1900
10 mai 1993.
Ce jour-là fut à marquer d’une
pierre noire pour le Japon. En effet, la ville de Nagasaki fut détruite par un
tremblement de terre d’une extrême violence. Les morts et les blessés se
comptèrent par centaines de mille.
Parallèlement, l’URSS souffrait
également mais d’un autre mal tout aussi meurtrier. Le pays, victime d’une
crise économique sans précédent, n’était plus capable d’assurer le
ravitaillement de ses villes. Les dirigeants rejetèrent la faute de cet état de
fait sur l’Occident. Ils se mirent à prêcher ouvertement la guerre contre les
impérialistes et les capitalistes du bloc de l’Ouest.
Bien que la population soviétique ne
fût pas dupe de ce mensonge, elle ne se souleva pas. Avait-elle le choix ?
*****
Février 1900, Ravensburg, le château
familial des von Möll.
Magda s’en revenait de chez le
médecin. Ce n’était pas seulement le froid assez mordant qui lui rosissait le
teint. La joie avait une grande part dans ce phénomène naturel. Après être descendue
de la voiture – hippomobile bien sûr- oubliant sa bonne éducation, la jeune
femme entra en coup de vent dans le grand salon là où son beau-père lisait son
journal dans une quiète atmosphère et où son époux étudiait de près un manuel
de stratégie, attablé devant une tasse de café.
- Oh ! Père que je suis
heureuse, commença la jeune femme. Le docteur confirme que je suis enceinte…
Brusquement, Wilhelm se redressa,
faisant tomber à la fois son livre et sa tasse.
- Enfin, s’écria-t-il. J’espère que
ce sera un garçon.
- Quelle magnifique nouvelle !
Se réjouit Rodolphe.
- Magda, reprit le capitaine, tu
prendras toutes les précautions possibles. Tu comprends ?
- Oui, je suivrai toutes les
recommandations du médecin.
- Les miennes aussi, insista l’époux.
Tu resteras allongée une partie de la journée à tricoter, à lire des ouvrages
de gynécologie, tu mangeras léger et, surtout, oui, surtout, tu m’ôteras ce
foutu corset !
*****
Le 14 avril de l’année 1900 fut une
date mémorable pour les Français de la Belle
Epoque. En effet, ce jour-là s’ouvrit l’Exposition universelle dans la capitale. Cet événement avait demandé
huit ans de préparation et devait durer deux-cent-dix jours.


Comme tout homme aisé de l’époque se
disant citoyen européen, le baron von Möll, qui, décidément, avaient un faible
pour les expositions universelles, avait prévu de se rendre à Paris une
nouvelle fois, en compagnie de son épouse mais sans le reste de la famille.
Ainsi, nous retrouvâmes le vieux
couple en ce 3 mai 1900 devant le pavillon – plus exactement le Palais – du
Reich, déjà célèbre par son aspect rustique et ses clochers de bois verts et
jaunes. Il ne fallait surtout pas se fier à cet aspect extérieur qui fleurait
bon les traditions rurales.
En fait, l’intérieur était fort bien
ordonné et élevait un hymne à la technologie teutonne. Des bateaux et des
paquebots y étaient exposés, suscitant l’admiration ou la jalousie de nombreux
visiteurs, mais pas seulement. Il fallait aussi compter avec les autres
produits manufacturiers, les étoffes de toute sorte, les uniformes, rutilants,
cela allait de soi, un phare et des chevaux de belles races. De plus, un
pavillon spécial était consacré à la manufacture de porcelaines de Berlin.
Le Kaiser en personne s’était
préoccupé de cette exposition, et, en signe d’entente avec la France, y avait
fait exposé quelques-uns de ses tableaux préférés : Embarquement pour Cythère, l’Enseigne de Gersaint et les Comédiens de Watteau.


Devant cette profusion technique,
cette richesse commerciale insolemment montrées, tous les Français qui
visitèrent le pavillon allemand pensèrent « notre exposition est un Sedan
commercial ».
