Chapitre 8
Le
pistolet désintégrateur abandonné par Opalaand avait été ramassé par deux
sergents de ville qui s’étaient empressés de le déposer à la préfecture de
police.

C’est
ainsi qu’après avoir été examinée et manipulée, l’arme anachronique fut
présentée à Dmitri Sermonov qui bénéficiait de la totale confiance du préfet. À
la vue du fuseur, Sarton eut besoin de toute son équanimité pour conserver un
visage impassible.
« Le
Haän n’est pas loin. Je suis donc bien dans le bon univers temporel. Opalaand
me traque comme je le traque moi-même. Il se montre plus malin que je le
croyais. Mais il commet cependant des erreurs ».
Après
s’être fait toutes ces réflexions, le pseudo Russe reprit à voix haute:
-
Quelle arme étrange en vérité! Elle semble composée d’une seule pièce. Cet
acier ne présente aucun défaut. D’où provient-elle?
-
Les sergents de ville l’ont trouvée l’autre soir dans l’Île de la Cité, à
quelques rues d’ici seulement. Nos spécialistes scientifiques l’ont étudiée
sous tous les angles. Ils ont conclu que cette arme ne lance apparemment aucun
projectile. Étrange n’est-il pas? Nous ne savons pas faire fonctionner cette
chose.
- Laissez-la-moi
deux ou trois jours. Je vais la faire examiner par le comte de Castel Tedesco
qui dispose chez lui d’un laboratoire. Je vous ferai part des résultats dès que
j’en aurai.
-
Je ne sais si… objecta le préfet de police.
-
Monsieur le préfet, ayez confiance. Je ne suis pas un voleur, bien au
contraire.
Ce
fut ainsi que Sarton entra en possession du désintégrateur d’Opalaand.
De
son côté, Tchou, dessoulé, s’était avisé de la disparition de son arme de
poing. Malgré sa peur, il avait rejoint les lieux de son crime et passé au
crible les ruelles du quartier. En vain, bien évidemment.
Toutefois,
dans sa recherche, le Haän avait réussi à surprendre les confidences d’un
policier à un commissionnaire. L’arme avait atterri à la préfecture de police
et il fallait montrer patte blanche pour pouvoir y entrer.
Dépité
et quelque peu furieux contre lui-même, Opalaand resta désemparé quelques
instants puis se ressaisit et sut comment procéder s’il voulait récupérer au
plus vite son fuseur. En courant à grandes enjambées, il gagna la chambre
sordide où il logeait et, une fois à l’abri des regards indiscrets, il fouilla
dans la paillasse qui lui servait de lit afin de mettre la main sur le témoin
d’appel de son vaisseau.
Tchou
parvint sans difficultés à se matérialiser dans le croiseur modèle réduit au
cœur du laboratoire dont son vaisseau était doté. Là, il scanna tout Paris afin
de détecter le pistolet qui émettait un rayonnement facilement repérable en ce
1867.
Après
deux heures de travail et de repérage, Opalaand dut se rendre à l’évidence.
-
Ah! Ce Sarton Sermonov a mis la main sur mon arme! Il n’y a pas à s’y tromper.
Fumier d’Hellados, tu n’en profiteras pas longtemps, sois-en certain. Je t’envoie
Karr, un serviteur très dévoué comme tu vas vite pouvoir en juger! Le temps de
le programmer…
Avec
un sourire mauvais, le Haän enclencha le réveil d’une créature terrifiante
constituée de titane, d’acier et de polymères divers, dotée d’un cerveau
électronique primitif. Il s’agissait d’un être fruste doué d’une force
prodigieuse…
***************
Dans
le fumoir du comte Ambrogio de Castel Tedesco, la gracieuse pendulette Louis XV
marquait six heures du soir et un doux tintement mélodieux s’élevait dans la
pièce confortablement meublée. Galeazzo un verre de porto à la main, mirait le
liquide à travers le cristal biseauté, l’esprit ailleurs. Son hôte, assis dans
un fauteuil Voltaire recouvert de velours bleu, attendait la fin de la méditation
de di Fabbrini. Dans la cheminée, un feu joyeux crépitait atténuant ainsi la
fraîcheur persistante de ce mois d’avril humide à la satisfaction muette de
Sarton qui ne s’était toujours pas habitué au climat parisien.
