Chapitre 16
Rouen,
automne 1890.
Dans
un internat privé huppé, un jeune homme de taille moyenne, aux cheveux châtain
foncé, à la moustache naissante, à la cage thoracique dénonçant la pratique de
divers sports, aux membres déliés, comparaissait devant le maître de
discipline.

-
Raoul, cela fait deux fois ce mois-ci que vous arrivez en retard à votre cours
de grec.
-
Je sais monsieur et j’en suis confus.
-
C’est tout ce que vous trouvez à dire comme excuse?
-
Monsieur, je suis navré. Mais, en fait, mes retards ont pour origine une
enquête que je mène. Je suis actuellement sur la piste d’un mystère des plus
étonnants.
-
Ah! Non! J’en ai plus qu’assez de vos chimères. Vous lisez trop de romans
populaires et avez l’esprit encombré par ces sous-littérateurs qui ont pour nom
Gaboriau, Féval, Ponson du Terrail et j’en oublie.
- Monsieur,
je vous assure que j’ai assisté à quelque chose d’étrange cet été alors que
j’étais en vacances du côté de la ville d’Eu.


-
Non, monsieur d’Arminville, cela suffit! C’est avec tristesse que je me vois
dans l’obligation de vous condamner à faire un petit séjour en cellule, au pain
sec et à l’eau tandis qu’une lettre partira dès ce matin pour informer madame
votre mère de vos dernières incartades.
-
Monsieur, dit Raoul contrit, je suis prêt à subir le fouet mais n’écrivez pas à
madame ma mère…
- N’essayez
pas de m’apitoyer. Ce qui est dit est dit.
***************
Quelques
semaines plus tard, à Londres, dans une propriété cossue sur les bords de la
Tamise, une enfant de sept ans, Daisy Neville, recevait, dans sa nursery, un
Bébé Jumeau doté d’un trousseau complet, avec sa petite malle en cuivre ainsi
que sa dînette en porcelaine. Ce cadeau lui était fait à l’occasion de son
anniversaire. Capricieuse, la fillette se montrait déçue par la couleur des
cheveux de la poupée. De plus, les yeux du jouet ne bougeaient pas.

-
Mon oncle, vous le savez pourtant! Je n’aime que les brunes, dit la petite
s’adressant à un homme distingué vêtu d’une jaquette gris perle du plus grand
chic, à la cravate ornée d’une épingle surmontée d’un véritable diamant.
-
Mon enfant, tu as tort. Si ce cadeau te déplaît, tant pis. Sache que j’ai
commandé cette poupée à Paris. Elle a été fabriquée exprès pour toi. Bon,
puisque tu ne la veux pas, je m’en vais la donner à la fille de ta nourrice,
Annabelle.
-
Non, mon oncle! Elle est à moi. Vous me l’avez donnée, vous ne pouvez donc me
la reprendre.
De
colère, Daisy trépigna.
-
Ma nièce, calme-toi. Oublies-tu que, tantôt, tu dois paraître à la petite
réception en ton honneur? Il faut que tu sois la plus belle des petites filles.
Aucune larme ne doit venir gonfler tes paupières de satin.
-
Y aura-t-il de l’orangeade? Des gâteaux à la crème? Du chocolat chaud?
-
Mais oui Daisy, je connais ta gourmandise.
Toute
colère envolée, Daisy embrassa affectueusement son oncle. Pendant que l’adulte
se laissait aller à un mouvement de tendresse paternel, assez rare chez lui, et
s’amusait avec les cheveux de l’enfant, rebelles à toute papillote, le valet
apportait le journal du jour à son maître. À la une du quotidien habituellement
si pondéré dans son ton, un titre choquant attira l’attention de l’adulte.
Le
Saigneur a encore frappé! Un nouveau corps exsangue retrouvé. Une illustre
famille du royaume en deuil. Lord Percival Sanders, trente-sept ans, célèbre
yachtman, victime du tueur nocturne insaisissable. La police s’avoue
impuissante une fois encore…
Pris
d’une rage soudaine, le professeur jeta le journal sur le tapis et le foula aux
pieds.
-
Encore! S’écria-t-il. Ma police aussi se montre impuissante à mettre la mains
sur les tueurs de mon ami. Pourtant mes hommes sont beaucoup plus efficaces que
ceux de Scotland Yard. Un détective privé n’est-il pas en train de l’apprendre
à ses dépens? Ah! Non! Il me faut vaincre cette équipe qui a ainsi exécuté Lord
Percy.
***************
21
avril 1966, sept heures du matin, petit pavillon de Boulogne-Billancourt.
Tous
les occupants de la maisonnée étaient sur les nerfs. Antor n’avait plus donné
signe de vie depuis que le capitaine Wu l’avait vu se fondre dans la nuit.
Le
commandant Fermat, peu habitué à ce qu’on ne respectât pas ses directives, ne
supportait pas ce silence. Il pestait et fulminait contre tout le monde.
Lorenza se permit d’objecter.
-
Commandant, pardonnez ma franchise. Ce qu’a fait Antor, c’est indirectment de
votre faute.
-
Comment osez-vous me dire cela docteur? Le vampire agit comme bon lui semble
sans daigner prévenir personne ou presque… il disparaît et… je suis coupable.
-
Vous lui avez trop laissé les coudées franches. Il a cru bon de prendre des
initiatives.
-
Oui, il s’est cru le plus fort et le plus rusé. Il a dû, sans nul doute, être
surpris par Sovad qui l’a éliminé. Désormais, son adversaire sait où nous
localiser et peut passer à l’action alors que nous, nous sommes totalement
impuissants.
-
Monsieur, fit Daniel le plus sereinement qu’il put, je vous rappelle que Sovad
n’est pas humain. J’en suis arrivé à cette conclusion. Avant de nous translater
en 1966, nous avions déduit que ce mystérieux financier devait être un mutant
d’une époque postérieure à la nôtre ou originaire d’un temps alternatif.
-
Je m’en souviens. Mais, en attendant, il nous faut prendre une décision qui
nous mettra à l’abri.
-
Changer d’adresse? Suggéra naïvement le docteur di Fabbrini. Non… beaucoup trop
simple.
-
Nous perdons notre sang-froid et sommes incapables de raisonner, fit le
capitaine d’un ton sourd. Commandant, réfléchissez. Si, comme vous le supposez,
Antor avait été capturé depuis trois jours déjà, Sovad aurait déjà entrepris
quelque chose contre nous et nous serions morts. Or, loin s’en faut…
-
Daniel, vous faites preuve ou d’optimisme ou de sottise, asséna sèchement
André.
Mais
voici que, soudain, le capitaine blêmit et se crispa. Une douleur fulgurante
assaillit son cerveau. On aurait dit qu’une épée était en train de le transpercer.
Sous le choc, il vacilla, fut contraint de s’asseoir. Puis, il parla d’une voix
hachée et s’exprima en paroles brèves.
-
Un message d’Antor… confus… il est piégé par Sovad… il est aspiré par un
tourbillon… il émane du financier… à travers les échos de sa souffrance, mon
ami… tente de me transmettre les images qu’il perçoit… des pavés irréguliers,
gras et mouillés… glissants… souillés de détritus immondes … une bruine glacée…
l’odeur de la mer toute proche… mêlée à des effluves nauséabonds… des venelles
tortes… éclairées par de rares becs de gaz… des cabs, des fiacres… des
pèlerines… des marins avinés aussi et des filles en robe rouge.. Au décolleté
outrancier… à la chevelure rousse flamboyante… ah! Cette douleur!
Insupportable! Trop loin pour maintenir le contact… plus rien… le noir total…
la communication a été interrompue brutalement… j’ai été obligé de la stopper…
cela me faisait trop mal…
La
respiration de Daniel Lin devint irrégulière. Lorenza s’alarma.
-
Capitaine? Vous sentez-vous bien?
-
Pas trop, avoua le daryl androïde. La poitrine me fait mal…
-
Allongez-vous. Je vais vous préparer une injection…
-
Non! S’écria le capitaine Wu. Je vais me sentir encore plus malade…
N’écoutant
pas Daniel, le docteur fit comme elle l’avait dit tandis que Fermat recouvrait
le premier le contrôle de ses émotions.
Enfin,
voyant son subordonné plus calme, les traits moins tirés, il demanda:
-
Antor a-t-il parlé?
-
Rassurez-vous, commandant, il n’a rien dit… Sovad n’a rien pu tirer de lui. Il
n’est pas parvenu à percer son esprit. C’est à cause de cela qu’il souffrait et
qu’il m’a envoyé cette douleur de feu. Sovad n’a pas réussi à abattre le mur
psychique.
-
Bien… Au moins un point positif…
-
Il y en a d’autres, monsieur, reprit le daryl androïde péniblement. Désormais,
nous savons que ce Sovad, par la seule force de sa volonté, est capable de
projeter un être vivant dans le temps, pas un humain ordinaire qui plus est.
Nous pouvons affirmer que ledit Sovad n’est pas un humanoïde, qu’il ne l’a
jamais été…
-
En effet. Mais nous en avons aussi appris beaucoup plus, Daniel…
-
Oui docteur, vous avez tout à fait raison. Ce que nous a décrit Antor
correspond manifestement à un port terrien du passé, sans doute au dix-neuvième
siècle… quelque part en Occident. Hambourg… Amsterdam… Southampton… Londres…
San Francisco…
-
Plutôt Londres, capitaine. Mais, pour l’instant, nous ne pouvons récupérer
votre ami, dit Fermat.
À
ces mots, le visage de Daniel Lin se ferma.
-
Dorénavant, articula André, nous n’avons plus guère le choix. Il nous faut
contacter au plus vite Franz von Hauerstadt. Capitaine, vous avez le feu vert.
-
A vos ordres, monsieur. Je plonge la main dans la caisse commune et, dès
demain, je prends l’avion pour Bonn.
-
Mais ma fille? S’inquiéta Lorenza.
-
Violetta vient avec moi, naturellement. Elle ne risquera rien, je vous le
promets, docteur.
La
jeune femme allait répliquer lorsque le tintement de la sonnette résonna dans
le pavillon.
-
Qui peut nous rendre visite à cette heure matinale? Capitaine, voyez donc et…
prudence…
Le
daryl androïde obéit et, se levant, alla ouvrir la porte principale. Il eut
alors la surprise de voir devant lui son parent éloigné rencontré au Musée de
l’Homme il y avait quelques semaines déjà, le dénommé Sun Wu.
-
Mon cousin? Pourquoi cette visite aussi tôt?
-
Mon jeune parent, le temps presse. Vous m’avez confié votre secret… c’est mon
tour. Mon fils, le généticien, s’apprête à démanteler le laboratoire
ultra-secret dans lequel il travaille.
-
Euh… Je ne saisis pas…
-
Il vous faut venir avec moi.
-
Ah! Mais pourquoi donc? Où cela?
-
Je vous dirai tout en route…
-
Je dois vous accompagner seul?
-
Mais assurément. Là où je vous emmène, vous passerez inaperçu.
-
Mais il me faut en aviser mon supérieur. Suivez-moi dans le salon.
Daniel
retourna dans ledit salon salle de séjour avec le vieil homme afin d’expliquer
à Fermat ce qu’il en était. La conversation, on s’en doute, fut houleuse mais
brève. Avec raison, le commandant reprocha à son subordonné de ne pas avoir su
se taire et d’avoir confié à Sun Wu un secret qui ne lui appartenait pas. Le
capitaine fit comprendre à son supérieur qu’une dette le liait à son oncle… une
dette d’honneur… il avait l’obligation de rendre service à son parent. Il ne
s’en dédirait point.
***************
Mais
revenons quelques heures en arrière afin de comprendre comment Antor avait pu
se laisser surprendre par le mystérieux Sovad.
La
traque s’était avérée plus longue que prévu. Axel Sovad, personnage occulte
mais haut placé dans la société, fort occupé, était une sorte d’éminence grise,
de conseiller auprès des puissants de ce monde. Il se trouvait donc en
perpétuel déplacement. Ce fut pourquoi le vampire, qui, dans un premier temps
avait atterri à Bonn, dans les jardins de l’Ambassade de France, fut contraint
d’effectuer quasiment le tour du monde, dans la soute à bagages du jet privé de
l’homme d’affaires.
Sovad
se rendit d’abord à Brasilia. Il y négocia des participations dans les grandes
compagnies minières du pays. Ensuite, au Chili, il eut une entrevue avec le
principal conseiller du Président Eduardo Frei. Puis, poursuivant ses
pérégrinations, il alla jusqu’à Johannesburg afin d’empocher sa part de
bénéfices dans la production diamantaire du Béchuanaland qui accédait à
l’indépendance. Enfin, son voyage s’acheva à l’université de Chicago.


