Chapitre 32
Profondément
déçu, Gana-El s’exclama avec dépit:
-
Nous avons échoué. Lamentablement! Ce n’est pas là le quatrième cercle du
Jardin de Fu mais un tunnel, une vulgaire et rudimentaire boucle de néant.

Effectivement,
nos personnages avaient atterri dans un étrange tunnel pavé, éclairé par de
rares quinquets à la lumière tremblotante.
-
Pourquoi pareil détour ? Siffla l’Observateur entre ses dents, se laissant
submerger par la colère.
-
André, articula Daniel Lin fort calmement, il ne s’agit point là d’un détour.
Fu a conçu son monde selon le modèle des cercles de l’Enfer de Dante. Ici, dans
ce cas, nous avons affaire à un châtiment appliqué à un individu d’une grande
intelligence. N’avez-vous donc pas reconnu les premiers kilomètres de percement
du tunnel sous la Manche par Napoléon Bonaparte entre1803 et 1808 ? Décidément,
vous auriez dû vous intéresser davantage à la future histoire humaine.

Vexé,
André répliqua :
-
Cette histoire aux multiples ramifications n’a attiré mon attention que lorsque
vous vous y êtes impliqué. Alors, à qui s’adresse cette géhenne privée ? Tout
de même pas à ce renégat, ce traître et parjure ?
-
Vous allez bientôt le constater par vous-même, mon père.
Après
quatre cents mètres environ, les quatre explorateurs virent enfin un carrosse
immobilisé dans la galerie du tunnel. Inexplicablement, il y faisait assez
clair pour qu’on identifiât sur les portières les armoiries de Charles Maurice
de Talleyrand Périgord.

A
l’avant de la voiture, formant l’attelage, se trouvaient quatre équidés, des
chevaux robots d’airain qui modéraient leur impatience sous le fouet d’un
cocher androïde présentant l’aspect d’un invalide des guerres de Napoléon
Premier. Le bonhomme arborait une bien étrange figure. En effet, sa face gauche
était remplacée par un visage de bois.
Sidéré,
Antor jeta :
-
Un invalide à la tête de bois ! De qui se moque Fu ?

Pince
sans rire, Daniel Lin proféra :
-
L’Inversé s’amuse, cela nous le savons. Il croit faire preuve d’inventivité,
alors qu’il a été trop influencé par mon premier avatar.
-
On entend des gémissements à l’intérieur, constata Shah Jahan en s’approchant
du véhicule par la gauche.
Le
cocher n’était pas programmé pour remarquer la présence des intrus. Il
fustigeait toujours les animaux mais en vain, puisque l’attelage ne se
déplaçait pas.
Risquant
un coup d’œil à travers la vitre de la voiture, le prince Moghol vit à
l’intérieur un quasi sexagénaire portant une perruque poudrée impeccable, mais
prostré sur sa banquette, arborant un visage d’une pâleur extrême. Depuis
combien de temps Charles Maurice était-il prisonnier de cette boucle ? Comment
avait-il survécu sans boire ni manger ? Incontestablement, cela faisait un
moment, puisque ses vêtements étaient
salis par une épaisse couche de poussière.
Durant
une semaine environ, le prince de Bénévent avait erré dans les méandres de ce
tunnel temporel. Epuisé, presque inconscient, alors qu’il allait succomber au
désespoir, à la soif et à la faim, il avait vu surgir du néant, octroyé par le
généreux, magnanime et miséricordieux Fu, ce carrosse automate, qui présentait
la particularité de se mettre en branle périodiquement.
Mû
par la science de la géomancie chinoise, la voiture hippomobile parcourait le
couloir souterrain de bout en bout, en sortait pour y rentrer aussitôt. A
chaque sortie, le carrosse mécanique se retrouvait parasité par des toiles
d’araignées géantes. Ces arantèles poussaient de toute part et envahissaient
tout. Elles ressemblaient à des cristaux de teinte vieil ivoire. Lorsque ces
toiles avaient tout phagocyté, le prince de Bénévent mourait étouffé dans une
gangue qui obturait tout le boyau et entourait de même le carrosse enfermé dans
ce cocon hideux.
Ensuite,
tout recommençait. Notre machiavélique Janus croyait s’en sortir, revoir la
lumière du jour, mais, comme une tapisserie de Pénélope sans cesse rebrodée, il
finissait par mourir.
Chaque
fois, le phénomène prenait davantage d’ampleur ; les toiles s’épaississaient ;
de nouvelles couches se formaient, se superposant, se solidifiant, jusqu’à ce
qu’il fût impossible de se dégager de ce piège. Un rocher de Sisyphe nouvelle
version.
Cependant,
l’invalide à la tête de bois se moquait superbement de cette malédiction, pour
la bonne raison qu’il s’agissait en réalité d’un gardien de tombe chinois, un
démon ayant pour office de torturer Charles Maurice pour l’éternité. C’était là
une punition méritée pour notre personnage qui avait osé manipuler le Baphomet
sans l’assentiment des Yings Lungs.
Un
cas de conscience se présentait à Daniel Lin. Lui fallait-il abandonner le
prince de Bénévent à ce triste sort ou l’en délivrer en l’effaçant ? Dan El
prit une décision terrible : il réduisit l’homme politique en sable , non par
compassion, mais bel et bien parce que Charles Maurice existerait ailleurs,
dans une vingtaine de chronolignes. Ici, nos amis n’avaient croisé qu’une
ombre. Logique dans une simulation.
-
Quelle vile créature que voilà ! Jeta Gana-El avec mépris. Même si son pays
devait être administré par les Aztèques ou les Zoulous, il tirerait son épingle
du jeu ! Franchement, mon fils, ce n’est pas une réussite, comme création !
-
Mais mon père, je n’ai rien à voir là-dedans ! Je me bats simplement pour
permettre à l’espèce humaine de voir le jour. Ensuite, à elle de se
débrouiller.
-
Vous n’interviendrez plus, même si quelque chose vous déplaît ?
-
J’ai promis, je ne me dédirai pas.
« Serment
d’ivrogne ! » pensa le plus âgé.
Pendant
ce temps, le gardien de tombe avait daigné sortir de sa programmation ; il
jappa afin de donner l’alerte à ses frères les gardiens démons du jardin
enchanté de l’Empereur Fu. L’effacement de Talleyrand avait eu pour conséquence
de destructurer et d’anéantir la boucle de néant. C’est pourquoi nos amis se
retrouvèrent avec un soulagement relatif dans la partie russe du monde de Fu.

L’Inversé
avait matérialisé avec un certain succès le Jardin du Prince Ivan de L’Oiseau
de Feu, le célèbre Hortus de Katcheï. Tout le paysage irréel
baignait dans une luminescence rouge rubis. Sous un soleil sanglant, les
ruisseaux, les cascades, miroitaient avec des reflets d’argent et de pourpre.
Les mares de mercure, aux fines vaguelettes, abreuvaient toute une basse-cour,
des canards, des poules d’eau et des grues, tandis que des cygnes d’airain,
hiératiques et magnifiques, voguaient le long de cette onde pas si tranquille.

C’est
en vain que l’on aurait cherché de l’eau en ces lieux. Du mercure, du méthane
en fines gouttelettes, et c’était tout. Cela n’empêchait pas les nénuphars de
prospérer et d’envahir les étangs, les recouvrant de leurs feuilles bleu-gris.
Des
plantes des ères primaire et secondaire, mutées en carnivores, avaient colonisé
les rives de ces étranges rivières et mares : Boïophytons, Lycopodiales,
Protolepidodendrons, fougères, cycas, aspidistras, araucarias… Sur la margelle
d’une fontaine, deux splendides automates au plumage d’or, de platine et
d’onyx, deux paons, se croisaient. Lorsqu’ils faisaient la roue - symbole de
l’omniscience divine - leurs plumes constellées de gemmes étincelaient de mille
feux sous le soleil repu de sang. Un peu en hauteur, un animal de bronze,
semblable à la chimère d’Arezzo, caquetait et grondait en stéréo.

