Chapitre 19
À
la suite de cette folle journée, Daniel fut sévèrement rappelé à l’ordre par
Lorenza qui reprocha au daryl androïde de trop céder aux caprices de sa fille
car il ne savait pas lui dire non.
-
Enfin, Daniel, commença la jeune femme, laissons de côté nos grades respectifs
et parlons sérieusement. Il faut que vous compreniez qu’un enfant ne s’élève
pas ainsi. Cela se dresse, comme un jeune animal. Mes paroles peuvent vous
choquer, j’en ai pleinement conscience. Mais réfléchissez. Si, chaque fois que
Violetta vous demande quelque chose, vous obtempérez aussitôt, ma fille va
supposer que cela est tout à fait normal. Alors, elle va croire qu’il suffit de
demander pour tout obtenir. Elle pensera qu’il en sera toujours ainsi, que tout
lui est dû, que tout est facile et que tous les adultes sont à ses ordres.
-
Lorenza, je vous assure que je ne cherchais qu’à lui faire plaisir; je n’aime
pas voir un enfant pleurer.
-
Justement. Il faut qu’elle apprenne que la vie n’est pas un conte de fée, loin
de là. Ne m’objectez pas non plus son jeune âge. Mieux que quiconque vous savez
où peuvent mener des parents irresponsables, se dédouanant en cédant aux quatre
volontés de leur progéniture. Ainsi, les enfants deviennent des tyrans et les
géniteurs des victimes.
-
Vous êtes sévère.
-
Vous m’y obligez. Ma fille n’a plus de père et cette idée vous est intolérable.
Comme vous êtes hypersensible, vous souffrez lorsque Violetta vous regarde de
ses grands yeux innocents, prenant sa jolie moue boudeuse. Quelque part, au
fond de vous-même, vous vous reprochez de ne pas encore avoir pu lui rendre son
père, vous culpabilisez et vous… craquez.
-
Je l’avoue. Mais Violetta souffre particulièrement de l’absence de Benjamin.
-
Bien entendu. Cela est parfaitement naturel. Cependant, croyez-vous donc le
remplacer en agissant comme vous le faites?
-
Lorenza, loin de moi cette idée!
-
Je connais vos espérances, je sais que vous espérez fonder une famille avec
Irina, assumer des responsabilités courantes, des plus banales. Si nous
réussissons, je pense certainement que tous deux formerez un beau couple. Mais,
bon sang! Il vous faudra devenir plus adulte.
-
Hélas! J’ignore si j’en suis capable.
-
Il le faudra Daniel. C’est une nécessité. Vous avez beaucoup progressé depuis
deux ans.
-
Ah? Merci…
-
De rien. Je suis sincère. Quant à ma fille, je n’ai pas besoin de lire dans ses
pensées pour dévoiler ses petites ruses. Violetta est une comédienne née.


-
Sans aucun doute.
-
Pensez que, lorsque nous aurons regagné notre monde, ma fille ne pourra
s’empêcher d’établir la comparaison entre vous et Benjamin. Non sans
déchirements, elle vous préfèrera à lui car mon mari, pragmatique, ne satisfera
jamais ses caprices.
-
Je comprends. Je tâcherais de faire preuve de davantage de maturité et de
montrer plus sévère. Non sans réticences…
-
Je saisis. Vous avez trop en mémoire l’indifférence affective de votre père…
-
Oui, certes…
-
Mais, surtout, la cruauté de Catherine…
-
Hum… soupira Daniel Lin.
Les
jours et les mois qui suivirent cette conversation, Daniel changea
progressivement d’attitude vis-à-vis de Violetta. Il osa lui dire non et lui
refuser des jouets et des sorties en lui en expliquant les raisons. Bientôt, la
fillette comprit que, bien souvent, un sourire ou une bise serait sa seule
récompense. Peu à peu, elle s’y habitua, grandissant elle aussi, non sans
obtenir parfois davantage de son oncle. Mais cela restait aléatoire et ne
dépassait jamais le domaine du raisonnable. Le capitaine Wu mûrissait devenant
plus humain et moins prodigue.
***************
Février
1968, Detroit, Etats-Unis.
La
mise au point du matérialisateur avait énormément progressé. C’était pour cela
que Fermat et ses subordonnés avaient rejoint les Etats-Unis. Maintenant, ils
avaient comme objectif de construire et d’expérimenter une maquette au ½. Le
gigantisme américain servait les buts du commandant et de son équipe. Grâce au
duc von Hauerstadt, ils récupérèrent les locaux ayant appartenu à l’avionneur
Otto von Möll. Il s’agissait de bâtiments industriels ayant abrité les chaînes
de montage de petits avions de tourisme.
Désormais,
cinq cents ingénieurs, techniciens et chercheurs, pas les mêmes que ceux de
Seine-et-Marne, hormis un noyau dur incontournable, travaillaient jour et nuit
sur le transmetteur téléporteur spatio-temporel.
Les
performances théoriques de l’appareil à l’échelle ½ s’avéraient remarquables:
faculté de téléportation de groupes pouvant aller jusqu’à une trentaine
d’individus, pris sur une distance de cinquante années lumière, capturés dans
le passé le plus reculé comme dans le futur des plus inconcevables aux yeux
d’humains lambda.
Pourtant,
la maquette se montrait encore insuffisante pour capter toute une armée de
Haäns et d’Odaraïens en train de combattre tout simplement parce que leurs
systèmes solaires respectifs se situaient entre deux cents et quatre cents
années lumière de la Terre.
Toutefois,
le potentiel actuel du transmetteur permettait de projeter les individus à 4,2
années lumière de la source du récepteur, soit la distance Sol- Proxima du
Centaure. Or, cette performance-là était inutile à l’échelle terrestre puisque
l’équipe du commandant Fermat n’avait besoin, tout au plus, que d’une capacité
de cinq mille kilomètres pour envoyer sur les cibles désignées, toute une horde
de guerriers connus comme les plus barbares et les plus sanguinaires de la
Galaxie.
En
l’occurrence, l’objectif réel était une téléportation à partir de l’émission du
transmetteur définitif construit sur l’île caraïbéenne de Los Santos, où
von Hauerstadt possédait un bungalow, île distante de Sovadia Island de soixante-cinq kilomètres à vol d’oiseau.
Pour mémoire, c’était là en effet que devait se tenir la première conférence
internationale des ultralibéraux en avril 1970.
Monter
et exécuter un tel cyber attentat destiné à décapiter définitivement, en une
seule fois, la future pensée unique, avant qu’elle ait eu le temps de
commettre ses ravages sur les personnes et sur l’écosystème de la Terre, ne
semblait pas relever de la quadrature du cercle pour Fermat et ses amis.
Franz
se montrait aussi déterminé que le commandant français. Le germano-américain
s’était juré de réparer les erreurs de sa jeunesse quoi qu’il lui en coûtât. Il
apportait également son soutien à cette entreprise folle pour d’autres raisons.
Axel Sovad, dans son souci d’éliminer l’humanité, avait soutenu les différents
totalitarismes dans la première moitié du XX e siècle. Or, cela faisait horreur
à Franz.
****************
Les
derniers essais de la maquette au ¼ du matérialisateur temporel avaient vu se
réassembler, sous la tonnelle du parc de la propriété de Seine-et-Marne, Raoul
d’Arminville adolescent, enquêtant sur l’étrange disparition de Louis-Aimé
Augustin-Leprince et sur le vol tout autant mystérieux de l’autel de la Vierge
d’Eu. Le jeune homme ne résoudrait qu’avec difficultés cette énigme, grâce au
concours de certains tempsnautes bien connus de nous, et ce, dans quelques
mois.
Puis,
ce furent le tour de Frédéric Tellier, Louise de Frontignac, alias Brelan d’as,
et de Saturnin de Beauséjour, tous trois encore sous le choc de la fin
pitoyable du comte Galeazzo di Fabbrini. Les capacités prodigieuses de
l’appareil s’étaient accrues puisque nos trois personnages restèrent présents
durant une heure environ et devisèrent de choses et d’autres avec Fermat et
moi-même, votre conteur, élucidant ainsi les ultimes questions quant aux
raisons exactes de l’échec de Sarton, un échec qui allait être réparé, non sans
mal.
