Chapitre 6
Au
début du printemps de l’année 1990, un peu partout dans le monde occidental,
dans la presse quotidienne, de nombreux articles relataient des faits divers
pour le moins étranges. Apparemment, ils n’avaient aucun lien entre eux, du
moins pour les non initiés. Tel amateur de bandes dessinées se plaignait d’un
incident inattendu. Ainsi, sa collection complète de Mickey avait subi
quelques dommages, dommages provoqués par un incendie sélectif, donc
« intelligent », qui avait eu pour résultat de détruire toutes les
pages des numéros contenant des histoires où apparaissait le personnage d’Oncle
Picsou! cette combustion spontanée
resta inexpliquée bien que quelques scientifiques se penchassent sur la
question.

De
plus, dans tous les kiosques à journaux de France, chaque fois qu’un lecteur
achetait une publication estampillée Disney, aussitôt celle-ci s’enflammait
entre ses mains. Le chanteur de rock nostalgique Pitt Hills vit sa précieuse
collection d’originaux de Franquin où le sieur De Mesmaeker sévissait,
détruite sans raison logique.
Dans
les semaines qui suivirent, l’incroyable phénomène s’amplifia pour atteindre
une littérature plus sérieuse, de type économique. Alors, tout ouvrage
provenant de la plume d’un économiste enseignant à l’Université de Chicago ou
diplômé de celle-ci, ou encore disciple reconnu et célébré de l’idéologie
ambiante ultra néolibérale, qu’il fût disponible en librairie ou en
bibliothèque, se vit partir en fumée, toujours à cause de cette combustion
spontanée.
Bientôt,
les œuvres d’Adams Smith, y compris les exemplaires remontant au XVIIIe siècle,
furent à leur tour victimes de cette pyromanie « paranormale » qui se
répandait comme une traînée de poudre dans les pays développés à économie de
marché mais également au sein des nouveaux pays industrialisés d’Asie.
Au
bout de quelques semaines, plus aucune librairie, bibliothèque universitaire,
publique ou privée, ne possédait plus désormais un seul exemplaire encore
intact de Slavery Trek de Thaddeus von Kalmann.
Un
haut personnage du microcosme politique français, un ancien Premier ministre,
un dénommé Bertrand Rollin, fit part aux médias de la destruction de tous ses
ouvrages précieux dont le thème portait sur des théories économiques en vogue
chez les lettrés du Siècle des Lumières, notamment des œuvres de Quesnay qui
vivait sous Louis XV. L’ex-Premier ministre fut interviewé dans Le Monde, tentant
de dissimuler ses émotions.

Thaddeus
von Kalmann lui-même, nonagénaire encore vert, émit l’hypothèse qu’il pouvait
s’agir là de l’intervention de pyromanes opposants patentés du système
économique libéral, peut-être des terroristes originaires d’un monde communiste
en décomposition avancée, qui, agissant ainsi, voulaient manifestement se
venger de la chute du Mur de Berlin. Il s’exprima sur la chaîne CNN et ses
suggestions furent reprises sur toutes les télévisions.
Le
lendemain de la diffusion de cette interview, la Pravda répliqua par un
article cinglant dont la plume avait été trempée dans l’acide. Son auteur
serait bientôt impliqué dans la tentative de coup d’état d’août 1991 contre
Gorbatchev. Pour le journal soviétique, le monde capitaliste souffrait de
dégénérescence et était prêt à avaler n’importe quelle fable inventée par les
thuriféraires du néocapitalisme ou bien capable de diviniser n’importe quel
charlatan spirite flattant les instincts les plus poussés du lucre.
Il
ressortit de tout ce foin que la Guerre froide était de retour et que les
récents accords de désarmement avaient du plomb dans l’aile.
***************
Dans
la commune de Clamart, en ce matin de printemps où l’air frais se chargeait de
senteurs humides et où le ciel hésitait entre l’azur délavé et le gris, un
petit pavillon paisible aux volets couleur lie de vin et au toit d’ardoises
s’éveillait doucement. Le jardinet arborait un bout de pelouse savamment
entretenu tandis qu’un forsythia égayait le seuil de cette villa apparemment
anodine.
Dans
le salon, un homme d’une cinquantaine d’années, de haute stature et fort mince,
écoutait les dernières nouvelles sur un poste de télé. Le flash d’actualités
achevé, il éteignit avec colère la télévision et apostropha durement son
subordonné, un individu d’une trentaine d’années tout au plus qui semblait
surtout préoccupé par le contrepoint d’une chanson de la Renaissance.
-
Daniel, franchement, quel jeu jouez-vous? Vous tenez à refaire Fahrenheit
451, ce vieux livre de science fiction? Et vous vous en inspirez pour semer
la pagaille?
Levant
les yeux, le capitaine répondit d’une voix douce.
-
Monsieur, manifestement, vous ne comprenez pas ma logique dans mes actions. Ma
méthode est progressive. Dans une première étape, j’ai choisi de marquer
médiatiquement les esprits en m’attaquant tout d’abord aux symboles, aux écrits
qui véhiculent cette néfaste théorie économique. En second lieu, j’envisage de
détruire systématiquement toute trace de ladite idéologie porteuse de cette
mort lente. Alors, les élites comprendront l’avertissement tandis que les populations,
en déroute, n’écouteront plus leurs dirigeants dévoyés et rechercheront de
nouveaux chefs moins inféodés au capitalisme.
Naturellement,
Fermat ne parut pas convaincu et répliqua avec une moue dubitative.
-
Que m’importe que, partout dans le monde les œuvres de Stuart Mill, Ricardo ou
celles de Jean-Baptiste Say soient la proie des flammes! Ce que je veux, ce
sont des résultats concrets et rapides! Passez dès aujourd’hui à la phase deux
de l’opération.
Lorenza,
témoin de l’algarade, rajouta, retenant ses larmes.
-
Daniel, vous ne devriez pas perdre de vue que, chaque jour qui passe voit la
consolidation de ce temps alternatif fou. Or cela diminue nos chances de succès
d’autant.
-
Puisque l’unanimité est faite contre moi, c’est entendu. Je vais frapper plus
fort. Le nouveau terrorisme débarque. Le cyber terrorisme! Je vous garantis
qu’il y aura des morts. Bonnes gens prenez garde!
Alors
le daryl androïde se mit à déclamer ces sublimes vers:

- Je
suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie.
