Chapitre 2
Alors
que le vaisseau fuyait toujours en hyperluminique maximale, le commandant et
son premier officier avaient une discussion houleuse.
-
Comment cela, tous disparus? Vous
faites confiance aux données de l’IA? Elle doit être déréglée…
-
Pourquoi remettre en cause celles-ci?
Répliqua le capitaine Wu. J’ai tout contrôlé moi-même. Y compris à l’extérieur
du vaisseau. Mes senseurs et capteurs personnels incorporés dans la partie
positronique de mon cerveau confirment les informations de l’ordinateur de bord.
Le continuum espace-temps est malmené, déchiré. D’où vient l’accroc? Qui en est
responsable? Je l’ignore encore. Mais comme les Haäns semblent dominer ce
quadrant de la Galaxie il est facile d’extrapoler et…
-
Pas si vite, capitaine! Est-ce à dire
que sur Hellas il n’y a plus ni Helladoï, ni humains, Rigeliens ou Mingosiens?
-
C’est exact, commandant, vous avez
compris…
-
Mais c’est de la folie! Il doit y
avoir une explication. Trouvez-la au plus vite.
-
Justement, j’étais en train
d’essayer…
-
Bon sang! Dégoisez! Il faut vous
arracher les mots.
-
Euh… hypothèse: une manipulation dans
la structure du temps dans un passé indéterminé. Manipulation dont les auteurs
sont les Haäns puisqu’ils semblent en être les seuls bénéficiaires. La
probabilité de l’exactitude de cette hypothèse s’élève à 92,77...
-
Capitaine, épargnez-moi donc les
décimales! Votre hypothèse n’est ni vérifiée ni viable. À ma connaissance, les
Haäns en sont tout juste à découvrir l’hyperluminique et à l’expérimenter. De
plus, ils sont dépourvus en cristaux d’orona, ce que nous appelons du
charpakium.
-
Extrapolation: ce sont les Haäns du
futur qui sont à l’origine de ce temps alternatif.
-
Daniel cessez de vous exprimer comme
l’IA. Vous êtes agaçant.
-
Oui commandant.
-
Bien. Que suggérez-vous en premier
lieu?
-
Euh… Rien du tout… je m’avoue dépassé.
- Non! Cela je ne puis l’admettre! Vous êtes la
personne la plus intelligente que je connaisse, la seule à même de relever le
défi auquel nous nous trouvons confrontés… Alors…
-
J’en ai pleinement conscience
commandant…
-
Pour ma part, je pense qu’il nous
faut tout d’abord envoyer des messages de détresse sur toutes les fréquences,
dans toutes les langues, aussi bien dans l’espace normal que dans le sub espace
et l’hyperespace. Dans tous les codes connus. Ainsi nous vérifierons la
viabilité de votre hypothèse et obtiendrons une réponse même décevante.
-
Commandant, permettez-moi de vous dire que ce que vous proposez est extrêmement
dangereux. En agissant ainsi, nous risquons de jouer le rôle de la
souris provoquant le chat. Actuellement, nous nous retrouvons dans un univers
hostile dont nous ignorons tout. Des Haäns prédateurs à l’affut peuvent
parfaitement nous prendre en chasse. Or nous ne connaissons rien de la nouvelle
configuration stratégique de la Galaxie, sans parler de la puissance de feu, de
la technologie utilisée par des ennemis qui ne seront pas tous des natifs de
Haäsucq.
-
Mais Daniel, nous n’avons pas le choix! Nous ne disposons que de ce moyen pour
obtenir des informations.
-
Certes, mais…
-
Je vous donne un ordre, capitaine: passez en commandes manuelles et
court-circuitez l’ordinateur du vaisseau. Prouvez-moi votre efficacité.
-
Oui, monsieur.
Tous
les messages émis par l’HIN Sakharov partirent donc à travers la Galaxie
et permirent d’obtenir au bout d’un couple d’heures une carte tridimensionnelle
relativement précise des positions tenues par le peuple Haän et ses alliés dans
cet univers alternatif.
