Chapitre 10
Pour
venir à bout d’Ilse Kaltenwald, Daniel Lin se rendit d’abord à Dresde via le
téléporteur afin de faire quelques repérages. Enfin satisfait de son scénario,
il se permit d’enlever la future dame de fer allemande alors que celle-ci
assistait à un concert de musique de chambre en compagnie de son falot époux.
Alors que retentissait l’accord final du XIVe quatuor de Beethoven, la prude
Ilse s’endormit subitement sur sa chaise ornée de velours rouge.
Lorsqu’elle
rouvrit les yeux, elle ne reconnut pas le décor qui l’entourait. Désormais,
elle se trouvait dans une grande salle au luxe barbare, avec, au sol, des peaux
d’ours, de loups et de buffles, tandis que, accrochées sur les parois
suintantes en pierres taillées irrégulièrement, des torches empuantissaient
l’atmosphère assez sombre.
Manifestement,
Ilse avait atterri dans la salle d’apparat d’un roi barbare. En fait, il
s’agissait du palais de Childéric III. Un roi fainéant donc.


Tout
naturellement, Ilse, en reprenant conscience, murmura:
- Wo
bin ich?
-
Hum… lui répondit une voix jeune et pleine d’entrain. Guten Tag, Frau
Kaltenwald. Willkommen hier… vous êtes chez le roi Childéric III… plus
précisément en son palais de Metz, la capitale de l’Austrasie.
-
Was? Das ist unmöglich! Un palais, ce lieu sordide et crasseux? Vous vous
moquez de moi, monsieur…
-
Daniel, pour vous servir, madame… je vous assure que je suis parfaitement
sérieux.
-
Comment avez-vous fait pour m’enlever?
-
Oh! Par un tour de passe-passe, c’est tout. Répondit négligemment le daryl
androïde.
-
Mais si je me retrouve dans ce palais, pourquoi donc la présence de tous ces
bustes d’empereurs romains?
-
Ah! Vous vous trompez grandement, chère chancelière. Ici, il n’y a que le buste
de l’empereur Antonin le Pieux. Les autres représentent les rois fainéants, les
Mérovingiens… les Childéric et tout le bataclan… bien sûr, vous allez
m’objecter qu’il manque quelques personnes célèbres comme ce bon roi Dagobert…
mais ce souverain n’était pas un monarque fainéant, bien au contraire. Sans
doute grâce à saint Éloi.


-
Pourquoi ce décor?
-
Comment? Vous n’avez pas encore compris?
-
J’ignore pourquoi vous vous intéressez à moi, monsieur Daniel. Je débute à
peine en politique et vous venez de me donner un titre que je n’ambitionne
nullement.
-
Nullement… ne mentez pas, meine liebe Ilse… Vous ne l’ambitionnez pas encore,
voilà tout…
-
Ah? Jamais je ne serai à la tête de mon pays… une femme…
-
Mais pas n’importe quelle femme. Vous serez surnommée la dame de fer allemande…
-
Vous utilisez le futur… cela signifierait-il que vous lisez dans le marc de
café pour connaître l’avenir?
-
Je n’ai pas besoin d’avoir recours au charlatanisme pour décrire ce qui sera,
affirma avec force Daniel Wu.
-
Expliquez-moi, Herr Daniel.
-
Volontiers. Je viens de ce qui est pour vous l’année 2505... Du moins un 2505
différent de celui qui attend les humains de cette chronoligne-ci. Lorsque vous
prendrez la tête d’un gouvernement conservateur, vous participerez au génocide
lent de l’humanité.
-
Pesez-vous bien le poids des mots?
-
Hélas oui! Bien sûr, vous hériterez de votre prédécesseur des lois antisociales
qui feront de l’Allemagne le moteur de l’économie ultralibérale de l’Europe.
Mais à quel prix! Dans la deuxième décennie du XXIe siècle, les Grecs, les
Portugais et les Espagnols vous maudiront et vous voueront aux gémonies…
-
Je ne suis pas coupable des éventuels crimes futurs que vous m’attribuez…
-
Oh que si! Par votre faute, par votre intransigeance, des millions et des
millions d’Européens seront condamnés à une terrible austérité… des centaines
et des centaines de milliers d’emplois détruits, des retraites diminuant comme
peau de chagrin, des gens poussés au suicide ou à l’exil. Des cortèges de
manifestants criant leur désespoir. Le retour de maladies que l’on croyait éradiquées…
la tuberculose multi résistante, la polio, la gale… et encore vingt ans de
plus, ce sera le choléra. La disette permanente pour les plus démunis. Ils
devront choisir entre se chauffer et manger. Puis, ils feront les poubelles.
-
Cela se passerait en Europe du sud?
-
Exactement. En Italie également…
-
Pays de fainéants…
-
Que non pas! Pour respecter la loi des trois pour cent de déficit, ce sera
l’austérité généralisée…pour les fonctionnaires, les petits commerçants et les
petits entrepreneurs… mais pas pour les banques… elles seront renflouées malgré
le fait qu’elles auront placé tout l’argent disponible dans des fonds toxiques
afin de s’engraisser davantage encore. Mais elles iront trop loin et la corde
finira par casser… La crise des subprimes révèlera cela… or, tous les chefs
d’Etat ne feront rien pour punir ces malversations. On ne touche pas aux
banques, n’est-ce pas? Sinon… où irait le monde de la finance? C’est tellement
plus facile de s’en prendre au peuple…
-
Monsieur Daniel, je n’ai rien à voir avec la situation que vous me décrivez à
si gros traits.
-
Pas encore, madame la chancelière, pas encore.
-
Je déteste la façon dont vous me regardez… la façon dont vous me parlez…
-
Il faudra pourtant me supporter quelques minutes encore. Je n’ai pas terminé.
Vous serez à la tête de votre pays bien aimé durant trois mandats… pour être
réélue, vous ferez quelques promesses, point trop… Vous vous opposerez surtout
à l’idée d’un nécessaire salaire minimum en Allemagne. Les emplois précaires pour
les femmes et les immigrés se multiplieront. Il ne sera pas rare de voir des
gens occuper trois emplois pour pouvoir joindre les deux bouts. Vous irez même
jusqu’à proposer une sorte d’indemnité pour que les femmes restent au foyer…
cent euros par mois, pas davantage.
-
Euros?
-
Oui, la monnaie unique européenne qui sera mise en circulation en 1999 pour les
banques et les Etats et en 2002 pour les citoyens. Vous ferez tout pour
maintenir l’Euro à un niveau élevé. Tant pis si cela détruira des emplois face
à la concurrence asiatique.
-
Un euro fort est dans la logique d’un mark fort. Les plus faibles n’ont qu’à se
réformer.
-
J’attendais cette réaction de votre part. Le mot réforme sera si galvaudé qu’il
sera haï et rejeté par presque tous dans les années 2020. Il conduira des
peuples entiers aux errements de l’ultranationalisme, au racisme et à la
xénophobie.
-
Est-ce réellement ma faute si l’homme ne peut changer?
-
En tout cas, ce sera de votre faute si des millions d’Allemands de l’Est, tout
comme vous, devront se contenter de 331 Euros par mois pour vivre… ce sera de
votre faute si des septuagénaires se verront dans l’obligation de reprendre un
travail afin de ne pas mourir de faim. Pour conserver des parts de marché, vous
vous assoirez sur le droit du travail. Bref, vous serez une dame de fer tout à
fait acceptable mais aussi la reine de l’immobilisme. Les syndicats
chloroformés seront à vos bottes, chère madame. Derrière votre allure de Mutti
sympathique, vous dissimulez une âme d’airain et un cœur aussi sec qu’un oued
d’Afrique du Nord en été.
-
Je ne comprends toujours pas pourquoi tant de hargne, tant de haine à mon
égard.
-
Mais je ne vous hais point. Je veux seulement empêcher que mes frères les
hommes meurent à cause de vous… alors…
-
Alors?
-
Alors, je m’en vais vous donner ce qui vous manque… avec générosité.
-
Qu’est-ce donc?
-
De la douceur… oui, de la douceur. Je vais vous transformer en friandise
géante. Non pas en sucette géante, si chère à Gaston Lagaffe du génial
Franquin… je me montre modeste face à ce créateur de l’absurde et n’ai pas
l’orgueil de l’égaler. Je me contenterai donc de faire de vous, pour
l’éternité, un nounours en gomme. Mais comme il se doit, pour bien montrer à
tous que vous n’êtes point si sucrée, je vous parfume au… citron!
-
Bah!
-
Tiens… Comme c’est intéressant. Vous prenez les tics de langages de Gaston
maintenant.
-
Je ne vous crois pas.
-
Pourtant, avec la technologie à ma disposition, c’est une chose très facile à
réaliser. Une ultime prière au dieu du pouvoir ou au dieu de l’argent…
-
Monsieur, vous allez donc me tuer?
-
Oui, madame. Je me suis autoproclamé le nouveau prophète Daniel. Toutes mes
« prédictions » doivent se réaliser. Je ne saurais décevoir mes
admirateurs. Comprenez que je suis désolé, sincèrement, mais je n’ai pas le
choix. Vous n’êtes plus amendable… d’autant plus qu’en fait vous êtes un agent
double…
-
Vous avez trop d’imagination, monsieur le fou!
-
Non… je capte vos pensées. Aucune ne m’échappe… c’est là un bien grand malheur
que d’être télépathe. Personne ne peut me mentir. Allons, Ilse, il est temps
d’en finir…
-
Hilfe!
-
Inutile d’appeler au secours. Nul viendra… Adieu, Ilse Kaltenwald. Ravi de vous
avoir connue.
Sur
ce salut ironique, Daniel esquissa un geste et l’impensable se produisit. Un
voile noir tomba sur la future ex-chancelière allemande et… quelques heures
plus tard, un étrange nounours surdimensionné en gomme, de couleur jaune et
dégageant une fragrance citronnée délicieuse fut découvert sous l’arche de la
célèbre porte de Brandebourg en plein cœur de Berlin. Sur le cadavre, un petit
mot tendre.
«
Voici, pour vous, enfants de toute la planète, un bonbon qui vous emplira la
bouche d’une douceur inoubliable. Votre Santa Klaus avant l’heure,
Daniel ».
***************
Dix-huit
jours avaient passé depuis l’exécution d’Ilse Kaltenwald.
Au
Quai des Orfèvres, lieu officiel de travail de Quinant, le commissaire
divisionnaire avait regroupé les différentes affaires concernant les
assassinats des sommités internationales ou nationales et cela, grâce à la
collaboration d’Interpol. Même la NSA ne s’était pas faite prier pour donner
les dossiers.
Ce
matin-là, Quinant discutait avec ses principaux subordonnés, Marc et Andrieu.


