Chapitre 14
Ce
même soir, dans la suite du comte de Kermor à l’hôtel des Ambassadeurs, Alban
se préparait pour le dîner et revêtait pour cette occasion un costume sobre et
de bon ton lorsqu’un groom, en habit vert, frappant à la porte, fut reçu et lui
remit une lettre qu’il portait sur un plateau d’argent. Une fois le domestique
parti non sans une pièce de monnaie comme pourboire, Kermor examina la missive
et reconnut l’écriture de l’Artiste. Alors Alban prit connaissance du contenu
du message.
« …
je dois admettre que j’ai commis une erreur en me rendant de prime abord sur
les terres du comte Ambrogio de Castel Tedesco. Votre frère n’y résidait pas si
jamais ce fut le cas par le passé…
J’ai
au moins appris la mort du véritable Castel Tedesco puisque désormais son corps
figure en bonne place dans la collection tératologique. Le spectacle ainsi
offert soulève le cœur et démontre une nouvelle fois la cruauté sans limites de
celui que j’appelais jadis Monseigneur…
Je
pense être à Turin le 12 mai vers onze heures du soir. Je souhaiterais vous
retrouver au Café français afin de faire le point et de prendre les
dispositions nécessaires à la capture du Maudit… ».
A
la lecture de ce pli, le comte de Kermor fronça les sourcils.

« Je
ne m’attendais pas à ce que Tellier m’envoyât une deuxième lettre aussi
rapidement. Et ce style ! Il n’est pas dans les manières de l’aventurier.
Il s’exprime avec un rien d’élégance ce qui m’étonne de sa part. Ici, il n’a
pas à jouer avec une fausse identité. Je n’ai qu’à comparer avec sa missive
précédente. Certes, l’écriture est identique mais je me souviens trop des
talents de faussaire de Galeazzo en la matière. De plus, si Tellier était si
pressé de me parler, il serait apparu par la fenêtre comme à l’accoutumé et ne
m’aurait jamais fixé rendez-vous. Non ! Décidément, cette lettre pue le
piège. Mon frère serait donc à Turin… m’aurait-il aperçu moi ou
Levasseur ? Ah ! J’aurais dû prendre la précaution de m’entourer de
quelques membres de ma police secrète plutôt que de quatre domestiques. L’âge
me rend imprudent et bien trop sensible au confort. Frédéric de Grandval se
trouve dans la suite en face. Je vais l’avertir de ce pas de mes
soupçons ».
Alban
abandonna la lettre sur la tablette de la cheminée pour se rendre aussitôt chez
son ami. C’était sans compter sur la curiosité du journaliste qui, arrivé dans
les appartements du comte cinq minutes plus tard, avisant le message, se mit à
le lire sans scrupules, tandis que le juge et Kermor discutaient âprement à
quelques mètres de là. André consulta sa montre, décidé à rejoindre illico le
lieu de rendez-vous. Il était impatient d’avoir des nouvelles fraîches
concernant le sort de sa bien-aimée. Ainsi, le jeune homme ne prévenant pas
Alban de sa décision, sortit en coup de vent de l’hôtel.
***************
Au
même instant, dans une autre partie de la bonne ville de Turin, une lourde
malle-poste toute boueuse, en provenance de Volpiano, faisait son entrée, tirée
par deux chevaux aux nasaux fumants. Poursuivant sa route, la berline s’arrêta
tout d’abord devant une auberge afin d’y déposer un voyageur qui avait effectué
le trajet auprès du conducteur, puis la voiture conduisit ses derniers
passagers jusqu’à l’hôtel des Ambassadeurs devant lequel elle les déposa.

Cinq
personnes descendirent du véhicule, nous en devinons l’identité: Frédéric
Tellier, Louise de Frontignac, Sarton toujours sous l’apparence de Dmitri
Sermonov, Saturnin de Beauséjour et le fringant Pieds Légers.
Ladite
compagnie loua plusieurs suites situées au deuxième étage de l’hôtel qui
fleurait le bon goût bourgeois sans aucune ostentation.
Alors
que l’Artiste remplissait le registre d’identités des voyageurs, il remarqua,
quelques lignes plus haut, les noms d’Alban de Kermor, de Frédéric de Grandval
ainsi que celui de son employé, André Levasseur. Tandis que l’aventurier se
demandait s’il allait se présenter immédiatement devant le comte de Kermor au
risque de se heurter à la présence gênante de Grandval qui pouvait le
reconnaître et commettre un esclandre, ses compagnons se renseignaient sur les
commodités offertes par l’hôtel. Brelan était lasse mais n’osait l’avouer.
