Chapitre 20
6
juin 1969, province du Xinjiang.
Dans
des locaux aux simples murs en terre. Une antique machine à écrire, un
téléphone noir des années 1930, une chaleur plus qu’étouffante, un vieux
ventilateur à pales ahanant péniblement, suspendu à un plafond lépreux,
brassant un air brûlant et sec, voilà pour le décor.
Humphrey
Grover, tout suant et s’épongeant sans cesse, sous les traits d’un Asiatique
bedonnant, envoyait enfin un message télépathique à Axel Sovad. Le richissime
homme d’affaires se prélassait sur sa plage privative au sable fin et blanc
d’une beauté absolue, allongé dans un transat, protégé du soleil ardent par un
parasol vert, avec à portée de main un verre de vodka citron frappé. Lorsqu’il
reçut le contenu du message, Penta pi sourit.
-
Ah! Une bonne nouvelle! Vous confirmez donc la naissance du daryl Timour Singh.
Ainsi, le monde alternatif du commandant Fermat n’est plus une virtualité mais
une réalité. À moi de savoir en profiter. Désormais toutes les encyclopédies
voient leur contenu modifié. Il est temps d’agir. Ainsi, Christian Dior, le
célèbre couturier inventeur du New-Look, n’a disparu que depuis quatre ans et non
douze. Liza Freemont se substitue à Grace Kelly et la Tucker, d’amélioration en
amélioration, roule à quinze millions d’exemplaires dans le monde.

De même, la mini-jupe et les cuissardes s’effacent des tablettes de l’histoire de la mode. À leur place, les longues jupes entravées aux couleurs fluo ont les faveurs de jeunes femmes protégeant leurs visages des rayons ultraviolets par tous les moyens rétros, y compris les vastes capelines et les ombrelles fleuries, le summum de l’élégance, leurs cheveux bouclés et permanentés à la Mary Pickford, des curls quoi, dont le maquillage imite les délicieuses poupées Bébé Jumeau.


De même, la mini-jupe et les cuissardes s’effacent des tablettes de l’histoire de la mode. À leur place, les longues jupes entravées aux couleurs fluo ont les faveurs de jeunes femmes protégeant leurs visages des rayons ultraviolets par tous les moyens rétros, y compris les vastes capelines et les ombrelles fleuries, le summum de l’élégance, leurs cheveux bouclés et permanentés à la Mary Pickford, des curls quoi, dont le maquillage imite les délicieuses poupées Bébé Jumeau.

-
Tout à fait, approuva le clone du Commandeur Suprême.
-
Quant aux Beatles, eux aussi ont changé de look. Ils sont toujours dans le vent,
arborant des tenues à la Dorian Gray. La conquête spatiale n’a pas stagné.
Grâce à la mission Hermès XII, les humains se sont posés sur Mars et ils
envisagent avec succès un troisième voyage vers la planète rouge pour la fin de
l’année. Ils visent les satellites de Jupiter lors de la prochaine décennie.
-
Reconnaissons-le, très cher.
-
Quoi donc?
-
Nous représentons le dernier carré, l’ultime chance de restaurer le temps
originel, du moins pour nous…
-
Oui, celui qui voit la destruction de l’humanité par les Haäns et non le
triomphe des Terriens alliés aux Helladoï.
-
C’est exact, mon excellent Sovad. Vous le savez, dans l’Univers qui m’est
imparti, je poursuis le même objectif: l’élimination des humains… c’est pour
cela que je vous apporte mon aide dans ce monde-ci. Que comptez-vous faire
maintenant?
-
Ce qui a toujours été prévu, la conférence des ultra-libéraux.
-
Bien! Elle se tiendra donc sur votre île en avril de l’an prochain… mais ne
faudrait-il pas en anticiper la date?
-
Inutile, très cher. Je contrôle tous les fils de mes marionnettes.
-
Soit. Mais si vous avez besoin de renforts, comptez sur moi. Vous savez comment
me contacter.
-
Merci. À bientôt…
***************
Remontons
le temps de près de deux mois. Retrouvons-nous en avril 1969 sur l’île
particulière de Franz von Hauerstadt, Los Santos, quelque part dans la mer des
Caraïbes.
Seize
heures venaient de sonner.
Violetta,
âgée désormais de six ans, jouait tranquillement sur la plage avec le chat Ufo
qui avait consenti à suivre la fillette. Le matin même, le félin avait fait des
siennes. Revenant tout trempé d’une de ses virées nocturnes, il s’était glissé
sous les draps de la jeune métamorphe, la mouillant abondamment alors qu’elle
dormait paisiblement. Réveillée en sursaut, Violetta avait crié et donné des
coups de pieds au matou qui, furieux, avait miaulé de dépit avant de s’enfuir
et de trouver refuge sous la table de nuit de son maître, Daniel Lin.
Pour
l’heure, la fillette avait habillé le chat plus goinfre et plus gros que jamais
en bébé fille, lui passant avec difficulté une robe blanche, lui nouant dans
les oreilles et autour de la queue des rubans assortis à sa toilette. Mais
l’enfant avait renoncé à lui enfiler des bottillons devant le remue-ménage de
la malheureuse bête. Alors, elle s’était contentée d’asperger Ufo d’eau de
Cologne, une eau empestant la violette.
Notre
félin n’avait pas eu le choix, subissant l’aspersion du spray tout en avalant
goulûment des oursons de guimauve
recouverts de chocolat. Ne croyez pas que le félin se contentait de manger cinq
ou six douceurs. Non, il lui en fallait au moins deux douzaines! À ce
régime-là, le chat avait pris trois kilos en deux mois alors que Daniel Lin
s’évertuait à le mettre à la diète. Peine perdue! Derrière le dos du daryl
androïde, Ufo dévorait plus que jamais. Tout y passait, gâteaux à la crème,
cornets glacés, amandes, rillettes, tablettes de chocolat, emmental, ragoût de
veau, croquettes de pommes de terre, spaghettis à la Bolognaise, et ainsi de
suite…
Une
légère brise s’en venait rafraîchir l’air avec bonheur. Hauts dans le ciel, les
mouettes et les cormorans tournoyaient jetant parfois des cris aigus.
Couché
sur le sable, le ventre à l’air, les quatre pattes levées, Ufo ronronnait de
quiétude béate, repu par ses deux douzaines de friandises.
Mais
Violetta fronçait ses jolis sourcils noirs, mécontente de la façon dont la robe
plissait sur le ventre du gras félin. Avec hâte, elle triait dans ses habits de
poupée.
-
Ah non! Cela ne lui va pas. Pas du tout! Est-ce que je le déguise en infirmière
ou en hôtesse de l’air? Cette jupe est devenue trop petite. Ufo a encore
grossi. De plus, la couleur bleue ne va pas avec son poil noir. C’est moche.
Dommage qu’il ne puisse pas modifier son pelage comme moi je le fais avec la
teinte de mes cheveux. Je demanderai à oncle Daniel pourquoi il a choisi le
noir et blanc pour son chat. Moi, je l’aurais créé écaille avec des tons de
roux. Et puis, ces yeux bleus! Tous les autres chats que j’ai vus avaient les
yeux verts ou jaunes et pas bleus. Franchement…

Quelques
instants d’un silence relatif suivirent à peine troublés par le bruit monotone
des vagues.
Violetta
reprit son monologue.
-
Au fait, si je me trompais en l’habillant en fille? Après tout, c’est peut-être
un garçon? Maman me le dira. Zut! Il dort. Je n’aime pas quand il fait la
sieste. Je m’ennuie. Je vais réveiller ce gros fainéant. Il ronfle car je l’ai
trop gavé.
Alors,
la fillette secoua le chat autant qu’elle le put et, voyant que cela ne servait
à rien, le saisit brusquement par la peau du cou.
-
Oh! Gros patapouf! Ouvre tes yeux! Assez dormi! Allez! Il est l’heure de ta
leçon de guitare hawaïenne!
Réveillé
en sursaut et détestant cela, Ufo feula comme un tigre et sortit ses griffes,
tout prêt à blesser l’enfant. Effrayée, Violetta le rejeta au loin et gronda la
bête familière de Daniel.
-
Vilain qui a failli me faire mal! Je le dirai à oncle Daniel que tu as voulu me
griffer.
Puis,
prenant bien garde aux armes d’Ufo, la jeune métamorphe lui donna une tape sur
le derrière. Dépité, le chat se mit à gémir tandis qu’une ombre se profilait.
-
Pourquoi administres-tu une fessée à ce pauvre chat? Questionna Lorenza.
-
Le méchant voulait me griffer! Regarde ses pattes.
-
C’est ta faute, ma fille. Tu as dû encore le caresser à rebrousse-poil ou le
bousculer. Ce n’est pas un jouet en peluche, tu sais! Pourquoi l’as-tu vêtu?
Oh! Mais en plus, tu l’as parfumé… il pue la violette bon marché. Que va dire
Daniel?
-
Moi, je préfère cette odeur à son parfum naturel habituel! Oncle Daniel le
lavera s’il n’est pas content.
-
Hum… tu as commis assez de sottises pour aujourd’hui. Tu vas rentrer Violetta,
c’est l’heure de ton goûter. Ensuite, tu me montreras tes exercices d’italien.
-
Mais maman, geignit la fillette, je peux encore jouer, il est tôt… j’ai le
temps et je n’ai pas faim.
-
Ma fille, je t’ai donné un ordre et tu obéis.
En
rechignant, la gamine se leva, récupéra son trousseau et suivit sa mère tandis
qu’Ufo profitait de ce répit pour s’enfuir et se cacher derrière le tronc d’un
palmier afin de guetter une mouette.
***************
Quelques
minutes plus tard, dans une grande cuisine claire, très aérée, meublée dans le
style colonial espagnol, Violetta prenait son goûter constitué d’un yaourt
parfumé à la banane, d’un verre de jus d’ananas, d’une tranche de pain tartinée
d’une pâte chocolatée et de quelques amandes fraîches.
Comme
à son habitude, la fillette boudait, peu réjouie à l’idée de reprendre ses
travaux de grammaire.
-
Pff! J’en ai assez d’étudier! Et puis… j’aurais préféré manger de la compote de
pommes. Tu sais, la grande boîte que tu viens de poser…
-
C’est pour ce soir, lui répondit sévèrement Lorenza. Tu ne la touches pas. Je
dois faire une charlotte et il n’y a pas que toi qui en mangeras.
L’enfant
haussa les épaules et mordilla sa tartine.
Sa
mère vaquait dans la cuisine, à la recherche d’une boîte de biscuits à la
cuiller. Elle monta sur un escabeau, ouvrit la porte d’un placard puis une
autre pour trouver enfin ce qu’elle voulait.
Violetta
mit à profit ces instants d’inattention de sa mère pour s’emparer de la
compote. Or, la boîte de conserve était déjà ouverte et le couvercle en métal
reposait sur la nappe de la table. La fillette se dit, à juste titre, que, si
elle trempait son doigt dans la compote, cela se verrait. Ce fut pourquoi elle
choisit de racler le peu de dessert présent sur le couvercle.
Hélas!
Bien évidemment, la fillette n’avait pas vu le danger. En saisissant le morceau
de fer blanc, elle s’entailla profondément l’index droit. Aussitôt, effrayée
par le sang et sous la douleur, elle pleura.
Surprise,
Lorenza se retourna, vit ce qu’il en était, descendit de son escabeau afin de
gronder et de soigner sa fille qui avait désobéi.
-
Ah! Bravo! Tu as gagné Violetta. Montre-moi ta main. Tu t’es coupée
profondément. Que cela te serve de leçon, grande sotte. Allez… je vais te
passer le doigt sous l’eau froide puis te donner un coup de cicatrisant
désinfectant. Arrête de geindre. Quelle douillette tu fais!
-
Non maman. Je n’aime pas le cicatriseur. Il pique fort.
Vive
et agile comme une anguille, la gamine parvint à échapper à sa mère, se
glissant de sa chaise pour s’enfuir. Toujours en larmes, elle courut jusqu’au
salon pour se réfugier dans les bras de Daniel qui achevait de lire Autant
en emporte le vent. Cela avait pris deux heures au daryl androïde pour lire
les trois volumes du roman. Comme on le voit, il avait quelque peu musardé.
-
En voilà une figure! Que se passe-t-il donc? Quelle nouvelle bêtise as-tu donc
encore commise?
-
Regarde mon doigt, souffla l’enfant entre deux sanglots. J’ai voulu goûter à la
compote et maman veut me soigner. J’ai mal mais le cicatriseur fait encore plus
mal!
-
Mais ma chérie, ta maman a raison…
-
Non! Ce n’est pas vrai! Elle veut me faire pleurer.
-
Tu pleures déjà, ma grande. Montre-toi raisonnable, Violetta. Si ta maman ne te
soigne pas, ton doigt va s’infecter, gonfler, puis ce sera ta main. Tu auras
alors de la fièvre et tu ne pourras plus jouer.
-
Je m’en fiche!
Munie
du cicatriseur qui ressemblait vaguement à un stylo, Lorenza rejoignit sa
fille.
-
Ah! Vous la tenez, Daniel. Parfait. Ouvre ta main, Violetta.
-
Je ne veux pas. Je ne veux pas que tu me fasses mal! Cria la fillette en
gigotant.
-
Vas-tu rester tranquille à la fin?
-
Je préfère que ce soit oncle Daniel qui me soigne, pas toi! Il est plus doux et
plus gentil.
-
Violetta, cesse tes caprices… enfin… cela ne vous dérange pas, capitaine?
Soupira la jeune femme.
-
Mais pas du tout.
Le
daryl androïde se saisit alors du cicatriseur. Comme par enchantement, la
fillette cessa de geindre et même, ouvrit la main droite. Elle affichait une
mine résolue, voulant se montrer forte, attendant que son oncle la soignât. En
un éclair, la coupure disparut, ne laissant aucune cicatrice. Lorsque l’appareil
était entré en contact avec son épiderme, l’enfant n’avait ressenti qu’un léger
picotement.
-
C’est bien, ma grande, tu n’as pas pleuré. Reconnais que cela n’était pas
douloureux et que tu as fait du cinéma pour pas grand-chose.
-
Un peu. Maintenant, je veux un bonbon.
-
Ah non alors! S’exclama la doctoresse.
Daniel
Lin ne s’interposant pas, la fillette comprit qu’il était inutile d’insister
face à la détermination de sa mère. Une fois encore, elle se contenta de
hausser les épaules, puis s’assit sur le divan aux côtés de son oncle.
Mais
des éclats de voix juvéniles qu’elle reconnut la firent se relever d’un bond.
Les jumelles Liliane et Sylviane venaient d’arriver. Elles avaient bien grandi.
C’étaient désormais deux adolescentes adorables et fort coquettes vêtues d’une
robe d’après-midi entravée coupée dans un tissu en crêpe de Chine, d’un chic
fou, rose et orange fluo, à la taille haute, dont le chemisier délicatement
brodé de motifs floraux blousait sur la ceinture. Le col montant, en authentique
dentelle de Calais, finissait agréablement cette toilette sans façon.
Nos
deux jeunes filles, toujours aussi rousses, avaient les pieds chaussés de
mignons escarpins assortis aux teintes des robes. Les talons présentaient une
forme caractéristique de bobine, ce qui était le top du top pour les
adolescentes à la pointe de la mode.
Liliane
et Sylviane dont les cheveux étaient relevés en chignon derrière la nuque,
portaient chacune un chien dans leurs bras; un Yorkshire répondant au nom de Sucre
pour Sylviane, un caniche miniature de teinte caramel, appelé Mandarine pour Liliane.
-
Chouette! S’écria Violetta avec une grande joie. Ce sont mes copines!
Les
enfants se firent la bise, se congratulèrent et laissèrent échapper leurs bêtes
qui, ayant flairé la présence d’un chat dans les parages, partirent en chasse
sur ses traces en aboyant. Moins de deux minutes plus tard, elles assiégeaient
un magnolia en fleurs sur lequel Ufo avait grimpé, miaulant de colère et de
désespoir.
Mais
Daniel Wu ne pouvait tolérer que l’on s’en prît à son animal favori. Il
rejoignit l’arbre, se saisit promptement d’Ufo qu’il cala sur son épaule et
toisa les deux chiens.
- Ça
suffit, sales bêtes! Quel tintamarre vous faites! Calmez-vous. Au pied! Vous
allez arrêter d’aboyer stupidement? Non? Décidément, un chat c’est plus
tranquille et plus intelligent. Quelle idée de préférer les chiens…
Comprenant
que le capitaine pouvait se montrer dangereux, Mandarine se tut. Mais le
Yorkshire, plus têtu, poursuivit ses abois furieux.
-
Ah! Mais tu m’agaces, toi. Je n’aime pas qu’on menace ainsi ce pauvre Ufo et
qu’on lui fasse peur.
Sans
que le petit chien se rendît compte et comprît, il se retrouva soudain sur la
branche la plus élevée du magnolia. Désormais, c’était lui qui jetait des cris
plaintifs et frissonnait de crainte.
-
Je t’avais prévenu, Sucre! ¡Bueno! ¡Hasta luego, perro tonto! Maintenant,
débrouille-toi pour redescendre. On verra si tu es aussi malin. Il faudra que
je dise aux jumelles de ne plus venir avec leurs bêtes. Elles ne font pas bon
ménage avec Ufo. Viens, mon chat. Je vais te donner du lait pour te remettre de
tes émotions.
Vous
l’avez compris, Daniel Lin détestait les chiens. Ce rejet datait de son
enfance. En effet, Catherine possédait un griffon noir et bouclé, fort affectueux,
appelé Sherlock, qu’elle choyait plus que le daryl androïde.
***************
Il
était 18 heures trente. Le soleil se couchait, halo rouge dans un ciel d’or.
Dans
la chambre de Violetta, les jumelles assises, l’une sur une chaise cannelée, l’autre
sur un rocking-chair, feuilletaient avec délectation des magazines de mode. En
vedette sur la couverture de Vogue figurait Twiggy mais pas le
mannequin des mini-jupes de Mary Quant, loin s’en faut!