-
Voyez donc ce qui m’est parvenu tantôt très tôt. Ce petit papier. Apparemment,
il n’a l’air de rien.
-
Oui, chef, approuva Andrieu. Cependant, si je ne me trompe pas, il est rédigé
en chinois.
-
Hum… pas tout à fait. En japonais. Du XVIe siècle encore. Cela vous épate, non?
-
Euh… émit Marc.
- Ce
texte a été écrit avec une plume de flamant rose dont l’extrémité a été trempée
dans une encre.
-
Une encre noire…
-
Tout à fait mais dont la particularité est de n’être plus fabriquée depuis
trois cents ans au moins, compléta le commissaire.
-
Incroyable! S’écria Andrieu.
-
C’est une farce? Demanda Marc.
-
Mais il y a mieux. Merveille des merveilles, ce n’est pas le texte du message
qui importe ici, quoiqu’il nous en dise beaucoup sur son auteur, mais ce sont
bien les empreintes qui y figurent.
- Impossible!
Ce pseudo Daniel aurait commis une erreur aussi grossière? Il ne regarde pas
les films policiers ou quoi? Souffla Andrieu.
-
Au lieu de proférer des sottises, regardez tous les deux.
Alors,
le commissaire alluma un projecteur, déroula un écran et montra sur celui-ci la
diapositive des fameuses empreintes. Elles apparurent agrandies.
-
J’ai déjà vu ceci, marmonna Marc.
-
Exact. Tu as une bonne mémoire. Ce sont les mêmes empreintes qui ont été
relevées sur les messages de mort du restaurant Vesuvio.
-
Bien sûr, reprit Andrieu. Il est tout à fait évident qu’il s’agit du même
terroriste. Est-il un opposant à la mondialisation ou un illuminé?
-
Ce type est parfaitement sain d’esprit! Rugit Quinant. C’est l’autre option qui
prévaut ici. De plus, notre assassin dispose de moyens logistiques importants.
-
Un extrémiste arabe qui a derrière lui un Etat terroriste? Suggéra Marc.
-
Que non pas! L’hypothèse sur laquelle je planche en accord avec les services
secrets français, le FBI, la CIA, la NSA, New Scotland Yard, le MI6 et le
commissaire Hatamuro de Tokyo est encore plus renversante encore. Nous devons
faire vite car il s’agit d’un complot qui a pour but de mettre en danger les
bases mêmes de notre monde actuel.
-
Mathieu, souffla Andrieu, le chef a raison. Il y a au moins trois assassins qui
travaillent en commun, la main dans la main, avec trois techniques différentes
mais complémentaires. J’ignore laquelle est la plus sauvage et me fait le plus
peur. Peut-être celle qui laisse des cadavres exsangues qui ressemblent à des
momies multiséculaires…
-
En effet, notre ami Daniel a un comparse des plus inquiétants, approuva Marc.
Un émule de Dracula qui a pris son pied avec le film Entretien avec un
vampire.


-
Ou tout simplement un archéologue qui a pété les plombs et qui applique sur ses
victimes les techniques d’embaumement des civilisations précolombiennes.
-
Andrieu, je ne le pense pas. Vous semblez oublier tous les deux que nos
adversaires utilisent des moyens logistiques dignes d’un Etat! Que faites-vous
des dernières actions terroristes qui ont anéanti le Parlement iranien en son
entier, la conférence des néo-nazis de Caracas et tous les bâtiments de
l’Université économique de Chicago?
-
Chef, fit Mathieu, cela veut-il donc dire que Daniel se trouve à la tête d’une
internationale terroriste d’un nouveau genre dont l’une des bases se situerait
dans le Yucatan? Depuis deux mois, les succès du colonel Martín
dépassent toute compréhension. Quant aux armes dont il dispose… mazette! On les
croirait sorties tout droit de Star War ou encore de Star Trek. Aujourd’hui,
l’armée mexicaine est en état d’alerte maximum tandis que la CIA venue à la
rescousse paraît totalement dépassée.
-
Vous savez ce que je crois? Je ne suis pas le seul à penser cela, asséna Quinant.
-
Non chef, murmura Andrieu. Mais vous pouvez parler ici librement. Il n’y a ni
micro ni enregistreur dans cette pièce, du moins à ma connaissance.
-
Daniel dit la vérité!
-
A propos de quoi? Questionna Marc.
-
Quelle vérité? Reprit Andrieu.
-
Il vient du futur. Le FBI a pu récupérer des éclats de métal d’un alliage
inconnu que toutes les industries actuelles sont incapables de fabriquer. Ces
débris ont été laissés dans les ruines d’une transnationale célèbre.
-
Daniel n’est donc pas un fou… soupira Marc.
-
Mais non! Dois-je vous le répéter encore une fois? Demain, nous sommes le 14
Juillet. Tout est à craindre. Cependant, sur les Champs Elysées, il y aura
plusieurs milliers de policiers disséminés parmi la foule. Ils sont venus en
renfort de tout le territoire. Nul doute que ce Daniel passera à l’action. Je
l’attends de pied ferme. Je serai relié par vidéo à tous les points
stratégiques du défilé et ce, jusqu’à la tribune du Président de la République
en personne, sur la place de la Concorde. Des centaines et des centaines de
caméras ont été montées discrètement ces derniers jours. Elles sont
pratiquement invisibles et nous ont été fournies par le Japon.
-
Que savons-nous donc précisément sur cet émule de James Bond? Articula
sérieusement Marc.
-
Plutôt du Spectre. Pas grand-chose à vrai dire puisque tous ceux qui ont
pu le voir à visage découvert ne sont plus là pour nous le décrire et en
parler. Pour l’instant, nous sommes tout à fait incapables de dresser son
portrait robot; toutefois, je reste persuadé qu’il ressemble à monsieur tout le
monde et qu’il se dissimule, ici, parmi nous, à Paris ou dans sa banlieue
proche. Je pense également qu’il s’agit d’un homme jeune, prodigieusement
intelligent, cultivé, connaissant sur le bout de ses doigts les Écritures. Il
est un linguiste averti, orientalisant, mais aussi un cinéphile et un
téléspectateur nostalgique. Ses réflexes dépassent l’entendement humain. Quant
à son complice, nous possédons au moins sa silhouette. Mais je doute qu’il se
balade à seize heures sur l’avenue des Champs Elysées ou encore sur le
boulevard Haussmann! Il serait trop vite reconnaissable!
-
C’est tout à fait vrai, chef, approuva fortement Andrieu. L’assassin du
journaliste LDBA présentait une stature trop élevée ainsi que des membres
disproportionnés. Il en allait de même pour sa cage thoracique… trop
développée. Serait-il donc le fruit d’une aberration de la nature?
-
Une aberration issue de manipulations génétiques plutôt! Un individu des plus
mystérieux, la chose est sûre. Quant au masque dont il était affublé,
n’était-il présent que pour dissimuler ses traits? Lui aussi m’apparaît
extrêmement cultivé. Il a cité Terence.
-
Nous possédons également l’enregistrement de la voix de ce Daniel rappela Marc.
Que révèle-t-elle?
-
Entre autres, grâce à l’émission des Pantins de l’Actu du 20 avril. Le
jour en fait où tout a commencé. Notre Daniel possède un timbre de voix
agréable. Il est jeune et s’exprime en français sans accent notable, comme un
étranger fort doué pour les langues je dirais, avec une tonalité neutre.
Quelque chose me dit que ce type est d’origine asiatique même si cela n’est pas
visible immédiatement sur ses traits.
-
Qu’est-ce qui vous fait dire ça? S’enquit Marc.
-
Un Japonais? Proposa Andrieu.
-
Hum… il n’aurait pas écrit le message récupéré par le commissaire Hatamuro en
japonais du XVIe siècle. Un Vietnamien? Un Cambodgien?
-
Il nous faudrait un miracle! Soupira Marc.
-
Ah! Nous avons passé l’âge de croire à de telles sottises!
À
peine Quinant eut-il achevé sa phrase qu’un inspecteur toqua à la porte et
interrompit le briefing.
-
Commissaire, fit-il poliment, pardonnez-moi, mais il y a dans la salle
d’attente une dame d’un certain âge qui détient d’importantes informations sur
l’affaire Daniel. Elle est ici depuis une demi-heure et commence à
s’impatienter. J’ai relevé son identité et passé quelques coups de fil pour
confirmation. Elle me paraît tout à fait saine d’esprit. Mais ce qu’elle révèle
est sidérant. J’ai promis que vous la recevriez en personne.
-
D’accord, Laumelle, qu’elle vienne.
***************
Comment
l’équipe de Fermat avait-elle progressé dans la remise en place du temps
d’origine ces dix-huit derniers jours?
Pour
le congrès néonazi et néofasciste de Caracas, le commandant et Lorenza di
Fabbrini s’en étaient chargés. Ils avaient procédé comme pour le parlement
iranien mais, cette fois-ci, avaient utilisé un missile russe qu’ils avaient
subtilisé après avoir hypnotisé tout le personnel de la base militaire qui
gardait les engins balistiques. Tout d’abord, il avait fallu s’emparer d’un
hélicoptère. La doctoresse, pilote hors pair en vérité, s’était installée aux
commandes. Extrêmement qualifiée, elle ne craignait nullement de faire du
rase-mottes et de casser du bois. Puis, Fermat avait reprogrammé l’engin de
mort de manière à ce qu’il prît pour cible le palais des sports de Caracas, au
moment dudit congrès. Enfin, le missile avait été lancé depuis la navette
futuriste et n’avait pas raté sa cible.