Soudain,
redressant la tête, l’œil sombre, l’Italien prit la parole.
-
Tellier a mis la main sur le brouillon de mes notes, fit-il d’une voix atone.
-
Comte quelle importance? L’aventurier ne possède pas le bagage scientifique
nécessaire à leur déchiffrage.
-
Certes, mon ami, sur ce point, vous avez raison. Mais il y avait aussi dans mes
papiers les plans détaillés de mon laboratoire parisien secret.
-
Mais c’est parfait, au contraire! Ainsi Tellier n’aura plus qu’un souci : se
rendre dans les souterrains des Arènes de Lutèce afin de détruire les appareils
s’y trouvant. Je pense même qu’il passera à l’action dès cette nuit.

-
Hum…Dans ce cas, il tombera dans le piège et, enfin, je tiendrai ma vengeance!
Le
Maudit se frotta alors les mains tandis que son regard s’éclairait d’une lueur
mauvaise.
Cependant
Galeazzo n’eut pas le temps d’en dire plus et de savourer à l’avance le sort
qu’il ferait subir à celui qu’il appelait « fils dénaturé » car une
violente lumière apparut brutalement dans le fumoir, une lumière manifestement
venue d’ailleurs.
« Un
rayon téléporteur ici? S’étonna in petto Sarton. Vu sa configuration, il
appartient à la technologie Haän ».
Alors,
l’extraterrestre fouilla dans ses poches à la recherche d’une arme
miniaturisée.
Sous
les yeux stupéfaits du comte, un robot type mineur de fond dans les gisements
de tri lithium de la planète Krypton VIII, reprogrammé pour tuer, se
matérialisa dans la douillette pièce, brisant, au moment de l’assemblage de ses
atomes, la délicieuse petite table chinoise en bois laqué sur laquelle un service
à porto était posé.
Karr
avait tout pour effrayer les humains du XIXe siècle, deux mètres cinquante de
haut, un corps en acier bruni, du moins en apparence, une face grotesque aux
yeux rouges luisants dépourvue de nez et de bouche, des foreuses dentelées à la
place des mains, une force équivalente à celle de cinq chevaux de trait.
Déjà,
l’automate amélioré tournait la tête à la recherche d’ennemis.
Détectant
deux présences non Haäns dans le fumoir, l’être mécanique se mit en branle,
écartant les bras afin de saisir ses proies. Rien ne semblait pouvoir
l’arrêter.
Karr
avançait inexorablement vers le comte di Fabbrini qui, un instant paralysé par
une terreur compréhensible, finit par reculer contre la cheminée renversant un
des fauteuils sur son passage. Tâtonnant sur la tablette de marbre, il s’empara
enfin d’un Colt et le déchargea des six balles qu’il contenait, tirant en
direction du robot qui, impavide, n’en poursuivait pas moins sa progression
alors qu’il avait reçu les projectiles presque à bout portant!
-
C’est impossible! Hurla Galeazzo, perdant les ultimes vestiges d’un sang-froid
légendaire. Une telle créature ne peut exister. D’où sort ce monstre?
Il
ne put davantage s’étendre sur l’incongruité de la présence de la chose car
dans l’étroite pièce une chaleur intense se diffusa. Immédiatement, l’être
mécanique, pris pour cible par le fuseur de Sarton, rougit puis chauffa à blanc
pour se désintégrer ne laissant pour preuve de son existence et de son passage
en ce lieu qu’une auréole noircie sur le parquet quasiment vitrifié par la
haute température provenant de l’arme laser de l’Hellados.
Le
comte reprit ses esprits, peinant à comprendre ce qui venait de se produire.
Ses yeux allaient du sol où s’était tenu le robot à Sermonov dont le poing
droit tenait toujours ce qui ressemblait vaguement à une espèce de triangle.
Après
quelques secondes, le Lombard, recouvrant la parole, exigea des explications.
-
Très bien, Dmitri. Je veux bien faire des efforts et croire à la magie. Mais,
là, il y a des limites. Que signifie tout ce cirque?
-
Ne soyez pas aussi vulgaire, comte di Fabbrini, cela ne vous va pas. J’avoue
que je vous dois la vérité mais…
-
Ah! Enfin! Mais…
-
… je ne sais par où commencer.
