Après
un échange fructueux, où Daniel Lin s’était montré particulièrement persuasif,
sans toutefois faire appel à ses talents de Ying Lung, grâce avant tout à la
consommation d’une tasse de thé helladien aux arômes épicés caractéristiques,
Spénéloss, converti, avait accepté de taire à ses supérieurs la venue du
trouble-fête au château du roi Louis. Tant que l’objet de la mission première
n’était pas altéré, cela ne le dérangeait pas.
Avant
de quitter le Vaillant, Spénéloss fut présenté à Alexandre Dumas et à sa
compagne Marie, tous deux bien malgré eux obligés de poursuivre cette équipée
au XV e siècle. L’extraterrestre parvint à ne pas lever un sourcil à la vue de
l’ex-futur écrivain. Pour rappel, l’immortel auteur des Trois Mousquetaires était
un mulâtre, à la peau bistre, aux cheveux crépus et à l’œil bleu. sa grande
taille faisait tache dans un siècle où les humains dépassaient rarement le
mètre soixante. Quant à Marie, bien en chair, blonde et pâle de teint, elle
figurait à la perfection l’oie blanche des romans pour dames comme il faut que
lisaient les jeunes filles de la bourgeoisie du XIXe siècle. Or, notre jeune
femme, le cœur tendre, certes, n’était pas une évaporée, et succombait plus
souvent qu’elle ne l’aurait dû au charme de quelques godelureaux bien mis, ou
encore à certain petit surnuméraire aux phrases bien tournées et aux promesses
de gloire, d’amours éternelles, ce qui ne mangeait pas de pain et ne coûtait
rien à l’audacieux. Une charmante grisette donc, mais non une gourgandine.


Présenté
sous le nom de Philippe de Commynes, l’Hellados ne releva pas cette discrétion
volontaire de la part de Daniel Lin. Quant à Alexandre, ému et honoré, il
inclina son long buste devant le sire d’Argenton et bégaya -incroyable de sa
part - un compliment ampoulé du plus bel effet. De justesse,
l’ex-gratte-papiers se retint de tendre la main afin de recevoir un franc et
vigoureux shake-hands.
Marie,
quant à elle, les joues empourprées, avait effectué une révérence maladroite
mais charmante, puis, confuse, avait baissé ses longs cils sur ses beaux yeux
couleur myosotis.
Lorsque
Spénéloss regagna enfin Plessis-Lez-Tours, Daniel Lin se tourna vers les deux
tempsnautes forcés et les questionna.
-
Que vous en semble de cette rencontre impromptue?
-
C’était inespéré! S’écria Alexandre avec un enthousiasme des plus sincères.
Peut-être pourrions-nous descendre et visiter la contrée? Les autochtones n’ont
l’air de s’étonner de rien…
-
Alexandre, n’en soyez pas persuadé. Commynes est une exception. Navré, mais je
ne puis vous autoriser à effectuer une petite virée en bas et à prendre langue
avec les gens de cette époque.
-
Diable! Pourquoi donc?
-
Je vous répète que Commynes a eu une absence de réaction tout à fait normale
dans son cas. Mais je ne veux pas m’étendre davantage sur lui. Son secret ne
m’appartient pas.
-
Alors? Précisez votre pensée Daniel Lin, fit Dumas avec justesse.
-
Mon ami, réfléchissez un peu. Non que je veuille me montrer goujat… vous avez
la peau trop foncée pour les autochtones. Ils vous prendrait pour quelque
démon. De plus, vous n’avez pas été suffisamment préparé au choc temporel sur
le plan psychologique. En bas, vous pourriez commettre non des impairs, ce qui
serait déjà fort grave, mais bien des erreurs qui vous coûteraient alors la
vie.
-
Oh! C’est dangereux à ce point?
-
Oui, à ce point.
-
Je comprends vos réticences, Daniel Lin, je n’insiste pas.
-
Merci, vous faites bien. Je vous revaudrai ce sacrifice.
-
Euh… articula Marie en hésitant. Moi, je n’ai nul envie d’explorer ce monde
inconnu. Je préfère l’abri de ce vaisseau spatial, même si je dois me contenter
d’une nourriture sans saveur et d’un air en boîte.
-
Dans ce cas, je vous laisse. Au fait, ne vous ennuyez-vous pas?
-
Non, pas du tout! Répondit Alexandre. J’ai Marie. Et puis une bibliothèque
fantastique à ma disposition. Vous m’avez montré comment y accéder mais vous
m’en avez restreint l’usage.
-
Ah! Vous avez remarqué. Bien entendu, il n’est pas question que vous lisiez vos
propres œuvres rédigées dans un temps autre, dans un futur à venir. Par contre,
vous avez amplement le choix entre Aristophane, Le Roman de Renart, la Farce de
Maître Pathelin, les comédies de Shakespeare, celles de Molière, les romans
philosophiques de Voltaire, les pièces du théâtre de boulevard comme Un fil
à la patte, Ne te promène donc pas toute nue, J’y suis, j’y reste, et ainsi
de suite.


-
Mais vous n’avez sélectionné que des œuvres comiques.
-
Vous avez besoin de vous changer les idées, de vous distraire, Alexandre. De
même pour votre compagne. Excusez-moi, mais je ne puis m’attarder davantage. Le
vice amiral Fermat me réclame.
Avec
un sourire juvénile désarmant, Dan El abandonna là Alexandre et Marie et se
dématérialisa sans avoir recours au téléporteur.
-
Mon Alexandre chéri, comment accomplit-il ce tour?
-
Aucune idée, ma biche. Je ne tiens pas à le savoir. Peut-être avons-nous
affaire à un djinn bienveillant tout droit sorti d’un conte des Mille et Une
Nuits.
***************
La
nuit approchait et allait envelopper Paris de son manteau de ténèbres. En cette
année 1473, peu nombreuses encore étaient les rues éclairées par des lanternes
ou des torches. Pour se repérer dans le lacis inextricable des venelles
derrière Saint-Eustache, il fallait avoir à la fois des yeux de lynx et un cœur
solidement accroché. Pourtant, un petit groupe progressait sans crainte dans la
pénombre qui s’intensifiait lentement mais sûrement. Un colosse coiffé d’un
bonnet de laine portant une torchère ouvrait le chemin. À sa ceinture étaient
passés un coutelas et une courte épée. Il répondait au sobriquet de
Marteau-pilon. Âgé de quarante ans environ, cependant son visage n’offrait que
peu de rides aux regards curieux que lui jetaient les habitants du quartier.
Un
peu en retrait, un individu mince, de haute taille, vêtu avec recherche d’un
pourpoint de bon drap, les chausses grises, avançait avec souplesse. Lui aussi
était solidement armé. Lorsqu’il mettait le pied dans une flaque puante, il ne
marquait point son dégoût et ne plissait pas la bouche. La boue collante et
malodorante, particulièrement tenace, ne paraissait pas non plus l’incommoder.
Après tout, peut-être y était-il habitué? Frédéric Tellier, enfant des
barrières, avait vécu une existence plus que mouvementée dans laquelle il ne
mangeait pas tous les jours à sa fin avant de devenir le directeur du quotidien
Le Matin.


À
ses côtés, un tout jeune homme, Guillaume Mortot, plus connu sous le nom de
Pieds Légers. Lui n’éprouvait aucune honte à montrer sa répugnance à devoir
piétiner la fange de ces venelles où poules et autres volailles caquetaient en
liberté malgré l’heure tardive, où les cochons trouvaient leur bonheur en
fouissant dans cette boue nauséabonde et gluante. Souvent, ils y ramassaient
quelques délices bien savoureux, fruits et légumes suris, restes avariés de
poulardes, croupions de canes ou d’oies.
Notre
jeune homme avait tout d’un page qui avait mal tourné. Déjà, il était crotté
jusqu’aux genoux et son haut-de-chausse n’allait pas tarder non plus à être
souillé par les innombrables éclaboussures de cette boue infecte. Tout cela
parce que les rues de ce Paris encore moyenâgeux ignoraient tout service de
nettoiement.
Un
bon orage, voilà ce que souhaitait Gaston de la Renardière en faisant claquer
ses éperons à chaque enjambée. L’ancien mousquetaire de Louis XIII ne se
satisfaisait que modérément de cette équipée en pleine Cour des Miracles. Mais
bah! Il s’était voué corps et âme à Daniel Lin et un léger inconfort n’était
pas un si lourd prix à payer pour ne pas faillir à l’honneur de la parole
donnée. Sa brette anachronique lui battait la cuisse gauche. Précautionneux, il
s’était également muni d’une épée à large lame dans le style de ces reîtres
allemands immortalisés par Callot. Gaston avait aussi pris soin de dissimuler
ses longs cheveux blond roux sous sa salade.
