Le
Tombeau d’Adam: troisième partie.
Le jeu de Daniel
Par Christian et Jocelyne Jannone
Prologue
Printemps
1970, île de Sovadia, quelque part dans
la mer des Caraïbes.

Ce lieu de villégiature,
habituellement tranquille, voyait ce jour-là des norias d’avions et
d’hélicoptères privés se poser les uns après les autres en une agitation sans
fin sur le petit aéroport, tandis que, dans la baie artificielle, des vedettes
et des hors-bords aux puissants moteurs accostaient.
Tous
ces engins, plus bruyants les uns que les autres, déposaient sur l’île des
personnes importantes appartenant au fleuron de la société occidentale
capitaliste: responsables financiers qui œuvraient en coulisse dans les sphères
du pouvoir politique, évêques et
rabbins, syndicalistes dits réformistes, PDG de grands trusts, économistes
reconnus, enseignants d’Universités prestigieuses comme celle de Chicago,
futurs prix Nobel, généraux et mécènes. La liste était fort longue et aurait
pris l’épaisseur d’un annuaire téléphonique si j’avais eu à y énumérer tous ses
membres.
Parmi
les invités de choix du mystérieux et richissime Axel Sovad, il y avait
Humphrey Grover, fondé de pouvoir et bras droit du banquier américain d’origine
grecque, Athanocrassos. Le propriétaire de cette île de rêve vint en personne
accueillir le gros homme qui se mouvait avec difficultés et le reçut comme son
égal avec forces déférences.

L’hôte
suivant, tout aussi influent, eut également droit aux honneurs rendus par
Sovad. Il s’agissait du célèbre Thaddeus von Kalmann, récent Prix Nobel
d’économie (1969), et auteur d’un ouvrage qui connaissait une renommée de plus
en plus retentissante parmi les élites des Nations, Slavery Trek, livre
déjà ancien puisque édité une première fois en 1947 aux Etats-Unis et qui,
renvoyant dos à dos le keynésianisme et le communisme, était désormais en passe
de devenir la Bible de tous les hommes d’Etat de l’OCDE.

Parmi
les invités privilégiés de l’affable Sovad, comptant comme un de ses plus
grands et fervents admirateurs, je m’en voudrais d’oublier le conseiller
occulte du Président de la République française en exercice à cette époque, le
rondouillard et bonhomme Bertrand Rollin, un individu d’un mètre
soixante-quinze environ, à la calvitie déjà plus qu’apparente, portant lunettes
et au ton quelque peu pédant. L’homme approchait de la cinquantaine.
Comment
vous décrire Axel Sovad?

Tâche ingrate en vérité puisque ce richissime homme
d’affaires et mécène évitait autant que possible les objectifs des photographes
et des cameramen. Tout ce que je puis en dire puisque l’ayant approché, est que
le puissant et fort mystérieux Sovad était d’une stature impressionnante, une
sorte de colosse jupitérien. Ses yeux noirs insondables paraissaient vous
scruter et lire au fond de votre âme, ce qui vous mettait profondément mal à
l’aise. Les cheveux bruns, coupés en brosse, le visage glabre, le grand nez,
tout cela intimidait. Il s’exprimait sans accent aussi bien en anglais qu’en
français ou encore en espagnol. Il pratiquait également le russe, l’allemand et
le tchèque. De plus, il entretenait assidument sa forme physique, qui, alors,
était olympique, malgré les quarante-cinq ans affichés par un état-civil
quelque peu falsifié et c’était pourquoi personne ne l’avait vu fumer ou boire.
Même
ses hôtes les plus intimes ignoraient ses origines. Etait-il Albanais, Grec ou
Biélorusse? Nul ne savait répondre à cette question. Quant à sa fortune,
incommensurable, elle était répartie dans de multiples branches économiques et
sous diverses formes.
Bref,
Sovad était le Crésus des temps modernes.
Parmi
les derniers arrivants, se présenta Thomas Tampico Taylor, délégué du Parti
républicain, gouverneur du Texas, autrefois célèbre à la télévision américaine
pour y avoir vanté des dentifrices ou des savonnettes.
Mais
pourquoi toute cette agitation?
Lorsque
le représentant français était descendu de l’hélicoptère, son ami Axel Sovad
lui avait fait cette confidence:
-
Très cher, il est plus que temps d’appliquer à grande échelle les théories
développées dans Slavery Trek. et quand je dis à grande échelle…
-
Oui, cela veut dire que le monde entier est concerné, mon cher ami.
-
Exactement. Désormais, toutes les conditions se trouvent réunies. Nous allons
enfin gouverner le monde!
Bertrand
Rollin acquiesça avec un sourire gras.
***************
Ce
même jour splendide où le ciel d’azur lumineux embaumait l’air marin et le
sable tiède, à soixante-cinq kilomètres à vol d’oiseau de Sovadia Island, dans
la direction Ouest-Sud-ouest plus précisément, à la même heure, sur un îlot qui
ne payait pas de mine mais néanmoins doté d’une grande propriété, un petit
groupe de personnes s’affairait lui aussi.
La
propriété appartenait au duc von Hauerstadt, ingénieur diplômé en aéronautique,
responsable de la balistique des fusées lanceurs européens en projet qui
devaient être prochainement testées à Kourou en Guyane.
Sur
la petite île aménagée comprenant un port artificiel, une plage de sable fin
digne des films hollywoodiens, Franz y avait fait élever un bungalow à la Mies
van der Rohe de vingt-cinq pièces, doté d’un court de tennis, d’un terrain de
golf, d’un manège, d’un jardin exotique, d’une serre et d’une piscine.