Ma seule Etoile est morte et mon luth
constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Le
capitaine acheva en un ricanement forcé qui brisa un verre en cristal contenant
du sang fraîchement prélevé sur un petit casseur de banlieue.
Antor,
le vampire, mit un point final à cette scène en s’exclamant, non sans faire
preuve d’un certain humour noir:
-
Holà! Doucement! Mon petit-déjeuner! Comment vais-je me nourrir maintenant?
***************
Les
incendies inexpliqués de livres cessèrent donc aussi brusquement qu’ils étaient
survenus. Le monde de la presse fut soulagé.
Hélas
pour les médias, elles se réjouirent trop tôt. En effet, ce furent les
transnationales de l’agroalimentaire qui pâtirent et passèrent sur le devant de
la scène.
Ainsi,
chaque individu désirant consommer une boite, une canette ou une bouteille de Coca
Cola ou de Pepsi eut la mauvaise surprise de voir
exploser le récipient entre ses mains! Le liquide qui se répandait alors
rongeait comme de l’acide.
Il
y eut mieux.
Une
bande de loubards fut victime d’un fait divers inattendu dans la station métro
Châtelet. Par jeu et par bêtise, cinq ados de banlieue qui s’ennuyaient,
défonçaient à coups de pieds un distributeur automatique de boissons. Ils ne
voulaient pas consommer mais voler la monnaie contenue dans l’appareil.
Surprise!
Le
distributeur explosa comme si une bouteille de gaz y avait été enfermée. Un
liquide visqueux et nauséabond gicla dans tous les sens et éclaboussa les
malfrats. Les cinq victimes durent être hospitalisées au plus vite pour
jaunisse. Jamais elles ne se remirent de cet incident.
Bientôt,
les hyper et supermarchés durent sonner le branle bas de combat. Tous les
produits laitiers s’avérèrent être contaminés, notamment, et entre autres, les
yaourts d’une célèbre multinationale. À peine décapsulait-on des produits dits
naturels ou bio, qu’une odeur intenable d’œuf pourri se répandait dans
l’atmosphère et agressait vivement les narines des consommateurs soucieux de
leur santé. Des crèmes glacées garanties fabriquées au lait entier et aux œufs
frais se transformèrent en un amas répugnant de vers et de feuilles mortes.
L’épidémie
atteignit des proportions telles qu’elle sema la panique et l’hystérie chez
tous.
Les
innocentes bouteilles de bière contenaient du formol, les pizzas surgelées des
anguilles qui se ranimaient une fois passées au four, les tablettes de chocolat
des blattes. Les conserves, une fois ouvertes, dégageaient des senteurs
infectes et leur contenu dévoilé était digne des films d’horreur des séries Z
ou des pulps. Il n’était pas rare de se retrouver en train de vider des
embryons avariés de poulets dans des assiettes. Incroyablement, ces derniers
reprenaient vie et se mettaient à ramper sur les tables ou les éviers.

Alors,
les associations de consommateurs du monde occidental furent prises d’accents
messianiques pour dénoncer en chœur les dérives et les méfaits d’une industrie
agroalimentaire qui avait bafoué la nature. Or, on était quelques années avant
le scandale de la vache folle et deux décennies avant celui de la viande de
cheval dans les plats préparés surgelés. Il n’était pas encore question de
minerais de viande, c’est-à-dire de déchets dans les cassoulets authentiques ou
les nuggets.
Les
écologistes jubilèrent tandis que le boycott des aliments industriels se
généralisa. La faim menaça les pays riches.
Mais
tout ce barouf ne faisait pas l’affaire du commandant Fermat. Il s’attendait à
des actions plus musclées et plus définitives de la part du capitaine Wu. Une
fois encore, il apostropha durement son premier officier.
-
Daniel, une question me taraude et m’empêche de dormir depuis quelques jours.
Êtes-vous vraiment qualifié pour cette mission? À quand la destruction promise
du Web?
-
J’y travaille monsieur, j’y travaille, je vous l’assure.
-
Ah! Je désire ardemment vous croire mais j’éprouve de sérieux doutes. Je suis
décidément bien secondé. Quant à vous, Antor, vous vous êtes montré fort
imprudent.
-
Comment cela? Demanda l’intéressé.
-
Les journaux à sensation se repaissent d’articles du style Dracula: le
retour! Va-t-on laisser saigner à blanc nos malheureux jeunes de banlieue déjà
à la dérive et durement frappés par le chômage et le racisme?
-
Vous m’avez affirmé que je pourrais me nourrir autant que je le voudrais,
rétorqua le vampire les yeux durs. Après tout, jusqu’à aujourd’hui, je ne me
suis attaqué à aucun innocent. J’ai choisi mes proies avec discernement. Des
petites frappes prêtes à tuer père et mère pour dix francs.
-
Cela, je vous l’accorde. Mais sélectionnez mieux vos victimes. Prenez-vous-en
donc à ces PDG bien nourris, à ces spéculateurs arrogants, ces patrons qui
licencient à tour de bras comme je change de chemise, à ces actionnaires pas si
anonymes que cela, à ces traiders aux dents longues…
-
Comme vous voudrez, André.
- Les
sanglots longs
Des violons de l’automne…

Commença
Daniel Lin.
-
Ah! Zut! Nous sommes au printemps. Tant pis! Dès ce soir, je vous le jure, il y
aura panique sur Internet. Euh… Attendez, monsieur… il me vient une autre idée…
-
Laquelle donc, capitaine?
-
Comme vous le savez, j’ai étudié de près tous les programmes et logiciels des
réseaux informatiques actuels.
-
Oui et alors? Cela faisait partie de votre travail…
-
Ils contiennent tous une véritable bombe à retardement.
-
Que vous y avez implantée?
-
Non, pas du tout. Il s’agit d’un bogue. Bug en anglais.
-
Daniel, bon sang! Cessez de parler par énigmes et expliquez-vous!
-
En quelques mots voici: les logiciels de cette époque primitive ont des
capacités réduites. Pour économiser leur mémoire, les concepteurs ont transcrit
les années du XX e siècle avec seulement les deux derniers chiffres du
millésime.
-
D’accord. Où voulez-vous en venir?
-
Euh… n’en voyez-vous pas la conséquence?
-
Non!
-
Lorsque arrivera l’an 2000, les ordinateurs n’identifieront pas la nouvelle
date. Pour eux, ce sera retour vers le futur, ou plus exactement en
1900. Tous les programmes seront bloqués que ce soit dans les logiciels des administrations,
des banques, des universités, des grandes entreprises… un virus à l’échelle
planétaire… une paralysie totale et un retour d’avant l’ère informatique.
