1885
Los
Angeles, 29 mars 1993.
Chez
lui, le professeur Möll passait une soirée maussade. La situation
internationale avait de quoi inquiéter tout Américain et tout catholique.
Le message télépathique de Gerta lui parvint à
20h45. Se devant de répondre, il expliqua alors d’une voix hésitante les soucis
qui étaient les siens présentement.
-
Je ne puis vous secourir pour l’instant. Michaël est parti pour je ne sais où.
Mais ce n’est pas tout, loin de là! Le pape Urbain IX vient de mourir. Il a été
assassiné alors qu’il tentait une démarche en faveur de la paix. Il s’était
rendu en Israël. La presse et les chaînes de télévision mettent cet acte odieux
sur le dos de fanatiques intégristes musulmans, pro Palestiniens. Un conflit
généralisé semble désormais imminent…
Ne
percevant aucune réponse de la part de la baronne, Stephen n’insista pas.
Scotché devant le poste, le chercheur se rongeait les ongles, délaissant sur la
desserte une canette de Seven Up.


CNN
passait en boucle les terribles images de la découverte du corps sans vie du
Souverain Pontife. Le cadavre gisait sur le plancher métallique d’une vieille
camionnette abandonnée. Le crâne avait été sauvagement fracassé et la soutane
blanche présentait de multiples impacts de balles.


La
dépouille avait été retrouvée dans le quartier du vieux Jérusalem. Cela
accusait donc les Palestiniens. La police israélienne ne voulait pas en savoir
davantage. CNN et les autres chaînes américaines non plus. Le Hamas était mis
en cause. L’examen rapide du corps disait que le pape avait été abattu par les
tirs du fusil mitrailleur UZI.
Tandis
que toute la chrétienté pleurait Urbain IX, l’aviation effectuait des raids
dévastateurs contre la Syrie et le sud Liban, là où se trouvaient les camps des
réfugiés palestiniens. Le napalm, les défoliants et les bombes au phosphore
firent des ravages parmi les civils.
Aussitôt,
l’URSS réagit en massant des troupes à la frontière afghane et en envoyant un
contingent en Syrie avec l’accord du président Assad.

Un
ultimatum parvint également au président Drangston. Il disait à peu près ceci.
Si,
dans les vingt-quatre heures, Israël n’était pas ramené à la raison, l’Union
soviétique se verrait dans l’obligation d’intervenir au Moyen-Orient. Israël se
voyait menacé directement.
Alors,
à son tour, Malcolm Drangston montra ses muscles. Le 30 mars 1993, à quelques
heures à peine de la fin de l’ultimatum, Gregory Williamson, commandant en chef
des forces de l’OTAN, reçut l’ordre de se tenir prêt à envahir l’Europe de
l’Est. Bref, tout cela sentait mauvais.
Le
monde paraissait au bord du gouffre.
Cependant,
la situation allait se décanter. Faisant pression sur le Premier Ministre conservateur
israélien, Chaïm ben Herbin, Drangston obtint de celui-ci sa démission
immédiate. L’Israélien céda d’autant plus vite que cela bardait à la Knesset.
Les partis religieux venaient d’abandonner Herbin après une séance houleuse où
les insultes avaient fusé.
Dans
la nuit du 30 au 31 mars 1993, Chaïm ben Herbin annonça donc aux télévisions du
monde entier qu’il renonçait à sa charge. De plus, l’aviation israélienne
cessait ses bombardements meurtriers. Les troupes de l’Etat hébreu se
retiraient également du sud Liban et du nord de la Syrie.
Le
chef de l’opposition, appartenant au parti travailliste, Moshé Chareem se
déclara prêt à constituer un gouvernement d’union nationale comportant des
membres de la droite conservatrice aussi bien que de l’extrême gauche.
À
cinq heures du matin, le 31 mars, alors que ben Herbin était démis de ses
fonctions et qu’une commission d’enquête était instituée par la Knesset afin
d’étudier les destructions effectuées par l’aviation israélienne lors des
derniers bombardements, l’ex-premier Ministre fut décrété d’arrestation.