Daniel
s’était montré assez optimiste car les échos renvoyaient des empreintes Haäns à
99%!
Sur
la carte holographique de la Voie Lactée les positions Haäns étaient en rouge,
ne laissant en vert que l’extrémité la plus proche du bras du Sagittaire,
quadrant occupé par ce qui était « autrefois » l’Empire Castorii. Il
y avait également une minuscule tache bleue représentant la planète
Métamorphos, monde natal de Lorenza di Fabbrini.

Daniel
venait de se déconnecter d’avec l’IA alors que le commandant Fermat, muet et
pensif observait l’hologramme cartographique le visage dur. Enfin, il prit une
décision.
-
Focalisez sur Métamorphos. Apparemment, le système n’est pas encore tombé aux
mains des Haäns. Voyons si nous ne captons pas un signal radio en fréquence sub
espace provenant de la planète.
-
A vos ordres commandant. Mais je vous signale que nous avons six vaisseaux
armés aux trousses depuis une minute. D’après les rejets ioniques, nous avons
affaire à un vaisseau amiral de type H.A.A.N. 15 et de cinq croiseurs
d’accompagnement de type courant, des raptors qui ne maîtrisent pas encore
l’hypersupraluminique. Or, actuellement, nous pouvons maintenir une heure cette
distorsion.
-
Dans ce cas, passez en vitesse maximale et programmez la trajectoire la plus
directe pour Métamorphos.
-
Oui monsieur.
Le
capitaine s’exécuta le visage fermé. Il refusait d’afficher la moindre émotion,
enfouissant au plus profond de lui-même la culpabilité qu’il ressentait à
l’égard de son frère Georges. Il l’avait obligé à descendre sur Hellas prendre
un peu de repos!
Les
minutes s’écoulèrent tandis qu’un sillon de lumière non lumière déchirait la
nuit éternelle.
Tout
naturellement, les raptors, surclassés, lâchèrent prise rapidement. Néanmoins,
Fermat ordonna de maintenir l’hypersupraluminique autant que faire se pouvait
afin d’assurer ses arrières.
Cependant,
les cristaux de charpakium étaient fort malmenés et supportaient difficilement
cette constante sollicitation. La dépense d’énergie était trop importante, ce
fut pourquoi ils commencèrent à se fissurer, déséquilibrant le délicat échange
matière-antimatière à l’intérieur du réacteur. Or des fuites pouvaient se
produire à l’intérieur du moteur et faire exploser le Sakharov et
l’espace l’entourant sur un rayon d’un milliard de kilomètres!
Au
bout de cinquante minutes de cette course folle, l’IA signala le danger.
-
Maintenance urgente du moteur requise. Équilibre seuil critique. Risque
d’explosion dans sept micro unités standard.
-
Compris, dit Fermat. Je descends en salle des machines. Nous ne sommes plus
suivis, capitaine, n’est-ce pas?
-
Non, monsieur. Aucun signal d’un vaisseau quelconque à proximité.
-
Dans ce cas, revenez en vitesse subdistorsionnelle et ce progressivement. Si
nécessaire, prenez les mesures adéquates. Je vous laisse le centre de
commandement.
-
Bien monsieur. Position actuelle: vingt années lumière par rapport au soleil de
Métamorphos. Je confirme qu’il n’y a plus aucun écho de vaisseau Haän derrière
nous. Par contre, devant, à six heures, les senseurs actifs localisent une
navette de type scientifique d’origine assurément terrestre. Elle se trouve à
un million de kilomètres et se déplace à 0,8 distorsionnel. Elle est menacée
par deux raptors en train de tirer sur elle. Or je doute beaucoup que son
bouclier résiste.
-
Agissez pour le mieux capitaine. Le moteur est plus urgent.
Quittant
le centre de commandement d’un pas décidé, Fermat emprunta l’ascenseur qui le
conduisit au niveau de l’ingénierie.
