces-cuisine, dont les murs étaient agrémentés d’une affreuse tapisserie
couleur lie de vin.
Le mystérieux visiteur arborait des
cheveux blonds, coupés courts, mais avec des tempes déjà blanchies, des yeux
clairs et il était d’une bonne taille.
Cet individu répondait au nom de Nikita
Sermionovitch Sinoïevsky. Accueilli par un type d’apparence affable, d’allure
sportive, il lui sourit mais les salutations furent cependant vite expédiées. Le
propriétaire de l’appartement était un homme ordinaire, sensiblement plus jeune
que son hôte, puisqu’on lui donnait environ quarante-cinq ans, mais d’une
taille imposante, dépassant le mètre quatre-vingt-cinq. Ses cheveux bruns et
son visage quelque peu allongé étaient des plus caractéristiques et ses yeux
gris vous dévisageaient sans ciller la plupart du temps. L’hôte se nommait
Sergueï Antonovitch Paldomirov et avait le grade de colonel dans le KGB.

Dans la salle de séjour où les deux
hommes allaient s’entretenir de choses capitales, sur une table basse et de
forme ovoïde, en mica noir, trônait la photo du Premier Secrétaire du Parti
communiste de l’URSS, Nikita Khrouchtchev, âgé d’une soixantaine d’années. Le
visiteur fut rassuré en entendant ces mots prononcés par Sergueï.
- Camarade Nikita, tous les
paramètres correspondent et j’ai le feu vert de la hiérarchie. Voici donc tes
ordres de mission. Il est entendu qu’en cas de danger ou de hic, nous serons
dans l’impossibilité de te secourir toi et tes hommes.
- Oui, je m’en doutais déjà.
- Nous nous sommes entendus avec
Franz von Hauerstadt. Naturellement, ce dernier ignore encore mon appartenance
au KGB et mon grade élevé. Toutefois, tu dois réussir coûte que coûte.
- Y a-t-il un pare-feu ?
- Justement, j’allais aborder la
question, camarade. Pour vous protéger, vous permettre de réussir l’impossible,
je vous adjoins, avec l’accord de Franz, cela va de soi, le dénommé Alexandreï
Petrov. Tu pourras lui faire entièrement confiance.
- Mais ? objecta Nikita.
- Il en sait juste assez,
rassure-toi. Mais il est d’une grande efficacité et tout dévoué à la cause.
- Camarade Sergueï, Otto von Möll ne
doit se douter de rien.
- Oui, bien sûr. Il est à Paris
actuellement, non ?
- Afin de faire la promotion de son
dernier livre…
- Il ne sait donc pas que son
meilleur ami se trouve en Allemagne de l’Est.
- Tout à fait.
- Prêt à modifier le cours de
l’histoire des von Möll…
- C’est cela.
- La personne à éliminer est
celle-ci, dit alors Sergueï en tendant une petite photographie déjà ancienne à
son interlocuteur.
-Mais… il s’agit d’une enfant !
S’exclama Sinoïevsky.
- Un démon fait enfant, répliqua le
colonel d’une voix dure. Examine ses yeux, son regard de fausse innocence. Vois
le sourire faux de sa bouche. Johanna von Möll doit être éliminée. Ainsi, elle
ne pourra subventionner le mouvement nazi dans les années 1920…
- Euh…
- … et cet argent, faisant
cruellement défaut à ce monstre d’Hitler, il ne parviendra sans doute pas au
pouvoir en 1933…
- Vu comme cela, mais…
- Ah… j’anticipe tes objections,
camarade Nikita. Tu vas me dire qu’il est difficile, répugnant de devoir tuer
une fillette d’une dizaine d’années. Une dizaine d’années dans les années 1910…
oui, mais songe que dans les années 1920, Johanna von Möll sera à la tête d’une
fortune conséquente. Une puissance financière redoutable qu’elle mettra à
profit pour porter au pouvoir son dieu fou, cet Adolf dégénéré… s’il ne
s’agissait encore que d’une capitaliste nazie !
- Que veux-tu dire, camarade
colonel ?
- Derrière cette petite fille en
boucles anglaises, est en gestation une femme redoutable que rien n’arrête, une
criminelle en série, dotée d’un esprit pervers, qui n’hésitera pas à supprimer
de ses mains ou à faire supprimer des amis du progrès, du communisme…


- Tout cela fait réfléchir, admit
Nikita d’une voix sombre.
- Un café ?
- Volontiers…
Une pause se fit et les deux hommes
dégustèrent un café fort, à la turque, servi dans de petites tasses de grès.
Puis, Sergueï reprit sourdement.
- Tu connais Franz… mieux que moi…
- Je le crois… je suis son ami
depuis une dizaine d’années maintenant.