Ce
fut ainsi que la crise internationale fut résorbée. Devant la bonne volonté
israélienne et celle non moins importante des Etats-Unis, Moscou choisit de
faire marche arrière à son tour.
Afin
de calmer le ressentiment des Arabes, le président de la république française,
Serge Bouteire parcourut tous les pays du Golfe en tant qu’ambassadeur de la
paix entre le 9 et le 20 avril 1993.
Pendant
ce temps, Moshé Chareem était chargé par le président de l’état hébreu de
constituer un nouveau gouvernement.
Parallèlement,
à Rome, après seulement quatre jours de conclave, un nouveau pape était élu. À
la surprise générale, il s’agissait d’un Africain, un Noir vivant au Kenya, le
cardinal archevêque de Nairobi. Pour l’état civil, il répondait au nom d’Andrew
Chelton. Il avait la double nationalité américano kényane car sa mère était
américaine et il avait vu le jour à Chicago.
Chelton
fut intronisé souverain pontife le 21 avril 1993, choisissant de s’appeler Sébastien
Premier.
Or,
certains membres de la curie contestaient l’élection de Sébastien Premier,
l’accusant de professer des idées peu conformes aux dogmes de l’Eglise
catholique.
En
effet, Andrew Chelton était un adepte du jésuite Teilhard de Chardin
dont les écrits avaient été mis à l’index quelques décennies plus tôt. Acceptant la Préhistoire, ce qui était généralement admis par le clergé catholique, il mêlait cependant aux théories de l’évolution une étrange doctrine remettant quelque peu en question les concepts du temps, de l’éternité et de la mort.

dont les écrits avaient été mis à l’index quelques décennies plus tôt. Acceptant la Préhistoire, ce qui était généralement admis par le clergé catholique, il mêlait cependant aux théories de l’évolution une étrange doctrine remettant quelque peu en question les concepts du temps, de l’éternité et de la mort.
Le
nouveau pape avouait, il ne s’en cachait nullement, avoir forgé sa pensée en
s’appuyant les recherches du célèbre penseur italien Giacomo Perretti, mort
dans des circonstances tragiques en 1981. Sébastien Premier reconnaissait avec
fierté avoir fréquenté ledit philosophe et journaliste à ses heures.
Tout
cela sentait la poudre. Allait-on vers un nouveau schisme?
*****
Le
soir du 21 avril 1993, Michaël était enfin de retour en 1993. Devant les questions
de Stephen, il se contenta de lui répondre qu’il était parti enquêter vers l’an
3000, et était parvenu à s’introduire dans la cité souterraine dans laquelle
officiait le concepteur des hommes synthétiques. Ainsi, il avait réussi à
apprendre que plusieurs hommes robots avaient fait défection d’une façon
étrange et inhabituelle. D’après les différents témoignages recueillis, il
apparaissait que les déserteurs avaient été enveloppés d’une intense lumière
violette avant de se volatiliser.
Qui
avait pu ainsi forcer les défenses de la cité interdite de Shalaryd? Voulant
creuser le mystère, Michaël avait tenté de se transporter lors de la
disparition d’un des hommes synthétiques. Mais là, il s’était heurté à un mur
au propre comme au figuré. Dépité, l’agent temporel s’était donc résolu à
regagner le XX e siècle.
Stephen
Möll ne crut pas un mot du récit de l’Homo Spiritus. Avec hargne, il lui apprit
ce qui s’était passé les dernières semaines. Il n’omit pas non plus l’appel au
secours de Gerta von Möll.
-
Là-bas, à Ravensburg, on a besoin de nous plus que jamais…
-
Ah bon? Fit semblant de s’étonner Michaël. Pourquoi n’êtes-vous pas parti sans
moi, Stephen?
-
Comme si vous ne saviez pas que vous avez configuré le module temporel de telle
sorte qu’il n’obéit qu’à vous!