Or,
ce fut là qu’Antor, repéré, fut neutralisé par Sovad, et ce, dans la magnifique
bibliothèque. D’un simple index tendu en direction de sa proie, Axel immobilisa
facilement le vampire et ironisa.
-
Ah! Dieux! Que la situation est risible! Véritablement… un humain du XXVIème
siècle, manipulé génétiquement par ses tortionnaires Haäns qui a
l’outrecuidance de croire qu’il peut me pister impunément et puis m’abattre!
Quelle inconscience! Ou plutôt… Quelle sottise!
-
Que pouvez-vous contre moi? Répliqua Antor avec courage. Je sais bien que vous
n’êtes pas humain, que vous n’en avez que la vêture car je ne détecte en vous
aucune pensée… quel but poursuivez-vous? Pourquoi donc favoriser une idéologie
qui, à terme, conduira à la destruction de l’humanité?
-
Mais quelle naïveté de croire que je vais répondre tout de go à vos questions
inquisitoriales! Mais j’ai envie de montrer magnanime aujourd’hui. Je joue avec
les humains avant que ces derniers soient capables de dominer la Galaxie, voilà
tout. Nous, les p, nous ne supportons pas le danger potentiel que
représente cette espèce et ce, dans plusieurs futurs…
-
Les Pi?
-
Les Pi, mon cher…
-
Quelle est donc votre nature, Axel Sovad?
-
Une nature immatérielle et par là donc spirituelle…
-
Ah… mais dans ce cas, pourquoi favorisez-vous les Haäns? Ne sont-ils pas plus
néfastes que les humains pour l’avenir de la Galaxie?
-
Oh mais leur bêtise et leur brutalité sont telles qu’ils parviendront à
s’autodétruire dans quinze siècles. Nous les Pi, qui vivons dans un
continuum quantique à dix dimensions, nous voulons étendre notre univers
décadimensionnel et le substituer à ce monde de Planck et d’Einstein. Nous
allons jusqu’à souhaiter qu’il n’y ait plus d’alternative. Seul notre modèle
doit l’emporter parmi tous les potentiels, toutes les virtualités, et devenir
universel.
-
Alors… pourquoi ne pas remonter à la source? Au Big Bang? Ou plus exactement
aux Big Bangs? Ce serait plus logique! Ainsi, les autres univers n’existeraient
pas…
-
Que c’est bien pensé, Antor, de Terra, de l’Univers 1721... Nous y travaillons…
oui nous y travaillons… tenez, je vous fais une fleur. Sachez que nous avons
déjà détruit 10 puissance 28 d’Univers-bulles alternatifs allant de deux à neuf
dimensions.
-
Je ne vous crois pas!
-
Ecoutez plutôt la suite. Je suis en charge de celui-ci… ma hiérarchie a la plus
grande confiance en moi… oh… et mon nom est Penta Pi… allons… j’en ai trop dit… je vais vous envoyer dans un lieu et un
passé dans lesquels vous apprécierez tout le sel de mon humour… Du moins si
vous parvenez à y survivre…
Ayant
achevé, Axel Sovad créa un mini tourbillon de sa seule main entrouverte. La
tornade grossit jusqu’à avaler Antor pour le projeter sans difficulté au
dix-neuvième siècle. Avant de s’effacer de l’année 1966, le vampire eut la
présence d’esprit et la force de contacter Daniel Lin mentalement une dernière
fois. Ainsi, il réussit à lui transmettre les premières sensations qu’il
percevait alors qu’il faisait un atterrissage plutôt brutal dans ce siècle.
***************
Neuf
heures du matin chez Sun Wu dans le 3ème arrondissement de Paris.
Le
vieux Chinois avait fait l’obscurité dans l’appartement afin de montrer à
Daniel un film tourné en catimini sur les expériences cachées menées par son
fils. En effet, son rejeton, partisan convaincu de Mao et de Zhou En Laï,
tentait d’appliquer les lois de Lyssenko à l’espèce humaine, l’hérédité des
caractères acquis. Autrement dit, en imposant artificiellement une modification
physiologique au corps humain, les mutants ainsi manipulés transmettraient
leurs nouveaux caractères à leurs descendants.


L’objectif
final était d’aboutir à la création d’un surhomme. Les théories de l’époque
concernant l’évolution humaine supposaient que l’accroissement du volume du
cerveau avait précédé l’acquisition de la bipédie. Donc, plus l’encéphale
serait volumineux, plus l’homme serait évolué et aurait des capacités
supérieures. Ainsi donc, les Chinois essayaient de créer une race de mutants
dotée d’un cerveau de 3000cm3 à des fins politiques. Par l’eugénisme, le
maoïsme triompherait sur la planète entière.
Aux
yeux ébahis et incrédules de Daniel, le film dévoilait la base de recherches
biologiques perdue dans une vallée encaissée du Nord-Ouest de la Chine, plus
précisément dans la province du Xinjiang, région isolée et désertique,
accessible seulement par voie aérienne, lorsque les conditions météorologiques
étaient favorables.
L’intérieur
de la base était constitué d’un réseau souterrain de galeries bétonnées,
encastrées dans la montagne elle-même. On y voyait des véhicules électriques
circuler. Naturellement, un régiment d’élite de l’Armée populaire contrôlait
les lieux.
Dans
une vaste salle, s’alignaient des centaines de cuves surveillées par d’encombrants
ordinateurs. Le tout baignait dans une lumière sombre, ultraviolette. À chaque
cuve, une citerne contenant le liquide nourricier des monstrueux embryons était
reliée par des tuyaux souples.
La
caméra dissimulée put focaliser sur une des cuves. Celle-ci renfermait trois
fœtus âgés de cinq mois environ mais surdimensionnés, comme s’ils étaient des
nouveaux-nés.