Dans
ce jardin magique, l’oiseau Rock de Simbad le Marin, le phœnix, le griffon et
l’oiseau de feu n’avaient pas été oubliés. Des démons à becs de rapaces
voletaient dans le ciel pourpre. Brandissant des arcs, ils abattaient leurs
frères volatiles avec la régularité d’un métronome. Le corps humain de ces
chimères, sculpté dans le porphyre, était surmonté d’ailes de chauves-souris à
l’envergure impressionnante ; leur nez pointu aspirait un air métallique et
glacé, alors que leur œil prophylactique ne cillait pas.
Au
sol, à proximité d’un tertre, deux démons-squelettes tibétains piétinaient ce
qui ressemblait à la dépouille d’un sage confucéen. Les siamois étaient liés
par l’épaule, et leur bouche hideuse, révélant des dents carnassières,
souriait.
Un
peu à l’écart, les animaux préhistoriques de ce jardin enchanté lissaient
méticuleusement leurs plumes tandis qu’un dinosaure à rémiges, un Microraptor
Gui, nourrissait sa progéniture avec des couleuvres, des lézards et de petits
rongeurs. Tétraptéryx, Proavis, Moa, Gastornis, Diatryma, Phororackos,
occupaient un vaste espace qui leur était spécifiquement réservé.

Au
sommet d’une enceinte crénelée, les génies gardiens chinois automates en armure
Qin, à tête de carlin, de Sharpeï et de tigre ou encore de macaque,
surveillaient cette partie du domaine de Fu. Toutes ces marionnettes mécaniques
obéissaient à un génie népalais moustachu fondu dans l’or et le bronze, duquel
un troisième œil s’ouvrait par instant au milieu d’une face grimaçante. La
surprenante et fort laide créature émettait des ondes cérébrales modulées au
contraire des autres résidents de ce lieu ensorcelé.


Soudainement
plus livide qu’Antor, Daniel Lin
s’immobilisa. Pour la première fois de sa tumultueuse existence, l’ex daryl
androïde éprouva une effroyable répulsion.
-
Quelle abomination ! Jeta le jeune Ying Lung.
-
Mon fils, attention à vos émotions, mit en garde Gana-El.
Longuement,
l’improbable créature scruta les visiteurs. Dans un grincement sinistre, elle
murmura lugubrement tout en levant son bras droit :
-
Daniel Lin, de son véritable nom Dan-El. Antor, ou plutôt A-El !
Complètement
dépassé, Shah Jahan voulut poser une question. Gana-El anticipa celle-ci et
répondit :
-
Prince, recevez ici la concrétisation de la plus terrible et de la plus
douloureuse des leçons. Cette pitoyable chose, à peine capable de penser, de
parler et de se mouvoir fut, jadis, Daniel Deng, le premier avatar humain de
Dan-El, l’ultime Ying Lung. Voilà où l’ont conduit l’orgueil et la vanité, la
témérité, la haine et la colère, l’immaturité, l’impudence et la cruauté.
L’Unicité a dû se résoudre à scinder en deux le fier, le splendide Danael, afin
qu’il ne puisse plus jamais nuire à la Création tout entière. Ce faisant, Elle
s’est affaiblie elle-même, laissant l’Inversé envahir la Supra-Réalité. Maintenant,
il nous faut réparer cela.
Avec
un bel ensemble, Dan-El et A-El acquiescèrent, et honteux, baissèrent les yeux,
partageant visiblement la même douleur.
Cependant,
le long périple se poursuivait. Au fur et à mesure qu’ils progressaient dans les
dédales de ce jardin maléfique et improbable, les incongruités plurielles se
multipliaient devant les yeux des quatre explorateurs. Une autre allée s’offrit
bientôt à eux et ils l’empruntèrent.
Cette
fois-ci, les collines n’étaient que des amoncellements de pierres de Thrace,
telles qu’elles avaient été décrites par Pline l’Ancien dans son livre XXXVI de
L’Histoire naturelle. Mais le tout dégageait une odeur acre pour la
bonne raison que ce jais qui brûlait lorsqu’il recevait de l’eau et s’éteignait
lorsqu’on lui jetait de l’huile n’était en fait que du vulgaire bitume. Le
naturaliste avait écrit qu’arrosée d’eau de rosée, la pierre de Thrace
s’embrasait tel un feu de dragon céleste. Ici, l’allusion était fort claire. Fu
se prenait donc pour le Dragon Céleste qui, selon la mythologie chinoise,
soutenait le Monde. Or, selon les lois de la pré-physique, ces élucubrations
tenaient la route!
Cheminant
dans les lacis des allées, nos amis rencontrèrent d’autres références et
symboles appartenant aux cultures antiques extérieures à l’Empire Qin. Ainsi,
ça et là, étaient disséminées dans le paysage changeant des ruines de temples
grecs, des Theseion, Heroon, Panthéons aux colonnes rongées par le lierre,
envahies par des carcasses à demie putrides et carbonisées de buffles, animaux
tous sacrifiés lors des hécatombes liturgiques afin de nourrir les participants
de virtuelles Grandes Panathénées. Ces dépouilles rongées par le temps
dégageaient de forts effluves tout à fait écœurants. Mais cette pestilence
n’était pas normale. Encore une touche supplémentaire témoignant du caractère
particulièrement morbide de l’Inversé. En s’approchant des restes, on y voyait
grouiller des mouches par centaines. Elles volaient dans un bourdonnement
agaçant et sonore. Posés en hauteur, les corbeaux attendaient que les insectes
partissent afin de se nourrir de ces chairs putrescentes.

Mais
il fallait détendre l’atmosphère. Daniel Lin s’y employa.
-
Incontestablement, le Sombre Fu joue à se repaître du spectacle de la mort avec
son cortège le moins plaisant. Il revendique haut et fort son identité, celle
de l’Entropie.
-
Peut-être, fit laconiquement Fermat. J’y verrais plutôt une sorte d’exorcisme.
Encore
quelques mètres et un charnier gaulois à claire-voie apparut, visiblement
inspiré de celui de Ribemont-sur-Ancre dans la Somme. Sur une sorte d’autel se
présentaient, dressés en rang, des cadavres décapités de guerriers. La
décomposition était si avancée que, cette fois-ci, la pestilence dépassait les
bornes.
Shah
Jahan regrettait de ne pas avoir d’étoffe à se mettre sous le nez afin de ne
pas respirer ces miasmes. En haussant les épaules, Gana-El ouvrit le chemin.
Plus
loin encore, s’élevaient des portiques de pierre ou de bois dans le style de
celui de Roquepertuse. Ils comportaient des niches avec les têtes décomposées -
éléments incontournables - ou momifiées desdits guerriers vaincus.


