Chapitre 2
2222. Croiseur léger intersidéral Vestrak, originaire
de la planète Hellas, cinquième heure du 35e jour de la 4ème
saison en direction du système Sol, encore distant de 12 U.A.


À bord du vaisseau, le prospectiviste Sarton repassait
dans sa mémoire les dernières directives émanant de l’aréopage. Confortablement
installé sur un authentique siège de Vern, l’Hellados jouait machinalement avec
un décompresseur anti-stress. Son calme apparent était trompeur.
Muni de pouvoirs spéciaux, le scientifique avait
interdit à tous les membres de l’équipage de s’approcher de sa cabine. Cet
isolement permettait à Sarton de se concentrer sur tous les aspects de sa
mission si insolite. Méthodiquement, il récapitulait:
« Hellas craint avec raison une menace des Haäns
pour les prochaines années. Non pas des Haäns actuels mais ceux issus d’un
Empire futur.
- Vu l’idéologie si chère à ce peuple, les sentiments
primaires qui l’animent, l’absence totale de scrupules dont il fait preuve, et,
de notre côté, l’interdiction qui nous est faite de porter atteinte à la vie
même si notre propre existence est en jeu, il est probable qu’Hellas disparaîtra
avant la fin de ce siècle. Les calculs donnent un pourcentage de 93,1285666%.
- Le point faible d’une hégémonie potentielle du monde
Haän est Terra. Actuellement, bien que nous, Helladoï, soyons parvenus à nous
purger de tout sentiment négatif et à vivre en paix avec nous-mêmes selon
l’enseignement de Vestrak, nous n’avons pu imposer notre façon d’être et de
concevoir le monde ni aux Castorii ni aux Asturkruks et encore moins aux Haäns.
Cela aurait été contraire aux principes de notre philosophie d’obtenir leur
approbation par la force.
- Par conséquent, la Galaxie connaît à l’heure
actuelle un état que je qualifierai de « guerre tiède ».
- Désormais, les Haäns en ont terminé avec leurs
problèmes intérieurs. Maintenant, ils vont pouvoir s’intéresser à la conquête
de planètes extérieures à leur système solaire. De préférence et logiquement,
s’il y a de la logique là-dedans, ils attaqueront les mondes les plus prospères
et les plus fertiles. Bien qu’ils ne maîtrisent que le luminique, leurs
descendants ne seront pas limités par une technologie inter spatiale encore
balbutiante.
- Mais pourquoi Terra? Nous l’observons depuis mille
cinq cents années standard. Elle ne présente rien de remarquable si ce n’est un
climat relativement clément, une atmosphère humide et riche en oxygène, des
paysages variés et une faune multiple. Il est vrai que comparée au monde froid
de Haasücq, Terra paraît un Paradis.


- Quant à l’espèce intelligente qui domine la planète,
là, je reste perplexe. Les Terriens sont humanoïdes, ils nous ressemblent
extérieurement à nous Helladoï mais sans notre teint cuivré et nos yeux si
sombres. Ils ont le sang pourpre et non jaune soufré, un seul cœur, un foie,
deux poumons… leur espérance de vie est courte et atteint soixante-quinze de
nos années. Leur civilisation aurait pu être plus brillante s’ils avaient été
capables de contrôler leurs instincts violents.
- Pour l’heure, les technologies humaines les plus
performantes ont permis à ces êtres à demi barbares, mais si attachant, je
l’admets volontiers, de se poser sur leur unique satellite, d’envoyer quelques
missions d’exploration robotisées sur les deuxième et quatrième planètes du Système
Sol, de lancer des sondes jusqu’à Alpha Centauri et… c’est tout. Exploits tout
à fait remarquables lorsque je songe qu’ils en sont encore à la propulsion par
fusée! Ils ignorent l’hyper espace et les équations de Veltürn n’ont pas encore
été redécouvertes par leurs mathématiciens…
- A la décharge des humains, je me dois de tenir
compte de leur histoire agitée et confuse. L’espèce n’a pas de gouvernement
unifié. Ainsi, Terra a été retardée sur
le plan scientifique et notamment celui du voyage dans l’hyper espace à la
suite des conflits qui ont marqué les trois derniers siècles. Je veux parler de
leurs Première, Deuxième, Troisième Guerres mondiales. Je dois y rajouter la
« révolte des Parias », la « Guerre Sainte » du sectateur Ahmed
et je m’arrête ici…
- Je me demande comment les Terriens parviennent à
respirer un air littéralement empoisonné par toutes ces guerres mais également
par l’utilisation d’énergies fossiles totalement obsolètes sur Hellas, que nous
avons abandonnées il ya 5300 ans.