- Eh bien, il n’a pas mâché ses
mots. Il m’a dit et répété que Johanna ne pouvait être ciblée avec succès que
dans la période 1910-1914… notre allié commun, mais momentané, s’est chargé de
tous les calculs, il a vérifié et revérifié tous les paramètres… il a fait des
projections, des simulations encore et encore. Il en est venu à la conclusion
suivante : une fois la Première Guerre mondiale achevée, ce conflit des
impérialismes capitalistes, il sera excessivement dangereux d’agir et d’essayer
d’éliminer Johanna von Möll dans les années folles. Pense qu’elle sera gardée
par un individu n’appartenant pas à notre siècle…
- Un homme robot ?
- En quelque sorte…
- Comment sais-tu cela ?
s’étonna Sinoïevsky.
- Franz me l’a dit… il l’a vérifié
de visu…
- Donc, nous n’avons pas le choix.
- Pas du tout. Tien, j’entends
encore ce foutu duc me déclarer froidement – c’était avant-hier – « On ne
fait pas d’omelettes sans casser des œufs… ».
- C’est bien là son expression
favorite, lança Nikita.
- Après de longues heures d’une
discussion somme toute fructueuse, nous nous sommes mis d’accord sur cette
date, celle du 25 juin 1910…
- Il n’y aura aucun risque pour le
module de se déplacer si loin dans le passé ?
- Non. Tu es un scientifique. Tu
peux donc jeter un coup d’œil à ceci.
D’un geste désinvolte, Sergueï
dévoila alors des plans et des épures sur lesquels Sinoïevsky se pencha.
- Tout cela m’a l’air bon, souffla
le chercheur après avoir examiné attentivement les papiers rédigés par le duc
von Hauerstadt.
- Bien évidemment… dommage qu’il ne
soit pas des nôtres, soupira avec la plus grande franchise le colonel
soviétique.
Rêveur, Sergueï contemplait la photo
jaunie en carton fort sur laquelle posait une petite fille maigre et fragile,
aux yeux encore innocents, une enfant vêtue avec grâce d’une robe blanche,
tenant à la main un cerceau. L’espion se laissa aller à murmurer :
- Si je parvenais à la supprimer,
nous ne risquerions plus rien, c’en serait fini de ce conflit qui ne se déclare
pas vraiment, mon pays, l’URSS, dominerait tous ces pays décadents… mais ai-je
bien raison de vouloir que ma patrie devienne la première puissance
mondiale ? mes supérieurs me laissent agir comme je l’entends…
Reprenant à l’adresse de son
acolyte, le colonel jeta :
- Camarade Nikita, nous allons
entamer une partie de poker menteur, un double jeu… Cela ne suffira pas de tuer
cette enfant…
- Ah ?
- Oui, écoute. Il va nous falloir
voler le translateur mis au point par von Hauerstadt.
- Pourquoi ?
- Si Franz vise la paix mondiale,
alors qu’il est loin d’être un pacifiste bêlant, tu en conviendras…
- Il a vécu les horreurs de la
guerre, commença Nikita sombrement.
- Tu veux dire qu’il en a été l’un
de ses éléments les plus efficaces… mais laissons cela, nous ne serons jamais
d’accord sur ce point, nous, je te le rappelle, nous avons comme devoir de
cibler l’hégémonie de l’URSS, de faire en sorte que sa suprématie soit établie
sur toutes les nations…
*****
Munich, automne 1923, au siège de la
NSDAP.
Otto Strasser regardait avec un
certain ravissement le chèque qu’il venait de recevoir…
- Adolf, que penses-tu donc du
montant ? la Guépéou s’est montrée généreuse, non ?
- En effet… ainsi, nous pourrons
agir bientôt…
*****
Stavropol, 4 novembre 1964.
Dans les bâtiments officiels du
Parti communiste, le jeune chef de service de l’Organisation du Parti recevait
la visite inopinée d’un envoyé du Comité central.
- Camarade Mikhaïl, disait
l’apparatchik, je t’annonce que tu es démissionné par ordre du nouveau Premier
Secrétaire, le camarade Leonid Brejnev. Tu as appliqué avec trop de zèle les
ordres aventureux du camarade Khrouchtchev, celui qui nous a humiliés devant le
monde entier.
Mikhaïl ne discuta pas les ordres.
En moins d’une heure, il avait déménagé ses affaires. Sa carrière politique
était brisée définitivement.
En l’an 40 120, celui qui avait
manipulé la réalité historique, le Commandeur Suprême du Temps se réjouissait.
« Mon clone a parfaitement
exécuté les ordres. Gorbatchev effacé des tablettes de l’histoire, une
Troisième Guerre mondiale est désormais possible à la fin du XXe
siècle… ».
Il restait cependant à l’entité une
autre tâche plus ardue à accomplir…
*****