Un
mot à propos des guerriers. Leurs dépouilles étaient emprisonnées dans des
mannequins géants d’osier, mannequins destinés à des bûchers allumés par les
légionnaires, selon les ordres impériaux. Ces mannequins arboraient des têtes
de Cernunnos, tout de suite identifiables grâces à leurs andouillers. Pour Fu,
il ne s’agissait là que de simples sacrifices humains propitiatoires, une
bagatelle donc!
Daniel
Lin ne montrait pas son dégoût; il avait compris le scénario du Dragon Noir.
-
Il veut nous en mettre plein la vue! Mais tout ceci n’est pas réel ou si peu.
En tout cas, bien moins que les psycho-images de la Lune lorsque je récupérais
le translateur dans une chronoligne précédente.
-
Bah! S’il prend plaisir à nous écœurer, laissons-le faire, émit Antor blasé.
Deux
cents pas plus loin, des peaux humaines tendues sur des piquets avertissaient
les voyageurs du risque qu’ils encourraient en se hasardant dans cette partie
du Jardin. Maintenant, nos amis abordaient la reproduction du jardin si cher au
peintre Claude Monet, celui de Giverny. Une nouvelle incongruité? Pas tant que
cela.
Le
paysage au sein duquel le quatuor s’aventurait désormais ne se rattachait à
aucune réalité tangible. Il incarnait la dissolution picturale de la réalité
elle-même. Mais il n’y avait pas d’autre chemin ; Fu imposait son itinéraire
une fois encore.
D’abord,
ce fut l’allée des rosiers. Un écheveau composite aux coloris transitoires
entre une fin d’été et un automne parvenu à mi-parcours constituait une voûte
en berceau, sorte de nef naturelle de Vézelay, en plein cintre comme il se
doit, arcatures de branches, arcs doubleaux de ramures mais aussi anses de
panier de frondaisons à la semblance du XV e siècle, avec çà et là des
intrications, des imbrications ogivales et nervurées.
Les
quatre explorateurs cheminaient tant bien que mal dans ce paysage mouvant, sous
ce mail inextricable dont les troncs tourmentés fusionnaient de part et d’autre
en une dissolution de teintes flammées et diluées en mille effets aquarellés
diaprés. Nos héros eux-mêmes parurent se fondre parmi des lancéoles végétales
serpentines de pourpre, d’ocre, de turquoise, de rouille, de vert foncé, de
sinople obombré de tachetures violines et grenadines avec des pointes de lilas
et de jonquille. Cette charmille aux tonnelles voussées se déstabilisait par
degrés mêlant tous les instants du jour et toutes les saisons, s’automnalisant
pour revenir sans cesse au printemps, à l’épanouissement estival dans un
mouvement de rétroaction cyclique accélérée mixant les points de vue cardinaux,
les angles d’observation niant tout réalisme comme si le peintre avait été doté
d’une vue à la fois panoramique, kaléidoscopique, multidimensionnelle et multi
temporelle. Shah Jahan était celui qui souffrait le plus de ce piège
enchanteur, de cette relecture par Fu le Munificent d’un Claude Monet atteint
de cataracte. Il peinait à suivre, fermant la marche tandis que le trio de
tête, parvenu au fameux pont japonais enjambant un étang envahi par les
nymphéas, s’y engageait sans hésiter.


Le
phénomène s’accentua. L’arche n’était plus qu’un composé de flammèches
végétales changeantes,

parcourant toute la ligne de vie des plantes en floraison abrégée, en prompte blettissure, en pourrissement, en repos végétatif, en renaissance, en germination, en épanouissement, en déhiscence, dansant devant les yeux, aveuglant, éblouissant ceux qui osaient défier le Dragon Noir Suprême, en parcourant cette allée des rosiers puis ce pont japonais irréaliste, abstrait lyrique par anticipation.
parcourant toute la ligne de vie des plantes en floraison abrégée, en prompte blettissure, en pourrissement, en repos végétatif, en renaissance, en germination, en épanouissement, en déhiscence, dansant devant les yeux, aveuglant, éblouissant ceux qui osaient défier le Dragon Noir Suprême, en parcourant cette allée des rosiers puis ce pont japonais irréaliste, abstrait lyrique par anticipation.
Des
tiges de ronciers qui exsudait une sève de mort-vie, suintant d’un poison
fécondateur, s’enroulèrent autour des jambes du Grand Moghol, le piquant et
l’empêchant de progresser. Shah Jahan crut sa dernière heure venue. Il se
fondait, se confondait avec ce pont, se métamorphosait en homme-plante
symbiotique et fusionnel. Il se délita, se ramifiant en branches, en nervures
infinies, en frondaisons fractales, infinitésimales. Ce fut un homme-graines,
un homme-bourgeons, un homme-arbuste, un homme-bois mort effeuillé, tout en
même temps. Il se dissolvait en coulées de peinture, devenait indiscernable
comme tout le paysage qui l’entourait, uni à l’arche du pont quadri-saisonnier
simultanément, à la fois sempervirent et jauni, fané, desséché, étiolé et
renaissant. Il était mort-vif, souffrait de marcescence, ses cellules animales
se mutant en tissu chlorophyllien. Bientôt, tous eurent le sentiment de se
trouver en même temps sur le pont et en dehors de celui-ci dans un phénomène de
bilocation, acteurs et observateurs einsteiniens. Gana-El, Antor et Dan El
embrassaient désormais tous les angles spatiaux, dans, autour, au-dessus,
au-dessous et au-delà de ce pont. Tous atteignirent l’échelle quantique, ne
sachant plus où ils se situaient, dans quelle part subatomique de
l’espace-temps de ce pont japonais pluriel ils avaient échoué. Daniel Lin
mobilisa ses ressources de Ying Lung pour se sortir lui et ses amis de cet
enfer végétal et pictural. À la suite d’une profusion de rebonds locaux, de big
bounces enchaînés, tout revint à la normale, le décor retrouvant le tableau
du pont japonais tel que Monet l’avait peint auparavant, en 1899.


-
Broutilles que tout cela. J’ai bien aimé cette expérience.
-
Est-ce là de l’humour? S’enquit Shah Jahan. J’ai failli y passer.
-
Mais non. Avec moi, vous vous en tirerez toujours, répliqua Daniel Lin un rien
sarcastique.
Après
cette épreuve fleurie et picturale, ce furent les jardins d’or incas qui se
présentèrent tels que les avaient décrits Garcilaso de la Vega.

Parmi eux,
figurait celui de l’Empereur Huayna Capac.

Tout ce qui se présentait à la vue de nos explorateurs était sculpté avec une maîtrise incroyable dans l’or et l’argent. On pouvait y admirer longuement, à condition d’en avoir le loisir, des reproductions hyper réalistes d’animaux comme les oiseaux perroquets, les oiseaux mouches, les aras, condors, lamas, rongeurs, singes, mais aussi celles de végétaux en passant par les haricots et les plants de maïs et bien sûr, sans oublier celles des êtres humains vaquant à leurs occupations quotidiennes, c’est-à-dire un paysan labourant son champ, une femme préparant la meule mais aussi des bêtes plus ou moins familières telles un chat attrapant un lézard, un serpent gobant un mulot, de papillons virevoltant dans les airs, des lapins se nourrissant d’un épi de maïs chapardé, et bien d’autres scènes encore. Les collines au loin ainsi que les canaux d’irrigation avaient été forgés dans ces métaux précieux.

Tout ce qui se présentait à la vue de nos explorateurs était sculpté avec une maîtrise incroyable dans l’or et l’argent. On pouvait y admirer longuement, à condition d’en avoir le loisir, des reproductions hyper réalistes d’animaux comme les oiseaux perroquets, les oiseaux mouches, les aras, condors, lamas, rongeurs, singes, mais aussi celles de végétaux en passant par les haricots et les plants de maïs et bien sûr, sans oublier celles des êtres humains vaquant à leurs occupations quotidiennes, c’est-à-dire un paysan labourant son champ, une femme préparant la meule mais aussi des bêtes plus ou moins familières telles un chat attrapant un lézard, un serpent gobant un mulot, de papillons virevoltant dans les airs, des lapins se nourrissant d’un épi de maïs chapardé, et bien d’autres scènes encore. Les collines au loin ainsi que les canaux d’irrigation avaient été forgés dans ces métaux précieux.
Ça
et là, tout au long du chemin dont le sol était partie métallique partie
minérale, des tertres à demi ruinés révélaient des cénotaphes aux inscriptions
fleuries et mystérieuses.
Repose
au sein du Grand Tout, Frère Arvale de l’Hepta Hypostase.
Ou
encore:
Flamine
majeur du Grand Corbeau révélé, Duumvir du Taurobole, Préfet d’Aigle des Tetra
Equites, sois accueilli dans le réfrigérant Nous.
Un
des mystérieux monuments funéraires était doté d’acrotères et de masques
d’applique à l’effigie d’Acheloüs ou du démon mésopotamien Humbaba. La matière
qui les constituait était de l’argile, de la simple argile. Quelque érudit
aurait ainsi reconnu des cippes, des mausolées et des stupa bouddhistes.
Des
haies de vingt coudées encadraient le chemin. Alors que la sente amorçait une
boucle, une quinzaine de squelettes d’hoplites, au visage dissimulé par des
masques de terre cuite, surgirent brusquement des fourrés sans avoir émis le
plus petit bruit ou frémissement annonciateur. Glaive et lance au poing, ils menaçaient
les quatre intrus. Les masques arborés, de facture naïve, représentaient le
dieu messager Hermès. Tous les soldats portaient également une cuirasse à
l’effigie de Méduse. De plus, leur chef avait son corps entièrement protégé par
une armure de céramique articulée, rappelant à la fois l’armure de jade d’un
dignitaire chinois et… la poupée antique! Ses traits se cachaient derrière un
masque d’Apollon au sourire archaïque.