Paracelse
et Sitruk marchaient de conserve. Jules Souris semblait bien malingre à côté de
Benjamin. L’ex-commandant du Cornwallis ne pipait mot, regrettant non
pas d’avoir accompagné l’Artiste mais bel et bien d’avoir dû renoncer à son
disrupteur et à son sabre laser. Pour impressionner davantage encore si possible
les autochtones, le géant roux tenait sur son épaule droite une couleuvrine,
autrement dit un canon portable, et ne montrait aucun signe de fatigue malgré
le poids conséquent de cette arme à feu. Franchement, qui aurait osé affronter
un bougre pareil, bâtit en véritable Hercule, qui affichait sous la toise 1m98
les bons jours, la barbe rousse flamboyante, l’œil bleu, tout vêtu d’écarlate
comme le diable en personne?
Paracelse,
lui, avait opté pour la discrétion et portait des vêtements dans le gris et l’ocre.
Un mantelet dans les mêmes tons dissimulait toutefois quelques armes fort
dangereuses: arbalètes à carreaux, notez le pluriel, arcs et arquebuses, ou
plus précisément dans ce cas serpentines. Dans le tas, un ou deux mousquets.
Bref, tout un arsenal. Comme nous le voyons, Jules se moquait d’utiliser des
engins anachroniques. Lui n’aspirait qu’à revenir vivant, en pleine santé et
tous ses membres intacts de cette virée dans la Grande Truanderie! Non pas
qu’il manquât de confiance vis-à-vis du Maître mais deux précautions valent
mieux qu’une n’est-ce pas?
Craddock
et Shah Jahan fermaient la marche. Quel couple mal assorti, quel contraste
entre les deux hommes! Le mendiant de l’espace ne dépareillait pas dans le
quartier, bien au contraire. Ses oripeaux crasseux, troués, mités à maints
endroits, sa barbe non taillée qui lui mangeait la moitié du visage, ses dagues
bien visibles passées à sa ceinture, son tonnelet d’alcool se balançant sur sa
cuisse, il avait tout pour faire couleur locale et ce, d’autant plus, qu’il
cachait son œil droit sous un bout de tissu noir fort malpropre.
Par
contre, le prince Moghol qui avait abandonné ses riches habits de soie ainsi
que son turban caractéristique, avait accepté, du bout des lèvres, d’endosser
un costume plus que moulant, un justaucorps bien court et bien hardi, un
chapeau un peu haut, semblable à celui porté par Louis XI. Toutefois, il avait
refusé de sacrifier ses sinistres moustaches noires. Fébrilement, il caressait
régulièrement son yatagan. Pour résumer, il n’était pas à la fête. Mais il ne
pouvait décemment renoncer à aider la troupe de l’Artiste. Après tout, s’il se
retrouvait là, au cœur de cette intrigue embrouillée, il en allait de sa faute.
Adonc,
l’équipe disparate, composée de pièces rapportées, atteignit bientôt la rue du
Caire, une de ces ruelles qui délimitaient la plus vaste et la plus connue des
Cours des Miracles qui défiguraient Paris en ce temps-là. Un soldat du guet
s’éloignait ne voulant manifestement pas se hasarder dans ce quartier mal famé.
En fait, la Cour des Miracles bénéficiait du droit d’asile et l’ordre relatif
qui y régnait était l’œuvre du Grand Coësre à qui près de six mille personnes
prêtaient serment.
Comme,
désormais, la nuit était tombée, les ruelles s’animaient car les malandrins,
les mendiants et autres estropiés s’en revenaient, après une longue et dure
journée de labeur, ripailler, s’amuser et dormir en toute quiétude. Bien
entendu, tous devraient au préalable verser leur écot à leur souverain.
Les
filles de joie, largement dépoitraillées, riaient d’un rire gras et vulgaire,
s’apostrophaient, se congratulaient, se chamaillaient tout en ôtant leurs
perruques filasses d’un blond artificiel, secouaient leurs puces et leurs poux,
relevant bien haut jupes et jupons, impudiques, présentant leurs fesses nues
rebondies, lisses ou fripées aux yeux égrillards et intéressés de leurs
maquereaux.
À
ce spectacle, le tendre Pieds Légers rougit comme une pivoine.
-
Maître, que fais-je ici?
-
Tais-toi donc Pieds Légers! Nous ne sommes pas au bordeau! Cette jeune
prostituée a l’air de s’intéresser à notre équipage. Hé bien, tant mieux!
-
Comment cela? Hasarda l’ancien compagnon de chaîne du danseur de cordes.
-
Imbécile, elle va nous dire où crèche le roi de cette Cour.
Marteau-pilon
dont l’intelligence n’était pas la qualité première hocha la tête, recevant
l’insulte qui lui était adressée avec gratitude.
La
jeune , très jeune dessalée, treize ans tout au plus, mais déjà des dents
abimées et gâtées, sourit lorsque Tellier s’avança et commença à lui caresser
le torse.
-
Mon maquereau m’a laissé seulette depuis la Saint Jean, fit la gourgandine
langoureusement. Tu pourrais le remplacer peut-être si, bien entendu, tu paies
ta part au Roi. Tu es nouveau ici, mais le Grand Truand cherche toujours des
recrues, des bonhommes qui n’ont peur ni de nib ni de la Faucheuse. Oh! Bien
sûr, toi et tes hommes vous devrez accepter la loi du Grand Coësre! Sinon il
vous en cuira. Mais c’est un bon bougre de maître. T’as un beau visage, toi. Il
me plaît. Tu en es de la Truanderie, n’est-ce pas?
-
Je ne peux rien te cacher, fillette…
-
Ysambeau, mon doux sire. Je viens des Flandres. Obligée. Déflorée par mon
cousin à neuf ans. J’ai fui le paternel. Pas le choix. Il voulait me trucider.
Mais le Grand Coësre m’a accueillie avec générosité et, après avoir reçu son
dû, m’a offerte à Jehan. Depuis, je mène ma barque vaille que vaille…
-
Passer du temps avec toi me paraît bien tentant, certes, mais, hélas, je ne
suis pas venu pour la bagatelle. Cela me navre bellement, sais-tu? Dis-moi
plutôt où ripaille ton sire roi.
-
A cette heure-ci, il bâfre à cinq rues d’ici, dans la taverne de maître
Larripont. Tu la reconnaîtras sans peine à son enseigne, un squelette
chevauchant une jument jaune surmontée d’une coiffe étoilée. Si je te revois,
ce que j’espère, c’est gratuit pour toi.
-
Merci, Ysambeau. Ton offre me fait chaud au cœur. Je n’oublierai pas.
Vivement,
Frédéric se dégagea. Il avait hâte de prendre bec avec le Grand Coësre et il
avait obtenu de la fille ce qu’il voulait. Alors, pourquoi s’attarder?
-
Quelle collante celle-là! Siffla Craddock. M’avait l’air d’être assez éméchée…
-
Oh! Oh! Ça te dérange peut-être, grand-père? Rétorqua Guillaume avec amusement.
-
Non, pas du tout. Elle est trop jeune à mon goût. De plus, je n’ai pas apporté
de condom. Or, je ne tiens pas à attraper une poivrade, gamin!
***************
Moins
de dix minutes plus tard, Tellier et ses compagnons pénétraient dans la taverne
de maître Larripont. L’entrée se situait trois marches plus bas que le niveau
de la rue. Une fois la porte refermée, les tempsnautes durent adapter leur
vision au spectacle grotesque et leur nez aux senteurs infectes qui s’offraient
à eux si généreusement. La crasse accumulée du sol de terre battue, des murs chaulés
il y avait des lustres, du plafond voûté, des rares bancs et tabourets, et des
tables était indescriptible, composée de multiples strates remontant à au moins
quelques siècles.
Un
homme massif et bedonnant, dépoitraillé et débraillé impudiquement, les cheveux
gras et rares, la barbe mangée par les poux, velu comme un ours, la trogne
digne d’une gravure de Goya ou d’une sanguine de Léonard de Vinci, presque
entièrement édenté, le pied nu souillé jusqu’à la cheville d’une tavelure
innommable, s’en vint à la rencontre des nouveaux venus. Il escomptait qu’ils
fussent de bons clients payant leur écot sans rechigner. Lorsqu’il parla, ce
fut en chuintant à cause des rares dents branlantes qui lui restaient.
-
Oui, mes braves seigneurs? On vient s’encanailler chez les truands et autres
tire-laine? On a le gosier sec et la couenne qui démange? Que vous faut-il pour
satisfaire vos envies? De la bonne piquette bien fraîche des coteaux de
Montmartre, bien râpeuse sous la langue? Une assiettée de civet au genièvre?
Une oie abattue de ce matin ou encore un giron tiède pas vérolé? Du moment que
vous avez de beaux écus bien sonnants dans une bourse pansue à souhait, ici,
tout est à vous pour une heure ou la nuit tout entière.
Frédéric
sourit, révélant ainsi des dents blanches fort aiguisées et répliqua d’une voix
sonore.