Pour
le commandant, il s’était agi d’une belle frappe chirurgicale, sans bavure ni
aucun dommage collatéral puisque aucun innocent n’avait péri. André s’était
frotté les mains de satisfaction, pressé de passer à la suite de sa liste. Des
nostalgiques de la mort noire, il ne restait rien, que ce soit Jacques
Loussouarn, le leader nationaliste français, Francesco Mario Fermato, récemment
converti à l’idéologie de von Kalmann, Erich von Neuritter, ancien officier SS,
Dmitri Kalganski, le grand perdant des élections législatives du parlement russe.
Le
lendemain fut aussi chargé puisque le commandant s’attaqua aux intégristes
israéliens et palestiniens. Partisans du Grand Israël et Khomeynistes se
retrouvèrent noyés dans le même sac immense dans lequel ils avaient été
enfermés. Sur ce sac, Daniel avait pris soin d’inscrire en hébreu et en arabe
littéraire la sentence suivante: laissez passer la justice du prophète
Daniel.
À
l’intérieur de la prison de toile renforcée de plastacier, s’était déroulée une
âpre lutte pour la survie. Ainsi, de nombreux intégristes et nationalistes
périrent d’abord écrasés dans un volume de six mètres cubes. D’autres moururent
étouffés. Quelques uns finirent poignardés. Parmi les quarante-six prisonniers,
il est bon de relever les noms du chef milicien Ahmed Kroum, du rabbin
fondamentaliste Mosché Shalami ainsi que celui du leader du Parti Grand
Israël David ben Choueb.
Le
commandant avait pourtant laissé une mince chance de survivre à tous ces
extrémistes et fanatiques. S’ils avaient su s’unir, ils seraient parvenus à déchirer
la toile du sac, toile même renforcée par du plastacier. Après tout, il ne
s’agissait pas de duracier. Mais ils n’y songèrent absolument pas, plus
préoccupés par le fait de s’invectiver et de s’insulter avant de se battre pour
la moindre poche d’air. Cela, Fermat l’avait anticipé. Il connaissait bien la
nature humaine. Ces objectifs atteints, André étudia les meilleures façons d’en
finir une bonne fois pour toutes avec la source de l’économisme ultralibéral.
Pendant
ce temps, le capitaine Wu ne paressait pas, loin de là. Il cultivait l’humour
noir. Sur son carnet de rendez-vous, était inscrit en lettres majuscules le nom
de Dick Penn, le Président des Etats-Unis en exercice.
Mais
lassé par la multitude d’exécutions, Daniel inaugura avec le chef de l’Etat
américain une solution tout à fait originale d’élimination. Il le projeta dans
le temps, dans le Far West sauvage plus précisément, à l’Ouest du Pecos, là où
justement la loi était rendue par le juge Roy Bean. Pris pour un voleur de
chevaux, alors qu’il s’était à peine approché de ces nobles bêtes, il fut
condamné à être pendu. Toutefois, il parvint à réchapper à ce funeste sort en
s’enfuyant et en rejoignant la tribu indienne des Oglalas où il y termina une
existence paisible à l’âge de cent deux ans.


Un
personnage de grande notoriété figurait également dans le petit carnet
personnel du capitaine Wu. Celui du général russe Konstantin Maïerdine, un
ancien héros de la guerre d’Afghanistan. Les prospectives poussées conduites
par le daryl androïde démontraient que l’officier supérieur en retraite pouvait
présenter un danger potentiel pour la démocratie russe d’abord, pour la
démocratie tout court ensuite. En effet, dans les cinq années à venir,
Maïerdine avait plus de 98% de chance de devenir le Bonaparte russe.


Alors,
le capitaine appliqua au général la même méthode qui avait si bien fonctionné
avec Dick Penn. Cette fois-ci, Daniel choisit une période si reculée dans le
passé de l’histoire de l’humanité que Konstantin se vit sacré telle une
divinité par la tribu de néandertaliens qui l’adopta, une tribu sise dans la
vallée de Wüpperthal.
Alors
que le général participait à un banquet d’anciens combattants de la guerre
d’Afghanistan dans la ville de Nijni Novgorod, et portait un toast, devant les
yeux médusés de l’assistance, ses atomes s’éparpillèrent pour se réassembler
dans un autre segment de temps mais bien plus tôt face à l’entrée d’une
caverne, et ce, dans un paysage montagneux et glaciaire.
Lorsque
Konstantin recouvra ses esprits, il constata avec une angoisse légitime qu’il
était entouré par toute une bande d’individus à la mine patibulaire, une
vingtaine d’êtres plus étranges les uns que les autres, à la taille assez
courte et trapue, au visage pourvu d’un menton fuyant et au bourrelet frontal apparent.
Tous étaient vêtus de peaux de bêtes minutieusement cousues un peu à la façon
des Inuits.

-
On dirait mes sosies! S’écria naïvement le général d’une voix empâtée par les
nombreuses libations précédentes. Mais le froid y jouait également un rôle dans
ses problèmes d’élocution.
Subjuguée,
la tribu de néandertaliens s’agenouilla aussitôt et salua la divinité apparue
comme par magie. Konstantin ne comprit pas ce que la bande lui voulait car on
le poussait à l’intérieur de la caverne.
-
Ils ne vont pas me manger au moins? S’inquiéta le vieux soldat. Ils ne sont
tout de même pas anthropophages?
Cependant,
au bout de quelques jours, notre ancien militaire s’était acclimaté. La tribu
l’avait accepté parmi elle bien qu’il se montrât particulièrement maladroit à
faire usage des armes du paléolithique moyen. Afin de pallier ce manque de
dextérité notre nouveau néandertalien se retrouva dans l’obligation d’inventer,
avec quelques dizaines de milliers d’années d’avance, des propulseurs qui
permettaient de multiplier la distance d’efficacité des sagaies de manière
appréciable.
Ces
armes prodigieuses conférèrent à la bande un avantage technique certain sur ses
ennemis. En quelques mois à peine, elle domina la vallée.
Pour
remercier son démiurge, le clan célébra l’intronisation de Konstantin en tant
que Chaman du groupe par des chants inspirés et des boissons fermentées assez
hallucinogènes.
Or
ce furent justement ces mélopées que Daniel capta par l’intermédiaire
d’enregistreurs microscopiques de la taille d’un acarien, enregistreurs
implantés sous la peau et, ici, dans ce cas précis, dans le poignet droit de
Maïerdine!
Ainsi,
le daryl androïde faisait d’une pierre deux coups. Les enregistreurs avaient
pour premier but de donner des nouvelles au capitaine, mais également de lui
fournir de plus amples informations sur les us et coutumes des tribus
néandertaliennes vivant six cents siècles dans le passé.
Quelques
dizaines d’années après l’action de Daniel Lin, que ce soit en l’an 2048
original ou bis, trois archéologues paléontologues européens mettraient à jour
les tombes collectives de la tribu de Wüpperthal. Après une étude détaillée et
comparée des différents crânes, boîtes crâniennes et squelettes recueillis, le
chef paléontologue Andrew James conclurait grâce à la présence de restes d’un
métis Sapiens/ Néanderthal en la personne du chef supposé du groupe - dont la
sépulture était la plus richement fournie
car la dépouille était accompagnée de ses armes favorites c’est-à-dire
de propulseurs en os ressemblant à ceux du Magdalénien mais aussi de
« feuilles de laurier » déjà solutréennes, de pointes de flèches
minuscules - et dont la tombe un peu à part s’ornait de gravures rupestres
représentant des rhinocéros laineux, des ours et des rennes, que, désormais, la
preuve était définitivement établie qu’il y avait bien eu métissage et
croisement entre l’Homo Neandertalensis et l’Homo Sapiens Sapiens!
Ce
fut pourquoi, quelques années après le reclassement taxinomique des oiseaux
dans la classe des dinosaures, sous le nom d’Avis Dinosauridensis, l’Homo
Sapiens Sapiens se trouva rebaptisé Homo Neandersapiens Sapiens!
Par
la faute ou par la grâce de Daniel Wu, l’homme de Neandertal était
officiellement réhabilité.
Il
est plus que temps de reprendre maintenant le cours de notre histoire.
En
écoutant pour la première fois le tout premier témoignage sonore et musical des
chants religieux néandertaliens, notre daryl androïde frôla la crise cardiaque.
Son extase atteignit en effet des proportions inouïes et son cœur manqua cinq
battements. Du coup, ému au-delà de l’entendement, il balança avec dédain
l’enregistrement de la Symphonie Titan de Mahler sur le divan pour
immédiatement dupliquer ce qui, à ses yeux, révolutionnait la musicologie et
toute son histoire. Puis, toujours aussi excité, il entra dans le bureau du
commandant Fermat, le visage transfiguré par une joie infinie, tandis que son
supérieur se penchait prosaïquement sur le plan d’attaque de l’Université de
Chicago, son prochain objectif.
-
Commandant! S’écria Daniel Lin hors de lui et aux anges. Il faut absolument que
vous écoutiez ceci et que vous me donniez votre avis, fit-il ensuite, mettant
sous le nez d’André un appareil à minicassettes audio. Franchement! Je trouve
moi que c’est fantastique, prodigieux, fabuleux, renversant et unique! Je
m’arrête… je n’en puis plus!
Sous
les yeux exorbités de Fermat qui jamais en huit années n’avait vu son
subordonné se comporter ainsi, le capitaine mit en route la minicassette.
Naturellement,
André n’y perçut que des grognements et des borborygmes, des grattements et des
raclements sans doute émis par quelques animaux sauvages ou encore par des
singes. Il fut loin de partager l’enthousiasme excessif de Daniel Lin. Ce
dernier révélait ainsi sa nature profonde. Le capitaine Wu mettait l’art et sa
pratique au-dessus de tout!
En
colère, André jeta:
-
Capitaine! Que signifie un tel agissement? Vous m’avez habitué à plus de
savoir-vivre de votre part. Bon sang! Il faut frapper avant d’entrer et de
surgir comme un fou halluciné! Expliquez-moi ce qu’est ce tintamarre que vous
imposez à mes pauvres oreilles! Vous agressez mon ouïe! Ce bruit est
insupportable!
-
Ah! Commandant! Décidément, vous n’avez pas l’oreille musicale! Ce que vous
entendez appartient à la monodie, tout simplement.
-
De quoi parlez-vous Daniel?
-
Monsieur, aujourd’hui, je puis mourir sans regret aucun! Le rêve de toute une
vie trouve son accomplissement dans cet enregistrement. Des centaines et des
centaines de musicologues seraient prêts à vendre leur âme au diable pour
entrer en possession de ceci. Cet enregistrement est beaucoup plus précieux que
tous les métaux rares de la planète Mondani pour lesquels mon frère Daniel Deng
a perdu la vie! Il s’agit de chants religieux néandertaliens remontant à six
cents siècles.
-
Je ne comprends toujours pas! Comment les avez-vous obtenus?
-
Commandant, les néandertaliens savaient chanter. Ils connaissaient l’art… la
musique! Ah! Monsieur! C’est trop de bonheur pour moi… je n’en puis plus et je
crois que je m’évanouis…
Daniel
Lin était tellement heureux qu’il se mit à pleurer.
-
Daniel! Cela suffit! Le rappela à l’ordre Fermat. Ce n’est pas là un
comportement digne d’un capitaine de la flotte interstellaire. Vous devriez
plutôt penser à l’anéantissement de James Peacock ce me semble…