Sarton aurait également souhaité se rafraîchir. Dans son for intérieur, il
jugeait les humains de cette époque fort négligeant vis-à-vis de l’hygiène
corporelle.
Nos
amis avaient croisé le fiacre du journaliste. André se jetait tout droit dans
le piège tendu par Galeazzo. De ce fait, ils ignoraient qu’ils allaient se
retrouver plongés dans une situation plus difficile encore qu’ils le
supposaient.
Frédéric
Tellier venait de prendre sa décision. Se retournant vers Louise, il lui dit en
a parte:
-
Le comte de Kermor a quitté la France, voilà la raison pour laquelle il ne
répondait pas à mes lettres. Il est descendu dans cet hôtel. Or Grandval et
Levasseur l’accompagnent. Le comte occupe la suite 131. Quel est ton avis?
-
Il faut le voir, bien sûr, répliqua aussitôt la jeune femme. Tu sembles
soucieux. Pourquoi?
-
Comme je te l’ai dit, le juge est avec Alban. Non pas que je craigne ses
actions. Le blanc-seing de Napoléon III me couvre. Mais il est si borné qu’il
pourrait créer un scandale et m’entraver momentanément.
-
Hum… je partage ton point de vue, Frédéric. Toutefois, nous avons aussi le
devoir d’informer le comte sur ce que nous avons fait dernièrement.
-
Bien. Dans ce cas, montons.
Résolument,
l’Artiste et Louise empruntèrent le grand escalier puis prirent le couloir
garni d’un tapis mordoré des plus épais qui les conduisit jusqu’à la suite 131.
Le Danseur de cordes toqua à la porte mais personne ne répondit. La jeune femme
frissonna sous le coup d’une angoisse soudaine.
-
Pourquoi le comte ne s’empresse-t-il pas d’ouvrir? Je crains le pire.
-
Louise, garde ton sang-froid. Il est peut-être tout simplement en train de
dîner. Ce que nous devrions faire nous-mêmes d’ailleurs.
Cependant,
dans la suite 130, celle de Grandval, Kermor avait entendu que quelqu’un
frappait à la porte de ses appartements. Il avait également reconnu les voix de
ses visiteurs. Interrompant sa discussion avec Grandval, il fit:
-
Frédéric, je crois bien que j’ai de la visite. Je retourne dans ma suite
m’enquérir du nom de ces importuns. Dans dix minutes tout au plus, nous nous
rendrons au restaurant.
-
Alban, ce n’est guère prudent.
-
Je suis toujours armé, mon cher. L’oubliez-vous?, répondit le comte en dévoilant
le petit pistolet qu’il dissimulait dans une des poches de son costume.
Rassuré,
le juge se rassit dans son fauteuil tandis que Kermor sortait dans le corridor.
Devant don Iñigo
quelque peu surpris par son attitude, il se mit à jouer la comédie.
- Vous
ici, en Italie, à Turin! Si je m’attendais à vous rencontrer si loin de vos
bureaux de Paris! Quelle heureuse surprise, vraiment!
Puis
baissant la voix, Alban poursuivit:
-
Chut! Imitez-moi. Grandval est à côté. Il connaît votre double identité. Contrefaites
votre voix.
L’Artiste
et Louise comprirent immédiatement et entrèrent dans le jeu du comte. Il
fallait à tout prix empêcher Grandval de se douter de quelque chose et de
sortir. La conversation reprit sur le ton mondain alors qu’Alban ouvrait sa suite
et y faisait entrer ses amis. Une fois à l’intérieur, les explications
nécessaires furent développées.
Soudain,
Kermor pâlit.
-
Que vous arrive-t-il donc comte? Un malaise? S’inquiéta la vicomtesse de
Frontignac.
-
Non, madame. Tout à l’heure, il y a quinze minutes à peine, j’ai déposé une
lettre sur la cheminée. Or, elle ne s’y trouve plus.
-
Sans doute le vent l’aura-t-il transportée ailleurs dans la pièce. Sous ce
meuble par exemple. Vous n’auriez pas dû laisser cette fenêtre ouverte.
-
Non, j’avais pris mes précautions et la missive était glissée sous cette
pendulette. Vous n’avez pas franchi le seuil de cette suite auparavant?
-
Non, répliqua Frédéric. Nous venons juste d’arriver. Que contenait votre pli?