-
Ton offre, des plus achalandée, m’allèche. Certes, maître Larripont, nous
prendrons un peu de tout dans l’ordre qu’il te plaira. Mais, auparavant,
j’aimerais obtenir une audience de ton souverain.
Ah!
Par la mordieu, pourquoi?
-
Mes compagnons et moi-même commençons à être trop connus à Dijon. Je viens donc
avec toute ma bande me mettre sous la protection du Grand Coësre.
À
ces mots, toute l’assistance, quelles que fussent ses occupations, cessa alors
ses diverses activités et se fit attentive. Aussi bien les hommes que les
femmes, tous, sans distinction, vêtus de haillons informes, aux couleurs
douteuses, présentaient des figures formidables de laideur et de disgrâce. Les
yeux crevés, les doigts sectionnés dans des mains mutilées repoussantes, les
lupus, les oreilles arrachées ou déchiquetées, les lèvres mangées ou
boursouflées, les bosses et excroissances adipeuses, les goitres, les pieds
bots, les plaies purulentes, les moignons des membres inférieurs ou supérieurs,
les balafres mal cicatrisées étaient légion. Trop souventefois, les visages
affichaient l’abrutissement et l’avilissement les plus complets, la cruauté
bestiale la plus totale, la recherche effrénée du plaisir quel que soit sa
forme. Ici, la lie de l’humanité n’avait pas trouvé un refuge, mais bien un
foyer, une place et une identité. Ces créatures présentaient encore une
apparence humaine mais elles avaient perdu et leur âme et leur dignité à force
de misère, de débauche, d’absence de barrière morale, de peur de Dieu ou de
Satan. Voilà donc à quoi en étaient réduits les réprouvés et les
laissés-pour-compte de cette société féodale en mutation.
Pieds
Légers, dont le teint pivoine paraissait être désormais sa carnation naturelle,
se frotta les paupières et les maintint closes afin de ne pas voir cinq ou six
malandrins forniquer publiquement, se moquant de la pudeur nécessaire à cet
acte intime. Une vingtaine de coupe-jarrets lampaient à même le sol une
nourriture infecte et avariée, tandis que d’autres vidaient pichets de mauvaise
piquette sur brocs de bière, l’œil éteint, les joues et le nez couperosés.
Sitruk
tâchait d’ignorer un sentiment de répulsion qui était en train de monter. Mais
le capitaine Craddock se rendit compte de la gêne éprouvée par le commandant
britannique. Vivement, se dressant sur la pointe des pieds, il marmonna à
l’oreille de Benjamin.
-
Courage, mon gars! Ce n’est pas le moment de flancher et de vomir tripes et
boyaux.
Quant
à Shah Jahan, paradoxalement, le dégoût l’avait quitté. Recouvrant son
contrôle, il se récitait mentalement quelques versets du Coran. Après tout, ces
mécréants ne pouvaient que se comporter de cette ignoble façon puisqu’ils
avaient repoussé le message et la prédication du Prophète Mohammed.
Gaston
n’affichait qu’un profond ennui. À ses yeux, la faune de cette Cour des
Miracles ne différait que fort peu de celle de son époque. Pourtant, plusieurs
détails le tracassaient.
-
Corps du Christ! Ventrebleu! Les mutilations sont vraies! Je les pensais
simulées.
Un
escogriffe aussi sale et pouilleux que ses congénères, maigre, la poitrine
creuse, le poil du torse maculé d’une sauce tournée aigre, se leva et, d’un pas
nonchalant, tout en se curant les dents avec un couteau de taille respectable,
s’avança jusque devant l’Artiste et lui dit d’une voix éraillée:
-
Ainsi, tu veux voir not’ roi! Et tu viens de Bourgogne dis-tu… moi, on
m’appelle l’Etripeur. Y a longtemps que je fais avaler les bulletins de baptême
aux bourgeois et aux seigneurs trop mignards. Comment te nomme-t-on?
-
On me surnomme le danseur de cordes.


-
Ah! Tu plaisantes! Le danseur de cordes! Tu danses devant les églises, sans
doute?
-
Non, j’estourbis les gens avec une corde.
-
Attends et tu vas comprendre, l’Etripeur, reprit l’Artiste après avoir marqué
une pause.
Sans
que l’assassin comprît comment, le danseur de cordes avait sorti son outil de
travail et, avec maestria, l’avait enroulé autour de la gorge de son
interlocuteur. Cette attaque ne lui avait pas pris plus d’une seconde.
L’Etripeur s’étouffait, devenait bleu puis violet, tout en essayant vainement
de se dégager.
-
Dois-je poursuivre ma petite démonstration? Reprit Tellier pince-sans-rire.
-
Arrête! Lui commanda alors une voix de basse venue du fond de la salle; tu
étrangles mon meilleur lieutenant. Or, un ribaud de sa valeur ne court pas les
rues.
-
Qui es-tu toi qui oses me donner des ordres?
-
Le souverain de ce lieu, le Grand Coësre lui-même, Gaspard le Rôtisseur ou
l’Ogre selon le bon vouloir des archers du Châtelet.
Un
homme à la carrure imposante, assez musculeux, les cheveux ramenés en chignon
sur la tête, vêtu avec une certaine recherche de velours écarlate et de drap
vert, le haut-de-chausse en partie ouvert - le grand truand était en pleine
action lorsque Tellier l’avait obligé à s’interrompre - sortit de l’obscurité.
Refermant sa brayette et se passant une langue gourmande sur les lèvres, il
jeta à la fille de service.
-
Toi, la chevrette, ne te fais pas oublier. Je n’en ai pas terminé avec toi.
Puis,
il jeta à l’Artiste:
-
Ainsi donc, danseur de cordes, tu désires t’adjoindre à ma cour. Foutrebleu! Tu
sais y faire avec une corde. Messire le diable lui-même en conviendrait. Mais
avec les couteaux, les estocs et les lardoires, que donnes-tu?
-
Oh mais chacun de mes hommes a sa propre façon de trucider, Grand Coësre.
-
Bougre d’encorné! Tu m’intéresses! Y compris ce vieillard passé maître en
homicides? Il ressemble pourtant à un innocent mendiant que la dévoreuse a
rejeté. Il a au moins cinquante balais. Et ce tendre marmouset? Tu ne vas pas
me faire accroire qu’il a déjà égorgé un homme ou éventré le moindre enfançon.
-
Le capitaine Craddock n’a pas son pareil pour homicider les gardes de la
prévôté.
-
Capitaine?
-
Oui-da, mon sire! J’ai combattu à Castillons et y ai remporté un certain succès
personnel, sans forfanterie. Les archers des Anglois s’en souviennent encore,
renseigna fièrement Symphorien en bombant le torse.
-
Oui, peut-être, mais c’était il y a … vingt ans!
-
J’ai de beaux restes.
-
Toi, le tendrelet, de quoi es-tu capable?
-
Je cours vite, très vite. Plus d’une bourse finit dans mon escarcelle, souffla
Guillaume, ravalant et sa salive et sa timidité. On m’appelle Pieds Légers.
-
Un coupeur de bourses doublé d’un puceau. Pourquoi pas? Mais il va falloir
faire vos preuves, les postulants. Affronter dès ce soir quelques uns de mes
champions. Je veux voir ce que vous avez réellement dans le ventre. Si vous
perdez, malheur à vous! Je vous fais pendre par les tripes ou j’offre aux corbeaux
vos têtes proprement découpées avec ce tranchoir! Acceptes-tu ce défi, toi le
danseur de cordes, pour toi et tes hommes?
-
La couardise ne fait pas partie de l’héritage de ma famille, Grand Coësre!
-
Ah! Ah! Tant mieux! Un peu d’animation dans cette morne soirée n’est pas pour
me déplaire. Ripailler, graisser et chauffer sa queue, quelle routine! Allez,
truands et truandes, coupe-jarrets et tire-laine, mendiants et faux lépreux, de
l’espace! Qu’on prépare l’arène et que le vin coule à flots! Ce soir, je
régale. Que chacun fasse bombance jusqu’à s’en faire éclater la panse! Se
batte, s’estourbisse, s’ébaudisse, participe à l’ordalie et se réjouisse! Vive
la truanderie qui festoie! Vive la Grande Faucheuse toujours affamée!
Sous
les hourras des réprouvés, les tabourets et les bancs furent jetés en désordre
contre les murs lépreux et lézardés tandis que les tonnelets et les pichets
précieux, au contraire, mis à l’abri. Un espace suffisant fut ainsi dégagé
permettant à Gaspard, assis sur une peau de panthère, de présider le tournoi.
***************
Petite
digression en forme de diatribe contre l’inculture généralisée portée aux nues
en ce XXIe siècle avide de plaisirs, de jeux et d’argent facile. Le bling bling
affiché, recherché, allait de pair avec la laideur. L’égoïsme et l’instant
immédiat, la célébrité à n’importe quel prix et le mépris de l’autre
encouragés, érigés en dogmes intangibles.