Mais Rodolphe ne se contenta pas
d’admirer le Palais du Reich. L’esprit éclectique, il visita également le
Palais du Trocadéro, le pavillon ottoman ainsi que celui de l’Italie, sans
oublier les locaux attribués aux Japonais.


Le soir, Gerta et son époux prirent
plaisir à voguer sur la Seine en vieux amoureux et virent la nuit s’illuminer
de mille feux grâce à la fée électricité.
En longeant ainsi le fleuve, les von
Möll ils eurent l’impression de passer en quelques minutes seulement d’un
continent à l’autre et de faire le tour du monde. Ce voyage d’un goût exquis
selon l’avis de madame la baronne, aurait été jugé des plus kitchs par Stephen
ou Michaël.
Hélas, cette parenthèse joyeuse
allait être troublée par plusieurs tentatives d’assassinat contre Rodolphe.
Racontons les incidents les plus
notables.
Le 5 mai, vers 10 heures du matin,
alors que le baron parcourait les rues de la capitale française au volant de
son vis-à-vis de Dion Bouton 1899, engin motorisé qu’il avait fait venir à
grands frais d’Allemagne, une bombe anarchiste explosa juste devant le
véhicule. Hasard ? Fatalité ?


Rodolphe réchappa de justesse à cet
attentat mais ce ne fut pas le cas de quelques passants bien moins chanceux. La
police dénombra quatre morts et cinq blessés aux abords de l’automobile qui fut
bonne pour la ferraille.
L’enquête ne donna absolument rien.
Fort secoué et ému, le baron von Möll décida de ne plus conduire de voiture et
se contenta de déambuler à pieds dans les rues proches de son hôtel ou encore
d’emprunter les transports en commun et, notamment, le tout nouveau
métropolitain.
Le dimanche suivant, alors que Gerta
et lui-même sortaient de l’église de la Madeleine après la Grand’messe de onze
heures, un mendiant demandait la charité au couple. Il tendait sa sébile d’une
main tremblante. Alors que Rodolphe fouillait dans un porte-monnaie afin de
donner quelques piécettes au pauvre hère, le pseudo-mendiant, bien plus rapide,
soudain armé d’un Colt, voulut vider son chargeur sur sa victime. Mais, tandis
que Gerta, effrayée, reculait en criant, l’arme, enrayée, ne tira aucun
projectile !
Constatant son échec, l’assassin
s’empressa de courir. Mais il fut rapidement entouré par une foule hostile.
Traîné au poste de police le plus proche, le terroriste ne put donner des
explications sensées à l’inspecteur chargé de l’interroger.
Détails des plus insolites :
l’étrange anarchiste avait un type maghrébin fort prononcé et était en
possession de papiers d’identité anachroniques, datant de la fatidique année
1956 et plus précisément établis au mois d’octobre alors que le Président du
Conseil Guy Mollet venait d’enlever quatre membres dirigeants du FLN. Justement,
un journal de ce jour-là, plié dans une des poches du pardessus du triste
individu, relatait lesdits faits sur un ton triomphal.
Vite, le commissaire Berthelot fut
averti de ces incongruités. Rendus furieux par les dénégations de l’Algérien,
les flics le passèrent à tabac sans le moindre scrupule. « Un
Krouïa », pensez donc ! Pourquoi s’embarrasser de principes
humanitaires ?
Enfin, le terroriste parla et
dégoisa une histoire digne des romans feuilletons de l’époque, avec une touche
de fantastique en sus.
Bilal avait été en contact avec un
dénommé Pierre Duval à Hussein-Dey, à proximité d’Alger. Ledit Pierre Duval
occupait, selon les dires de l’anarchiste, un haut poste au sein des services
secrets français.