- Enfin, rendus plus pacifiques par toutes les
pénuries qui les affectent, les humains s’apprêtent à envisager la conquête de
l’espace d’un œil neuf. Or cela me semble un sursaut des plus tardifs. Les
Haäns sont à leurs portes.
- La paix universelle de la Galaxie. Une chimère ou
bien une réalité? Pourtant, d’après nos chronovisions, il ne tient à presque
rien que ce désir se concrétise. Pourquoi l’histoire doit-elle appartenir
exclusivement aux Haäns? La justice et la raison ne gouvernent pas l’Univers,
soit! Mais Stadull nous a fait libres de choisir notre destin.
- Revenons à des pensées plus rationnelles. Cette
mission me trouble particulièrement. J’en oublie mon équanimité. Où se situe le
point névralgique du temps où tout a basculé pour Terra d’abord et pour la
Galaxie tout entière ensuite? En fait, il me faut agir sur au moins deux plans.
L’économique et le scientifique. Aux XIXe et XX e siècles terriens selon leur
calendrier le plus répandu dans les pays dits développés… je dois contrecarrer
l’action de l’Empire Haän et devenir le nouveau Prométhée des humains afin de
leur éviter l’hégémonie de Haasücq. Réduits en esclavage, ces frères parmi les
étoiles régresseront vite et finiront par s’éteindre…
- Quelle tâche ingrate et peu reluisante que m’a
confiée personnellement l’aréopage! Je ne suis pas un homme d’action. Vestrak
lui-même ploierait sous le fardeau. Mais il ne se déroberait point. L’honneur
commande. Je ne suis rien et j’obéis ».
Ainsi Sarton avait-il conclu à regret.
Constatant que l’heure du souper approchait, le
prospectiviste entreprit de faire toilette afin de ne pas déshonorer le
capitaine Alruns. Après une douche avec de l’eau véritable - un grand luxe - le
scientifique revêtit avec soin une toge noire et argent aux couleurs du clan
Senriss qui gouvernait Hellas depuis maintenant cinquante-deux années standard.
Sarton, tout en s’apprêtant, était parfaitement
conscient de l’aura de pouvoir qui l’entourait. N’appartenait-il pas à la plus
ancienne famille de l’aréopage? Il avait un rang et une réputation à préserver
et il n’était pas dans son caractère de se dérober. Son confort mental passait
après les obligations de sa caste.
Fin prêt physiquement, le fils de Pimela fit le vide
dans son esprit afin d’affronter avec succès le repas formel auquel il avait le
devoir d’assister. Puis, il annula l’isolement de sa cabine et appela sa garde
personnelle. Il pouvait enfin se rendre dans le séjour privé du capitaine
Alruns, un Hellados de quatre-vingt années standard, grand, sec, imposant, à la
chevelure impeccable.
***************
Même jour, 11e heure.
Le vaisseau léger Vestrak se déplaçait dans
l’hyper espace à supra luminique 4 avec une grâce remarquable que Sarton
appréciait silencieusement. Les yeux scrutant le vide intersidéral grâce à la
baie de la terrasse panoramique, le prospectiviste attendait que le capitaine
reprît la conversation interrompue. Les deux hommes étaient seuls, loin de
toute interférence télépathique.


- Vous voulez me parler Sinkar, dit Sarton d’une voix
où toute inflexion était absente.
- Excellence, c’est cela. En toute franchise.
- Laissez tomber ce titre dont je n’ai point l’usage.
- Les pouvoirs spéciaux font que vous pouvez disposer
de mon vaisseau et de son équipage sans que j’y trouve à redire.
- Effectivement. Croyez, cependant, que je n’ai pas
sollicité une telle charge. Mais vous connaissez le pourquoi de cette mise à
disposition.
- Hum… Si je ne me trompe pas, ce sera la première
fois qu’un croiseur léger sera projeté à supra luminique 17 en direction d’un
soleil afin de « remonter » le temps.