Lorsqu’il se mouvait c’était avec un bruit de vaisselle. Mais cet effet comique était immédiatement gommé par un détail horrifique: les têtes de Méduse des hoplites étaient toutes animées d’une vie propre et autonome, ce qui signifiait que les serpents pouvaient cracher leur venin sur les ennemis et que les yeux de la Gorgone pouvaient réellement pétrifier tout être vivant assez fou pour s’avancer trop prêt des Grecs.

Lorsqu’il se mouvait c’était avec un bruit de vaisselle. Mais cet effet comique était immédiatement gommé par un détail horrifique: les têtes de Méduse des hoplites étaient toutes animées d’une vie propre et autonome, ce qui signifiait que les serpents pouvaient cracher leur venin sur les ennemis et que les yeux de la Gorgone pouvaient réellement pétrifier tout être vivant assez fou pour s’avancer trop prêt des Grecs.
***************
Or,
Shah Jahan commit justement la sottise de s’approcher. Mais à sa décharge, il
ignorait ce danger particulier. Surpris par l’étrange cohorte, il se figea une
seconde et porta alors machinalement une main à sa figure. Bien lui en prit. Ce
fut elle qui se minéralisa! Fermat gronda:
-
Prince, un peu de prudence ne serait pas de trop! Oubliez-vous qui nous reçoit?
Puis,
se tournant vers Dan El, l’Observateur demanda du regard au Surgeon de réparer
cet accident. En silence, le jeune Ying Lung s’exécuta, sans marquer le moindre
effort. Shah Jahan, néanmoins reconnaissant, n’eut pas le temps de s’extasier
sur cette guérison miraculeuse car une autre troupe plus conséquente attendait
nos quatre explorateurs.
Les
hoplites squelettes n’avaient pas fait le poids. Tandis que Daniel Lin soignait
le prince Moghol, un souffle de Gana-El les avait éparpillés sur dix hectares!
Dorénavant, leurs os et leurs tessons de céramiques allaient nourrir des
corneilles et des chouettes au plumage de pyrite qui ornaient ce jardin
extraordinaire.
Cette
fois-ci, vingt-quatre hommes scorpions proto-sumériens de jadéite et de
chlorite, appartenant aux civilisations de Jīroft et d’Aratta, se présentaient,
formant un véritable mur infranchissable au premier abord. Comme les Centaures,
leur corps était humain jusqu’à la ceinture mais leur abdomen était caparaçonné
de chitine anatomique reproduisant les muscles ventraux des pugilistes romains
du temps d’Auguste. Leur queue segmentée, terminée par une ampoule de venin,
comme il se devait, fouettait l’air rageusement. Le corps des créatures
s’achevait par trois paires de pattes postérieures qui crissaient à chaque
avancée.


Celui
qui paraissait être le chef, respectant les lois anciennes de la proportion
hiérarchique, arborait donc une taille nettement supérieure à celle de ses
guerriers. Avant d’attaquer les intrus, il leva ses bras en position d’orant et
se mit à invoquer une sombre divinité antérieure à Lugal et au Panthéon
sumérien dans une langue que plus personne n’avait ouïe depuis des millénaires.
Cette
fois-ci, Shah Jahan, échaudé par sa précédente mésaventure, resta près de
Fermat. Daniel Lin et Antor se regardaient, se demandant s’ils devaient rire ou
pleurer de tant de naïveté. Avec un soupir las, le commandant Wu finit par
jeter:
-
Vraiment! Là, il me prend pour un adolescent attardé qui se repasse en boucle
ces vieux films bidimensionnels La momie II ou encore Le Roi
Scorpion!
Fustigé
par l’écho des paroles qui parvenait jusqu’à lui, Fu changea alors de tactique.
Il abandonna sans remords ses hommes scorpions proto sumériens. Ceux-ci se
fondirent dans une gigantesque langue de lave qui disparut aussi soudainement qu’elle
s’était matérialisée, une fois ses proies englouties. Lorsque le chef constata
qu’il lui était impossible de se libérer de cette gangue collante, il détendit
sa queue et s’enfonça son propre dard empoisonné dans la nuque. Aussitôt, il
fut imité par ses vingt-trois féaux. Tel était Fu! Sans pitié aucune pour ses
créatures.
Gana-El
eut alors cette pensée:
-
L’Inversé se fâche. Ce qui va suivre ne sera pas du même acabit, aussi
inoffensif!
-
Voilà qui est fort peu réjouissant, répliqua pince-sans-rire Dan El.
L’Observateur
avait raison. Humilié, le Sublime Empereur fournit un gros effort dans
l’invention des obstacles.
Du
néant apparurent des cohortes et encore des cohortes de soldats chinois
présentant tous des traits communs mais des attitudes différentes. Leur tenue
militaire était constituée de broignes grises et charbonneuses et de bottes
montant jusqu’aux genoux. Tous portaient la moustache tandis que leurs cheveux
étaient noués en un chignon compliqué. Certains brandissaient des épées ou des
sabres, d’autres des bâtons de bois, quelques uns étaient munis de lances, de
fouets ou encore de bâtons à cordes étrangleurs.
Cette
armée en terre cuite fossilisée était commandée par l’authentique momie de Qin,
l’Empereur fondateur et unificateur de la Chine.
Une
fois encore, les intrus se retrouvèrent encerclés, mais il s’agissait d’un
piège matériel dont il était facile de s’extraire. Bien sûr, s’il n’y avait eu
que Shah Jahan et Antor, cela aurait été une autre paire de manches. Le prince
Moghol aurait été, à coup sûr, transformé en chair à pâté et le mutant n’aurait
pas connu un sort plus enviable après, certes, une résistance acharnée qui
l’aurait vu briser cinq à six cents de ces guerriers sortis du mythique
tombeau.
Alors
que se mettaient à pleuvoir dru sur les quatre explorateurs lances, pieux,
flèches, masses d’armes mais aussi couteaux et poignards, inexplicablement,
tous les jets tombaient autour de nos amis, ratant leurs cibles, comme si les
intrus étaient en fait protégés par un champ de force.
Or,
parallèlement, Fu était contré mais d’une autre manière. Le sol que piétinait
cette pesante armée d’argile subissait une profonde mutation. Il devenait
insensiblement aussi mouvant et élastique que du chewing gum! Parade absurde,
n’est-ce pas? Pas tant que cela en fait. Comme nous le constatons, notre
juvénile Ying Lung avait conservé un esprit espiègle et farceur influencé par
son admiration sans bornes envers certains dessinateurs de bandes dessinées.
Destabilisées,
nombreuses furent les statues qui vacillèrent et chutèrent. Certaines se
brisèrent, d’autres, couvertes de matière gluante, s’agglomérèrent entre elles
et finirent par s’immobiliser.
Mais
l’Inversé n’avait pas dit son dernier mot. Subitement, la matière collante se
désagrégea et les quatre intrus tombèrent dans une crypte. C’était là que se
trouvait l’entrée menant au palais de Fu Qin.
Éclairée
par des centaines de lampes à huile, la cavité était ornée de symboles
représentant les cinq éléments chinois ( terre, feu, eau, bois et métal).
Plusieurs portes s’offraient aux explorateurs dans une douce lumière tamisée
tandis qu’au loin, un gong retentissait. Qui plus est, chaque huis
s’ornait d’un mystérieux idéogramme.