-
Pourtant, c’est extrêmement facile de le reprogrammer, objecta l’Homo Spiritus.
-
C’est ça, foutez-vous de ma gueule! J’ai tout essayé. Impossible de passer
outre.
-
Parce que vous vous y êtes pris fort mal…
-
Enfoiré! Je vais vous casser la figure.
-
Stephen, votre attitude me désole au plus haut point. Au lieu de rugir comme un
dément, vous devriez commencer les préparatifs pour un séjour assez long en…
1885.
-
C’est déjà fait! Tamira et Cynthia attendent mon coup de fil. Elles viennent avec
nous, que vous soyez d’accord ou pas.
-
Tiens donc! Cette fois-ci, vous ne craignez pas qu’il leur arrive quelque
chose?
-
Bloody Hell! Si jamais c’est le cas, je vous descends!
-
Hum… je ne vous conseille pas d’essayer, professeur. Bon. Passez vos coups de
fil. Mais Cynthia ne vient pas…
-
Quoi? Pourquoi?
-
Elle sera plus utile ici, à LA. Je vais la charger d’une petite mission de
recherche. Elle va fouiller les archives pour mon compte… je ne vous en dis pas
davantage… vous saurez tout à notre retour.
-
Vous décidez toujours à ma place, hein? Fumier! Et moi, comme un con, je vous
obéis.
-
Stephen restez poli. Jamais je ne vous ai insulté. Faites de même. Téléphonez à
vos deux étudiantes. Nous partons demain dès l’aube.
Haussant
les épaules et marmonnant, le professeur s’empara du combiné et commença à
former le numéro personnel de Tamira.
Le
translateur se matérialisa dans le parc du château des von Möll le 22 mars 1885
à quatre heures de l’après-midi. Le soleil était invisible et une pluie fine
tombait depuis la vieille, détrempant la pelouse et les allées. Cependant, il
ne faisait pas si froid et la végétation commençait à revêtir un aspect
printanier.
Les
voyageurs temporels furent accueillis sur le perron par une Gerta en larmes. La
baronne était encadrée par ses deux fils qui tentaient de lui apporter un
certain réconfort.
La
maîtresse des lieux approchait de ses quarante ans. Sa robe de velours vert à
passepoils beige peinait à dissimuler une taille épaissie. Toutefois, le port
obligatoire du corset avantageait sa poitrine généreuse.
Gerta
avait pris soin de sa chevelure relevée en chignon. Toutefois, quelques mèches
échappaient aux épingles et retombaient librement sur le cou. Ce détail
suffisait à démontrer le trouble de la baronne von Möll.


Rien
n’avait changé concernant l’ameublement et les tapisseries. Les serviteurs
étaient tout aussi nombreux et zélés, absolument pas curieux. Sous la houlette
du majordome Peter, ils ne s’autorisaient aucune question. Il faut dire qu’ils
étaient largement payés, bien plus que la norme admise.
Quant
aux deux fils, des jeunes gens désormais, ils avaient négligemment passé une
veste de daim sur des pantalons larges. Cette tenue débraillée et
anticonformiste pour l’époque s’expliquait aisément. Wilhelm et Waldemar
revenaient du lac où, malgré le temps pas si clément, ils s’étaient entraîné en
vue d’une prochaine compétition d‘avirons. Ils devaient représenter Ravensburg
dans cette course la semaine suivante.
Tandis
que Tamira saluait fort bas les von Möll comme l’exigeait la politesse
japonaise, Stephen ne put dissimuler son étonnement à la vue des fils de la
baronne. Il s’attendait à revoir des garçonnets et non des adolescents ou des
jeunes hommes.
« Jamais
je ne me ferai à ce déficit temporel, soupirait-il dans son for intérieur.
C’est dur de voir vieillir à l’accéléré ses ancêtres alors que moi, je reste le
même. Il ne s’est écoulé que quelques semaines, voire quelques mois depuis que
cette fichue machine est entrée en fonction,
en 1993.