- La première fois pour nous Helladoï. Mais il n’y a
aucune crainte à avoir. Les équations de Stankin sont exactes. J’ai pu les
vérifier en simulation.
- Justement, Excellence… pas dans la réalité.
- Ayez confiance. Vous ne risquez pas grand-chose. Et
moi non plus. De toute manière nous n’avons pas le choix. Le sort d’Hellas
repose entre nos mains.
- Je demande à être convaincu.
- Puisque vous le prenez ainsi. Je vais d’abord vous
apprendre un secret d’Etat bien gardé. Stankin a disparu en mission temporelle,
il y a trente de nos années…
- Mission temporelle?
- Oui, c’est cela.
- Il a disparu, dites-vous… effectuait-il une
translation?
- En quelque sorte. Si son vaisseau a disparu dans un
des tourbillons temporels, c’était parce qu’il était poursuivi…
- Par qui?
- Hé bien… par des Haäns…
- Par des Haäns… mais ces derniers savent à peine se
déplacer dans leur système solaire…
- Je puis vous certifier qu’il s’agissait bien de
Haäns… Mais du futur…
- Comment le savez-vous?
- Mon maître a juste eu le temps d’envoyer un ultime
message avant de disparaître… l’aréopage a préféré taire le fait. Maintenant,
vous allez comprendre pourquoi. Asseyez-vous devant cette console et soyez
attentif. J’ai couplé l’ordinateur scientifique avec ce capteur
interdimensionnel. L’appareil ainsi modifié permet de visionner tous les temps
possibles d’un lieu déterminé. Il n’y a aucune modification de
De ma part. Stankin a appelé cet engin chronovision.
- Quelles séquences avez-vous sélectionnées? Celles de
la disparition de Stankin
- Pas vraiment…
la teneur précise du dernier rapport de mon professeur doit rester
secrète. En fait, je vais vous montrer cinq points focaux de notre propre
passé. Tout d’abord, la mise en application des préceptes de Vestrak, il y a
5280 ans. Il ne s’agit pas là bien sûr d’un film de divertissement mais de la
réalité d’un temps révolu. Attendez-vous à un choc.
Sarton se tut. Manipulant quelques touches sensitives
de la console, il matérialisa sur le centre de l’appareil une image
holographique de dimensions réduites.
***************
L’Argelios, le centre du gouvernement d’Hellas par une
fin d’après-midi, alors que le deuxième soleil de la planète se couchait,
enveloppant d’une lumière bleue irréelle la ville qui s’assoupissait après une
journée où la chaleur avait atteint le record de 85°C.


Heureusement, la salle voûtée, construite en briques
crues exsudait la fraîcheur. L’obscurité nimbait les neuf personnes présentes
adoucissant leurs traits secs, comme taillés à la serpe. Trônant sur le siège
le plus élevé, un Hellados dans la fleur de l’âge, aux yeux d’un noir intense,
aux cheveux longs couleur bronze, parlait d’une voix profonde, s’exprimant dans
l’antique langue rituelle, utilisée lors des cérémonies cultuelles en l’honneur
du dieu du feu Stadull.
- Aujourd’hui, 17e jour de la 6e
saison du 137e cycle, nous, Vestrak, 13e descendant du
fondateur de notre cité, Senriss, jurons solennellement de bannir à tout jamais
de notre cœur et de nos pensées tout sentiment de colère, toute impulsion de
violence et tout acte de vengeance. Que Stadull, le dieu bon qui apporta à nos
pères le feu et l’agriculture soit le témoin de notre serment et qu’il nous
foudroie sur l’heure, nous et tous nos descendants qui le rompront. Ainsi
soit-il pour l’éternité.
- Ainsi soit-il pour l’éternité! Reprirent en chœur
les huit autres aréopages.
Puis la scène s’effaça pour laisser la place à un
autre moment clé de l’histoire d’Hellas.
***************
198e cycle, 1ère saison, 22ème
jour, 3ème heure, sur Hellas et plus précisément dans la capitale
Deltanis édifiée par Senriss.
Le palais du gouvernorat fourmillait d’une activité
insolite. Des Helladoï vêtus de la tunique or de secrétaire croisaient dans les
larges corridors les gouverneurs des provinces lointaines et les conseillers
privés reconnaissables à leur toge noire et pourpre. Tous marchaient à pas
rapides. Pourquoi tant d’agitation chez un peuple habituellement si pondéré?