Le
modèle britannique était photographié portant une longue jupe à traîne, des
bottines noires toutes boutonnées emprisonnant ses pieds et ses chevilles, une
ombrelle tenue nonchalamment, coiffée d’une perruque blonde aux longues English
Curls, comme celles affectionnées par Aurore-Marie baronne de Lacroix-Laval,
la tête couverte d’un chapeau type charlotte à volants. Notre mannequin était
maquillé tel un Pierrot triste, les joues blanches mais cerclées de rouge
cerise, les yeux charbonneux, une mouche collée sur le menton, une autre à la
commissure des lèvres. Un rouge à lèvres de teinte orange sanguine fluo
achevait le spectacle.
Tout
naturellement, Twiggy était parfumée, mais, hélas, cela ne transparaissait pas
sur le magazine. Elle avait opté pour la fragrance du Vétiver. Sa célèbre
maigreur et son déhanchement particulier lors des défilés supportaient à la
perfection cette mode mi-XVIIIe siècle mi-1915.


Sylviane
s’extasiait haut et fort devant un tailleur bleu de roi tandis que sa sœur
préférait un ensemble saumon et vert émeraude agrémenté d’un boa en acrylique
jaune citron.
Avec
raison, Violetta remarqua:
-
Dites, pourquoi vous ne vous intéressez plus à moi? Pourquoi vous m’ignorez et
ne jouez plus? Vous me laissez m’ennuyer. Vous passez tout votre temps à
regarder des photos de mode dans ces journaux idiots, à lancer des remarques
stupides et à parler chiffons. Je n’aime pas quand les filles grandissent;
elles deviennent bêtes.
-
Tu nous critiques parce que tu n’as que six ans et que tu n’as pas les mêmes
centres d’intérêt que nous, lui répondit Liliane. Quand tu seras plus grande,
toi aussi tu voudras ressembler aux modèles des magazines. Alors, tu éviteras
de te bourrer de bonbons et de gâteaux et tu te mettras à suivre un régime très
sévère.
-
Maman, elle, n’a jamais fait ça! Je serai comme elle. Je mangerai autant de
chocolat que j’en aurai envie.
-
Ah oui? Dans ce cas, tu deviendras aussi grosse qu’une baleine! S’esclaffa
Sylviane.
-
Ce n’est pas vrai! Maman n’est pas grosse comme une baleine! Ce n’est pas vrai…
au fait, c’est quoi une baleine?
-
Un gros mammifère qui vit dans la mer, expliqua Liliane. Les plus grandes
atteignent les trente tonnes.
-
Euh… Est-ce que c’est gentil une baleine? Vous m’en dessinez une pour que je
l’imite?
-
Ah! Surtout pas, Violetta! Rit Sylviane. Tu es bien plus belle en petite fille.
-
D’accord avec toi, renchérit sa sœur. Tu as de magnifiques cheveux noirs,
crantés, qui supportent très bien la nouvelle mode. Regarde aussi comme cette
robe blanche empesée en coton te va! Tu es parfaite.
-
C’est pareil pour tes chaussures noires vernies à boucles.
-
J’en ai assez de la mode qui change tout le temps! Répliqua la fillette. Cette
robe me gêne, vous n’avez pas idée. Je ne sais pas ce que trafique oncle Daniel
mais je ne suis jamais habillée de la même façon. Tiens! Pourtant, je me
souviens comment j’étais vêtue autrefois.
-
Ah! Raconte-nous, firent les jumelles enfin intéressées.
-
Ben… quand j’étais toute petite, presque bébé, j’avais des combinaisons
moulantes en tissu intelligent qui épousaient la forme du corps et s’adaptaient
à la température et à l’humidité ambiantes. De plus, elles étaient parfumées à
la vanille, à la noix de coco, au citron et ainsi de suite. C’était agréable et
confortable. Les couleurs changeaient à volonté selon l’humeur du moment. À cette
époque, oncle Daniel portait son uniforme de la flotte, de teintes grise et
verte. Puis, j’ai dû enfiler des jeans, des T-shirts et des caleçons informes.
C’était laid, mais je pouvais bouger, me salir sans me faire crier.
-
Ouille! Elle était si moche la mode du futur?
-
Affreuse, d’après oncle Daniel. Après, au moment où je vous ai connues, j’ai eu
des jupettes plissées ou à panneaux à carreaux, ou encore des robes en velours
ou en jersey. J’aimais bien. Mais maintenant, c’est ça!
Ce
faisant, Violetta tira sur l’ourlet de sa robe pour montrer combien elle ne
supportait pas cette tenue.
-
Pourtant, tu es mignonne à croquer dedans, souffla Liliane.
-
Peut-être, mais je ne peux pas bouger librement. Le jupon me gratte! C’est nul!
-
Qui te choisit tes vêtements? Demanda Sylviane pragmatique.
-
Souvent maman, parfois oncle Daniel. Il m’appelle sa poupée chérie, sa puce…
d’ailleurs, c’est lui qui m’a fait cadeau cette toilette pour mon anniversaire.
Il m’a recommandé aussi d’avoir les cheveux bruns lorsque je la porte.
-
Ma chère Violetta, il a eu grandement raison, approuva Liliane.
Abandonnons
les enfants à leurs chiffons pour nous pencher en détails sur l’état
d’avancement des essais du prototype du matérialisateur temporel.
***************
L’appareil
venait tout juste d’être achevé. Camouflé dans la serre, édifiée exprès pour
lui, il occupait un volume imposant. Les techniciens sélectionnés par le duc
von Hauerstadt avaient véritablement fait diligence car à peine trois mois
s’étaient écoulés depuis que nos amis s’étaient installés sur l’île.
Ce
soir-là, Fermat avait ordonné le premier essai. Naturellement, Franz y
assistait en témoin privilégié. Daniel Wu se contentait de superviser et
d’enregistrer les résultats obtenus sans oublier tous les paramètres de chaque
expérience.
Dès
les premiers envois d’énergie, les moniteurs signalèrent la capture de cinq
Odaraïens originaires du XVIIIe siècle. Ils se présentèrent sur les plots sous
la forme de crustaçoïdes de trois mètres cinquante de haut, leur carapace
rouge, munis de trois pinces dont l’une sortait d’un tuyau venant de
l’encéphale. Celle-ci servait donc de bouche. Cinq yeux globuleux conféraient
un aspect monstrueux à ces êtres venus d’ailleurs.
Fort
de ce succès encourageant, Fermat entama une deuxième expérience.
Cette
fois-ci, des signes vitaux inattendus furent transmis par les moniteurs.
Daniel,
qui surveillait les écrans, les reconnut immédiatement. Tout joyeux, il
s’écria:
-
Monsieur, je pense qu’il s’agit d’Antor. Regardez avec moi. Ces coordonnées
indiquent le quartier de Whitechapel à Londres en 1890. Mon ami aura donc passé
quelques mois à la fin de l’ère victorienne… que faisons-nous?
-
En quel état se trouve-t-il?
-
Il est assez faible mais il n’y a aucun danger à le ramener.
-
Hum… dans ce cas, j’envoie l’impulsion de retour.
***************
Depuis
vingt-quatre heures, Antor avait été rematérialisé. Mal en point, blessé et
affamé, il avait besoin de récupérer ses forces. Esclave durant deux mois du
professeur de mathématiques Charles Merritt, à peine nourri par son
tortionnaire, il était finalement parvenu à s’enfuir dans des conditions assez
mystérieuses. Il n’avait survécu qu’en se sustentant irrégulièrement sur des
proies réduites à l’état d’épaves pitoyables.
Lorenza
voyant son état de grande faiblesse, se chargea de le revitaminer avec des
transfusions de plasma sanguin. Incidemment, la doctoresse lui injecta
également quelques vaccins. Il ne fallait pas que le vampire succombe à la
rage, au typhus ou encore au choléra… [1]
Le
crépuscule tombait. Le capitaine entra d’un pas feutré dans la chambre de son
ami afin de prendre de ses nouvelles.
Antor
reposait dans la pénombre, aussi livide que les draps de son lit. Deux
oreillers le surélevaient tandis que son bras gauche était relié à une poche de
sang artificiel. Sentant la présence de Daniel, il ouvrit ses yeux
caractéristiques d’albinos.
-
Je crois que chacun de nous a beaucoup à raconter sur ses aventures
personnelles…
-
C’est vrai, souffla doucement le mutant. Longtemps, j’ai désespéré.
-
Je te comprends…
-
Je pensais que jamais vous ne pourriez me récupérer puisque vous n’aviez plus
ni vaisseau ni navette…
-
C’était là un sentiment bien naturel. Mais apprends qu’avant ta disparition
j’envisageais déjà de mettre au point un matérialisateur temporel. C’est grâce
à cet appareil que Fermat et moi-même avons pu te ramener… je dois rajouter que
les subsides du duc von Hauerstadt ont été for utiles.
-
Je m’en doute… fit le vampire avec un sourire fugace.
-
Cependant, ta récupération n’était pas encore à l’ordre du jour…
-
Ah! Tu l’admets donc…
-
Oui… et je t’en demande humblement pardon…
-
Je ne dois donc mon sauvetage qu’à un accident bienvenu, reprit Antor avec
ironie.
-
En quelque sorte… mais je serais venu te chercher, je te l’assure… loin de moi
l’idée de te laisser végéter dans un passé hostile… par les images mentales que
tu m’avais transmises, je savais où et quand tu te trouvais… Du moins
approximativement…
-
Je vois…
Antor
s’enferma quelques secondes dans le silence. Il dissimulait quelque chose à
Daniel… Il ne pouvait rien dire au daryl androïde… ce n’était ni l’heure ni le
lieu… le capitaine rompit le premier les réflexions muettes de son ami.
-
Tu sais, Antor, j’ai eu trois ans pour réfléchir au problème de ta
localisation.
-
Tu n’es pas un menteur, Daniel Lin… je capte ta sincérité…
-
Tant mieux… Tu ne m’en veux pas…
-
Pas du tout…
Après
avoir marqué une pause, le vampire reprit:
-
Hier, l’homme que j’ai aperçu quelques instants, qui est-ce?
-
Le duc von Hauerstadt, notre bailleur de fonds. Tu ne te souviens plus de lui?
Plus du tout? Pourtant, c’est en t’attachant à le suivre que tu as été victime
d’Axel Sovad…
-
Non, Daniel, je n’ai pas perdu la mémoire… ce que je veux dire c’est que Franz
n’est pas simplement ce qu’il paraît être… pas un humain ordinaire… je ne puis
t’en dire davantage car je ne possède pas les mots… la situation est bien plus
complexe que tu le supposes et…
-
Oh! Je vois…
-
Daniel Lin, tu sembles être un écho abouti de Franz…
-
Je le reconnais volontiers. Le duc est mon ancêtre par sa fille Liliane. Mais
garde cela pour toi. Ici, peu connaissent ce détail.
-
Merci pour ce secret. Changeons de sujet. Pour l’heure, quels sont vos projets
actuels à Fermat et à toi?
-
Nos objectifs n’ont pas changé. Détruire Sovad et ses séides et, si possible,
regagner notre monde.
-
Mais qu’adviendra-t-il de moi si vous réussissez?
-
Hum… à vrai dire, logiquement, tu devrais te fondre dans la non-existence…
-
Brr… Tu n’es guère rassurant…
-
Mais je cherche une parade…
-
Tout de même!
-
Ne sois pas en colère. Bouddha… je te jure que je trouverai un moyen…
-
Je n’en doute pas mon ami…
-
Tu connais ma détermination Antor.
-
Oui, certes oui. Daniel Lin, tu es nettement plus équilibré qu’au moment où
j’ai disparu. Moralement, tu vas mieux. Comment expliques-tu cette évolution
positive?
-
Tu captes cela aussi? En quelques mots, voilà. J’ai été en symbiose mentale
avec Franz; il m’a redonné confiance en moi. Tu n’as rien à craindre de sa part.
-
Je te crois d’autant plus que je conserve en mémoire ses pensées.
-
Tu as toujours été plus doué que moi en psychologie. Jamais je n’ai réussi à te
cacher quelque chose…
-
Naturellement, sourit Antor, complice.
-
Mais toi, que ne me dis-tu pas?
-
Rien qui en vaille la peine, Daniel Lin…
-
Tu m’appelles par mon double prénom… ce n’était pas ton habitude autrefois.
-
Je le sais. Tu préfères que l’on te nomme ainsi en fait…
-
A cause de Daniel Deng…
-
C’est cela. Tu acceptes son existence…
-
Daniel Deng a péri bien avant ma naissance. Il a été puni pour tous les méfaits
qu’il avait commis. Je ne dissimule plus aucun cadavre dans mes placards.
-
Tant mieux!
-
As-tu besoin de quelque chose? D’un verre d’eau? D’une couverture? D’un peu de
musique?
-
Non, Daniel Lin, rien de tout cela. Ta présence suffit amplement à réjouir mon
cœur.
-
Dans ce cas, rien n’est changé?
-
Non, rien n’est changé mon ami.
Réconforté
par ces simples mots, le daryl androïde s’assit sur le lit d’Antor et commença
à raconter au vampire tout ce qui était advenu à l’équipe de tempsnautes durant
les trois années écoulées.
***************
Juin
1969.
Le
prototype donnait entière satisfaction. Les manipulateurs du temps pouvaient
donc se montrer de plus en plus téméraires. Ainsi, ils testèrent la
matérialisation simultanée, dans dix localisations différentes, de groupes de
guerriers Haäns tirés de la bataille finale ayant conduit à la conquête de
Rigel V.
C’était
un combat acharné, une lutte sanglante et bruyante, avec des corps à corps
brutaux et sauvages, des cris désespérés auxquels se mêlaient des clameurs
terribles, où les épées et les faux lasers faisaient des ravages parmi les
Haäns au sang marron et aux yeux mauves et les Rigeliens au sang vert.
Cette
expérience permit d’obtenir une sacrée panique dans un luxueux hôtel de Miami
où un PDG d’origine nippone, enfermé dans un ascenseur, fut confronté à une
dizaine de guerriers armés de pied en cap, la figure inhumaine déformée par un
rictus de haine. Qui plus est, ces soldats cruels et violents présentaient
différents types de blessures béantes, soit à la tête et au cou, soit au
ventre. D’autres encore n’avaient plus que des moignons de main ou de bras.
Chacun
des combattants, quel que fut son camp, percevait le Nippon comme un adversaire
à éliminer au plus vite,. En effet, le prototype de Daniel Wu reposait sur le
principe que les personnages ainsi projetés dans un espace-temps autre que le
leur, continuaient à percevoir leur environnement habituel. Ils étaient donc aveugles
en quelque sorte.
Pour
les Haäns, le Japonais apparaissait sous les traits d’un Rigelien et pour un
natif de cette planète, il s’agissait bien évidemment d’un combattant de
Haäsucq.
Mission
accomplie, les extraterrestres regagnèrent immédiatement leur époque.
Au
vingt-huitième étage de l’immeuble, une Américaine typique vêtue d’un short
jaune canari et d’un pull blanc en coton, chaussée de sandales de plastique,
portant une paire de lunettes de soleil à la monture orange, coiffée d’un
atroce chapeau de paille, accompagné d’un toutou, un pékinois enrubanné,
attendait l’ascenseur tout en mâchouillant un bubble gum.
Il
arriva enfin. La porte s’ouvrit automatiquement offrant alors un spectacle
digne d’un film gore: à l’intérieur du réduit, un peu partout, des lambeaux de
chair, des fragments de jambes ou de bras, du sang en voie de coagulation, des
traînées de brûlure, des trous parfaitement circulaires dans une des parois de
la cage du lift, le tout accompagné d’effluves écoeurants dans lesquels se mêlaient
le sang, la chair calcinée et le métal surchauffé.
La
grosse dame hurla avant de périr d’un AVC.
Quant
au chien, il s’enfuit en aboyant à la mort à travers le long corridor avant
d’être rattrapé par une domestique.
***************
Ce
14 septembre 1969, à New York, avait lieu le concert pour les jeunes dirigé par
Leonard Bernstein. Au programme, le Lac des cygnes de Tchaïkovski et l’Oiseau
de feu de Stravinsky.
Parmi
l’assistance, il y avait Daniel Lin Wu et sa « nièce », Violetta.
Le
capitaine avait mis à profit un voyage pour se faire plaisir. En effet, il
rêvait depuis longtemps de voir un concert en live et de se trouver dans la
salle et non dans une reconstitution holographique. À ses yeux, Lenny Bernstein
figurait parmi les plus grands chefs d’orchestre de l’histoire de la musique et
l’un des meilleurs compositeurs du XX e siècle.