Von
Hauerstadt, malgré le début de la cinquantaine, restait d’une fort belle
prestance avec son mètre quatre-vingt-cinq, son corps élancé, ses yeux gris
tirant vers le bleu, ses cheveux châtain clair, son élégance raffinée en
n’importe quelle circonstance, qu’il portât un costume trois-pièces
confectionné à Saville Row ou un ensemble sport signé Lacoste, son sourire engageant
et son regard d’une franchise désarmante.
Son
épouse Elisabeth aurait pu faire pâlir d’envie les stars de l’époque tant elle
incarnait le summum de la beauté et de l’élégance. Elle n’avait rien à envier à
Kim Novak de Vertigo ou encore à la princesse Grace de Monaco.

Sa
chevelure d’un blond vénitien à damner un saint, sa taille si fine qu’on
pouvait en faire le tour de deux paumes de la main, ses jambes parfaitement
galbées, son merveilleux teint de pêche, ses prunelles noires, tout en elle
suscitait l’admiration. Ainsi, tous les hommes se retournaient sur son passage,
de l’adolescent à lunettes au gentleman en chapeau melon, et restaient sous le
charme longtemps après l’avoir perdue de vue. Elle ne provoquait pas ces
messieurs, tout au contraire. Mais elle ne pouvait s’empêcher d’évoquer la
plénitude de la perfection.
Ah!
J’aurais tout donné pour la connaître, la côtoyer à vingt ans car la femme que
je décris avait déjà quarante ans lorsque je la vis pour la première fois.
Euh…
peut-être vaut-il mieux que je ne m’étende pas davantage sur la présentation
d’Elisabeth car mon épouse va supposer des choses qui ne sont pas et qui n’ont
jamais effleuré mes pensées.
Mais
quelles étaient les autres personnes composant le reste du groupe?
Il
comptait encore trois adultes et une fillette de six ans passés.
Tout
d’abord André Fermat, militaire dans sa façon d’être et ce, jusqu’au bout de
ses cheveux coupés en brosse. Il avait beaucoup de mal à porter des vêtements
civils. Il ne s’y sentait pas à l’aise. Imaginez-vous un homme de
cinquante-cinq ans à peu près, très grand et très maigre, mais d’une nature
nerveuse, une sorte de sosie de l’acteur Michaël Rennie.
Dès le premier coup
d’œil, tout le monde comprenait qu’il était habitué à commander qu’il était capable
de garder son sang-froid dans les pires circonstances. Il paraissait froid mais
dans ses yeux bleus transparaissait une rage désespérée pour moi qui le
connaissais bien.
Avec
son hôte, Fermat préférait s’exprimer en français, sa langue maternelle, bien
qu’il parlât parfaitement l’anglais et d’autres idiomes bien plus exotiques.
Son
bras droit paraissait un individu tout à fait ordinaire, entre trente-cinq et
quarante ans, avec une chevelure auburn dont une mèche rebelle retombait sans
cesse sur le front, des yeux bleu-gris auxquels rien n’échappait, des gestes
très mesurés, le visage et le nez un peu longs. Rien dans ses traits ne
dénonçait une origine asiatique ou artificielle. Il répondait au nom entier de
Daniel Lin Wu Grimaud, autrement dit votre narrateur. En général un chat noir
et blanc appelé avec humour Ufo ne le quittait jamais soit qu’il se lovât dans
ses bras, soit qu’il le suivît de près.

