Chapitre 5
Sarton, alias Dick Simons, bénéficiait d’une
« couverture » à toutes épreuves. Grâce au chronovision de Stankin,
le prospectiviste savait qu’il avait réussi à influencer positivement le
chercheur Albert Einstein. Celui-ci était parvenu à formuler d’une façon claire
la théorie des champs unifiés qui, à long terme, permettrait le déplacement
dans l’hyperespace.
Rassuré sur ce plan, l’Hellados avait pris congé du
célèbre physicien et avait quitté Berlin pour s’installer durablement à Londres
où il avait ouvert un petit laboratoire privé. Les fonds provenaient d’un
pseudo héritage dû à un vague oncle resté sur le territoire britannique.
C’était là l’histoire que Sarton avait racontée à son hôte.
Notre extraterrestre ne s’était pas rendu seul en
Grande-Bretagne. Il était accompagné de sa jeune épouse Cléa Bernhardt. Afin de
consolider ses arrières, le prospectiviste avait osé prendre ce risque. Après
tout, ladite Cléa était stérile. Aucune descendance métisse ne viendrait
troubler les pédiatres de l’époque. La logique du raisonnement de l’Hellados
laissait pantois. En fait, Sarton avait été d’abord poussé par l’amour. Il
était loin d’être cet homme insensible qu’il se complaisait à montrer à sa
famille helladienne.
***************
Près de dix ans s’étaient écoulés. Le couple Simons
provoquait l’admiration des rares intimes du ménage: Keynes, l’ancien Premier
Ministre Ramsay Mac Donald et Albert Einstein qui se rendait régulièrement dans
la capitale britannique. Jamais une dispute, un mot plus haut que l’autre. Une
entente, une fusion parfaite.

Naturellement, Cléa ignorait les véritables activités
de son époux. Néanmoins, elle l’aidait dans son modeste laboratoire et au
journal The Guardian, relisant les articles qu’il rédigeait
régulièrement, tenait sa correspondance à jour, lui rappelant ses éventuels
rendez-vous. Notre Cléa Simons était une jeune femme dotée d’un grand sens
pratique et incarnait à merveille les vertus bourgeoises et modernes à la fois
de la gent féminine de cette première moitié du XX e siècle.
Ce samedi matin, Sarton s’était encore absenté. Dans
son patrouilleur, il scannait Londres et ses environs afin de traquer l’amiral
Opalaand, alias Gustav Zerling. Le Haän passait enfin à la phase active de son
plan: l’assassinat de l’économiste John Maynard Keynes.
Depuis quelques jours, Opalaand s’était attaché aux
pas de Lilian Hartley, guettant le moment propice. Celui-ci s’était présenté
après une trop longue attente aux yeux de l’amiral.
Malgré la saison, un brouillard humide s’était levé,
rendant flous les êtres et les choses. Fort de son impunité, le seigneur Haän
suivait sa victime à travers les rues embrumées et irréelles. Le brouillard
assourdissait tous les bruits, générant une fausse solitude. On n’y voyait pas
à cinq pas et ce n’étaient pas les réverbères qui, de temps à autre, jetaient
de rares lueurs vacillantes sur les trottoirs, qui allaient empêcher Zerling
d’agir.
D’un pas rapide, Lilian avançait donc sur le trottoir
étroit, faisant claquer ses talons malgré l’atmosphère ouatée. Décidément, elle
représentait une proie facile pour notre chasseur hors pair. Après une
poursuite d’une trentaine de minutes qui eut l’heur de réjouir Opalaand,
l’amiral passa à l’action. Mettant à profit la ruelle particulièrement déserte,
il se rapprocha de sa victime qui ne se méfiait pas le moins du monde et
l’accosta de la voix de la plus aimable qu’il put, lui demandant du feu pour
allumer sa cigarette. Traquenard classique s’il en fut.

Tandis que la jeune femme cherchait dans son minuscule
sac à la mode un briquet, le Haän se pencha sur elle tout en sortant
furtivement de sa poche une aiguille si fine qu’elle en était presque
invisible. Or Lilian ne s’aperçut de rien, ayant toujours son regard dirigé
vers le contenu de son sac. Elle ne sentit pas même la piqûre dans son cou.