On
le comprend, le daryl androïde exultait. Quant à la fillette, elle regrettait
qu’il n’y ait pas de danseurs. Mais elle parvenait à rester calme et ne
questionnait presque pas son oncle.
-
Pourquoi la musique est lente et triste, là? Et puis… pourquoi il n’y a pas
d’enfants dans l’orchestre?
-
Ma chérie, cette histoire est une légende. Je te la raconterai tout à l’heure à
la fin du concert. Tais-toi et laisse-moi écouter.
-
Oh! Mais tu n’as pas répondu à mes questions.
-
Chut! Tu vas te faire gronder par nos voisins.
-
Oncle Daniel tu…
-
Je promets de te répondre à la fin.
Lorsque
vint le tour du ballet de Stravinsky, la fillette recommença.
-
Ben, là, c’est bruyant et rapide. Cela me fait mal aux oreilles. Qui est le
prince Katchaï? Le méchant?
-
Oui, reste tranquille. Tu sauras tout dans une demi-heure.
-
Tu n’oublieras pas oncle Daniel?
-
Tu me connais, ma puce, je n’oublie jamais rien.
Le
concert achevé, Daniel parvint à se tenir sur le passage de Bernstein et à lui
serrer la main. Il le congratula pour sa prestation.
-
Maître, merci de m’avoir accordé ces quelques instants. Pour moi, c’est un
cadeau précieux. Je suis venu de loin pour vous voir. De vraiment loin. La
postérité saura vous rendre un hommage mérité. Mais ne prenez pas mes
compliments pour de plates paroles proférées par la bouche d’un quelconque
admirateur.
-
Monsieur, je lis dans vos yeux une profonde sincérité. Est-ce vrai que vous connaissez
le duc von Hauerstadt? Quel dommage qu’il ait opté pour la recherche
scientifique!
-
En effet, maître. Quel magnifique interprète il aurait fait!
-
Nous aurions pu jouer ensemble un ou deux morceaux de Beethoven… lui et son
violon sont en communion totale. Peut-être qu’une invitation de ma part pour un
concert exceptionnel en faveur des enfants malades comblerait vos désirs et me
permettrait de revoir von Hauerstadt?
-
Oh! Maître! Je ne sais plus quoi dire. Soyez certain que je saurai vous rendre
votre geste.
Après
une nouvelle poignée de mains, une poignée des plus chaleureuses, Daniel se
sépara de Lenny Bernstein, véritablement au septième ciel.
Le
daryl androïde devait tenir parole. Quelques semaines avant Noël, il fut invité
chez le compositeur concertiste et interpréta, à l’orgue et au clavecin
plusieurs pièces de Bach et de Scarlatti, puis, il se mit au piano et joua avec
maestria le célèbre concerto pour la main gauche de Maurice Ravel.
Alors,
Bernstein se demanda pourquoi son hôte n’avait pas fait carrière. Incapable de
mentir à cet homme exceptionnel, le capitaine lui avoua l’incroyable: il venait
du futur, d’un univers où la musique était certes réservée à tous, mais où elle
restait également dépourvue de créateurs. Avant de partir, il remit au
compositeur quelques enregistrements de l’évolution musicale de la fin du XX e
siècle et du début du XXIe, enregistrements qu’il avait pris soin de dupliquer
sur des bandes magnétiques. Appréciant ce don à sa juste valeur, l’Américain
sur garder le secret sur cette rencontre inattendue jusqu’à sa mort.
***************
Ce
matin-là, Fermat avait établi un programme fort précis et particulièrement
chargé. Il envisageait de téléporter la garde prétorienne de l’Empereur Haän
Hinduk IV qui rendait visite au zoo interplanétaire nouvellement inauguré dans
les jardins privés de sa résidence, sur la planète-mère.
Or,
une infime erreur dans le calibrage déclencha un carnage plus important que
prévu. Les êtres qui furent matérialisés par le téléporteur se révélèrent
appartenant au bestiaire impérial et non à la garde rapprochée d’Hinduk IV.
Les
animaux, tous des fauves plus sauvages les uns que les autres, étaient
originaires d’Aldebaran, d’Arcturus, de Rigel, d’Epsilon Eridani, de Cygnus ou
encore de Tharsis, d’Ankrax et ainsi de suite.
Ils
furent projetés au cœur d’une réserve africaine du Kenya, normalement protégée
des chasseurs. En réalité, le gestionnaire, un homme corrompu, laissait piller
le parc naturel par des braconniers sans scrupules, avides de gains, massacrant
des nobles et majestueux éléphants afin de trafiquer l’ivoire, s’emparant de
jeunes singes, de lions ou de rhinocéros qu’ils négociaient ensuite au meilleur
prix possible.
Ce
jour-là, justement, le campement des braconniers fêtait joyeusement la capture
d’une femelle gorille qui avait mis bas moins d’une semaine auparavant. Cela
allait rapporter gros aux trafiquants. Ils avaient raison de se réjouir.
Mais,
soudain, les chants et les danses s’interrompirent brutalement car de terribles
mugissements, accompagnés d’étranges raclements, d’effrayants grondements et
d’appels rauques retentirent dans le lointain, couvrant les bruits habituels
plus rassurants de la savane arborée africaine.
En
un instant, le camp se retrouva la proie de prédateurs de Sestriss, sortes de
gibbons ptéranodons volants, dont les ailes atteignaient six mètres d’envergure
et dont les crocs acérés sortaient de gueules monstrueuses, des crocs dépassant
les cinquante centimètres.
La
bande fut suivie par un essaim d’oursinoïdes d’Ankrax, de vieilles
connaissances.
Alors
que le soir tombait, les échinodermes se dirigèrent vers les feux du camp des
chasseurs. En se déplaçant, ils émettaient des crissements inquiétants qui
allaient en s’amplifiant tandis qu’une violente odeur répulsive accompagnait
leur inexorable progression.
Comme
on le sait, les oursinoïdes dévoraient tout sur leur passage, bois, feuillage,
insectes, animaux et humains, sans aucune distinction.
Enfin,
un troupeau de grizzlys éléphants s’en vint ravager ce qui restait. Le double
soleil d’Epsilon Eridani avait présidé à la naissance de ces fauves hybrides.
Ils présentaient un pelage du plus bel effet, soyeux et anthracite, une trompe
et des griffes phosphorescentes, et trois yeux jaunes triangulaires.
Sentant
la chair fraîche, les bêtes chargèrent dans un bel ensemble, plus efficaces
qu’une bande de rhinocéros furieux. Les aides kenyans des trafiquants
s’enfuirent à travers la savane, tâchant de sauver leur vie. Ils se cachèrent
derrière les hautes herbes ou les buissons, tremblant et suant, gémissant et
hurlant:
-
Bwana! Bwana! Le lau! Le lau! Timbu Tabou! Simba Tabou!
Conservant
son sang-froid, le chef des braconniers, sortit de sous un des pans de sa
chemise à la propreté douteuse un Colt puis menaça de son arme les fuyards. Il
s’agissait d’un Américain dévoyé, répondant au nom de Jim Timford, qui, par un
hasard ironique, ressemblait vaguement au comédien Stewart Granger, tel qu’il
était apparu dans le rôle d’Allan Quatermain dans le célèbre film Les mines
du roi Salomon.