-
Le temps est relatif, Stephen, émit Michaël.
-
Ouais! Quel âge ont-ils tous, monsieur je sais tout?
-
Gerta fêtera ses quarante ans le 26 juin. Wilhelm a près de dix-neuf ans et
Waldemar est un fringant adolescent de quinze ans ».
Justement,
le plus jeune, s’approchant du professeur, interrogea sa mère.
-
Mère, est-ce là l’éminent professeur de physique dont vous me contiez les
exploits alors que je n’avais pas six ans?
-
Oui, mon fils; Herr Stephen est un inventeur qui a déjà expérimenté les
merveilles du voyage… sidéral.
-
Le voyage vers les étoiles? C’est fantastique! S’exclama Waldemar.
-
Il vit dans un monde futur où les plus lourds que l’air volent quotidiennement,
où l’homme a déjà posé le pied sur la Lune.
-
Quelle chance!
-
Mon fils, ne vous émerveillez pas trop cependant. Ce monde n’est cependant pas
un éden, loin de là. Le spectre de la guerre totale plane sur la conscience des
hommes et des femmes de cette époque.
-
Hem… Je suis déçu, mère… Je croyais que les progrès techniques allaient engendrer
les progrès moraux!
-
Hélas, ce n’est pas le cas, jeta Michaël à haute voix. Où est Rodolphe?
-
Dans sa chambre…
-
Montons donc…
-
Mais, s’offusqua Wilhelm, mère, vous n’allez pas laisser une inconnue, une
étrangère pénétrer au chevet de mon père?
-
Wilhelm, fit durement madame von Möll, si mademoiselle Ogada accompagne ces
messieurs, c’est que l’on peut avoir confiance en elle.
-
Madame, si je dérange, je reste en bas, commença Tamira.
-
Il n’en est pas question, siffla le chercheur entre ses dents. Tamira est
experte en gadgets électroniques. C’est ma meilleure étudiante. Elle a mis
dernièrement au point une sorte de senseur médical comme dans cette série Star
Trek…
Comprenant
qu’il ne devait pas insister, Wilhelm fit la moue et se retira brusquement.
Accompagnés
par Gerta et Waldemar, les tempsnautes entrèrent dans la chambre du baron qui
était alité, plus pâle que jamais, et qui somnolait, les yeux fermés. Il n’eut
même pas conscience de l’arrivée des nouveaux venus dans la pièce.
L’atmosphère
lourde était envahie de relents peu agréables de médicaments. L’air était
vicié. La chambre du malade avait besoin d’être aérée. Stephen, n ’ayant
cure des cris de Gerta, s’empressa d’ouvrir les fenêtres.
Pendant
ce temps, l’étudiante japonaise se penchait sur le baron et l’auscultait à
l’aide de son petit engin futuriste. Elle y détecta bien vite des traces
conséquentes d’arsenic dans les tissus, les ongles et le système pileux de
Rodolphe.
-
Madame, effectivement votre mari est en grand péril. Il est victime d’un
empoisonnement à l’arsenic. À la vue des doses enregistrées, je dirai qu’il
subit cet empoisonnement depuis près de deux ans.
-
Madame la baronne, pourquoi avoir tant tarder à nous prévenir ? Interrogea le
chercheur américain.
-
Je ne sais pas… La peur…
-
Qui soupçonnez-vous? Reprit Stephen.
-
Euh… le docteur Kastler. Il est venu à la demande de Rodolphe afin de le
soigner de sa dépression. Il est arrivé au château au mois de juillet 1883.
-
Hem, je vois, siffla le professeur entre ses dents. Ainsi, votre mari absorbe
des drogues mortelles camouflées en médicaments pour les nerfs.
-
Depuis plusieurs mois, il est lymphatique. Il ne répond plus lorsque je lui
parle. Comme s’il était prisonnier d’un rêve intérieur, rajouta Gerta les
larmes aux yeux.
-
Ne se plaint-il pas parfois de maux d’estomac? Demanda la Japonaise.