-
Tellier, il était de votre écriture et racontait votre échec sur les terres de
Castel Tedesco. Ensuite, vous me fixiez un rendez-vous…
-
Jamais je ne vous ai écrit cela. Regardez près de la table au bouquet de roses.
De la cendre de cigarette.
-
Levasseur. Lui seul fume ce tabac oriental. Ah! Malheur!
L’Artiste
comprit que le journaliste venait de tomber dans un nouvel épisode de la
machination de Galeazzo di Fabbrini. Sans attendre davantage, il se précipita
au rez-de-chaussée pour demander au réceptionniste ainsi qu’au portier de l’hôtel
si les deux hommes n’avaient pas aperçu un jeune Français qu’il décrivit en
quelques phrases rapides. Le portier confirma la présence du journaliste.
-
Oui, signor… Le Français, après être redescendu, a pris un fiacre qui
devait le conduire au Café français, place Victor Emmanuel.

Ne
laissant pas l’homme achever, l’Artiste sortit à toute vitesse dans la rue et
se précipita, tête nue, dans la nuit, vers la place indiquée. Une voiture de
louage passant à vide, Frédéric la siffla et y monta. Tellier n’avait plus
qu’une idée en tête: rattraper au plus vite André.
Tandis
que Frédéric se lançait ainsi d’une façon quasi désespérée à la poursuite de
son employé, dans la suite du comte de Kermor, Brelan comprenait à son tour
dans quel piège effroyable venait de tomber le jeune Levasseur.
-
Mais où donc est passé Tellier, s’écria Alban constatant que l’absence de
Frédéric durait.
-
Il a dû obtenir le renseignement désiré et tente de rattraper notre écervelé,
siffla Louise entre ses dents.
Ouvrant
la porte de la suite assez violemment, elle se heurta contre Saturnin de
Beauséjour, tout faraud. Ce dernier recherchait ses compagnons pour souper, son
estomac se rappelant à lui.
-
Ma chère, vous tardez bien… mais je ne vois Tellier nulle part.
Or
ces paroles imprudentes furent entendues de Grandval qui, justement, las de
rester seul, se rendait chez Alban.
-
Tellier? Il est ici? Demanda-t-il furieux.
-
Oh! Monsieur le juge, comme je suis heureux de vous voir, poursuivit
l’ex-fonctionnaire maladroitement. Effectivement, Frédéric était là il y a peu
encore. Il nous accompagnait, madame de Frontignac, Dmitri Sermonov Guillaume
Mortot et moi-même.
-
Ah! Monsieur de Beauséjour, je vous remets… c’est trop fort. Chaque fois que je
crois mettre la main sur ce bandit, il s’évapore.
Tout
à sa rage, incapable de réfléchir plus avant, Grandval, oubliant toute retenue,
descendit l’escalier d’un pas vif et nerveux dans le but manifeste de capturer
l’Artiste.
Avisant
un fiacre devant l’entrée de l’hôtel, il y sauta et ordonna au cocher de le
conduire au plus vite au Café français.
Une
minute plus tard, Brelan et Kermor faisaient de même n’ayant pas d’autre choix
que d’essayer d’éviter le pire.
***************
Cependant,
le journaliste Levasseur, parvenu devant le Café Français, avait bien vu
que Victor Martin n’y était point. Mais un serveur s’approcha du jeune homme
reconnaissable à ses habits d’étranger et lui apprit que l’homme qu’il
cherchait s’était rendu à l’Hôtel de France. André avait conservé le fiacre. Il
put donc se faire conduire jusqu’audit hôtel. Une fois devant la réception,
l’employé lui indiqua que le marquis De la Sierra l’attendait dans le
salon particulier.
D’un
pas alerte, sans méfiance, le journaliste fut introduit. Un individu au visage
masqué par un loup noir, au corps massif, s’avança alors et commença à
s’exprimer avec un accent espagnol bien trop prononcé pour être naturel.
- Señor,
seriez-vous le journaliste André Levasseur?
-
Oui, certes, mais vous n’êtes pas le marquis! Que signifie cette imposture?
Comment m’attendiez-vous?
-
En effet, jeune coq, répondit alors l’inconnu changeant totalement de voix et
de ton. Je ne suis pas Frédéric Tellier, ce fils dénaturé. Il est temps de
laisser tomber le masque, ne croyez-vous pas? Poursuivit Galeazzo sur le mode
sarcastique. Me reconnaissez-vous enfin?
-
Le… comte di Fabbrini! Le Maudit!