Ce
qui frappa Daniel, ce furent la forme et la taille des crânes, semblables à
ceux des cerveaux hydrocéphales qu’il avait déjà observés lors de sa visite au
Musée de l’Homme.
Mais le fondu-enchaîné du film était raté car, après quelques secondes de noir total, une nouvelle séquence se présenta. Maintenant, la caméra montrait une morgue, s’attardant sur une table rectangulaire sur laquelle reposaient des nouveaux-nés morts ou encore des fœtus avortés. Un médecin les recouvrait d’un drap puis ordonnait à deux infirmiers de jeter les petits cadavres dans un incinérateur.
Mais le fondu-enchaîné du film était raté car, après quelques secondes de noir total, une nouvelle séquence se présenta. Maintenant, la caméra montrait une morgue, s’attardant sur une table rectangulaire sur laquelle reposaient des nouveaux-nés morts ou encore des fœtus avortés. Un médecin les recouvrait d’un drap puis ordonnait à deux infirmiers de jeter les petits cadavres dans un incinérateur.
Le
film était muet mais le capitaine Wu parvint à lire sur les lèvres des
protagonistes.
Un
troisième extrait poursuivait ce voyage dans l’horreur.
Cette
fois-ci, un tableau noir portait des formules en russe et en chinois. En fait,
il s’agissait là d’un échantillon des écrits secrets de Danikine. Sur le
bureau, qui faisait face au tableau, Daniel vit un bocal en verre contenant un
cadavre formolé de fœtus humain au crâne énorme, aux mains à six doigts. Ledit
bocal paraissait remonter au dix-neuvième siècle. Une vieille étiquette à
l’encre décolorée informait d’ailleurs sur son contenu morbide: Homunculus
Danikinensis numéro 1: MDCCCXLIV.


La
caméra zooma quelques secondes sur la preuve tant recherchée par l’Hellados
Sarton, puis, le film s’interrompit brutalement.
-
Comme vous l’avez constaté, fit Sun Wu, aucun des mutants n’a survécu. Tous
décèdent en fait avant-terme ou, au mieux, quelques heures après la naissance.
C’est là la raison pour laquelle mon fils veut détruire ce laboratoire dont il
a la charge et passer chez les Soviétiques.
-
Qu’attendez-vous exactement de moi? Questionna Daniel Lin. Je ne peux rien
faire. Je ne dois pas intervenir dans l’évolution des connaissances. Ne vous
ai-je pas dit que je n’étais qu’un exilé temporel?
-
Mais je ne veux pas que vous aidiez mon fils dans ses recherches. Vous m’avez mal
compris. Je désire simplement que vous lui sauviez la vie. Sun a obtenu un visa
pour venir ici, à Paris. Il va me voir après quinze ans de séparation. Il
atterrit à Orly demain, mais les services secrets ne le lâcheront pas. En fait,
mon fils projette de reprendre directement l’avion pour Moscou. Par des fuites
de l’ambassade de Chine, j’ai appris que le Premier attaché va faire arrêter
Sun et le réexpédier à Pékin où là, il sera accusé de comploter contre le
Premier Ministre Zhou En Laï. L’exécution capitale suivra inévitablement.


-
Supposez que j’accepte. Cependant, je ne vois pas très bien quel peut être mon
rôle. Aurai-je droit à une contrepartie?
-
Vous êtes mon parent. Service contre service. Je ne suis pas n’importe quel
Chinois anonyme et anodin installé en France, vous savez. J’ai été élu par mes
pairs chef suprême de la société secrète du Dragon de Jade.
-
Ah? S’étonna le capitaine. Je pensais que cette société était sortie tout droit
de l’imagination de certains écrivains anglo-saxons, tels Sax Rohmer. Pour moi
le Dragon de Jade s’apparentait à une légende…
-
Mon cousin, répliqua le vieil homme en souriant, je ne suis tout de même pas Fu
Manchu! Je mets les réseaux de la société à votre disposition afin d’infiltrer
les propres relais de notre adversaire commun: Axel Sovad!


Vous
savez même cela! S’exclama Daniel surpris.
-
Plus encore…
-
Comment le gouvernement de la Chine communiste a-t-il pu se procurer les écrits
disparus de Danikine? Après la mort du comte Galeazzo di Fabbrini, personne n’a
su ce qu’ils étaient devenus… Du moins dans cette histoire-ci…
Comme
on le voit, Daniel Lin avait avoué beaucoup de choses à son parent. Trop sans
doute.
-
La réponse est enfermée dans le traité du Lama Lobsang Rama dont il n’existe
que deux exemplaires au monde. Ces écrits sacrés datent, comme vous le savez
sans doute, du XV ème siècle chrétien. Danikine n’avait réussi à s’emparer que
d’une partie du savoir du lama. Il y a donc eu, dans le passé, un exemplaire
incomplet volé et annoté par le Russe qui en a tiré un manuscrit scientifique
perdu depuis cent ans dont le dernier passeur connu fut ce comte italien.
Après
une pause, Sun Wu père reprit.
-
Le traité lui-même a été transmis aux descendants de Danikine jusqu’en 1917. À
la suite des deux révolutions russes, l’héritier légitime, qui s’était retrouvé
à la tête d’un régiment tsariste, se réfugia dans la Chine des Seigneurs de la
Guerre, avec armes et bagages. Le traité, de mains en mains, de Tchang Tso-Lin
à Mao, en passant par Tchang Kaï Chek, a fini par devenir la possession légale du gouvernement communiste qui, depuis quinze ans, tente de l’utiliser à des fins politiques.