-
Ainsi, cet Homunculus a pu régresser dans le temps grâce à Sarton, qui, avant
de disparaître, était parvenu à matérialiser la seule chose capable d’annihiler
la créature du comte Galeazzo, déclara Fermat à un moment donné. Mais, où
celle-ci sévit-elle maintenant?

-
Je l’ignore, répondit Tellier. La question n’est pas là, poursuivit l’Artiste.
Comment le comte a-t-il pu se rendre maître de ce savoir? Ne venez-vous pas de
dire que Sarton ne disposait pas d’une telle technologie? Jusqu’ici, j’avais
cru que l’Homunculus n’avait vu le jour que parce que ledit Sermonov avait
apporté son aide à Galeazzo.
-
Les écrits de Danikine, voyons! Fit André.
-
Tout de même…
-
Ces textes ne retranscrivaient-ils pas, en langage clair et non ésotérique, les
formules des lamas tibétains? Ces derniers ont eu accès à une telle
connaissance par la transe et la méditation… cette voie a été bien trop
négligée par l’Occident.
-
Hum… Mais je reste songeur, répliqua Frédéric.
«
Avec raison, pensais-je intérieurement », se dit Daniel.
Celui-ci
ne pouvait avouer au trio que les écrits originaux étaient dus à la plume d’un
agent temporel, un Homo Spiritus…
-
Néanmoins, soupira Louise, la disparition des feuillets dans un gouffre me
rassure.
-
Oh! Un bien pour vous mais un mal pour nous, se permit de lancer le capitaine
Wu.
-
Pas si sûr! Rétorqua la jeune femme.
-
Oui, en effet, opina le Danseur de cordes. Vous venez d’un avenir lointain pour
nous. Un avenir que les travaux de Danikine ont permis. Or, il ressort de tous
vos propos que jamais votre monde n’a eu connaissance de l’intégralité de ces
écrits. Si vous réussissez à réparer cette perte, il vous faudra accepter de
n’en ressusciter que la partie la moins néfaste…
-
Je comprends, murmura le daryl androïde.
-
Vous nous avez amenés parmi vous. Alors, pourquoi ne pas récupérer de la même
façon le coffret puisque, désormais, grâce à notre témoignage, vous pouvez le
situer précisément?
-
Notre matérialisateur, objecta Daniel Lin, est conçu pour se focaliser sur le
vivant.
-
Mais… s’exclama soudainement Beauséjour, il existe une autre solution! Je me
demande pourquoi vous n’y songez pas…
-
Enoncez-la, Saturnin, l’encouragea Brelan.
-
C’est pourtant simple. Vous n’avez qu’à emprisonner le comte dans votre
appareil et ce, juste à l’instant de sa chute vertigineuse… ainsi, vous aurez
les feuillets recherchés.
-
Fort bien imaginé, monsieur de Beauséjour! Railla André. Mais que ferons-nous
du Maudit une fois capturé?
-
Manœuvre délicate, compléta le daryl androïde que nous avons étudiée. Elle
nécessiterait de notre part un minutage des plus précis, allant jusqu’à
l’attoseconde. Écoutez. Premièrement, il faudrait récupérer le précieux coffret
sans laisser au comte le temps d’agir, ou plutôt de réagir, et, deuxièmement,
le renvoyer, quasi simultanément, à son point de départ. Troisièmement: que
deviendrait le coffret avec son contenu? Admettons que nous le gardions. Cela
mettrait en route une deuxième harmonique temporelle.
-
Oui, et?
-
Elle nous plongerait dans un paradoxe.
-
Pourquoi? Interrogea Frédéric.
-
Mes contemporains n’ont jamais eu vent des écrits de Danikine. Alors, peut-être
devrions-nous capter l’Hellados afin de lui remettre lesdits feuillets.
-
Pas mal, jeta l’Artiste.
-
Ensuite, Sarton aviserait et, retournant dans les années 1926-1927, aiderait
Einstein. Puis, son travail n’étant pas achevé, il se rendrait en Chine et
verrait Sun Wu…
-
Solution séduisante. Mais nous avons dû la rejeter.
-
Tout à fait, commandant, compléta le capitaine.
-
Pourquoi? Lança innocemment Beauséjour.
-
Parce que, tout simplement, tout contact avec ce coffret nous est interdit.
-
Comment cela?
-
Frédéric, le commandant Fermat, le docteur di Fabbrini, sa fille et moi-même
nous nous effacerions au sein d’un continuum espace-temps malmené.
-
Euh…
-
Nous serions remplacés par nos doubles, compléta André…
-
Tout à fait… Ils ne seraient pas tout à fait semblables à nous… mais je
poursuis. La meilleure solution consisterait à capter à la fois Sarton et
Galeazzo alors que le coffret se trouvait encore à proximité.
-
Bien! S’écria joyeusement Saturnin.
-
Or, il y a un os à une solution aussi tentante.
-
Lequel? Demanda Louise.
-
L’Homunculus et le cube de Moebius déclencheraient des interférences mortelles
engendrant un choc en retour qui détruirait le tissu même de l’Univers, en
l’occurrence les super cordes..
-
Exactement. C’est pourquoi nous avions opté pour la mise en chantier d’un
translateur un peu particulier.
-
Hum…
-
Mais cette possibilité a été rejetée par le capitaine, reprit André.
-
Oui, en effet.
-
J’avais envisagé de me rendre en 1867 et de m’emparer des feuillets, déclara
Franz froidement…
-
Votre action, cher ami, fit Daniel lentement, aurait abouti à déclencher un
autre temps alternatif, pas tout à fait identique à celui dans lequel le
translateur fonctionne dès les années 1950... Nous savons pertinemment où ce
temps-ci mène. À l’explosion finale de 2045.
-
Une impasse, souffla laconiquement le duc.
-
Nous sommes donc contraints à revenir à notre précédente solution, conclut
prosaïquement Fermat.
-
C’est là votre problème, termina Tellier.
-
Aujourd’hui, je comprends pourquoi Sarton a hésité, jeta Daniel Lin tout de go.
-
Oui?
-
Frédéric, il vous a choisi au lieu d’opter pour le coffret.
-
Lui en tenez-vous rigueur?
-
Absolument pas. Dans les mêmes circonstances, j’aurais agi comme lui. Rien
n’est encore joué fondamentalement.
-
Dieu nous a laissé une chance, hasarda Brelan.
-
Oh! À condition que les dés ne soient pas pipés.
-
Espérons, reprit Louise de Frontignac.
-
Je ne crois pas en Dieu ni au hasard d’ailleurs, siffla Fermat.
Quelques
minutes plus tard, le trio repartit.
Nos
rescapés du futur étaient plus déterminés que jamais à voir leur entreprise
aboutir. C’est pourquoi ils firent venir le double du duc von Hauerstadt, pris
en 1959, accompagné de Stephen Möll originaire lui de 1995, mais également de
Michaël. Celui-ci se laissa de bonne grâce capturer par le matérialisateur
temporel.
Fermat
attendait des éclaircissements précieux quant aux chances de succès de nos
tempsnautes malgré eux. Il voulait aussi avoir la certitude que tous les
Univers s’imbriquaient bien les uns dans les autres.
Toutefois,
André s’enquit tout d’abord de savoir si l’agent MX n’avait pas interféré avec
leur essai.
-
Tant que j’ai forme humaine, je ne puis agir que dans un univers à la fois,
celui qui m’a été imparti par les Douze Sages, répondit aimablement Michaël.
L’Homo
Spiritus mentait-il? Impossible de le savoir, même pour le daryl androïde.
Daniel ne pouvait lire dans son esprit.
-
Je vois… alors… ce n’est pas vous qui nous avez porté secours… dans cette
hypothèse, détectez-vous un de vos semblables dans les environs?