Sans
émotion, le bandit abattit un des Noirs, mais alors, une énorme patte se posa
sur son épaule et lui déchira d’un seul et rude coup la partie droite de son
torse, lui arrachant également le bras et une partie de la poitrine.
Parallèlement,
la jeune gorille femelle, excitée par la présence de ces animaux
extraterrestres, se prenant pour un mâle, se frappa le torse et secoua les
barreaux de la cage dans laquelle elle était emprisonnée.
Or,
la bête innocente mourut piétinée par un grizzly éléphant. Une horrible scène
de carnage, un bestiaire sorti tout droit de l’imagination d’un junkie
s’ensuivit: alléchés par tant de sang, les monstres se disputèrent les proies
humaines en des combats et des affrontements dantesques, d’une sauvagerie telle
que même les films gores de la seconde histoire se seraient avérés impuissants
à les reproduire. La plupart des grizzlys éléphants périrent, leurs fluides
vitaux s’écoulant par d’innombrables blessures infligées par les épines
empoisonnées des oursinoïdes.
De
leur côté, les Sestriss, volant lourdement, se saisirent des rares humains
survivants grâce à leurs serres démesurées. Assurés de leur repas du soir, ils
repartirent dans la nuit, croyant retrouver leurs nids. Ils ne se trompaient
que de quelques trois cents années-lumière.
Mais
d’autres gibbons ptéranodons n’eurent pas cette chance. Agrippés par des
grizzlys éléphants dont le véritable nom était Servatts, ils essayèrent
d’échapper aux plantigrades par des coups de crocs et de becs enragés. Or, les
deux espèces étaient de forces égales. Les Servatts, munis de leur trompe,
pouvaient coller leur membre préhensible derrière le crâne des Sestriss et,
ainsi, en absorber la cervelle.
Après
une heure de combat qui parut durer un siècle, tout se calma en moins d’un
centième de seconde, pour la simple raison que le bestiaire extraterrestre
rejoignit ses pénates dans le zoo privé de l’Empereur Hinduck IV.
Nul
sur Terre ne fut à même d’expliquer les causes exactes du saccage du camp des
braconniers ainsi que la présence de
vingt-deux cadavres humains cruellement mutilés. Les animaux terrestres morts
ne comptaient pas. Les enquêteurs, dépassés et prosaïques, conclurent à une
attaque conjointes de lions, d’éléphants et de rhinocéros. Pour faire bonne
mesure, ils y rajoutèrent des gorilles.
À
des milliers de kilomètres, Daniel qui lisait les données affichées par les
senseurs, se tourna la mine sombre vers le commandant pour lui dire:
-
Monsieur, tout est terminé. Le massacre est achevé. Maintenant, il nous faut
recalibrer les capteurs. Certes, l’erreur n’était que de trois mètres mais nous
n’en sommes pas moins responsables de ce gâchis.
-
Hum… capitaine, je vous accorde quarante-huit heures pour tout revoir, fit
Fermat, volontairement glacial. Daniel, ce délai vous suffira-t-il?
-
Largement, commandant, répondit le daryl androïde, d’un air faussement serein,
faisant semblant de comprendre que la question s’adressait au côté technique de
la tâche et non à son équilibre mental.
***************
Grâce
à Franz, qui n’était pour Sovad qu’une simple connaissance, Fermat possédait
les plans de l’île de Sovadia ainsi que les emplacements de tous les bungalows,
des deux criques naturelles et des ports, les coordonnées précises de
l’auditorium de l’hôtel hors catégorie Crésus où se tiendraient les
différentes séances de la conférence des représentants de l’ultralibéralisme.
L’équipe
du commandant détenait également les schémas du dispositif de sécurité de
l’île, la liste exacte des engins militaires comprenant des vedettes armées,
des hélicoptères et des jeeps, sans oublier les blindés légers.
Sovadia
comportait aussi cinq fortins et le maître des lieux avait même un mini
sous-marin à sa disposition. En cas d’attaque, un système d’autodestruction
serait alors activé.
De
plus, mille cinq cents hommes, surentraînés et chèrement payés gardaient l’île.
Ces mercenaires venaient d’horizons fort divers. Des soldats de fortune, avides
d’argent, sans état d’âme, expérimentés, ô combien, ayant combattu sur tous les
points chauds de la planète, Katanga, Biafra, Vietnam, Chypre, Proche et Moyen
Orient, Cubains anticastristes, nazis et néo-nazis perdus, fortes têtes
appâtées par des primes élevées…
Le
seul renseignement qui manquait à nos amis, c’était la répartition des appartements
des hôtes de marque de Sovad. Où logeaient précisément Humphrey Grover,
Bertrand Rollin, Thaddeus von Kalmann, Meg Winter, Thomas Tampico Taylor?
A
contrario, la demeure de Penta pi était parfaitement localisée.
Après
plusieurs heures d’une vive discussion entre Fermat, Daniel Lin et von
Hauerstadt, celui-ci persuada ses interlocuteurs de mener une action brutale,
aux forceps, en plein jour, et donc de conduire une attaque au cœur de
l’auditorium. Celle-ci fut programmée pour le troisième jour de la conférence.
Les informations concernant le calendrier des réunions, l’identité des
participants, provenaient toutes des disques de Sarton.
Ainsi,
le trio crut avoir prévu même l’improbable; toutefois, s’il devait y avoir des
absents, Antor se chargerait de les retrouver et de les exécuter.
Le
capitaine Wu, pas totalement convaincu par le plan, émit quelques objections
avant d’énumérer les conséquences de l’emploi du matérialisateur temporel à une
telle échelle.
-
Quel nouvel épouvantail êtes-vous en train de nous sortir de votre chapeau?
S’exclama André, le visage dur.
-
Messieurs, je me permets de vous faire remarquer que nous allons anéantir
l’assistance d’une conférence néolibérale qui se tient désormais dans un temps
dévié par le fait de nos agissements précédents. Nous sommes les auteurs de ce
monde parallèle…
-
Oui, mais poursuivez donc capitaine, que je voie où vous voulez en venir,
répliqua Fermat sèchement.
-
Est-ce donc bien utile d’agir dans de pareilles circonstances?
-
Nous n’allons pas revenir sur ce problème archi débattu! Éclata le commandant.
La conférence de Sovadia Island a maintenant lieu afin de tenter de rétablir le
précédent univers. Si nous ne faisons rien, nous n’existons pas!
Le
chercheur germano-américain acquiesça d’un discret signe de tête tandis que
Daniel reprenait la parole pour aborder l’aspect des modifications dans le
domaine de la physique.
-
Puisque nous allons utiliser le prototype à grande échelle, il est de mon
devoir de vous communiquer les perturbations qui découlent de cet usage
intensif. Les risques sont nombreux et multiples. Les modifications générées
affecteront à la fois l’hyper-espace - donc la structure même de l’univers -
mais aussi la troposphère de notre planète.
-
Ah? Comment cela? Questionna le commandant, le visage toujours fermé.
-
A l’échelle galactique tout d’abord: il y aura création en chaîne de trous de
ver, précipitant ainsi astres, planètes, lunes, vaisseaux et êtres vivants de
l’autre côté de la Voie Lactée, ou bien dans une Galaxie voisine, avec, bien
sûr, impossibilité de récupérer les victimes, mortes, évidemment, de ces
phénomènes de masse.
Ensuite,
pliures de l’espace-temps, les formes de vie se trouvant au cœur des
distorsions seront projetées soit dans l’extrême passé, c’est-à-dire aux
alentours du Big bang, soit dans un futur inconcevable, peut-être lors du Big
Crunch, mais pas forcément.