Mais ce n’était pas tout. L’officier
avait réussi à convaincre Bilal de travailler pour lui mais aussi pour un
certain Johann, à la nationalité inconnue. Bilal certifiait n’avoir jamais vu
Johann dont le patronyme lui restait inconnu. Grâce à ce qu’il pensait être une
montre un peu particulière, remise par Pierre à l’Algérien, lui, Bilal Gasmi,
avait pu se rendre en 1900 avec la mission d’assassiner Rodolphe von Möll,
citoyen allemand. Le baron était accusé par les commanditaires du naïf
terroriste d’être à la source, par ses écrits qui seraient célèbres dans
quarante à cinquante ans, de l’attitude raciste coloniale des dignitaires
français de la Quatrième République ! C’était pour cela que le
gouvernement de Paris ne voulait pas entendre parler de l’indépendance de
l’Algérie alors qu’il l’avait accordée à la Tunisie et au Maroc. Dans les
textes du baron, il était explicitement écrit que les Algériens n’étaient pas
encore capables de s’administrer eux-mêmes…
Bien évidemment, le commissaire
Berthelot et ses subordonnés ne crurent pas un mot de ce délire. Le prévenu,
tout contusionné, fut enfermé dans un cachot enténébré. Lorsque Bilal revint à
lui, il avait perdu connaissance sous les coups, il mit à profit sa solitude
pour avaler une capsule de cyanure comme le faisaient les nazis dans les années
1940.
Le corps sans vie du terroriste ne
serait découvert que le lendemain matin.
Or, une fois le décès constaté, tous
les occupants du commissariat se retrouvèrent immobilisés par une puissance
extérieure occulte. Lorsque les policiers recouvrèrent leur liberté de
mouvement, ayant perdu le souvenir des dernières heures, le corps de Bilal
n’était plus dans la cellule. Il s’était volatilisé, comme effacé de la
réalité.
Pour les fonctionnaires, la journée
précédente aura été semblable à toutes les autres…
Mais le baron von Möll n’en était
pas quitte pour autant.
Alors que le couple von Möll
admirait la perspective du Champ de Mars vue du troisième étage de la Tour
Eiffel, un fanatique Hindou, un nationaliste sans nul doute, tenta de faire
basculer le baron dans le vide. L’Asiatique était comme sorti de nulle part.
Mais ce fut l’assassin qui tomba et chuta jusqu’au sol après avoir crié sa
terreur durant près de trois cents mètres.
Comment un tel prodige avait-il pu
avoir lieu ?
Tandis que Rodolphe s’épongeait le
front sous le coup de l’émotion et que Gerta, très pâle, était réconfortée par
un touriste britannique, un individu de haute taille, les yeux gris, se
matérialisa soudainement près d’un des ascenseurs. Il s’agissait de l’agent
temporel, vêtu de manière grotesque aux yeux des contemporains des von Möll. En
effet, le jeune homme avait passé une espèce de combinaison jaune paille
taillée dans un tissu synthétique.
Rodolphe s’avisa le premier de la
présence de l’Homo Spiritus. Il lui dit :
- C’était vous. Je vous dois la vie…
- Ma foi, je le reconnais.
- L’autre jour, alors que je
conduisais mon automobile aussi.
- Oui, sourit Michaël.
L’agent temporel taisait aussi le
fait de l’évaporation de Bilal dans une des cellules du commissariat.
Gerta, après avoir remercié
l’Anglais pour sa prévenance, dévisagea Michaël et fit la moue devant sa tenue
anachronique.
- Quel manque de goût dans votre
vêture ! S’exclama-t-elle
- Il ne s’agit là que d’un détail
sans importance, compléta Rodolphe en haussant les épaules.
- Que non pas, insista la baronne
von Möll. Ce vêtement attire l’attention sur vous. Il faut vous changer au plus
vite. Vous allez venir avec nous à l’hôtel. Mon mari vous prêtera un de ses
costumes.
Rodolphe et Michaël avaient à peu
près la même taille mais pas la même corpulence. Désormais le baron, qui avait
forci, arborait un ventre de bon propriétaire.
Michaël eut beau objecter, rien n’y
fit. Il dut suivre le couple von Möll et emprunta un antique fiacre qui
conduisit le trio jusqu’à un hôtel cossu rue de Rivoli.
Tandis que Rodolphe, contre l’avis
de Gerta, se plaçait près d’une des fenêtres de la chambre afin de voir s’il
n’y avait personne de suspects dans les environs, l’homme du futur enfilait
rapidement un pantalon, une chemise et une veste, le tout appartenant au baron.