-
Oui monsieur, j’y travaille…
-
Bien. Mais vous ne m’avez toujours pas dit comment vous avez pu vous procurer
ces documents sonores.
-
Euh… en sondant le paléolithique… non… je n’étais pas en train de m’amuser.
C’était pour suivre la trace de Maïerdine…
-
Je ne vois pas le rapport.
-
Je l’ai expédié sous les néandertaliens… avec un espoir ténu de survie…
-
Ah… vous vouliez vous assurer de sa mort et vous avez capté ces chants…
-
C’est cela, monsieur…
-
D’accord. J’apprécie vos efforts créatifs d’élimination. Du moment que le
résultat est là, je ne vais pas polémiquer davantage, soupira André, désirant
se montrer conciliant avec son subordonné.
-
Oui, monsieur.
-
Retirez-vous et fignolez votre plan contre le Premier Ministre britannique.
-
Tout de suite monsieur.
Récupérant
son enregistreur, le daryl androïde retourna dans le salon et se mit à
réfléchir à sa prochaine mise en scène.
De
son côté Fermat commençait sérieusement à se poser des questions quant à
l’équilibre mental de Daniel Lin.
***************
Le
leader extrémiste républicain Tommy LaSalle jouissait de cette belle matinée
d’été en pratiquant son sport favori, le golf, dans sa propriété de campagne du
Maine. Véritable champion de cette discipline, le député de la Chambre des
Représentants, pape de la révolution conservatrice aux Etats-Unis, - baisse des
impôts mais pour qui? - pour les plus nantis bien entendu, suppression des
aides sociales pour tous les parasites, encartement des homosexuels et des
syndicalistes, expulsion des immigrés indésirables et fermeture totale des
frontières pour ces derniers, répression féroce contre l’avortement -, termina
son parcours de dix-huit trous dans le temps record de deux heures trente-deux
minutes.


Cet
effort l’avait échauffé et maintenant, la sueur perlait dans son cou et sur son
front. Il dit à son caddie:
John,
je pense passer trente minutes dans le sauna. Je vais éliminer toutes ces
toxines. Vous déposerez mes cannes de golf dans le gymnase à leur emplacement
habituel. Je prends la voiturette. Retournez à pieds.
-
Bien monsieur le représentant, fit le larbin.
Quelques
minutes plus tard, Tommy LaSalle s’était dévêtu et avait pris une douche; puis
il était entré dans ce qui lui tenait lieu de sauna personnel. Il ne s’agissait
pas d’un petit édifice en bois comme il y en avait tant dans le nord de
l’Europe mais d’un appareil électrique dernier cri ressemblant à une espèce de
lave-linge géant.
Installé
le plus confortablement possible dans son engin, notre sudiste bon teint, acclimaté
à la Nouvelle-Angleterre, sifflait avec entrain une marche militaire, plutôt
confiant quant à sa prochaine intervention à la Chambre. Il portait une
serviette blanche autour de son cou tandis qu’une autre, plus grande, lui
ceignait les reins.
L’appareil
était branché et fonctionnait sans anicroche, répandant des jets de vapeur dans
la pièce. Il était réglé sur une température de quatre-vingt degrés Celsius.
Pourtant, au bout d’une trentaine de secondes, le visage de l’homme politique
afficha une souffrance indicible inattendue. Au même instant, tout le corps de
Tommy LaSalle se retrouva transpercé par des centaines et des centaines
d’aiguilles aussi fines que des épingles. Le sang se mit à couler en petites
rigoles et fut recueilli dans de minuscules flacons d’alu verre.
En
peu de temps, le Représentant se vida de tous ses liquides. Son visage s’émacia
pour ressembler bientôt à celui de la momie de Ramsès II. Parallèlement, tout
son corps se dessécha.
Notre
parangon de l’Ultralibéralisme sans complexe mourut, victime d’une arme
redoutable, améliorée par Antor. Le vampire avait voulu goûter une liqueur
inhabituelle, celle de l’homme pressé.
Le
soir même de cette exécution effroyable dans son raffinement, alors que le FBI
entamait une enquête des plus difficiles qui risquait, comme les précédentes,
d’aboutir au service des affaires classées, le mutant méditait tout en
savourant , dans un verre à pied en cristal de Bohème, les sucs de Tommy
LaSalle, d’une saveur sans pareille.
-
Pourquoi mon lot est-il de tuer pour me nourrir? Pourquoi est-ce que j’existe
et incarne la monstruosité? Je n’ai pas demandé à naître. Je n’ai pas voulu
être ce que je suis, un vampire. Quelle est la finalité de tout ceci? Quel dieu
cruel a décidé de mon sort à l’aube des temps?
Suis-je
si odieux? Si repoussant? Indigne d’amitié? Je pense, ressens et suis donc une
créature intelligente et sensible.
En
ne supprimant que des cupides, des avides, des enrichis, des puissants, des
avilis, des criminels et des coupables, je tente de me donner une conscience,
de me trouver des excuses. Mais c’est trop facile!
Avec
ses beaux discours, le commandant Fermat est parvenu à m’enrôler dans sa cause.
Quelle autorité naturelle! Mais il abuse de celle-ci vis-à-vis de Daniel Wu. Ce
n’est pas dans la nature du capitaine de tuer. Je le sais bien. Dois-je encore
obéir à André?
J’ai
pris le temps de parler à Daniel Lin. J’ose l’appeler mon ami. Il ne m’a pas
repoussé, lui. Si j’ai bien compris ce qu’il m’a dit, en cas de succès, mon
existence, vaine, peut s’effacer subitement. Qu’adviendra-t-il de moi, ou
plutôt de mon âme? Car je veux espérer avoir une âme…
Ce
n’est pas que je tienne particulièrement à cette existence absurde. Après tout,
je ne suis qu’une aberration issue d’un monde devenu fou. Bien que Daniel ne me
perçoive pas ainsi. Parfois, j’ai l’impression, ridicule, que tout ceci n’est
qu’une immense farce, un brouillon de scénario… que je suis destiné à accomplir
d’autres actions bien plus glorieuses…
Mais
c’est la honte que je ressens qui parle alors. En fait, comme tout être
conscient, je crains la mort car cela revient à affronter ce qui se trouve de
l’autre côté du miroir. S’il n’y avait que le Néant? cela m’effraie. Daniel Lin
est persuadé du contraire, le commandant aussi, bien que cette espérance ne
soit pas logique.
Dire
que je distribue la mort à d’autres êtres pensants qui souffrent des mêmes
angoisses que moi!
***************
Procédant
selon sa méthode habituelle, une fois de plus, Daniel avait obéi aux
injonctions du commandant Fermat et enlevé le Premier Ministre britannique
James Peacock.
Dans
la grande banlieue de Londres, au centre d’un abattoir vétuste, ne respectant
visiblement pas les normes sanitaires minimales, le Britannique rouvrit les
yeux. Il était allongé au milieu de carcasses de bovins, d’ovins et de porcins.
Le tout dégageait une fade et écoeurante odeur de sang tourné qui montait à la
tête.
Se
redressant un peu trop vite, Peacok fut pris de nausées. Il toussa bruyamment.
Apparemment,
il était libre de ses mouvements. Quelque peu désorienté, comme ivre, il
remarqua cependant que son pantalon et sa veste étaient souillés de sang ainsi
que maculés de sciure et de déjections.
Examinant
le centre d’équarrissage en fronçant à la fois son nez et les yeux, James vit,
enfin, qu’il n’était pas seul dans l’immense abattoir. À quelques pas de lui,
se tenait un inconnu, dont le visage était dissimulé par un loup noir dans la
plus pure tradition des romans feuilletons du XIXe siècle, et dont le corps
était vêtu d’un costume de Mandrin, avec une large soubreveste, une culotte en
daim, les bottes montant à mi-cuisses, un tricorne noir vissé sur la tête, le
baudrier retenant une longue rapière, et une paire de pistolets à silex passés
à la ceinture pour faire brigand authentique!