Que se passait-il donc? Quel événement soudain venait perturber la quiétude de
cette espèce capable de contrôler toute manifestation indécente d’émotion?
La guerre avec les Castorii s’achevait enfin. Elle avait
duré huit cycles. Jamais la planète Hellas n’avait eu à affronter des
adversaires aussi déterminés et coriaces. Le cessez-le-feu était officiel
depuis la première heure de la journée et le général Vatan, le représentant des
Castorii, était reçu par Vestrak en personne, le sage, maintenant atteint par
les premières manifestations du syndrome de Larsk, mal qui devait emporter le
noble personnage cinq cycles plus tard. Toutefois les souffrances que lui
infligeaient la maladie n’ôtaient en rien à Vestrak ses capacités de
concentration et d’argumentation.


D’un ton neutre qui, pourtant, n’admettait aucune
argutie, le sage énonçait les conditions au général Vatan.
- Vous retirerez toutes les troupes Castorii avant la
première heure de la deuxième saison, c’est-à-dire dans une de vos décades. Une
zone neutre dont les frontières sont encore à définir sera créée entre le
système solaire d’Hellas et le vôtre. Quiconque la franchira se verra infliger
des représailles graduelles…
- Oui, Orateur, mais…
- Vous n’êtes pas en état d’objecter. Laissez-moi
poursuivre… vous devrez rembourser les dégâts commis par vos armées en livrant
à nos gouverneurs le matériel énoncé sur la liste 15 djs.
La longue énumération se poursuivit durant près de
deux heures. Vatan n’en pouvait mais. Toutefois, il se taisait, maîtrisant mal
sa colère.
L’entrevue s’acheva enfin au grand soulagement du
général Castorii qui quitta l’immense bureau après un salut militaire empli de
raideur et d’orgueil.
Les Castorii avaient perdu la guerre alors qu’ils
étaient les agresseurs. Leur fierté ne supportait pas une conclusion aussi
contraire à leur mentalité. C’est pourquoi, après avoir scrupuleusement obéi
aux dures conditions de l’armistice, tout le peuple de Castorus migra vers un
système solaire distant de douze années lumière de celui des Helladoï. Ce fut
le Grand Exode chanté jusqu’à la fin des temps par les rhapsodes
Castorii, dont les ballades parvinrent aux confins de la Voie Lactée.
***************
Changement de décor et d’époque.
Plus de mille années s’étaient écoulées. Vestrak était
désormais entré dans la légende. Sa statue trônait devant tous les monuments
publics d’Hellas tandis que chaque famille possédait au moins un portrait du
sage vénéré.


Un nouveau danger guettait les Helladoï. Forts de leur
victoire contre les Castorii, appliquant les principes de la logique à toutes
leurs entreprises, ils en oubliaient d’apprécier les petits bonheurs
quotidiens, ramenant tout à l’aune de l’efficacité. Ce fut cette suffisance qui
les conduisit presque à leur perte.
L’attaque soudaine des Asturkruks alors que la planète
entière célébrait la fête de Loourkis vint remettre en cause ce sentiment
diffus de supériorité.
Tandis que les cérémonies rituelles se déroulaient
selon le rite antique formellement codifié depuis des millénaires, où toute
spontanéité était prohibée, sur la place Harduk là où étaient rassemblés dans
des tribunes des milliers d’Helladoï, tous psalmodiant le chant du Renouveau,
le ciel à la clarté rougeoyante s’illumina brusquement de fulgurances
vertes accompagnées de grésillements et de grondements assourdissants. En un
staccato infernal, les traits de feu venus de la stratosphère s’accélérèrent
jusqu’à carboniser les trois quarts d’une assistance qui tentait de conserver son
sang-froid. La place ainsi nettoyée, le calme revint brutalement alors que des
bulles opaques se posaient telles des myriades d’insectes sur le sol vitrifié
de Deltanis. L’invasion Asturkruk venait de commencer.
En quelques heures à peine, toute la planète fut
occupée. Cependant, la résistance s’organisa méthodiquement. Quelques officiers
de la défunte armée d’Hellas, des scientifiques, des professeurs, des
étudiants, des prêtres, des religieux, des commerçants, entrèrent dans la
clandestinité ou menèrent un double jeu afin de contrer les envahisseurs.