-
Quel baume au cœur que d’être renommé! En rédigeant cette lettre, j’espérais
bien ferrer un petit poisson, vous en l’occurrence! Maintenant, vous allez me
servir d’appât pour capturer un gibier plus conséquent.
-
Que voulez-vous dire? Vous pensez à tort que je vais me montrer consentant?
Vous commettez un grave erreur, monsieur!
-
Ne le prenez pas ainsi avec moi, présomptueux blanc-bec! Vous n’êtes pas de
taille à me résister. Quant à l’Artiste des bas-fonds, ce danseur de cordes
ridicule, sachez que dès demain, il sera mon prisonnier.
Soudain,
de façon inattendue, les yeux de Galeazzo parurent flamboyer et fixant André,
le fascinèrent, le laissant sans volonté céder à la volonté hypnotique du comte
maléfique. Réduit à l’état de marionnette docile en quelques secondes à peine,
le journaliste se laissa entraîner jusqu’à une voiture toute préparée, chargée
de les mener sur les terres ancestrales des di Fabbrini.
***************
Mais
pourquoi Frédéric Tellier tardait-il tant à porter secours à Levasseur?
La
voiture de l’aventurier avait été rejointe par celle de Grandval qui, toujours
aussi furieux, avait tiré sur l’Artiste! Mais la balle avait atteint le cocher
du fiacre, le blessant assez grièvement. Le juge voulait absolument immobiliser
l’ancien bagnard. Il ne pouvait tolérer de le voir en liberté narguer ainsi la
loi.
Le
désordre déclenché par ce malheureux coup d’éclat fut immense. En quelques
instants, les deux véhicules furent entourés tandis que des carabiniers
approchaient alertés par le brouhaha.
Pour
des non avertis, la scène devenait de plus en plus incompréhensible et
chaotique. Sous la menace du juge, Tellier fut contraint de le rejoindre dans
sa voiture. Il tenta bien de lui fournir des explications mais Grandval refusa
de les écouter.
Pendant
ce temps, la foule grondait de colère et ne se maîtrisant plus, se jeta sur
l’étranger armé qui avait osé tirer sur un honnête travailleur! Incapable de
résister à cet assaut, Frédéric de Grandval se retrouva bientôt allongé sur la
chaussée aux pavés irréguliers au risque d’être piétiné par les Italiens
enragés.
Le
juge français ne dut la vie que grâce à l’autorité d’un sergent des carabiniers
qui parvint à faire reculer la populace d’un ton autoritaire.

L’Artiste
mit à profit ce trouble pour s’esquiver. Il courut en direction du Café
français. Bien évidemment, c’était trop tard. En chemin, il croisa une
voiture chargée lourdement filer à toute allure. Machinalement, il jeta un coup
d’œil sur le véhicule. Aussitôt, il vit le comte di Fabbrini souriant et
ricanant. Le Maudit lui lança:
-
A bientôt en enfer, mon fils!
Le
rire démoniaque du comte retentit longuement et douloureusement aux oreilles de
Frédéric.
-
Quelle terrible malchance! Pas un seul fiacre en vue!
Or,
à la seconde même, presque magiquement, la voiture de Brelan et du comte de
Kermor déboula dans la rue, ayant emprunté un autre chemin menant au Café
français, et s’arrêta quelques brèves secondes devant le danseur de cordes.
Louise
interpella le danseur de cordes.
-
Monte vite, Frédéric! Nous pourrons peut-être rattraper Galeazzo.
Tellier
ne se fit pas répéter deux fois l’injonction. La voiture s’ébranla en direction
du nord. L’Artiste, tout en s’installant, raconta en phrases courtes l’incident
dont il avait failli être la victime. Puis, à son tour, Louise l’éclaira sur
les prémices de celui-ci.
-
Puisque Frédéric de Grandval a besoin de secours, fit Alban d’un ton qui
n’admettait aucune réplique, je descends afin de le sortir de ce mauvais pas.
Je saurai bien plaider sa cause.
Alors,
fidèle à son ami en dépit de tout, le comte de Kermor fit stopper la voiture et
rebroussa chemin à pied. Une fois reparti, la berline accéléra l’allure afin de
tenter de rattraper son retard.
-
Quel est ton plan? Demanda Louise.
-
Nous continuons.
-
Sans en aviser Sarton ou Pieds Légers?
-
Pas le temps. Je pense que nous sommes en train de jouer le dernier acte. Quant
à Sarton, ne t’inquiète pas. Il n’est pas démuni de moyens. Il saura nous
retrouver d’une façon ou d’une autre. S’il le veut, il sera rendu avant nous
sur les terres de di Fabbrini.