Les
yeux moqueurs, Daniel fit une révérence digne de Versailles tandis qu’en fond
sonore, un musicien à l’oreille averti aurait pu reconnaître la sonate K141 de
Scarlatti interprétée par l’incomparable claveciniste, hélas décédé, Don Moss.
-
Monseigneur! Me voilà bien aise de vous rencontrer en ce sinistre lieu et ce,
malgré les effluves agressifs dispensés par ces dépouilles opimes!
Le
Premier Ministre britannique n’osa montrer la peur sourde qui le tenailla
soudainement, comprenant qu’il allait affronter sa mort prochaine. Il avait
compris qui était son interlocuteur.
-
Je suppose que vous êtes Daniel, l’exécuteur qui a déjà occis mes amis Hans,
Konstantin, Dick et tant d’autres de mes connaissances. Enchanté, répliqua
crânement l’Anglais.
-
N’en rajoutez pas. Nous ne sommes pas présentement à Buckingham Palace en train
d’assister à un raout si cher à Elizabeth!
-
Euh… pourquoi vous en être pris à moi et ne pas avoir enlevé la famille royale?
-
Pour commettre un crime de lèse-majesté? De lèse-Etat? Pour qui me prenez-vous?
Pour un assassin atteint par la folie des grandeurs? À vrai dire, je suis
attaché à la famille royale. Je vénère ces vieilles choses si surannées et si
poussiéreuses… inutiles mais si traditionnelles… le crime de lèse Premier Ministre
suffit largement à mon bonheur. J’ai trouvé chez Sa Majesté la Reine un
charmant côté nostalgique qui a fait battre mon cœur et réveillé en moi le
souvenir si doux des marshmallow. Elizabeth donne l’impression de vivre comme
en 1950, comme si la Terre avait cessé de tourner à l’instant de son
couronnement. Mais cessons là ces futilités. Avez-vous identifié le lieu où je
vous ai conduit?
-
Un abattoir? Je dirais un équarrissage clandestin…
-
Bravo, cher James. Vous avez tout juste. Il s’agit précisément d’un abattoir
privé qui ignore les normes d’hygiène sanitaire… Vous savez pourquoi? Pour
cause de rentabilité! Ce mot là, je crois, signifie tout dans votre bouche.
-
Je ne saisis pas, articula doucement l’Anglais. De quoi me suis-je donc rendu
coupable? J’ai toujours œuvré, que je sache, pour les intérêts de mon pays,
afin de lui rendre le lustre qui lui était dû. Vous ne pouvez tout de même pas
me reprocher cela?
-
Ah! Soyez donc honnête! Vous voulez parler des intérêts des financiers et des
managers des transnationales. Revenons à notre décor. Il n’a pas été choisi au
hasard. Il n’évoque rien pour vous? Absolument rien? Étrange. Je vais devoir
éclairer mes propos. Je vous pensais plus intelligent… si encore l’industrie
agroalimentaire de la « perfide Albion » - excusez-moi mais je ne
suis pas britannique - transformait en farines animales des bêtes mortes
accidentellement ou naturellement afin de nourrir la volaille ou le bétail? Ce
serait, certes, transgresser le cycle de la nature, mais sans risque mortel à
moyen terme. À long terme, les cancers se multiplieraient… mais les médecins
pourraient toujours rejeter la faute sur d’autres facteurs, n’est-ce pas?
-
De quoi parlez-vous à la fin?
-
Gardez votre flegme, James. Votre attitude n’est pas digne du gentleman que
vous donnez habituellement à voir. Allons, desserrez-moi ces poings… voilà qui
est mieux. Je reprends ma petite leçon… j’adore me retrouver dans la peau d’un
professeur. L’ESB ou le syndrome de la « vache folle ». Ces initiales,
alors que je vous parle, restent encore inconnues ou presque de la majorité des
Européens. Mais pas pour longtemps. Le scandale ne va pas tarder à éclater.
Cela fait déjà dix années bien sonnées que vos éleveurs abattent les vaches et
les troupeaux atteints de cette maladie dégénérative. Ne le niez pas! Je suis,
entre autres, biologiste! Cependant, comme toute perte d’argent s’avère
insupportable, impensable dans le pays qui a vu naître ou presque le
néocapitalisme, vite, très vite, on convertit les carcasses des bovins et des
ovins morts de la même épidémie en farines qui nourriront toute la gent
animale, y compris les félins et les poissons d’élevage.
-
Vous dites n’importe quoi, hasarda Peacock, le teint soudain écrevisse.
-
Oh que non! Je suis parfaitement informé, au contraire! Mais montons d’un degré
dans la chaîne alimentaire. À qui arrivons-nous? À l’homme! Qui, lui aussi, est
atteint par cette affection incurable. Le nierez-vous? Pour l’heure, le secret
est bien gardé… pas pour longtemps…
-
Euh…
-
Tous ces crimes au nom de quoi? Au nom du Profit! Au détriment de la santé de
vos concitoyens, des Européens… aux dépens du bien public. Au nom de qui? Au
nom du dieu ou faux dieu mais authentique idole Plutus, ou plus exactement de
sa réincarnation contemporaine… je le nomme, oui, j’ai cette audace: Thaddeus
von Kalmann. L’Autriche! N’est-ce pas un petit pays paradisiaque avec ses
sommets enneigés en hiver, ses vallées, ses artistes, son romantisme, ses
valses? Nous lui devons Mozart, mais aussi, hélas, Thaddeus… Kurt Waldheim,
Adolf Hitler… Dieu a été fort mal inspiré en créant cette nation, non? Cette
charmante contrée est à la base de la seconde Guerre mondiale. Elle est la
racine du Mal, de la pandémie qui frappera le monde entier. Naturellement, je
veux parler du « toujours plus pour les plus nantis ».
-
Une épidémie sanitaire est inenvisageable! Jeta courageusement James. Vous
exagérez. Il n’y a eu en tout et pour tout que onze malheureuses coïncidences.
La transmission à l’homme n’est pas prouvée.
-
Vous me faîtes rire. Vous êtes en train de vous trahir. Sans que j’aie besoin
de lire vos pensées. Vous payez les scientifiques et les laboratoires afin
d’obtenir le silence sur ce qui menace de devenir une catastrophe planétaire.
Or certains ont du cran et ne se laissent pas corrompre. Mais, pendant ce
temps, il faut bien faire de l’argent, vous laissez s’écouler des milliers de
tonnes de ce produit nocif vers la France, le Portugal, l’Allemagne, la
Belgique, l’Italie et Israël. Sans aucun scrupule. Toutefois, des chercheurs
indépendants commencent, un peu partout, à faire le lien entre la maladie de
Creutzfeldt- Jacob chez l’homme et la « vache folle ». Grâce à vous,
ou du moins à vos semblables, l’incroyable est survenu. Les virus ont percé la
barrière des espèces avec quelques décennies d’avance. Désormais, l’humanité
entière se trouve menacée. Prodigieux! Une autre pandémie aussi calamiteuse que
le sida si des mesures prophylactiques d’urgence ne sont pas prises… vive le
veau d’or! Aurez-vous le courage, ou du moins votre successeur l’aura-t-il de
mettre fin à cette gabegie?
-
En quoi suis-je directement responsable? Je ne dicte pas la façon la plus
économique de nourrir le bétail à tous les éleveurs britanniques!
-
Certes, mais vous les y incitez par des mesures coercitives, des taxes et
autres joyeusetés. James, réfléchissez. C’est tout le système qui est gangrené.
Bien qu’environ 10% de vos concitoyens se soient déclarés végétariens - là, je
les approuve -, ce sont en réalité tous vos compatriotes qui se retrouvent sous
cette épée de Damoclès géante. Le lait, les œufs, les poisson, plus aucun
aliment ne peut être garanti sain désormais. La totalité de la chaîne
alimentaire doit être remise en question. Bel exploit. Mon frère, s’il n’était
pas déjà décédé, en pleurerait.
-
J’ai compris… vous me reprochez la mort de votre parent.. Désolé…
-
Taisez-vous! Vous ignorez comment Georges a disparu!
-
Daniel, je sais ce que vous êtes. Un écolo terroriste, un socialiste végétarien
qui a trop lu et relu cette vieille lune. Je veux parler de ce livre d’Upton
Sinclair La Jungle.


-
Ah! Là, oui là, vous m’épatez! Quelle culture, James, applaudit le daryl
androïde. Je n’en espérais pas tant de votre part. Au fait, vous auriez dû le
lire plus attentivement cet ouvrage. Il dénonce d’une manière terrible et sans
concessions toutes les manipulations de l’industrie agroalimentaire de son
époque, appelée alors trusts de la viande, du lait et ainsi de suite.
-
Même si vos assassinats précédents et votre costume me font douter de votre bon
sens, de votre raison, je ne pense pas que vous soyez assez fou pour décrocher
totalement de la rationalité et vous prendre pour un démiurge déclarant: si
j’avais été là, j’aurais vengé Jurgis!
-
Admirable citation, James! Ceci dit, qu’ont donc tous les humains à me prendre
pour un déséquilibré? Aucun de vos semblables ne paraît me comprendre, saisir
le désespoir qui conduit mes actes. Je cultive l’humour noir, monsieur, voilà.
Si je me suis intitulé prophète, c’est pour la galerie, me faire encore plus de
pub. Votre XX e siècle ne recherche-t-il pas désespérément de nouveaux
gourous après avoir détrôné Dieu? Ainsi, je donne satisfaction à mes frères
humains. Ils ont soif de sensationnel, je les en abreuve. Alors, ils oublient
leurs angoisses personnelles, ce futur condamné, ce présent désespérant et le
passé enjolivé.
-
Daniel, reprit Peacock, croyez-vous donc, à vous seul, réussir à abattre un
système économique qui a fait ses preuves depuis tantôt deux siècles et qui est
venu à bout du nazisme et du communisme?
-
Belle phrase qui sonne un peu creux, toutefois. Soyez honnête encore une fois
et reconnaissez que si Adolf Hitler n’avait pas soustrait le IIIe Reich du
marché international et s’il s’était contenté de ne s’étendre que vers l’Est
stalinien, donc diabolique, vos prédécesseurs tories et libéraux ne seraient
pas entrés en guerre! Alors, en 1995, ses descendants gouverneraient la moitié
du monde. Relisez Philip K. Dick et son roman Le Maître du haut château. Mais
cet univers n’aurait pas été viable comme l’a si bien démontré ce grand
ancêtre, pas si paranoïaque après tout.
-
Daniel, qui est l’idiot ici? Apostropha James. Décidément, vous ne voulez pas
comprendre mon point de vue et la
réalité telle qu’elle est. Vous refusez de l’accepter. Mon système économique
est parfaitement moral. Il ne fait que reproduire la nature et ses lois. Tout
se régule, de lui-même, y compris le marché, pour tendre vers l’équilibre. Il
est tout à fait normal qu’il y ait parfois des ajustements.
-
James, vous n’êtes qu’un humain du XIXe siècle égaré au XX e. Vous voulez
modeler le monde à votre convenance. Risible! Mais tragique aussi.
-
Comment cela?
-
Darwin, c’est très bien lorsqu’il ne s’agit pas de l’appliquer au social et à
l’économie. Votre modèle dont vous faites des gorges chaudes, le modèle unique
et le seul acceptable donc selon vous, est bâti pour les plus forts, les
battants, les prédateurs. Il m’est impossible de comptabiliser les cadavres
laissés sur le chemin de l’ultralibéralisme à l’heure où je vous parle. Or, ce
bilan va encore s’alourdir dans les décennies à venir. Que nous révèle la
paléontologie? Cela vous le savez, mais vous l’occultez sciemment. Ces
magnifiques et puissants prédateurs ont fini par disparaître eux aussi. À cause
de quoi? À cause de la « grande loterie », des cycles d’extinctions
de masse tout à fait imprévisibles. Nul ne peut prévoir qui l’emportera dans
l’échelle de l’évolution s’il n’est pas placé à posteriori, donc une fois que
les indices désignant le vainqueur se sont imposés.
-
Euh…
-
Comme l’a écrit le paléontologue Conway Morris en 1985, à propos de la faune
cambrienne du schiste de Burgess et de son seigneur Anomalocaris, « un
hypothétique observateur vivant au Cambrien n’aurait probablement eu aucun
moyen de prédire ceux des premiers métazoaires qui allaient connaître le succès
phylogénétique sous la forme d’organisations anatomiques qui perdureraient, et
ceux qui allaient être condamnés à l’extinction ». Autrement dit, pour me
mettre à votre niveau, vous et votre système toxique, êtes actuellement les
vainqueurs, du moins en apparence, mais ce statut n’est que temporaire, et ce,
en vertu de la mutabilité des choses.