Il omit sciemment le faux-col et la cravate qui allaient avec le costume. Il en
alla de même pour les bottines, l’agent temporel se contentant de conserver ses
mocassins.
- Ce n’est pas du meilleur effet,
constata Gerta lorsque le jeune homme eut terminé.
La baronne n’eut pas le temps de
poursuivre ses réflexions car un cliquetis de verre brisé l’interrompit. Une
flèche terminée par une pointe d’acier venait de casser une des vitres de la
fenêtre de la chambre. L'arme vint se planter avec force dans l’armoire massive
contre un des murs de la pièce en ayant frôlé la tête de Michaël.
Sans marquer le moindre trouble, le
jeune homme arracha la flèche du meuble, sans effort, dégagea le petit billet
noué autour de la tige et déchiffra le message suivant :
« Pendant qu’il en est encore
temps, retournez d’où vous venez. J’ai horreur des intrus. Johann ».
L’agent temporel ne haussa pas les
sourcils à cette lecture.
Rodolphe, qui s’était rapproché,
demanda :
- Que dit ce texte ? Me
menace-t-il une nouvelle fois ?
- Non. En fait, ce message m’est
adressé. Il émane de Johann. Vous vous souvenez ? C’est le triste sire qui
avait troublé les noces de votre fils aîné. Tenez. Lisez donc. Son contenu
n’est pas un secret.
Rodolphe s’empara du petit papier et
l’examina attentivement. Malgré ses efforts, il ne parvint pas à en lire le
contenu.
- Himmelgott ! Je ne comprends rien à ce qui est écrit ?
Quelle est donc cette langue ?
- Pardon. J’avais oublié… ce billet
est rédigé dans une langue qui succédera à l’anglais. Une sorte d’espéranto de
l’an 3000. Ah ! Johann s’amuse. Pour le moment, il se sait intouchable et
abuse de cet avantage.
- Intouchable ? Comment
cela ? Questionna Gerta.
- Le sieur van der Zelden est fort
bien protégé… par quelqu’un de plus puissant que moi. Désormais, ce n’est plus
à vous, monsieur le baron qu’il s’en prendra mais… à moi. Je pense qu’il veut
m’éloigner… en restant à vos côtés, je mets votre vie en danger…
- Vous allez partir ? Alors que
vous venez de me sauver la vie ? Mais si les attentats reprenaient ?
Insista le baron.
- Non, Johann vient de changer de
cible… je crois comprendre. Votre belle-fille Magda n’est-elle pas
enceinte ?
- Mais oui, proféra Gerta. Comment
le savez-vous ?
- Voyons, madame von Möll ! Je
connais parfaitement votre arbre généalogique depuis un petit séjour dans les
archives de la bibliothèque de LA… entre autres… Magda accouchera d’une petite
fille. A la grande déception de Wilhelm. L’enfant sera baptisée Johanna…
- Johanna ? S’étonna Rodolphe.
- Oui, c’est cela. Tenez… la voici
jeune épousée, auprès de David… c’est toute sa mère. Notez la ressemblance…
avec vingt kilos de moins cependant.
- Hem… on dirait qu’elle a quelque
chose de buté dans le regard…, remarqua Gerta.
- Bien observé, sourit Michaël.
Cette photographie a été prise dans les années 1920, quelques années après le
mariage de David van der Zelden et de votre petite-fille. Or, sachez-le, ce
David sera le grand-père de Johann, celui que Stephen et moi-même nommons
l’Ennemi.
Horrifié, Rodolphe interrompit
l’agent temporel.
- Michaël, qu’essayez-vous de nous
faire comprendre à Gerta et à moi-même ? Seriez-vous prêt à provoquer un
avortement ? Pour éviter l’existence dudit Johann ?
- Oh non, monsieur le baron !
Je ne suis pas un monstre… ce qui est, est. Ce qui a été est… je ne change le
cours des événements que lorsque j’en ai reçu l’aval de mes supérieurs.
Gerta afficha alors son soulagement.
- Johann en doute, émit-elle
toutefois.