-
Ce que je sais, c’est qu’il ne mange que fort peu. Il rejette presque tout ce
qu’il avale.
-
Nous arrivons à temps, lança Michaël. Madame von Möll, votre époux n’avait pas
deux mois à vivre. Je sais pourquoi vous avez hésité à faire appel à nous. Il
n’en va pas de votre faute.
-
Comment? Expliquez-vous, Michaël, rugit Stephen.
-
Toute la maison est sous l’influence mentale de ce pseudo médecin Kastler. Pour
moi, il s’agit d’une évidence. Si vous avez pu lancer cet appel télépathique
aujourd’hui, c’est parce que Herr Kastler n’était pas au château.
-
Qui est ce criminel? Un homme synthétique du futur?
-
Tout à fait, Tamira. Il se nomme Klatoo.
-
Encore lui?
-
Oui, Stephen. Il m’avait échappé il y a dix ans. Cette fois-ci, ce ne sera pas
le cas.
-
Michaël, comment pouvez-vous vous montrer aussi catégorique quant à l’identité
de l’assassin?
-
Dois-je vous rappeler que je suis télépathe? Je lis dans les pensées de madame
von Möll. J’y ai capté des « images » du bon professeur. Lui
seul a accès à la pharmacopée. Il détient la clé de l’officine où sont
entreposées les drogues. De plus, dans votre subconscient, madame, vous
pressentez que le docteur n’est pas tout à fait humain.
-
Mon subconscient? S’étonna Gerta. Je ne comprends pas, Herr Michaël.
-
Il s’agit de vos émotions, de vos sentiments cachés. Un nom revient sans cesse
dans votre tête, celui de Dieter/ Yaktam.
-
C’est la vérité, avoua Gerta.
-
Nous allons tendre un piège à Klatoo.
-
Fort bien. Comment? Demanda Tamira.
-
Je suppose que Herr Kastler doit bientôt revenir?
-
D’après ses dires, demain matin vers dix heures, répondit madame von Möll.
J’espère que vous parviendrez à le maîtriser. Ma belle-sœur, Maria s’inquiète
chaque jour davantage. Elle m’écrit quotidiennement. En principe, elle doit
venir nous rendre visite dans trois jours, le 25 mars.
-
Madame, je vous promets que nous en aurons fini avec Klatoo d’ici là.

-
Vous allez le faire arrêter, Herr Stephen?
-
Hum! Difficile de mettre en prison un homme robot appartenant à la première
civilisation post-atomique, proféra l‘agent temporel. À ma connaissance, toutes
les créations d’Okland di Stephano sont dotées de la faculté de se
métamorphoser en à peu près n’importe quoi.
-
Alors?
-
Alors, nous allons ruser, Stephen. Tout d’abord, nous allons laisser croire à
Klatoo que nous ne sommes pas là, que son emprise mentale se poursuit.
-
Formidable! S’écria la Japonaise, oubliant sa réserve habituelle.
-
Sera-ce si facile? Douta le professeur.
-
D’une simplicité enfantine, jeta Michaël avec désinvolture. Je vais effacer de
votre mémoire notre arrivée ici. Bien évidemment, tous vos domestiques seront
également concernés par cet ajustement.
*****
Les
trois hôtes passèrent une nuit paisible au château. Rodolphe était désormais
soigné par Michaël directement. L’Homo Spiritus annihilait à la fois les effets
toxiques de l’arsenic et les conséquences néfastes de l’emprise psychique de
Klatoo sur le conscient et le subconscient du baron.
À
dix heures moins cinq, ce matin-là, le docteur Kastler gravissait les quelques
marches du perron. Il sonna à la porte et Peter lui ouvrit aussitôt. Le
majordome s’inclina respectueusement devant le médecin et lui prit son chapeau
et son parapluie.


Tandis
que Klatoo s’engageait dans le hall, une silhouette s’interposa brutalement.
-
Michaël Xidrù! Se trahit l’homme bionique.