N’est-ce pas merveilleux?
-
Que sous-entendez-vous? Que vous n’avez nullement besoin d’agir? Mais les
contemporains ont dû assurément anticiper ce problème… Ils vont y remédier.
-
Oh! Oh! Vous estimez nécessaire que j’intervienne. Vous ne croyez pas au bug.
-
Pensez-vous que j’aurais la patience d’attendre l’an 2000 pour constater que
vous ne vous trompez pas? De plus, je me souviens que vous avez déclaré qu’après l’an 2000, il
serait trop tard pour agir…
-
C’est tout à fait vrai monsieur, je l’admets.
-
Dans ce cas, je vous ordonne de détruire dès maintenant le système économique
actuel en vous attaquant au réseau informatique de communications.
-
A vos ordres, commandant! Ce sera une tâche fort distrayante, d’autant plus
qu’il n’y a pas encore les réseaux sociaux qui feront fureur dans les deux
premières décennies du XXIe siècle… Facebook, Twitter…
-
Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, Daniel…
-
Pour pouvoir être totalement efficient, j’ai dû étudier de près toutes les
années de ce XXIe siècle dévié… je me suis alors aperçu que les hommes ou
plutôt les adolescents de cette époque étaient des mordus des réseaux sociaux
susnommés. Il leur fallait le plus d’amis possible… d’où la connexion à Facebook
…
-
Bon… au lieu de vous perdre dans des explications qui ne m’intéressent pas,
agissez capitaine!
-
Compris, monsieur…
***************
Après
l’industrie agroalimentaire, ce fut le tour de l’informatique et de ses
supports. Les ordinateurs eurent donc à subir l’ire de Daniel. Ainsi, des
milliers d’écrans explosèrent au visage de leurs utilisateurs non sans avoir
affiché au préalable le message sibyllin suivant « il faut tuer le
lapin », emprunté à un célèbre dessin animé américain.
Les
hommes d’affaires, les courtiers et tous les traders de la planète qui se
connectaient afin de connaître les cours de la bourse, que ce fût à Tokyo, New
York, Londres, Paris ou Francfort, ou encore être mis au parfum des éventuelles
OPA ou les spéculations les plus avantageuses du moment, les déplacements les
plus juteux de capitaux flottants, eurent la surprise de découvrir sur leurs
écrans scintillants un beau lapin blanc vêtu d’une redingote victorienne et
coiffé d’un gibus, tirer de son gousset une montre en argent et s’exclamer dans
tous les idiomes « Je suis en retard. Je suis en retard ». Puis, un
tir soudain de rafale d’une arme automatique retentissait et le lapin blanc
tombait, criblé de balles. Alors, il disparaissait de l’écran tandis qu’une
mitraillette du temps d’Al Capone, à chargeur camembert, prenait sa place et
que s’affichait le fameux texte « il faut tuer le lapin », véritable
gimmick accompagné de l’air de Chevauchée des Walkyries de Wagner.

Le
message d’avertissement se terminait ainsi: « c’était une publicité
gratuite signée Daniel ».
Puis,
aussitôt après l’affichage clin d’œil cocasse du capitaine Wu, l’ordinateur
implosait ou explosait enflammant le lieu où le poste se trouvait, salon,
bureau, chambre à coucher ou salle des ventes.
On
s’en doute, le virus du lapin se répandit dans le monde entier à une vitesse
faramineuse. Il était imparable. Les experts eurent beau plancher dessus afin
de l’éradiquer, ils n’y parvinrent pas. Le phénomène prit de telles proportions
que les conseils d’administration des grandes et moyennes entreprises durent se
réunir en catastrophe pour tenter de gérer cette nouvelle crise qui portait un
coup mortel au système capitaliste devenu dépendant de l’informatique.
Les
incendies en série déclenchés par l’implosion des ordinateurs n’épargnèrent ni
Singapour, ni Hongkong, Tokyo, Paris, New York, Francfort ou Londres.
En
l’espace de quelques jours à peine, ce fut la totalité du réseau économique
informatique qui se retrouva à terre. Mais ce n’était pas fini.
La
panique régnait et atteignait les plus hautes sphères des États capitalistes.
Puis, le web de la défense fut touché mais personne n’osa l’avouer. Le contrôle
informatique des lancements de missiles était devenu aléatoire et le moindre
incident pouvait désormais dégénérer en holocauste nucléaire. Lorsque la
nouvelle filtra enfin, les populations, aux abois, s’empressèrent de fuir les
grandes métropoles urbaines.
Un
exode massif à l’échelle planétaire débuta alors.
Paradoxalement,
seuls les pays pauvres ne subirent pas les affres de la panique.
En
un mois, l’économie des PDEM fut en ruines. Cependant, ce qui restait du monde
communiste ne valait guère mieux. La civilisation menaçait de s’effondrer.
Pour
saupoudrer le tout, Daniel joua avec le feu et s’amusa à déclencher des
tremblements de terre ciblés, rayant ainsi de la carte des villes désormais
vidées de leurs habitants, des agglomérations non choisies au hasard, jugez-en:
Las Vegas, Monte Carlo, Macao, Miami, Luxembourg… toutes symboles du
capitalisme parasite spéculatif, toutes paradis des jeux d’argent.
***************
Fermat
se mit à étudier attentivement le temps parallèle issu des manipulations de son
second. Il ne fut guère satisfait des résultats obtenus parce que le but
recherché ne correspondait pas avec la nouvelle réalité. En fait, Daniel Lin
n’avait réussi qu’à accélérer la survenue d’un monde barbare, irrationnel,
reposant sur la théocratie et le mysticisme, bref, une sorte de néo Moyen Âge
post-industriel dans lequel toute forme de technologie se retrouvait bannie.
De
plus en plus soucieux, le commandant ne savait comment demander au capitaine
d’arrêter les frais, craignant de le vexer cruellement et de le plonger dans
une crise psychotique si grave qu’elle détruirait assurément ses capacités
exceptionnelles, faisant du daryl androïde une mécanique brisée ou un légume.
Lorenza
di Fabbrini était seule habilitée à entreprendre une démarche aussi délicate
car elle connaissait le fragile équilibre intérieur de Daniel. Déjà, par le
passé, elle avait dû s’occuper de sa psyché. Elle se chargea donc de la
mission.