à Mao, en passant par Tchang Kaï Chek, a fini par devenir la possession légale du gouvernement communiste qui, depuis quinze ans, tente de l’utiliser à des fins politiques.
-
Oui, je saisis…
-
Le deuxième exemplaire, complet celui-ci, m’a été confié par le Dalaï Lama en
personne en 1959. J’ai fait le serment de ne jamais le léguer à mon fils car
Sun ne travaille qu’à partir des fragments du premier. En effet, le livre a
subi quelques dommages durant ses pérégrinations forcées entre la Russie et la
Chine. Si Mao avait mon exemplaire à sa disposition, il dominerait alors le
monde. Inacceptable!
-
Vous me surprenez de plus en plus. J’ai appris de source sûre que Galeazzo di
Fabbrini avait réussi à créer un Homunculus adulte et pourvu de pouvoirs
extra-sensoriels et ce, dès 1867. Le terme exact de cette créature serait
daryl…
-
Oui, vous êtes bien informé… dans la société, nous pensons que le comte a
bénéficié d’une aide extérieure.
-
Je vois…
Le
daryl androïde se refusa à en dévoiler davantage. Il n’en pensait pas moins.
« Il
s’agissait de Sarton. Pour combattre les Haäns, les entraver, il était prêt à
tout. Or l’agent ennemi chargé de contrecarrer l’action de l’Hellados s’était
engagé dans la bande de Frédéric Tellier. Logiquement, Sarton se rangea du côté
de Galeazzo, adversaire du Danseur de cordes. Pour le contrôler et le freiner…
cependant, quelque chose ne m’apparaît pas clairement dans cette histoire.
D’après le testament de l’Hellados, l’Homunculus semblait posséder des facultés
incroyables, dépassant largement les miennes. Donc, il y a peut-être eu une
seconde intervention… ».
Toutes
ces réflexions n’avaient pris qu’un centième de seconde à Daniel Lin. Le
capitaine posa une question sans que Sun Wu sentît une pause.
-
Serait-ce trop demander de ma part si je vous disais que je désirerais consulter
ce précieux ouvrage? A moins que vous ne l’ayez pas ici, à votre domicile?
-
Mon cousin, je comprends votre requête. Je vais la satisfaire.
Alors,
le vieil homme se dirigea d’un pas mesuré vers une crédence, y prit un coffret
en ivoire merveilleusement ouvragé, l’ouvrit à l’aide d’une clef en or, en
sortit cinq rouleaux de vélin qu’il tendit au capitaine. Celui-ci les déroula
délicatement, un à un, en y jetant, ce qui parut n’être à Sun Wu qu’un fort
rapide coup d’œil. Ayant achevé son examen, le plus jeune remit les vélins à
son parent qui s’étonna.
-
Déjà, jeune homme? Je croyais que ces écrits multiséculaires vous
intéressaient…
-
Mais c’est le cas. J’ai une mémoire photographique. D’après les films, je puis
vous assurer que les communistes ne sont pas prêts d’aboutir avant deux siècles
au bas mot, s’ils aboutissent un jour! Il leur manque les formules pour casser
la double hélice de l’ADN et la recomposer avec succès afin de créer des daryls
viables. Votre exemplaire est une bombe. Continuez à le conserver précieusement
et ne le transmettez qu’à une personne parfaitement saine d’esprit.
Ce
que Daniel Tut c’est que, non seulement il avait reconnu les formules utilisées
par son père, mais également constaté que celles du traité allaient beaucoup
plus loin et permettaient de donner naissance à une entité transdimensionnelle.
Un tel savoir provenant du passé était inenvisageable à moins d’une uchronie
volontaire, d’une manipulation temporelle. Mais de la part de qui? De quelle
force occulte? Un Ensemenceur? Un dieu? Le fabuleux traité de Lobsang Rama
était bien à la source de la création du redoutable daryl Timour Singh mais
aussi du capitaine Wu!
Plus
que troublé, Daniel Lin réfléchissait à toute vitesse.
« Je
dois me dépêcher de prendre une décision… Timour Singh est né le 5 juin 1969...
Or, la loi numéro 1 de la robotique ne m’autorise pas à être le catalyseur
d’une telle monstruosité. Quant à la loi zéro, est-elle assez affaiblie? »
S’il
voulait que son Univers existât, le capitaine Wu n’avait guère le choix. Il lui
fallait aider le gouvernement maoïste afin que les tristes guerres eugéniques
ravageassent cette terre-ci dans les années 1990. Donc, Sun Wu fils ne ferait
pas défection. Mieux… Il aurait à sa disposition les données scientifiques nécessaires
à la mise au point d’une race d’hommes supérieurs…
Néanmoins,
Daniel Lin ne montra rien de son dilemme. Après avoir fait la promesse de
sauver le fils de Sun Wu, il se retira afin de faire son rapport à Fermat. Le
capitaine avait décidé de s’en remettre aux ordres de son supérieur.
***************
La
soirée du même jour, dans le petit pavillon de Boulogne-Billancourt.
Le
daryl androïde avait tout relaté au commandant, sans rien lui celer. La
discussion qui suivit s’avéra terriblement houleuse.
-
Bon sang! Pourquoi suis-je donc obligé de répéter l’évidence même? Pour que
notre Univers se remette en place, il nous faut aider le gouvernement de la
Chine communiste dans ses recherches sur les daryls, que cela nous plaise ou
non. Vous en êtes conscient tout comme moi. Alors, pourquoi refusez-vous,
capitaine? Comment dois-je considérer votre attitude? Comme de la trahison?
-
Monsieur, s’il y a trahison, c’est envers mon parent!
-
Non capitaine. C’est envers le monde dans lequel vous êtes né. Comment
pouvez-vous accepter cette idée d’être un paradoxe vivant alors que notre
univers, par votre faute, ne sera, pour l’éternité, qu’un potentiel? Or, si
Timour Singh ne voit jamais le jour, ce potentiel lui-même s’efface! Concluez…
-
Commandant, il se passe à l’intérieur de moi un combat comme je n’en ai encore
jamais vécu. La loi numéro 1 renforcée se retrouve en conflit avec la loi zéro
affaiblie… mais à cela une dimension supplémentaire se rajoute. La question de
mon humanité qui n’ose encore s’imposer à la partie positronique de mon
cerveau. Vous m’avez dit, il n’y a pas si longtemps, commander, c’est
choisir. hélas, pour moi, choisir, c’est exister! Machine pensante ou
humain libre?
-
Sacré nom de Dieu! Tranchez donc!
Assez de tergiversation. Sinon vous n’existez plus du tout.
-
Mais… Si je permets la naissance du daryl Timour Singh, les guerres eugéniques
qui en découlent sont inévitables…
-
Nécessaires… Elles font partie de notre passé.
-
Monsieur, j’en serai l’auteur indirect, le coupable… plus de cinquante-sept
millions de morts à mon actif.
-
Capitaine, hésitez encore et vous nous condamnez à n’être à jamais que des
fantômes hantant les limbes d’un univers non crée, non né. Vivants, vous
êtes des fantômes, c’est nous les morts qui sommes les vivants.
-
Commandant, votre citation des vers de Victor Hugo est erronée.


-
Ah! Je vais finir par me lasser de savoir que votre cerveau est celui d’un
ordinateur!
-
Je n’ai pas demandé à naître avec! Je n’ai pas demandé à naître du tout. Avec
cette mémoire envahissante qui parfois me paralyse et me met au ban de la
société, qui me désigne comme tout à fait autre… je vous rappelle que ni vous
ni moi ne sommes des dieux. Ah! Plutôt permettre la formation d’un Univers
alternatif dans lequel Australopithèques et Homo sapiens cohabiteraient en paix
que d’accepter la mort de cinquante-sept millions de personnes! Mon père ne m’a
pas donné la vie pour cela.
-
Mais enfin, Daniel, même votre créateur a violé les interdits issus des guerres
eugéniques! Pourquoi, à votre avis? Pour réparer le fait qu’il se sentait
coupable de la disparition de votre frère aîné, votre presque homonyme. Il a
tout fait pour avoir un Daniel parfait.
-
Je suis loin d’être le fils parfait. En me dotant d’un cerveau positronique, il
ne recherchait pas cette qualité.
-
C’est ce que vous croyez.
-
C’est ce que j’éprouve. Pour moi, un tel
cerveau, une telle intelligence sont une malédiction.
-
Ne parlez pas ainsi, Daniel Lin… Vous n’en avez pas le droit.
-
Si! Un malheureux a tous les droits. Que savez-vous vraiment de moi? De mes
tourments intérieurs? Qui voyez-vous en me regardant? Ou plutôt que voyez-vous?
Un prodige unique? Un exploit scientifique? Ou un être humain? Dites-le moi
franchement.
-
Pour moi, vous êtes le capitaine Daniel Lin Wu Grimaud, un point c’est tout.
-
Monsieur, pardonnez-moi mais cette réponse ne me satisfait pas.
-
Dieu du ciel! Daniel, vous faites une crise d’identité avec presque vingt ans
de retard! Vous êtes… cela ne vous suffit-il pas?
-
Ergo sum… non… je veux savoir si je suis humain ou…
-
Mais vous l’êtes! La preuve. Vos états d’âme. Alors… assumez-vous comme tel.
Décidez.
-
Décider de condamner cinquante-sept millions de personnes à la mort?
-
Non! Voyez le verre à moitié plein. Décider de permettre à cinq cent trente
milliards d’êtres vivants d’exister.
-
Au nom de quelle autorité prendrais-je une telle responsabilité?
-
Au nom du principe du plus grand nombre. Non de celui du meilleur univers.
Alors? Votre réponse?
-
Timour Singh naîtra. Que Bouddha ne m’en tienne pas rigueur et que je puisse me
pardonner un jour…
-
Bien… demain, soyez à Orly pour accueillir Sun Wu fils.
-
Oui monsieur.
-
Vous voulez me dire encore quelque chose Daniel?
-
Après tout, l’amiral Prentiss avait raison. Jamais je ne pourrai commander.
-
Faux! Si notre Univers est reconstruit avec succès, je ferai tout ce qui est en
mon pouvoir pour faire casser cet arrêté absurde vous concernant.
-
Merci monsieur.
***************
22
avril 1966, vingt-deux heures, aéroport d’Orly.
L’avion
en provenance de Pékin via New-Delhi, Le Caire et Rome venait de se poser sur
la piste qui lui avait été assignée.
Dans
l’aérogare, Sun Wu fut chaudement accueilli par son père qui était accompagné
par un inconnu. Le généticien semblait apparemment libre de ses mouvements
mais, en réalité, cinq espions le surveillaient étroitement. Daniel fut
présenté à son lointain parent.
-
Très heureux de vous connaître, mon cousin.
-
Moi de même.
Les
trois hommes quittèrent rapidement l’aérogare pour rejoindre l’appartement de
la rue du Parc Royal. Le jeune Chinois et le daryl androïde s’entendirent
aisément et Sun Wu fils, changeant de résolution, réussit à faire croire au
vénérable chef de la Société du Dragon de jade que l’on s’en tiendrait au plan
prévu. En fait, Daniel Lin remit à son lointain cousin les formules tant
convoitées par les autorités chinoises, formules qui allaient aboutir à la
naissance du tristement célèbre Timour Singh, ce qui allait bouleverser la
destinée de l’histoire terrestre.
Sun
Wu père fut dupé dans les grandes largeurs. Il crut donc que son fils, protégé
par le capitaine, gagnait l’URSS. Lorsqu’il apprit ce qu’il en était
réellement, il en conçut une haine froide et jura de se venger de la trahison
subie. Il n’appela plus Daniel Lin que « sang mêlé » et, avec
patience, élabora sa toile…
Sun
Wu fils retourné à Pékin après un bref séjour à Paris, le daryl androïde évita
désormais son vieux parent. Mieux, il rompit les ponts. Mais à l’intérieur de
son âme, le remords faisait des ravages.
« Décidément!
Fermat a beau dire… je me fais honte. Je suis un salaud. Me voici tel un
véritable humain, aussi menteur et méprisable que le plus vil d’entre eux.
J’excelle dans l’art de la dissimulation, de la trahison et de l’assassinat. Splendide
résultat qui dépasse les espérances de Tchang Wu ».
***************
2
mai 1966, à bord de la Caravelle Paris-Bonn.
Violetta,
assise près de son « oncle », du côté du hublot, serrant contre elle
sa poupée préférée « Marie-Claire », regardait les nuages s’en venir
tout autour de l’avion. La fillette détestait le bruit des moteurs, le
sentiment de malaise qu’elle sentait grandir en elle et ses oreilles qui
bourdonnaient. Cependant, toujours curieuse et avide d’apprendre, elle posait
de nombreuses questions. Sur ce plan-là, elle demeurait intarissable.
-
Oncle Daniel, commença-t-elle, pourquoi est-ce que j’entends le bruit des
moteurs de l’avion?
-
Eh bien, parce que, même si la Caravelle est insonorisée, insuffisamment, elle
ne peut rendre totalement silencieux ce qui ne l’est pas.
-
Alors, dans le grand vaisseau, celui d’oncle André, les moteurs n’étaient pas
les mêmes. Ils ne fonctionnaient pas de la même façon.
-
Oui, ma puce, tu as compris.
-
Donc, l’avion est plus ancien, moins perfectionné que le Sakharov. C’est
comme pour les voitures.
-
Euh… Qu’entends-tu par là?
-
Ben… La 106 secoue moins que la 4L. Les voitures aussi évoluent. La preuve:
dans les films muets de Laurel et Hardy, ce ne sont pas encore les mêmes autos.
Tu connais le nom de leur automobile?
-
Il s’agit d’une Ford T. Un très vieux modèle. Déjà ancien à l’époque des gags
des deux comédiens.
-
Dans Zorro, il n’y a pas d’auto du tout. On voit des chevaux. Pourquoi?
-
Parce que l’automobile n’avait pas encore été inventée. L’histoire de Zorro se
passe au début du XIXe siècle. Or, ce n’est qu’à la fin de ce siècle que
plusieurs ingénieurs ont mis au point des véhicules mécaniques et non plus à
traction animale.
-
Ah… est-ce que tout le monde savait monter à cheval?
-
Non. Un cheval coûte cher. Il faut l’entretenir. C’est comme pour les autos.
Pas tout le monde n’en possède.
-
Tu sais, dans l’Âge heureux, on voit des bus bizarres.