Pourtant, celle-ci fit sentir rapidement ses effets. En moins de dix secondes,
la comédienne, les yeux fixes, se figea. Désormais, poupée docile, elle était
prête à suivre son agresseur.
Rassuré, Opalaand rangea soigneusement son aiguille et
prit par le bras sa victime. Totalement absente, Lilian se contenta de marcher
mécaniquement à ses côtés. Parvenu à un carrefour plus fréquenté, le couple mal
assorti emprunta un taxi en maraude. La voiture se fondit et disparut dans le
brouillard qui persistait.
***************
Décidément, notre Haän se montrait d’une dextérité
remarquable, supérieure même à celle de son alter ego. Ce n’était pas pour rien
que l’Empereur Tsanu XV l’avait sélectionné pour cette mission particulièrement
délicate. Cependant, il est vrai qu’il disposait de toute la technologie de sa
planète natale, une technologie en avance de quelques siècles sur celle de
Sarton.
Dans le salon luxueux et cosy de Marble Arch, Opalaand
se livrait maintenant à une mystérieuse activité autour de Lilian Hartley
toujours sous l’influence du narcotique extraterrestre.

Zerling avait casqué la tête de la comédienne de fils
et diodes, un appareil bricolé par ses soins, qui paraissait certes quelque peu
archaïque mais qui n’en demeurait pas moins redoutable. Il s’agissait d’un
décerveleur hypnotiseur dont les ondes alpha et thêta agissaient sans remèdes
sur le patient qui y était soumis, reprogrammant ses engrammes mémoriels et sa
personnalité définitivement. Une arme vraiment imparable pour qui ne possédait
pas un cerveau positronique comme le commandant Wu.
En une poignée de séances de vingt minutes chacune, le
décerveleur fit son office. Pour une personne non avertie, Lilian restait la
même jeune femme, se comportait comme d’habitude dans la vie quotidienne, mais,
en réalité, sa personnalité profonde était altérée.
Désormais, celle qui ne devint jamais une grande
vedette du cinéma, croyait fermement qu’elle devait accomplir une mission
ultrasecrète et dangereuse pour le compte des services du MI5. Elle avait le
devoir de mettre un terme à l’existence de l’économiste John Maynard Keynes, un
dangereux suppôt du trotskisme et de la révolution mondiale.
L’hypnose exercée sur le fragile psychisme de la jeune
femme était si puissante que celle-ci ne se rappelait rien de son enlèvement et
de son conditionnement. Au contraire, de faux souvenirs s’étaient substitués
aux vrais, comblant son amnésie partielle. Ceux-ci expliquaient son absence de
vingt-quatre heures, ses contacts précédents avec le MI5, le nom de son
correspondant ainsi que les missions déjà effectuées avec succès pour les
services secrets britanniques. Bref, de la belle ouvrage!
*****************
En ce début d’été 1936, Paris revêtait un aspect
quelque peu surprenant aux yeux des touristes non avertis de la situation
politique et sociale de la France. Une atmosphère de gaieté embrasait les cœurs
et se reflétait sur les visages des plus humbles; le petit peuple se
réjouissait du succès des grèves des semaines précédentes et des avancées
sociales ainsi obtenues. Parmi celles-ci, le premiers congés payés. La classe
ouvrière retrouvait dignité et sourire.
Tandis que la bourgeoisie désertait la capitale pour
aller prendre les eaux à Deauville ou à Monte Carlo, les travailleurs, à vélo,
se rendaient dans les différents jardins comme le Luxembourg, le Parc Monceau
ou encore le Bois de Boulogne pour pique-niquer ou bien partaient à la découverte
de leur ville ou empruntaient le train pour s’en aller musarder à la campagne.
Sarton, accompagné de Cléa, était descendu dans un
hôtel discret du côté de la gare d’Austerlitz. L’Hellados pistait Lilian
Hartley qui n’allait pas tarder à intervenir dans la trame de l’histoire
mondiale.