Une
folle chevauchée s’engageait donc. Le Maudit avait-il déjà perdu?
***************
Quarante-huit
heures avaient passé. Galeazzo n’avait pas été rattrapé par l’aventurier. Il
avait rejoint sans encombre ses terres tandis que son adversaire jouait de
malchance. Tellier fut obligé de demander à Kermor de venir à la rescousse.
Aussitôt le télégramme reçu, le comte était parti accompagné de Sarton et de
Pieds Légers laissant Beauséjour surveiller Grandval. L’Hellados avait refusé
d’utiliser son vaisseau pour mettre la main plus rapidement sur le Maudit
prétextant fallacieusement que celui-ci ne pouvait agir immédiatement selon les
images révélées par le chronovision.
Or,
pendant l’absence de Galeazzo, Opalaand avait réussi à se libérer. Il avait usé
pour cela de sa ceinture magnétique et avait ainsi créé une surpression dans la
cage de verre lui servant de cachot. Mais l’objet avait fonctionné bien
au-dessus des espérances du Haän puisque, dans l’affaire, la prison du
Néandertalien avait également explosé. Le K’Tou, libre et enragé, la peur le
conduisant, s’était mis à tout casser dans la cave. Puis, ses yeux exorbités et
comme fous se posant enfin sur l’étranger, il se jeta sur lui armé d’une hache
de pierre avec la volonté évidente de le tuer en lui fracassant le crâne.

Mais
le Haän, doté d’une force remarquable grâce à une ossature puissante lui
permettant de supporter sans mal des gravités de deux à trois fois plus élevées
que celle de la Terre, n’était pas une proie facile pour le K’Tou, bien au
contraire. De plus, il pratiquait depuis sa plus tendre enfance de redoutables
sports de combat dans lesquels il excellait. Tout ceci expliqua pourquoi il
vint à bout de l’homme préhistorique rescapé du Paléolithique moyen en moins de
quinze secondes.
Dans
un premier temps, il avait tordu violemment le bras du Néandertalien et l’avait
désarmé. Mais l’homme préhistorique était revenu à la charge plus furieux que
jamais, assenant de terribles coups de tête sur la poitrine d’Opalaand. Tout
cela en vain naturellement. Le guerrier avait à peine vacillé sous les chocs
répétés. Cependant, si l’amiral ne se décidait pas à passer à la vitesse
supérieure, le combat aurait pu durer ad vitam aeternam.
Opalaand,
pressé d’en finir, opta pour la ruse. Feignant d’avoir été rudement ébranlé, il
chut sur le sol. Le K’Tou en profita et les deux adversaires se retrouvèrent
roulant à terre, s’affrontant en un corps à corps des plus brutaux dans lequel
les grognements de l’un faisait écho à ceux de l’autre.
Ce
fut au plus fort de la lutte que le Haän réactiva sa ceinture anti G
rétablissant dans un périmètre fort restreint une pression identique à celle de
sa planète natale. Surpris, le Néandertalien lâcha alors Opalaand qui, parvenu
à son but, n’en continua pas moins à appuyer sur le bouton de surpression
jusqu’à obtenir une gravité de six G terrestres.
Certes,
le Haän fut légèrement assommé mais pour le K’Tou la situation était bien plus
dramatique. Maintenu au sol par la trop forte gravité, presque comprimé,
l’homme préhistorique ahana, près d’étouffer. Ses oreilles se mirent à saigner.
Victime de la surpression, le malheureux Néandertalien eut une attaque.
Vomissant du sang, la poitrine écrasée, il mourut non sans cracher ses
expectorations sur l’amiral.
Nullement
dégoûté par ces éclaboussures, Opalaand s’empressa de quitter la salle. Pour
cela, il n’eut qu’à forcer la porte de fer en faisant appel à sa musculature
puissante.
Pendant
ce combat, les sujets d’expérience du Maudit s’étaient agités dans leur cage,
produisant un assourdissant brouhaha. Cris et rugissements des fauves excités
par le sang se mêlaient désormais aux plaintes terrifiées des humains
déshérités par la nature. Le fou tournait en rond dans sa prison de verre, se
jetant irrégulièrement contre les parois dans le vain espoir de les briser. De
son côté, l’orang-outan faisait de même.
Mais
le Haän n’avait cure de ce qu’il avait déclenché avançant dans un sombre boyau,
cherchant à s’orienter. Son but était toujours le même: mettre la main sur le
coffret contenant les écrits interdits de Danikine.