-
Des bus à plate-forme.
-
Il doit y faire froid en hiver.
-
En effet.
-
Je préfère le métro.
Quelques
secondes de silence savourées par Daniel. Mais cet instant ne dura pas.
-
Oncle Daniel, pourquoi la méchante fille, Julie, avait-elle fermé la porte du
toit?
-
Elle était jalouse de Delphine qui avait eu le rôle de Galatée.


-
Dis… c’est vrai qu’une poupée peut devenir vivante par amour?
-
Non, ma chérie. Réfléchis… c’est un conte, une jolie histoire…
-
Alors, puisque c’est un mensonge, pourquoi on l’écrit et on en fait un ballet?
-
Parce que toute histoire contient une leçon.
-
Ici, c’est laquelle?
-
L’amour est important, vital. Une vie sans amour ne vaut pas la peine d’être
vécue. Tu comprends?
-
Oui… tu m’aimes, toi?
-
Bien sûr, ma fille.
-
Tu aimes ma maman? Tonton André? Mon papa?
-
Oui, d’amitié.
-
Pourquoi dans Tom et Jerry, tu donnes toujours raison à Tom? Tu préfères
les chats et tu n’aimes pas la souris Jerry?
-
Tom, en tant que chat, veut manger la souris Jerry. C’est normal, dans l’ordre
des choses. Son instinct le pousse et…
-
Mais Jerry se défend.
-
Exact. Mais elle le fait de manière cruelle.
-
Elle est drôlement petite face à ce gros chat. Elle fait comme elle peut. Et
puis, ce chat est bête.
Violetta
se tut une nouvelle fois, réfléchissant intensément. Puis, elle reprit.
-
Dis-moi, oncle Daniel…
-
Oui… Que veux-tu encore savoir?
-
Pourquoi dans le futur, il n’y a pas de cours de danse classique? Je voudrais
apprendre comme Delphine.
-
La danse classique a été remplacée par la danse rythmique et par le théâtre
Hellados, un art plus complet. Plus total…
-
Tu crois que maman acceptera de m’inscrire au cours de danse rythmique quand
nous serons de retour chez nous?
-
Tu lui demanderas, ma puce.
-
Tonton… j’ai mal au cœur. Je n’aime pas l’avion. Il secoue et j’ai envie de
vomir!
-
Ne t’agite pas et allonge-toi. Ferme les yeux et respire lentement. Là; c’est
bien. Ton malaise va passer.
Doucement,
le capitaine passa sa main sur les cheveux soyeux de la fillette, la calmant
lentement en exerçant sur elle une légère hypnose. Il sentait la petite
s’apaiser peu à peu et croyait avoir gagné la partie lorsque, soudain, la
Caravelle plongea dans un trou d’air.
Violetta
rouvrit les yeux, livide, prête à rendre son petit-déjeuner.
-
Tonton! Je suis malade! C’est vrai… j’ai peur, gémit la gamine d’une façon
pitoyable.
Elle rejeta son repas dans un sac plastique
que Daniel, prévoyant ce genre d’incident, avait emporté et juste eu le temps
d’ouvrir. Ayant terminé, Violetta pleura de plus belle.
-
Ma fille, écoute, je vais te conduire aux toilettes pour te laver la figure et
les mains et te rafraîchir, dit le daryl androïde qui prit alors l’enfant dans
ses bras et fit comme il l’avait annoncé. Le capitaine Wu était prêt, en fait,
à s’introduire dans la cabine de pilotage et à s’emparer des commandes.
Cependant, il se retint, de justesse, ne voulant pas commettre un esclandre.
Le
reste du voyage s’avéra assez pénible, Violetta souffrant une nouvelle fois de
nausées. Lorsque la Caravelle atterrit enfin, la fillette était grognon et
geignait en permanence. Elle refusa de marcher jusqu’à la station de taxis et
Daniel dut la porter.
***************
Dans
la charmante petite ville médiévale de Rothenburg, Franz von Hauerstadt
possédait une charmante maisonnette à colombages. Lorsqu’il devait séjourner
longuement en Allemagne, il préférait résider ici plutôt qu’à Bonn ou à
Francfort. Le chercheur avait accepté de recevoir Daniel Wu et sa nièce
Violetta en cet fin de journée de mai. En effet, il avait fallu quelques heures
au capitaine pour gagner Rothenburg.