Se
rendant à la cuisine fraîche et gaie, elle y trouva son patient, quelque peu
guilleret, ce qui était plutôt inhabituel chez lui, observant ce que faisait
son chat.
Ufo,
décidément aussi surdoué que son maître, choisissait lui-même son repas,
sélectionnant parmi les boîtes de nourriture de la marque Pussy Cat un
sauté de volaille cuisiné aux petits oignons. L’animal qui ne savait pas lire,
rassurez-vous, identifiait cependant les couleurs et les dessins sur les boîtes
d’aliments.
Ensuite,
d’un pas souple et feutré, Ufo poussa la conserve avec son museau jusque sous
l’ouvre-boîte électrique. Mais l’exploit n’était pas terminé. Avec sa patte, le
félin appuya sur la touche verte de l’appareil électroménager ce qui le mit en
route. Le couvercle de la boîte de conserve coincé sous le couteau électrique
fut ouvert sans problème.

Enfin,
le chat parvint à verser le contenu dans sa gamelle et la nourriture fut
goulûment avalée!
Toute
cette scène s’était passé sur la desserte attenant à l’évier sur laquelle Ufo
avait grimpé.
L’atmosphère
détendue grâce à l’animal familier de Daniel Wu, Lorenza osa aborder le daryl
androïde de manière assez directe.
-
Daniel, je souhaiterais vous parler en tant que médecin et amie.
-
Ah!
-
Vous n’êtes pas un patient comme les autres, nous le savons tous les deux.
-
Certes, docteur. Mais que voulez-vous exactement? Je ne suis pas et ne me sens
pas malade bien au contraire.
-
Comment vous sentez-vous sur le plan émotionnel?
-
Je vais parfaitement bien. En fait, j’éprouve une grande satisfaction malgré
les circonstances. Disons que mon état est euphorique.
-
Cela vous paraît-il normal? Avez-vous déjà fait l’expérience de cette euphorie?
Quand? Je vous en prie. Répondez-moi avec honnêteté et franchise.
Daniel
se concentra et ne reprit la parole qu’au bout d’une vingtaine de secondes, ce
qui était un délai extrêmement long pour un daryl androïde.
-
Effectivement, maintenant que vous m’y faites penser, j’avoue que je n’ai
jamais connu pareil sentiment. Du plus loin que je me souvienne, et cela
remonte avant ma naissance, alors que je n’étais encore qu’un embryon accédant
à la conscience, nageant dans un liquide nutritif riche en oligoéléments, je
n’ai jamais éprouvé une aussi intense satisfaction.
-
Vous ne m’aviez jamais dit que vos souvenirs remontaient jusqu’à ce stade!
-
Sans doute à cause de la honte. Ce fait me différenciait trop des autres
membres de l’équipage. Cependant, à cette époque, je ne formulais pas mes
pensées avec des mots. C’étaient des impressions, des images et des sensations
confuses, une grande interrogation, un vide dû à l’absence de réponses.
Qu’est-ce? Pourquoi? Que suis-je? Qui suis-je? Où suis-je? Suis-je seul? N’y
a-t-il que moi? Une angoisse permanente avec le sentiment d’avoir perdu des
repères, la croyance en une mémoire altérée… que fais-je là? Qu’est-ce ce
« là »?
-
Mais aujourd’hui?
-
Oh! J’ai eu mes réponses bien que je n’en aime pas la teneur! Les lambeaux de
souvenirs provenaient en fait du premier Daniel, Daniel Deng, mon frère aîné
dont j’étais le clone parfait. Ne soyez pas troublée Lorenza, j’assume
parfaitement cela.
-
Daniel Deng Wu… j’ignorais que …
-
Laissez tomber… ce secret de famille est désormais éventé.
-
Revenons à votre état actuel. D’après vous, qu’es-ce qui a déclenché cette
réaction d’intense satisfaction? Ufo avec sa boîte de conserve et son appétit
sans bornes?
-
Non, c’est plus ancien.
-
Tâchez de préciser.
-
Voyons… c’est comme si j’avais dix ans mentalement, peut-être moins, et que
j’étais en train de jouer un tour pendable aux adultes. Or, croyez-moi, cela
m’était interdit durant mon enfance. D’ailleurs, elle fut plutôt courte. Mais
cela vous le savez tout comme moi. Il était rare que l’on m’accordât le droit
de jouer et de me détendre. Si je passais une heure les yeux dans le vague, on
me rappelait vite à l’ordre. J’avais tant à assimiler en quelques années à
peine. Pas de place donc pour l’introspection. Mes exceptionnels moments de
loisirs et de bonheur venaient de la présence de Georges ou de mon grand-père,
Li Wu, le poète et philosophe. Je lui dois beaucoup. Je lui dois tout… grâce à
lui, j’ai pu m’accepter. Il est mort alors que j’entamais ma deuxième année à
l’Académie militaire de Vientiane.
-
Je comprends. Mais pourquoi votre euphorie?
-
Elle a débuté bien avant mes manipulations informatiques. Le jour où nous avons
atterri en 1990. Quel bonheur! Pensez! Pouvoir jouer tout mon soûl enfin! Faire
des niches tel un gamin se roulant sur l’herbe en toute liberté!
-
Daniel, pardonnez-moi de vous poser la question mais c’est mon devoir.
Croyez-vous cette réaction normale? Ne pensez-vous pas que vos capacités soient
altérées? À cause des circonstances?
-
Euh…
-
Vous hésitez… Vous ne le devriez pas. Avez-vous procédé à l’autodiagnostic de
votre cerveau positronique depuis trois mois?
-
A vrai dire, je n’y ai même pas songé.
-
Merci pour votre honnêteté. Cette opération doit être rapide. Menez-là dès
maintenant.
-
Oui docteur, s’empressa de répondre le daryl androïde.
Fermant
les yeux, Daniel s’exécuta, son visage totalement impassible, ne reflétant
aucune émotion. Deux minutes s’écoulèrent.
Lorenza
vit enfin le capitaine réagir. Durant l’opération, elle était restée
silencieuse. Les yeux de Daniel Lin paraissaient quelque peu surpris et assez
inquiets.
-
A voir votre expression, je sais que les résultats ne vous satisfont pas.
Quelles sont vos conclusions?
-
Dysfonctionnement d’une partie des lobes frontaux.
-
Important?
-
Suffisamment pour que mon comportement face au réel soit atteint.
-
Est-ce dû à la forte pression émotive engendrée par notre situation actuelle?