Ainsi,
en cette année 2022, en Occident, les musées et bibliothèques non rentables,
c’est-à-dire qui ne voyaient pas les foules accourir pour admirer ce qu’il
fallait absolument avoir vu au moins une fois dans sa vie, selon les chantres
de la pensée unique, fermaient les uns après les autres. La crise économique
qui sévissait depuis des lustres avait bon dos. Alors, les bâtiments étaient
récupérés par des promoteurs puis transformés en logements hyper tendance, très
courus par les gens de la jet set ou les people, ou encore, les immeubles
démolis lorsqu’ils n’avaient pas trouvé preneur.
À
leur emplacement, vite, on s’empressait d’édifier des temples dévolus à la
consommation de luxe pour les élites qui ne subissaient pas la contraction
drastique de leurs revenus, bien au contraire! Jamais les milliardaires
n’avaient été aussi nombreux! De même les miséreux. Mais ces derniers ne
comptaient pas.
Quant
aux collections remarquables, aux œuvres longtemps préservées, elles étaient
éparpillées, envoyées au pilon, ou encore vendues à l’encan, mises en promo, ou
données comme lots de consolation lors de jeux abrutissants diffusés sur la
Toile ou à la télévision moribonde.
Les
émissions de télé-réalités, sponsorisées par ces nobles bienfaiteurs de
l’humanité qu’étaient les fabricants de lessives, de papier hygiénique, de
désodorisants, déodorants et autres produits incontournables de l’homme
moderne, avaient même été jusqu’à inventer des concours très « in »
qui se multipliaient comme des lemmings ou encore des lapines en chaleur.
Les
candidats sélectionnés, ravis de leur soudaine importance, de leur célébrité
d’une heure ou d’un quart d’heure, devaient, sous les yeux hypnotisés et devant
les cerveaux disponibles, du moins ce qu’il en restait, trouver les moyens les
plus rapides et les plus ingénieux, les plus efficaces et les moins coûteux,
bien évidemment, pour détruire des chefs-d’œuvre en principe impérissables.
Dans
le passé, il y avait déjà eu l’iconoclasme, la destruction au nom de l’islam le
plus pur, celui des origines, bien avant Médine, l’immolation par le feu de
toiles d’art contemporain avec l’accord des artistes par des conservateurs de
musées désargentés à la suite des crises économiques sans fin, mais jamais
pareil suicide de la pensée et du patrimoine à une telle échelle.
Passèrent
à la trappe de l’abrutissement, les chapiteaux historiés de Sainte Foy de Conques,
les masques Dogon, un moai, des épinettes et des vielles, une partition
olographe de Janequin, une tapisserie de la Dame à la Licorne, un recueil de
poésies de Charles Cros, une bande dessinée d’un obscur tâcheron italien
comptant pour du beurre, seulement appréciée de rares fans, ici les
mésaventures de Picsou face à Miss Tick, et ainsi de suite…


Les
œuvres sur papier, les tissus peints à la main, finissaient en un joyeux
autodafé, les bronzes chinois ou étrusques fondus dans des fours, les colonnes,
les statues, les frontons fracassés sous les masses d’iconoclastes joueurs et
les cris d’approbation d’un public dopé à l’audimat et au crack.
Fort
loin de ce monde suicidaire, décérébré, condamné, Dan El assistait à cet
effacement du génie de l’humanité. Se refusant à intervenir, l’homme était
libre de sa destinée, il se contentait de reconstituer dans l’Agartha ces
créations dans toutes leurs diversités.
Pas
une semaine sans une modification dans l’ornementation des patios, placettes,
galeries, corridors, bibliothèques et salles de musées. Chaque citoyen de
Shangri-La pouvait choisir de posséder sans contrainte pour une semaine ou plus
si affinité, une reproduction parfaite d’un tableau de Corot ou de Moreau, une
robe de Paul Poiret ou un émail de la Sainte Chapelle. Pour notre jeune Ying
Lung une équation mathématique d’une simplicité éblouissante était aussi belle
qu’une chanson de Jacques Brel, une aurore boréale lui procurait autant
d’émerveillement qu’un vitrail du douzième siècle et une hache moustérienne
était aussi chère à son cœur que la Loi du Grand Tout formulée au XXIIe siècle
peu avant la grande inondation de 2105.
***************
Gaspard
le Rôtisseur trônait sur sa peau de panthère tel un satrape de l’Antiquité.
Faisant signe à un de ses malandrins, un jeune boutonneux au visage crevassé,
il lui ordonna:
-
Accroche-cœur, à toi l’honneur! Je veux que tu étripes ce glaire, ce ridicule
puceau. Ne me déçois pas.
Avec
un ricanement de mauvais augure, ledit Accroche-cœur s’avança jusqu’au centre
du ring improvisé. Alors, Pieds Légers déglutit, aspira l’air bruyamment mais
ne se déroba point au combat. Allez! Après tout, ce n’était pas la première
fois qu’il se battait! Il avait déjà aidé le Maître et brillamment par le
passé.
La
lutte débuta par une observation de plusieurs secondes des deux adversaires.
Puis, en rugissant, le coupe-jarrets se rua sur Guillaume. Ce dernier préféra
ne pas esquiver l’assaut. Les deux adolescents roulèrent sur le sol. C’était à
qui essayait de prendre le dessus et d’étrangler l’autre. Mais Accroche-cœur ne
jouait pas franc-jeu. Doucement, en effet, il tentait de tirer de son dos un
coutelas afin d’égorger celui qu’il prenait pour un néophyte dans ce genre de
combat au corps à corps. Pieds Légers s’en aperçut assez rapidement. Alors que
le truand empoignait son arme et croyait triompher facilement, le valeureux
Guillaume se saisit brutalement de la langue du tire-laine, et la lui trancha
avec les dents!
Accroche-cœur,
fou de douleur, poussa des cris inarticulés tout en vomissant des flots de
sang. Péniblement, à tâtons, il se redressa, toujours hurlant comme un goret.
Ses yeux croisèrent un court instant ceux du Grand Coësre. Il y lut son arrêt
de mort.
Gaspard
n’était pas du genre à remettre au lendemain ce qu’il pouvait faire le jour
même. Sans prévenir, il sortit de sous sa peau de panthère un long tourne
broche, et, sans pitié, visant le mandrin qui l’avait déçu, le lança. Le
javelot transperça la poitrine d’Accroche-cœur, l’empalant avec une cruauté et
une virtuosité sans équivalent.
Dans
la salle, tous se taisaient, se recroquevillant afin d’échapper à l’ire du roi
de la Grande Truanderie. Pendant ce temps, le corps sans vie de l’escarpe
vacillait de longues secondes avant de s’effondrer aux pieds de Guillaume tout
faraud. Lui aurait laissé la vie sauve au malandrin. Une sueur glacée coula
dans le dos de Pieds Légers. L’adolescent se demandait quel allait être son
sort.
À
cause de la maladresse d’Accroche-cœur, le Grand Coësre avait perdu la face. Humilié,
il s’était immédiatement vengé de cet affront cinglant. Ainsi, il faisait
comprendre à tout son monde qu’il restait bel et bien l’unique souverain de la
Cour des Miracles.
Sa
voix de basse retentit une nouvelle fois sous la voûte.
-
Petit, j’en conviens tu te bats bellement. Tu as donc conquis le droit et le
privilège d’être mon féal haut la main. Rends-moi maintenant hommage par le
baiser de paix.
Imperceptiblement,
Pieds Légers hésita un court moment. Regardant en direction de Frédéric, il vit
celui-ci acquiescer. Alors, il s’agenouilla devant l’Ogre et, après avoir
incliné la tête, accepta le baiser sur la bouche de celui-ci. Lorsqu’il reçut
l’embrassade, il se retint de justesse de respirer et réprima un geste
inconsidéré de répulsion. Il était dû à l’haleine fétide de Gaspard.
-
Mon garçon, te voilà maintenant enrôlé dans la Grande Truanderie parisienne,
s’écria le Rôtisseur avec un air narquois. Désormais, tous mes hommes te
considèreront comme leur frère.
-
Oui-da, mon Sire.
-
Accorde-leur ta confiance, obéis à mes ordres et tes os ne blanchiront que fort
tard dans une tombe du cimetière des Saints Innocents. À moins que ta carcasse
n’aille se balancer au gibet de Montfaucon et ta tendre chair nourrir les
corbeaux et autres corneilles. Gare aux gens du Châtelet!
-
Oui, seigneur. Je suivrai ton conseil et ne faillerai point.
-
Parfait. Maintenant, à qui le tour? Le vieux soldat qui, déjà, devait servir
sous l’étendard de notre bonne Jeanne ou de Xaintrailles devrait s’avancer.
-
Pourquoi pas? Crâna Symphorien en se campant solidement sur ses deux jambes.
Tout d’abord, permets que je me débarrasse de ce tonnelet de bon alcool venu
tout droit de Cognac.
-
Est-ce un cadeau d’amitié?