Après avoir donné avec succès Henry V à Londres et
dans ses environs, la Royal Shakespeare Company entamait maintenant une
tournée en France. Celle-ci débutait inévitablement par Paris, haut lieu
culturel incontournable, et devait se poursuivre dans les grandes villes comme
Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes pour s’achever à Rouen en février
1937.

Lilian, jouant le rôle de Catherine l’épouse française
du souverain, faisait partie tout naturellement de la troupe. Jamais la jeune
femme n’avait été si brillante, si émouvante et si belle.
La première devait avoir lieu au théâtre de l’Athénée
aimablement mis à la disposition de la troupe britannique par Louis Jouvet. Or,
le Président du Conseil, accompagné de Keynes, devait assister à ladite
représentation. En effet, c’était là une partie de sa charge.
Ce soir-là, la silhouette longiligne si reconnaissable
de Léon Blum se détachait dans la loge d’honneur. À ses côtés, un siège
s’obstinait cependant à demeurer vide, ce qui n’était pas prévu, celui de son
ami et hôte John Maynard Keynes.

Que se passait-il?
Toutes les minutes, le Président du Conseil consultait
sa montre, une inquiétude grandissante le gagnant. Il ne comprenait pas
l’absence du Britannique.
Lilian avait-elle déjà agi?
**************
Revenons une heure en arrière.
Le soir tombait et le soleil couchant jetait ses ors
et ses pourpres dans le ciel de Paris. Une berline noire, de la marque Delahaye,
s’était égarée sur la route de Saint-Germain-en-Laye. Le chauffeur de la
limousine officielle connaissait mal la région. Le véhicule s’arrêtait
régulièrement à cause des multiples barrages d’ouvriers en grève ou en
goguette, qui, bons enfants, interpellaient amicalement les occupants de la
voiture de luxe.
Le passager n’était autre que l’hôte en retard de
Blum, Keynes, et son chauffeur, Sarton en personne qui s’était substitué au
conducteur.
Finalement, la Delahaye stoppa devant un chantier
tardif. Quelque peu excédé, l’Anglais sortit de la voiture, allant aux
nouvelles. Accostant le groupe d’ouvriers composé d’une vingtaine d’individus
vêtus de bleus de travail et coiffés de casquettes, il leur demanda ce qui se
passait et tenta de parlementer.
L’échange verbal s’envenima bientôt. Le chef des
grévistes, un petit brun hargneux, à la moustache en broussailles et à la
cigarette vissée entre ses lèvres se montra des plus intraitables.

Keynes perdit alors son sang-froid.
- Mais enfin, s’exclama-t-il, son accent britannique
ressortant davantage encore que d’habitude, tout cela est du dernier ridicule!
Je suis pressé et dois me rendre à une représentation théâtrale. Pourquoi me
retenir ici? Je n’ai rien à voir dans votre conflit. On dirait que vous me
considérez comme un otage.
- Écoutez, l’Angliche, c’est comme ça, un point c’est
tout, lui répondit Bernouin, le petit brun buté. Ne cherchez pas à comprendre.
Nous ne pouvons pas vous évacuer, ce serait perdre la face. Mes camarades et
moi faisons la grève sur le tas à cause de notre patron qui nous refuse les
augmentations de salaire pourtant accordées par les Accords Matignon. C’est là
notre seule arme pour faire céder cette tête de mule de richard qui dit n’avoir
rien à foutre du nouveau gouvernement et de ses nouvelles lois! Il ne vous
reste plus qu’à faire demi-tour à vous et à votre chauffeur. Voyez. On ne vous
prend pas en otages.
- Mais je suis de votre côté! Faire demi-tour m’est
impossible. Il y a d’autres barrages un peu plus loin.
- De notre côté? Vraiment? Qu’est-ce que ce bobard? Je
ne vous crois pas! Pas avec votre costume en tweed, vos chaussures à tiges et
votre feutre!
- Je m’appelle John Maynard Keynes.