-
Sans aucun doute.
-
Faut-il opérer? Même sans l’assistant d’un cybernéticien, je suis capable de
conduire cette opération.
-
Inutile docteur de vous donner cette peine. Désormais, je puis compenser
puisque j’ai diagnostiqué mon mal. Si vous intervenez chirurgicalement, à
condition que je vous explique la marche à suivre, je crains bien alors de me
montrer incapable de poursuivre la mission et de répondre aux ordres du
commandant.
-
Daniel, je ne saisis pas. Expliquez-moi.
-
Avez-vous entendu parler des quatre lois de la robotique d’Asimov?
-
Oui, bien sûr. Mais je pensais qu’il n’y en avait que trois. Daniel, vous
n’êtes pas un robot, vous ne pouvez être régi par elles.
-
Certes… mais je suis gouverné par ces lois. Un garde-fou mis en place par mon
père… Tchang Wu a borné volontairement mes potentialités afin que je ne sois
pas excessivement dangereux pour les espèces vivantes et pensantes.
Rappelez-vous Timour Singh. Lui n’avait aucun remords, aucun frein moral. Or,
je suis plus fort et plus intelligent que lui… des milliers de fois.
-
Je comprends. Vos lois permettent à la partie positronique de votre cerveau de
parfaitement distinguer le bien du mal.
-
Vous simplifiez beaucoup.
-
Cependant, parmi ces quatre lois, n’y a-t-il pas une qui puisse supplanter les
autres et s’imposer en cas de priorité absolue, en cas d’urgence extrême? Par
exemple, la nécessité de sauvegarder la race humaine?
-
Vous faites allusion à la loi Zéro, la dernière formulée par le scientifique et
écrivain, quelques années avant son décès. Elle répond à ce critère.
-
Que dit-elle donc cette loi? Qu’impose-t-elle?
-
C’est si délicat à énoncer en simplifiant! Pour schématiser, elle autorise un
robot ou un androïde à porter atteinte à la vie d’un être humain si ce dernier
met en danger toute la communauté humaine par ses actions. Or, ma programmation
actuelle m’oblige à une confrontation permanente entre la loi 1 et la loi Zéro.
-
Ne pouvez-vous trancher en utilisant la partie organique de votre cerveau?
-
Difficilement. Je tente de le faire depuis trois mois, mais je n’ai pas
l’habitude de me considérer comme un humain normal… Pour moi, je ne suis pas
entièrement humain… et ne l’ai jamais été.
Ce
fut alors que Fermat, qui avait écouté l’échange depuis le salon, pénétra d’un
pas décidé dans la cuisine et se mêla à la conversation.
-
Capitaine, la solution est là. Servez-vous de la partie humaine de votre
cerveau pour imposer la loi Zéro à la partie artificielle.
-
Oui, monsieur… c’est fait.
-
Parfait! Maintenant, avouez une chose…
-
Quoi monsieur?
-
Vous n’avez encore tué personne! En appliquant cette fameuse loi, vous pourrez
dorénavant vous montrer plus efficace et obéir entièrement à mes ordres.
-
Certes commandant… Toutefois, je répugne toujours à assassiner un être pensant.
Mon éthique personnelle…
-
Daniel, cela suffit! Ce sont vos hésitations actuelles qui mettent l’humanité
en danger! Ne tergiversez plus. Examinez les résultats de vos dernières
manœuvres. Désirez-vous que tous vos frères humains finissent esclaves,
lobotomisés, transformés en crabes, vampires, ou que sais-je d’autre? Je me
tais… Oubliez-vous Irina, Georges, Tchang, Chtuh, Selim, Ahmed, Benjamin?
-
Commandant, je vous en prie… cessez, fit Lorenza les larmes aux yeux. Ne
voyez-vous pas que vous torturez le capitaine et que vous me faites mal? Vous
exigez trop de lui, de nous…
-
Je n’ai pas le choix, lieutenant. J’ai aussi mal que vous deux. Mais l’échec
nous est interdit. Il nous faut ramener notre monde… Il nous faut les ramener
tous! La défaite n’est pas envisageable.
-
Oui monsieur.
-
Capitaine, je vais vous donner un ordre. Vous allez devoir l’exécuter et je ne
veux pas savoir quelle partie de votre cerveau vous obligera à m’obéir. De
toute façon, votre loi zéro vous y astreint. Me suis-je montré assez clair?
-
Oui commandant, répliqua Daniel stoïque.
-
Les dix mille noms de la liste de Sarton doivent être effacés. Effacés dans le
sens de détruits biologiquement. Ceci afin de préserver et l’espèce humaine et
la diversité de la Galaxie.
-
Monsieur, j’ai parfaitement saisi et enregistré votre ordre. Toutefois, il me
fait d’abord remettre ce 1990 sur ses rails.
-
Ah! Ainsi, vous étiez donc au courant…
-
Monsieur, hélas, rien ne m’échappe! C’est là mon fardeau. J’ai besoin d’une
semaine. M’accordez-vous ce délai?
-
Vous l’avez capitaine. Mais plus de gaffe.
Alors
que le capitaine Wu, résigné, se rendait à la cave transformée en laboratoire
avancé sur le plan de la cybernétique, Lorenza di Fabbrini s’adressa au
commandant sur un ton professionnel.
-
Monsieur, je vous recommande la prudence avec Daniel. Psychologiquement, il
n’est pas mûr et a souvent tendance à se comporter comme un enfant. Vous le
savez tout comme moi, il souffre d’un déséquilibre affectif qui remonte aux
premières années de son existence. À la suite de la terrible épreuve que nous
endurons, la faille s’est rouverte. Jamais, il n’a eu le courage d’entreprendre
une thérapie, éprouvant une grande honte à cause de ses faiblesses, préférant
se mentir à lui-même. Du moment qu’il parvenait à les dissimuler et à faire
face à des situations délicates mais pas désespérées, il se contentait de son
fragile équilibre mental. Il n’en va pas de sa faute, André.
-
Son père…
-
Oui, c’est cela. Tchang Wu n’a vu en lui qu’un génie, un être exceptionnel et a
refusé qu’il ressente et exprime des émotions. Toutefois, il n’est pas étranger
à la peine, au chagrin et à l’amour. Il souhaitait avoir créé un être parfait,
peut-être pour occulter la mémoire du premier Daniel. Mais aujourd’hui, la
disparition de Georges auquel le capitaine était profondément attaché a
accentué le hiatus.