Tout
naturellement, Daniel Lin identifia immédiatement le signe répété. Cet
idéogramme représentait le double bonheur.
-
Bienvenue aux héros qui ont franchi les mondes impossibles. Mais prenez garde
maintenant aux sphères!
-
De qui se moque-t-on ici? Gronda Fermat plus qu’agacé. « Mondes
impossibles »! Des plagiats mêlangés plutôt!
La
voix inconnue qui poursuivait tel un disque en boucle son message enregistré
appartenait à un être hybride des plus hideux qui s’était autoproclamé
pompeusement le bonze oracle de boue. La créature pouvait être assimilée à un
être mi-homme mi-crapaud. Sa partie batracienne, recouvertes de pustules,
clapotait avec délice dans un bassin fangeux à la température constante et
idéale de 55°C.
Cependant,
le lieu rappelait une salle de thermes à la romaine, parfaitement carrée, mais
aux peintures murales incongrues, reproduisant ainsi une forêt du Carbonifère.
De même, la salle était plantée d’arbres et de fougères, ou du moins ce qui
pouvait en tenir lieu afin d’imiter la végétation de cette époque lointaine.
Mais il ne s’agissait que de stuc peint. Les peintures étaient des trompe-l’œil
plutôt réussis.
Le
bassin de fange, recouvert d’une couche immonde de mousse et de vase verdâtre
répandait ses effluves nauséabonds dans l’air.
Fort
à l’aise dans cette boue puante, l’homme batracien aux traits asiatiques ne
cessait de gonfler ses joues de satisfaction tout en coassant.
Nullement
incommodé par cette pestilence, Gana-El s’interrogeait quant au choix le plus
judicieux concernant la porte à ouvrir. Daniel Lin ne se posa pas même la
question. Il savait intuitivement que toutes les issues aboutissaient au naos
des sphères. Ce fut pourquoi il resta zen et accepta de bon cœur la nouvelle
épreuve qui se profilait.
-
N’importe laquelle mon père, répondit le Préservateur à la question non
formulée par l’Observateur. Cela n’a aucune importance.
Dès
que son seuil avait été franchi, la porte s’était évanouie. Daniel Lin reprit
mentalement, s’adressant toujours à son géniteur.
-
Devons-nous conserver longtemps encore cette matérialité leurre?
-
Lorsque nous aurons passé la troisième sphère, nous aviserons.
-
Bien. Mais c’est condamner Shah Jahan et Antor à de cruelles souffrances
physiques.
-
Décidément, mon fils, vous restez encore trop perméable à la pitié! Mais je puis
admettre cette faiblesse…
Cependant,
en cette seconde, nos quatre intrus étaient confrontés à la monstrueuse beauté
intrinsèque du Palais interdit. Cette munificence reposait sur un réseau
labyrinthique où chaque couloir avait été bâti dans un matériau improbable et
différent. Résille de fils d’araignées bien gluante où des mouches empêtrées
dans cette toile battaient vainement des ailes afin de s’en libérer, soie de
bombyx où s’enchevêtraient encore des nymphes inabouties, cristaux de sucre
dentelés au goût prononcé de vanille et de mangue, peau de python molure,
corail rouge où baignaient, dans une solution saline, des hommes axolotls
fœtaux transparents aux branchies rôsatres hypertrophiées, ambre translucide où
étaient enchassés des insectes géants, des libellules aux ailes nervurées et
des mantes toujours vivantes, aux yeux affolés et qui, avec leurs mandibules
tentaient désespérément de percer la gangue qui les emprisonnait, nacre fragile
aux effets miroitants, laque mordorée, jade, écailles et poussières de pigments
de papillons bleu nuit d’Amazonie, bambou et papyrus tressés ensemble, vitraux
gemmiques de rubis, topaze, olivine, quartz, émeraude, aigue-marine, zircon,
saphir, lapis-lazuli… Il y avait aussi des
couloirs de péridot, de grenat, d’améthyste et d’opale, une somptueuse galerie
de béryl et d’amazonite, une autre faite entièrement d’écailles de tortues,
d’émail, de feuilles d’or et de platine, et ainsi de suite.
Un
couloir paraissait bien tentant avec ses cartes géographiques inversées où les
continents étaient mers et les terres océans.
Mais
depuis quelques instants, Shah Jahan peinait. Il n’était plus aussi vaillant
car une violente migraine battait à ses tempes. Tout ce qu’il voyait et vivait
dépassait ses capacités d’entendement. Ainsi, le sous-continent indien était
devenu une mer intérieure et, à son extrêmité sud, l’île de Ceylan avait été
métamorphosé en lac de Sri Lanka! Il en allait de même pour la terre Caspienne,
la terre Noire, la terre Méditerranée alors que l’Europe océane jouxtait le
continent Atlantique. L’immense continent Pacifique apparaissait parsemé de
chapelets de lacs mélanésiens, micronésiens, polynésiens, indonésiens,
Marshall, etc… de l’océan Américain émergeaient les îles Erié, Ontario,
Michigan et Huron. Au loin, le lac Rapa Nui miroitait. Plus destabilisant
encore pour la raison, les fleuves avaient muté en longs rubans de langues de
terre. Dans la mer africaine on avait bien du mal à reconnaître le Nil, les
îles Victoria et Tanganyka, l’îlot Malawi, la langue de terre Limpopo ou encore
celle du Mozambique. Quant au majestueux Congo, il formait une arborescence de
« branches » de terre au cœur de l’Océan Noir!
Un
pas, un seul et Antor fut soudainement affecté par le phénomène de
réversibilité. Sa chair refléta la structure du Panmultivers. Son cœur, devenu
le Soleil, rayonnait, éblouissant, alors que sa silhouette corporelle
délimitait tout le vide spatial et que ses organes internes se retrouvaient
étalés indéfiniment à l’extérieur, sans protection aucune, sur des millions et
des millions d’unités astronomiques.
Parallèlement,
le prince Moghol subissait un sort identique. Cette pan anatomie terrifiante
avait un but plus qu’évident: celui de fragiliser davantage encore les deux
maillons faibles du quatuor.
-
Ah! Fu fait preuve d’une imagination plus conséquente! Reconnut Gana-El entre
ses dents. Cette fois-ci, il s’est inspiré de l’inversion de réversibilité de
George Gamow.


Sur
ce, Fermat se retourna, attendant manifestement que son fils agît. Daniel Lin
comprit et s’exécuta. Avec un sourire narquois, il s’approcha d’abord de la
silhouette ombre spatiale du prince puis effleura ostensiblement la zone de
vide interstellaire qui correspondait à l’emplacement de la poitrine de
celui-ci. Du bout de son index jaillit alors un bout de filament orangé d’une
texture indéfinissable qu luisait faiblement. S’agissait-il de matière? De
proto-matière? De lumière matière ou bien encore d’autre chose de tout à fait
exotique, improbable et impensable pour un humain du XXIe siècle? En tout cas,
ce fil pulsait, palpitait doucement, surbrillait comme doté d’une vie propre.
Pouvait-on parler d’énergie? Certes, mais cela aurait été bien réducteur pour
définir la nature de la chose.
Le
contact secoua la créature et le processus s’inversa logiquement. Rapidement,
Shah Jahan recouvra son intégrité. Désorienté, ne sachant plus où il se
trouvait, confondant le bas et le haut, il faillit tomber, mais le vice amiral
le retint et le soutint un long moment.
Puis
vint le tour d’Antor. La même guérison advint, mais en procédant sur son frère,
Daniel Lin ne souriait plus du tout. Ses yeux immenses, reflétaient à la fois
l’inquiétude mais aussi tous les possibles d’un pan transmultivers en gésine.
Lorsque
le vampire retrouva sa matérialité habituelle, il marmonna un faible
remerciement puis rajouta:
-
Si je suis encore victime d’un autre tour de Fu, ne t’occupe pas de moi. Me
soigner, rétablir la situation peuvent trop te coûter. Tu viens de perdre de ta
substance, je le sais pertinemment Dan El.
Le
jeune Ying Lung haussa les épaules et répliqua avec désinvolture.
-
Si peu mon frère. Pas même un millionnième!
Malgré
cet avertissement, les quatre explorateurs s’introduisirent dans un corridor
étroit qui brillait doucement dans une semi-pénombre, révélant ainsi la matière
dans laquelle avaient été édifiées les parois qui le constituaient. Quelle
délicatesse dans ces roses des sables entremêlées, sculptées, ciselées et
bosselées,