- Ah! Très bien. Enchanté. Mais vous n’êtes pas Sa
Majesté Édouard VIII.

- Bien sûr que non! Actuellement, je séjourne chez le
Président du Conseil Léon Blum.
- Ouiche. Quel beau mensonge! Et si ma grand-mère
avait des ailes, elle s’appellerait Mermoz!
- Croyez-moi. Voici mes papiers ainsi qu’une lettre de
monsieur Blum en personne m’invitant chez lui. Tenez. Lisez-là. Je n’ai rien à
cacher.
- Bah! J’y comprends que dalle. C’est de l’anglais.
- Vous identifiez la signature de Léon Blum cependant,
non?
-Hum… En effet. Vous n’auriez pas eu le temps
d’élaborer un faux. Je dois admettre que cela change tout.
- Alors, je peux passer?
- Attendez dans
votre voiture. J’ai à consulter mes camarades.
Plein d’espoir, Keynes remonta dans la Delahaye disant
à son chauffeur qu’il n’y en avait plus que pour quelques minutes tout au plus.
- Fernand, rallumez le moteur. Ainsi, nous pourrons
repartir plus rapidement.
- Comme monsieur voudra. Toutefois, je me méfie de ces
gens. Une âpre discussion s’engage. Voyez. Je n’ai pas l’impression que nous
soyons sortis d’affaire.
Effectivement Fernand semblait avoir raison.
Les minutes s’écoulaient et les palabres des ouvriers s’éternisaient.
En réalité, l’auto était trafiquée. Elle émettait des
ondes spéciales qui agissaient sur le psychisme des humains, une sorte de
décerveleur autrement plus perfectionné que celui utilisé par Opalaand. Ce
déviateur d’ondes mentales ci n’occasionnait pas de dommages permanents. Les
individus qui y étaient soumis retrouvaient rapidement leur personnalité
d’origine.
De plus le dénommé Bernouin était en fait un comédien
grimé et appointé par l’Hellados. Engagé depuis quelques semaines dans l’équipe
d’ouvriers, il obéissait au doigt et à l’œil de son véritable employeur. Au
fait, le bonhomme se nommait Julien Carette. Pour l’heure, personne du chantier
ne l’avait identifié bien qu’il fût un acteur populaire. Déviateur d’ondes
oblige.

Ce fut pourquoi, au bout d’une vingtaine de minutes,
le susnommé Bernouin, qui faisait office de porte-parole, revint vers Keynes
pour lui annoncer tout de go ce qui avait été décidé par ses compagnons.
- Monsieur Keynes, j’ai le regret de vous informer de
la chose suivante: nous devons vous garder.
- Comment cela? Que signifie? Ce sont là des méthodes
de gangsters!
- Désolé mais c’est ainsi. Je vous recommande de vous
calmer. Écoutez-moi. Puisque vous êtes l’ami du camarade Blum, nous allons
vérifier votre influence auprès de lui. Votre chauffeur et Marcel que voici
vont rejoindre le président du Conseil et lui expliquer la situation. Blum doit
venir jusqu’ici. Lui seul pourra négocier avec notre crapule de patron qui
s’obstine à ne rien entendre.
Petite parenthèse. Marcel se nommait de son nom
complet Marcel Dalio.

Lui aussi était un comédien embauché par Sarton. Dans le
cas présent, il venait épauler son compère et accomplissait cette tâche avec
son habileté coutumière.
- C’est de la folie! Reprit Keynes en rugissant
presque. Fernand, n’obéissez pas à ces déments. C’est un ordre. Ils veulent
prendre Léon Blum en otage et je sers d’appât.
- Vous ne comprenez pas, monsieur Keynes, fit Carette
en fronçant les sourcils. Allez, faites un effort, montrez-vous raisonnable et
descendez de la bagnole. Ne nous obligez pas à user de violence.
D’un air résolu, le faux Bernouin ouvrit la portière
arrière droite de la Delahaye et commença à tirer Keynes à l’extérieur. Ce
dernier, plus indigné que jamais, le teint rouge écrevisse, se décida à sortir.