-
Celle d’Irina Maïakovska également. Ils étaient amants.
-
Tout se sait donc à bord du Sakharov.
-
Ne croyez pas que j’aie fait preuve d’indiscrétion.
-
André, je vous parle en amie; il vous faut aider Daniel, vous substituer en
quelque sorte à son père. Si, par instant, il vous semble ne plus contrôler ses
émotions et ses réactions, ramenez-le à la réalité, en douceur mais avec
fermeté. Actuellement, le capitaine ne sait plus très bien qui il est et où il
en est. Soit, il sort grandi de cette aventure, assurant pleinement son
identité, soit il est réduit à n’être qu’un pantin brisé. Dites-vous bien que
la responsabilité de ce que Daniel deviendra vous incombe.
-
Docteur, vous êtes dure. Mais vous avez raison. Je vais tâcher de me montrer
moins intransigeant et plus accessible.
Bien
plus ému qu’il voulait le laisser paraître, Fermat regagna le salon afin de
méditer. Jouer le rôle du père lui qui n’avait pas d’enfant!
***************
Le
capitaine Wu réussit à stopper l’autodestruction de tous les programmes
informatiques en éliminant le virus du lapin. Lui seul en fait connaissait la
parade. Cependant, le web fut réduit à quelques lambeaux et la toile d’araignée
informatique ne fut que partiellement reconstituée.
Mais
il ne s’agissait là que de la première étape de la remise en place de ce 1990
bis.
La
deuxième phase s’avéra plus délicate car les survivants du XXVIe siècle durent
rejoindre le vaisseau Sakharov occulté en orbite autour de la Terre.
Puis, avec l’aide de Magdalena, Daniel Lin put calculer avec une précision de
quinze décimales le point nodal dans lequel il leur fallait retourner afin de
se confondre avec leurs doubles à la seconde exacte de leur première arrivée
sur la Terre dans le but d’annihiler le temps alternatif malencontreux.
Une
minuscule erreur d’une femto seconde et l’équipage aurait été prisonnier à
l’intérieur d’une boucle temporelle sans fin.
Cette
manœuvre risquée fut cependant exécutée avec succès. Le 1990 familier reprit
son cours comme si rien n’était venu le perturber.
Désormais,
il appartenait au commandant Fermat de décider quand agir sur le continuum
espace-temps afin de recouvrer son monde.
***************
Ankrax,
quelques mois avant l’incident provoqué par les Haäns du XXXe siècle.
La
navette Einstein s’était donc posée en cassant du bois sur le continent
nord de la planète, quelque part au milieu de collines inhabitées. Les
survivants du crash sortirent de leur inconscience pour constater tristement
que deux des gardes de la sécurité étaient décédés: la caninoïde, le cou brisé,
la langue pendante, ses longues oreilles déchirées et souillées de sang, gisait
sens dessus dessous au fond du petit vaisseau tandis que le cameloïde avait été
coupé en deux par la chute d’un lourd conteneur renfermant des fusils laser et
des tentes.
Ne
restaient donc de vivants mais blessés ou contusionnés que le représentant de
Cygnus Delta, Eloum, le cygne noir, son plumage jaspé de sang violet, son ami
et supérieur, le dinosauroïde Khrumpf, la patte supérieure droite multi
fracturée qui, chose inhabituelle, gémissait sans répit, Selim Warchifi, dont
quatre côtes étaient cassées et qui éprouvait des difficultés à respirer,
Georges, les yeux hagards, le corps dépourvu de traces visibles de blessures
mais dont cependant le comportement erratique laissait craindre une résurgence
de son affection mentale, Irina qu’une méchante balafre défigurait, et le
capitaine qui souffrait d’une épaule luxée. L’ambassadeur présentait des multiples
fractures avec le risque d’une éventuelle hémorragie interne alors que sa fille
Ariana avait été épargnée.
Le
capitaine Wu fit de son mieux pour réparer les dégâts physiques et injecta des
antalgiques et des analgésiques aux plus atteints. Puis, secondé par Irina, il
s’occupa d’examiner la navette.
Les
communications radio subspatiales ne fonctionnaient plus évidemment ainsi que
les compas et les senseurs. Tout cela à cause des puissants champs
électromagnétiques d’Ankrax. Quant aux moteurs, ils étaient out.
Seul
point positif dans ce sombre tableau, l’atmosphère de la planète était
parfaitement respirable pour tous les survivants sans élément nocif.
Ensuite,
rassemblant leur courage, les deux officiers présidèrent les rites funéraires
des gardes de la sécurité, et les enterrèrent auprès d’un arbre gigantesque,
une sorte d’orme. Enfin, Daniel improvisa une civière afin de transporter
Adrian Velor. Le capitaine dut solliciter l’aide des personnes les plus
alertes. Mais il se heurta alors au caractère égotique d’Ariana.
-
Pourquoi devrais-je me dévouer? Je ne suis qu’une femme! Je ne suis pas un
officier de la flotte et je n’ai pas d’ordre à recevoir d’un simple capitaine.
Après tout, si nous nous sommes écrasés, c’est de votre faute! Vous pilotiez
comme si vous teniez le manche d’un fer à repasser… j’ai bien assez de devoir
affronter cette fournaise et ce sol inégal qui gêne ma marche. Voyez donc ma
robe et mes chaussures. Toute ma garde-robe est fichue. Comment puis-je me
présenter décemment devant le gouvernement d’Ankrax maintenant?
-
Mademoiselle, répliqua Daniel Lin avec toute la politesse dont il était
capable, faut-il encore que nous parvenions à un centre habité! D’après les
derniers relevés en ma possession, nous devrons marcher deux cents kilomètres
en direction du soleil couchant avant de pouvoir espérer atteindre un village.
-
Ah! Pourquoi avoir choisi d’atterrir dans un lieu aussi désertique?
-
Je n’avais pas le choix. Les commandes ne répondaient plus. J’ai limité la
casse au maximum. Pour votre père, nous aiderez-vous?
-
Oh! Vous insistez! Il me semble que les deux gardes rescapés, votre frère et le
type à la peau sombre feront parfaitement l’affaire! Ils sont costauds et en
meilleure forme que moi.
Warchifi
se contenta de grogner tandis qu’Eloum répliqua dans une espèce de coassement à
cause d’une entaille profonde de son long cou.
-
Mademoiselle, constatez tout comme moi que je n’ai pas de mains pour porter
cette civière. Mes doigts mécaniques sont en panne.