encadrées dans des bas-reliefs à la splendeur inédite! C’était un peu comme si l’orfèvre qui, ici, avait œuvré, avait voulu reproduire les touchantes peintures du Tassili mais en ronde-bosse! Des scènes de chasse se mariaient parfaitement avec des paysages paisibles de prairies où cohabitaient des gazelles, des crocodiles, des girafes et des éléphants. Les plaines et les collines verdoyaient tandis que les rivières coulaient, immuables, sur un rythme serein. Des chasseurs aux grosses têtes, dépourvus de traits, armés d’arcs, de carquois et de flèches, tapis dans les hautes herbes, guettaient quelque animal esseulé. Des bucranes de mouflons surmontaient, en un alignement qu’aucune scorie ne venait rompre, le sommet de la galerie.

encadrées dans des bas-reliefs à la splendeur inédite! C’était un peu comme si l’orfèvre qui, ici, avait œuvré, avait voulu reproduire les touchantes peintures du Tassili mais en ronde-bosse! Des scènes de chasse se mariaient parfaitement avec des paysages paisibles de prairies où cohabitaient des gazelles, des crocodiles, des girafes et des éléphants. Les plaines et les collines verdoyaient tandis que les rivières coulaient, immuables, sur un rythme serein. Des chasseurs aux grosses têtes, dépourvus de traits, armés d’arcs, de carquois et de flèches, tapis dans les hautes herbes, guettaient quelque animal esseulé. Des bucranes de mouflons surmontaient, en un alignement qu’aucune scorie ne venait rompre, le sommet de la galerie.
Sans
prévenir, un souffle surnaturel s’engouffra dans le couloir, un vent tiède qui
ébouriffait les cheveux des intrus, un sirocco annonciateur de la tempête tant
crainte du Targui et du Bédouin, qui s’en vint glisser sur les fragiles roses
de sable et les caresser. Hélas, le vent forcit et le chef d’œuvre subit les
pires outrages d’Eole! Les roses éphémères s’effritèrent au fur et à mesure que
les bourrasques s’amplifiaient.
Cependant,
il semblait que les tourbillons venteux maintenant chargés de silice tournaient
aléatoirement dans l’enceinte confinée, fouettant violemment les quatre
indésirables. Bientôt, les paupières durent s’abaisser afin de protéger les
yeux tandis que les narines se remplissaient de ce sable cruel et que les
muqueuses, irritées, empêchaient toute déglutition. L’asphyxie menaçait et il
fallait arrêter au plus vite la tempête qui rugissait, prête à renverser et à
engloutir sous des monticules les importuns humanoïdes.
Shah
Jahan, déjà, n’avait plus forme humaine. Il posait un genou sur le sol et
ressemblait à une esquisse de sculputure anthropomorphe mal dégrossie. Une
nouvelle fois, Dan El s’avança, écarta les doigts de sa main droite et le vent
surnaturel mourut tout simplement. Puis cette première partie, hors-d’œuvre
sans plus, achevée, le Préservateur s’agenouilla auprès du Moghol souffrant et
posa la paume de sa main droite sur le front de l’Indien. Miraculeusement, les
grains de silice furent absorbés par le Supra-Humain. Les milliards de
particules de sable traversèrent alors le corps de Daniel Lin et quittèrent
cette réalité. Sans doute avaient-elles retrouvé leur état primitif avant la
matière…
Lorsque
l’Expérimentateur se releva, il demanda à Gana-El de prendre en charge le
Prince Moghol. Quant à Antor, il avait été moins atteint et était donc parvenu
à secouer le sable perfide qui avait voulu l’envelopper.
-
Non, merci Daniel Lin, je n’ai pas besoin de tes services.
Fermat
interrompit ce bref échange.
-
Un escalier vient de se révéler sur notre gauche. Fu nous trace le chemin. De
toute manière, même si nous l’ignorons, cet escalier réapparaîtra
ultérieurement.
-
Nous n’avons pas le choix, comme toujours… siffla amèrement le vampire.
L’ascension
ne se déroula pas sans incident, mais dans cette nouvelle épreuve, il suffisait
d’un peu de caractère et de volonté pour s’accomoder de l’inconfort créé par
l’Inversé. Le Dragon Suprême, se remémorant les aventures de Benjamin Sitruk
dans la grotte lunaire, avait multiplié comme à plaisir les chausses-trappes
dimensionnelles.
Comme
il fallait s’y attendre, l’escalier ne paraissait plus avoir ni commencement ni
fin, ni haut ni bas, ni endroit ni envers, ni longueur ni largeur. Monter des
marches la tête à l’envers, au plafond, tout en ayant l’impression de descendre
était fort déstabilisant. Il ne fallait donc pas souffrir d’une malformation de
l’oreille interne. De plus, la traversée de cet escalier surréaliste
nécessitait l’agilité d’une mouche ainsi que la préparation mentale d’un sadu
hindou.
Daniel
Lin qui avait subi un entraînement de ce type dans une de ses précédentes
incarnations, reconnut une des épreuves initiatiques des sages de Bramah. Quant
à Gana-El, tout en soutenant Shah Jahan, il progressait sans problème dans ce
lieu truqué. Antor, lui, était doté du même radar sonar que les chauves-souris
et cela lui importait peu de marcher la tête à l’envers.
Cependant,
l’escalier évoluait. Désormais, de simples encoches suspendues à même le vide
remplaçaient les marches habituelles. Nos amis, une fois encore, n’avaient
guère le choix. Pour avancer, ils durent se satisfaire de ces périlleux
étriers. Leur progression, toute de guingois, était proprement ahurissante et
aurait pu plonger n’importe quel spectateur de leur exploit dans le plus grand
émoi. Fu, qui, certainement, connaissait par cœur les programmes de simulation
du Langevin, avait accumulé à plaisir les difficultés de niveau quinze
de préparation, les offrant à ses visiteurs avec une jubilation sadique. Ainsi,
il avait cumulé une altitude vertigineuse de vingt-deux kilomètres au-dessus du
niveau de la mer à une pression sous-marine de deux cents kilos par mètre carré!
Il
était évident que des humains lambda n’auraient jamais réussi à survivre dans
de telles conditions extrêmes. Le Dragon Suprême, dans ses tentatives de
freiner les quatre intrus, apparaissait plutôt puéril dans ses créations. Il
semblait oublier la véritable nature de Dan El qui, ici, avait accepté de se
prêter au jeu.
Dans
les pistes temporelles simulées 1721 et 1722, sans parler des bis, ter ou
autres, le vampire réussissait brillamment de telles épreuves. Il en allait de
même pour les avatars des deux Yings Lungs, et, ce, sans qu’ils aient recours à
leurs Talents. Mais Shah Jahan, le moins bien loti, saignait déjà des oreilles
et du nez. Il peinait visiblement à aspirer de rares bouffées d’air et haletait
comme un asmathique pris d’une crise malgré la sollicitude de l’Observateur.
Celle-ci ne suffisant pas manifestement, le Révélateur se vit alors dans
l’obligation de plonger le prince dans un coma préventif et de le maintenir en
animation suspendue. Pour obtenir pareil résultat, il lui suffit d’une bouffée
de sa propre respiration.
Cependant,
sous les pieds de Dan El l’abîme était tel désormais qu’il descendait jusqu’au
cœur du globe terrestre, passant la lithosphère, les deux manteaux et dévoilant
le noyeux ferreux qui tournait, avec sa graine, à vitesse constante.
Fermat
articula à haute voix.
-
Ne nous attardons pas. Ici, le lieu fort malsain et incommode peut nous pousser
à l’inattention.
-
Oui, mon père, répliqua le commandant Wu pour montrer qu’il n’était pas tout à
fait dupe. Ces psycho-images perfectionnées arrivent à reproduire avec une
exactitude remarquable la matérialité. Ce parcours devient plus que périlleux
pour le seul être entièrement humain de notre groupe.
-
Que suggérez-vous donc Préservateur?
-
De maintenir le prince Moghol en animation suspendue jusqu’au Saint des saints.
-
Certes… Mais cela va vous coûter en énergie.
-
Shah Jahan mérite ce léger sacrifice de ma part.
-
Soit…
L’escalier
multidimensionnel aboutissait à une galerie supplémentaire, encore plus
déroutante si possible. Bâtie d’ossements et de squelettes de mammifères
marins, rorquals, cachalots, baleines franches, dugongs, lamentins, dauphins,
marsouins et ainsi de suite… la note d’atrocité incontournable selon les
critères de Fu consistait en momies plus ou moins humanoïdes, au stade de
dessication irréversible. Celles-ci arboraient des rictus de souffrance car
elles avaient subi de nombreux éclatements et des implosions internes d’une
telle intensité que les organes s’en étaient allés nourrir une faune extrêmement
affamée à cinq kilomètres de distance. De plus, en elles, avaient poussé des
arborescences d’os et de cartilages, sorte de réticulé de corail ivoire,
imitant grossièrement les êtres de Naor.