Devant
lui, s’offrit enfin un escalier en colimaçon menant au sommet d’une tour. Le guerrier
s’y engagea avec moult précautions, tous ses sens en éveil au cas où il serait
surpris.
Mais
ce fut la vieille nourrice qu’il heurta au détour d’un coude. Effrayée, la
vieille qui allait porter du linge propre dans une chambre, poussa des cris d’orfraie.
Dans sa peur, elle laissa tomber sa charge. On s’en doute, la réaction
d’Opalaand fut brutale. Sans pitié pour les cheveux blancs de la domestique, il
l’assomma d’un seul coup de poing sur le crâne!
Mais
le bruit avait alerté Giulio chargé de garder Clémence de Grandval. En effet,
la chambre de la jeune fille était située à l’avant-dernier étage de la tour.
Giulio
s’écria, fusil en main:
-
Que se passe-t-il Carlotta? Pourquoi cries-tu? Une souris?
Ne
recevant aucune réponse, il courut arme chargée dans l’escalier tournant pour
se retrouver à son tour face au faux Chinois. Surpris, son index glissa sur le
chien et la balle, tirée au jugé, rata sa cible, ne faisant qu’effleurer le
bras gauche d’Opalaand qui, furieux, envoya d’un simple revers de main le garde
contre le mur. Le coup fut si violent qu’on entendit les os craquer
sinistrement. Les vertèbres cervicales ainsi que la boîte crânienne du fidèle
serviteur s’étaient brisées dans l’affaire. Le corps mou et privé de vie de
Giulio s’effondra sur les marches. La paroi qu’il avait heurtée était marbrée
de son sang.

Impassible
le guerrier enjamba le cadavre et poursuivit sa montée.
Prostrée
dans sa chambre, Clémence avait entendu le remue-ménage puis le coup de feu qui
s’était ensuivi. Alors, pleine d’un espoir nouveau, persuadée que Victor Martin
ou André Levasseur était venu la délivrer, elle s’avança jusque dans les
escaliers et tomba nez à nez avec le Haän. Ne reconnaissant pas l’Artiste, dans
l’expectative, elle s’immobilisa. Puis elle frissonna devant le regard
insistant et l’aspect étrange de l’inconnu.
Opalaand
s’était lui aussi figé malgré lui devant la jeune fille. Il admirait l’humaine,
sublime de beauté dans sa naïve perfection. Son sang bouillonna dans ses
artères, ses deux cœurs accélérèrent leurs battements tandis qu’un désir
puissant chauffait soudainement ses reins. Bientôt, mû par son instinct de
mâle, il empoigna Clémence comme si celle-ci n’était qu’une femelle de sa race
en chaleur et consentante! Avec violence, il embrassa sa proie, lui coupant le
souffle et lui mordant les lèvres comme il se devait lors d’une demande
passionnée en mariage. Il ne s’agissait pas là d’un baiser chaste et innocent
mais bien des prémices d’un rituel sexuel très complexe.

Effarouchée,
la jeune fille tenta d’échapper à l’étreinte du guerrier, usant pour cela du
seul moyen dont elle disposait: ses ongles! Telle une chatte réticente et peu
satisfaite par la parade amoureuse d’un matou galeux trop entreprenant, elle
traça de longs et profonds sillons sanglants dans les joues de l’agresseur. Des
gouttes de sang mauve perlèrent sur ses doigts, la brûlant tel un sérum acide.
-
Que… cela fait mal! S’écria-t-elle surprise.
-
Ah! Ma belle! Je t’aime plus que jamais! Gronda Opalaand pour qui l’attaque de
la jeune fille était une réponse positive.
Sa
réponse l’empêcha de distinguer les pas feutrés de quelqu’un se glissant
derrière lui.
C’était
trop d’émotion pour Clémence de Grandval qui, comme toute héroïne de l’époque
qui se respectait, s’évanouit une fois encore. Obnubilé par ce qu’il prenait
pour une offrande, le Haän voulut saisir le corps inanimé mais une main
puissante se posa sur son épaule et l’arrêta dans son élan.
Sursautant,
le guerrier se retourna vivement et reconnut aussitôt le comte Galeazzo dont la
figure cramoisie et courroucée dénonçait la colère. Di Fabbrini le tenait en
joue avec un pistolet dont le chien était relevé, prêt à faire feu.

-
Chinois des Enfers, que fais-tu là avec ma promise?
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