Il n’avait pas le choix. Puis, entouré par les autres ouvriers qui s’étaient
rapprochés, il les toisa d’un air dédaigneux.

Pendant ce temps, Marcel s’installait à la gauche du
chauffeur, tâtant avec ravissement le confortable siège de cuir.
- Mazette! Ça c’est du luxe où je ne m’y connais pas!
T’en as de la chance de conduire un tel engin!
Fernand fit
comme si de rien n’était, se contentant de vérifier le niveau de la jauge
d’essence et le manomètre d’huile.
- Tu as bien compris les instructions, Marcel?
- T’en fais pas Juju! J’suis pas né de la dernière
pluie.
- Surveille bien ce gaillard, surtout, reprit Julien,
il a une tête qui ne me revient pas.
- Monsieur, dit alors Fernand, je ne tiens pas
à perdre mon travail. J’obéirai à votre ami.
- Ouais. On verra ça. Allez, en route vous deux. Et
bonne chance.
La luxueuse berline démarra alors avec une souplesse
digne d’éloges et roula lentement, se frayant un passage à travers le barrage.
Ce dernier franchi, la Delahaye prit de la vitesse et disparut bientôt à
l’horizon.
Sarton n’avait pas été identifié par les deux acolytes
car lui aussi était déguisé. Cela s’était avéré nécessaire pour la bonne raison
que le Britannique était un des amis de l’Hellados. Son incognito devait être
préservé. Un grimage holographique avait suffi à notre extraterrestre pour
brouiller la piste.
Mais pourquoi une telle mise en scène de la part de
notre prospectiviste? De plus, comment allait réagir Léon Blum?
***************
Tout se déroula selon les espérances de Bernouin.
Marcel Dalio et Fernand parvinrent sans encombre jusqu’au théâtre de
l’Athénée et pénétrèrent sans anicroche dans la loge du Président du Conseil,
le service d’ordre les laissant passer après contrôle de leur identité.
Léon Blum ne reconnut pas non plus Marcel Dalio et
crut avoir réellement affaire à un ouvrier de chantier.
À voix basse, Marcel énuméra les exigences de ses
camarades appuyé par le témoignage du chauffeur. La mine soucieuse, Blum
écoutait.
- Messieurs, je pense ne pas avoir le choix. Enfin,
puisqu’il faut en venir là, partons immédiatement, lança l’homme politique
après que le représentant des ouvriers en colère eut terminé.
- Monsieur le Président du Conseil, je tiens à vous
rassurer, reprit Marcel. Mes camarades et moi-même ne sommes pas des bandits et
encore moins des terroristes. Tout simplement de modestes travailleurs voulant
vivre dignement.
- Mais je n’en doute pas le moins du monde. Ce n’est
ni par goût ni par plaisir que l’on agit ainsi.
Léon Blum se leva alors, la discussion étant close. Il
le fit le plus discrètement possible afin de ne pas troubler la représentation
en cours. Suivi de Marcel et de Fernand, il gagna donc sa limousine
officielle, renvoyant les policiers chargés de la sécurité de sa personne.
Ce fut un bien étrange cortège qui prit ensuite la
route pour Saint-Germain-en-Laye.
***************
Malgré la présence du Président du Conseil, les
négociations entre les ouvriers grévistes du chantier et leur patron aussi têtu
qu’un baudet du Poitou s’engagèrent péniblement puis finirent par s’enliser.
Une journée entière passa sans résultat aucun.
Les discussions avaient lieu dans un des baraquements
du cirque Amar qui devait se produire au sein de la Fête des Loges. Keynes,
qui n’assistait pas aux négociations, se retrouva sous le chapiteau, encadré
par deux travailleurs. Afin d’occuper ses longues heures de loisir forcé, il
observait les jongleurs, les clowns et les acrobates répéter leurs numéros. Fernand
était à ses côtés, véritablement fasciné par les prouesses des trapézistes
défiant les lois de la pesanteur.
Toutefois, à plus de vingt heures, un mouvement
inattendu se fit en provenance du lieu où se tenait la réunion syndicale.