-
Ouais! On peut dire les choses comme ça, Grand Coësre. Tout à l’heure, nous en
lamperons tous quelques godets après la petite formalité.
-
Hé bien, tu ne doutes de rien l’aïeul! Et encore moins de ta victoire. J’aime
cela. Qui veux-tu combattre parmi mes marauds et ribauds? Je t’offre de choisir
ton adversaire car tu me plais. Le Pourfendeur? Atlas ou encore l’Écorcheur?
-
Puis-je également décider de la façon de me battre?
-
Vieil homme, tu m’as l’air d’un sacré larron. Un duel au couteau cela te
va-t-il?
-
Certes oui!
-
Dans ce cas, affronte mon Écorcheur. J’ai hâte d’assister à ce combat.
Un
grand échalas, environ un mètre soixante-quinze sous la toise, ce qui était
élevé pour l’époque, s’en vint à son tour au centre de l’arène. Le poil noir,
le menton en galoche, l’absence de nez ainsi qu’une hideuse balafre qui partait
de la joue gauche pour atteindre le milieu du front, en épargnant à peine la
paupière, tout cela conférait au malandrin un aspect grotesque des plus
effrayants.
Le
tire-laine toisa Craddock d’un œil mauvais d’où le dédain n’était pas absent.
Machinalement, il jouait avec un couteau de taille respectable. Cette
ostentatoire attitude n’intimida nullement notre baroudeur de l’espace. Il en
avait vu des matamores, pas tous humains, qui se débinaient au premier
véritable danger.
Sans
prévenir, l’Écorcheur lança une attaque aussi soudaine que prompte. Or, agilité
sublimée par l’habitude ou miracle incontestable, le Cachalot du Système Sol
évita les deux lames projetées dans sa direction. Faisant un pas de côté, il
roula à une vitesse prodigieuse sur le sol en terre se moquant éperdument des
cafards et des rats qui y couraient, grouillaient et banquetaient paisiblement au milieu de la faune humaine.
Pas
du tout décontenancé par les roulés-boulés enchaînés de Symphorien, l’échalas
le bombarda littéralement avec tous les coutelas et autres armes à trucider qui
apparaissaient magiquement dans les paumes de ses mains. Peut-être notre bandit
avait-il pactisé avec le Diable ou son cousin?
Mais
il vint un court instant où notre coupe-jarrets se retrouva pourtant démuni.
Cela ne dura pas plus de trois secondes. Symphorien mit à profit ce laps de
temps relativement bref. Avec une éblouissante rapidité et toujours doté de
réflexes prodigieux, entraînement quotidien au Harrtan oblige, se relevant sans
une égratignure, au dépit de la plus grande partie de l’assistance, le
baroudeur spatial encore vert, à son tour, projeta trois dagues en direction de
l’Ecorcheur. Bien évidemment, aucune ne rata sa cible. Cloué à même un volet de
bois, le gredin roula des yeux emplis de terreur. De son cou s’échappait un
flot de sang. Les poumons aussi étaient perforés. Dans un souffle proche du
râle, l’échalas murmura:
-
Imposteur! Gredin! À Falaise et Castillons, tu n’y étais point! J’le sais bien;
j’ai servi Xaintrailles avec mes compères, ceux de la bande à Jacquot.
Sur
ces paroles, l’Ecorcheur mourut. Personne n’avait entendu les ultimes propos du
truand hormis ce bon vieux capitaine d’écumoire et l’Artiste. Ce dernier
possédait une ouïe particulièrement fine.
Le
Grand Coësre, toujours affalé sur sa peau mitée de fauve, ne savait s’il devait
se réjouir et applaudir cet exploit ou bien déplorer la perte d’un de ses
meilleurs lieutenants et s’enfermer dans une bougonnerie de mauvais aloi
annonciatrice d’une colère dévastatrice. Deux de se aides, assassins patentés,
venaient d’embrasser la camarde.
Fier
de lui, se pavanant comme un coq, Craddock s’avança jusque devant le roi de la
Cour des Miracles. Dévoilant des dents usées et fortement jaunies par le tabac,
il articula ce qui suit avec aplomb.
-
Doux Sire, n’ai-je pas droit moi aussi à ton accolade? Tu ne trouveras pas de
vassal plus fidèle et dévoué que moi à vingt lieues à la ronde.
-
Non grand-père, effectivement. Je ne refuse pas ton hommage, bien au contraire.
Reçois donc, aujourd’hui, mon baiser pour la vie.
Une
brève seconde, le danseur de cordes craignit pour Symphorien. Pourtant, tout se
passa bien. Sans faillir, le baroudeur embrassa lui aussi la bouche puante du
Grand Coësre.
-
Qu’est-ce qu’il schlingue ce sapajou! Pensa Craddock en accomplissant cet acte
de pure bravoure.
Puis,
sur un signe de Gaspard, les ribauds et les ribaudes, les gredins et les
gredines, les bougres et les bougresses, les mégères et toute la gent de
l’auberge hurlèrent longuement leur joie d’avoir un nouveau compagnon de
truanderie. Après près de cinq minutes de cette manifestation bruyante et
sincère de ses commensaux, le roi ordonna:
-
Silence, malandrins et putains! Ne vous réjouissez pas trop vite. Il reste
encore cinq tournois. Il est temps de voir ce que vaut le Mauricot.
Shah
Jahan qui avait été doté par Dan El du don des langues comprit que son tour
était venu de prouver sa vaillance et son ardeur au combat. L’insulte lui
déplut profondément. À ses yeux, cette faune barbare ne méritait pas même un
regard. Mais pour Mumtaz Mahal, il devait supporter les plus grandes
humiliations. L’être hybride ne lui avait-il pas fait la promesse que, quelque
part, sa bien-aimée l’attendait?
-
A toi, le Sarrasin. Que sais-tu faire? Comment t’y prends-tu pour estourbir?
-
Je coupe des têtes avec mon yatagan, seigneur roi.
-
Bah! Tout le monde ici s’adonne à cette distraction.
-
Certes, mais pas ainsi!
Sans
coup férir, l’arme avait jailli comme par magie dans les mains du prince
Moghol. En sifflant, elle coupa trois têtes en deux secondes. L’Éventreur, le
Maraudeur et le Cancrelat passèrent l’arme à gauche! Les chefs tranchés s’en
vinrent rouler sur le sol jusqu’à la peau de panthère. Les yeux écarquillés des
têtes décapitées exprimaient le cruel étonnement de ce coup mortel. Peu après -
deux minutes tout de même - les trois corps, après de multiples soubresauts,
chutèrent lourdement. Animés encore de tressaillements, ils ne cessèrent leur
manège que lorsqu’un truand, repoussant sa terreur, se décida à transpercer la
poitrine des cadavres étêtés.
Dans
la salle voussée, personne n’osa piper mot. Tous étaient encore sous le choc.
Le silence s’éternisa. Gaspard, surnommé l’Ogre, se demandait quelle offense il
avait due commettre pour voir ainsi ses meilleurs hommes s’en aller en enfer
tutoyer Lucifer.
-
Ouille! Quel redoutable truand il fait, ce mat de peau! Marmonnait le Grand
Coësre dans sa barbe.
Finalement,
le Rôtisseur prit sa décision.
-
Comment te nomme-t-on? Demanda Gaspard au prince Moghol.
-
Jahan!
-
Désormais, Jahan tu es à mon service.
-
Oui, seigneur.
-
D’où viens-tu? De Perse? De Bohème?
-
De plus loin encore, seigneur. Je veux oublier que ma bien aimée m’a quitté.
-
Je ne t’imposerai pas mon baiser. Ta lame me suffit. Vous autres, venez vous
agenouiller devant moi. Inutile de poursuivre l’ordalie. Je vous accorde mon
soutien et mon hospitalité. Soyez-moi fidèles. Baste! Assez de cadavres ce
soir! Il est temps de se remplir la panse.
De
la Renardière, Paracelse, Sitruk et Tellier se prosternèrent chacun leur tour
devant le Grand Coësre. Lorsque le danseur de cordes se releva, il dit à
l’oreille du roi des truands:
-
Tu as pris là une sage décision.
-
Pardi! Ton intronisation me coûte fort cher compagnon. Six hommes! À Dijon, les
coquins te ressemblent-ils tous?
-
Oui-da, mon Sire.
-
Alors, je plains le Bourguignon! Mais foin de tristesse et de gémissements.
Banquetons, ripaillons, buvons jusqu’à plus soif jusqu’à l’aube! Vous entendez,
vous autres? Gobergeons-nous jusqu’à en crever. Et que le Boulanger fasse fuir
le guet et la Faucheuse cette nuit!
Des
cris accueillirent ces bonnes paroles. Tous les réprouvés s’empressèrent alors
de reprendre leurs activités interrompues avec un entrain et un enthousiasme
renouvelés. Ce soir, la main glacée et sans merci de la Mort les avait frôlés
et il leur tardait d’oublier leur angoisse.