-
Comme c’est commode! Mais l’autre garde? Il est manchot?
-
Non, poursuivit le cygne. Mais son bras droit est brisé. Quant au lieutenant
Warchifi, il souffre tant qu’il peut à peine respirer. Vous êtes donc la seule
personne disponible.
-
Je ne suis pas d’accord. La grande gigue peut parfaitement porter la civière
ainsi que le nabot.
Exaspéré,
Eloum poussa un profond soupir. Visiblement, il mourait d’envie de frapper la
péronnelle d’un coup d’aile mais tous ses muscles lui faisaient mal. Il s’en
abstint donc. Daniel Trancha:
-
Entendu, mademoiselle Ariana. Mais je vous promets que mon rapport ne vous
ratera pas. Vous voulez faire carrière dans la diplomatie. Commencez donc par
extirper de votre cœur, si toutefois vous en avez un, le mépris, l’orgueil et
l’égoïsme.
-
Des menaces à mon encontre capitaine? Comment osez-vous?
-
Non, de simples constatations.
-
Très bien. Vous avez gagné.
Avec
un haussement d’épaules accentué, la jeune fille s’approcha de la civière et se
pencha afin de la redresser. Soulagé, le capitaine s’empressa de faire de même.
L’ambassadeur n’avait rien entendu de cet échange. Il dormait d’un sommeil
pénible.
***************
Quatorze
ans auparavant, le soir de la visite à son frère, Daniel Lin se retrouvait dans
une boite de nuit rétro dans le plus peur style techno mâtiné de cyberpunk, à
deux kilomètres environ du campus de l’Académie de Vientiane.

Le
bar était bondé, l’atmosphère bruyante et enjouée, la salle éclairée par des
lumières provenant d’autres systèmes solaires conférant ainsi aux consommateurs
et aux danseurs un aspect des plus étranges comme si toute l’assistance
n’étaient que des succédanés d’hologrammes oscillant entre le vert et le rouge
ou encore entre l’argent et le bleu.
Une
musique assourdissante, à crever les tympans, se déversait dans ce lieu de
distraction.
Au
milieu de la cohue, les barmen n’arrêtaient pas de servir boissons et
rafraîchissements en tous genres, tandis qu’au centre de la piste de danse, des
couples plus ou moins exotiques se trémoussaient tant faire se peut, comme en
extase, sur un rythme langoureux. Les liquides iridescents, bleu métallique,
vert émeraude, ambre ou violets, indéfinissables, étaient ingurgités par des
gosiers assoiffés. Toutefois, officiellement aucun alcool ou tout autre produit
illicite n’était servi.
Cette
interdiction ne gênait pas Nicolas qui buvait à même au goulot d’un flacon une
bière Castorii titrant à quatre-vingt-dix degrés au bas mot, d’une belle
couleur pourpre. Comparées à ce poison, la vodka n’était que de l’eau de source
et la tequila une limonade.
Tous
les serveurs étaient de grands gars musclés de plus de deux mètres de haut
coiffés d’une crête multicolore et dont l’uniforme rembourré les faisait
ressembler aux CRS de l’an 2000 en train d’affronter des grévistes désespérés
et déchaînés.
Nicolas,
le tombeur du campus, avait l’habitude d’être entouré d’un essaim de jeunes
filles en chaleur, plus ou moins dévêtues. Le fils de l’amiral Kodaly, sûr de
sa mâle beauté qui le rendait irrésistible, de ses magnifiques yeux bleu gris,
de sa mâchoire carrée, de ses muscles saillants entretenus par la pratique
assidue de nombreux sports, de son poil blond viking, et de sa barbe cultivée
de trois jours, de sa cage thoracique surdimensionnée, n’avait que l’embarras
du choix auprès des donzelles et pouvait se servir à loisir auprès d’elles. Il
n’était pas rare qu’il terminât sa nuit avec deux d’entre elles. Les étudiantes
ne demandaient que cela.
Or,
la voix chaude de Nicolas ne prononçait que des insanités ou encore des paroles
d’une platitude avérée. Si le jeune homme n’avait été revêtu du prestigieux
uniforme de l’Académie, les consommateurs ou son proche entourage auraient pu
croire qu’ils avaient affaire à un simple agent de nettoyage des soutes de
vaisseaux cargo faisant la navette de Mars à Jupiter. Mais voilà, grâce à son
père, Nicolas était parmi les premiers de sa classe.
Daniel
Lin ne mit pas deux secondes pour juger et jauger le sieur Kodaly.
«
En avant pour le grand jeu », se dit-il.
D’un
pas à la nonchalance étudiée, il se dirigea vers la piste de danse et, avec un
sans-gêne à vous couper le souffle, il vola sa partenaire au tombeur!
-
Allons, ma belle, vous devez mieux choisir votre danseur!
Alors,
avec maestria, Daniel enchaîna un pas de danse acrobatique avec la teenager qui
en bava d’admiration. En cinq minutes, six belles filles dignes des feuilletons
holographiques bon marché, des bimbos de première, rêvaient de tomber entre ses
bras. Elles multipliaient les avances tout en espérant qu’elles seraient
choisies par cet incomparable danseur.
De
son côté, Nicolas s’étouffait de rage. Toutefois, il n’osa pas intervenir car
il avait identifié l’uniforme de la flotte et le grade de lieutenant sur celui qui lui avait ravi sa conquête
d’une nuit. Peut-être le cadet aurait-il tenté le coup et fait preuve de plus
de caractère si l’importun avait été un simple engagé?
La
danse terminée, Daniel Lin s’attabla avec l’adolescente et les six bimbos et
leur offrit une tournée. Rapidement, la conversation roula sur les espoirs de
carrière dans la flotte spatiale les études, la sélection inévitable, la saison
des vacances qui ne tarderait pas…
Ouvertement,
la petite blonde draguait le lieutenant et se contorsionnait à qui mieux mieux
contre son torse. La jeune écervelée alla jusqu’à l’embrasser fougueusement et
le daryl androïde lui rendit son baiser.
Mais
cette fois, c’en fut trop pour Nicolas qui n’avait pas cessé d’observer
l’officier. Impuissant à contenir davantage sa haine, biberonnant sa bière, il
s’approcha ivre d’alcool et de colère et jeta au visage de Daniel Lin ce qui
restait de sa fiasque.
Apparemment
surpris mais conservant son calme, le lieutenant se leva et apostropha
l’apprenti-officier.