Entouré de Bernouin et de Marcel, Léon Blum apparut sous l’immense toile du
chapiteau.
- Alors? Quelles nouvelles? S’enquit l’économiste.
- Nous piétinons, cher ami, répondit d’une voix lasse
le Président du Conseil tout en essuyant les verres de ses lunettes avec un
mouchoir à la propreté exemplaire. Néanmoins, je refuse à m’avouer vaincu et ne
partirai d’ici qu’une fois le conflit résolu. Mais vous? Êtes-vous bien traité?
- Plus que correctement, admit le Britannique. Un de
ces messieurs a pensé à nous apporter des sandwiches et des beignets.
- Piètre repas.
- Cela ne fait rien. Quand les discussions
doivent-elles reprendre?
- Dans deux heures environ.
- Il reste quelques sandwiches ainsi que de la
limonade.
- Ah? Très bien. Je vais regarder à vos côtés les
équilibristes. Leur prestation me paraît éblouissante.
- C’est le cas. Ils sortent de l’ordinaire.
***************
Si le départ de Léon Blum de la représentation d’Henry
V n’avait pas troublé le déroulement de la pièce, néanmoins, une des
comédiennes avait arboré un visage contrarié durant quelques secondes
lorsqu’elle avait constaté l’absence inopinée de l’hôte du Président du Conseil.
Ensuite, Lilian Hartley avait tant bien que mal assumé son rôle de Catherine,
bien loin de son interprétation si émouvante habituelle.

Une fois la pièce achevée, la jeune femme s’était
précipitée dans sa loge, l’esprit quelque peu confus, ses plans renversés. Se
démaquillant à la vitesse de l’éclair, elle revêtit une adorable petite robe
fleurie en voile puis courut jusqu’à la cabine téléphonique la plus proche.
Ayant obtenu son interlocuteur, une conversation animée s’engagea alors.
- Je vous avais dit de ne m’appeler qu’en cas
d’urgence, grogna la voix du mystérieux correspondant.
- Justement, c’en est un! Fit la voix essoufflée de
Lilian. Il n’était pas là. Tout est à refaire.
- Quoi? Mais c’est impossible! Qui a pu l’avertir?
- Je l’ignore. J’attends de nouvelles instructions.
- Avez-vous toujours le pistolet spécial?
- Bien sûr. Dans mon sac, dissimulé dans une poche
secrète.
- Mon petit, calmez-vous. Je réfléchis…
Après deux minutes d’un lourd silence qui sembla
s’éterniser, la voix grave aux intonations étranges reprit.
- Vous allez rejoindre au plus vite votre chambre
d’hôtel. Évitez tout contact avec les autres membres de la troupe.
- C’est compris, monsieur Hartford. Mais mon attitude
risque de paraître bizarre, non?
- Chut! Pas de nom… laissez courir. Et si on vient
vous importuner, prétextez une migraine… Je pense pouvoir avoir le moyen de
localiser le sujet.
- Comment cela?
- Laissez-moi achever. N’avez-vous rien remarqué de
spécial durant la représentation ou juste avant celle-ci?
- Si. Le Président du Conseil a quitté le théâtre
alors que j’entrai en scène.
- Intéressant. Bien. Vous vous couchez et vous dormez.
Si vous n’y parvenez pas, prenez un somnifère léger. Je vous rappelle demain
dans la matinée pour vous donner de nouvelles directives. Votre hôtel dispose
d’un téléphone, n’est-ce pas?
- Oui, j’y ai veillé.
- Je dois avoir son nom quelque part. rassurez-vous,
miss Hartley, il n’y a pas faute de votre part. Ce n’est que partie remise.
Sur ces mots pleins de sous-entendus, l’inconnu
raccrocha, laissant Lilian quelque peu désemparée. Cependant, la jeune femme,
parfaitement conditionnée, se remémora les derniers ordres de son chef et
s’empressa d’y obéir.