-
Oh! Cela dépend… s’il s’agit d’un agent antérieur, certainement, je suis
capable de le localiser et de le sentir… mais s’il est postérieur, et donc plus
perfectionné que moi, non…
-
Euh… Votre réponse est digne d’un Normand, constata le duc de 1968. Je remarque
également que nos questions ne semblent pas le moins du monde vous surprendre.
-
Mais pourquoi serai-je étonné? Vous savez, j’ai été confronté à des situations
bien plus étranges. Ce qui me préoccupe pour l’heure, c’est ce missile qui doit
détruire Seattle. Puis, le fait que vous soyez entrés en contact avec Johann
van der Zelden, l’Ennemi. D’où venait-il? Que vous a-t-il dit?
-
Rien de significatif. Il s’est baptisé l’Entropie. Puis, il vous a appelé son
« jumeau inversé ». Totalement abscons.
-
Un mystère qu’il me faudra résoudre.
-
Nous avions pour but de capter le banquier Athanocrassos mais en 1943. Mais
nous avons hérité dudit Johann.
-
L’heure n’est pas venue de régler cette question. Pourquoi nous avoir fait
venir? Demanda Stephen.
-
Je vais vous répondre, dit Franz d’une voix ferme. Fermat veut changer le cours
de notre histoire, pas la vôtre, afin de remettre en place l’année 2505 dans
laquelle il vivait avant qu’elle s’efface sous l’action conjuguée des Haäns et
de l’être décadimensionnel Penta pi. Comme vous le constatez, nous avons à notre
disposition un téléporteur temporel…
-
Oui, en effet, répliqua Franz de 1959... Mais vous ne possédez pas un
translateur…
-
Tout à fait… cette technologie reste à notre portée, renseigna Daniel Lin. J’ai
envisagé les schémas théoriques d’un tel engin et ai calculé les équations qui
découlent de la mise en fonction de cet appareil…
-
Moi de même, fit le Franz de 1968...
-
Vous êtes un génie, sourit Michaël, quelque soit l’harmonique.
-
Si je me suis refusé à construire le translateur, enchaîna le capitane Wu c’est
pour une bonne raison.
-
Laquelle?
-
L’utilisation d’un autre translateur ne ferait que compliquer la donne,
multiplier à loisir le nombre de temps parallèles.
-
Exactement. Est-ce bien éthique d’intervenir de cette façon? Jeta le duc de
1959.
-
Comme vous le savez, notre Univers connaîtra encore deux guerres mondiales avant
que la Terre explose le 15 avril 2045. Ensuite, elle restera un astre dépourvu
de vie jusqu’au réveil des S, soupira Michaël.
-
Il n’existe pas de plus grand malheur que celui où l’espèce humaine est rayée
de la mémoire de l’Univers, dit Fermat tristement.
-
Vu le nombre de potentialités, rien n’est définitf, rassura l’agent temporel.
-
Ah! Si jamais la vie devait s’éteindre à jamais au sein du Multivers… je ne
sais pas si je le supporterai…
-
Capitaine! S’écria Franz.
-
Ce n’est rien, Franz… Une seconde de spleen, pas plus… j’ignore d’où m’est
venue cette pensée morbide…
-
Reprenons, dit André. Ici, si nous laissons les coudées franches à Sovad,
l’humanité s’éteindra, asservie et noyée, manipulée génétiquement… Franz et
Stephen, admettez-le donc. Nous oeuvrons dans le même but: la préservation des
nôtres, quel qu’en soit le prix, y compris, en ce qui me concerne, celui des
guerres eugéniques! Je ne m’en cache pas. Pour que mon monde soit, pour que
l’humanité ait une chance d’aller jusqu’au bout de ses potentialités, j’ai
besoin de tous ces morts… ils sont utiles.
-
Ouille! Siffla Stephen entre ses dents.
-
Je suis cynique, désespéré… j’en conviens. Je ne sais plus distinguer entre le
bien et le mal… mais c’est un luxe qui est hors de ma portée désormais.
-
André Fermat… commença Franz, celui de 1959... Je vous comprends… je vous
comprends bien mieux que vous pouvez le supposer.
-
Vraiment? Alors écoutez ceci. Que m’importe que mes actions aboutissent à rayer
de la surface de la Terre dix mille personnes du moment qu’elles sont nuisibles
au devenir de l’Univers! Je me dois de sauver plus de cent trente milliards de
créatures pensantes. À mes yeux, les ultra capitalistes ne sont que des
bourdons indolents et parasites au sein de la ruche. Ils l’empêchent de
prospérer er de donner tout son potentiel. Aucun jugement pour ces
représentants de la mort lente. Ils ne méritent que l’éradication.
-
Si nous ne vivions pas un état de crise similaire, je dirais que vous êtes un
fou fanatique, soupira bruyamment Stephen Möll.
-
Commandant Fermat, nous sommes semblables, jeta le Franz de 1959.
-
Nous approuvez-vous, Michaël? reprit André en fixant durement l’Homo Spiritus.
-
Hum… j’avoue être plus que gêné. Je ne sais pourquoi alors que durant mes
missions, j’ai trop souvent, à mon goût, agi de la sorte. Au fond de moi,
quelque chose me pousse à préserver la vie, sous n’importe quelle forme, aussi
bien l’archéobactérie que mon frère, un Homo Spiritus à ma semblance.
-
Ah? Mais un tel raisonnement n’est pas soutenable. Il conduit à l’impasse. Pas
d’évolution possible du vivant, rétorqua le duc von Hauerstadt de 1968. Faites
barrage à l’inévitable évolution des espèces et l’Homme n’apparaît pas!
-
J’en suis parfaitement conscient. Cependant…
-
Mon ami, souffla Stephen, vous raisonnez encore une fois selon le principe
anthropique. L’homme, finalité de l’Univers. Alors que nous ne savons même pas
si l’intelligence et la conscience sont bien les buts recherchés par la Vie. Si
nous devons n’envisager que la diversité des espèces, alors, il nous faut le
reconnaître, l’intelligence est un obstacle puisqu’elle en réduit drastiquement
le nombre.
-
Bien dit, monsieur Möll, approuva Daniel, bien que je préférais que ce
raisonnement soit faux. Seul le hasard nous gouverne, l’entropie, la loi du
chaos. Conclusion: nul besoin d’une divinité. Là, en cet instant, je parle en
tant qu’homme de science et non en croyant. À cause des extinctions de masse,
nous sommes confrontés à une grande loterie. Périodiquement, ces extinctions soumettent
la noosphère si chère à Teilhard de Chardin à de nouvelles données. Elles
restent imprévisibles et nulle entité n’est en réalité à même de prévoir qui
sortira vainqueur de l’épreuve… sur Terre, pour l’heure, c’est l’homme, un
primate évolué. Sur Fronkks, ce furent les dinosauroïdes cousins de Chtuh, le
pilote du Sakharov. A moins, bien évidemment, que cette entité ne soit
que l’aboutissement ultime de toute l’évolution au sein d’un Multivers
inappréhendable.
-
Oh… mais cette entité, c’est la mort. Elle sait parfaitement qui l’emportera.
-
Vous vous montrez d’un pessimisme qui me fait frémir, répliqua le daryl
androïde en fronçant les yeux.
-
Cela ne plaît visiblement pas à Stephen, s’exclama Franz.
-
En effet, mon autre moi-même, fit le duc de 1968.
-
Vous voulez savoir ce que j’en pense? Répliqua le chercheur américain des
années 1990. Nous perdons notre temps dans des circonvolutions théologiques et
philosophiques.
-
Préserver la vie, y compris sous l’aspect d’un être aussi malfaisant que le
comte Galeazzo di Fabbrini? Après ce que nous a révélé Frédéric Tellier, cela
me semble un peu fort, jeta Fermat mécontent. C’est bien la mort de l’Italien
qui scella l’échec final de Sarton. Les secrets de Danikine disparurent avec
lui.
-
Vous souriez, Michaël, constata le capitaine Wu. Pourquoi?
-
André, ces écrits ne provenaient-ils pas du Tibet?
-
C’est exact.
-
Alors, je puis vous dire gentiment que l’un de mes confrères est passé par là.