Justement,
puisque j’en suis à évoquer le Big Crunch, il y aura également manipulation du
devenir du Multivers, il pourrait fort bien vivre un Big Freeze. Quant aux
dimensions, les seize répertoriées par nos chercheurs du XXVI e siècle, à moins
qu’elles ne soient trente-six… elles ne se remettront pas de ces assauts
répétés dus à notre prototype.
-
Comment cela? Demanda Franz dubitatif.
- Je
sous-entends le surgissement dans notre univers d’êtres pluridimensionnels se
mouvant habituellement dans des espaces entre cinq à dix dimensions, les hôtes
peut-être des super cordes..
-
Hum…
-
Vous êtes en train de nous dire que les super cordes abriteraient la vie…
-
Plus que cela, l’intelligence. Songez à Penta p. Mieux, je crois qu’il y
existe d’autres entités encore plus inappréhendables au sein du Tout. Or, je
pense qu’elles n’aimeront pas être ainsi agressées… mais je poursuis mon
énumération.
Évidemment,
il faudra s’attendre à l’altérité de tous les univers-bulles, altérité
s’accompagnant d’un risque majeur, dépassant les 90% de probabilité, de
dislocation des liants de la force électromagnétique, les photons, ce qui
aboutira inéluctablement à la métamorphose de tous les Univers en un immense
trou noir conduisant à la disparition de l’espace-temps par un effondrement sur
lui-même et donc…
-
Autrement dit le Big Crunch! Jeta Fermat.
-
C’est exact commandant, mais pas celui souhaité et souhaitable par … hum… la
Vie.
-
Pourquoi donc? Émit Franz.
-
Réfléchissez. À la suite de ce Big Crunch anticipé, tous les univers-bulles se
retrouveront remplacés par une sorte de sphère noire, emplie de néant, sans
nouveau Big bang possible, sans aucune renaissance. Bref: la stérilité pour
l’éternité. Alors, adieu la Vie, adieu l’Intelligence!
-
Mein Gott! Mais c’est là le but suprême du double négatif de Michaël!
-
Certes. Mais je dois maintenant énumérer les effets directs pour notre planète.
-
Faites, Daniel, répondit le germano-américain perturbé.
-
Dans la troposphère, dans un premier temps, les modifications paraîtront
moindres par rapport à celles produites dans l’espace puisque cette fois-ci,
seule l’humanité, - j’oublie sciemment les autres espèces vivantes - sera
touchée. Affaiblissement de la magnétosphère, détraquement puis inversion des
pôles magnétiques avec pour corollaire des cyclones et des raz-de-marée en
série, disparition de la ceinture protectrice de Van Allen autour de la Terre,
d’où bombardements accrus de la planète par des météorites du type de celle
décrite par Alvarez, entraînant par une logique réaction en chaîne une
activation de la tectonique des plaques et donc aussi un accroissement du
volcanisme avec, à terme, tout autant meurtrier, un nuage opaque de poussières
et de cendres au-dessus de nos têtes; il en découlera un hiver nucléaire, le
froid se généralisera, alors il y aura la disparition de plus de
quatre-vingt-quinze pour cent des espèces animales et végétales.
-
La Terre boule de neige. Encore? Siffla Fermat.
-
Tout à fait, commandant. Voici les algorithmes modélisés avec les probabilités
calculées à trente-cinq chiffres après la virgule. Si cela vous intéresse, j’ai
aussi les calculs concernant 211 chiffres après la virgule… poursuivit le
capitaine Wu avec une neutralité froide.
-
Soit, siffla André entre ses dents. Mais les risques que vous avez catalogués
n’existent que si nous utilisons plus d’un matérialisateur, non?
-
Pas tout à fait, commandant. J’admets que, pour l’instant, avec un seul
appareil en fonction, dépensant dix puissance cinq gigawatts, les risques
n’atteignent qu’un virgule quarante-six pour cent de « chance » de
perturber l’hyperespace. Par contre, comme nous pouvons le constater chaque jour
en écoutant les actualités, nous sommes déjà responsables des trois derniers
cyclones qui ont frappé la Jamaïque, la Floride, les Bahamas et Porto Rico,
mais nous sommes aussi à la source du tsunami qui a ravagé le Japon et détruit
Okinawa. Quant à la Chine, elle vient de subir un tremblement de terre de force
neuf sur l’échelle de Richter, un séisme toujours inexpliqué par les géologues.
-
Capitaine, où voulez-vous en venir?
-
La matérialisation de la bataille finale ayant vu la libération de la planète
Haäsucq exigera de notre part une dépense énergétique inouïe, de l’ordre de dix
puissance douze gigawatts. Le seul danger pour l’hyperespace atteint alors
vingt-sept pour cent. Je vous fais grâce des décimales. Quant à la lithosphère,
inutile de vous le cacher, nous n’éviterons pas un mouvement conséquent des
plaques tectoniques, une accélération du glissement de l’Inde, la cassure du rift africain, l’écartement de
cinq cent-vingt-trois kilomètres des deux rives de l’Océan atlantique avec le
surgissement de la dorsale du même nom qui affleurera enfin à la surface des
eaux. Quant à la Californie, elle se séparera du continent nord-américain. Je
ne vous parle pas des bouleversements climatiques.
-
Hum, dit Franz d’un ton sombre, avec deux matérialisateurs en fonction,
générant la même puissance, nous devrions faire face à la disparition de toute
forme de vie à la surface de notre planète mais également à soixante pour cent
de probabilités d’affronter un Big Crunch qui nous avalerait au bout de…
-
Trois ans, deux mois et onze jours environ, compléta Daniel Lin.
-
Merci, Daniel. Une question. Ces horreurs que vous nous annoncez,
s’étaient-elles produites dans votre passé?
-
A vrai dire, non.
-
Très bien. Dans ce cas, cela signifie qu’une parade existe, proféra Franz en
souriant. Que proposez-vous?
-
Parade est un bien grand mot.
-
Pourquoi? Interrogea Fermat.
-
Nos modifications mèneront à un simple réajustement du tissu temporel.
Toutefois, des accrocs subsisteront…
-
C’est-à-dire?
-
Par exemple ces catastrophes qui ne seront pas naturelles.
-
Bon sang! Capitaine, cessez donc de tourner autour du pot et faites-nous part
de vos suggestions! S’énerva André.
-
Euh… Rien qui ne vous soit venu à l’esprit commandant. Tout d’abord, brider la
puissance du téléporteur multidimensionnel avec un niveau d’énergie suffisant.
-
Mais…
-
Je sais. Cela nous demandera une précision de mesure au milliardième de joule…
-
Entendu. Vous êtes tout à fait à même de contrôler ces données. Ensuite?
-
En nous attelant à ces recherches interdites, nous avons ouvert la boîte de
Pandore.
-
Nous en sommes tous conscient. Allez droit au but, Daniel.
-
Que nous réussissions ou que nous échouions, à l’issue de notre action, il nous
faudra détruire toute trace du matérialisateur temporel.
-
Cela était implicitement convenu.
-
Une chose peut vous rassurer, compléta le duc. Les cinq cents techniciens qui
travaillent ou on travaillé toutes ces années sont incapables de reconstituer
l’appareil bien trop complexe dans son fonctionnement.
-
Encore un point, fit le daryl androïde.
-
Important ou secondaire? Marmonna Fermat, las de tout ce temps perdu.
-
Rien ne mérite d’être qualifié de secondaire dans cette affaire. Ce que nous
allons tenter, nul avant nous ne l’a accompli avec un simple matérialisateur.
Nous ne serons pas à l’intérieur d’un vaisseau plongé en vitesse
distorsionnelle lorsque tout basculera comme cela s’est produit lorsque nous
étions en orbite autour d’Hellas.
-
Alors?
-
Notre réussite ne nous garantit pas, mais alors pas du tout, que nous nous
retrouverons à l’instant précis où tout a été modifié la première fois. Nous
pouvons parfaitement nous effacer dans le néant. A moins que…
-
A moins que quoi, Daniel?
-
A moins de revêtir certaines ceintures bio électromagnétiques sur lesquelles je
planche actuellement. Elles seront au point dans les temps, je vous le promets.
-
Ah? Je n’avais point songé à ce risque, avoua Fermat. Dans ce cas, parfait.
-
Ce que je fais, je le fais pour Antor. Commandant, je me refuse à perdre mon
ami, mon seul véritable ami. Mon frère, même. J’ai beaucoup souffert lors de sa
disparition, il y a trois ans, je ne veux pas revivre cela. Il me suffira de trouver le réglage adéquat.
-
Je vous comprends. Je vous comprends fort bien, souffla Franz.
-
Je conclus, déclara André, qu’hormis le vampire, nous regagnerons notre Univers
d’une manière ou d’une autre…
-
Peut-être pas…
-
Vous n’êtes pas d’accord avec les propos du commandant? S’inquiéta le
germano-américain.
-
Voyez-vous, nous aurons tous perdu cinq années.
-
Les vôtres aussi?
-
Je l’ignore, répondit Fermat.
-
En fait, nous ne sommes pas parvenus à nous entendre sur ce point, renseigna
Daniel Lin. Pour nous, tout cela, cette épreuve revêt des aspects totalement
nouveaux, jamais expérimentés alors que vingt-huit physiciens comptant parmi
les plus talentueux ont étudié ladite question durant plus de trois cents ans.
Ils ont tous abouti à des conclusions opposées.
-
Nous le vérifierons à nos dépens, articula sourdement André.
-
C’est notre destinée…
***************
Quelques
semaines plus tard, Daniel Wu et Franz, afin de se changer les idées,
proposèrent un concert aux techniciens et ingénieurs oeuvrant sur le
matérialisateur temporel. Ainsi, le duc interpréta avec maestria le concerto
numéro 6 en la mineur de Vivaldi tandis que notre capitaine, se mettant à
l’orgue, donna une interprétation magistrale des célèbres Toccatta et fugue
en ré mineur de Jean-Sébastien Bach. Puis, les deux amis jouèrent ensemble la
Romance en Fa de Beethoven, Daniel Lin au piano et Franz au violon
naturellement. Le daryl androïde imita le style d’un certain Michaël Gustavson
puis d’Arthur Rubinstein. Enthousiaste, l’assistance ne fit pas le
rapprochement. Par contre, le duc souriait, pas dupe, à même de reconnaître le
jeu de Daniel.
***************
Malheureusement,
les hypothèses sombres du capitaine Wu se virent vérifiées durant l’automne et
l’hiver des années 1969-1970. Ainsi, le Pakistan oriental subit des inondations
record engendrées par un gigantesque raz-de-marée né dans le Golfe du Bengale.
Cette catastrophe se solda par un bilan plus que lourd, pratiquement cent mille
morts.
En
Europe, les Pays-Bas furent victimes d’un phénomène semblable, le niveau
provisoire de la Mer du Nord ayant monté de six mètres. Les Caraïbes connurent
sept cyclones consécutifs, du jamais vu! Aux Antilles, la Soufrière et la
Montagne Pelée se réveillèrent tandis qu’à des milliers de kilomètres de là, un
séisme ravageait le nord de l’Italie. Il y eut six mille cinq cents victimes
sur la péninsule.
Il
en alla de même en Iran, en Turquie et en Arménie soviétique. Dans le
Pacifique, des îles disparurent tandis qu’au contraire d’autres émergèrent
brutalement.
Quant
au climat terrestre, il paraissait totalement détraqué. Ainsi, la sécheresse
qui sévissait au Sahel s’aggrava encore si possible!
Tous
ces phénomènes additionnés alertèrent Axel Sovad qui tenta alors sans succès de
localiser la source de ces perturbations. Or, elle était proche de son île,
sans doute trop proche. C’était comme si une sorte de voile le rendait
impuissant et aveugle. L’écran était-il dû à Michaël, ou du moins à l’agent
temporel terminal?
Mais
nous étions arrivés à la date du 16 avril 1970, avant-veille de l’ouverture de
la conférence des ultra-libéraux à Sovadia Island.
D’ailleurs,
les premiers invités commençaient à débarquer.
Sous
la serre, le téléporteur amélioré était déjà sous tension. Fermat s’attelait à
fignoler les derniers réglages car le capitaine, pris de scrupules, se refusait
une fois encore à participer à ce qu’il appelait une tuerie inutile.
Notre
daryl androïde pensait en avoir bien trop fait. Pour conserver sa santé
mentale, il ne voulait pas aller plus loin. Mandée par le commandant, le
médecin-chef Lorenza di Fabbrini fut chargée de persuader Daniel du bien-fondé
de passer à l’action; comprenant néanmoins les réticences du capitaine Wu, elle
n’insista pas plus que nécessaire.
-
Docteur, vous me connaissez. Vous avez pu étudier de près ma psyché durant cinq
ans. Il m’a fallu tout ce temps pour recouvrer un semblant d’équilibre mental.
Je ne voudrais en aucun cas tout remettre en cause aujourd’hui, tous ces
progrès accomplis.
-
Ce n’est pas moi qu’il faut convaincre, capitaine, mais le commandant. Vos
douloureuses mésaventures d’il y a quatre ans, il ne veut plus s’en souvenir.
Il les a repoussées au tréfonds de sa mémoire.
-
Fermat est un homme intransigeant, dur envers lui-même mais aussi avec ses
proches. Il n’exige des autres que ce que lui-même peut faire et doit faire.
C’est un être de devoir. Il n’accorde que rarement sa confiance, vous le savez
tout comme moi. Je ne puis cependant lui reprocher ce trait de caractère. Il
m’a poussé dans mes derniers retranchements, mais lui aussi s’est obligé à
supporter l’impensable.
-
Vous serviez déjà à bord du Sakharov avant mon arrivée.
-
Oui, en effet. Cela fait dix ans que je suis sous les ordres du commandant.
Chez lui, je n’ai que rarement entrevu la faille qui se refermait très vite.
Cette façade glaciale, seul le psychologue Manoel a su en venir à bout.
-
Certes, mais mon confrère n’a jamais divulgué les secrets intimes des hauts
officiers du bord. Ce n’est que parce que nous avons été plongés dans cette
histoire que j’ai eu connaissance de ce qui relevait du domaine réservé. Ainsi
en alla-t-il de la conduite du commandant. Tant que celle-ci tendait à
préserver l’équipage, son dossier me restait interdit.
-
Fermat a toujours su faire face aux situations les plus critiques.
-
Il s’est montré un meneur d’hommes incomparable. Célibataire, il s’est entièrement
investi dans sa carrière au sein de la flotte interstellaire. Non pas qu’il
soit particulièrement ambitieux, loin de là. Si cela avait été le cas, il
n’aurait pas opté pour l’ingénierie comme cursus dominant lors de ses études à
l’Académie de Vientiane, mais la section commandement. Or, il a su faire preuve
de telles qualités qu’il a été promu commandant de vaisseau à trente-sept ans à
peine.
-
En naviguant parmi les étoiles, il a choisi la solitude, tandis que moi, je
l’ai prise comme un défi!
-
Vous ne pouviez savoir que vous alliez rencontrer l’âme sœur…
-
Je préfère ne pas m’étendre là-dessus pour l’instant…
-
Personne ne connaît de maîtresse au commandant bien qu’il ait eu quelques
liaisons amoureuses, cela va de soi. Mais il a toujours séparé vie
professionnelle et vie privée et a ainsi refusé de s’investir à fond, ce qui
l’aurait conduit, selon lui, à sacrifier en partie l’équipage…
-
Hum… Fermat se juge indispensable. Il l’est sans doute… je puis témoigner que
par neuf fois il nous a sauvés de situations que je jugeais désespérées.
Benjamin vous a-t-il raconté l’incident de Tetris 9?
-
Oui, bien sûr. La planète aux termitoïdes sur laquelle quarante-cinq hommes
d’équipage et des officiers du Sakharov se sont retrouvés piégés à
l’intérieur d’un labyrinthe souterrain. Grâce au sang-froid de Fermat, il ne
fut comptabilisé que cinq victimes.
-
Je ne faisais pas partie de l’expédition. Contre toute attente et désobéissant
aux directives, le commandant avait pris la tête de l’équipe d’exploration. Je
commandais le vaisseau resté en orbite. Or, nous ne parvenions pas à localiser
le groupe parce que cet astre était victime d’un phénomène assez rare de
régression temporelle. Au bout de six jours, Fermat et ce qui restait de
l’équipage émergèrent des souterrains, juste à l’instant où je venais de
trouver la parade. En effet, après avoir révisé tous les circuits de l’IA, je
pus mettre le vaisseau en interphase avec la récession temporelle. Le
commandant, quant à lui, pour épargner un maximum de vies, n’avait ni bu ni
mangé durant trois jours, cédant ses rations à moins bien résistant que lui. De
plus, il était parvenu à bricoler une espèce de boussole qui lui avait permis
de remonter à la surface de Tetris 9.
-
Oui, Daniel, votre récit correspond à celui que m’en avait fait Benjamin.
-
Naturellement, l’incident a été rapporté aux amiraux Venge et Prentiss. Vous
connaissez le régime militaire qui nous régit.
-
En effet. Or, ce n’est pas Fermat qui s’est fait réprimander mais vous.
-
Plus précisément pour ma lenteur à élaborer une tactique de sauvetage efficace!
Prentiss, transformé en procureur, s’est montré odieux. Il est allé jusqu’à
m’insulter mais je ne lui en veux pas vraiment car il m’a révélé à moi-même.
-
Les conséquences en furent cependant importantes, n’est-ce pas?
-
Cet incident m’a barré la route du commandement effectif d’un vaisseau.
-
Hum… j’étais plus ou moins au courant.
-
Sous le choc, je sombrais dans la plus profonde des dépressions. J’étais au
fond d’un trou noir… je songeais même à en finir avec la vie.
-
Mais?
-
Mais je ne suis pas passé à l’acte grâce à Irina.
-
Je vois.
-
Elle venait d’arriver à bord. Elle a su me consoler et expliquer que
l’existence pouvait après tout parfaitement valoir le coup.
-
Pensez-vous encore démissionner après votre retour?
-
Oh non! J’ai changé d’avis. J’envisage même le mariage.
-
Bonne décision, Daniel. Vous pouvez avoir confiance en Irina. Où que vous
alliez, elle vous suivra. Vous marier et fonder une famille, c’est ce qui peut
vous arriver de mieux. Vous avez effectué de grands progrès sur le chemin de la
maturité. Elle achèvera le travail.
-
Franz partage votre avis. J’ai tellement changé en cinq ans! Il est loin le
temps, où, génie immature, je croyais naïvement que tout était possible, alors,
qu’en fait, je fuyais les responsabilités. Je ne ressemble plus du tout au
Petrouchka désespéré de jadis. En moi, l’humain l’a définitivement emporté.
Dîtes au commandant que je faillirai pas.
-
Je vais lui faire part de votre décision de ce pas. Il s’en réjouira, soyez-en
certain.
-
Je n’en doute pas un seul instant. Assumer mon humanité.Avec tout ce que cela
comporte. J’espère ne jamais avoir à regretter ce choix…
***************
Sovadia
Island.
C’était
la troisième journée du symposium fondateur des ultra-libéraux. Le calendrier
affichait la date du 20 avril 1970.
Dans
l’auditorium hig tech tel qu’on pouvait l’imaginer au début des années 1970,
situé au premier étage de l’hôtel de luxe Crésus, l’assistance, fort
nombreuse, écoutait religieusement les différentes interventions.
Les
gradins de la salle s’étageaient en rétrécissant jusqu’à atteindre un faux
plafond tout en acier. Chaque participant disposait d’un casque muni
d’écouteurs pour la traduction simultanée, d’une tablette incorporée au siège à
accoudoirs repliables et d’un micro portatif.
Sur
le mur sud, un écran géant de trente mètres carrés permettait de projeter des
films de propagande à la gloire de la libre entreprise.
Sur
l’estrade qui comportait cinq marches, une longue table entourée de fauteuils
plus que confortables était préparée en l’honneur des membres les plus éminents
de la réunion sans oublier le président de cette conférence historique. Telle
apparaissait cette tribune d’apparat pourtant hautement fonctionnelle. À la
place centrale, celle d’Axel Sovad, la pancarte portant l’inscription chairman.
A sa gauche, Thaddeus von Kalmann, à sa droite Humphrey Grover à la mine
joviale. À l’extrémité gauche, Jonathan Samuel, le pape du monétarisme. Le côté
opposé de la table était occupé par le gouverneur républicain du Texas, Thomas
T.Taylor.


À
la tribune, les intervenants se succédaient en une véritable noria, avec de
plus en plus de succès, notamment Joshua Parker, Bertrand Rollin ou encore Meg
Winter.
L’exposé
de Joshua Parker s’intitulait Commerce triangulaire et ascension des ports
de l’Atlantique, une origine de la révolution industrielle. Un modèle dépassé
ou précurseur?
L’homme
fut fort applaudi pour son audace puisqu’il osait réhabiliter l’esclavage dans
l’optique de la nécessité économique et de son incontournable rentabilité.
Meg
Winter venait d’achever sa contribution portant sur un Projet de
démantèlement des nationalisations travaillistes de 1945. Sous les hourras,
elle céda la place à Bertrand Rollin qui devait énoncer brillamment sa thèse
sur Pour un monétarisme à la française: la nécessité d’un franc fort.
Toutes
les interventions s’effectuaient en anglais.
Le
professeur d’économie avait pris la parole depuis une dizaine de minutes, sous
l’attention marquée d’approbation de l’assemblée. Un accent feutré et discret,
une voix posée, un rien féline et chuintante, le tout souligné par l’anglais,
Bertand Rollin faisait l’éloge de la défense des monnaies fortes des futurs
membres du G6 qui, un jour, devait devenir le G7 puis le G8...
Pendant
les interventions, les différentes sorties de l’auditorium étaient chacune
gardées par quatre hommes armés, protégés par des gilets pare-balles,
mitraillettes croisées sur la poitrine.
Les
gardes de la sécurité communiquaient entre eux par talkie walkie.
Mais
Rollin poursuivait sa démonstration avec sa sérénité et son talent habituels.
… c’est
pourquoi la nécessité d’une balance équilibrée des paiements et des invisibles,
en plus de la maîtrise des déficits, qui ne doivent en aucun cas dépasser trois
pour cent du PIB, apparaissent comme la condition sine qua non de toute
économie saine dans un pays développé qui a pour objectif et pour pérennité le
marché mondial. Vous m’objecterez qu’une monnaie forte peut être un obstacle
pour la recherche de clients potentiels. Nos produits étant alors théoriquement
moins compétitifs que ceux des pays à monnaie faible. Cela reste à démontrer.
Mais
nous pouvons gagner de nouvelles parts de marché. Comment? Mais en compressant
la masse salariale au maximum, en la sortant de la spirale démoniaque de
l’échelle mobile des salaires, cette stupidité, et en rétribuant au juste prix
le travail accompli.
Car
qui prend les risques? L’entrepreneur ou le salarié?
Qui
participe davantage à la richesse? À sa création?
La
compétitivité se gagne aussi par l’usage d’une meilleure technologie, plus
performante, une meilleure finition de nos livraisons et un suivi commercial à
tous les niveaux. Automatisation égale rendement accru, gains de productivité,
ce qui revient à obtenir également une compétitivité plus forte.
La
maîtrise de l’inflation, qui va de pair, nous impose une solution drastique:
les salaires doivent être comprimés à leur minimum rentable. Toutes nos études
le prouvent. Ils sont la seule cause réelle de l’inflation. Donc, abolissons
les salaires minima, supprimons le Smig et autres absurdités. Supprimons
également les charges sociales, supprimons toutes les entraves pour le bien de
tous!
Ainsi
la libre entreprise s’étendra à la planète tout entière et la richesse qui en
découlera finira par profiter à tous!
Après
cette conclusion audacieuse, les applaudissement sincères fusèrent de toute la
salle et durèrent de longues minutes. Rollin connut une véritable ovation de
toute l’assistance en délire.
Or,
voici que, soudain, l’enthousiasme bruyant fut recouvert et douché par des tirs
de mitraillettes, des cris de gardes affolés, des hurlements et éructations
venus simultanément des quatre issues de l’auditorium. Les portes, pourtant
blindées, furent fracassées, défoncées ou encore fondues, déversant dans
l’immense amphithéâtre des hordes de guerriers en furie surgis de nulle part,
alliant à la fois la technologie défensive et offensive la plus évoluée à la
barbarie la plus sauvage.
Des
géants mongoloïdes aux cheveux rouges, aux yeux mauves, vêtus de sortes de
broignes vaguement carolingiennes, hirsutes et maculés de boue, les visages
tout poisseux de sang marron ou violet, les épaules massives et rembourrées,
armés d’épées laser à double lame, de poignards de sang triangulaire aux
pointes enduites de poison, s’élancèrent en direction de la tribune, y chassant
à coups de rayons de feu les occupants.