Intéressé
pour une fois, Gana-El fit remarquer.
-
Cette faune marine a été victime de la tactique Dendera que les Alphaego ont
expérimentée contre les Asturkruks.
Antor
acquiesça.
-
J’avais reconnu, dit-il de sa voix monocorde. Mais ici, l’abomination est
poussée à l’extrême puisque, utilisant à plein les accélérations du temps, les
os continuent de croître.
-
Oh oui, bien sûr. En aucun cas, ces humains ne méritaient un tel sort.
-
De la compassion Gana-El?
-
Non Dan El. Je me contente de constater l’emploi d’une cruauté inouïe et
inutile. Voyez donc de plus près ces lambeaux d’uniformes qui subsistent sur
certains rameaux. D’après la couleur, je pense que nous avons là tout ce qui
reste de la délégation du Prince Troubetskoï. Une délégation militaire qui
avait été envoyée négocier une alliance avec la Splendeur Pourpre, l’Empereur
Qin en 2501. À cette époque, le faux Chinois maintenait une neutralité mesurée
vis-à-vis de l’Alliance anglo-russe et agissait de même avec les Napoléonides.
À
ces paroles, le Préservateur retint un sourire.
-
De par ma fonction de chef de la fameuse section 51, s’empressa de compléter le
vice amiral, j’ai tout naturellement été averti de l’échec de ces négociations,
et ce, presque en temps réel.
-
Pardonnez-moi cette question, mon père. Mais en cette année 2501 relative,
connaissiez-vous déjà l’identité de Fu? Le Chœur Multiple ne vous avait-il rien
celé?
-
Oh! Mais vous oubliez que j’étais coupé de la source depuis trente années
fictives.
Cet
échange avait un but visible, que nous avons déjà développé plus haut. Fu y
portait une grande attention.
-
Comment quitter ce lieu? S’enquit Antor pragmatique. Par un moyen ordinaire
ou…?
Daniel
Lin se contenta alors de ciller. Aussitôt, le leurre disparut. Les quatre
explorateurs venaient de franchir un nouveau stade.
Maintenant,
la galerie s’était métamorphosée en corridor de matière molle, un peu comme de
la pâte à modeler, ou encore de la guimauve ou, mieux, du latex synthétique aux
douze couleurs du spectre lumineux des Homo Spiritus, couleurs tout aussi
coulantes et instables que leur structure.
Inévitablement,
et comme attendu par Fu, les quatre opportuns commencèrent à s’enfoncer dans
cette anté consistance, cette pré-matière qui n’obéissait pas aux lois d’une
gravitation encore hypothétique.
Gana-El
comprit que c’était à son tour d’agir. Bien qu’encombré par le corps
inconscient du prince Moghol il en avait la capacité. Par la force de sa seule
volonté, il se hissa hors de ce magma indescriptible puis, toujours portant sa
charge, lévita au-dessus de la glue anté univers. Daniel Lin et Antor n’eurent
plus qu’à l’imiter.
Prosaïquement,
l’Observateur formula une remarque mentale.
-
Ici, nous n’avons affaire qu’à l’état de la matière 10 -44 seconde
après le Big Bang, juste avant le Mur de Planck. Bon sang! Jusqu’où l’Inversé
va-t-il pousser cette Simulation?
À
cet instant précis, et hors champ, de nulle part, une voix en quadriphonie
résonna. Elle apostropha Daniel Lin, Antor, Gana-El et Shah Jahan en ces
termes.
-
Outrecuidantes créatures, vous aussi n’êtes que des images!
Aucun
des Yings Lungs ne manifesta le moindre signe d’inquiétude et la voix en écho
n’eut plus qu’à s’éteindre.
Pourtant,
le piège devenait encore plus pernicieux. Une Anakoulesis technologique
picturale s’enclencha, affectant gravement les quatre trublions. Passant de la
troisième à la seconde dimension, ils perdirent leurs couleurs et la parole,
puis s’immobilisèrent, enfermés dans des photographies.
À
leur tour, celles-ci régressèrent jusqu’à atteindre le stade du daguerréotype.
Ensuite, lui succédèrent la gravure, la xylographie, l’enluminure médiévale, et
toujours en mouvement de crabe inversé, la carolingienne. Shah Jahan étant de
confession musulmane devint d’abord une miniature moghole qui recula jusqu’à la
persane et, enfin, à l’arabe. Toujours dans ce mouvement rétrograde, se
substituèrent la peinture sassanide, puis la parthe, les fresques de turquoise
et lapis-lazuli perses et mèdes et ainsi de suite…
Un bref instant, simultanément, les peintures
furent pariétales, ressemblant à s’y méprendre à celles de la grotte
d’Altamira, de Chauvet ou de Lascaux.


Mais
les ancêtres du Paléolithique préférant priviligier la stylisation de la
représentation humaine, les quatre amis connurent également un sort semblable,
leurs traits et silhouettes se simplifiant à l’extrême. Un court moment, ils
atteignirent le stade du Ve millénaire avant Jésus-Christ, celui des visages
d’argile de la culture égyptienne de Mérindé, de type néolithique, c’est-à-dire
des cavités pour les yeux et les narines et une simple encoche pour la bouche.

Pour finir, ils devinrent, dans un avant-dernier temps, des points et traits K’Tou gravés sur une roche puis, enfin, ressemblèrent au portrait sacré et immémorial de Pi’ Ou : une boule de terre glaise avec deux trous pour les yeux et un pour la bouche. La quintessence de la naïveté mais pourtant la première face sculptée ; le témoignage de la manifestation de la prise de conscience de soi, confinant au sublime. Devant ces reliques, Uruhu se serait agenouillé et aurait versé des larmes de pure extase.


Pour finir, ils devinrent, dans un avant-dernier temps, des points et traits K’Tou gravés sur une roche puis, enfin, ressemblèrent au portrait sacré et immémorial de Pi’ Ou : une boule de terre glaise avec deux trous pour les yeux et un pour la bouche. La quintessence de la naïveté mais pourtant la première face sculptée ; le témoignage de la manifestation de la prise de conscience de soi, confinant au sublime. Devant ces reliques, Uruhu se serait agenouillé et aurait versé des larmes de pure extase.