Pendant
ce temps, Daniel alluma l’écran sphérique tridimensionnel qui lui dévoila plus
précisément le drame en train de se jouer. Deux raptors de type courant
faisaient feu à tirs continus sur la navette. Puis l’officier supérieur centra
sur le premier vaisseau surarmé et obtint ainsi une image de la passerelle Haän
sans que l’équipage à son bord s’en aperçût.
Les
guerriers qui s’affairaient sur celle-ci, une douzaine de soldats et
d’officiers portaient l’uniforme traditionnel constitué de plastacier souple et
de cuir, imitant les broignes traditionnelles carolingiennes, mais des broignes
perfectionnées. Les hauts-de-chausses étaient noirs ainsi que les longues
bottes fuselées.

Mais
le plus remarquable était l’apparence des guerriers. Leur taille oscillait
entre deux mètres dix et deux mètres trente. Tous présentaient des traits
humanoïdes de type asiate mais avec un teint clair et rosé. Leur pilosité d’un
roux flamboyant avait de quoi surprendre d’autant plus qu’elle leur mangeait
une partie du visage. Quant aux yeux, petits et enfoncés dans les orbites, de
couleur mauve, iris et pupilles confondus, ils étaient à peine visibles.
À
travers ce système pileux des plus envahissants, on devinait des mâchoires
carrées, une bouche large comportant une double dentition.
L’anatomie
Haän révélait également quelques particularités inhabituelles chez la plupart
des humanoïdes: un sang violet, quatre poumons, deux foies et deux cœurs à huit
parois. Les représentants de cette espèce possédaient une force musculaire
équivalente à celle de quatre colosses humains et à deux Helladoï en pleine
forme.
Originaires
d’une planète qui fut longtemps barbare, puis occupée par les Odaraïens, race
maintenant éteinte, des crustaçoïdes à la philosophie expansionniste,

c’était à
eux que les Haäns avaient emprunté leur technologie. Les habitants de Haäsucq
étaient réputés pour leur militarisme, leur cruauté qui ne faisait pas de
quartier. Autrement dit, les peuples vaincus étaient exécutés. Toutefois, le
besoin de main-d’œuvre s’accentuant, cette optique était en train d’évoluer et
l’Empereur avait fait construire plusieurs bagnes sur des astéroïdes désertiques.
Dans
ce temps alternatif, l’hégémonie de ce peuple rude ne pouvait être niée.
Enfin,
le lieutenant de vaisseau commandant le premier raptors se rendit compte de
l’intrusion par communication de son navire de guerre. Avec une rage
concentrée, il envoya un ultimatum formulé en linguacode universel, langage
correspondant à celui de la huitième caste Haän.
-
En visualisant notre passerelle, vous vous êtes rendu coupables d’un acte de
guerre! Qui que vous soyez, rendez-vous immédiatement en nous communiquant vos
coordonnées afin que nous vous téléportions à bord avant que nous détruisions
votre vaisseau. Les Haäns ne font jamais grâce à personne. Vous avez dix
décimales. Toute résistance est inutile!
Daniel
Lin se garda bien de répondre. Tout au contraire, il mit à profit les dix
secondes de répit pour étudier en vitesse accélérée l’armement offensif et
défensif des deux raptors. Il lui fallait agir d’autant plus vite que les deux
passagers de la navette allaient être à bord d’un des vaisseaux Haäns dans
quelques secondes. Un rayon tracteur attirait le petit runabout mettant à mal
ses superstructures.
Le
capitaine remarqua des différences notables d’avec l’armement Haän dont il
était coutumier. Les raptors de ce temps alternatif possédaient des batteries
laser supplémentaires leur conférant ainsi une puissance de feu quatre fois
supérieure, puissance obtenue aux dépens des armes défensives, le déphasage, le
brouillage des ondes radio et radar, le lancement de leurres électroniques, le
bouclier électromagnétique affaibli ici de trente pour cent, et l’absence de
supra distorsion. Seule l’hyperluminique était disponible mais elle nécessitait
une heure standard pour l’obtenir , à condition que ni les canons ni le rayon
tracteur ni le bouclier ne soient activés!