- Peut-être… Johanna peut donc fort
bien vivre son existence telle qu’elle doit se dérouler. Elle ne constitue pas
un danger immédiat. A moi de prendre garde et de protéger la Terre des
agissements de son descendant. Pour l’heure, il me faut découvrir les origines
de la puissance de Johann. Je dois également démasquer ses alliés, tous ses
alliés. Ceux-ci ne sont pas simplement basés au XXe siècle. Ils doivent se
trouver postés à des dates clés de l’histoire du Monde. L’équation que je dois
résoudre est celle-ci : vous protéger en premier lieu, sans me montrer,
évidemment, protéger Stephen et… me protéger…
- Ce n’est pas par pur sentiment
humanitaire que vous vous attachez à Stephen, jeta Gerta. Non, ne le niez pas…
vous vous êtes mis non seulement à le respecter, à l’apprécier mais aussi à
l’aimer… malgré tous ses défauts…
- Madame la baronne, que dire ?
Fit Michaël. Normalement je n’ai pas de ces élans de cœur… tout simplement,
tous deux sommes parents, mais à un degré très lointain. Stephen est en quelque
sorte mon arrière-arrière-grand-père… s’il meurt, s’il s’efface de la réalité,
de cette chronoligne, soit je disparais, soit je suis… différent… autre… en
effet, il suffit qu’un ancêtre dans votre lignée ne voie pas le jour pour que
l’un de ces scénarios advienne.
Après ces paroles surprenantes,
Michaël quitta brusquement les von Möll comme s’il avait reçu un message le
rappelant à la fin du XXe siècle ou… ailleurs…
Quelques jours plus tard, le baron
et madame la baronne s’en retournaient à Ravensburg sans qu’aucun incident ne vînt
troubler encore le couple.
*****
Le 8 mai 1918, alors que la Première
Guerre mondiale durait depuis presque quatre ans, dans la région bavaroise,
dans un château construit à l’orée du XVIIIe siècle, copie miniature de Vaux-le
Vicomte et par là même de Versailles, propriété appartenant au duc en titre des
von Hauerstadt, une jeune femme d’origine française répondant au prénom désuet
et charmant d’Amélie, mettait au monde non son premier-né mais son fils aîné.
Or son mari se trouvait sur le
front, ses parents coincés en France et son beau-père décédé depuis deux ans
déjà. Pour la secourir et la consoler, elle n’avait auprès d’elle que des
domestiques.
Après huit heures de travail, la
délivrance advint enfin. Le premier cri du nouveau-né retentit dans les aîtres
du château. L’enfant, parfaitement constitué, avait du souffle et de la voix.
Il serait baptisé dès le lendemain matin…
Le médecin demanda à la
parturiente :
- Comment voulez-vous appeler ce
petit gars, madame la duchesse ?
- Franz… oui, Franz… cela sonne
bien…
*****
Simultanément, vers le milieu des
années 2200, quelque part dans ce qui avait été le sous-continent indien,
Michaël ou un de ses confrères enquêtait sur l’origine des hommes bioniques.
Un chercheur d’origine iranienne, un
certain Shamir avait réussi à mettre au point le premier homme robot capable de
s’autogouverner. Un androïde ? Oui, en quelque sorte.


Mais il s’agissait encore d’un être
synthétique bien primitif et d’une durée de vie fort brève, n’excédant pas une
année. L’agent temporel savait que ce « premier homme » qui avait été
appelé prosaïquement A-OOO1 serait le premier maillon d’une chaîne qui
conduirait à Klatoo et à Yaktam.
*****
Mais que se passait-il à Ravensburg
en cette année 1900 ?
Alors que toute la famille von Möll
se préoccupait de la grossesse difficile de Magda, le banquier Joseph Rosenberg
avait son premier enfant. Une petite-fille Hanna-Bertha qui serait amie avec
Johanna dans quelques années…
Nous étions le 19 juillet lorsque la
fillette naquit.
Quelques semaines plus tard, Joseph
ramenait d’un voyage un nourrisson orphelin qu’il adopterait Georgios
Athanocrassos. L’enfant d’origine grecque allait se retrouver une fois adulte à
la tête de l’empire financier des Rosenberg.