***************
A Londres, ce même soir, Gustav Zerling ne demeura pas
inactif. Après avoir tempêté cinq bonnes minutes sur ce coup du sort, il
s’habilla de vêtements sombres et gagna sa Bentley. Il conduisit ensuite près
d’une heure jusqu’à un terrain vague isolé sis dans la banlieue nord de la
capitale britannique. Là, il activa un témoin de rappel qui mit en action le
rayon téléporteur de son vaisseau scout personnel.
Une fois matérialisé au milieu du laboratoire,
Opalaand se hâta de brancher les senseurs couplés à l’ordinateur principal.
S’adressant à la machine d’une voix sèche, il lui ordonna ce qui suit:
- Localise-moi les deux humains Blum et Keynes. Tu as
en mémoire leurs empreintes génétiques. Dépêche-toi!
- Oui amiral, répondit aussitôt la voix artificielle
sans état d’âme.
Moins d’une minute plus tard, la réponse jaillit, très
précise.
- L’unité carbone Blum se trouve dans un véhicule
motorisé, un moteur primitif à essence…
- Épargne-moi les détails techniques.
- … qui roule à 130 km/h en direction de
Saint-Germain-en-Laye. La ville sera atteinte dans douze minutes et vingt
secondes selon le temps local.
- Mais l’autre humain, bon sang?
- L’unité carbone Keynes se trouve déjà à
Saint-Germain-en-Laye, dans une étrange demeure, aux parois non solides. C’est
ce que les humains nomment un chapiteau de cirque… pouvez-vous m’expliquer ce
qu’est un cirque?
- Stupide machine, ce n’est pas le moment! Hurla
Opalaand qui ignorait de toute façon la réponse. Que fait cible à cet endroit?
- Je ne puis répondre avoua l’IA. Cependant, je me
dois de vous signaler la présence d’un Hellados aux côtés du dénommé Keynes.
- En es-tu certain, ordinateur?
- Oui.
- Ah! Non! Les démons sont avec lui!
- Il s’agit de l’individu répondant au nom de Sarton
qui vous a échappé … poursuivit cruellement l’IA.
- Cela suffit, ordinateur! N’enfonce pas le clou dans
la plaie. Laisse-moi réfléchir en silence.
Nullement émue par les rebuffades du Haän,
l’intelligence artificielle se tut, obéissant au dernier ordre de son maître.
***************
Sous le chapiteau du cirque Amar, l’atmosphère s’était
soudainement tendue. La présence du Président du Conseil avait agi comme le
catalyseur d’un conflit social qui couvait depuis longtemps déjà. Les machinistes,
les électriciens, bref, les sans grades qui veillaient dans l’anonymat à la
bonne marche des représentations, venaient de cesser le travail. Maintenant, la
mine décidée, ils entouraient Léon Blum et chacun des grévistes dévidait le fil
de ses griefs.

Le chef du gouvernement se retrouvait présentement
avec deux grèves à gérer et à terminer au mieux. C’était là la rançon plutôt
inattendue du succès des Accords Matignon. Pourtant, il y avait plusieurs
semaines déjà que Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste
français, avait prononcé la formule devenue célèbre depuis, il faut savoir
terminer une grève.
Dans le brouhaha qui régnait personne ne remarqua
l’arrivée discrète d’une petite jeune femme brune, délicieusement vêtue d’un
ensemble en coton de couleur jaune moutarde et coiffée d’une capeline assortie
à la teinte de ses magnifiques yeux verts. Un regard envoûtant, inoubliable…
Ah! Malheureuse Lilian Hartley, trop tôt disparue! Incomparable comédienne!
Personne n’a pu ou su prendre ta relève…
***************
- Oncle Daniel, voilà que tu recommences! Fit
remarquer Violetta d’une voix pointue. Pourquoi faut-il que tu interrompes ton
récit par des commentaires et des réflexions inutiles lorsque tu parles de
cette Lilian?
- Mais c’est juste pour te mettre dans l’ambiance ma
grande…
- Comme si j’allais croire ce gros mensonge! Tu as
toujours une justification de prête. Il n’empêche… si je comprends bien où tu
veux en venir, Lilian Hartley devait mourir pour que notre monde existe.