L’homme
synthétique tenta alors de se saisir d’un minuscule boîtier recouvert d’or. Cet
engin anodin, fabriqué vers l’an 3000, était supposé pouvoir paralyser l’Homo
Spiritus. Mais l’agent temporel fut plus rapide. Ce fut Klatoo qui se retrouva
pris à son propre piège! Le boîtier permettait de changer le rapport temps.
Comme nous le savons, Michaël n’avait nul besoin de tels moyens artificiels
pour cela.
Une
minute plus tard, dans le grand salon du rez-de-chaussée, l’homme robot, qui ne
pouvait faire un seul mouvement et qui était tout juste capable de parler,
était contraint, sous la peur, de répondre aux questions de Stephen et de
Michaël. Quant à Tamira Ogada, au chevet du baron, elle veillait sur lui,
déchargeant ainsi Gerta de cette tâche.
Klatoo
craignait par-dessus tout un châtiment de la part de l’Homo Spiritus. Par
exemple, le plus redouté était celui de se retrouver incarcéré à l’intérieur
d’un univers bulle parallèle dont la chimie était différente de son monde ou
même d’ailleurs des humains ordinaires… ce fut pourquoi il parla sans trop se
faire prier.
-
Effectivement, mon maître m’avait chargé d’éliminer Rodolphe von Möll dans les
années 1874-1875. Ainsi, j’ai officié en tant que serveur dans le fameux club
scientifique formé par le baron. Mais comme vous le savez, j’ai échoué à cause
de votre intervention. Ensuite, je reçus une autre mission. Sous l’identité
d’un pèlerin slovaque, je devais rendre le baron dément et l’acculer au
suicide. Or, démasqué par Anton Verdok, je fus contraint de l’éliminer, mais
d’une façon subtile. Rodolphe von Möll se chargea de tuer l’étudiant à ma
place. Par la même occasion, cette solution en partie improvisée me permit
toutefois d’enclencher le processus conduisant monsieur von Möll à la folie.
-
Intéressant.
-
Mais abominable, s’écria le professeur Möll.
-
Pourquoi avoir choisi le destin de ce chevalier napolitain pour investir le
psychisme de Rodolphe? S’enquit Michaël.
-
Antonio della Chiesa? Son œuvre et ses écrits intéressent mon maître. Un de ses
essais l’interpelle tout particulièrement. Il y voit un précurseur des grands
théoriciens des civilisations ultérieures.
-
Ah? Bigre! C’est fascinant.
-
Terrifiant, voulez-vous dire, corrigea Stephen.
-
Votre maître connaît donc les civilisations qui ont suivi la vôtre? Prodigieux!
Insista Michaël. Mais d’où et de quand vient-il? Quelle est son identité?
-
Vous aurez beau faire, Michaël, je n’en dirai pas davantage, prononça
courageusement Klatoo. Il m’est interdit de prononcer le nom de mon maître.
-
Tu parleras, que tu le veuilles ou non, dit l’agent temporel d’un ton dur.
Alors,
Michaël, usant de toute sa puissance psychique, scruta en profondeur les
pensées de l’homme robot. Suant et grimaçant e souffrance, Klatoo s’obstina
dans son silence. La créature artificielle s’agita sur son siège, tentant de
réchapper à la sonde mentale de l’Homo Spiritus. Désespérée même, elle essaya
de renvoyer les ondes qui fouillaient son cerveau à Stephen.
-
Ce que tu fais est idiot, gronda Michaël. Oublies-tu, Klatoo que je suis un
Homo Spiritus? Tu ne peux me vaincre. Le mieux que tu ais à faire, c’est de
tout me dire. Ainsi, tes souffrances cesseront.


-
Je n’en puis plus. J’ai mes composants artificiels qui brûlent, hurla l’homme
synthétique. Je vais révéler le nom de mon maître, un individu bien plus
puissant que vous deux…
-
J’attends, articula l’agent temporel lentement.