Pour mémoire, les parents naturels
de Georgios étaient morts dans des circonstances obscures et l’orphelin n’avait
plus aucun parent proche ou lointain pour s’occuper de lui. Le garçonnet, s’il
n’avait pas été remarqué et adopté par Joseph, aurait eu sans nul doute un
destin autrement plus tragique… il serait décédé de la diphtérie ou d’une autre
maladie tout aussi redoutable.
Apprenant la nouvelle, Rodolphe
sollicita l’avis de son fidèle valet Peter, toujours aussi stylé.
- Peter, que pensez-vous de cette
adoption ?
- Monsieur Rosenberg a agi avec
cœur.
- Il a donc eu raison ?
- Tout à fait, monsieur le baron.
J’aurais fait de même si j’avais été à sa place.
Enfin, le 17 septembre de cette
année 1900, Wilhelm von Möll devint père. A Huit heures et quart du matin, dans
la chambre rose, après plusieurs heures de lutte et d’angoisse, Magda mettait
au monde un bébé malingre, d’apparence fragile, pesant à peine plus de quatre
livres. Le capitaine, qui avait assisté à l’accouchement, ce qui était jugé
comme excentrique à cette époque, marqua sa colère au lieu de sa joie à la vue
du nourrisson. Une fille. Voilà tout ce que son épouse lui donnait ! Une
humiliation de plus.
Cependant, Magda, les larmes aux
yeux, murmura :
- J’ai fait mon possible, Wilhelm.
Au lieu d’appeler le nouveau-né Johann, nous le prénommerons Johanna. C’est
tout…
- Comment, c’est tout ? Eclata
l’officier.
- Monsieur ! s’écria alors le
médecin. Ce n’est vraiment pas le moment pour avoir une crise de nerfs. Je vous
prie de me suivre au rez-de-chaussée. Nous devons avoir une conversation.
Le visage empourpré par la colère,
Wilhelm von Möll n’en suivit pas moins le docteur. Ce dernier, dans le salon
jaune, en fait une espèce de salle d’attente pour visiteurs inconnus, le visage
triste et avec des regrets dans la voix, informa le fils aîné des von Möll de
la situation.
- Monsieur, vous devriez ménager
votre épouse. Ne point marquer votre désappointement. Madame von Möll ne pourra
plus avoir d’autre enfant. La grossesse et l’accouchement ont été difficiles.
Très difficiles. J’ai dû faire un choix.
- Quel choix ? S’enquit Wilhelm
d’une voix sèche.
- Ce choix consistait à empêcher ma
patiente de vivre une autre grossesse qu’elle n’aurait pas menée à terme et qui
lui aurait coûté la vie.
- En êtes-vous absolument certain ?
Insista le militaire.
- Bien sûr. Jamais le nouvel enfant
n’aurait été viable.
Atterré, Wilhelm rétorqua d’une voix
moins dure dans laquelle on sentait sa détresse.
- Quoi ! Cela signifie que je
n’aurai donc pas de descendant mâle… à qui donc ira le château si Johanna se
marie un jour ? Que vont dire mes connaissances, mes amis ? Mon
frère ?
- Voyons, monsieur,
ressaisissez-vous ! Il est malséant, indécent même de penser à de telles
choses à cette heure ! Je ne sais si votre fille vivra. Elle me paraît
bien faible. Il faudra prendre mille précautions. A commencer par
l’allaitement.
- Expliquez-vous, docteur.
- Il n’est pas question que madame
von Möll nourrisse elle-même sa fille. Je vais vous envoyer deux personnes de
confiance, des nourrices agréées. Heureusement, j’avais anticipé le problème.
- Ces deux femmes seront-elles à la
hauteur.
- Oui, évidemment. Deux paysannes
originaires d’un village à trois lieues d’ici. Maintenant, nous n’avons plus à
espérer qu’en la Providence.
Pantois par ce qu’il venait
d’apprendre, Wilhelm laissa là le médecin et s’en alla s’enfermer dans ses
appartements. Il n’en redescendra qu’après quelques heures de méditation.