Mais qui étaient donc ces Asturkruks? À quoi
ressemblaient-ils? Quelles étaient leurs motivations?
De forme vaguement humanoïde, ils possédaient une tête
surdimensionnée au teint livide, aux yeux sans paupières, à la bouche édentée.
Leurs crânes dénudés présentaient la forme d’un œuf. Leurs corps rabougris
étaient protégés par des armures ultra perfectionnées de couleur sombre, en
titane renforcé, matériau quasi indestructible et ce d’autant plus que les
carapaces se complétaient d’appendices meurtriers tels des ciseaux gigantesques
ou encore des foreuses à rayon laser.
La technologie des Asturkruks était en fait empruntée
à celle des Odaraïens qu’ils avaient dus affronter un siècle auparavant. À
l’expansionnisme des crustaçoïdes, les Cyborgs qui ne faisaient qu’un avec
leurs armures, avaient répliqué par une conquête encore plus sanglante.
L’invasion pour la survie de l’espèce. La colonisation pour principe!
Face à de tels prédateurs qui se livraient à cette
partie de chasse depuis quatre-vingt cycles du temps d’Hellas, le quadrant bêta
de la Galaxie étant devenu le domaine réservé des affrontements entre les
Odaraïens et les Asturkruks, que pouvait tenter le peuple si raisonnable des
Helladoï? Leur monde à cette échelle ne représentait qu’un enjeu mineur.
Patiemment, les adorateurs de Vestrak supportèrent le
joug des Cyborgs Asturkruks durant toute une génération. Mais lorsque tout fut
prêt, la population tout entière se souleva, dans un bel ensemble, à la même
heure, sur tous les continents et sous
toutes les latitudes à la fois.


En quarante années, les Helladoï avaient eu le temps
d’assimiler les techniques d’armement et les tactiques de leurs oppresseurs.
Sans, merci, déterminés et impavides, oubliant momentanément les enseignements
de leur sage légendaire, les habitants de la planète aux doubles soleils
massacrèrent vingt millions d’Asturkruks sans sourciller en une décade. Toute
les villes, tous les villages, jusqu moindre hameau, aucun lieu ne servit de
refuge au colonisateur. Partout, des rigoles de sang blanchâtre, des armures
démantelées, des gémissements, des corps pitoyables et rachitiques en train
d’agoniser, des membres épars encore frémissant de soubresauts convulsifs.
Un spectacle dantesque aux couleurs de fin du monde,
comme un tableau issu de l’imagination tourmentée d’un peintre éthylique.
Le chronovision, d’un réalisme précis, n’épargnait
aucun détail aussi atroce fût-il à Sarton et au capitaine Alruns.
- Excellence, aviez-vous donc besoin de me montrer ce
massacre pour me convaincre? Cessez je vous prie.
- Capitaine, ces faits font partie de notre histoire.
Nous devons accepter ces images provenant de notre sombre et lointain passé.
Nos ancêtres avaient chois la violence pour survivre et nous permettre
d’exister, nous, leurs descendants. Nous sommes toutefois devenus trop policés
pour agir de même. Or, la libération d’Hellas du joug Asturkruk ne fut que le
prélude d’un âge de paix et de progrès. Après la victoire, les survivants Helladoï
entreprirent l’exploration et l’observation du quadrant alpha de la Galaxie,
négligeant le secteur bêta afin de ne pas se heurter, une nouvelle fois aux
cruels Cyborgs ou encore afin de ne pas affronter les redoutables Odaraïens.
Maintenant, je règle les curseurs sur la fréquence ZIII. Voici donc Terra,
telle qu’elle se présenta il y a mille cinq cents cycles à nos ancêtres
émerveillés.
***************
Les images transmises par la sonde automatique en
orbite géostationnaire au-dessus de la Terre n’étaient pas d’une grande
qualité. La définition en était floue, emplie de parasites, le son pratiquement
inaudible; cependant, les relais renvoyaient les signaux jusqu’au vaisseau
Albriss, immobile, à plus d’un million de kilomètres de distance.
Dankin, le responsable de la mission, à la vue des
images tremblotantes, ne parvenait pas à cacher son impatience malgré
l’entraînement qu’il avait subi à l’Académie. Il lui tardait de visualiser
Terra et ses habitants. Mais très vite, l’exobiologiste déchanta.