Ne m’en demandez pas davantage. Je n’en sais guère plus. Il n’appartient pas
aux protagonistes ici présents de connaître les raisons profondes de mon
confrère.
-
Résumons-nous, reprit le Franz de 1959. Vous avez donc besoin d’un translateur
pour augmenter le pourcentage de succès. Il vous faudrait intervenir en 1867
pour garantir celui-ci.
-
Pas d’accord, siffla Daniel Lin. Cela créerait un paradoxe inconcevable que le
Multivers rejetterait. Si ce n’était pas le cas, si nous devions conserver
notre intégrité, nous aurions alors en mémoire à la fois un futur non advenu,
celui de la fonte des calottes polaires et de l’occupation Haän, notre propre
histoire qui n’aurait pas vu la disparition de l’année 2505 telle que nous la
connaissons, mais également nos actions accomplies en 1990, 1995, sans oublier
celles entreprises depuis 1966, sans omettre aussi d’autres temps alternatifs
issus des agissements de Sarton. Au moins cinq histoires différentes, dont une
seule doit se matérialiser. Halte! Vous parlez d’un imbroglio! Notre santé
mentale n’y résisterait pas…
-
Les univers étant infinis, l’esprit humain, même amélioré, ne peut tous les
conceptualiser et encore moins vivre dans plusieurs pistes temporelles
simultanées à la fois. Si, dans vos cerveaux, deux univers bulles cohabitaient,
ce serait déjà fort embarrassant, alors, trois, cinq ou dix… la schizophrénie
serait votre lot, articula lentement l’agent temporel.
-
Tout à fait, répliqua le daryl androïde. Déconnectés de la réalité, de toute
réalité, nous nous enfermerions dans nos fantasmes qui ne seraient pas simplement
virtuels. Impossible d’en sortir…
-
J’ai compris, soupira Fermat. Voilà pourquoi nous ne pouvons intervenir en
1867.
-
Je ne puis qu’approuver, opina Franz, celui de 1968. Je n’ai donc comme choix
que celui de renoncer à voir un jour fonctionner le translateur.
-
Qui sait? Les possibilités demeurent infinies dans un Univers pluriel, rétorqua
l’agent temporel, restant volontairement énigmatique.
-
En attendant, je dois me résoudre à devoir tuer, assassiner une fois encore,
fit le duc avec lassitude.
-
Décidément, répliqua son alter ego plus jeune, quel que soit l’univers dans
lequel j’existe, je me retrouve toujours et sans cesse confronté au même cruel
dilemme.
-
C’est le karma, conclut Daniel Lin.
***************
Après
cette rencontre, Fermat et von Hauerstadt reprirent les essais avec une
résolution renforcée. Il n’en alla pas de même du capitaine Wu qui traîna les
pieds.
Pour
comprendre les réticences de l’androïde, il fallait connaître la nouvelle
tournure dans laquelle s’orientaient désormais les recherches du Français
assisté de Franz. Selon le proverbe cher à ce dernier, « on ne fait pas
d’omelette sans casser des oeufs », nos protagonistes décidèrent de
recourir aux moyens expéditifs déjà utilisés en 1995 afin d’accélérer les
choses. Le temps les rattrapant, ils passaient donc à la vitesse supérieure.
Ce
matin-là, le trio faisait le point dans le salon jaune.
-
Constatons froidement, déclara Fermat durement, les yeux aussi durs que de
l’acier trempé. Nous n’avons plus que deux ans pour désinfecter la planète de
la peste verte.
-
La peste verte? Interrogea naïvement le capitaine. Ah! Oui! Le roi dollar.
Commandant, ayez la bonté de m’ôter un doute. Cela signifie-t-il que les
massacres à grande échelle vont reprendre?


-
Oui capitaine! Ne dites rien. Je sais ce que vous pensez. Sachez que je ne
puis, pour l’instant, me passer de vous.
-
Sovad ne doit pas sentir simplement une minuscule piqûre d’abeille sur la paume
de sa main, enchaîna Franz avec résolution. Nous devons le harceler sans cesse
afin de le pousser à la faute. Ainsi, il tombera le masque devant ses propres
amis et alliés.
-
Pardonnez-moi de jouer une fois encore le rôle de l’avocat du diable, soupira
Daniel Lin, mais n’y a-t-il pas un risque? Celui de l’acculer dans une intransigeance
telle qu’il puisse subitement accélérer la destruction de l’humanité? Bien
entendu, je mets de côté le fait que Penta p s’en prenne à nous directement. Ce serait nous
insulter, faire croire que nous sommes des lâches. Il l’a déjà fait auparavant,
il recommencera. Mais cela ne compte pas…
-
Capitaine, nous devons agir. Ce sera lui ou nous!
-
Commandant, j’obéis mais…
Fermat
fit comme s’il n’avait pas entendu le dernier mot. Pour lui, la discussion
était close.
***************
Le
premier objectif défini par le commandant consistait à allonger la durée de
présence des captés parmi l’équipe en ce 1968. Ainsi, le matérialisateur,
devenu plus efficace, permettrait aux rescapés du XXVIe siècle de s’attaquer
aux cibles désignées par le duc von Hauerstadt. Par exemple, les guerriers de
Saladin combattant et chargeant la convention républicaine qui devait élire
Richard Nixon en août 1968, ou encore l’assassin Shiran Shiran décapité par
Attila lui-même alors qu’il s’apprêtait à faire feu sur Robert Kennedy, ou
bien, mais cette fois-ci en France, la victoire des étudiants rebelles face aux
forces de police, CRS compris, dans la nuit du 11 au 12 mai de cette même
notable année 1968, triomphe obtenu par l’intervention saugrenue de Gengis Khan
et de ses troupes d’élite.
Parmi
d’autres créations uchroniques, citons encore Caserio projeté de l’an 1894 en
plein milieu du bureau du locataire de Matignon et qui, comme tous les
téléportés, ne se rendant pas immédiatement compte ni du changement de lieu, ni
de la modification de la date, assassina immédiatement celui qui aurait dû
devenir le prochain Président de la République française, ou bien encore, les
douze soldats réglementaires du peloton d’exécution du maréchal Ney, tirant
avec un parfait ensemble sur la réunion des académiciens Nobel juste à
l’instant où ils devaient décerner le Premier prix d’économie. Devant cette
attaque inopinée, les victimes exprimèrent une immense expression de surprise,
et, bien évidemment, les enquêteurs eux-mêmes lorsqu’ils trouvèrent dans les
corps des balles de fusil remontant à Napoléon Premier.


Il
nous faut aussi énumérer les soldats britanniques de la fusillade d’Amritsar de
1919, transportés le jour même de la contre-manifestation des conservateurs du
régime français, manifestation organisée en soutien au Président de Gaulle le
30 mai 1968. Les mitrailleuses anglaises, d’une terrible efficacité, hâchèrent
menu les manifestants, et ce, à bout portant. Elles ne laissèrent sur le pavé
parisien aucun survivant. N’oublions pas dans cette liste la matérialisation de
Jacques Clément dans les appartements privés de Khadafi, peu avant que ce
dernier ne s’empare du pouvoir en Libye, sans omettre non plus les tristement
célèbres chars soviétiques et ceux du Pacte de Varsovie envoyés pour écraser le
Printemps de Prague en août 1968, se retrouvant tout à coup sur Arcturus V et
finissant gelés et immobilisés au cœur d’un océan d’azote liquide.
Ah!
Il nous faut citer Mao Zedong et les partisans de la Révolution culturelle
annihilés par une compagnie entière d’Odaraïens censée envahir la planète mère
Haän, les sièges sociaux des banques comme ceux de la Wichita Bank, la Morgan
Bank, la Finkhaus Bank et ainsi de suite - c’est-à-dire mille cinq
cents autres- tous attaqués et incendiés par les Croisés de la prise de
Jérusalem en 1099.
Puis
rendons grâce aux guerriers et chasseurs suivants: les Indiens de Little Big
Horn, les troupes de Clodoveg à Tolbiac, les Néandertaliens contre les Cro
Magnon, les hordes d’Australopithèques affrontant les tigres à dents de sabre,
huit armées Castorii en guerre depuis vingt-cinq années contre Rigel, tous
expédiés en l’an 1127 de notre ère.