-
Est-ce si difficile? Je ne suis pas superstitieux et me targue d’avoir l’esprit
ouvert et scientifique.
-
Mais êtes-vous prêt à accepter ce que je vais vous dévoiler? Après tout, vous
êtes un humain du XIXe siècle…
-
Vous n’appartenez pas à ce monde… non plus à cette époque…
-
Vous comprenez vite. Un bon point pour vous. Je vous avais dit que mes moyens
étaient fort grands. Vous pensiez n’avoir qu’un ennemi dénommé Frédéric
Tellier. Erreur! Dans le futur, sachez que vos adversaires se comptent par
millions, voire par milliards. Je viens de cet avenir encore lointain et l’être
qui nous menaçait était issu de la science du futur. Vos recherches intéressent
beaucoup de monde tandis qu’elles dérangent une multitude de planètes. Or, je
suis venu à vous pour qu’elles aboutissent.
-
Pourquoi? Fit prosaïquement le Maudit.
-
Parce qu’elles doivent être! Parce qu’elles marquent un progrès! Pour que
l’Univers qui m’a vu naître existe. Vous ne pouvez encore manipuler les
paradoxes temporels et…
-
Bon sang, Sermonov, je ne suis pas sot! Ne vous l’ai-je pas démontré tantôt?
J’estime être, au contraire, le plus grand génie de ce siècle.
-
Comte, ne vous mettez point en colère et écoutez-moi. Les écrits de Danikine
effraient beaucoup de gens. Or vous n’avez pas encore saisi tous les
aboutissants des formules du faux prince. Cependant, cela n’ôte rien à vos
mérites.
-
Que signifient toutes vos circonvolutions?
-
Désirez-vous sérieusement la destruction de votre planète, des humains qui y
vivent?
-
Dmitri, ce que je veux, c’est la puissance!
-
Comte, je répète ma question: voulez-vous véritablement que l’humanité
disparaisse dans un feu tel que vous ne pouvez l’imaginer et qu’ainsi l’Univers
soit dominé par des Barbares d’une telle sauvagerie qu’Attila lui-même
apparaîtrait auprès d’eux comme un enfançon innocent?
-
Est-ce donc à cela que toutes mes actions doivent aboutir?
-
Oui, comte di Fabbrini. Voilà le résultat de votre haine.
-
Alors, pourquoi êtes-vous à mes côtés? Vous n’êtes pas humain, certes, mais
encore…
-
Je n’en ai que la vêture, je le reconnais…
-
Il ressort néanmoins de vos propos que vous méprisez ces Barbares et que vous
n’approuvez pas l’avenir que je réserve à la Terre.
-
Galeazzo, je me suis mis à votre service pour préserver le continuum
espace-temps. Comprenez ce que vous voulez dans ce terme. Je ne puis vous en
dire davantage.
-
Dmitri, vous en dites trop ou pas assez. D’où venez-vous?
-
J’ai vu le jour sur une autre planète qui ne sera découverte que dans près de
deux cents ans.
-
Qui protégez-vous? Votre espèce d’abord? Les humains ensuite?
-
La Galaxie, comte di Fabbrini, c’est peu et c’est beaucoup.
-
Hem… me resterez-vous fidèle?
-
Je ne suis pas devin. Tant que vos actes vont dans le sens souhaité par
l’Univers, comptez sur moi en tant
qu’allié.
-
Réponse de Normand qui ne vous engage à rien. Je dois cependant m’en contenter.
Ne déchaînez point ma fureur. Vous savez que lorsque je me suis fait un ennemi,
je le traque jusqu’au bout et ne renonce jamais. Un détail encore. Frédéric
Tellier. Pourquoi le combattez-vous?
-
Pas lui directement mais l’homme qui l’a rejoint, un certain Tchou qui n’est
pas plus Chinois que je ne suis Russe.
-
Quel est votre véritable nom?
-
Sarton. Mais je n’ajouterai rien de plus à toutes mes révélations.
-
Tant pis. Revenons à un problème plus immédiat. Que faisons-nous ce soir?
-
Nous appliquons le plan prévu comte.
-
Bien entendu, vous vous chargez de sa mise en place?
-
Naturellement.