Tandis
que Craddock rongeait un os de mouton, Sitruk échangeait quelques paroles avec
l’Artiste.
-
Ainsi, nous sommes donc tous acceptés. cela me semble un peu trop facile…
-
Oui, exactement, trop facile, Benjamin. Acceptés du bout des lèvres et
provisoirement. Il nous faudra être sans cesse sur le qui-vive et ne pas
craindre d’estourbir les honnêtes bourgeois de Paris.
-
Bigre! Vos paroles ne me réjouissent pas. Je ne me suis pas enrôlé pour devenir
un assassin.
-
N’avez-vous jamais tué?
-
Euh… oui… dernièrement, en duel. Auparavant, avec des torpilles, des canons,
phaseurs ou encore à l’aide de disrupteurs. Car, dans mon monde, l’Angleterre
se trouvait en guerre contre ces foutus Napoléonides.
-
Dans ce cas, dites-vous que, désormais, vous êtes en guerre contre tous les
habitants de cette époque. Surtout, ne faillissez pas!
-
Je pense que Daniel Lin ne me le pardonnerait pas… j’ai une sacrée ardoise avec
lui.
-
Moi non plus, je ne vous manquerais pas si vous me décevez.
Sur
cette conclusion, qui n’était pas une boutade, Tellier mordit à belles dents
dans la cuisse d’une poularde rôtie à point.
***************
Plus
de quinze jours avaient passé depuis que Tellier avait incorporé la Cour des
Miracles. Ses hommes avaient dû s’habituer à simuler des mutilations ou des
maladies pour s’en aller mendier dès potron-minet sur les parvis de
Saint-Eustache ou de Notre-Dame. Shah Jahan avait échappé à cette humiliation.
Tous les déguisements ne parvenaient pas à dissimuler son exotisme. Mais, le
soir venu, il ne se faisait pas prier pour couper les bourses des bourgeois et
des damoiseaux impudents qui s’aventuraient dans le quartier. Même les ruelles
de l’Île de la Cité n’étaient pas sûres. Au petit matin, il n’était pas rare de
retrouver un corps sans vie près de la grève ou sur les quais de la Seine.
Quant aux noyés, victimes d’un coup de dague, ou étranglés, les sergents d’arme
ne les comptabilisaient plus.
Si
Marteau-pilon, Paracelse et Craddock n’affichaient aucun scrupule à jouer du
couteau ou de l’épée, ce n’était pas le cas du jeune Guillaume ou encore de
Gaston de la Renardière. Ces deux-là piaffaient, s’impatientaient, désirant
passer à la suite du plan mis au point à bord du Vaillant et non pas
perdre leur temps à trucider les honnêtes gens, marchands ou sots seigneurs.
Or
Tellier devait avant tout s’assurer pouvoir compter sur un nombre suffisant de
partisans tire-laine, coupe-jarrets et autres malandrins avant d’entamer
l’étape suivante. Devenir populaire prenait du temps! Sans oublier la nécessité
de rester sur le qui-vive avec le Grand Coësre, qui, certainement, ruminait une
vengeance adéquate. Cette menace qui planait sur le groupe ne semblait pourtant
pas affecter l’humeur du danseur de cordes.
Benjamin,
quant à lui, se moquait des états d’âme de Gaston et de Pieds Légers. Pour lui,
finalement, poignarder un marchand de vin ou empaler un homme d’arme, ce
n’était pas de l’assassinat puisqu’il n’estourbissait que des fantômes, des
êtres déjà morts depuis plus de mille ans par rapport à l’an 2518 d’où il
provenait. De plus, pour le conforter dans cet état d’esprit, il se souvenait
des paroles prononcées par André Fermat. Le vice amiral lui avait en effet
expliqué que cette piste temporelle n’était que le résultat des manipulations
maladroites du continuum spatio-temporel faites par Shah Jahan. Lorsque tout
serait revenu en ordre, la chronoligne leurre s’effacerait d’elle-même, sans
qu’aucun membre de l’équipe du commandant Wu n’en pâtît, bien sûr. Jamais
Albriss n’aurait gobé un tel discours, mais le Britannique, qui au fond de lui,
méprisait les Français, oui! Il lui restait du chemin à parcourir avant de se
refuser à ôter la vie de n’importe quelle créature, pensante ou pas.
Daniel
Lin avait une conscience aigue de cet état d’esprit mais il n’affichait rien
hormis une ferme résolution dans une impassibilité affectée.
Dix
heures du soir venaient de sonner au clocher de Saint-Germain l’Auxerrois.
Une petite pluie fine humidifiait les sentes aux pavés irréguliers. Le guet passé après avoir crié « Bonnes gens, il est dix heures, dormez en paix », une petite troupe s’abritait sous l’avancée d’une porte cochère. Gaspard le Rôtisseur en était, ainsi que le danseur de cordes, Paracelse, Benjamin, Craddock, Gaston, Firmin le joyeux drille, Va-à-confesse, deux truands particulièrement retors.

Une petite pluie fine humidifiait les sentes aux pavés irréguliers. Le guet passé après avoir crié « Bonnes gens, il est dix heures, dormez en paix », une petite troupe s’abritait sous l’avancée d’une porte cochère. Gaspard le Rôtisseur en était, ainsi que le danseur de cordes, Paracelse, Benjamin, Craddock, Gaston, Firmin le joyeux drille, Va-à-confesse, deux truands particulièrement retors.
Ces
huit hommes se tenaient en embuscade dans le but de s’en prendre non pas à un
quidam ordinaire mais à un puissant et noble seigneur, le baron de Presles.
Tous s’étaient armés d’abondance. Jules Souris n’avait pas oublié ses couteaux
et ses serpentines, Frédéric ses cordes, en réalité un fouet lasso amélioré par
ses soins, le Cachalot du Système Sol ses dagues et son espadon gigantesque.
Les autres étaient dans le ton.
L’Ogre,
anxieux, scrutait la nuit tout en se mordant le poing.
-
Grand Coësre, vous avez dit vous-même, tantôt que vous étiez certain de vos
sources. Alors, pourquoi cette inquiétude? Marmonna Benjamin en soufflant sur
ses doigts engourdis afin de les réchauffer.
La
nuit était fraîche pour la saison, un petit huit degrés Celsius et le
commandant britannique, trop habitué au confort du XXVIe siècle, avait encore
besoin de s’endurcir.
-
Par les cornes de Magog, tais-toi! Je crains que quelqu’un ait prévenu notre
proie. Au Châtelet, on ne m’a pas à la bonne ces temps-ci. J’ai eu le tort de
soutenir monsieur de Berry dans son dernier complot.
-
Bougre d’andouille! Chut! Du monde s’amène.
Effectivement,
Craddock ne se trompait point. Une vingtaine de personnes s’en venait, il
s’agissait de l’escorte du baron de Presles. Au-devant, des laquais avec des
flambeaux, à pied, puis, six hommes à cheval. Au centre, le seigneur lui-même.
Et derrière, des gros bras, des gardes du corps visiblement. À la vue d’un
cortège aussi conséquent, Gaspard retint un cri de dépit. il pensait que le
bonhomme serait seul ou presque. Le coup allait-il manquer? À huit, que pouvait
espérer la bande? Celui qui avait prévenu le Rôtisseur et l’avait payé, l’avait
dupé et envoyé dans un traquenard. Il ne restait plus à la troupe qu’à
s’effacer au maximum, à se fondre dans la nuit et, sans un bruit, à laisser
passer le baron et son escorte.
Alors,
l’Ogre fit le signe qui voulait dire « ne pas intervenir ». Ses
truands étaient prêts à lui obéir; malheureusement, c’était sans compter sur
deux minuscules détails. Le premier fut un cheval qui, sentant une présence
hostile, se mit brusquement à hennir et à refuser d’avancer. Aussitôt, l’un des
porte torches se retourna et tenta d’éclairer les coins obscurs et les
multiples renfoncements qui se dérobaient à sa vue. La flamme parvint à
accrocher la lueur argentée de l’acier. Le laquais amorça un pas tandis que les
soldats de l’escorte mettaient la main sur la poignée de leur estoc.
Le
deuxième aléa survint peu après alors que le silence retombait sur la ruelle.
Face à la porte cochère, un volet s’ouvrit et un homme en bonnet de nuit se
permit de vider son seau d’aisance dans la sente, discrètement, ne se
préoccupant pas de savoir s’il y avait quelqu’un sous sa fenêtre. Le contenu
fut donc déversé et vint gicler sur les gardes et le baron de Presles. Empli
d’un courroux légitime, le seigneur leva la tête et jeta des insultes bien
senties à l’adresse de l’outrecuidant personnage qui agissait avec autant de
légèreté.