Résigné, il acceptera cette fille dont il ne voulait pas dans un premier temps.
Mieux ! Dès que Johanna sera en âge de parler et de marcher, il
s’attachera à elle et deviendra un papa gâteau pour cette enfant unique.
*****
Près d’un siècle plus tard. Le 12
mai 1993, Moscou.
Nicolaï Diubinov avait convoqué le
Soviet Suprême qui siégeait en session extraordinaire. En effet, la question
économique devenait de plus en plus préoccupante, prenant des dimensions
cruciales. Les vieux caciques avaient le devoir de trouver une solution coûte
que coûte.


Tandis que le Japon comptabilisait
les victimes du tremblement de terre qui avait touché Nagasaki, mais aussi
qu’au Chili les communications étaient coupées, le pays sombrant dans la guerre
civile, le Premier Secrétaire du Parti communiste déclarait aux 3700
délégués :
- Camarades, frères, comme vous conclurez
après les différents rapports portés à votre connaissance, rapports effectués
par nos mandants des Républiques soviétiques et des Territoires autonomes, que
nous n’avons plus le choix. Puisque l’Occident nous abandonne en nous refusant
les vivres que nous étions prêts à lui acheter, nous humiliant comme jamais,
que les capitalistes nous acculent à la famine, nous irons donc nous nourrir
chez ces mêmes chiens d’impérialistes, ces porcs satisfaits de leur sort, se
vautrant dans la bauge. Notre armée est prête. Elle n’attend plus que notre
appel. Toute notre jeunesse a hâte de prendre les armes. Elle a soif de justice
et ne demande qu’à faire rendre gorge à ces égoïstes, repus à en crever, de cet
Occident décadent.
- Oui, bravo ! Acclamèrent à
l’unisson les 3700 délégués. C’est cela qu’il faut faire. Partir en guerre…
- Camarades, vous oubliez un petit
détail qu’il nous faut régler. Il ne nous appartient pas de déclencher cette
guerre. C’est l’adversaire qui doit apparaître comme l’agresseur face aux
Nations Unies…
- Les Nations Unies sont des
eunuques, jetèrent quelques fanatiques venus d’Asie centrale.
- Certes, je partage ce point de
vue, mais nous devons nous montrer prudents… ne serait-ce que pour la
postérité, rajouta Nicolaï. Si nous sommes vainqueurs…
- Nous le serons, crièrent ensemble
tous les délégués.
- Oui, nous le serons, vous avez
raison. Nous pourrons alors délivrer les pays du Tiers Monde du joug de
l’Occident, ces Etats qui sont comme nous affamés par une économie capitaliste
immorale, s’appuyant sur le dollar. Nous désirons vivre en étant des hommes…
des hommes libres dans un Monde plus jamais assujetti aux banques et aux
banquiers.

A la même seconde, alors que le
Premier secrétaire achevait son discours, un bras se tendit vers une
télécommande qui desservait un poste de télévision à écran plat, un de ces
modèles qui ne serait en service que vers les années 2020… l’appareil fut
éteint avec une certaine nonchalance.
Grâce à une technologie provenant de
l’an 3000, Johann avait pu être le témoin privilégié de cette séance secrète du
Soviet Suprême.
Satisfait, il murmura :
- Il est inutile que je parie.
Désormais, j’ai la certitude qu’avant la fin de cette année 1993 notre bonne
vieille planète vivra un conflit comme elle n’en a encore jamais connu. Il est
temps pour moi de faire mon rapport au Commandeur Suprême. Il sera content, du
moins je le pense, à sa manière évidemment. Peut-être arrivera-t-il à faire de
cette Troisième Guerre mondiale la dernière de toutes les guerres, utilisation
de l’arme nucléaire oblige. La Grande Catastrophe avec plus de cinquante ans
d’avance… comme c’est réjouissant !
L’Ennemi se mit à ricaner
longuement. Ce rire sinistre se prolongea jusqu’à atteindre le Commandeur
Suprême quelque part dans un futur lointain…
*******
Fin de la première partie.