Relativement
satisfait, Galeazzo se frotta les mains. Mais, dans son for intérieur, il avait
pris la décision de se débarrasser de son allié qu’il jugeait peu sûr et trop
dangereux. Après avoir capturé le Danseur de cordes toutefois. Or, le Maudit
oubliait que le pseudo Sermonov lisait dans ses pensées.
De
son côté, l’Hellados choisissait de mettre un terme à cette alliance de
circonstance. Il allait pousser Galeazzo di Fabbrini et Frédéric Tellier à
s’entretuer pendant que lui récupérerait les écrits de Danikine empêchant
ainsi, du moins le croyait-il, l’histoire de la Terre du XIXe siècle d’être
modifiée. Les recherches entamées par le Russe voici déjà quelques années
n’aboutiraient qu’avec Einstein en 1927 pour la partie physique et Sun Wu fils
en 1969 pour la partie biologique!
Mais
c’était sans compter sur Opalaand.
***************
Ce
même soir, dans le salon jaune de l’hôtel particulier de Louise de Frontignac,
la jeune femme, aidée de Clémence de Grandval et du journaliste André
Levasseur, épluchait la presse, à la recherche d’indices éventuels. Sur une
desserte, deux tasses de chocolat fumaient tandis qu’un flacon de Cognac était
à peine entamé.
Tout
en parcourant des yeux les journaux, les trois amis discutaient à bâton rompu
ignorant que la domestique Annie, achetée par Sermonov, avait drogué les
boissons.
-
Ainsi, reprenait Levasseur, le comte de Castel Tedesco n’est autre que le
célèbre Galeazzo di Fabbrini qui défraya jadis la chronique…
-
C’était il y a trois ans, émit timidement Clémence.
-
Il faut remonter encore plus loin dans le temps, monsieur Levasseur, fit
Louise. Le comte est un démon, une âme noire poursuivie par des chimères de
rêve de puissance et de vengeance, à la recherche du pouvoir absolu. Tout cela
parce que son père a dû rendre la fortune des Kermor à son beau-fils Alban.
Fortune que le vieux comte s’était approprié d’une manière frauduleuse. Mais
tout ceci date de vingt ans déjà et aujourd’hui Galeazzo est plus menaçant que
jamais.
-
Toute cette histoire à épisodes semble être calquée de quelques romans
feuilletons à succès dont je suis si friand.
-
Monsieur Levasseur, croyez-en mon expérience, la vie est bien plus passionnante
et bien plus complexe encore. Mon ami Victor Martin, s’il en avait le loisir,
pourrait vous raconter des choses fort surprenantes.
-
Il est vrai que mon patron a beaucoup voyagé. J’aimerais connaître autant de
contrées mystérieuses que lui. Pas vous, mademoiselle Clémence?

-
Non, cela ne me dit rien. Ce qui me plaît, c’est une vie tranquille, réglée
comme du papier à musique.
Disant
ces mots, la jeune fille eut du mal à réprimer un bâillement.
-
Je tombe de sommeil. Pardonnez-moi mais je monte me coucher.
Clémence
se leva du divan pour y retomber aussitôt vaincue par une torpeur soudaine.
Inquiet, André voulut aller vers elle, mais lui aussi n’en eut pas la force.
Alors que Brelan, s’apercevant du silence survenu se retournait, elle fut
atteinte à son tour par les mêmes symptômes. Avant de sombrer dans le sommeil
artificiel, elle eut toutefois le temps de comprendre que ses amis et sa
personne avaient dû absorber un narcotique quelconque.
Mais
deux secondes plus tard, Louise, enfoncée dans les coussins moelleux d’un sofa,
dormait profondément.
Moins
de trois minutes s’étaient écoulées lorsqu’une voix bien timbrée surgie d’un
micro - voix appartenant à Sarton - ordonna à Clémence de Grandval de s’habiller
et de se rendre, malgré l’heure tardive, dans les Arènes de Lutèce. Sous
hypnose, particulièrement sensible à la suggestion, la jeune fille obéit.
Prenant mantelet et chapeau, elle quitta l’hôtel particulier et se dirigea à
pied vers l’église Saint-Paul.
Brelan
et Levasseur étaient toujours inconscients.
Enfin,
le jeune homme refit momentanément surface. Il faut dire qu’il n’avait bu qu’un
doigt de Cognac. Plus ou moins groggy, il vit que Clémence avait disparu et que
Louise de Frontignac dormait. Un sentiment d’angoisse le saisit alors.