-
Ah! Non! Permettez que je vous contredise, monsieur le suffisant! Depuis 1989,
nous, les partisans du néolibéralisme, sommes les seuls à occuper le devant de
la scène. Rien n’a changé depuis lors. La fin de l’Histoire est bien là! Nous
n’avons plus aucun opposant en face de nous!
-
Aveugle que vous êtes, cher James…
-
L’ordre naturel du monde, celui du Marché, règne sans partage, pour l’éternité,
jusqu’à ce que le Soleil se transforme en nova.
-
James! Ah… James… Vous le faites vraiment exprès. Vous battez les records de
nullité en physique. L’ordre de l’Univers n’est qu’apparent. En réalité, seuls
le Chaos et l’augmentation du désordre donnent cette impression de stabilité,
du moins à un observateur ignorant et éphémère. Oubliez-vous que la seconde loi
de la thermodynamique, l’entropie, nous régit tous? Tout bouge, tout change et
court inévitablement vers sa fin. Ainsi, si nous sommes là tous deux à
philosopher, c’est bien parce que, au moment du Big bang, il s’est produit une
légère dissymétrie dans l’Univers. CQFD: l’ultralibéralisme est l’idéologie la
plus fausse que j’aie jamais côtoyée, à part, bien évidemment, mais cela va de
soi, le stalinisme, le nazisme ainsi que toutes les formes d’intégrisme
religieux. Mais comme les religions totalitaires sont également condamnées… oh!
Mais déjà si tard? Il est temps pour moi de mettre en route la sonate K213,
plus appropriée à mon état intérieur.
Alors
que la musique changeait sans que rien ne trahît un quelconque geste de la part
du daryl androïde, James Peacok reprenait espoir. À tort. Il avait pris la
décision de faire parler Daniel le plus longtemps possible, croyant naïvement
que les services secrets allaient bientôt le délivrer de ce fou terroriste. En
effet, notre Premier Ministre britannique avait sur lui un pisteur depuis
l’étrange disparition du Président des Etats-Unis. D’une voix frémissante, il
relança la conversation.
-
Daniel, vous vous croyez sans nul doute tolérant. Mais il me semble que c’est
l’inverse.
-
Encore une erreur de jugement de votre part, James. Bigre! Comment avez-vous
donc obtenu ce job de Premier Ministre? Si vous voulez le savoir, je respecte
toutes les croyances, toutes les intelligences, toutes les formes de vie. À
condition qu’aucune ne s’approprie une supériorité écrasante et nuise ainsi à
la diversité biologique. À mes yeux, un crustaçoïde vaut autant un dinosauroïde
qu’un delphinoïde ou encore un siliçoïde; pour un humain ordinaire, je suis son
frère. Mais il n’en est rien. En fait, je suis un hybride, un daryl androïde
régi par les lois de la robotique.
-
Là, je ne peux vous croire. Je vous vois respirer tout comme moi.
-
Holà! Je n’ai pas dit que j’étais une mécanique! Je suis composé à quatre-vingt
pour cent d’éléments organiques et mon cerveau est artificiel à cinquante pour
cent.
-
Vous vous croyez maintenant un héros d’Asimov!
-
Oh que non! C’est la loi Zéro qui me commande de préserver l’humanité de ses
propres démons, de ses propres représentants qui la menacent. Mais il est temps
pour moi d’en finir avec vous.
À
la seconde même où Daniel achevait sa phrase, un bruit de moteur couvrit
soudain le clavecin tandis que, glissant sur des rails, un treuil s’avançait et
se rapprochait dangereusement de Peacok.
Fasciné
par ce spectacle, ne comprenant pas comment la machinerie de l’abattoir avait
pu se mettre en route toute seule, le Premier Ministre tarda à réagir. En
réalité, le capitaine maintenait partiellement l’humain sous sa coupe
hypnotique.
Des
bras mécaniques rouillés par endroits se saisirent de James Peacok et le
projetèrent dans un mixer géant sans aucun ménagement. Les cris pitoyables et
stridents du Britannique n’émurent nullement Daniel Lin qui assista à l’atroce
fin de l’homme politique conservateur le visage impavide.
En
quelques minutes, celui qui vécut et mourut pour la pensée unique se retrouva
réduit à l’état de farine! Bientôt, James allait nourrir un élevage de poules
dans le Sussex ou le Northumberland.
Ce
travail de nettoyage accompli, le capitaine quitta ce lieu sinistre non sans
conclure:
-
Un nouvel accident du travail, voilà ce que la police dira si elle fourre son
nez ici. Heureusement, je suis végétarien. De nos jours, la qualité de la
viande n’est plus garantie.
Puis
Daniel se dématérialisa en sifflant la Pavane de Fauré.
***************
Fermat
s’était déguisé en simple technicien de maintenance afin de pénétrer à
l’intérieur de l’Université de Chicago. Prétextant des réparations à effectuer
dans les circuits électriques du grand amphithéâtre, il s’y était enfermé pour
placer plusieurs micro charges d’un explosif particulièrement puissant, à base
de charpakium, à chaque point névralgique de l’immense salle.


Le
lendemain, à 15 heures, ledit amphithéâtre était bondé car le dernier survivant
des Chicago boys, Gustav Schmetterling, y donnait son ultime conférence
de l’année universitaire. L’assistance l’écoutait avec la plus grande
attention, toute acquise à l’idéologie de la pensée unique. Le Maître parlait
et assénait sa rhétorique tandis que ses disciples buvaient ses paroles.
Or,
au moment où Schmetterling prononçait enfin l’exorde de son discours, Fermat,
qui se trouvait à une dizaine de kilomètres du campus, envoya l’impulsion
déclenchant la mise à feu des explosifs.
En
quelques secondes, l’enfer se déchaîna. Pour les rares rescapés qui racontèrent
plus tard ce qui s’était produit, il n’y avait eu aucun boum, aucun souffle,
bref toutes les manifestations habituelles d’une bombe classique.
Lorsque
les secours arrivèrent sur les lieux, il était trop tard pour plus de quatre
cents personnes. Tout le bâtiment renfermant l’amphithéâtre brûlait, dégageant
une épaisse fumée noire et il était impossible de s’approcher à moins de douze
mètres. Or le feu, comme doté d’intelligence, s’éteignit de lui-même, sachant
sa mission terminée!
En
quelques semaines à peine, des habitants vinrent s’installer dans les ruines,
établissant des bidonvilles et des favelas bientôt durcifiées. Les gens des
ghettos voisins du campus prenaient possession des terrains libérés en un
mouvement spontané de revanche sur les nantis.
Alors
que Fermat envoyait le signal de destruction, il n’avait pu s’empêcher de
murmurer:
-
Les déshérités, Chicago est désormais à vous! Profitez-en bien.
***************
13
juillet 1995, 18h 30, Quai des Orfèvres.
Pour
la première fois de son existence, madame Armelle Comte était prise en
considération. On daignait l’écouter avec la plus grande attention.


-
Madame Comte, reprenons tout cela dans l’ordre. Vous habitez donc Neuilly…
-
… depuis tantôt vingt-huit années, monsieur le Commissaire.
-
Or, depuis le début du mois de février, vous avez de nouveaux voisins bien
étranges en face de votre pavillon. Ceux-ci vous ont immédiatement intriguée.
-
Tout à fait monsieur le Commissaire. Naturellement, je ne passe pas mon temps à
la fenêtre à espionner mais leur comportement…
-
Hum… Poursuivons. Il y a donc trois hommes… trois adultes…
-
Exactement. Quoique… je n’ai jamais vu davantage que la silhouette du plus
jeune. Un grand type aux membres un peu trop longs et aux cheveux d’une teinte
bizarre, couleur de lin, il m’a paru.
-
Un albinos… Il y a là-bas cinq personnes au total à occuper la demeure. Plus un
chat.
- Oui, c’est cela. Le chat, justement. Il est
noir et blanc et répond au nom d’Ufo.
-
Tiens! Ricana Andrieu. Ça ne manque pas d’humour, chef!
-
Expliquez-vous, s’impatienta Quinant.
-
En anglais, les initiales sont l’abréviation de l’équivalent « d’objet
volant non identifié », autrement dit OVNI.
-
Pas mal, je l’avoue. Allez, madame Comte, racontez-moi ce que ce chat a de si
extraordinaire.
-
Extraordinaire, en effet, il l’est, comme vous pourrez en juger une fois mon
récit terminé. Si son pelage est quelconque, il n’en va pas toutefois de même
pour ses yeux, bleus, de la plus belle eau qui soit. Pourtant Ufo n’est pas
sourd, loin de là. Il comprend tout ce qu’on lui dit. J’en ai fait
l’expérience. Plus intelligent que lui, je ne connais pas. Mes trois chats
paraissent stupides comparés à lui. Il est capable d’ouvrir les portes en
bondissant sur les loquets, surtout la porte du réfrigérateur. Je ne plaisante
pas. Là, il choisit ce qu’il désire manger et puis ouvre la boîte de conserve
comme si de rien n’était, soit en tirant la languette soit en utilisant
l’ouvre-boîte électrique! Vrai de vrai comme je vous le dis!