Tout
cela eut pour résultat d’enclencher une nouvelle harmonique temporelle qui
devait se confondre avec celle que Fermat appelait le temps originel à
condition que tous les représentants toxiques du néocapitalisme fussent
éliminés en avril 1970 au plus tard.
Toutefois,
malgré tous ces massacres, il restait du pain sur la planche à notre équipe.
Voilà
pourquoi en octobre 1968 André envisagea d’accélérer encore si possible les
choses. Froidement, il parla de faire appel aux sinistres troupes de la mort de
la Seconde Guerre mondiale. Mais le duc von Hauerstadt refusa catégoriquement
de recourir à un tel expédient.
-
Non! Fit-il sur un ton sans réplique. Cette fois-ci, nous dépassons le simple
stade de la vengeance. Nous tombons plus bas que ceux qui ont tant nui à
l’humanité. Si les Waffen SS devaient se rematérialiser ici et maintenant, nous
ne pourrions ni les contrôler ni les stopper. À notre tour, nous serions
anéantis. Nous aurions mérité amplement ce sort, croyez-moi! André…
-
Quoi? Dit l’interpellé avec colère.
-
Reconnaissez que le temps alternatif né de toutes nos interventions est
désormais riche de promesses. Ainsi, en France, le général de Gaulle a été
balayé par le mouvement étudiant auquel les ouvriers se sont ralliés. Une
véritable révolution s’en est suivie. Le nouveau chef de l’Etat, Alain Poher,
ressemble davantage à un Président de la IIIe République qu’à un monarque
républicain issu de la Constitution de 1958, revue et corrigée en 1962. Aux
Etats-Unis, Robert Kennedy a de fortes chances
d’être élu à la charge suprême et de succéder ainsi à Lyndon Johnson. En
effet, dans le camp des Républicains, il n’y a qu’un pâle adversaire désigné à
la hâte après la brutale disparition de Richard Nixon. Quant à la Chine,
derrière sa nouvelle façade démocratique, sous la conduite de Lin Biao, elle
vient de mettre en route le programme eugénique héritier des recherches de Danikine,
et, grâce à l’intervention judicieuse du capitaine Wu, ce programme aboutira
bientôt, dans les délais prévus. Le daryl Timour Singh naîtra dans quelques
mois, n’en doutez point. En URSS, Brejnev a été limogé après l’échec de la
répression du Printemps de Prague. Une collégialité tente de limiter la casse
devant la multiplication des dissidences en Europe de l’Est. Pensez! Même en
Roumanie! Ceaucescu n’est plus au pouvoir. En Occident, nos méthodes
terroristes particulières ont dépassé nos plus grandes espérances. Une
Cinquième Internationale a vu le jour et le système économique issu des accords
de Bretton Woods est désormais caduc. Le dollar n’a plus aucune valeur sur le
plan international et il n’est plus une valeur refuge. Ainsi, banques et multinationales,
désorganisées par tous nos assassinats, ne peuvent plus envisager, avant
longtemps, une politique d’expansion qui a conduit à la mondialisation, cette
mondialisation « heureuse » qui, en fait, laissait les quatre
cinquièmes de l’humanité sur le bord du chemin…
-
Oui, vous dites vrai. Mais pourquoi Sovad ne réagit-il pas, pourquoi nous
laisse-t-il tant les coudées franches? Rétorqua Fermat avec inquiétude.
-
Sans doute parce que ses amis n’occupent pas encore les postes clés. Lui aussi
doit réajuster sa stratégie.
-
Foutaise! En huit mois, nous avons éliminé sept mille personnes, celles qui
comptaient en 1968, soit. Parmi elles une vingtaine figurant sur la liste de
Sarton ont réchappé à notre ire. Thomas Tampico Taylor, Thaddeus von Kalmann,
Bertrand Rollin, Meg Winter, Jonathan Samuel, Humphrey Grover… tous encore
pétant de santé. Je ne puis m’empêcher de ressentir de l’angoisse.
-
Pourquoi?
-
En fait, je crains que nous n’ayons fait que balayer la place, facilitant la
mise en place de la toile d’araignée des ultralibéraux.
-
Commandant, bien au contraire! Réfléchissez. Nous les poussons à se dévoiler
plus vite! Tous les calculs démontrent qu’ils vont tenter de se réunir dans les
prochains mois. Les algorithmes le prouvent. Tout mène à la date fatidique du
20 avril 1970 sur l’île de Sovadia. Sur ce point, Daniel est formel. Vous savez
tout comme moi qu’il ne peut se tromper, commettre une erreur dans les
probabilités. Nous avons certes désorganisé le système keynésien né après la
Seconde Guerre mondiale. Mais avec trois ans d’avance sur le programme de Penta
pi. Ecoutez-moi. En 1971, Nixon porta un coup fatal au
système de Bretton Woods en mettant fin à la convertibilité du dollar en or. En
1973, une crise énergétique, provoquée par le catalyseur de la Guerre du
Kippour - téléguidée par Athananocrassos, Grover and Co - mit fin aux Trente
Glorieuses. Je poursuis. En 1975, Thadddeus von Kalmann et Jonathan Samuel
virent enfin leur idéologie reconnue par l’attribution du Prix Nobel d’économie
au pape du monétarisme - Kalmann, pour sa part, en ayant été le premier
lauréat, et ce, dès 1969 - tandis que Bertrand Rollin, devenant le Premier
ministre de Gérard de Gaisyntisca, pouvait faire de la France le laboratoire de
l’ultra monétarisme quelques années avant l’action de Meg Winter en
Grande-Bretagne et celle de Thomas Tampico Taylor aux Etats-Unis. Tour à tour,
les PDEM, dans un cercle élargi, puis le monde n’allaient-ils pas succomber,
entre 1980 et 1990 à l’idéologie ambiante, au nouveaut totalitarisme, justement
nommé pensée unique?Voyez comme j’ai retenu la leçon.
-
Hum… en attendant, le seul personnage en vue de la liste de l’Hellados qui a été éliminé est Richard Nixon.

Un bilan décevant. Plus que jamais le prototype du matérialisateur temporel reste d’actualité. Je m’en vais donc ordonner au capitaine Wu de faire davantage preuve d’enthousiasme et de participer plus activement à sa construction.

Un bilan décevant. Plus que jamais le prototype du matérialisateur temporel reste d’actualité. Je m’en vais donc ordonner au capitaine Wu de faire davantage preuve d’enthousiasme et de participer plus activement à sa construction.
-
Sur ce point, je ne puis que vous donner raison. Mais faites attention à
ménager les émotions de votre subordonné… Vous le connaissez…
-
Je ne le sais que trop bien, soupira André.
***************
Revenons
en arrière de quelques semaines afin de décrire en détails l’attaque des
Néandertaliens contre la Oil Texacco Company.
Il
était 14h 30. Dans un silence feutré, tous les employés de la maison-mère
travaillaient. Les salons dont le sol était recouvert d’une douce moquette, les
vases portant des fleurs diffusant un délicat parfum, les fauteuils de cuir
noir, les bureaux en aluminium, tout prouvait la prospérité de la compagnie,
son opulence, une entreprise leader mondial dans le secteur de l’énergie.
Mais
le patron n’avait pas encore terminé son déjeuner d’affaires. Il s’attardait
dans un restaurant cinq étoiles en compagnie de son hôte, un cheik du Koweït.
Alors
que la secrétaire particulière du patron des patrons répondait au téléphone au
président Johnson, soudain, un bras velu aux os saillants s’empara du combiné
pour le fracasser avec colère contre la fausse bibliothèque ornementale.
Surprise, la jeune femme se retourna et poussa un cri de pure terreur. Un être
simiesque, du moins à ses yeux, aux grognements rageurs, tressautait devant
elle. Les regards furieux, les poings serrés… la secrétaire ne comprit
clairement qu’une chose: sa vie était menacée.