Se
faisant violence et ignorant volontairement la torpeur qui le reprenait, André
parvint jusque dans la cour de l’hôtel et réussit en bataillant à ouvrir la
porte cochère. Ce fut pour apercevoir la silhouette de mademoiselle de Grandval
s’éloigner d’un pas imperturbable sur le boulevard. Le journaliste tenta bien
de courir à sa poursuite mais le sommeil le reprit et il s’écroula sur les
pavés humides et inégaux de la cour intérieure.
***************
Un
temps indéterminé passa. Ce fut une violente douleur qui réveilla André.
Marmonnant d’une voix pâteuse, il dit:
-
Arrêtez! Vos gifles me font mal.
Se
redressant péniblement, il constata qu’auprès de lui Victor Martin et Pieds
Légers se tenaient accroupis le visage fort inquiet. Le directeur du Matin
de Paris lui demanda d’un ton dur inhabituel chez lui:
-
Que s’est-il passé? Allons, André, fais un effort. Tâche de te souvenir.
-
Patron, c’est un somnifère qui m’a mis dans cet état.
-
C’est entendu.
-
Madame de Frontignac, Clémence et moi-même…
-
Cela, je l’avais compris. Mais Brelan a disparu comme Pieds Légers a pu le
voir…
-
Quoi? Mais tout à l’heure encore…
-
Que faisais-tu dehors?
-
Je voulais suivre mademoiselle de Grandval. Elle marchait comme un automate.
-
Où allait-elle? S’enquit à son tour Guillaume.
-
Euh… Vers le Quartier Latin peut-être…
-
Oui, et ensuite, les Arènes…
Saisissant
Levasseur par le bras, l’Artiste l’entraîna jusqu’à un fiacre qui stationnait à
quelques mètres à peine. L’aventurier ordonna au cocher de fouetter son cheval.
Il était rongé d’inquiétude et ne parvenait pas à cacher son sentiment. Le
voyou, qui, de son côté, ruminait des pensées moroses, lança pour rassurer tout
le monde:
-
Allons, Maître, ne vous faites pas de mouron, vous en avez vu d’autres…
-
Tais-toi gamin. Ce n’est pas moi qui suis en danger présentement. Tu ne
comprends pas ce que Clémence de Grandval risque.
Soudain,
le cocher arrêta brutalement la voiture, siffla et, frappant à la vitre,
s’écria:
-
Hé, le bourgeois, y a un corps inanimé devant sur la chaussée. Ma parole, c’est
une fille!
Comme
un fou, Levasseur bondit hors du fiacre entièrement en possession de ses
moyens. Il se précipita vers Clémence de Grandval qui, effectivement, gisait
sans connaissance sur les pavés. Perdant son sang-froid, le jeune homme gémit:
-
Elle est morte et c’est ma faute.
-
Ne dites donc point de sottise mon garçon! Prenez-lui le pouls tout comme moi
et vous constaterez que mademoiselle de Grandval n’est qu’endormie, répliqua
Victor Martin.
Méthodiquement,
Frédéric retourna le corps de Clémence, lui massa les tempes ensuite puis lui
fit respirer un petit flacon qui contenait un révulsif. Aussitôt, la jeune
fille ouvrit les yeux mais pour tenir des propos fort incohérents.
-
Des squelettes… Toujours des squelettes… des babouins… momifiés. Des crânes
jaunis et ouverts au cerveau apparent. Des monstres reptiliens aux dents
démesurées. Horrible! Affreux!

Clémence
était toute frissonnante de fièvre et de peur.
-
Maître, elle était dans l’antre du Maudit! Il n’y a pas à s’y tromper! Siffla
le gamin des barrières.
-
Oui, Pieds Légers, tu as raison. Mais Galeazzo l’a relâchée. Pourquoi à ton
avis?
-
Pour vous attirer dans le piège…. Qu’allez-vous faire?
-
Me rendre à l’invitation du comte Guillaume. Et tu m’accompagnes gamin.
-
Ce n’est guère prudent…
-
Je le sais Pieds Légers. Mais je ne suis pas n’importe qui… Levasseur,
écoutez-moi…
-
Oui, patron.