-
C’est drôlement fort. Vous en êtes certaine?
-
Monsieur le commissaire, je l’ai vu faire ce tour plusieurs fois. Quant à son
propriétaire, il trouve cela normal. Cependant, il regrette qu’il ne sache pas
encore se servir du four. Monsieur Grimaud a reconnu innocemment devant moi
qu’il avait créé Ufo. Mais comment peut-on créer un chat?
-
Il s’agit d’un chat transgénique, tout simplement.
-
Cela suffit Andrieu. D’accord, c’est un chat éprouvette à l’intelligence
améliorée. Madame Comte, passez aux autres locataires.
-
La fillette s’appelle Violetta comme dans un opéra italien où la cantatrice met
longtemps à mourir. Une adorable gamine, de deux ou trois ans, très éveillée
pour son âge. Elle s’exprime couramment en français mais aussi en italien et en
anglais, je crois bien. Mais c’est un anglais fort étrange. Vous la décrire
physiquement, là se situe le problème. Une fois, je l’ai vue brune, une autre
châtaine, et pas plus tard que ce matin, auburn comme monsieur Grimaud. Ses
yeux changent également de teinte. Sont-ils bleus naturellement, noirs ou gris?
Je l’ignore! Le nez ou la bouche n’ont jamais la même forme. Pour les oreilles,
il en va de même.
-
Mais, commissaire, nous sommes plongés dans un vrai film de science-fiction!
Fit remarquer Marc. Cela me rappelle Star Trek VI, Terre inconnue, où
Kirk tombe amoureux d’une transformiste.
-
Très bien. Encore un trait d’humour. Madame Comte, ne soyez pas distraite par
mes subordonnés. Ils adorent proférer des stupidités.
-
Bref, monsieur le commissaire, à part le grand type, la petite et le chat, tous
les autres ne présentent rien de remarquable physiquement. La mère n’a pas plus
de trente ans à mon avis, peut-être moins. Je ne l’ai qu’entraperçue. Le père…
y en a-t-il un d’abord? Peut-être s’agit-il de cet homme si sévère à l’allure
d’un militaire fraîchement à la retraite. Il s’appelle Fermat. Cela m’étonnerait
qu’il soit marié à la jeune femme. D’après ce que j’ai pu percevoir, ils ne se
comportent pas du tout comme un couple tous les deux.
-
Mais le troisième homme?
-
Monsieur Daniel Grimaud. C’est l’oncle de l’enfant aux dires de la fillette et
le créateur du chat. Un fêlé de première celui-là, avec une case en moins ou en
trop à coup sûr. Pour lui, les œufs de quatre jours sont tout juste bons à
aller à la poubelle. Il peut regarder six écrans de télés à la fois avec des
programmes différents et vous raconter ensuite ce qu’il a visionné sans rien
omettre. De plus, il écrit des deux mains, à une vitesse fantastique, deux
textes qui n’ont rien à voir entre eux et dans des langues bizarres. Toujours
serviable et poli, oh ça, il faut le lui reconnaître. Mais quant à ses goûts
vestimentaires… le plus souvent, ils s’habille en Al Capone ou en Bogart comme
dans le Faucon maltais. Ce film, je l’ai vu quatre fois mais je n’ai
jamais compris l’intrigue.
-
Ne vous égarez pas, madame Comte mais revenez à ce Daniel Grimaud.
-
J’ai réussi à fouiller sa chambre. Il était impossible de se tromper. Sa photo
trônait sur le chevet. Il y figurait avec un jeune Asiatique appelé Georges
d’après l’inscription au dos. Mais, chose incroyable, elle vous suivait du
regard et paraissait en relief. Daniel Grimaud a la trentaine et n’a pas
d’emploi, du moins je le crois. La plupart du temps, en effet, il garde sa
nièce. Parfois, cependant, il s’absente et me confie alors l’enfant. Je ne sais
pas comment il sort de la maison, mais il n’emprunte pas les portes. Il se
volatilise, littéralement.
-
Qu’avez-vous remarqué d’autre, madame?
-
Dans la fameuse chambre, j’ai trouvé, dissimulée sous le lit, la parfaite
réplique des mitraillettes camembert des Incorruptibles.

Mais également des tas d’objets que je n’ai pus identifier. Des sortes de fléchettes de glace qui ne fondent pas, des jeux électroniques de poche très perfectionnés, des costumes différents un peu excentriques. Puis, j’ai voulu visiter la cave et le garage. Alors là, rien à faire. Portes closes! Impossible d’y pénétrer. J’ai tenté de m’approcher afin de forcer les serrures mais j’ai attrapé un mal au cœur qui m’a barbouillé l’estomac et un affreuse migraine qui m’a vrillé les tempes. Ensuite, le temps que je reprenne mon souffle, j’ai cru qu’une espèce de monstre, un loup-garou ou l’équivalent, sorti des horribles contes de ma grand-mère, allait me sauter dessus. J’ai eu si peur que je n’ai pas insisté et je suis remontée dare-dare! Trois fois, je suis revenue à l’assaut. Pour rien. J’ai fini par y renoncer.
Mais également des tas d’objets que je n’ai pus identifier. Des sortes de fléchettes de glace qui ne fondent pas, des jeux électroniques de poche très perfectionnés, des costumes différents un peu excentriques. Puis, j’ai voulu visiter la cave et le garage. Alors là, rien à faire. Portes closes! Impossible d’y pénétrer. J’ai tenté de m’approcher afin de forcer les serrures mais j’ai attrapé un mal au cœur qui m’a barbouillé l’estomac et un affreuse migraine qui m’a vrillé les tempes. Ensuite, le temps que je reprenne mon souffle, j’ai cru qu’une espèce de monstre, un loup-garou ou l’équivalent, sorti des horribles contes de ma grand-mère, allait me sauter dessus. J’ai eu si peur que je n’ai pas insisté et je suis remontée dare-dare! Trois fois, je suis revenue à l’assaut. Pour rien. J’ai fini par y renoncer.
-
De plus en plus intéressant. Des psycho images activées lors d’une intrusion
indésirable afin de protéger quelques appareils et engins futuristes.
-
Bon sang, Andrieu! J’en ai assez de devoir vous rappeler à l’ordre.
- Pardon,
monsieur le commissaire. C’est parce que cela ressemble tant à un gadget d’un
livre de science-fiction pour enfant ou adolescents que j’ai laissé échappé
cette réflexion. Or, sachant que ledit Daniel vient du…
-
Inspecteur, taisez-vous donc ou je demande une mise à pied.
Pendant
cette algarade, madame Comte se mit à observer le plafond comme si elle
trouvait celui-ci passionnant à regarder.
Mais
Quinant reprit l’interrogatoire.
-
Madame Comte, je ne vois pas ce que vous trouvez à redire sur votre charmant
voisin, à part, sans doute, sa façon extravagante de s’habiller.
-
Monsieur le commissaire, vous connaissez le proverbe trop poli pour être
honnête. Tenez, regardez les photos que j’ai prises de monsieur Grimaud.
Elles sont un peu floues, je vous l’accorde, mais je crois que vos techniciens
pourront en améliorer la qualité par ordinateur.
Alors,
Armelle tendit à Quinant l’équivalent du Saint Graal, c’est-à-dire deux
instantanés des plus ordinaires montrant le capitaine Wu en habit de Mandrin
s’en allant par le jardin on ne savait où et posant en Scarface, le chat
Ufo sur ses épaules.
Le
commissaire peina à garder son self-contrôle.
-
Puis-je conserver ces épreuves? Se contenta-t-il de déclarer sur le mode badin.
-
Mais je les ai apportées afin de vous les donner monsieur le commissaire!
-
Merci, madame Comte. Andrieu, vous transmettrez ces photos à tous les services
après l’amélioration de la résolution de l’image. Nous savons enfin à qui ou à
quoi ressemble le terroriste qui signe Daniel. Quant à vous, Marc, prenez une
escouade et fouillez le pavillon de ce Fermat. Tâchez de capturer la bande.
-
Ah! Mais pardon, monsieur le commissaire, navrée de vous décevoir mais vous ne
trouverez plus personne à Neuilly. La maison est vide depuis ce matin.
-
Quoi? Comment cela « vide »? Auraient-ils fini par se douter que vous
les observiez?
-
Cela m’étonnerait! Ils n’ont rien emporté. J’ai pu m’en assurer en faisant un
tour dans le pavillon. Tous leurs vêtements sont restés. Monsieur Grimaud m’a
laissé les clefs afin que je donne un coup de balai.
-
Hum… pour combien de temps se sont-ils absentés?
-
Pas plus de deux ou trois jours selon monsieur Grimaud.
-
Où donc se sont-ils rendus, chef? Siffla Marc.
-
Pour l’heure, ce n’est pas le problème. Allez à Neuilly et fouillez au plus
vite la demeure. Passez-la au crible. Peut-être y trouverez-vous des indices
précieux qui nous permettrons d’anticiper leur prochaine attaque. Quant à vous,
madame Comte, je ne saurai assez…
-
Mais je n’ai pas terminé monsieur le commissaire. Hier après-midi, j’ai
surveillé Daniel et sa nièce. Il est allé promener la fillette au Jardin des
Plantes. Il lui a montré toutes les fleurs, les désignant chacune par leur nom
en latin, sans lire les inscriptions. Un moment, il s’est égaré à propos de
croisements de plantes terrestres avec d’autres originaires de Mondani, Mingo,
Métamorphos, Cygnus Thêta ou Gamma et j’en passe. Jamais entendu parler de ces
lieux. J’ignore où ils se trouvent. Mais Violetta avait chaud. Elle a réclamé à
boire. Il lui a acheté une limonade à un kiosque. C’est alors qu’un incident
s’est produit; les autres n’ont rien remarqué. Mais étant prévenue de ce dont
la petite était capable, ce ne fut pas mon cas.
-
Précisez, madame Comte, s’impatienta Quinant.
-
Devant la buvette, l’enfant a aperçu quatre fillettes mignonnes comme tout,
qu’elle s’est aussitôt empressée d’imiter. Elle a modifié la couleur de ses
cheveux puis de ses yeux, puis a transformé le contour de son visage. Or,
monsieur Grimaud s’en est rendu compte et il s’est mis en colère. Il a alors
grondé Violetta sans la frapper. Je sentais bien qu’il se contrôlait. Mais la
petite s’énervait, n’appréciant pas la leçon. Elle disait de sa voix aigue
qu’il fallait qu’elle s’entraîne, qu’il l’empêchait de progresser, qu’elle
serait rejetée par sa mamie et ses tantes…Pour calmer les pleurs de la
fillette, Daniel l’a conduite jusque dans la galerie d’anatomie comparée du
Muséum.
-
Voyons, madame Comte, vous affabulez et en rajoutez. Vous avez pu observer tout
cela, surprendre une telle scène sans que Daniel ne vous repère?
Invraisemblable!
-
Monsieur le commissaire, je ne suis pas une menteuse! Autrefois, j’ai servi
dans un réseau de résistance. Je sais me faire oublier. De plus, Daniel Grimaud
était préoccupé. Quelque chose le tracassait, manifestement. Un instant, il
s’est arrêté devant une vitrine comme s’il cherchait quelque chose de précis
et, enfin, satisfait, je l’ai entendu s’exclamer: «Ah! Antor a bien travaillé.
La pièce est bien là. Comme je m’y attendais. Ils ont des yeux mais ne voient
pas. Désormais, il y a un spécimen de plus dans le musée et les gardiens ne
s’en sont pas même aperçus. Ah! Jean-Marie Drot, comme tu as fini! Une mort
plus que méritée cependant pour ce PDG de l’industrie automobile spécialisé
dans les dégraissages massifs et l’augmentation de ses émoluments personnels.
Sans parler de ses retraites chapeau.
-
Non! Vous avez réellement entendu de tels propos dans la bouche du sieur
Daniel?
-
Puisque je vous le dis, monsieur le commissaire! Daniel s’est attardé dans
cette salle qui puisait le formol. Violetta, devant la vitrine en question, a
posé une question innocente: « C’est ça une momie, tonton? Elle est
moche. Je ne la voudrais pas comme poupée! ». Je me suis alors demandée si
cette enfant se rendait bien compte qu’il y avait là de vieux cadavres.
Franchement, à la place de monsieur Grimaud, j’aurais fui ce lieu. Ces momies
pouvaient effrayer Violetta. Mais au contraire, il avait l’air de s’y
complaire. Quel affreux endroit! De bocaux emplis de fœtus en veux-tu en voilà,
des squelettes gigantesques de dinosaures qui dégageaient une odeur… jamais je
n’ai conduit mes garnements au Muséum et je ne le regrette pas.