Effectivement,
l’homme primitif agrippa la robe de la zélée et efficace employée. Le tissu se
déchira puis, des doigts aux longs ongles griffus mirent en pièces la jeune
femme qui, heureusement, perdit rapidement conscience. Cependant, le
Néandertalien abandonna sa victime pour une autre proie plus alléchante: le
patron qui s’en revenait à l’improviste suivi du cheik. Les deux hommes furent
sidérés par le spectacle incongru d’un Néandertalien dévastant le bureau si
design, si bien tenu habituellement.
Tout
naturellement, le premier réflexe des nouveaux venus fut de s’enfuir illico en
abandonnant peu galamment la jeune femme à son sort. Mais l’homme primitif se
montra plus rapide. Se saisissant du PDG, il le projeta à travers le double
vitrage de la fenêtre. Le meneur d’hommes et habile manieur d’argent acheva son
existence trente étages plus bas, son corps allant s’écraser sur la chaussée
comme une grenade trop mûre.
Quant
au Koweïti, qui s’était courageusement réfugié derrière le bureau massif tout
en aluminium, il fut aussi débusqué par le Néandertalien. Laissant la fureur le
conduire, l’homme du
paléolithique moyen le transforma en puching ball. Un seul coup de poing fut
suffisant pour faire ressembler la face de l’Oriental à une figue de Barbarie
écrabouillée dont le jus bien rouge dégoulina sur la moquette.
Bientôt,
toute une horde de chasseurs néandertaliens, dérangée dans la poursuite d’un
troupeau de rennes, effrayée par l’incompréhensible disparition de ses proies,
saccagea la maison-mère de l’Oil Texacco.
Trois
employés prirent le chemin du sous-sol afin de se mettre à l’abri de cet
assaut, là où les ordinateurs étaient entreposés, mais, hélas, un homme
préhistorique les vit et les traqua jusqu’à la porte blindée qu’il parvint à
défoncer à coups de hache avant de pénétrer dans le sanctuaire. Puis, quelque
peu paniqué par les bruits étranges qu’il percevait malgré l’hypnose induite
par le manipulateur temporel, il s’immobilisa quelques brefs instants.
Ayant
repris partiellement ses esprits, il s’avisa enfin de la présence des trois
Homo Sapiens barricadés derrière une table. Ainsi, il identifia l’ennemi
multiséculaire.
Avec
une joie sauvage, il poussa un cri guttural et avança. Les employés paniqués ne
réagirent même pas alors que le Néandertalien fracassait le crâne d’un
moustachu à lunettes. La boîte crânienne ne résista pas et la cervelle se
répandit sur le meuble. Du sang jaspa les survivants. Avec un long soupir,
l’homme primitif étrangla ensuite les deux autres toujours immobilisés par la
terreur.
Enfin,
pas du tout calmé, l’intrus passa sa rage sur les ordinateurs qu’il détruisit à
coups de massue. Cela eut pour résultat de déclencher un court-circuit qui
donna naissance à un début d’incendie.
Il
ne fallut pas plus d’une heure pour que les flammes rongent le gratte-ciel
devenu une véritable tour infernale assiégée à la fois par les pompiers et par
la milice, les deux forces alertées par un membre du personnel parvenu à
s’enfuir.
Pendant
que les Néandertaliens faisaient face aux soldats du feu munis de lances à eau
et aux forces de la milice armés de fusils mitrailleurs, le sinistre gagnait du
terrain.
Cependant,
un homme préhistorique s’en vint prêter main forte aux siens d’un pas
chancelant non pas à cause de la fumée et de l’oxygène qui se raréfiait mais à
la suite d’un début d’ivresse. N’avait-il pas goûté goulûment à tous les
alcools du bar? Toutefois ses forces restaient intactes pour se battre. Ainsi,
se saisissant de la hache d’un des combattants du feu, il la projeta en direction
de son adversaire; le tranchant fendit le crâne de l’homme moderne et l’arme
resta plantée dans la tête de sa victime telle une machette dans une pastèque.
À
quelques mètres de cette scène incroyable, un jeune milicien n’eut d’autre
choix que de décharger son fusil sur le Néandertalien qui s’abattit enfin, le
corps transpercé par une dizaine de balles.
Tandis
que le militaire constatait que l’agresseur gisait sans vie sur le carrelage,
un phénomène étrange mais parfaitement logique de choc en retour débutait.
L’évaporation de la horde de Néandertaliens qui s’en retournait à son époque
d’origine.
On
le comprend, les scientifiques qui se penchèrent sur l’incident furent secoués
d’incrédulité lorsqu’ils durent autopsier le cadavre parfaitement reconnaissable
et hautement improbable d’un Homo Neandertalensis fraîchement récupéré.
Beaucoup d’anthropologues se perdirent en explications spéculatives.
Quelques
semaines plus tard, la pièce à conviction congelée fut volée par un chercheur à
la solde de Sovad désireux d’effacer toutes les preuves tendant à démontrer une
maîtrise du déplacement spatio-temporel.
Il
fallait croire que l’entité était aux abois car, en agissant ainsi, elle
protégeait le commandant Fermat. Un canular cryptozoologique courut alors dans les
laboratoires. La dépouille congelée avait fini chez un forain peu scrupuleux.
En fait, légèrement escroc sur les bords, ce dernier avait tout simplement
maquillé un mannequin qu’il s’était empressé de récupérer.
Or,
le véritable corps anachronique fut soigneusement détruit par Axel Sovad.
***************
Après
les Néandertaliens, Franz et André projetèrent des Australopithèques dans un
centre commercial. Les deux compères ne manquaient pas d’humour. Ce centre
commercial, sis à Los Angeles, était fréquenté par le tout Hollywood. Il fut
mis à sac par une quarantaine d’hominidés curieux, voraces et chapardeurs
durant six bonnes heures, provoquant panique, hystérie, crises cardiaques,
publicité, et médiatisation à outrance comme savait si bien le faire le pays de
l’Oncle Sam.


Une
femelle semblable à ce que devait être Lucy il y a un peu plus de trois
millions d’années bâfrait tant et plus à en crever. Jamais elle n’avait vu
autant de nourriture. Sans un mouvement d’écoeurement ou de répulsion, elle
avalait sans distinction, mâchant à peine, emballages et steaks crus. Puis,
elle s’attaqua à un gigot et termina par un chapelet de saucisses. Enfin repue,
elle rota et s’endormit tout de go sur la moquette du stand de fleurs.
Les
fruits et légumes connurent les mêmes ravages, mordus et abandonnés à peine
goûtés car abondamment enduits de produits chimiques, ce qui dénaturait leur
saveur première.
D’autres
jeunes hominiens se goinfrèrent de friandises plus ou moins surprenantes. Savon
en paillette, chocolat, bains moussants, huiles pour le corps, chewing gum,
hamburgers surgelés.
Dans
un magasin de prêt-à-porter, cinq ou six mâles essayaient les différents
vêtements, le reniflant tout d’abord, les goûtant, les déchirant, tel un
troupeau d’éléphanteaux démolissant tout l’achalandage.
La
tribu d’hominidés était filmée au téléobjectif par les chaînes nationales et
locales. L’événement fit la une de la presse et des journaux télévisés durant
une semaine. Aucune explication ne put être formulée. Cependant, l’incident
donna lieu à un débat: si les Australopithèques ou tout autre ancêtre de
l’homme moderne avaient perduré jusqu’en cette année 1968, que fallait-il
faire? Les exterminer, les parquer dans un zoo ou dans des réserves, les
asservir comme le démontrait a contrario le film Le Planète des Singes?
Une
nouvelle controverse de Valladolid vit ainsi le jour, secouant le Vatican. La
question, au lieu d’être les hominidés sont-ils intelligents, devint les
Australopithèques ont-ils une âme? puis, doit-on les convertir? Ont-ils
reçu une part de la grâce divine? Sont-ils des hommes? Mais pourquoi Dieu les
a-t-Il faits à l’état de simple ébauche?