-
Après avoir reconduit mademoiselle de Grandval chez Brelan, tu vas aller à
Bougival à cette adresse précisément, ordonna le Danseur de cordes tendant un
papier au journaliste. Tu demanderas après un certain Marteau-pilon et tu lui
diras simplement que le Maître a besoin de lui. Tu as compris?
-
Euh… Oui…
-
Alors, toute la bande se mettra sous ton commandement et vous viendrez tous me
rejoindre promptement aux Arènes.
-
C’est entendu monsieur Martin.
-
André fais vite… je viens de te confier la vie de ce garçon et la mienne.
-
Euh… mais madame de Frontignac?
-
Louise peut attendre. Elle est de taille à se défendre face à Galeazzo.
Sur
ces paroles frisant la désinvolture, l’Artiste se mit à courir imité par Pieds
Légers, laissant Levasseur bien perplexe, s’interrogeant sur les connaissances
particulières de Victor Martin. Il revenait à la mémoire d’André que ledit
Marteau-pilon était justement un forçat évadé qui avait eu jadis son heure de
gloire dans La Gazette des Tribunaux. Mais le temps pressait et ce
n’était pas du tout le moment de se demander quelle était la véritable identité
du directeur du Matin de Paris.
***************
Louise
de Frontignac rouvrit les yeux dans une chambre minable à la tapisserie fanée
et déchirée laissant apparaître le plâtre mort, où les rares meubles des plus
ordinaires branlaient. Ce logis de dernier ordre se situait au quatrième état
d’une maison de Montmartre.
Quelle
ne fut pas la surprise de la jeune femme de reconnaître penchée sur elle sa
demi-sœur Camélia, âme damnée au service du maléfique comte Galeazzo di
Fabbrini. Ladite Camélia, de deux années plus âgée que Brelan, n’avait pas eu
une enfance heureuse. Son père avait abandonné sa mère pour se mettre en ménage
avec une autre femme. À seize ans, elle s’était enfuie du foyer afin d’échapper
aux violences alcooliques du compagnon de sa mère et elle avait sombré alors
dans la prostitution. Ressemblant trait pour trait à Louise, elle la jalousait
car cette dernière avait mieux réussi qu’elle puisque, devenue une
demi-mondaine recherchée par les plus grands noms de la noblesse et de la haute
bourgeoisie, elle avait fait une belle fin en épousant le sieur de Frontignac,
ci-devant comte.

Comme
on s’en doute, le Maudit savait utiliser au mieux les sentiments de haine de
Camélia.
Brelan
tenta de se redresser mais constata bien vite qu’elle était solidement ligotée
aux barreaux de cuivre du lit sur lequel elle était étendue. Elle dut alors
affronter la colère de sa demi-sœur, sans défense hormis les réparties de sa
langue.
Le
visage déformé par la tempête qui faisait battre son cœur, Camélia débitait son
ressentiment d’une voix criarde.
-
Ah! Louise! Une fois encore le destin a permis que tu tombes entre mes mains.
Mais aujourd’hui, tu ne m’échapperas pas car ton chevalier servant est mort aux
Amériques et ton défenseur, l’Artiste, est présentement prisonnier de
Monseigneur le comte. Sais-tu le sort que je te réserve? Tout simplement, je
vais te laisser ici, attachée et bâillonnée, et t’y oublier, te condamnant
ainsi à mourir de faim. N’est-ce pas là une vengeance splendide pour toutes les
avanies subies? Or, pendant que tu agoniseras, me substituant à toi,
j’éblouirai tout Paris par mon élégance et mon charme. Cela me sera des plus
faciles. Ne l’ai-je pas déjà fait jadis? Souviens-toi!

-
Camélia, comment peux-tu encore m’en vouloir? Ne t’ai-je pas donné une
important somme d’argent afin que tu puisses refaire ta vie? Je croyais que tu
avais tourné la page…
-
Mais je suis une mauvaise nature, petite sœur! J’ai préféré me laisser séduire
par l’argent facile, une existence de fêtes. Au bout d’un an, il ne me restait
rien de tes dix mille francs.
-
Dis plutôt que tu as cédé aux belles paroles de ce démon de Galeazzo.
-
Ah! Ne me fâche pas! J’ai dans une de mes poches un joli flacon de vitriol.
J’ai hâte de l’utiliser.

***************