À
peine deux secondes s’étaient écoulées lorsque Daniel parla.
-
Ordinateur: feu centre passerelle raptors 1et 2 coordonnées
5-7-9-1-Gamma-Lambda-Upsilon. Tir de plasma puis torpille à bosons du tube
numéro 5. Tir continu jusqu’à destruction totale.
L’IA
émit une objection.
-
Capitaine, nous n’avons pas l’habitude d’achever un ennemi surclassé en
armement. C’est contraire à la directive 2 émise le 20 janvier…
-
IA, priorité 0001!
L’IA
exécuta les ordres en enclenchant la première salve de tirs. En une seconde, le
premier raptors Haän explosa, libérant ainsi la navette scientifique. Le
deuxième croiseur Haän n’eut pas le temps de riposter. Sans comprendre ce qui
lui arrivait, il subit le même sort que son compagnon alors qu’il commençait à
peine à émettre un message destiné à la planète-mère.
Quels
étaient les effets des armes du Sakharov? Le tir de plasma avait
annihilé les faibles défenses et les champs de force des raptors tandis que la
torpille à bosons déstructura les atomes constituant les deux vaisseaux
ennemis, les dissociant jusqu’aux quarks et au-delà, entraînant ainsi une
désintégration quasi instantanée mais sans un seul débris puisqu’il n’y avait
aucun rayonnement émanant de ladite torpille.
Comme
nous le voyons, la torpille à bosons n’était utilisée qu’en dernier recours,
les destructions occasionnées étant effroyables. Son emploi massif déclenchait
des singularités identifiées comme pré Big bang avec pour effets, à moyen
terme, des rides dans le continuum espace-temps, remettant en cause l’existence
même du Multivers et plus exactement du monde qui nous était familier.
Même
si je n’aime pas employer ce terme, il s’agissait réellement de l’arme absolue…
l’IA avait eu amplement raison d’objecter. Mais pouvais-je en vouloir au daryl
androïde d’avoir dû agir ainsi? Daniel Lin avait voulu asséner un coup très
fort, décourageant de futurs potentiels agresseurs… cela me fait penser à
l’utilisation pour la première fois de l’arme atomique en 1945 contre le Japon
par les Américains… On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs…
Bref,
ce coup de poker porta ses fruits puisque ce qui restait de l’équipage du
Sakharov parvint à sauver le docteur di Fabbrini et sa fille Violetta.
Mais
moi qui avais autorisé cela, moi qui me voulais le Préservateur bien que je
n’en prisse pas encore le titre, moi qui découvrais à peine le bien et le mal,
moi, j’en éprouvais du remords. Insuffisamment toutefois pour faire machine
arrière et abolir ce scénario.
Depuis,
j’ai appris à prendre de la hauteur et à ne plus me mêler de rien. Je me
contente de vivre en symbiose avec toutes les petites vies passées, présentes
et à venir, à ressentir comme elles, à aimer comme elles, à mourir comme elles
en sachant toutefois que cette ronde n’aura jamais de fin…
Plus
jamais je n’interagis et prends des décisions à leur place. Elles possèdent
leur libre arbitre et ce ne sont pas là des termes sans signification.
Daniel,
une fois les raptors détruits, questionna l’ordinateur.
-
Où en est le charpakium? Les
réparations ont-elles pu être effectuées?
-
De ce côté-là, tout est en ordre,
capitaine. Le commandant contrôle l’équilibre de l’échange matière-antimatière.
Selon mes estimations, il sera de retour sur la passerelle dans cinq minutes et
onze secondes.
-Téléportez en urgence les deux occupants de la
navette.
Il
était plus que temps car le petit vaisseau était en train de se désintégrer.
Les remous de la torpille à bosons poursuivaient leurs ravages et s’étendaient
à tout le secteur. Toutefois le bouclier du Sakharov supportait sans
dommage le terrible phénomène.