Certes, la Terre était une planète qui paraissait
bénie par les dieux. Seuls quelques déserts étaient localisés au niveau des
tropiques ou encore à proximité des pôles. De l’eau partout, en abondance, des
forêts sempervirentes, des montagnes recouvertes d’une étrange pellicule
blanche, des océans féconds, mais aussi des êtres frustes, des sociétés
préindustrielles ne connaissant que la traction animale, se combattant sans
cesse pour d’obscures raisons, ignorant l’honneur et la justice, des humanoïdes
violents et impulsifs. Des enfants! Oui, par Stadull, des enfants non éduqués,
incapables de comprendre le vaste Univers qui contenait Terra et Sol.
Au bout d’un cycle, Dankin avait dû prendre une
décision qui pèserait lourd dans le millénaire à venir. Il en référa à
l’aréopage par message radio subspatial. Terra serait mise en quarantaine tout
en étant soumise à une observation continue tant que ses habitants n’auraient
pas progressé sur le plan éthique. Et les siècles s’écoulèrent immuables et
changeants à la fois.
Désormais, les Helladoï n’ignoraient rien de leurs
frères potentiels. Les sondes s’étaient multipliées, les chercheurs succédés,
tous avides de connaissances et fascinés malgré eux par l’histoire confuse et
agitée de la planète Terre.
***************
Au cours des XX et XXIe siècles, les Helladoï qui
observaient toujours la Terre, se posaient la question de savoir si cette
mission était encore utile. En effet, les humains montraient la même propension
à la destruction malgré les années écoulées. Les guerres s’enchaînaient,
toujours plus meurtrières à cause des progrès technologiques. Certes, des
efforts avaient été accomplis au niveau des droits de la personne mais, dans
l’ensemble, ces droits étaient peu respectés.
Sur Hellas, d’autres problèmes voyaient le jour.
Désormais, l’adversaire potentiel avait pour nom le monde Haän. Le peuple
batailleur qui vivait sur Haäsucq, malgré les innombrables guerres civiles,
commençait à s’intéresser aux autres systèmes solaires.
Stankin, le plus éminent savant de la planète aux
doubles soleils, s’était penché sur la possibilité de se déplacer dans le
temps. Après cinq décennies, ses recherches avaient abouti. Tout d’abord, elles
s’étaient concrétisées par la mise au point du chronovision. Cet appareil
prodigieux permettait de visualiser non seulement des scènes de passé mais
également les différents avenirs virtuels.
Grâce au chronovision, les Helladoï pouvaient explorer
les arcanes des Univers virtuels, et tenter de modifier le futur si besoin
était. Or, il fallut à l’aréopage rédiger de nouveaux principes aux préceptes
de Vestrak afin d’empêcher toute dérive mettant en danger les autres formes de
vie de la Galaxie.
Puis Stankin disparut dans des circonstances
mystérieuses dans les environs du nuage de Oort.
Sarton, son meilleur disciple, reprit les recherches
de son maître avec une ferveur toute religieuse. Le premier, du moins le
crut-il, il constata que trois destins différents s’offraient aux Helladoï:
- Hellas poursuivait son exploration pacifique de la
Voie Lactée, mais dépourvue d’alliés, elle finissait par croiser le chemin
d’êtres décadimensionnels et disparaissait sans tambour ni trompette;
- Hellas cessait de voyager dans l’espace, contrainte
d’affronter les Haäns conquérants et, vaincue, se suicidait;
- Hellas formait une alliance avec Terra. L’entente
donnait naissance à L’Alliance des 1045 Planètes qui, seule, pourrait
voyager dans tous les infinis jusqu’à l’extinction de tous les soleils.
Tout passait par la Terre aussi surprenante soit cette
conclusion.


Seul dans son laboratoire de l’Académie, à cinq
verstes de la capitale, le chercheur méditait. Il attendait une convocation de
l’aréopage après son rapport écrit. Enfin, celle-ci lui parvint par porteur
spécial. Après s’être muni de minis disques translucides renfermant les preuves
de ses recherches, il suivit sans tarder l’envoyé du conseil.
Malgré les millénaires écoulés, le siège du
gouvernement central avait peu changé. En effet, les bâtiments avaient été
édifiés selon des techniques leur permettant de résister à l’outrage des ans.