Dès
le seuil de la porte passé, Elisabeth, l’épouse de Franz, s’aperçut que la
fillette était ronchon. Elle dit gentiment:
-
Visiblement, cette enfant a sommeil. Monsieur Wu, permettez. Je vais la mettre
au lit là-haut, dans la chambre d’amis.
-
Madame, je vous en suis reconnaissant. Violetta a été malade durant le trajet
en avion, dans le taxi et ensuite dans le train. Ma chérie, tu vas être bien
sage et te coucher. Ensuite, tu te sentiras mieux.
-
Oui, oncle Daniel, répondit docilement la fillette. Je ne changerai pas mon
nez…
Les
yeux ensommeillés, la petite bâillait tout en tenant serrée dans ses bras sa
poupée qu’elle se refusait à lâcher.
Mais
des pas retentirent dans l’escalier, une cavalcade. Il s’agissait des jumelles
Liliane et Sylviane qui, alors âgées de dix ans, s’apprêtaient à sortir.
-
Papa, maman, dirent-elles à l’unisson, nous allons goûter chez Monika. Nous
serons rentrées pour dix-neuf heures. Promis!
Les
deux fillettes étaient vêtues d’une jupe plissée rouge à carreaux pour l’une,
verte pour l’autre, d’un chemisier blanc ainsi que d’un blazer assorti. Leur
chevelure rousse flamboyait ce qui attira immédiatement l’attention de
Violetta.
-
Oh! La belle couleur, oncle Daniel. Je veux la même!
Avant
que le capitaine puisse interdire à sa nièce de se métamorphoser, le mal était
fait. La petite passa du brun au blond vénitien sans coup férir, avec une
facilité déconcertante, ce qui dénotait un entraînement assidu. Elle modifia
également son teint qu’elle éclaircit et ses yeux qui devinrent vert d’eau.
Si
Daniel fut furieux, la famille de Franz fut stupéfaite par la métamorphose.
Innocemment, Violetta fit remarquer:
-
Tonton, je n’ai pas changé mon nez. Tu ne dois donc pas me gronder. J’ai gardé
la teinte chair et n’ai pas repris ma couleur naturelle, celle de l’argent.
-
Voyons, Violetta, combien de fois t’ai-je dit que les humains normaux ne
peuvent se transformer comme tu le fais! Ici, maintenant, ils ne connaissent
pas les métamorphes.
-
Euh… C’est une martienne monsieur ou une vénusienne? Demanda naïvement
Sylviane.
-
Non, pas du tout. Une quart de métamorphe seulement. Heureusement car sinon,
selon son caprice, Violetta aurait pu se changer en n’importe quel objet se
trouvant dans cette pièce.
-
Je vois, répliqua Franz pragmatique et remis de sa surprise. Vous êtes donc des
extraterrestres… jamais je n’aurais cru dire cela un jour…
-
Monsieur le duc, vous faites erreur en ce qui me concerne. Je suis un Terrien
tout comme vous…
-
Soit. Il va de soi, reprit le chercheur pour sa famille, que le silence est de
mise. N’est-ce pas les filles?
-
Oui papa, on a compris, acquiescèrent les jumelles en chœur. Nous saurons
rester muettes.
Elisabeth
se retira à l’étage emmenant la nièce du capitaine Wu dans la chambre d’amis
tandis que Sylviane et Liliane se rendaient chez Monika. Les enfants avaient
l’habitude des mystères. Franz savait que l’incident auquel elles venaient
d’assister ne serait pas divulgué.
Après
que le duc eut invité Daniel à s’asseoir dans la bibliothèque et lui eut
proposé un rafraîchissement, le daryl androïde entama de longues explications.
-
Monsieur von Hauerstadt, il y a déjà de longues semaines que je cherche à vous
contacter. Ne soyez pas étonné que je connaisse votre nom. Vous jouissez d’une
certaine célébrité dans les milieux scientifiques bien que le grand public
ignore ce qu’il vous doit.
-
Ah? Comment dois-je prendre vos paroles, monsieur Wu? Pourtant, je n’ai rien
accompli de si extraordinaire dans le domaine de la recherche au contraire de
votre jugement si flatteur. Du moins sur le plan qui m’importe.
-
Monsieur, j’entreprends cette démarche de solliciteur en désespoir de cause,
mais avec l’accord de mon supérieur, le commandant André Fermat. Voyez, je ne
suis pas un civil. Le commandant avait la responsabilité d’un vaisseau
interstellaire dans l’Univers d’où je suis originaire.
-
Hum. Vos paroles ressemblent à celles pouvant être proférées par la bouche d’un
homme à l’esprit dérangé. Mais je suis plutôt enclin à vous croire après
l’exploit de votre nièce. À moins que…
-
A moins que je vous aie tous hypnotisés, n’est-ce pas? Oh non! Je vous assure
que ce n’est pas le cas. Mais laissez-moi développer mon histoire.
-
Faites donc, je vous écoute avec toute mon attention.
-
André Fermat, le docteur Lorenza di Fabbrini, la mère de Violetta, et moi-même,
Daniel Lin Wu, venons du futur. D’un futur qui ne verra jamais le jour dans
cette trame-ci de l’histoire si nous ne bénéficions pas de votre aide
logistique nous permettant de rétablir le continuum normal, du moins le plus
logique, de l’espace-temps.
-
Veuillez préciser, monsieur Wu…
-
Nous nous trouvions en l’an 2505 selon le calendrier chrétien lorsque notre
Univers s’est brutalement effacé, je veux dire notre monde familier. Un autre
temps, avec une autre histoire différente s’est brusquement substitué au nôtre,
à l’originel pour mes collègues et moi-même.
-
L’originel dites-vous… présentez-moi donc ce futur.
-
La civilisation humaine, qui avait pu commencer ses voyages dans la Galaxie,
qui avait découvert la vie extraterrestre, qui avait participé à la mise en
place d’une association fédérale de peuples venus d’un millier de systèmes
solaires, n’existe plus, ou plus exactement, n’existera plus dans un avenir
relativement proche de mon point de départ, et ce, par la faute d’un intrus,
d’une entité qui, se prenant pour un démiurge et agissant comme un démon, est
intervenu dans le cours de l’histoire terrestre et l’a modifié profondément
pour je ne sais quel profit.
-
Ce que vous êtes en train de me dire éveille en moi d’étranges échos.
Connaissez-vous l’identité de cet intrus?
-
Son identité terrestre… oui… le démiurge se cache sous le nom du financier,
puissant conseiller occulte de nombreux chefs d’Etat, Axel Sovad.
-
Axel Sovad! Intéressant et inquiétant. Ce richissime spéculateur et brasseur
d’affaires possède, à lui tout seul, selon mes informations, 12% du revenu
mondial. Il y a quelques semaines, je l’ai entrevu lors de la réception donnée
par l’Ambassadeur de France à Bonn. Il était en grande conversation avec un
certain Humphrey Grover, le fondé de pouvoir du banquier Athanocrassos. Les
propos que j’ai surpris corroborent vos dires, monsieur Wu. Tous deux
envisagent une mainmise sur l’économie mondiale.
-
C’est justement cela qu’il nous faut empêcher! Leur complot aboutira à la
destruction de l’humanité dans quelques centaines d’années.
-
Monsieur Wu, développez.
-
Appelez-moi Daniel ou Daniel Lin. Je n’ai pas l’habitude de répondre à mon nom
de famille. Monsieur Wu, pour moi, c’est mon père, le généticien informaticien
et cybernéticien. Mais je reprends. À la fin de ce XX e siècle dévié, grâce au
triomphe de l’antikeynésianisme mais aussi à l’effondrement du monde
communiste, la menace d’une troisième Guerre mondiale s’estompera… ne vous
montrez pas si soulagé. Vous en ignorez le prix. Cette pensée ultralibérale
intransigeante, un stalinisme à l’envers, devenue unique, ne tuera certes pas
ses opposants par la violence directe, mais le résultat recherché sera le même.
Poches de misère et de désespoir aussi bien dans le Tiers Monde qui verra,
hélas, son sort s’aggraver - je pense, en disant cela, au continent africain et
plus particulièrement à la partie subsaharienne, mais aussi à certains pays
latino-américains - que dans les pays développés ou les Etats de l’ancien bloc
de l’Est dans lesquels les inégalités sociales ne cesseront de se creuser. Au
nom de ce libéralisme outrancier, les patrons et les décideurs, les
actionnaires en l’occurrence à qui il faudra assurer des bénéfices croissants,
feront tout pour diaboliser les revenus du travail, serinant à l’envi que les
salaires sont trop élevés, que le coût du travail engendre le chômage. Leur
but, établir une concurrence déloyale avec le nouvel atelier du monde, la
Chine! Là-bas, en effet, les salariés se contentent d’un bol de riz par jour ou
presque. Les délocalisations se démultiplieront, se démultiplieront encore
jusqu’à réduire des Etats à la faillite. Alors, les laissés pour compte se
réfugieront soit dans des bouffées sporadiques de violence, soit dans l’intégrisme
religieux. Pour les nantis, les ventres pleins, les bouffis de pouvoir,
l’ennemi sera le pauvre, le fainéant, le chômeur se complaisant dans sa paresse
tandis que pour les plus démunis ce seront les autres, les immigrés, les
incroyants, etc.
-
Ce sombre tableau fait peur.
-
Vous n’avez entendu que le début. Bilan: le XXIème siècle dépassera le XX e en
horreur. Décomposition des Etats, fragmentation presque à l’infini de ceux-ci,
jusqu’à l’absurde au nom d’un nationalisme ridicule, massacres pandémiques,
purification ethnique, pollution incontrôlable, couche d’ozone se réduisant
comme une peau de chagrin, réchauffement de la température moyenne de la Terre,
montée des eaux, catastrophes naturelles se multipliant, épidémies, virus
mutants, invasion d’insectes tropicaux ou équatoriaux jusque dans les contrées
tempérées, famines généralisées mais programmées, fonte des calottes polaires,
avec, à terme, lorsque le phénomène sera achevé, plus de 90% des terres
ennoyées. Oui, tel est le brillant résultat des coups de boutoir répétés de
l’ultralibéralisme ce nouvel intégrisme dont le deus ex-machina n’est autre
qu’Axel Sovad qui manipule les marionnettes humaines comme un maître sans
pareil.