Comme
nous le voyons, toute l’Eglise catholique, puis les chrétiens en leur diversité
prirent de plein fouet la concrétisation de la théorie de Darwin sur
l’évolution des espèces. Allait-on se risquer à réhabiliter Teilhard de Chardin
et à sortir ses ouvrages de l’Index?
***************
Chicago,
30 décembre 1968. Un penthouse sur le water front, à quelques mètres à
peine de la célèbre Faculté d’économie où Thaddeus von Kalmann et Jonathan
Samuel exerçaient leurs ravages.
À
tort, nous avons accusé l’entité Axel Sovad d’aider Fermat. Penta p, se délectant de sa forme humaine, qui était devenue pour lui comme
une seconde peau, paraissait soucieux. Il méditait quant à l’action à
entreprendre pour contrer efficacement le commandant français et ses aides. Les
paumes de ses mains croisés sous le menton, Sovad réfléchissait profondément.
«
Décidément, Fermat m’apparaît plus coriace et résolu que je le supposais. Mais
il bénéficie également d’un soutien extérieur provenant d’un univers
multidimensionnel sur lequel je ne puis agir. Je l’admets, cela me contrarie
énormément et m’oblige à revoir mes plans. Cet humain assez ordinaire a réussi
à enclencher un nouveau temps dévié. Mais rien n’est encore perdu. Cette
harmonique parallèle n’est qu’amorcée et je puis encore modifier sa courbe en
réunissant la conférence mère des ultralibéraux. En fait, à la limite, les
actions de ce Fermat m’arrangent. Celui-ci n’a-t-il pas libéré les niches
écologiques occupées jusqu’alors par les partisans de Keynes et les
communistes? Il ne me reste plus qu’à donner à cette humanité braillante,
vociférante et consumériste le dieu qu’elle attend. Le toujours plus du chacun
pour soi, pour les privilégiés, les soit-disant gagnants, Ego et Ploutos
confondus ».
Après
avoir marqué une pause, Sovad reprit.
« Le
néolibéralisme, beaucoup plus cruel et sauvage que toutes les sélections
naturelles peut éclore et donner tout son potentiel si je prépare mes séides et
les transforme en prophètes du veau d’or… ah… une communication d’Humprey
Grover… intéressant, oui, mais inquiétant. Un fœtus anormal âgé de trois mois
serait en développement dans une province du nord-ouest de la Chine, dans le
Xinjiang… dangereux… serait-là le fameux daryl Timour Singh, le chef des
Guerres eugéniques? Dois-je intervenir dès aujourd’hui et le supprimer? Non! Ce
serait montrer que je le crains et que Fermat a marqué des points. Hum… Il me
vient une idée… et si, une fois que mes complices se seraient emparés du
pouvoir, je le convertissais et me servais de lui selon mes desseins? Solution
extrêmement séduisante qui m’agrée. Adoptée!
Mais
revenons à ce maudit humain. Cet empêcheur de tourner en rond mérite néanmoins
une leçon que je vais m’empresser de lui infliger. Apparemment, il ignore la
peur et son subordonné de même. Je vais leur envoyer un Asturkruk, le célèbre
et sanguinaire colonel Kraksis, celui qui a sur la conscience quinze milliards de
morts, une bagatelle, des êtres vivants et pensants massacrés par ordre de ce
guerrier natif du XXVIIIe siècle, originaire des dimensions 1721 à 1794. Hum…
ce serait là un fameux coup car si je me souviens bien, Fermat ne dispose plus
d’armures améliorées. Allons, c’est dit. J’ai envie de rire un peu ».
***************
2
janvier 1969. Detroit.
La
neige, tombée en abondance la veille, recouvrait la campagne, lui donnant un
aspect de carte postale. Mais le ciel bas et gris distillait la mélancolie d’un
matin d’hiver. Dans la nuit, la température avait chuté pour descendre à moins
vingt-cinq degrés Celsius en dessous de zéro.
Dans
une propriété isolée, à une trentaine de miles de la grande agglomération, les
occupants de la demeure se souciaient peu du froid intense qui s’était abattu
sur la région.
Déjà
sept heures trente. Le réveil sonna, tirant le commandant de son sommeil
paisible. Il bondit aussitôt hors de son lit, fit quelques mouvements
d’assouplissement, passa ensuite une robe de chambre et des pantoufles, puis
eut le courage de plonger la tête sous le robinet afin d’avoir les idées plus
claires. Enfin, ces gestes quotidiens accomplis, il descendit rapidement les
marches du premier étage jusqu’au rez-de-chaussée avec l’intention de se
préparer un solide petit-déjeuner.
La
cuisine, aménagée dans le style western, n’en était pas moins moderne et
accueillante et comportait de nombreux éléments intégrés.
D’un
geste vif, André poussa la porte type saloon et se figea de stupeur et
d’horreur. Devant lui se tenait debout un être vaguement humanoïde de deux
mètres vingt de haut, caparaçonné dans une armure couleur anthracite, les bras
terminés par des bazookas, pinces et lance-flammes incorporés, le visage
mi-robot mi-humain, le teint particulièrement livide, faisant une tache claire
incongrue sur le noir de la carapace, la bouche en forme de bec, le crâne
oblong surmonté d’antennes greffées artificiellement, les oreilles semblables à
des ouïes, l’arrière du cou bombé et déformé par un tuyau relié directement au
bulbe rachidien.
C’était
le colonel Kraksis en personne, le plus impitoyable des ennemis de l’Alliance.
L’effrayante
et improbable apparition dévisagea lentement le commandant et, reconnaissant en
lui un ennemi désarmé, se saisit brusquement de lui d’une de ses mains
mécaniques.


André
ne put qu’émettre un cri étranglé vite éteint.
Pendant
que l’Asturkruk tâtait sa proie, l’examinant et l’auscultant avant de la
broyer, Fermat, avant de perdre tout à fait conscience, eut le réflexe
d’envoyer un message mental à Daniel Lin, se demandant si son subordonné, mal
réveillé, allait le capter. Or, déjà sous la douche, le capitaine le reçut sans
difficulté. Immédiatement, le daryl androïde se déphasa et passa en hyper
accéléré. Un centième de seconde plus tard, il se retrouva face à l’humanoïde.
Aussitôt,
le colonel Kraksis enregistra la présence de Daniel et réagit aussi rapidement
que le capitaine Wu. Abandonnant Fermat qui ne constituait pour lui qu’une
proie de second ordre, il se dirigea vers le daryl androïde seul adversaire à
sa taille. Pour ce faire, il s’était mis en déphasage maximal, vitesse et
lumière non perceptibles par des yeux humains ordinaires.
L’Asturkruk
dont l’armure avait été façonnée exclusivement pour lui, était en parfaite
symbiose avec elle. Son cerveau se confondait avec les ordinateurs intégrés à
la carapace de métal organique, son corps était relié à elle par tout un réseau
de capteurs et de senseurs.
Si
Daniel n’avait dû se fier qu’à ses yeux, il aurait pu croire qu’il était
entouré par des centaines de guerriers Asturkruks, tous en position de combat.
Mais le capitaine Wu avait déjà affronté pareil adversaire; il savait à quoi
s’en tenir.
Kraksis
passa à l’offensive. Sa visière, démultipliée, émit des ondes de contraction
qui modifiaient la pression atmosphérique et avaient pour résultat d’écraser
toute forme de vie se trouvant dans son champ d’action.
Plus
rapide, le daryl androïde évita le feu de l’arme futuriste. Mal dirigé, le tir
fit imploser le réfrigérateur. Toutefois, la portée des rayons était telle que
même les canalisations extérieures furent atteintes. À leur tour, elles
cédèrent, éclatant et répandant de la vapeur d’eau malgré le froid intense.
Pendant
ce temps, Fermat avait pu ramper hors de la cuisine et était monté jusque dans
sa chambre à la recherche d’une arme capable d’aider son subordonné. Le
commandant connaissait les exceptionnelles capacités de Daniel mais il ignorait
combien de temps il pouvait se maintenir en hyper vitesse.
En
bas, adoptant la tactique Wiwaxia, Kraksis, se métamorphosant, prit l’apparence
d’une boule d’énergie hérissée de rayons découpants déphasés comme à l’infini.