Or,
tandis que les imprécations et les anathèmes fusaient et que le noble ordonnait
à deux de ses gardes du corps de fracasser la porte de l’impoli propriétaire et
de lui tanner le cuir, celui-ci, justement, à l’instant où il refermait le
volet, vit un groupe de malandrins se dissimuler en embuscade sous la porte
cochère. À son tour, il se joignit aux hurlements.
-
Par le sang du Christ! Des brigands sous le renfoncement! Sus aux coupe-jarrets!
Aussitôt,
l’enfer se déchaîna dans la ruelle bourgeoise, si paisible un peu moins d’une
heure auparavant.
Malgré
l’étroitesse des lieux, un combat sans merci s’engagea. Promptement, Paracelse
s’en vint tailler les jambes des chevaux qui hennirent et ruèrent, désarçonnant
leurs cavaliers. Brutalement jetés au sol, les hommes peinèrent à se relever
empêtrés dans leurs armes et leurs étriers. Cela fut mis à profit par Gaspard
qui égorgea sans sourciller quatre gens d’armes avec une habileté qui relevait
l’habitude de cette action chez le truand. Mais cet acte sanglant ne suffit pas
à effrayer le baron de Presles et le reste de son escorte. Face aux bandits se
dressaient encore quinze hommes valides. Savoir jouer du couteau, de l’espadon
ou de la corde n’allait pas suffire.
Tandis
que Craddock brettait ferme tout en maugréant contre cette maudite malchance
et, par la même occasion, agonisait d’injures sonores les laquais, Tellier, de
son côté, se demandait s’il y avait assez d’espace disponible pour user de la
science du Harrtan. Benjamin ne se posait pas tant de questions. Il utilisait
au mieux son épée, essayant de faire face à trois malabars tout en gardant un
sourire carnassier figé sur ses lèvres.
Va-à-confesse
et Joyeux Drille n’étaient pas à la fête, oh non! Avec leur demi épée, ils
affrontaient des gens coriaces, habitués aux champs de bataille. De son côté,
le Grand Coësre enchaînait les moulinets et les feintes, escrimant avec une
sorte de tournebroche. Son outil de travail ne le quittait que rarement,
surtout lorsqu’il s’ébattait avec ses sujettes.
Enfin,
une trouée se fit chez l’ennemi. Le baron de Presles, qui avait reçu un méchant
coup d’épée à la poitrine, coup administré par l’Artiste en personne, et qui,
désormais, bataillait à genoux, une main tentant de compresser le sang qui
coulait de sa blessure, donna bien malgré lui le signal pour passer à un autre
niveau d’escrime. Le danseur de cordes usa avec profit de l’espace ainsi
dégagé. Sans que rien n’annonçât son saut, Frédéric se retrouva soudainement en
train d’effectuer un salto arrière. Cette acrobatie lui permit d’en finir avec
deux mastodontes, et ce, d’une seule botte.
Le
Rôtisseur qui vit ce bond, fut sidéré et crut à un prodige. Pour lui, l’Artiste
n’était plus un simple coupe-jarrets mais s’était métamorphosé en démon. Or, il
fut encore plus ébahi lorsque, peu après, l’Écarlate, comme il nommait Sitruk,
imita Tellier! Les miracles et les merveilles n’étaient cependant pas finies.
Perdant le sens de la réalité, Gaspard faillit s’effondrer lorsque, à leur
tour, le vieux Craddock et Paracelse se mirent à bretter en l’air. Symphorien,
malgré son âge presque canonique, accomplissait ce prodige sans marquer le
moindre signe de difficulté, ne transpirant même pas, comme s’il s’agissait
d’effectuer quelques pas de danse à la Cour du roi de France. Au contraire,
tout à fait invraisemblable, le Boutefeu, tel était le surnom de Jules Souris
chez les truands, se battait difficilement dans le ciel et sur les murs.
Pourtant, il parvint à tuer son homme sans que ses yeux dénonçassent le moindre
sentiment de dégoût. Si Paracelse ne se montrait pas aussi à l’aise que
Symphorien dans la maîtrise du Harrtan, c’était parce qu’il n’y avait que peu
de temps qu’il prenait des leçons de cet art martial auprès de Daniel Lin.
Jusque là, il n’avait pas éprouvé le besoin de pratiquer ce sport.
Bref,
il n’y avait que Marteau-pilon pour ne pas bretter de cette façon. À vrai dire,
le colosse n’avait nullement la nécessité de faire appel au Harrtan pour vaincre.
Ses battoirs abattaient leur homme avec une facilité déconcertante. En vingt
secondes, il avait déjà additionné à son palmarès trois victimes alors que
Gaston, de son côté, tout en pourfendant des gardes plus ventrus que musculeux,
jetait régulièrement des regards appréciateurs en direction de Marteau-pilon.
Il pouvait s’extasier tout son saoul puisque lui aussi s’y connaissait en
exploits de ce genre. Souvent, il lui arrivait de soulever deux bonhommes bien
costauds à la fois, sans marquer le moindre signe de fatigue, les jours où,
évidemment, il n’avait pas trop abusé de la bonne chère et de la dive
bouteille.
On
comprend qu’à ce compte-là, il ne fallut pas longtemps à Tellier et consorts
pour venir à bout du baron de Presles et de ses gens. Dans cette scène, seuls
le Rôtisseur, Joyeux Drille et Va-à-confesse faisaient triste figure. Lorsque
le sol fangeux s’encombra de quinze cadavres humains et de six chevaux à
l’agonie, le calme revint dans la sente à nouveau plongée dans la nuit.
Bien
malgré lui, Gaspard avait abandonné de sa superbe. Penaud, il fixait d’un
regard morne les corps sans vie, n’osant poser les yeux sur ses féaux.
Subjugués, Joyeux Drille et son compère ne tarissaient pas d’éloges. Ils
félicitaient abondamment Symphorien, Gaston, Frédéric, Benjamin, Jules et même
Marteau-pilon, demandant, ou plutôt suppliant qu’on leur apprît au plus vite
cette merveilleuse façon de bretter tout en tournoyant dans les airs.
Tout
en essuyant la lame de son espadon, Craddock ricanait, l’Artiste se taisait,
Marteau-pilon grognait; Sitruk mit fin à ces doléances en lançant
judicieusement:
-
Pressons! On vient. J’entends un cliquetis d’armes. Les gens du prévôt sans
aucun doute.
-
Oui, mon gars, tu parles d’or. Peu me chaut de connaître les geôles du Châtelet
puis de tâter de la corde de Monsieur de Paris!
Ainsi
donc, les truands s’enfoncèrent dans les ténèbres. Il bruinait toujours et, à
la maison d’en face, le volet avait été refermé; l’honnête commerçant, il
vendait des boutons dans une petite boutique au bas de son logement, avait
préféré ne pas avoir à témoigner sur ce qui s’était passé. Lorsque, au matin,
lui-même et son épouse seraient interrogés, ils ne sauraient strictement rien,
n’auraient rien vu ni ouï. Pendant la tuerie, ils dormaient comme des loirs, de
paisibles gens à la conscience pure.
Le
Grand Coësre, ayant regagné la taverne de maître Larripont, méditait sombrement
sur son avenir au sein de la Grande Truanderie. Cette nuit, il avait perdu une
partie. Encore une mésaventure de cet acabit et c’en était fait de sa royauté!
Maintenant, il devait absolument empêcher Joyeux Drille et Va-à-confesse de
raconter à tout venant les exploits du danseur de cordes et de sa troupe. Quel
subterfuge allait-il trouver?
***************
Désormais,
l’Artiste comptait un groupe d’admirateurs inconditionnels prêts à tout pour
satisfaire la moindre de ses envies. Encore quelques semaines, voire quelques
jours et Frédéric aurait accompli sa part de travail. Fermat pourrait enfin
enclencher la phase finale du plan pour venir à bout de Fu. Le danseur de
cordes n’aurait plus à ronger son frein.
***************
Plessis-Lez-Tours,
fin août 1473.


Louis
XI venait d’être informé de la mort imminente de son frère turbulent, Charles,
duc de Guyenne. Ce n’était plus qu’une question de jours, voire de quelques
heures. Le souverain ne se réjouissait nullement de cette nouvelle. Bien que
Monsieur Charles lui ait mené la vie dure, pris la tête de la Ligue du Bien
Public, se soit allié à son pire ennemi, le duc de Bourgogne, Louis soupirait
et se montrait désemparé. Les États Généraux devaient maintenant être assemblés
au plus tôt. Pouvait-il compter sur la Noblesse et le Clergé? Quant au
Troisième Ordre, il lui était tout acquis. Comment réagirait le Pape? Le
souverain anglais, bien qu’empêtré dans ses affaires dynastiques, ne manquerait
pas de se rapprocher, une fois encore, de Charles le Téméraire.
Une
guerre se profilait. Or, les caisses de l’Etat étaient vides. Fallait-il encore
augmenter les impôts? En créer de nouveaux? Dans ce cas, le Tiers se rangerait
du côté de la Noblesse.