-
Cadet, sans doute, cherchez-vous à comparaître devant la cour martiale.
Savez-vous que je suis en droit de porter plainte auprès du Doyen de
l’Académie?
Vert
de rage, Nicolas répliqua en insultant son adversaire, trop imbibé d’alcool
pour être conscient de la gravité de son attitude et de ses propos.
-
Voleur! Parfait salopard! C’est parce que tu portes le bel uniforme de cette
foutue flotte de mes deux que tu crois que je vais me laisser faucher cette
pétasse sans rien faire?
- Holà cadet, du sang-froid! Il me semble que
vous enfreignez beaucoup de règles… ne m’avez-vous pas arrosé de bière
Castorii? Votre haleine empeste l’alcool. Il suffirait d’une allumette pour
vous enflammer la gorge. Toutefois, cela ne m’étonne pas le moins du monde de
votre part…
-
Que… veux-tu dire par là… minus?
-
Je connais votre dossier par cœur, cadet Kodaly… vous avez des résultats
remarquables, voire brillants. Premier en mathématiques et en décodages,
premier en technique des moteurs quantiques, premier en anatomie alien… je
pourrais énumérer vos prouesses durent encore trois minutes… surprenant, non?
-
Quoi? Je suis… dd… doué… c’est tout…
-
Ah! Pourtant, à ma connaissance, vous avez peiné pour réussir vos certificats
de fin de scolarité obligatoire. Vous avez même triplé votre dernier semestre…
-
Pff… c’est… du… pp passé…
-
Bien… Donc, depuis le génie vous aurait visité?
-
De quoi te mêles-tu? D’abord qui es- tu? Un lieutenant minable qui veut se faire mousser devant les filles?
-
Cadet Kodaly je me nomme Daniel Lin Wu et je suis le frère du cadet Georges Wu…
-
Ah! Pas possible! Le prodige de la Galaxie! L’unique!
-
Cadet, ma patience a des limites. Vous allez me suivre chez le Doyen.
-
Monsieur est sus… susceptible parce que je l’ai arrosé de bière…
-
Oh non! Cette broutille m’importe peu. Je ne suis pas si vindicatif. En fait,
il y a une heure, j’ai eu la preuve que vos brillantissimes résultats des
dernières semaines n’étaient que du vent. Le cadet Donald Harmstadt qui vous
passait les réponses moyennant compensation a craqué tout simplement. Il m’a
tout avoué. Bref, pour résumer, vous êtes cuit, cadet Kodaly.
Ce
que Daniel omettait de dire c’était que ledit Donald avait dû reconnaître les
faits après que le daryl androïde eut lu dans sa tête ce qu’il en était.
Nicolas
tenta bien de fuir mais Daniel Lin, bien plus prompt, l’en empêcha en mettant
sa main gauche au collet du jeune homme. Silencieuses et effarées, les jeunes
filles avaient assisté à toute la scène.
Cependant,
n’oubliant pas toute courtoisie, le lieutenant prit congé d’elles avec
amabilité.
Deux
heures plus tard à peine, Nicolas Kodaly fut rayé des élèves de l’Académie. Il
fit carrière en tant qu’animateur d’un centre sportif réputé. L’Amiral ne put
éviter cette sanction car la fraude était avérée. Quant à Donald Harmstadt, il
fut condamné à redoubler son année.
***************
À
bord du Sakharov, André Fermat énonçait ses derniers ordres.
-
J’espère que vous ne formulerez aucune objection, commença-t-il plutôt
sèchement. J’ai disposé d’une semaine pour examiner où cela coinçait. J’en ai
conclu qu’il valait mieux frapper l’adversaire alors qu’il s’était publiquement
dévoilé et qu’il était connu de la Terre tout entière. Ainsi, le retentissement
de nos actions n’en sera que plus grand. L’ennemi sera alors contraint de
passer à l’attaque et il multipliera les erreurs. Par orgueil, arrogance,
persuadé que rien ne peut faire obstacle à son idéologie qu’il veut planétaire,
une pensée unique qui broie les plus faibles.
Tout
cela revient à dire qu’il nous faut donc agir dans les années 1995-1996, années
charnières s’il en fut, avant la levée de contestations et de résistances de
plus en plus affirmées et violentes qui succèderont logiquement à l’ère de la
résignation et de l’apathie. Le sort de la Grèce ou du Portugal dans les années
2010 me le démontre. Oui, capitaine? Avez-vous quelque chose à dire?
Exprimez-vous…
-
Monsieur, pardonnez-moi mais pourquoi ne pas contrer l’adversaire en 1947, lors
de la première publication de Slavery trek ? Nous pourrions facilement
empêcher ce ramassis d’inepties d’avoir du succès… ou encore dès les années
1930, au début de la carrière universitaire anglo-saxonne de Von Kalmann, après
que ce dernier eut fui la montée du nazisme? Cela nous permettrait d’épargner
de nombreuses vies humaines…
Fermat
eut envie de hausser les épaules mais y renonça. Il se contenta de répliquer.
-
Capitaine, primo, dans cette piste parallèle, le nazisme est parvenu à
prolonger la Seconde Guerre mondiale de deux années. Secundo, en 1947, nous
serions aux prises avec deux adversaires supplémentaires à ne pas dédaigner:
les communistes, considérablement renforcés par une guerre mondiale de six
années contre le fascisme, héritant d’une sphère d’influence étendue en Europe
centrale et orientale, et, ensuite, d’un Occident en proie à la paranoïa,
appliquant la chasse aux sorcières, croyant voir en tout étranger un espion ou
un saboteur potentiel à la solde des Rouges! Dans cette atmosphère de suspicion
et de peur, notre action contre le libéralisme passerait alors pour du
communisme et nous devrions affronter la CIA, le MI5, le FBI, la NSA, le 2ème
bureau et j’en passe! Tertio, dans les années 1930, nous pourrions gêner les
entreprises de Sarton lui-même.
-
Commandant, émit le docteur di Fabbrini, l’Hellados a échoué. Je ne vois pas
comment nous pourrions lui faire davantage obstacle…
-
Sarton n’a pas échoué dans les années 1930, lieutenant, mais en 1867. N’oubliez
jamais cela, docteur. Nous avons assez discuté. En route pour 1995. Daniel
procédez aux calculs préliminaires. Vous verrez bientôt que j’ai raison.
-
Oui monsieur. À vos ordres, fit le daryl androïde refusant d’afficher ce qu’il
pensait réellement.
***************