La
plupart des guerriers Haäns traînaient avec eux les trophées de leurs proies
abattues qui consistaient en des restes mutilés et déchiquetés de gardes
humains massacrés depuis une poignée de secondes à peine. Ainsi, pour la plus
grande gloire de l’Empire, le souverain Tsanu V, le chef de cette horde,
brandissait la tête coupée et énuclée d’un humain.


Le
mur ouest se lézarda et s’abattit avec fracas, crachant de nouvelles
monstruosités, des crustaçoïdes bipèdes à la carapace orangée, de deux mètres
cinquante à trois mètres de hauteur, dont la tête horrible se terminait par une
trompe munie d’une pince acérée.


Les
extraterrestres portaient leur monarque, le roi-prêtre Binopâa, sur un pavois
richement orné. Le chef des crustaçoïdes était identifiable par son corps
segmenté et vermiforme, dépourvu de tout appendice locomoteur.
(Binopâa
était-il donc une sorte de reine, de reproducteur comme chez les fourmis ou les
termites? Oui, assurément).
Mais
reprenons la description de ce souverain hors normes; il possédait également
cinq énormes yeux à facettes, une pince-trompe aspirante qui atteignait six
mètres une fois déployée. Il était revêtu d’une toge pourpre et d’une mitre
vert fluorescent constellée de milliers de gemmes. Ce costume ostentatoire
marquait bien la royauté chez les Opabiniens.


À
cette invasion inattendue, un des hôtes d’Axel Sovad réagit instantanément.
Humphrey Grover ne put retenir son étonnement qui s’exprima à haute voix.
-
Un Opabinia, ici, dans ce monde et à cette date? C’est tout à fait impossible!
Michaël ne peut être l’auteur d’une telle interférence. Il n’oserait pas… Il
n’en a pas le pouvoir, du moins à ma connaissance… Penta pi… comment a-t-il pu commettre pareille erreur?
L’assistance,
à supposer qu’elle eût entendu ces propos, ne les comprit évidemment pas. Elle
était occupée à tenter de fuir devant les hordes barbares extraterrestres, des
guerriers qui semblaient sortis tout droit de films Z de science-fiction
japonais comme Godzilla ou encore Rodan.
Tous
ces éminents économistes, promis à un brillant avenir politique, n’apprécièrent
pas, mais pas du tout, de se voir élevés aux rôles éphémères de guest stars et
proies d’EBE de productions plus vraies que nature de films d’horreur. Dépassée
la Hammer! Obsolète Hollywood!
Tandis
qu’Humphrey Grover s’interrogeait et avait pour la première fois des états
d’âme, Axel Sovad lançait un appel d’urgence à toutes les milices de l’île
mais, malheureusement, notre entité décadimensionnelle ignorait qu’Antor et
Daniel Lin s’étaient déjà occupés du poste central des gardes.
Pendant
ce temps, sur l’île de Los Santos, Fermat et Franz avaient entouré Sovadia
Island d’un champ de force de niveau douze qui ne pouvait être détruit que par
une torpille à bosons, l’isolant ainsi du reste de la planète. Tous ceux qui
étaient les hôtes de Penta p se retrouvaient donc prisonniers à leur insu d’une
cloche invisible. Plus aucune communication, plus aucun signal, plus aucun SOS
n’étaient captés ou émis alors que navires et avions se détournaient
automatiquement de leur cap.
Pour
atteindre Sovadia, Antor avait volé dans les airs comme tout vampire qui se respecte,
suivi par Daniel muni d’une ceinture anti-gravité. L’être manipulé
génétiquement avait passé une armure Asturkruk alors que notre daryl androïde
avait négligé ce supplément de protection.
Pour
éliminer le poste central de sécurité, le mutant projeta son esprit dans ceux
des miliciens de Sovad. Ainsi, il les persuada de la présence d’un traître
parmi eux. Alors, les hommes s’entre-tuèrent.
Ensuite,
toujours mentalement, Antor incita une sentinelle du fortin est à procéder aux
opérations nécessaires à la mise à feu de l’autodestruction du bunker
renfermant les munitions ainsi que les véhicules blindés. Quant au sous-marin
et aux hélicoptères de combat, ils furent empruntés par leurs équipages
autosuggestionnés qui voulait fuir au plus vite devant une armada fantôme
d’origine nord-américaine qui s’apprêtait à débarquer. À la vue des spectres
des SEAL et autres commandos surentraînés, les mercenaires éprouvèrent une
panique sans limites.
Les
pilotes des hélicoptères télescopèrent leurs appareils. Ces derniers
explosèrent en vol dans des panaches de flammes du plus bel effet tandis que
les sous-mariniers, incapables de prendre correctement un cap, firent
lamentablement naufrage sur des récifs et des écueils affleurant aux abords de l’île.
En
moins de quinze minutes, le service de sécurité de Sovadia fut anéanti.
Alors,
il ne resta plus à Daniel Lin et à Antor qu’à se mêler non sans un désir
coupable, au combat qui se déroulait dans l’auditorium transformé en
pandémonium.
Dans
l’esprit de notre daryl androïde, il s’agissait avant tout d’en finir
définitivement avec Bertrand Rollin. Il n’avait pas pardonné à l’hypocrite
personnage de l’avoir odieusement trompé, même si, dans son cas, il s’agissait
d’un autre lui-même provenant d’un futur différent. En faisant de cette
vengeance une affaire personnelle, Daniel Wu se montrait très humain. Trop?
Quant
à Antor, ce qui le motivait, c’était encore un sentiment de revanche, cette
fois-ci dirigé non seulement contre Penta pi mais également contre les Haäns qui, l’ayant créé,
l’avaient condamné à une vie de paria et de solitude désespérée, hors d’une
société humaine normale.
L’hôtel
Crésus était devenu dans sa totalité un immense champ de bataille où les
combats sanglants et acharnés faisaient rage.
Des
économistes de tous âges fuyaient, pourchassés à travers les étages, les suites
et les corridors, les ascenseurs et les terrasses par des guerriers roux
mongoloïdes aux rictus de haine déformant leurs traits. Certains d’entre eux
s’éparpillaient sur les pelouses et en direction des courts de tennis tels des
oiseaux éperdus piaillant à la volée.
Mais
notre duo n’en avait cure. Il poursuivait son chemin dans l’indifférence
générale, Antor jouant de ses pouvoirs psychiques afin que les guerriers et les
proies ignorassent les deux intrus.
De
manière quasi surréaliste, nos amis, invisibles en quelque sorte, dissertaient
sur la nature humaine, la vie, la destinée, le karma, le temps, les paradoxes
temporels, le devenir du Multivers tandis qu’autour d’eux, on s’égorgeait, on
s’éventrait, on s’entre-tuait dans une clameur sauvage.
-
Dois-je te l’avouer? Faisait le vampire du XXVIe siècle égaré en ce XX e siècle
corrigé au seul ami qu’il eut, j’ai peur de cette vie nouvelle que tu m’offres
si généreusement. Suis-je à même de mener une existence ordinaire au sein d’une
société policée alors que mon destin est de soulever la répulsion et l’horreur?
-
Oh! Dans ce cas, il en va de même pour moi, pour Chtuh ou encore Khrumpf…
-
Les préjugés…
-
Prononce donc le terme exact: le racisme.
-
A-t-il été éradiqué dans ton Univers? Vraiment? Et la haine?
-
Rien n’est jamais éradiqué, arraché, Antor. Cependant, tous les adhérents à la
philosophie de Vestrak qui dirigeaient l’Alliance s’y employaient.
-
Je veux te croire.
-
La confiance est la base de la
réussite, le premier pas nécessaire dans le rapprochement des espèces.
-
Pareil pour le progrès qu’il soit
éthique, moral ou… technique…
-
N’as-tu jamais rêvé d’un monde plus
sage dans lequel chacun aurait toute sa place et pourrait s’accomplir
librement? Moi oui… je fais preuve de naïveté j’en conviens volontiers…
-
Ah? Mais je croyais que c’était la soif inextinguible de la connaissance qui te
conduisait et te faisait avancer.
-
Certes. C’est là le propre de toute
intelligence, de tout être conscient, non? En cela, je ne me démarque nullement
des humains.
-
D’accord, mon ami.
-
L’harmonie universelle et l’amour me
guident aussi.
-
Songes-tu à percer les desseins de la divinité?
-
Du Créateur, entends-tu?
-
Je t’accorde le terme.
-
Y-a-t-il d’abord un Créateur? Un
Dessein intelligent dans cette absurdité générale? Un fil conducteur au moins?
Évidemment, mon cœur le souhaite. Pourquoi le Multivers existerait-il s’il n’y
en avait pas? Le hasard? Quel mot déplaisant. Je ne parle plus ici en tant que
scientifique mais…
-
Je m’en suis rendu compte, Daniel
Lin… mais la finalité est-elle l’existence, tout simplement?
-
La Vie? Cette seule finalité me
conviendrait amplement… mais… s’il n’y avait aucune finalité? Aucun but
finalement? Ah! Je serais bien capable de renoncer à tout si c’était le cas et
que j’en aie la preuve indiscutable et irréfutable. Quelle absurdité cosmique
cela serait!
-
Ne sois pas si amer. Dans mon for intérieur, moi aussi je veux croire de toutes
mes forces à une raison supérieure. Si Dieu, un jour, prenant conscience de Son
existence, avait décidé de créer la Vie afin de S’étudier à travers elle, de Se
comprendre à travers ce miroir? Par nous, Il apprendrait à Se connaître, à
S’accomplir…
-
Séduisante hypothèse que je ne
rejette pas. Cela sous-entend que ce Dieu ignore pourquoi il est soudainement
et subitement devenu conscient… le connais-toi toi-même de Socrate… nous
sommes donc loin d’une Entité omnisciente, omnipotente, omniprésente qui ne
commet aucune erreur… tu sais, les chrétiens ne peuvent admettre une telle
hérésie… cela revient à remettre en cause le Dieu de la Bible…
-
Je le sais pertinemment. Mais réfléchis… toutes les religions, depuis l’aube de
la conscience, ici et ailleurs, n’ont-elles pas tout simplement été inventées
par des créatures tremblantes de peur devant des phénomènes naturels qu’elles
étaient incapables d’expliquer, s’enfuyant devant l’inconnu qui les
terrorisait? Un orage, la foudre qui s’abat, un volcan en éruption, une
épidémie… tout est effrayant pour un esprit encore dans l’enfance, devant le
gouffre de l’ignorance. Tout est magique… l’arbre en flamme dans la nuit, le
vent mugissant en tempête, la voûte étoilée d’un ciel nocturne, une éclipse de
soleil… Si celui-ci ne revenait jamais plus?
-
Je comprends Antor…
-
Connais-tu une civilisation qui a pu
se passer de croire en une divinité, en une volonté supérieure? Peux-tu m’en
citer au moins une? Juste une?
-
Non, je l’avoue humblement. À l’origine, les Asturkruks eux-mêmes étaient
panthéistes. Mais tes propos ne sous-entendent pas que la religion est
universelle parce que le Créateur L’est. En fait, tu cherches à me démontrer
l’inverse… je ne me trompe pas…
-
Je joue le rôle de l’avocat du
diable, Daniel Lin.
-
Cette question ne sera jamais tranchée.
-
Laquelle? Celle de l’existence de
Dieu?
-
Non! Pourquoi nous existons tout simplement Antor. Pourquoi nous avons acquis
la conscience… accident de l’évolution…
-
Contente-toi d’être et de dire Cogito, ergo sum…
-
Tu conclus comme Li Wu…
-
Parce que cela me suffit.
-
Parce que tu es conscient de n’être
qu’une luciole prisonnière à l’intérieur d’un cul de lampe, Antor.
-
Daniel Lin, résigne-toi, comme moi.
-
Ah! Sinon l’insatisfaction me guette.
Mais je ne puis me satisfaire que le surgissement de la conscience est dû au
hasard de l’évolution, vois-tu… jamais je ne m’y résoudrais. C’est par trop
cruel… l’intelligence est une contingente nécessité.
-
Bien. Je m’aperçois que, sur ce point, je ne gagnerai pas. Si tu obtiens une preuve,
partielle, que ta quête est vaine et que l’univers est définitivement absurde
et vain? Que feras-tu alors?
-
La désespérance me guettera…
-
Aïe!
-
Rassure-toi, mon ami, mon frère. Je ne vais pas m’obstiner à partir à la chasse
au dahu. L’orgueil est un de mes défauts. Je me suis persuadé jadis que
j’aboutirai un jour à la connaissance suprême. Mais je me suis montré d’une
franche stupidité. Il est vrai que j’étais alors fort jeune…
-
Cherche avant tout à être en paix avec toi-même.
-
Et ainsi renoncer… je n’aime pas perdre…
-
Je ne te demande pas de renoncer, pas réellement. Mais n’en fais pas une
obsession. Cherche, à tes heures perdues, mais apprends également. Ne passe pas
à côté de ce que la vie peut t’apporter de satisfactions.
-
Tu fais preuve d’une grande sagesse. D’une grande maturité. De nous deux, c’est
toi qui as retenu les leçons de philosophie de mon grand-père.
- Tu m’as raconté toute ton enfance, mon ami,
l’oublies-tu? Moi, je dirais volontiers que les épreuves m’ont appris, Daniel
Lin… qu’en as-tu conclu, toi?
-
Que l’amour et l’amitié n’ont pas de prix. Alors, qu’importe si la quête de la
connaissance universelle ne m’apporte que désillusion? J’aurais au moins connu
l’affection des miens et de mes proches.
Pendant
ce dialogue mental, des cadavres empalés ou décapités de PDG de multinationales
flottaient dans la piscine dont les eaux habituellement du plus beau bleu se
teintaient maintenant de pourpre.
Mais
un sergent Haän bouscula Daniel Lin, occupé à fendre transversalement sa
victime qui n’était autre qu’un sous-directeur du FMI. Le sang éclaboussa le
costume Prince de Galles impeccable du capitaine Wu. Excédé, celui-ci envoya
rouler le soudard cent mètres plus loin et ce, d’une simple pichenette. Le
guerrier fut médusé par ce coup venu de nulle part tandis que la moitié gauche
du cadavre humain était enjambée dédaigneusement par Antor.
Parvenus
dans le hall de l’hôtel luxueux, nos amis constatèrent sans marquer aucun
étonnement la sauvagerie des Haäns. Tout en poursuivant leur discussion sur le
sexe des anges, ils assistèrent impassibles à un nouveau type de
crucifixion. Le supplicié, un Chicago Boy anonyme, fut cloué par des
lances laser sur l’encadrement d’une porte-fenêtre.
Mais,
hélas, il n’y avait pas que les belligérants Haäns à faire de la surenchère
dans le sanglant et la cruauté. Apparemment, les Odaraïens voulaient remporter
la palme. Ainsi, de sa pince trompe-bouche, un officier crustaçoïde recrachait
le cadavre à demi digéré et donc réduit à une boule baveuse et collante de
mucus, de chair et d’os mêlée de suc acide d’un fondé de pouvoir d’IG
Farben.
Antor
ne s’intéressait qu’aux chefs Haäns restés dans l’auditorium.
Toujours
aussi désinvoltes le daryl androïde et le vampire progressaient lentement mais
sûrement jusqu’à la salle de conférence, piétinant çà et là des corps découpés
qui, déjà, se refroidissaient, des membres épars arrachés, marchant dans des
espèces de bouillies de bol alimentaire odaraïen régurgitées, tout cela dans
une fade odeur de sang qui vous saisissait la gorge.
Les
traînées gluantes et glissantes alliaient la lymphe violette des crustaçoïdes
au marron chocolat des combattants Haäns et à l’hémoglobine plus ordinaire des
Homo Sapiens.
Enfin,
Daniel Lin et Antor atteignirent leur but: le saint des saints, l’amphi de
l’auditorium lui-même, où la tuerie se poursuivait, ne semblant jamais devoir
prendre fin. Pouvant participer au carnage, ce qu’ils attendaient sans doute
avec une plus ou moins grande impatience, ils passèrent en hyper vitesse afin
d’être des assassins plus efficaces.
Or,
la gigantomachie battait son plein dans un brouhaha sonore s’amplifiant sans
cesse davantage. Crissements stridents, cris gutturaux, claquements inquiétants
de pinces tranchant les ennemis, vrombissement des lames des épées laser…
c’était là le bruit engendré par l’horrible splendeur de la guerre dans sa
fureur éternelle.
Des
corps à corps dantesques entre nouveau Huns et « Homards »
disproportionnés ou des chasses à l’homme implacables impliquant les ultimes
survivants terrestres de la conférence et les soldats venus d’autres cieux, tel
était l’atroce spectacle qui s’offrait désormais aux intrus maintenant
métamorphosés en sphères noires et lumineuses fulgurantes semblables à des
ondes de choc immatérielles.
Le
tourbillon Antor se fraya un chemin à trois fois la vitesse du son jusqu’à
l’Empereur Tsanu V, balayant tout obstacle sur son passage, telle une folle
tornade, fauteuils, moquette, acier, guerriers, broignes, tables, meubles
divers et notables humains.
De
son côté, avec une froide satisfaction, Daniel avait repéré Bertrand Rollin qui
s’était tapi derrière la cabine des interprètes, croyant y trouver un refuge
sûr. Jusque-là, il avait été épargné par un heureux hasard, mais il venait de
croiser le regard avec son destin inexorable. En effet, mû par une haine
sourde, le daryl androïde se dirigea vers sa proie en un ralenti soudain, digne
des films de Sam Peckinpah.
Cependant,
n’ayant pas fait cas d’Antor, Tsanu V et Binopâa s’apprêtaient pour un duel
sans merci. Pourtant, la moitié de leurs forces respectives avait déjà été
décimée, non seulement dans leur affrontement obligé et historique, mais
également du fait de la résistance inattendue d’Humphrey Grover. Pour mémoire,
ce clone n’avait d’humain que l’apparence.