Mais cela importait peu à Sarton.
Le Président du Conseil d’Hellas, cousin au huitième
degré de Pimela, accueillit les informations complémentaires de son jeune
parent sans qu’un muscle de son visage ne tressaillît. Pourtant, le
chronovision en fonction montrait des images qui pouvaient déstabiliser le plus
stoïque des Helladoï.
La scène qui se déroulait devant ces témoins
impassibles n’était autre que le suicide collectif de tous les habitants
d’Hellas. Il n’y avait aucun survivant. Pas le moindre enfançon.
Kissak, celui qui présidait et s’exprimait au nom de
ses huit compagnons, interrompit le premier le silence insupportable qui avait
suivi.
- Quand cela se passera-t-il, Prospectiviste?
Et non pas: « cela aura-t-il bien lieu? ».
- Le 3ème jour du mois de Kramm de l’an
7955, soit dans soixante de nos années, Sage, répondit Sarton d’une voix
sourde.
- Quelle est l’autre probabilité qui pourrait s’offrir
à nous?
- Permettez-moi d’expliquer plus en détails le premier
destin qui nous incomberait.
Après un acquiescement muet des neuf membres de
l’aréopage, Sarton reprit, choisissant ses mots, maîtrisant le combat intérieur
qu’il menait.
- La première histoire, celle qui voit la poursuite de
nos explorations pacifiques est la plus logique. Mais une intervention des
Haäns du futur l’efface des schémas de la trame du temps. Aidés par les êtres
décadimensionnels, ils parviennent à étendre leur hégémonie sur la Galaxie tout
entière durant deux millénaires.
- Sont-ce ces mêmes entités qui devaient nous vaincre
dans le premier schéma?
- Oui, Sage. Apparemment, ces êtres, dont j’ignore
l’apparence exacte, préfèreront se servir des Haäns comme intermédiaires pour
nous anéantir.
- Avons-nous le droit de modifier l’histoire à notre
tour afin d’assurer notre existence? Objecta Kissak.
- Sage, s’il n’y avait eu que le sort d’Hellas dans la
balance, je me serais tu. Mais il s’avère que la Galaxie tout entière est
menacée par l’expansionnisme sans frein des Haäns. À terme, toute vie
intelligente aura disparu de notre dimension. Les Castorii, qui nous ont
laissés libres d’explorer l’Univers, les Asturkruks, les Rigeliens, les
Centaurii et j’en passe…
- Mais pourquoi intervenir dans le passé de Terra?
- Cette planète est le point focal du temps alternatif
mis en place par les Haäns. C’est ce qu’avait découvert mon vénéré maître.
C’est pour cela qu’il est mort…
- En effet, opina Kissak, mais poursuivez,
Prospectiviste.
- Voyez son évolution dans la première histoire ou
chronoligne…
Sarton plaça alors un disque dans l’holo visionneur.
L’obscurité s’établit dans la pièce tandis que se déroulait en accéléré le film
du passé et du futur de la Terre. Les guerres des XX e et XXIe siècles, les
famines qui frappaient les continents, la surpopulation maîtrisée avec
difficultés, les gouvernements dictatoriaux des XXIIe et XXIIIe siècles, la
reprise balbutiante de la conquête de l’espace, les inégalités criantes qui
perduraient, les nouvelles révoltes, celles du XXIVe siècle, la machine qui
finissait par asservir l’homme, et, enfin, le réseau d’intelligences
artificielles qui s’emparait du pouvoir sur Terra et les quatre planètes
qu’elle avait colonisées. Au IX e millénaire, en temps d’Hellas, l’humanité
n’était plus alors représentée que par une poignée d’êtres génétiquement
modifiés, vivant en symbiose avec les IA, la civilisation des Cyborgs humains.
- Tout cela sans l’intervention des Haäns, constata
Kissak.
- C’est en effet le déroulement « normal »
de la destinée des Terriens. Avec le temps alternatif, la deuxième chronoligne,
le sort de la Terre n’est guère plus enviable. Voyez vous-mêmes sages d’entre
les sages.
Le film en trois dimensions repartit. Cette fois-ci,
après la catastrophe climatique du début du XXIIe siècle, les rares survivants
de la Terre se retrouvèrent réduits en esclavage par l’armée triomphante Haän.