-
Monsieur Wu, vous êtes au-delà du désespoir. Vos propos en décourageraient plus
d’un. Ils pourraient paraître exagérés mais, manifestement, ce n’est pas le
cas. Je dois vous croire et ce, d’autant plus facilement que je suis
relativement bien informé. En effet, j’ai eu l’écho que certaines cellules de
la CIA commençaient à financer, oh, fort discrètement, des mouvements
intégristes musulmans dans le but, plus que certain, d’affaiblir le monde
communiste à l’intérieur de ses frontières et à l’extérieur, je sous-entends
les républiques soviétiques d’Asie centrale sans oublier le Proche-Orient…
-
Oui cela se tient. La CIA verra les résultats de ses machinations aller bien
plus loin que ses espérances les plus folles. Elle n’aura été qu’un inconscient
boutefeu.
-
Mais vous, Daniel, comment connaissez-vous aussi bien cette histoire bis? Vos
archives doivent être différentes, non?
-
Tout à fait.
-
Comment avez-vous réchappé à l’effacement de votre monde?
-
Lorsque notre Univers a disparu dans les limbes d’une potentialité parmi
d’autres, il ne l’a pas fait d’un coup bien que le phénomène ait été
extrêmement rapide. La transition a duré en fait quelques microsecondes, délai
suffisant pour que l’IA de notre vaisseau réagisse et sauve ainsi ses
occupants…
-
Si je vous suis bien, il s’est en quelque sorte produit l’équivalent d’un
fondu-enchaîné subliminal…
-
C’est cela. Mais je reprends. Lorsque tout a débuté, nous étions, le commandant
Fermat et moi-même, à bord du Sakharov, en orbite autour de la planète
Hellas sur laquelle séjournait la quasi-totalité de notre équipage en permission.
-
Sakharov? Le physicien soviétique? Vous avez baptisé votre vaisseau du nom du
découvreur russe de la bombe H? s’étonna Franz à juste titre.
-
Pas pour cela, monsieur von Hauerstadt. Pour ses actions contre la dictature
communiste…
-
Poursuivez.
-
L’intelligence artificielle du Sakharov, sentant donc que les
coordonnées générales ne correspondaient plus, est passée en vitesse luminique
ce qui a eu pour conséquence, comme nous étions projetés dans l’hyper-espace,
que nous n’avons pas été affectés physiquement par le changement de la trame
historique. Bref, nous n’avons pas disparu et nous avons conservé intégralement
notre mémoire.
-
Mais… Vous ne deviez pas être les seuls à vous déplacer à la vitesse de la
lumière lorsque la transition a eu lieu.
-
C’est à croire que si! Pour nous en assurer, nous avons scanné toute la
Galaxie. Nous n’avons rencontré aucun vaisseau ami. À part la navette du
médecin-chef Lorenza di Fabbrini qui était d’ailleurs attaquée par la race la
plus belliqueuse de la Voie Lactée, les Haäns. Ce sont eux qui ont modifié
l’histoire de la Terre. Mais il s’agissait de Haäns du XXXe siècle et non de
ceux du XXVIe. Grâce à l’appui d’Axel Sovad, le temps alternatif ainsi crée,
matérialisé, leur fut tout bénéfique. Ils se retrouvaient sans adversaire
d’envergure pour conquérir tous les quadrants de la Voie Lactée, ce qui n’était
pas le cas dans la première trame temporelle.
-
Holà! Pas si vite! Depuis le début, vous sous-entendez que Sovad n’est pas
humain.
-
Ni Haän d’ailleurs.
-
Alors, qu’est-il au juste?
-
Le commandant Fermat et moi-même nous perdons en conjectures pour cerner
l’origine de cet être. Dans un premier temps, nous avons cru tout d’abord que
Sovad pouvait être un humain génétiquement modifié, appartenant à un troisième
temps alternatif qui se vengeait du fait de sa nature, soit, deuxième
hypothèse, un homme d’un futur lointain par rapport au XXVIe siècle dont les
pouvoirs étaient montés à la tête. Mais dans ce cas, si cette hypothèse
s’avérait exacte, pourquoi alors Sovad favorisait-il les Haäns, qui, occupant
la Terre depuis le XXIVe siècle, avaient asservi la race humaine jusqu’à la
faire dégénérer? Comment pouvait-il faire pression sur ces Haäns? Au XXXe
siècle, il n’y aurait plus un seul humain vivant, dégénéré ou pas. Enfin, nous
avons conclu logiquement que Sovad vient d’une autre dimension et qu’il n’est
ni un Terrien ni un humanoïde. Nous n’avons pas été plus loin…
-
Vous êtes-vous rendu sur cette Terre transformée?
-
Lorenza di Fabbrini a eu ce triste privilège. À demie métamorphe, il lui a été
facile de prendre l’apparence d’une adolescente Haän. Elle a ramené de son
voyage Antor, un esclave humain génétiquement modifié, une sorte de vampire
télépathe, capable de léviter, de tuer à distance, possédant la force de vingt
hommes au minimum. Il nous a confirmé ce que nous soupçonnions et a accepté de
nous aider dans notre entreprise à rétablir le temps originel.
-
En se rangeant à vos côtés, n’a-t-il pas eu conscience de mettre son existence
en péril?
-
Pas si, au moment de la transition, il était dans l’hyper-espace!
-
Actuellement, où se trouve votre ami? Car il est votre ami, c’est évident…
-
Oui, je l’avoue… il a disparu. Il a cru pouvoir s’attaquer seul à Sovad. J’ai
capté son ultime message mental. Par la seule puissance de sa volonté, l’entité
l’a projeté au XIXe siècle, quelque part en Grande-Bretagne. Or, le commandant
Fermat et moi-même ne pouvons plus le récupérer.
-
Pourquoi?
-
Nous n’avons plus le Sakharov à notre disposition. Il s’est autodétruit,
toute son énergie épuisée à la suite d’un trop grand nombre de sauts quantiques
temporels.
-
Récapitulons. Axel Sovad serait un extraterrestre non humanoïde qui se
servirait des Haäns pour contrôler le devenir de la Galaxie.
-
Précisément. Mais je ne mets aucun conditionnel. Pour moi, cela est un fait
avéré.
-
Admettons. Pourquoi m’avoir contacté? Qu’ai-je donc de si extraordinaire à part
ma fortune? Il y a bien plus riche que moi sur la planète, vous savez… je ne
suis qu’un humain du XX e siècle, un chercheur qui n’a à sa disposition qu’une
technologie primitive à vos yeux. Pensez donc! Nous ne nous sommes pas encore
posés sur la Lune!
-
Monsieur le duc, vous appartenez à plusieurs Univers et, intimement, vous le
savez. Vous savez aussi que le terme Univers est impropre. Il faudrait plutôt
utiliser le terme de Multivers.
-
Montrez-vous plus explicite.
-
Dans l’une de ces pistes temporelles, pas trop éloignée de celle-ci, dans celle
qui, en fait, est pour moi l’originelle, vous vous êtes retrouvé en présence
d’un scientifique Hellados et ce, à la
fin des années 1940. Il s’était présenté à vous sous le nom de Dick Simons. En
réalité, il se nommait Sarton et était originaire du XXIIIe siècle, que ce fût
celui de la première histoire ou celui du temps dévié. Or l’Hellados luttait de
toutes ses forces pour contrer les machinations des Haäns du futur. Nous avons
la preuve que Sarton a tenté de changer le continuum espace-temps plusieurs
fois. Au moins à trois reprises. Dans une de ses tentatives, il a dû réussir
puisque j’existe…
-
Comment cela?
-
Voyons, monsieur le duc, tout simplement parce que je suis né bien après
l’Hellados. En l’an 2473...
-
Je comprends.
-
Finalement, Sarton a échoué, pas au XX e siècle mais au XIXe. Par la faute d’un
grain de sable mais aussi par l’action d’un certain Haän du XXXe siècle nommé
Opalaand ou Opaalan’Tsi…

-
Quelles preuves avez-vous pour soutenir vos allégations?
-
Les disques de Sarton que voici.
Lentement,
Daniel sortit alors d’une bourse de soie cinq des disques translucides de
l’Hellados, disques de la taille d’une capsule de bouteille, aussi fins qu’une
feuille de papier aluminium transparent.
-
Hum… A première vue, on croirait des jouets.
-
Loin s’en faut. Ces disques appartiennent à une technologie de pointe. Du moins
pour le XXIIIe siècle.
-
Avez-vous le lecteur adéquat pour les déchiffrer?
-
Monsieur von Hauerstadt, je suis le lecteur comme vous allez le constater très
bientôt.
Posément,
le capitaine déboutonna la manche droite de sa chemise, la releva, prit un
coupe-papier sur le bureau et, à la stupéfaction de Franz, s’entama
profondément le poignet. Le duc eut un sursaut et voulut intervenir; un signe
rapide de Daniel l’arrêta. Sous la douleur, le visage du daryl androïde se
crispa brièvement, son sang s’écoula, mais stoïque, le rescapé du futur tira de
son avant-bras un microfil pas plus épais qu’un cheveu. Il le cisailla et le
fixa délicatement et magnétiquement au centre du troisième des disques.
Ensuite, toujours aussi précis et calme dans ses gestes, il sortit un mouchoir
en papier de sa poche et se maintint fortement le poignet, exerçant une
compression directe, sachant pertinemment que son sang se coagulait très
rapidement.
-
Le disque est prêt à fonctionner, articula Daniel Lin d’un ton neutre.
Déposant
le matériel sur le bureau, il donna au disque l’impulsion nécessaire.
Aussitôt,
un troisième personnage surgit dans la bibliothèque. L’image holographique d’un
Sarton paraissant âgé d’une cinquantaine d’années. Bien qu’il ne fût pas grimé,
Franz le reconnut immédiatement.
-
Mais… s’exclama-t-il, c’est l’individu que je vois souvent en rêve. Chacune de
ses apparitions est liée à l’étrange assassinat d’une comédienne sosie de la
princesse Grace de Monaco avant qu’elle soit célèbre, vers les années 1949-1950
disons. La jeune femme est tuée par un Chinois à la carrure impressionnante.