Le
Commandeur Suprême, ainsi pompeusement baptisé par lui-même, originaire d’un
autre Univers alternatif, qui voulait dominer tous les potentiels, s’était
démultiplié à travers tous les interstices du temps à sa portée, empruntant à
l’occasion des apparences diverses, toutes plus redoutables et meurtrières les
unes que les autres, tigre à dents de sabre, Diatryma, Triceratops, stégosaure,
Tyrannosaurus Rex, médusoïde géant, serpent à ventouses de Deneb de dix mètres
de long, pierre brûlante d’Antares pourvue de conscience et se mouvant par
bonds aléatoire, et ainsi de suite…
À
lui seul, Grover fut responsable d’une véritable hécatombe dans les rangs des
deux souverains. Les transformations du clone en siliçoïde de trois mille
degrés était son arme la plus efficace contre les Odaraïens, car, touchée par
la lave en fusion, leur carapace cuisait instantanément comme celle d’une
écrevisse. Alors, au mieux, les armes naturelles rougies dégageaient de forts
effluves de champignon en décomposition avant que l’être retombe sans vie sur un sol liquéfié, au
pire, la pulpe interne de l’arthropode était expulsée de ladite carapace et
s’écrasait sur des vestiges calcinés de moquette ou de sièges dans un flop
particulièrement écoeurant.
Un
général Haän exécuta Thomas Tampico Taylor qui avait eu l’instinct de
s’enfermer dans un des ascenseurs. Avec son fusil à chaleur concentrée, taille
numéro trois, l’officier supérieur parvint à faire fondre l’épaisse porte en
acier. Les cris épouvantés de sa victime n’émurent pas une seule seconde Arkmus
et, frôlant une commande invisible incorporée à sa broigne, le général déroula
subitement un véritable filet de rétiaire dont les mailles à ondes chaudes
enserrèrent tout d’abord le gouverneur républicain du Texas avant de le broyer.
Chaque
fois qu’un Haän ou qu’un Odaraïen en avait terminé avec un des personnages
figurant sur la liste de Sarton que ce dernier avait exécuté dans une autre
dimension, son cadavre s’évaporait pour rejoindre ce premier Univers pour
s’incorporer immédiatement à son double venant juste de mourir.
Ainsi
en alla-t-il pour T.T.T. qui se confondit avec son alter ego descendu par
balles grâce à l’arme sabotée par Chester Flynt.
Meg
Winter, qu’un Odaraïen avait recraché dans l’état décrit plus haut, bol alimentaire
et lymphe mêlés, se fondit dans le corps de la fillette qu’elle avait été juste
à l’instant où un chauffard l’écrasait.
À
soixante-cinq kilomètres de Sovadia, pendant ce temps, Fermat et von Hauerstadt
lisaient avec la plus grande concentration les données affichées qui, sans
cesse se succédaient et se modifiaient sur les écrans de leurs ordinateurs. Le
commandant français ne put retenir une exclamation de satisfaction.
-
Franz, regardez! Le temps de Sarton se remet en place. C’est prodigieux. Nos
calculs étaient bons. Nous n’avons donc pas œuvré en vain. Finis enfin les
tourments de ma conscience! Toutes nos actions criminelles précédentes
s’effacent.
-
Effectivement, les faits corroborent les équations. Mes souvenirs eux-mêmes
changent. Toutefois, j’en garde la connaissance grâce au port de la ceinture
bio temporelle mise au point par le capitaine Wu. Ici, la Seconde Guerre
mondiale a bien duré quatre ans et François n’est plus le fils de Marc Fontane
mais bien le mien.
Mais
sur Sovadia Island, le drame touchait à sa fin.
Daniel
Lin Wu avait débusqué de sa cachette celui qu’intérieurement il surnommait
Lucifer, comme l’affreux et détestable matou du dessin animé Cendrillon.


Repassé
en vitesse normale, d’un coup de pied brutal, il défonça la porte de la cabine
dévolue aux interprètes. Bertrand Rollin, adossé tout tremblant et suant contre
un mur, blême, leva les yeux emplis d’une terreur panique mais également
d’incompréhension sur le daryl androïde.
Voyant
devant lui ce qu’il croyait être un humain des plus ordinaires, il se rassura
un bref instant, à cent lieues de s’imaginer que son vis-à-vis pût vouloir le
tuer. Mais ce qu’il lut dans le regard de Daniel Lin le fit aussitôt changer
d’avis. Son fragile espoir s’éteignit telle la flamme vacillante d’une
chandelle sous le coup d’une bourrasque glaciale.
-
Monsieur, manifestement, vous n’êtes pas venu pour me sauver; vos yeux sont si
froids! Pourquoi vouloir me descendre? En quoi puis-je être votre ennemi? Je ne
vous connais pourtant point… parmi tous ces fous sanguinaires, vous semblez
avoir conservé toute votre raison… de plus, je vois que vous n’avez pas d’arme…
-
Taisez-vous donc Bertrand Rollin, jeta le daryl androïde d’une voix sourde.
-
Quel mal vous ai-je fait, monsieur? Quel tort ai-je commis à votre encontre?
S’obstina Bertrand.
Sa
voix s’étrangla lorsqu’il s’aperçut que Daniel Lin venait de sortir de la poche
de son costume un pistolet automatique.
-
Bertrand, si ta conscience ignore pour l’heure ce que tu m’as fait, ton essence
intime le sait parfaitement. ¡ Vaya con Dios!
Toujours
aussi glacial, avec une lenteur calculée exaspérante, le daryl androïde pointa
le canon de son arme en direction du front de Bertrand Rollin, un Bertrand
Rollin paralysé, puis, dans un sourire fugace, il tira!
Instantanément,
une sombre étoile rouge apparut au milieu du front de l’économiste, juste entre
les deux yeux. Jamais plus il n’occuperait le poste de Premier ministre de la
France sous la présidence de Gérard de Gaisyntisca. Puis, le corps sans vie s’effondra
sans bruit sur le sol recouvert d’une moquette aux tons sobres.
Ayant
réalisé ce pourquoi il était venu, le capitaine sortit enfin de l’étroite
cabine et, amer et en colère contre lui-même, jeta son pistolet au loin.
-
Franchement, je me dégoûte. Que dira Tchang Wu lorsqu’il saura? Comprendra-t-il
seulement mon geste? Est-cela être humain? Céder à la haine et à la fureur?
Mais
revenons à un personnage que nous avons perdu de vue depuis trop longtemps.
Celui par qui tout cela était arrivé. Nous voulons parler de Thaddeus von
Kalmann.


En
cet instant, il était coincé au milieu d’un combat dantesque se déroulant entre
sa Splendeur Tsanu V et l’Incomparable Binopâa. La peur panique déchirait ses
entrailles et les digues de sa raison menaçaient de s’écrouler.
Agenouillé,
il mettait en pièces son costume chic, sa chemise qui ne l’était pas moins, et,
de ses ongles, se labourait la poitrine, la marquant ainsi de sillons sanglants
tandis qu’un rictus idiot défigurait son visage habituellement si austère.
Le
maelström de la démence l’emporta enfin.
- Gott!
hurla-t-il alors en allemand, d’une voix stridente et haut perchée. Ich bin allein,
aber ich bin der Beste, ich bin der Erste! Ja! Gott ist gestorben!!! Ach! Ach! Ach!
Mais
voici que soudain, la pince-trompe de Binopâa saisit ce pauvre hère par le
pied. Toutefois, von Kalmann, ne se rendant désormais plus compte de rien, n’en
poursuivit pas moins ses éructations et ses blasphèmes.
- Heil
das Ultraliberalismus! Heil das Kapitalismus! Heil Mich, der neuer Gott!
Mais
ses cris stoppèrent net. Il venait d’être avalé par le Roi-prêtre d’Odaraïa.
Tout
naturellement, ses restes, après avoir été régurgités, se matérialisèrent en
1931, dans le pub de la banlieue londonienne dans lequel von Kalmann était mort
une première fois grâce à l’intervention mentale de Sarton qui avait soumis
d’innocents consommateurs à son contrôle psychique.
De
son côté, Antor ne désirait nullement laisser tout le loisir aux souverains
titans de s’entre-tuer. Enclenchant la puissance maximale de son armure et
activant la tactique Formica, il se disloqua en multiples parties déphasées et
accélérées de lui-même, qui s’agglutinèrent sur Tsanu V et sur son compétiteur
pour les harceler jusqu’à épuisement.
Croyant
être victime d’un assaut produit par un essaim d’insectoïdes microscopiques,
l’Empereur Haän agita alors inutilement ses bras afin de se dégager. Mais il
tomba en pièces de différentes tailles sur un sol déjà plus que souillé.
Quant
à Binopâa, envahi par des ventouses impalpables il se vida peu à peu de tous
ses sucs et substances vitales. Il ne demeura de lui qu’une carapace vide
inutile, sorte d’enveloppe de mue abandonnée.
Dans
l’immense amphithéâtre, il ne restait plus qu’Axel Sovad, jusqu’à maintenant
étrangement passif et Humphrey Grover. Le vampire, optant pour la tactique
Wiwaxia, s’apprêtait à anéantir les multiples apparences du Commandeur Suprême
mais ce dernier, par une ruse ultime, changea subitement de dimension et
d’Univers, préférant lâcher Sovad qu’il jugeait perdu.
Une
voix ricanante emplit les ruines de l’auditorium tandis que les clameurs
sauvages s’étaient tues à la mort des deux souverains. Les derniers Haäns et
Odaraïens survivants, leur temps de programmation parvenu à terme, venaient de
regagner leur combat originel.
Pleine
d’orgueil, la voix grasse et essoufflée de Grover s’éleva, parfaitement
reconnaissable, dans un silence si lourd
qu’on pouvait le palper.
-
Ah! Vous croyez triompher, petites et fort ordinaires unités carbone. Mais
votre victoire, sachez-le, n’est qu’éphémère. Je suis la fin de tout. Du Tout!
Vous terminerez classées dans une sous-partie d’un de mes fichiers annexes.
C’est toute l’importance que je vous accorde. Pour l’instant, je vous abandonne
face à Penta p. Débrouillez-vous avec lui. Comme je suis bon prince,
je vous informe qu’il vient de rejoindre le cœur de l’île afin d’en activer
l’autodestruction. Daniel Lin et Antor, selon vos unités de temps, il ne vous
reste plus que deux minutes et cinquante-cinq secondes avant de vous envoler en
fumée. Dépêchez-vous donc. Je ramasse toujours la mise, messieurs. Ah! Ah!
Le
rire sinistre cessa.
Antor
revint en phase normale tandis que, son ami, plus que troublé, tâchait de
réfléchir à ce que pouvait bien être le cœur de l’île.
Alors,
en vitesse accélérée, intérieurement, le daryl androïde visionna le plan de
Sovadia Island en coupe et en élévation.
L’hôtel
Crésus se situait bien au centre de l’îlot. Mais il comprenait également
six sous-sols. Ayant résolu cette énigme, le capitaine jeta:
-
Vite Antor! Sovad se trouve certainement au sixième sous-sol. Repassons en
vitesse rapide et suis-moi. N’oublie pas non plus d’activer ta ceinture. Si
nous n’interceptons pas Penta p à temps, il ne faut pas que tu regagnes
malencontreusement les limbes d’un univers potentiel.
-
Compris!
Tous
deux, sous la forme de tourbillons, se précipitèrent vers la cage de
l’ascenseur principal et se servirent des câbles pour atteindre le niveau
désiré.
Mais
au troisième sous-sol, le capitaine perçut des cisaillements mêlés à des
cliquettements, comme si un crustaçoïde rescapé était en train de couper l’un
des filins d’acier le long duquel Antor et lui-même glissaient. Puis,
vaguement, en une image floue, il vit des pinces de homard démesurées se
rapprocher dangereusement.
Cependant,
Daniel Lin, fort de l’enseignement de son grand-père Li Wu, refusa d’admettre
ce qu’il croyait percevoir, se souvenant fort à propos d’un axiome que le
vieillard aimait à répéter.
« L’homme
est peut-être un animal doué de raison mais il reste avant tout un être de
déraison car ses sens qui le conduisent le trompent toujours ».
Aussitôt,
comprenant le phénomène auquel son ami et lui-même étaient soumis, basculant en
mode ordinateur, faisant ainsi appel à la partie positronique de son cerveau,
il permit à l’illusion de se dissiper.
Cependant
Antor subissait plus que jamais les assauts des psycho images. À ses yeux, les
câbles maudits s’étaient métamorphosés en longs embryons vers visqueux et
rosâtres dont les visages revêtaient l’aspect de faces à peine ébauchées
de fœtus humains munis de bourgeonnements et de fentes branchiales non encore
soudées.