Satisfait,
le capitaine Wu replaça le vaisseau en automatique puis se rendit dans la salle
deux de téléportation afin d’accueillir les deux humanoïdes.
Le
premier corps matérialisé appartenait à une jeune femme d’un mètre cinquante à
peu près, revêtue d’une combinaison uniforme bleu gris mais dont la tête était
dépourvue de visage et de cheveux. Ce spectacle aurait été fort déstabilisant
pour quelqu’un de non prévenu de la nature de l’officier. Seuls deux grands yeux
noirs et profonds se détachaient sur cette face ébauchée aux reflets argentés.
Par
contre, le deuxième être reconstitué était une fillette d’environ dix-huit
mois, humaine selon toute apparence, que la métamorphe tenait dans ses bras.
L’enfant aux cheveux noirs et aux yeux bleu vert pleurait tout en s’agrippant
de toute ses forces au cou de sa mère. Elle tremblait de peur et refusait de
regarder ce qui l’entourait.
Reconnaissant
Daniel, la jeune femme se hâta de faire apparaître ses traits habituels sur
cette face anonyme. Ainsi, elle ressembla davantage à une Italienne de
vingt-cinq ans.
Puis,
Lorenza di Fabbrini, médecin en chef du Sakharov, s’empressa de sauter
de la plateforme de téléportation et d’expliquer ce qui s’était passé à son
supérieur.
- Ah!
Capitaine, que je suis contente de vous voir! Comme d’habitude, vous nous
sauvez la vie à la dernière seconde alors que je croyais que nous étions
perdues ma fille et moi. Ma navette volait à sub luminique maximale afin de
rejoindre la station spatiale 145 lorsqu’elle fut prise dans des remous
temporels. Une fois ceux-ci dissipés, le vaisseau s’est retrouvé entouré par de
petites nefs à voile solaire d’origine Haän, dans un secteur normalement dévolu
à mon peuple, des nefs qui voguaient tranquillement comme si elles se
déplaçaient dans leur territoire de jeu. Or, comme j’avais commis l’erreur de
stopper les moteurs à impulsion afin de mieux supporter lesdits remous, une
course-poursuite dont ma navette était l’enjeu, débuta alors. Je fus prise en
chasse par des raptors puissamment armés, mais moins rapides que ceux que je
connaissais. Heureusement d’ailleurs. Cette poursuite a duré vingt-quatre
heures standard. Si Violetta est en larmes, c’est que je n’ai pu m’occuper
d’elle. Elle a sommeil et elle est affamée. Mais pourquoi est-ce vous qui
m’accueillez? Où donc se trouve le personnel en poste à ce niveau? Mina?
Celsiia? Stamon? Le Sakharov me paraît bien silencieux!

Tout
en gagnant les étages supérieurs où étaient situés les quartiers privés des
officiers, Daniel fit rapidement le point en phrases brèves.
-
Comme vous l’avez compris, docteur, le continuum espace-temps a été bouleversé.
Les Haäns dominent désormais la Galaxie. L’équipage, en permission sur Hellas,
s’est volatilisé. Le Sakharov est le seul navire d’origine terrestre
existant présentement, du moins à ma connaissance.
-
Sommes-nous donc les uniques rescapés
de ce cataclysme?
-
Je ne l’espère pas, mais sans doute.
Il nous faut maintenant rejoindre le système Sol afin de confirmer ou d’infirmer
cette hypothèse. Le vaisseau regagne la Terre en hyperluminique. Docteur, je
vous accorde une heure pour faire un peu de toilette et vous restaurer.
Ensuite, le commandant voudra vous voir dans la salle de briefing.
-
Je préfèrerais que cela se passe dans ma cabine. Pour le bien de Violetta, vous
comprenez…
-
Entendu.
-
Merci, Daniel… Mon mari…
-
… a subi le même sort que le reste de l’équipage… pardon…
-
Ce n’est rien… dans une heure dans l’espace qui tient lieu de salon, termina
Lorenza retenant de justesse ses larmes.