Ce
trio d’adultes était complété par une petite jeune femme brune, aux hanches un
soupçon trop larges ( un abus de chocolat sans doute ), dont les yeux marron
clair dégageaient une tristesse infinie. Ses trente ans en avaient trop vu.
Lorenza di Fabbrini, le médecin chef du vaisseau Sakharov pleurait la
disparition de Benjamin son époux et la présence de sa fille unique Violetta ne
parvenait pas à la consoler de son deuil. Son annulaire portait avec
obstination deux alliances. Parfois, le soir, à la brume, elle chantait des
mélodies italiennes avec des accents douloureux à vous faire frissonner.
Que
vous dire de la fillette à part que c’était à la fois une gamine attachante,
enjouée, adorable et intenable? Ne gardant aucun souvenir conscient de son
père, elle avait néanmoins tenu à lui ressembler le plus possible et c’était
pourquoi à cette époque, elle avait opté pour les yeux bleus, les cheveux
noirs, longs et crantés tout de même, elle avait le souci de l’élégance, le
teint clair. Depuis, elle imite à la perfection soit les jumelles de Franz,
Liliane et Sylviane, soit Irina ce qui agace prodigieusement mon épouse.
Dans
cette liste il manque encore un homme, mon ami Antor. Mais vous ferez sa
connaissance bien assez tôt. Pour l’heure, il est bon que vous sachiez qu’il
était photosensible et craignait la lumière du soleil. Il ne se montrait qu’au
crépuscule ou alors par temps de pluie.
À
cette heure-ci, il sommeillait dans une des chambres, à l’abri du soleil grâce
à des volets roulants et à des rideaux fort épais.
Dans
la serre, un appareillage très sophistiqué pour cette fin du XX e siècle,
quelque peu encombrant était entreposé à des fins mystérieuses. Une partie de
l’étrange engin pouvait passer pour un ananas géant redessiné par Braque ou
Picasso. Il comportait des cristaux synthétiques capables de générer un champ
magnétique émettant une énergie à travers l’éther de plusieurs millions de
gigawatts. En fait, lesdits cristaux servaient à contrôler l’échange
matière-antimatière, le tout protégé par un champ de force de deux cents G.
À
proprement parler il ne s’agissait pas d’une arme quoique…
Appelons
la chose matérialisateur transtemporel transpatial. Le dernier stade avant le
translateur.

On
s’en doute, ses applications pouvaient être infinies, cela dépendait des
besoins que l’on en avait, et ledit matérialisateur faisait partie du champ des
recherches interdites de l’Alliance à laquelle Fermat, di Fabbrini et Daniel Wu
appartenaient.
Les
ultimes tests s’étaient avérés satisfaisants. Il était temps maintenant et
urgent de passer à l’action.
-
Alors? Demanda Franz d’une voix sereine.
-
Tout est prêt, confirma le capitaine. Nous pouvons agir dès ce soir si le
commandant l’ordonne.
-
Daniel, André sera satisfait par cette nouvelle.
-
Assurément mais…
-
Ayez confiance, tout ira bien…
-
Franz, le problème n’est pas là, vous le savez tout comme moi… Ce que je dois
accomplir…
-
Ce sera la dernière fois, Daniel.
-
Ah! Souhaitons-le.
Le
capitaine Wu se montrait réticent mais il avait de sérieuses raisons pour cela.
Avait d’ailleurs le choix?
Les
souvenirs douloureux des cinq dernières années refluèrent à sa mémoire lui
permettant ainsi de comprendre pourquoi lui et ses compagnons en avaient été
réduits à de telles extrémités.
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