- En effet. Toutefois, je ne puis me retenir de
soupirer face à une mort aussi absurde. Car, vois-tu, dans l’univers alternatif
dans lequel j’ai vécu en partie, Lilian Hartley, sous un autre nom, eut une
carrière à la mesure de son talent. Un talent qui transcendait les
chronolignes. Aux yeux de millions de personnes, elle restera à jamais la jeune
fille de seize ans qui, lors d’un barbecue, séduisit des générations et des
générations de spectateurs.
***************
En pénétrant sous le vaste chapiteau, Lilian Hartley
avisa immédiatement un groupe qui parlait avec vivacité. Ensuite, portant son
regard ailleurs, elle tenta d’identifier John Maynard Keynes parmi la foule des
grévistes en bleu de travail.
Si la jeune femme était parvenu jusqu’ici, c’était
grâce aux indications fournies par Opalaand.
Enfin, croyant avoir repéré sa victime, la jeune femme
sortit de son sac un minuscule pistolet chargé d’aiguilles de glace qui,
pénétrant dans la chair, fondaient tout en y diffusant un poison imparable.
Puis, d’un pas rapide, elle monta jusqu’au dernier
gradin pour mieux viser sa cible. La jeune femme avait ignoré, à tort, la
présence d’un individu de haute taille, vêtu en chauffeur de maître,
remarquable par son visage au teint légèrement cuivré et comme taillé à la serpe.
Tandis que Lilian commençait à ajuster sa cible, elle
ressentit un lancinement de plus en douloureux qui lui vrillait les tempes.
Perdant le contrôle de ses gestes, elle fit feu maladroitement une première
fois en direction du groupe toujours en pleine discussion. Heureusement,
l’aiguille projetée ne fit que déchirer superficiellement l’habit de soirée du
Président du Conseil.
Un second tir eut encore moins de succès et alla se
perdre sur la piste de terre et de sable. Ce fut alors que Fernand fit semblant
de s’apercevoir de la présence de la folle. Il cria d’une voix forte qui
immobilisa toute l’assistance.
- Monsieur le Président du Conseil, attention! Il y a
là-haut une démente armée qui vous menace.
Aussitôt cinq ouvriers machinistes se précipitèrent
vers la comédienne qui, hagarde, jetait son pistolet au loin tandis qu’elle se
mettait à courir pour échapper à ses poursuivants.
Cependant, Léon Blum s’accroupissait afin de se mettre
à l’abri d’un nouveau tir. Enfin, il remarqua l’étrange aiguille fichée dans sa
manche. Il allait l’ôter mais une main de fer immobilisa le bras du Président
du Conseil.
- Non. Laissez-moi faire. Commanda Sarton
impérieusement. Je connais ceci. C’est un poison mortel.
D’un geste rapide, il saisit l’aiguille avec une
pince, se gardant bien d’entrer directement en contact avec le projectile.
- Merci Fernand, répondit Léon Blum avec un
tremblement nerveux rétrospectif.
Le chef du gouvernement n’eut pas le temps d’en dire
plus car, au même instant, se dénouait la triste destinée de Lilian Hartley.
La comédienne, affolée, avait néanmoins réussi à
grimper jusqu’à la plate-forme utilisée par les trapézistes. Mais, se rendant
compte qu’elle n’allait pas tarder à être rejointe, désespérée, comprenant
qu’elle avait échoué lamentablement dans sa mission, elle préféra se jeter dans
le vide.
Ce fut une chute brutale de vingt-cinq mètres. Un cri,
un seul, avant que le corps atterrit brutalement au centre de la piste.

Lilian Hartley avait vécu. Le destin se montrait
particulièrement cruel pour elle dans cette piste temporelle. Il avait pris les
traits de l’Hellados Sarton originaire et d’une autre planète et d’un autre
siècle.
- Baissez le rideau. C’est tout pour aujourd’hui.
Laissez-moi avec ma peine. Ce soir, le clown triste a le cœur trop lourd pour
continuer.