Les murs furent lacérés et fendus, tandis que les haies, les sapins qui
s’élevaient dans le jardin ainsi qu’une Ford limousine spacieuse furent
découpés par ce laser ultra performant.
Pour
le capitaine, il s’agissait d’une course de vitesse, sans plus. Il ne réchappa
au rayon découpant que d’une nanoseconde avant qu’il ne l’atteigne non pas une
fois, mais des centaines!
Cependant
le daryl androïde n’éprouvait aucune inquiétude. Il connaissait pertinemment le
contenu des réserves énergétiques de l’armure Asturkruk alors que celle-ci
paraissait plus perfectionnée qu’à l’accoutumée. En fait, le temps jouait en
faveur de Daniel car ses capacités et sa résistance physique étaient optimales.
Il lui fallait donc tenir jusqu’à ce que son adversaire se retrouvât
immobilisé.
Ayant
pris conscience du problème, Kraksis choisit alors la tactique Formica.
Dislocation, division et multiplication des différentes parties du corps,
chacune transformée en un être autonome, commandé par un cerveau omniscient ou
presque, attaquant dans neuf dimensions simultanément. Cela revenait à dire que
l’attaque séparée et concomitante de ces duplications d’organes armés pouvait
se produire avant même que le coup partît pour un observateur humain ordinaire.
Des tentacules de titane et des rayons inhabituels surgirent de nulle part, du
moins sembla-t-il, du sol, du plafond, des murs, de la cave, du garage, du
corridor du premier étage, du grenier et ainsi de suite. C’était là une arme
imparable que le capitaine Wu n’avait pas encore affrontée.
Comprenant
instinctivement le danger, débridant sa nature transdimensionnelle, Daniel Lin
répliqua alors par la création d’un champ anentropique, champ généré par ses
propres réserves énergétiques. La partie artificielle de son corps contenait
des cristaux de charpakium ce qui expliquait mais imparfaitement l’exploit
ainsi réalisé par le daryl androïde.
Les
bras, les troncs, les têtes bioniques de l’Asturkruk surarmé se heurtèrent à un
mur infranchissable. Or il ne fallait pas entrer en contact avec celui-ci car
l’obstacle rencontré renvoyait alors l’énergie à son point de départ avec un
effet de régression explosive accentué par l’anentropie. Englués dans ce piège,
les tétrapodes et organites offensifs subirent des étirements, des distorsions
incontrôlées, en avant et en arrière dans le temps. Les phénomènes qui en
découlèrent furent le rajeunissement, le vieillissement accélérés,
l’éclatement, la contraction, l’usure, l’altérité maximale, le démontage, la potentialité
non encore concrétisée…
Kraksis
fut victime de ce temps cubiste engendré par Daniel Lin. Des fragments de son
crâne et de sa face, ses oreilles et ce qui lui tenait lieu de nez, ses iris ne
furent plus que des lamelles, ses phalanges, sa chair livide devinrent des
lambeaux blanchâtres, les pièces de son armure, les cellules de son cœur,
celles de son foie, ou encore de ses poumons, les tendons de ses muscles, ses
os, pourrirent, se fossilisèrent, brûlèrent, explosèrent ou bien redevinrent
embryonnaires.
Ainsi,
une des têtes déphasées rétrécit jusqu’à n’être plus qu’un microscopique
renflement de neurula. Alors, un avant-bras se détacha tandis que le titane se
rétractait, se confondant avec la chair desséchée, semblable à différentes
strates d’un fossile minéral.
Le
colonel Kraksis se vit donc dans l’obligation de revenir en phase normale. Il y
parvint non sans mal. À nouveau visible pour l’œil humain, il réapparut dans la
pièce dévastée pourvu d’une armure en partie démantelée, dévoilant la face
gauche de son visage, une face brûlée au troisième degré. De plus, un de ses
poumons ayant repris la taille de celui d’un enfant de six mois, il soufflait
péniblement et émettait une respiration rauque des plus inquiétantes.
Mais
l’Asturkruk avait également perdu l’usage d’un pied, désormais pétrifié.
Tout
son corps semblait à l’avenant. Pour couronner le tout, son armure, si
perfectionnée, était désormais inutile, vidée entièrement de sa réserve
énergétique.
Sans
défense, Kraksis, tout à fait impavide, faisait face à Daniel et attendait son
sort avec la plus parfaite indifférence. Tout aussi froid que son adversaire,
le capitaine s’assura de l’immobilité totale de l’Asturkruk et s’approcha de
lui. Ensuite, il entoura le corps de l’ennemi de ses bras et le broya comme
l’aurait fait un python avant d’avaler sa victime. En une poignée de secondes,
Kraksis, le fléau de la Galaxie, ne fut plus qu’un cadavre disloqué qui retomba
comme une poupée de chiffon sur le carrelage de la cuisine, plus exactement sur
ce qui restait de celui-ci.
Fermat
revint à la seconde même où le daryl androïde vérifiait qu’il ne restait pas un
souffle de vie dans le corps de l’Asturkruk. Le commandant s’était muni d’un
phaseur de type 4, une arme fort puissante, à même de désintégrer d’un seul tir
tout un stade de football plein à craquer.
-
Hé bien, capitaine? Où en êtes-vous?
Déjà fini?
-
Plus rien à craindre, je pense. Mais nous l’avons échappé belle. Il faudrait
désintégrer ce corps, il fait désordre… nous ne pouvons décemment l’enterrer…
les historiens du futur ne comprendraient pas comment ce cadavre extraterrestre
a pu atterrir sur la Terre du XX e siècle.
-
Quel humour Daniel Lin! Faire disparaître le corps ne suffira pas. Il nous
faudra également laver le sol afin de faire disparaître les nombreuses traces
de lymphe et de sang…
-
Oui, vous dites vrai… pendant que nous y sommes, nous devrions reconstruire
tout le rez-de-chaussée. On dirait que la maison a subi l’assaut de toute une
horde de robots tueurs.
-
Certes… Comment vous en êtes-vous sorti?
-
En émettant un champ de force régressif, une espèce de mur anentropique, comme
si un cube de Moëbius avait été incorporé dans mon organisme…
-
Bigre! D’où vous vient ce talent insoupçonné?
-
Je l’ignore… Mais si j’ai été conçu sur le modèle de l’Homunculus…
-
Je crois plutôt que Michaël est intervenu une fois encore. Je suppose aussi que
vous avez compris qui nous a envoyé pareil cadeau…
-
Axel Sovad. Nous le gênons, et pas qu’un peu.
-
Peut-être nous faudra-t-il déménager plus tôt que prévu et rejoindre le plus
rapidement possible l’île privée de Franz?
-
La décision vous appartient, commandant.
-
Bien sûr, capitaine. Il est plus que temps de passer aux essais avec le
prototype final. Autant le construire sur l’île afin de matérialiser avec
succès les Odaraïens et les Haäns…
-
Oui monsieur. Ce sera plus simple que démonter et de remonter l’appareil
actuel.
-
Une chance que ce combat n’ait réveillé ni le docteur ni sa fille. En fait,
sont-elles encore…
-
Mais oui, commandant, ne vous inquiétez donc pas. Je capte leurs ondes
mentales. Toutes deux sont en train de rêver. Elles ne vont pas tarder à ouvrir
les yeux.
-
Dire que cet affrontement n’a pas duré deux minutes!
-
Un peu plus, précisément deux minutes et neuf secondes. Une éternité pour moi,
commandant.
-
D’accord. Mais vous oubliez votre tenue, capitaine, ou plus exactement votre
absence de tenue. Allez vous habiller et rangez-moi tout ça.
-
A vos ordres, commandant.
Le
daryl androïde remonta d’un pas paisible dans sa chambre. Fermat, quant à lui,
se posait des questions.
«
Bizarre! Chaque fois que nous avons un pépin, Violetta est endormie. Il faudra
que j’interroge von Hauerstadt sur les capacités de l’Homo Spiritus… mais je me
fais sans doute des idées… ».