Le
capitaine Wu se morigéna intérieurement de s’être montré aussi direct.
« Que
je suis stupide! J’aurais pu lui faire croire qu’il restait une chance, aussi
infime soit-elle que Sitruk s’en soit tiré…mais je ne sais pas mentir ».
***************
Devant
une tasse de thé, Lapsang Souchong pour le capitaine, Earl Grey pour Lorenza et
le commandant, les rescapés du Sakharov mettaient en communs leurs
suggestions et leurs idées.
Ainsi,
le commandant Fermat, après s’être réchauffé les doigts sur la tasse qu’il
regardait les yeux rêveurs, proposa ce qui suit à ses subordonnés.
-
Je pense que le sondage effectué tantôt est insuffisant. Nous devrions
systématiquement quadriller la Galaxie afin de savoir s’il ne reste nulle trace
de l’Alliance des Planètes Unies. Après tout, elle comptabilisait 1042 mondes.
-
Pourquoi un tel travail? Cela nous prendrait des décennies pour effectuer un
tel quadrillage. À peu près quarante-cinq ans… l’IA, et j’ai tendance à lui
accorder ma confiance absolue, ne nous renvoie aucune identification amie. Or
nous avons déjà parcouru 557 années lumière, objecta Daniel, tendant d’oublier
ne serait-ce que quelques minutes l’affreux sentiment de vide qui menaçait de
s’emparer de tout son être. Nous naviguons dans un secteur où autrefois, nos
vaisseaux sillonnaient l’espace intersidéral non pas de temps à autre mais
chaque jour.
-
Commandant, murmura Lorenza, la voix hésitante, nous nous dirigeons vers la
Terre. Pourquoi ne pas nous y poser directement?
-
Docteur! S’exclama Fermat avec réticence. Qui sait ce que nous trouverons
là-bas?
-
Que craignez-vous donc? D’être confronté à un monde dans lequel nous n’aurions
plus notre place? Qui nous serait devenu totalement hostile?
-
Exactement.
-
Mais également à la perte de nos familles, de nos amis, compléta le capitaine
avec un soupir.
-
Il nous faut pourtant trancher dans le vif.
-
Vous avez entièrement raison, Lorenza, reprit le daryl androïde. Il sera
toujours temps ensuite d’explorer tous les quadrants de la Galaxie à la
recherche d’une hypothétique présence amicale.
-
C’est entendu, conclut Fermat. Le Sakharov enverra donc une navette sur
Terre. Nous serons en orbite dans une journée. Je compte sur vous deux.
-
Oui commandant. Mais permettez-moi de vous rappeler que vous n’avez pas dormi
depuis trente-neuf heures.
-
Merci Daniel. Je vais me reposer.
Il
laissa partir le capitaine puis prit à part la doctoresse.
-
Avez-vous besoin d’un léger somnifère? Demanda Lorenza se méprenant.
-
Non, cela ira. Mais vous devriez être attentive au comportement de Daniel.
-
J’avais remarqué. Ses émotions menacent de le submerger.
-
Oui. Tant pis si je me montre brutal mais il vous faut enrayer au plus vite
cette crise si elle éclate. Sinon Daniel sera inefficace pour trois jours au
moins et nous ne pouvons nous permettre un tel luxe. Nous avons trop besoin de
ses facultés hors normes. Notre survie en dépend.
-
Commandant, je comprends. Mais cela peut être dangereux pour lui. Néanmoins, si
nécessaire, je lui administrerai du CDUM 14, à dose homéopathique.

-
Avec quels effets?
-
Oh! Ses émotions seront bloquées momentanément et la partie positronique de son
cerveau prendra alors entièrement le relais. Nous aurons alors un ordinateur
sur pattes fonctionnel pendant une semaine tout au plus. Mais, bien entendu, le
choc en retour aura lieu plus tard, assurément. Notre capitaine devra faire
face à celui-ci et affronter sa double personnalité hors de notre présence.