-
Un Chinois? Fit Daniel Lin sur un ton sourd. Un Haän plutôt. En effet, une fois
épilés, les Haäns peuvent passer pour des Asiatiques, des Hans justement.
- Vous
semblez vexé.
-
Un peu, c’est vrai. Pardonnez-moi mon humeur. Ainsi, vous rêvez donc d’un temps
parallèle. Cela ne m’est jamais arrivé… quoique… n’auriez-vous pas des dons de
télépathe? Ceci expliquerait que vous soyez en contact onirique avec votre double…
-
Daniel, dites mes doubles. Depuis mon adolescence, je fais des songes
compliqués qui me laissent effectivement penser que j’existe dans trois univers
différents au moins.
-
Voici pourquoi Sarton a recommandé de vous contacter.
-
Dans un de ces mondes, mon ami Otto von Möll est mort de mort naturelle en
décembre dernier. Dans une autre histoire, il a été assassiné par un étrange
automate construit au XVIIIe siècle.
-
Mais dans cette réalité?
-
Otto a en fait été mystérieusement agressé par des individus qualifiés de
cambrioleurs par la police ravensburgeoise. Or rien n’avait été dérobé à son
domicile. Il a succombé à ses blessures.
-
Bizarre…
-
Vous pouvez le dire. Savez-vous sur quel projet nous travaillions tous deux
avant sa disparition?
-
Non, mais je peux le deviner.
-
Sur un modèle théorique de translateur.
-
Ah! Mais c’est…
-
Dangereux?
-
Sans doute, mais aussi trop tôt. Un translateur. Pareil engin fait partie des
recherches interdites. Au même titre que les daryls.
-
Dans l’Univers parallèle dans lequel Otto est assassiné par l’automate, je suis
en rapport avec son petit-fils Stephen qui vit dans les années 1993-1995. Un
monde dans lequel la Troisième Guerre mondiale fait rage. Je participe
également à la construction d’un translateur qui est en parfait état de marche.
-
Bouddha! Mon XXVIe siècle n’en possédait pas. Sous la pression d’une cascade de
réglements tendant à préserver la vie et l’intégrité de la Galaxie, la
recherche scientifique avait pris une autre direction.
-
Mais, pourtant…
-
Certes, nous voyagions dans le temps mais rarement et poussés par les
circonstances. Pour cela, il nous fallait précipiter un vaisseau à dix-sept
fois la vitesse de la lumière au centre d’un Soleil, ce qui exigeait une
précision de la valeur d’une attoseconde. Puis, par la vitesse et l’énergie
acquises, nous pouvions alors rebondir dans la structure même de
l’hyper-espace.
-
Terrifiant.
-
Tout à fait. Écoutons ce que dit Sarton. Il s’exprime en français et non pas
dans sa langue maternelle. Ainsi, je n’aurai pas à vous traduire ses propos.
Sous
l’impulsion mentale de Daniel, l’hologramme s’activa et l’Hellados résuma d’un
ton monocorde ses interventions sur Terra entre les années 1926 et 1950. Puis
il raconta la mission de 1867 qui vit son échec malgré la résorption de
l’Homunculus.
Pendant
que Sarton répétait ce qui était arrivé, le capitaine Wu pensait.
« Dans
la piste créée par Sarton, ce n’était pas simplement l’existence des daryls qui
était en jeu mais également le fait que les humains devaient parvenir à mettre
au pont la fusion nucléaire et à élaborer la théorie des champs unifiés. Les
secrets de Danikine étaient passés d’abord aux Soviétiques mais ces derniers
n’ont pu en profiter puisque une Seconde Guerre mondiale de deux années plus
courte avaient favorisé davantage les Américains que les Russes, empêchant donc
les communistes de s’étendre à l’Ouest ».
Le
message terminé, Franz fit la constatation suivante:
-
Il ressort des aveux de Sarton que les progrès techniques de ce XX e siècle ont
été foudroyants. Einstein y a réussi l’impossible: l’unification des forces.
-
Bien évidemment. Sarton a aidé le chercheur dans ses découvertes et lui a fait
accepter la physique quantique.
-
Daniel, dans ce cas, c’est votre temps qui est dévié, et non celui-ci. À la
suite de l’intervention de l’Hellados auprès d’Einstein.
-
Hum… En quelque sorte… cependant, mon Univers est le seul envisageable pour le
devenir et la prospérité de la Galaxie.
-
C’est là votre point de vue. Comment en êtes-vous si certain? Ne commettez-vous
pas le péché suprême? Celui de l’anthropocentrisme? L’homme indispensable à
l’Univers?
-
Non monsieur. Je suis avant tout un scientifique, un xéno biologiste
parfaitement conscient de la propension des humains à se croire le centre de
l’Univers.
-
Prouvez-le moi.
-
Voici le cinquième disque. Voyez les images qu’il révèle.
Cette
fois-ci, le spectacle dévoilé fut apocalyptique. Les images représentaient les
avenirs possibles non seulement de la Terre et d’Hellas mais aussi ceux de la
Voie Lactée et des autres Galaxies. Le chronovision avait accompli des
prodiges. À l’issue de ce voyage, secoué, Franz demanda confirmation.
-
Daniel, me jurez-vous que tout cela n’est pas une chimère?
-
Sur mon honneur. Sur ma foi.
-
Votre Univers est-il le meilleur?
-
Le meilleur, non, mais le plus souhaitable. Comme vous l’avez vu, la Terre va
connaître les guerres eugéniques. Un chaos s’ensuivra qui durera un peu plus de
soixante années. Ensuite, les Helladoï entreront en contact avec les humains.
La civilisation terrestre prendra alors son essor. En 2505, année d’où je suis
originaire, il n’y avait plus ni guerre ni famine sur ma planète. Il en allait
de même pour les 1042 autres mondes de l’Alliance.
-
Une Alliance pacifique?
-
Bien sûr.
-
Mais votre vaisseau, le Sakharov?
-
Il est vrai qu’il possédait un armement. Mais jamais nous n’attaquions les
premiers. Ce principe nous a d’ailleurs coûté très cher. Je ne parle pas ici de
la manipulation temporelle. Les Asturkruks et les Odaraïens ont failli nous
anéantir.
-
Je suis satisfait par votre franchise. Daniel, qu’attendez-vous précisément de
moi?
-
Une aide financière tout d’abord puisque dans ce temps et à cette époque rien
ne peut s’accomplir san argent. Puis votre participation à l’élaboration de la
machine que j’envisage de construire. Non pas un translateur, même si,
théoriquement, j’en maîtrise les données et les pièges, mais bel et bien un
matérialisateur temporel.
-
Un matérialisateur temporel? Dans quel but?
-
Dans le but d’éliminer Sovad et ses séides. Lorsque ces derniers seront tous
réunis lors du tout premier symposium annuel sur l’île de Sovadia Island au
printemps 1970.
-
Le délai me semble un peu court. Nous n’avons que quatre ans devant nous.
-
Si vous nous aidez à trouver les matériaux nécessaires, ce laps de temps sera
suffisant, croyez-moi.
-
De quelle somme avez-vous besoin?
-
Je ne sais pas. Je n’ai pas l’habitude de manipuler de l’argent. Là d’où je
viens, la monnaie n’avait plus cours. Tout y était gratuit.
-
Je vois. Utopique… mais bon… dans un premier temps je mets cinq millions de
dollars à votre disposition. À terme, je puis aller jusqu’à vingt millions. De
plus, vous aurez le secours de cinq cents techniciens.
-
Monsieur le duc, merci. Il faut cependant que je vous dise qu’en l’absence de
nanotechnologie et d’ordinateurs positroniques le matérialisateur temporel sera
quelque peu encombrant, donc voyant… Il faudra prévoir un volume de 25m3.
-
Daniel, une question encore… êtes-vous un robot? Un robot biologique comme dans
le deuxième univers?
-
Non… Un daryl androïde dont cinquante pour cent du cerveau sont contrôlés par
un micro-ordinateur. Toutefois, je suis le seul de mon espèce grâce à la
sagesse de mon père, le cybernéticien Tchang Wu.
-
Ainsi donc, vous êtes un hybride…
-
Si vous voulez. Puisque nous en sommes aux confidences, vous me rappelez un
certain Raoul d’Arminville… quoique vous soyez blond… il y a en vous un air de
famille.
-
Vous ne m’étonnez pas. C’est mon père biologique…
-
Comme vous l’avez déduit, je suis de nationalité chinoise bien que ma mère fût
française.
-
Voici pourquoi vous vous êtes braqué tantôt.
-
Exact. Mon plus grand défaut reste la susceptibilité.
-
Comme moi, éclata de rire Franz.
En
signe de complicité, les deux hommes se serrèrent franchement la main. Une
solide amitié venait de naître.
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