La
vision insoutenable assaillit le vampire qui perdit son sang-froid et le
contrôle de sa raison. Oubliant ses capacités à voler, il lâcha brutalement le
filin.
Mais
son ami parvint à le rattraper avant qu’il ne s’écrasât quinze mètres plus bas.
Ce
fut ainsi qu’Antor et Daniel atteignirent le sixième et dernier sous-sol.
Toutefois, ils n’étaient pas encore sortis d’affaire et durent affronter de
nouvelles hallucinations toujours plus fortes et dérangeantes.
Il
n’y avait que vingt-cinq secondes d’écoulées depuis le début de la chasse
contre Axel Sovad mais c’était déjà beaucoup trop.
Penta
p, décidément pourvu d’une imagination perverse,
recourut à un nouveau mensonge, plus subtil que les précédents.
Aux
yeux des deux amis, un labyrinthe compliqué se présenta en lieu et place d’un
simple couloir. Antor voulut prendre à droite.
-
Non, lui ordonna Daniel Lin mentalement. C’est un leurre. Va tout droit.
Souviens-toi du plan.
Le
vampire obtempéra et les deux mutants s’engagèrent donc droit devant eux dans
l’étroit boyau au lieu d’un large corridor éclairé par des lampes au néon.
Était-ce
leur vitesse ou l’énergie brûlée? L’atmosphère du souterrain semblait
s’épaissir davantage à chaque microseconde poussant ainsi le capitaine et son
ami à ralentir sous la forte pression.
Simultanément,
les parois mal étayées s’effritaient, se désagrégeant sous un souffle chaud,
attiédi par un phénomène inconnu. Un vent de plus en plus violent fouettait
maintenant les deux amis et soudain, un incendie, surgi sans nul doute d’une
autre dimension, gronda devant eux, dévorant l’oxygène de la cavité de plus en
plus étroite.
Le
brasier dans lequel les mutants progressaient devenait insoutenable. Antor,
sous les flammes, se mit à tousser, suffoquant, au bord de l’asphyxie.
Mais
Daniel Lin, imperméable désormais à un tel stratagème, le secoua.
-
Antor! Stop! Regarde-moi. Rien n’est vrai. Je vais bien et ne ressens rien de
ce que tu crois vivre.
-
Pardonne-moi, lui répondit le vampire, émergeant dans la réalité. Je suis plus
influençable que toi.
Objectivement,
cet incident n’avait duré qu’une seconde mais Penta pi, être décadimensionnel, se jouait d’un temps qu’il pouvait ralentir ou
accélérer au gré de sa volonté.
Toutefois,
malgré cette distorsion, le duo parcourut encore une cinquantaine de mètres
avant d’éprouver un nouveau piège.
Brutalement,
tout bascula. Il n’y eut plus ni endroit ni envers, ni droite ni gauche, ni bas
ni haut. Pendant une fraction infinitésimale de seconde, Antor et Daniel Lin
tels des araignées, marchaient sur un plafond, une autre sur la paroi, tandis
que des secousses de plus en plus conséquentes les déstabilisaient sans cesse.
Cette
pénible illusion ne freina cependant que peu leur progression. Mais elle
s’amplifia.
Le
temps emprunta une direction opposée faisant alors régresser les deux
inopportuns à l’intérieur du corridor.
La
première impulsion d’Antor fut d’avancer à l’envers. Mais il se fit violence
pour poursuivre normalement son chemin.
Or,
les tribulations des deux amis étaient loin d’être achevées.
Apparurent
soudain deux individus leur ressemblant parfaitement, surarmés, comme s’ils
avaient surgi d’un miroir déformant. Les fantômes brandissaient laser, fuseurs
ultra puissants disrupteurs létaux, phasers, épées, capsules d’énergie
renfermant de la foudre en boule, grenades à fragmentation, poignards, frondes,
masses d’armes et ainsi de suite.
Encore
une fois, le vampire crut à la réalité tangible de ce qu’il voyait.
Il
eut le tort d’activer son armure Asturkruk et de faire feu sur son double.
Certes, il eut la satisfaction d’assister à la mort, l’anéantissement de sa
propre image inversée, mais à quel prix! Notre vampire ressentit aussitôt,
démultipliées, les souffrances d’agonie de son alter ego.


Comprenant
que son ami était en grande détresse, Daniel Lin s’interposa devant les psycho
images, se plaçant en face d’elles et procéda avec le plus grand sang-froid à
une symbiose mentale rapide avec son « frère ».
Cela
permit à Antor de recouvrer toutes ses facultés.
-
Merci, Daniel Lin, mille fois merci. Sans toi, je crois bien que je serais
mort.
Le
daryl androïde ne répondit pas car Penta pi utilisait ses dernières cartouches. Il eut recours à
un véritable festival de trucages transdimensionnels et s’en prit cette fois
directement au capitaine Wu, persuadé d’avoir trouvé la faille de l’être
hybride.
Daniel
Lin fut certes victime du stratagème de Sovad, mais il était déjà familiarisé
avec le phénomène qu’il affronta. Tout était fait pour lui rappeler les
péripéties vécues sur Ankrax, notamment les champs anentropiques. Toutefois,
lors de cette expédition sur la planète, il était protégé par le port d’une
combinaison spéciale. Ce n’était pas le cas ici, et il fut donc obligé de
puiser dans ses propres réserves physiques et mentales pour sortir indemne des
tours du maître de l’illusion.
L’hallucination
débuta par les mains qui subirent un vieillissement accéléré et se ratatinèrent
en se desséchant comme si elles n’allaient pas tarder à tomber en poussière.
Puis, le reste du corps subit la même métamorphose tandis que les forces
vitales du daryl androïde allaient en diminuant, au fur et à mesure que
l’entropie gagnait du terrain dans son organisme.
À
ses côtés, Antor constata avec le plus grand effroi que son ami n’était
désormais plus qu’un cadavre surmonté d’une tête de squelette couleur vieil
ivoire, qui, bientôt, se détacha du corps retourné au néant.
Mais,
avant que le vampire ait eu le temps de pousser un cri, la magie s’estompa
alors que Daniel Lin retrouvait son aspect habituel. Cependant, l’humain
amélioré du XXVIe siècle n’en était pas quitte à si bon compte. Confronté
aussitôt à la distorsion inverse, il régressa jusqu’au stade fœtal et même
au-delà puisqu’il ne fut plus qu’une petite cellule à l’ADN modifié.
Le
plus dur à supporter pour Antor fut l’effet de distanciation et de sortie du
corps. Il était à la fois l’embryon qui recule dans le fil de son existence et
le spectateur détaché qui, toutefois, communiait avec lui-même.


Sous
les assauts répétés de Penta pi, le vampire avait cessé d’avancer, et, désormais
immobile, recroquevillé sur lui-même, il empruntait instinctivement une
position prénatale.
Une
fois encore, Daniel Lin sur comment agir. Il se déphasa pour se démultiplier en
dix mille exemplaires, allant presque à la limite de ses capacités, puis émit
des infrasons, eux seuls pouvant annihiler les images mentales produites par
Sovad.
Tout
cessa comme prévu lorsque l’émetteur des psycho images explosa et éclata en
bris cristallins minuscules. Lentement, avec douceur, le daryl androïde releva
le vampire.
-
Vite, Antor. Courage. Nous ne disposons plus que d’une minute et vingt-sept
secondes avant que l’île soit détruite.
-
Oh non! Impossible de continuer. Regarde ce qui se dresse devant nous. Une
porte blindée.
-
D’accord, tu as raison, la porte est bien réelle, mais pas les cinq cents
créatures qui l’entourent.
Les
êtres surgis de l’esprit fantasque de Penta p étaient des hominidés et des hominiens masqués, venus
des plus lointaines légendes de l’Afrique noire profonde, hommes de la Nuit,
hommes de la Forêt, Homo Caudatus, gorilles blancs, Homo troglodytes, Satyrus
Tulpii, mandrill géant, Kikomba, Kakundakari, anthropomorphes délirants, issus
des suppositions des naturalistes du XVIIIe siècle comme Linné et Hoppius,
bêtes hostiles et fabuleuses convoitées par tous les chasseurs, monstres
simiesques dignes de Tarzan de Burroughs et Burne Hogarth.


Détail
baroque et inattendu: tous ces êtres maniaient des armes du XX e siècle, du
fusil mitrailleur au bazooka. Les créatures poussaient des cris de singes apeurés, des piaillements pitoyables.
Parallèlement,
l’atmosphère se modifia et se fit moite pour être dans le ton de cette jungle
ou savane arborée. Une chaleur accablante tomba alors sur les épaules des deux
amis tandis qu’une végétation luxuriante croissait, formée d’arbres issus de la
forêt primordiale. Une pluie équatoriale tombait, trempant le sol et les deux intrus.
Mais
ce liquide n’était pas de l’eau, évidemment, ç’aurait été trop anodin, trop
innocent. Il transperça les deux humains non comme des hallebardes mais …
Véritable
poison contre lequel Antor n’était pas prémuni, d’instinct, le vampire
s’accroupit et voulut se protéger bien que son corps fût encore revêtu de
l’armure Asturkruk.
Daniel
tenta de raisonner son compagnon, en vain. L’angoisse s’empara de son cœur car
le sablier s’écoulait inexorablement.
-
Antor! Je t’en supplie. Ressaisis-toi! Le temps nous est compté.
Primesautier,
enfant cruel, Penta p chosit cet instant pour se matérialiser parmi les
simiens, au cœur de l’illusion qu’il avait engendrée. Sous la forme humaine
dans laquelle il se complaisait, il marcha en direction des deux intrus.
-
Décidément! Quelles créatures présomptueuses vous faites! Rien ne vous
décourage. Stupidité ou orgueil? Je ne sais. Tant d’efforts déployés pour un si
piètre résultat… vous me faites pitié. J’ai trouvé ce qui viendra à bout de
votre sotte résistance, bien évidemment si vous parvenez à sortir indemnes de
l’explosion programmée. Mais je n’en mettrais pas ma main au feu… la Nuit des
temps… cela vous dit quelque chose, n’est-ce pas? Du moins à toi, Daniel Lin
Wu… je vais tous vous expédier dans la Nuit des temps… que vous n’auriez jamais
dû quitter. L’Océan primitif avec toutes ces merveilles… j’en salive déjà.
Splendeur inégalée d’un monde vierge, pas encore souillé par l’étincelle d’une
conscience simiesque. Que dans ce périple vos compagnons d’infortune vous
accompagnent, toi, oui, toi, André Fermat, le chef si froid, si entêté et si
obtus, qui se refuse à ressentir toute émotion mais qui ne parvient pas à
dissimuler son désarroi, toi, Lorenza di Fabbrini… qu’as-tu donc fait de ton
éthique? Sans doute enterrée sous les orties devant la nécessaire
contingence…toi si charmante, si séduisante…mais voilà ton cœur est déjà
pris…toi Violetta, enfant innocente et capricieuse, pourtant capable de faire
tourner en bourrique les êtres les plus logiques…toi Ufo, créature transgénique
et ventre à patte, je prends garde à ne pas t’oublier surtout. Je laisse Franz
à ce monde, son destin se joue ici et non pas ailleurs. Allez, ciao, vous tous…
à bientôt.
Pendant
l’apostrophe de Penta p, les êtres simiesques avaient encore accru leur
tapage si possible, frémissant d’une joie aussi soudaine que débordante. Ils
sautaient et dansaient, sans aucun contrôle.
Mais
un tourbillon généré par la volonté de l’entité décadimensionnelle s’empara du
daryl androïde et du vampire du XXVIe siècle pour les expédier dans un lieu
pratiquement inconcevable pour l’esprit ordinaire d’un humain de 1970.
-
Mon œuvre s’achève ici, marmonna Axel Sovad. L’île va sauter… peut-être
aurais-je dû abandonner ces deux-là dans l’explosion… mais un sentiment inconnu
s’est emparé de moi… je préfère humilier cet empêcheur de tourner en rond de
Daniel Wu, lui faire comprendre devant tous qu’il n’est rien, pas davantage
qu’une fourmi que je puis écraser d’un coup de talon… ce sera plus… fun… plus
amusant…
***************
Sur
l’île de Los Santos, le duc von Hauerstadt et le commandant Fermat assistèrent,
impuissants, à la destruction du repaire de Penta pi. Les ordinateurs ne purent qu’enregistrer l’explosion de Sovadia
Island. Puis, toutes les données cessèrent de parvenir à André et à Franz.
Alors, instantanément, le commandant français rejoignit ses subordonnés dans ce
lieu indéterminé, très reculé dans le temps. Dématérialisé sous les yeux
étonnés du chercheur germano-américain, André ne se rendit pas immédiatement
compte du changement de décor.
Parallèlement,
le duc oublia les cinq années qu’il venait de vivre comme si une autre mémoire
se substituait à la première.
Sortant
péniblement d’une sorte de puits sans fond, von Hauertstadt reprit conscience
dans son lit, au sein de la vieille demeure ancestrale, avec à ses côtés
Elisabeth réveillée par un cauchemar.
-
Quelle étrange songe en vérité! Murmura-t-il pour son épouse. Qui pouvait donc
être ce Fermat que je cherchais partout, sous les tropiques, dans une île
appelée Los Santos?
-
Ce n’est pas celle que nous désirons acheter, fit Elisabeth. Moi aussi, Franz,
j’ai fait un rêve bizarre…
-
Raconte…
-
Dans mon sommeil, j’avais pour amie une jeune femme d’origine italienne, une
dénommée Lorenza. Elle a disparu brusquement sous mes yeux avec sa fillette
prénommée Violetta. Tout avait l’air si réel… au point que je sens encore son
parfum aux fragrances de vétiver.
-
Ma chérie, ces rêves récurrents qui nous harcèlent nous rappellent que nous
existons certainement ailleurs, dans d’autres univers-bulles, avec d’autres
destins. Essaie de te rendormir. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter.
Les
deux époux fermèrent les yeux mais ils ne parvinrent pas à retrouver le sommeil
cette nuit-là, celle du 20 avril 1970.
***************
[1] Pour plus de précisions concernant le destin
d’Antor et son incroyable mésaventure sous l’Angleterre victorienne, lire le
premier tome du roman Mexafrica, la collection fantastique de Lord Sanders.