-
Son identité le place au-dessus de tout soupçon…
Les
vagues de douleurs submergeaient Klatoo. Pourtant, il parvint subitement à
s’effacer de cette réalité. Avec courage, l’homme robot avait effleuré une
touche sensitive de la montre qu’il portait au poignet. Ainsi, il plongeait
dans l’espace-temps…
-
Ha! Grommela Stephen. Que s’est-il passé? Où ce démon est-il parti?
-
Il est parti pour le passé, proféra Michaël. Il a pris un sacré risque. En
quittant ainsi cette sphère de temps sans protection et sans bulle temporelle,
Klatoo n’en ressortira pas indemne.
-
Vous aviez promis de le maîtriser. Or, une fois de plus, il vous a échappé. Fuck!
À croire que vous le faites exprès!
-
Tout de même pas. S’insurgea l’Homo Spiritus. Quel intérêt aurais-je à cela?
-
Vous le savez fort bien!
-
Je ne suis pas un agent retourné, Stephen… je vais vous en donner la preuve…
Klatoo vient d’atterrir, brûlé au troisième degré, dans les environs de Nancy,
le 17 janvier 1477.
-
Vous racontez n’importe quoi!
-
Non… j’ai réussi à pister la trace des ondes méta ioniques… aïe!
Tout
à coup, à la grande stupeur du chercheur, l’agent temporel s’effondra sur le
tapis, sans connaissance. Michaël venait d’être victime de l’onde de choc du
déplacement temporel de Klatoo.
Dans
un premier réflexe, Stephen pensa: « il me joue un tour à sa
façon! ». Mais il dut se rendre à l’évidence. Il ne s’agissait pas d’une
plaisanterie. En effet, un autre
phénomène était en train de se produire. Sans crier gare, un incendie venait de
s’allumer dans le grand salon. Déjà, les tentures et le tapis brûlaient, les
flammes grondaient…
-
Allons, bon! Le feu prend de l’ampleur, s’inquiéta le chercheur. Bon sang! Au
secours! À l’aide! Au feu!
Les
appels de Stephen furent entendus. Des galopades dans les escaliers. Peter
ainsi que deux autres domestiques se pointèrent sur le seuil de la pièce.
-
Vite! De l’eau! Il faut éteindre ce feu.
La
valetaille ne se le fit pas répéter deux fois. Aussitôt, elle s’enquit de seaux
d’eau.
Or,
tandis qu’on s’activait ainsi à circonscrire l’incendie, Michaël recouvrait ses
sens. Secouant la tête, il murmura:
-
Fichu mal au crâne! J’aurais mieux fait de reprendre mon aspect habituel…
D’un
mouvement hésitant, il se releva. Alors, il constata que le feu l’entourait et
gagnait du terrain. Déjà, Stephen toussait, à demi asphyxié par la fumée.
-
Je vais devoir payer de ma personne, murmura l’homme du futur.
À
peine eut-il prononcé cette phrase que l’incendie s’éteignit comme par miracle.
Quant à Stephen, se précipitant vers une des fenêtres, il l’ouvrit et aspira
une bonne bouffée d’air frais.
Entre
deux hoquets, le professeur demanda:
-
Comment vous sentez-vous? C’est vous qui avez éteint le feu, n’est-ce pas?
-
Oui, en usant de ma faculté à distordre le temps… je vais bien…
-
Moi aussi… tiens… la cavalerie arrive enfin… un brin trop tard…
-
Ne vous moquez pas, Stephen… les gens de cette époque font ce qu’ils peuvent.
-
C’est de la sorcellerie, s’écria Peter lorsqu’il vit que l’incendie s’était
brusquement éteint.
-
Pas tout à fait, lui répondit l’Homo Spiritus en souriant.
-
Je suppose qu’il est désormais trop tard pour espérer rattraper Klatoo, émit le
chercheur avec colère.
-
Il ne survivra pas à son saut temporel… il n’avait aucune protection,
rappelez-vous…
-
Ouais… je ne vous crois plus!
*****