Nous respecterons sa dignité. Nous lui devrons bien cela. André, sachez que
j’obéis mais pas le cœur content. Daniel va une fois de plus souffrir comme
après votre mission chez les termitoïdes. Si je m’en souviens bien, il a mis
dix jours pour se remettre de cette épreuve. Il était plutôt dans un sale état,
au bord du suicide, du collapsus, que sais-je encore… son père nous en a voulu
et…
-
J’ai compris votre message docteur. Laissez vos reproches au vestiaire. Nous
n’avons pas le choix.
-
Hélas commandant!
Sur
ces paroles, Fermat se retira. Ce ne fut que cinq années plus tard que j’eus
connaissance de cette conversation. Le commandant savait dissimuler ses
faiblesses mais il était loin d’être aussi insensible que ses propos pouvaient
le faire croire.
***************
La
nuit artificielle régissait tout dans le Sakharov. Tandis que Fermat
dormait enfin et que Lorenza lisait Dante dans le texte, le capitaine Wu, sur
la passerelle, surveillait d’un œil distrait les écrans affichant les données
du trajet dans l’hyperespace vers la planète Terre. Son attention était perturbée
par le trop plein de souvenirs qui l’assaillait.
Georges…
Hokkaido… le printemps… Perle de Jade…
Trente
ans auparavant.
Dans
toute sa splendeur printanière, mai embaumait, magnifiant le jardin d’une
profusion de fleurs. Tout n’y était que symphonie de couleurs pastel. Les
pêchers et les cerisiers, sous le souffle d’une brise légère, pleuraient leurs
tendres pétales qui s’en allaient joncher le sol sablonneux. Le bleu délavé du
ciel se confondait avec les roses délicats, les mauves discrets et les verts
diaprés.

Partout
des dahlias, des lilas, des roses encore en bouton, des pivoines et des
camélias. Les oiseaux, au cœur de cet Eden, chantaient leur bonheur, emplissant
l’air de leurs trilles mélodieux. Ils ajoutaient leur joie au spectacle
émouvant et renouvelé de la nature triomphante après son sommeil hivernal.
Dans
une allée, deux garçonnets avançaient portant chacun un petit seau, un arrosoir
et un minuscule râteau. Ils allaient sarcler et entretenir leur carré personnel
comme chaque jour depuis le début de la belle saison.
Au
soleil, il était dix heures du matin et l’air encore frais se réchauffait peu à
peu.
Les
deux enfants, vêtus à l’identique d’un ensemble confortable épousant la forme
du corps étaient manifestement frères et avaient quatre ans.
Celui
qui marchait en queue, traînant les pieds était Georges, reconnaissable à son
type asiatique prononcé. Maigre et maladif, il avançait en hésitant, comme s’il
ne savait pas trop bien où il allait, comme s’il avait peur de tomber, jetant
parfois des regards inquiets autour de lui, une souffrance intérieure inscrite
sur les traits délicats de son visage. Souvent, ses yeux ne reflétaient
absolument rien, que le vide et alors, Georges était manifestement prisonnier
de son étrange monde intérieur. Dans ce cas, il ne communiquait avec personne
et même son frère peinait à établir un lien avec lui.
Aujourd’hui
toutefois semblait être un bon jour puisque le jeune garçon suivait Daniel, le
seul être dont il acceptait la présence.
Le
daryl androïde, de type européen, marchait avec assurance, ses yeux bleu gris
vifs et intelligents ne perdant aucun détail de ce qu’ils voyaient. Beaucoup
plus grand que Georges, un étranger pouvait penser que Daniel Lin était l’aîné.
En fait, l’enfant n’avait que deux ans pour l’état-civil mais se comportait
comme s’il en avait huit vis-à-vis de son frère, le protégeant, le rassurant,
le quittant le moins possible, captant la moindre de ses demandes pourtant non
formulée à haute voix.
Parvenus
dans leur jardinet personnel, les enfants se mirent au travail.