Cependant,
d’une des faces saintes, naquit une bouffée brûlante et glacée à la fois. Elle
extirpa des autres sculptures australopithéciennes trois répliques de son
souffle créateur et les guida jusqu’à une pièce adjacente où là, elles recouvrèrent
leur aspect habituel, remodelé détail après détail.
Une
Révélation totale qui fit sortir Shah Jahan de son coma artificiel. Ce dernier
qui avait ignoré ce qui s’était passé auparavant, n’eut d’yeux que pour
l’entassement de trésors incroyables qui s’offraient à tous. Tandis qu’il
portait son regard sur le style et le décorum de la nouvelle pièce, Gana-El
s’inquiéta à haute voix pour Dan El.
-
Mon fils, où en êtes-vous?
-
Cela va encore, mon père. Pas tout à fait un pour cent de perte.
-
Lorsque vous atteindrez dix pour cent, il vous faudra fusionner. Songez qu’il
nous reste quatre salles avant d’atteindre le cœur même du palais!
-
André, je vois comme vous ce qui nous attend…
Nos
amis se trouvaient pour l’heure dans une improbable antichambre bâtie en arc de
cercle qui mêlait les styles d’Imhotep, d’Appolodore de Damas, du cavalier
Bernin, de Gaudi et du facteur Cheval.

À intervalles réguliers, des niches qui s’ouvraient dévoilant des vases acoustiques d’airain, accordés parfaitement de quarte en quarte. Chaque vase était percuté par un timbalier en broigne « Qin » constitué du même métal. Par leur ampleur, les sons étaient censés reproduire l’harmonie des sphères de l’Almageste. Ces ondes sonores eurent pour résultat de faire éclater Antor et Shah Jahan en fragments mosaïcaux aux douze couleurs du spectre des Homo Spiritus alors que les deux Yings Lungs n’étaient pas atteints par le phénomène. Les personnages décomposés, divisés infinitésimalement en éclats multiples, tentaient de se réassembler dans une sorte de puzzle en verre démentiel, chaque fragment risquant de se déphaser dans un espace-temps différent, pluriel mais cependant fictif.

À intervalles réguliers, des niches qui s’ouvraient dévoilant des vases acoustiques d’airain, accordés parfaitement de quarte en quarte. Chaque vase était percuté par un timbalier en broigne « Qin » constitué du même métal. Par leur ampleur, les sons étaient censés reproduire l’harmonie des sphères de l’Almageste. Ces ondes sonores eurent pour résultat de faire éclater Antor et Shah Jahan en fragments mosaïcaux aux douze couleurs du spectre des Homo Spiritus alors que les deux Yings Lungs n’étaient pas atteints par le phénomène. Les personnages décomposés, divisés infinitésimalement en éclats multiples, tentaient de se réassembler dans une sorte de puzzle en verre démentiel, chaque fragment risquant de se déphaser dans un espace-temps différent, pluriel mais cependant fictif.
Il
va de soi que les Yings Lungs, en intervenant, n’étant pas la moindre seconde
dupes de ce leurre, rétablirent l’intégrité du prince Moghol et du vampire.
Toutefois Shah Jahan avait comme défaut rédhibitoire à part le fait d’être un
pur humain, de se montrer trop crédule et donc trop réceptif au fabuleux et au
merveilleux dans lequel il baignait présentement.
Puis,
comme si de rien n’était, le quatuor pénétra dans une nouvelle salle meublée à
la chinoise.
Se
présentèrent de hautes armoires et coffres laqués tels qu’on pouvait les
admirer au Musée Guimet à Paris au début du XX e siècle de la chronoligne 1721.
Ces meubles de laque rouge et noire s’ornaient de motifs de dragons impériaux
jaunes. Parmi les autres objets remarquables, si Daniel Lin en avait eu le
loisir, il aurait pu examiner de près des cerfs en bois laqué, dans le style du
mobilier funéraire du marquis Yi de Zeng,


c’est-à-dire datant du Ve siècle
avant J.-C., période des Zhou orientaux, et des statues féminines elles aussi
funéraires debout, émules involontaires de la célébrissime Vénus de Milo,
puisque dépourvues de bras. Mais ici, leur matière était l’argile, comme pour
les sculptures d’animaux sauvages, copies de celles du II e siècle Avant J.-C.
cela correspondait à l’époque des Hans occidentaux, sculptures trouvées à
Yangling,
Xianyang dans la province de Shaanxi.


Notre
admirateur d’art aurait pu prendre le temps de s’extasier sur des grues, des
tigres, des singes, mais aussi sur une gazelle recouverte de feuilles d’or.
À
tant de merveilles s’y rajoutait une note fantastique. Ces statues paraissaient
dotées de vie, tout comme celles des dignitaires assis en robe de cour,
d’époque Qin. Elles respiraient bel et bien comme en témoignait le soulèvement
régulier de leur poitrine.
On
entendait également, provenant de ces simulacres, des gémissements, des soupirs
et des plaintes. Comment la terre cuite pouvait-elle contenir la vie ou la
reproduire?
À
l’adresse du Ying Lung de la Compassion ou qui se voulait tel, Fu avait rajouté
une statue funéraire telle qu’en créaient les montagnards du centre Vietnam
dans les années 1900 dans une des multiples pistes temporelles de la Terre.
Un
homme en position de lotus, le torse et les bras plus longs que la partie
inférieure du corps, le crâne en pain de sucre surmonté d’une coiffe pointue,
il y avait là de quoi attirer l’attention du commandant Wu. Sculptée dans du
bois clair, cette œuvre était remarquable et par sa stylisation et par son
dépouillement.
N’oublions
pas parmi ces objets et ces créatures le délicat héron automate de bronze au
mécanisme subtil qui, à sa façon, témoignait du génie Qin ou Sui.


Dans
cette salle qui tendait vers l’infini, Dan El pouvait aussi y reconnaître
d’autres chefs-d’œuvre de l’époque de Yenti ou des Tang. Le buffle attelé à son
chariot, le chameau avec son guide, le groupe des musiciennes si gracieuses
comprenant une flûtiste, des joueuses de « luth » chinois, de harpe
et de tambourin, fascinèrent le jeune Préservateur. Devant tant de beauté, il
suffoquait presque, peinant à dominer ses émotions. Se morigénant, il réussit
cependant à s’extraire à la contemplation des statuettes.
Un
peu plus loin, une seule œuvre fonctionnait, bien plus récente que les Sui.
Elle figurait un cortège funéraire sino-vietnamien des années 1930. À l’avant,
se tenait le prêtre, protégé par un parasol porté par un domestique, puis
venaient les porteurs de l’autel du mort. Sur cet autel était posé un
catafalque en osier teinté. L’autel lui-même était surmonté d’un dais or et
rouge où l’on identifiait facilement des dragons entrelacés tandis que des
fleurs artificielles étaient suspendues de part et d’autre du catafalque.

À
l’avant et à l’arrière, de larges rubans noués, de teinte ivoire, tranchaient
avec le rouge vermillon de l’autel du mort. De plus, chaque porteur était
différencié par une expression propre. Derrière les premiers groupes, les inévitables
joueurs de tambour semblaient marcher au pas. En fin de cortège, deux parents
du défunt appuyés sur des bâtons de vieillesse achevaient cette minutieuse et
précieuse reconstitution. Les mouvements précis et distincts des automates, la
coordination des personnages ne pouvaient une fois encore que susciter la plus
sincère admiration.
Gana-El
sentit le piège bien avant le Surgeon.
-
Mon fils, je vous en conjure, n’approchez pas! Fu connaît votre propension à
vous extasier sur la moindre œuvre d’art.
-
Je l’avoue volontiers. C’est là une de mes faiblesses.
Cependant,
les quatre explorateurs s’immobilisèrent à deux mètres à peine du cortège
funéraire. Bien leur en prit car du catafalque d’osier s’échappaient des
vapeurs fuligineuses. Or ces volutes montaient doucement dans l’atmosphère,
spiralaient en s’enroulant insidieusement autour des parois et des colonnettes
de corail, de nacre et de porcelaine céladon de la salle.
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