-
Que s’est-il passé ensuite?
-
Rien de spécial. Monsieur Grimaud et Violetta sont partis et se sont rendus
dans un salon de thé, boulevard Saint-Germain. La petite a mangé une glace au
chocolat et Daniel a consommé du thé lapsang souchong. Monsieur le commissaire,
je vous ai réservé le meilleur pour la fin, la cerise sur le gâteau. En effet,
j’ai réussi à me faufiler jusque dans le salon, pratiquement sous leur nez.
Regardez un peu ce que je vous remets. Cette mini cassette audio contient toute
leur conversation chez le glacier. Plus fort que James Bond! On ne se méfie pas
d’une sexagénaire emperruquée qui a servi autrefois dans les FFI.
-
Hum… quel âge aviez-vous donc en 1944?
-
Oh! Monsieur le commissaire! J’étais assez grande pour servir de boîte aux
lettres et ramasser les blessés. Je reviens à l’enregistrement. Il n’est pas
d’une parfaite qualité car les bruits de fond gênent parfois la compréhension
des propos. Mais je suis certaine que vos spécialistes sauront faire avec.
Quinant
s’empara avec avidité de l’objet et mit en route un mini lecteur. Il entendit
alors une voix enfantine qui zézayait légèrement demander impatiemment:
-
C’est vrai, oncle Daniel? Je vais rejoindre maman ce soir? On va tous dormir
dans le vaisseau? Avec oncle André et Antor?
-
Mais oui, fifille.
-
Maman, que fait-elle? Je ne la vois pas souvent. Pourquoi tu me gardes?
-
Ma puce, maman est à Séoul avec tonton André en train de régler le sort de
vilains chefs d’entreprises. Tu n’aimes pas lorsque je m’occupe de toi?
-
Oh non! Tu es plus gentil que maman. Je peux jouer et tu réponds à toutes mes
questions. Tu sais beaucoup de choses.
Quinant,
qui avait hâte de passer à l’action, interrompit la lecture de la cassette et
prit congé de madame Comte.
-
Chère madame, vous serez convoquée par mes services dans les quarante-huit
heures. Soyez prudente. Néanmoins, partez rassurez car je vais donner des
ordres pour votre protection. Vous avez rendu un immense service à votre pays…
-
Bah! Comme autrefois.
-
Mais aussi au monde entier. La République française vous en saura gré.
-
Merci, monsieur le commissaire. Je n’ai fait que mon devoir.
Une
fois Armelle en dehors du bureau, Quinant hurla.
-
Je les tiens. Andrieu, je veux que madame Comte soit surveillée au doigt et à
l’œil jour et nuit. Qu’elle ne puisse plus aller pisser sans que nous ne le
sachions pas. Compris?
-
Compris, chef. Je donne les ordres nécessaires.
-
Parfait. Le miracle a eu lieu. Daniel, ce pseudo prophète et terroriste
certifié va en prendre plein la gueule; pour commencer, alertons les médias.
-
Monsieur, c’est peut-être une erreur.
-
Non, bien au contraire. Il nous faut réagir à l’américaine.
-
Mais nous n’avons pas encore vérifié les déclarations et les preuves de madame
Comte, objecta Andrieu.
-
Je marche au pif, Andrieu, et celui-ci me dit de foncer. Je fonce donc. Exécutez
mes ordres.
Ce
fut ainsi que, dès 19h30 ce même soir, tous les journaux télévisés français et
les radios diffusèrent des flashs extraordinaires. Les photos de Daniel Wu en
Al Capone avec Ufo sur ses épaules firent la une des éditions spéciales. La
Deux alla jusqu’à bouleverser ses programmes pour monter une émission consacrée
au « tueur au chat ».
À
l’étranger, toutes les polices promirent leur aide à la France. Le remue-ménage
atteignit une dimension incroyable. Pourtant, à bord du Sakharov, le
principal intéressé ignorait ce qui se passait sur terre. Il essayait le nouvel
uniforme craché par le synthétiseur fourrier: celui de tankiste de la première
division blindée de l’armée française. Satisfait de sa journée ainsi que des
petites modifications apportées au plan du commandant, bien entendu sans que ce
dernier en fût informé, il sifflait gaiement un extrait de la chanson l’Homme
armé, hit du XV e siècle.
Dans
son bureau personnel, Fermat révisait, en compagnie de Lorenza di Fabbrini les
objectifs du lendemain. Quant à Antor, il se reposait avant d’aller saigner un
membre de la mafia ukrainienne. Violetta dormait de son sommeil d’ange et Ufo
digérait.
La
tempête approchait et aucun de nos tempsnautes ne songeait à écouter les
informations terrestres…
***************
Planète
Ankrax, milieu de l’après-midi, environ 16h07, heure locale.


La
chaleur suffocante et l’air brûlant hâtèrent l’agonie de l’ambassadeur Velor.
Le
petite expédition s’était retrouvée dans l’obligation de faire halte à l’ombre
d’un jumeau de séquoia. Irina, au chevet du diplomate, tentait de le soulager
de ses souffrances. Toutes les cinq minutes, elle lui humectait les lèvres.
Daniel
s’en vint prendre les dernières nouvelles.
-
Hum… Où en est-il? Aucun espoir?
-
Aucun, Daniel. Comme tu le vois, il a sombré dans le coma et se meurt. Sa
fièvre est trop forte.
-
Mais Ariana? Pourquoi n’est-elle pas au chevet de son père? Moi, j’ai bien
assisté aux derniers instants de Catherine, sans lui tenir rancune…
-
Georges a préféré l’éloigner. Il craint une crise d’hystérie de sa part.
-
Cela ne va pas. Une fille doit être au chevet de son père lorsqu’il agonise. Je
vais la chercher.
-
Daniel Lin, je t’en prie, ne la brusque pas… ce n’est encore qu’une enfant…
-
Une enfant gâtée et immature, Irina. Mais tu as raison. Je suis bouleversé
chaque fois que je suis confronté à la mort.
-
Oh! Je le sais bien, Daniel. Je te connais suffisamment pour comprendre tes
réactions. Je parviens même à capter une partie de tes pensées. Je te demande
de faire vite. Le pouls de l’ambassadeur est de plus en plus faible. Il n’a pas
dix minutes à vivre.
-
Entendu… je vais la voir en douceur et l’informer que sa présence est
nécessaire…
Quelques
minutes s’écoulèrent.
Ariana,
rappelée à l’ordre, parvint à garder son sang-froid et à assister son père en
ses derniers instants. Lorsque l’ultime souffle du diplomate s’échappa
péniblement de sa poitrine, la jeune fille lui ferma les yeux pieusement après
avoir recueilli une larme de celui-ci dans un flacon de cristal afin de
conserver la quintessence de son géniteur.
Ce
rituel terminé, la jeune fille murmura, d’une voix sans timbre, et aussi
blanche que le défunt:
- Tout est maintenant accompli. Brûlez son
corps. Il ne doit rien rester de lui. Hormis cette larme. Ainsi, celui qui fut
Adrian Velor pourra se réincarner dans cinquante-deux cycles comme ma religion
me l’a appris.
-
D’accord, Ariana, je m’en occupe, répondit Daniel Lin peut-être encore plus ému
que la Centaurienne elle-même.
***************