-
Tu peux te mettre à genoux, ce sera plus pratique. La terre ne va pas
t’engloutir, tu sais.
-
Tu es sûr? Répondit Georges après quelques secondes. Mais ces taches jaunes qui
volent tout autour de nous et qui font bzz…
-
C’est bien de les avoir remarquées. Ce sont des abeilles. Elles ne te feront
rien si tu ne fais pas de gestes brusques. Arrose les fleurs. Doucement. Ne va
pas les noyer en versant d’un seul coup tout le contenu de ton seau. Là, tu as
compris. C’est très bien, Georges… Tu fais des progrès.
Pendant
une heure, les jeunes garçons arrosèrent, sarclèrent, égalisèrent. Le temps se
réchauffait et les enfants commençaient à transpirer lorsqu’une fillette,
sautant à la corde, arriva et vint les interrompre. Perle de Jade, cinq ans, la
cadette du gardien de la propriété.
Tout
en poursuivant son jeu, elle demanda.
-
Vous ne voulez pas sauter à la corde avec moi? On verrait lequel tiendrait le
plus longtemps ou serait le plus rapide.
-
C’est bien un jeu de fille, ça, répliqua Daniel avec dédain. Quoique… je
pourrais calculer facilement la vitesse optimale pour…
Mais
il n’acheva pas sa phrase sentant soudain le trouble de son frère. En effet, à
la vue de la petite fille, Georges s’était raidi. Il avait reculé jusqu’à
s’appuyer contre un mur. Encore quelques secondes et il cognerait sa tête
contre les moellons de celui-ci. Il avait fermé les yeux et serrait les poings
contre son visage. Sa respiration devint bruyante et saccadée. La crise
n’allait pas tarder à se manifester.
Daniel
eut conscience de cela. Il reprit la conversation avec Perle de Jade tout en se
rapprochant de son frère.
-
Pourquoi ne nous aiderais-tu pas plutôt au lieu de perdre ton temps à t’épuiser
à sauter?
-
Ce n’est pas mon jardinet. Tu es bien Daniel Lin, le prodige?
-
Oui et alors, en quoi cela te gêne-t-il?
Tout
en parlant avec la fillette, le garçonnet se mit à caresser doucement et
lentement les cheveux de Georges sur un rythme régulier et hypnotique.
Parallèlement, il communiquait mentalement avec lui.
« Tout
va bien. Je suis avec toi, Georges… tu n’a rien à craindre… ».
-
Qu’est-ce qu’il a ton frère? Il est malade?
-
Rien. Il n’a rien. Recommence à sauter à la corde puisque tu aimes ça. Et
compte à haute voix.
-
Je veux bien, mais je ne sais pas aller plus loin que dix.
-
Ce n’est pas grave… je continuerai pour toi…
Tandis
que Perle de Jade obéissait, se mettant à égrener les nombres, Georges, apaisé,
rouvrait les yeux. Insensiblement, sa voix se mêla à celle de la fillette puis
à celle de son frère, leur faisant ainsi écho.
Perle
de Jade…
Daniel
revint au présent. Son visage était humide. D’un geste furtif et honteux, il
essuya ses larmes, espérant ne pas avoir été surpris en pleine crise de
mélancolie.
« Décidément,
je ne devrais pas évoquer de tels souvenirs! Mes capacités pourraient s’en
trouver altérées. Pourtant, je ne sais pourquoi, je ne puis m’en empêcher.
Peut-être parce qu’ils me rattachent à l’humanité moi qui doute de ma nature…
Perle de Jade a épousé William Tai au lieu de Georges. Puis, elle s’est tuée
deux ans plus tard en apprenant que son mari, qui avait menti sur son identité
et sur son passé, était fiché en tant que récalcitrant. Il avait été condamné
par le tribunal de Beijing à travailler à la terra formation de Selgraw VII.
C’est pour cette raison que mon frère s’est finalement inscrit à l’Académie
afin de suivre mes traces et de tenter d’oublier son chagrin. Mais moi, cela
m’est impossible! ».
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