Puis, les manipulations génétiques pratiquées sur les humains aboutirent à la
totale disparition de l’espèce aux environs du XXXe siècle.
- Et si nous intervenons? Qu’arrive-t-il à ce peuple?
- Je vais vous visualiser le futur de la Galaxie. Les
Terriens participeront alors à la paix universelle.
Un nouveau disque pour un nouveau destin.
Terra, contactée par Hellas, parvenait à vaincre ses
démons et, aux côtés des Helladoï, formait pacifiquement une Alliance qui
diffusait à travers la Galaxie le meilleur de chaque civilisation, partant à la
découverte de nouvelles connaissances, de nouveaux univers, et ce, à travers
toutes les dimensions et tous les devenirs.
Le films s’attarda étrangement quelques secondes sur
le visage d’un des explorateurs. De toute évidence, il s’agissait d’un humain,
un Terrien, un hardi capitaine que les siècles ne semblaient pas atteindre.
Découvreur décidé, capable de transcender les défauts de son espèce pour les
transmuter en qualités, cet être exceptionnel allait toujours de l’avant,
ignorant la peur, compatissant envers les faibles et les humbles, sachant
imposer le droit aux dictateurs de tous poils.
Les millénaires s’écoulaient, les Galaxies se
mouvaient dans l’espace, fusionnaient et la vie intelligente perdurait,
poursuivant sa quête insatiable de la connaissance. Et, parmi ses représentants
les plus valeureux, il y avait toujours un humain et un Hellados associés. Non
pas que l’avenir fût radieux. Chaque époque devait combattre pour imposer ce
qu’il y avait de meilleur parmi les espèces vivantes.
Mais bientôt, les images devenaient floues,
incompréhensibles aux témoins, dévoilant des secret merveilleux et terribles à
la fois, qui restaient néanmoins inaccessibles à Sarton et aux neuf membres de
l’aréopage.
Enfin, le chronovision s’arrêta de fonctionner, ayant
apparemment atteint la fin du temps imparti à l’Univers.
Le silence dura plusieurs minutes. Kissak, après avoir
consulté ses confrères mentalement, prit la parole pour prononcer d’une voix
sans timbre, la décision prise par l’auguste assemblée.
- Prospectiviste Sarton, vous avez tout pouvoir pour
contrecarrer le plan Haän. Désormais la destinée de la Galaxie repose entre vos
mains. Allez et réussissez, quelles que soient les souffrances intérieures que
vous éprouverez, quels que soient les moyens que vous emploierez. La cause
est suffisante, jugerait Vestrak.
- Sages d’entre les sages, je vous rends grâce. Que
Stadull vous protège et que je sois foudroyé sur l’heure si je faillis.
- Ainsi soit-il, conclut Kissak.
Après un salut cérémonieux, le scientifique se retira,
marchant à reculons jusqu’à l’imposante porte en bois de Tronn.
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Le vaisseau léger Vestrak n’était plus qu’à une
unité astronomique de Sol. Pensif, le capitaine Alruns se taisait, dissimulant
le mieux qu’il le pouvait, les sentiments tumultueux qui l’agitaient. Sarton
respectait le silence du soldat. Il ne voulait pas le forcer et attendait
patiemment la réponse de l’officier.
- Qui suis-je pour m’opposer à l’aréopage? Pourquoi
sacrifierais-je mon peuple par mon entêtement?
- Capitaine Alruns, je comprends.
- Vous pouvez procéder aux calculs préparatoires
permettant le saut quantique. Mon vaisseau et tout son équipage sont à vos
ordres.
- Merci. Je m’y mets immédiatement. Soyez rassuré.
Tout se passera bien.
Sarton se leva pour aller prendre place devant la
console scientifique. Après quelques minutes, sûr de son fait, il fit part de
ses conclusions au commandant du Vestrak.
- Suivez-moi sur la passerelle. Autant remonter le
temps maintenant!


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Tout se déroula à la perfection. Pas le plus petit
incident à signaler.
Désormais, le vaisseau Hellados tournait en orbite
autour de Terra, mais une Terra plus jeune de trois cents années environ.
L’année 1926 du calendrier chrétien déroulait ses ors mais aussi ses ténèbres.
Sarton pouvait agir bien qu’il ignorât qui était précisément son adversaire et
où il se trouvait présentement.
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