Que
faire? Sainte Vierge! Saint Michel! Inspirez-moi! Ah! Si Charlotte était grosse
une nouvelle fois! Mais à cinquante ans, Louis ne montrait plus autant d’ardeur
dans les joutes de l’amour. Son devoir conjugal lui pesait. La jeune princesse
Anne ferait une souveraine acceptable. Qui aurait le cran de lui prêter serment
d’allégeance? Les Grands Féodaux, quant à eux, estimaient légitime de
n’accorder leur foi qu’à un roi, un mâle capable de porter les armes et de
conduire les batailles. Risible! Le temps des chevaliers était bel et bien
mort. La guerre contre les Godons l’avait parfaitement démontré.
Adonc,
Louis le Onzième venait de convoquer un conseil royal extraordinaire. Demain,
le souverain du royaume des lys prendrait le pouls de ses sujets et ordonnerait
ce qu’il devait. Le Chancelier, les Trésoriers des Finances, coiffés par le
Ministre Jean Bourré, le Connétable Saint-Pol et tous ses comès se rangeraient
à son avis.
-
Sire roi, toussota Olivier. Puis-je vous parler?
-
Entre. Tu sais bien que tu as porte ouverte partout en ce château.
Péniblement,
Louis se redressa de son prie-Dieu. Lentement, il se leva et regarda
attentivement son conseiller occulte.
-
Qu’as-tu à me dire?
-
Permettez-moi, Sire, que je vérifie que personne ne nous écoute.
Après
s’être assuré qu’aucune oreille indiscrète ne traînait dans les parages, y
compris celle d’un garde royal, Olivier s’avança jusque devant la petite table
sur laquelle une aiguière était posée. Abruptement, il osa une question.
-
Avez-vous toute confiance dans le sieur de Commynes?
-
Olivier, le sire d’Argenton m’a prouvé sa fidélité maintes fois depuis Péronne.
Oublies-tu qu’il me doit tout?
-
Certes, Sire… certes… mais… Comment exprimer la chose? Concernant le délicat
problème de la succession au trône… eh bien! Il me semble fort tiède de voir
Madame la Grande vous succéder et devenir reine de France.
-
Ah! C’est donc cela qui te tracasse. Le sire d’Argenton est un homme
intelligent doublé d’un loyal serviteur. Philippe va réfléchir et vite
comprendre qu’il n’y a pas d’autre solution qui s’offre à moi. Monsieur mon
frère sera mort bientôt. Or, mon plus proche parent mâle après Charles, le
jeune duc d’Orléans n’a que onze ans. Son âge tendre en fait un jouet entre les
mains de mon cousin de Bourgogne. À moins que Charles le Téméraire n’ait
l’ambition de devenir roi de France? Dans ce cas, l’Armagnac et Édouard IV ne
seront pas de son côté. Selon moi, ils s’empresseront de soutenir un autre prétendant.
-
Oui-da, Sire. Si vous m’écoutiez, vous vous hâteriez de convoquer les États
Généraux pour la fin septembre, après la Saint-Michel.
-
Et qui te dit que ce n’est pas là mon intention?
-
Oh! Fort bien! Pourtant, depuis tantôt quatre mois, vous tergiversez alors que
vous savez pertinemment Monsieur de Guyenne fort malade.
-
Justement. Je crains de ne pouvoir compter sur le secours du Clergé dans ces
États. N’ai-je pas mis fin à certains abus des Pairs de l’Eglise?
-
Sire roi, comme par le passé, vous les retournerez tous en votre faveur. Un
beau discours, un peu de mômerie…
-
Ma foi, une mômerie? Ma pénitence aussi? Olivier, je ne supporte pas ta tiédeur
vis-à-vis de la religion et des saints! Ôte-toi de ma vue! Et demain, fais-toi
discret en mon Conseil.
Rabroué
par Louis, Olivier le Daim n’insista pas. Il sortit le plus dignement qu’il le
put de la petite chapelle privée. Quelques mètres plus loin, il croisa le sire
de Commynes en compagnie du sieur Grimaud. Visiblement, les deux hommes s’apprêtaient
à être reçus en audience particulière par le souverain. Tous deux discutaient à
voix basse en flamand. À cet instant, l’ancien barbier regretta de ne pas
pratiquer cet idiome. Néanmoins, il salua civilement les deux seigneurs
conscient que ces derniers bénéficiaient désormais de la faveur du roi. Le sire
d’Argenton lui rendit poliment son salut ainsi que l’individu qui répondait au
prénom de Daniel Lin. Bien qu’Olivier désirât en savoir plus, il ne s’attarda
pas dans le corridor.
Le
garde, qui officiait devant les appartements royaux, laissa Spénéloss et Daniel
Lin pénétrer à leur tour dans le saint des saints.
L’Hellados
s’adressa mentalement au commandant Wu.
-
Avez-vous senti la haine que messire le Daim éprouve à mon égard?
-
Bien sûr. Je pourrais la toucher tellement elle est palpable.
-
Dire que nous devons travailler ensemble!
-
Vous ne pouvez changer cela, alors acceptez cet état de chose.
-
Le roi nous observe.
Avec
élégance et sans formalisme, le commandant Wu s’inclina devant le monarque.
Spénéloss l’imita mais avec la raideur en plus.
-
Mon Conseil se tient demain à neuf heures, fit Louis la mine renfrognée.
Monsieur de Commynes, je vous demande d’y assister.
-
Certainement, Sire.
-
La question de la succession sera abordée ainsi que celle de la nécessité de
réunir les États Généraux pour la Saint-Michel.
-
Bien, Sire mon roi.
-
Me soutiendrez-vous face à messire le Chancelier?
-
Mon roi, doutez-vous de moi?
-
Pas de votre fidélité envers ma personne, Philippe. Mais bien de celle envers
Madame la Grande.
-
Sire, la princesse n’est encore qu’une enfant.
-
Oui, mais mon frère agonise. Le temps presse.
-
Sire, je comprends.
-
Qu’avez-vous présentement à l’esprit?
-
Un testament suggérant une régence.
-
Une régence? Mais, par le sang de Notre Seigneur Jésus Christ, ce n’est pas moi
qui me meurs!
-
Sire, laissez-moi vous expliquer. Ce testament, validé par le Parlement de
Paris puis par ceux de vos autres provinces, accréditerait davantage la
légitimité de la princesse Anne, votre fille.
-
Commynes, reconnaissez plutôt que vous cherchez à gagner du temps! Je vais
bientôt penser que quelqu’un vous stipendie. Jean d’Armagnac? Bourgogne? Vous
me décevez. En cet instant, je joue une partie délicate. Bien plus qu’à
Péronne. Je comptais sur votre aide. Dois-je donc me résoudre à affronter seul
la tempête? Que va-t-il advenir du royaume lorsque je ne serai plus? Sera-t-il
dépecé par les charognards, les comploteurs de la Ligue du Bien Public
ressuscitée? Tombera-t-il dans l’escarcelle d’un seigneur de la guerre, un de
ces Grands dépourvu de cervelle qui ruinera en une année à peine le travail que
j’ai patiemment accompli en une décennie? Subira-t-il une fois encore la guerre
et son cortège de malheurs, c’est-à-dire la peste, la famine et les Grandes
Compagnies? Sera-t-il vendu à l’encan, au plus offrant? Mes chers cousins de
Bourgogne et d’Angleterre s’étriperaient pour le recevoir en dot devant mon
cadavre encore chaud! Les trompettes des hérauts devront-elles être remisées?
Ah! Ce doux pays de France est-il donc damné parce que Jeanne, la bonne Jeanne
a été brûlée comme sorcière à Rouen et parce que mon père a laissé s’accomplir
une telle infamie?
-
Sire roi, loin de moi l’idée, non l’envie de précipiter la France dans l’abîme
de la guerre civile. S’il y a quelque chose que j’exècre de toutes mes forces,
c’est bien la guerre et ses atrocités.
-
Enfin un sentiment qui se dévoile dans votre armure de froideur, Philippe!
Enfin de la sincérité! Enfant, le roi Charles VII a été traité de bâtard par sa
propre mère. Longtemps, il n’a été que le roi de Bourges. Moi aussi, j’ai connu
et ressenti cette cruelle humiliation. Lorsque j’avais cinq ans à peine, il
m’en souvient encore, j’entendais les lavandières chantonner sous les fenêtres
du château:
Que
reste-t-il
A notre dauphin si gentil?
Orléans,
Beaugency,
Notre-Dame
de Cléry…
Croyez-m’en,
cela marque l’âme d’un futur monarque au fer rouge!
-
Sire, demain, je me tiendrai à vos côtés!
Alors,
Commynes se mit à genoux comme s’il prêtait l’hommage-lige à son suzerain Louis
le Onzième. Intérieurement, Daniel Lin applaudissait à cette scène jouée
excellemment par deux êtres hors du commun.
« Par
ma foi, tous deux sont remarquables! Ah! Universelle Aragne! comme tu
sais faire vibrer la corde de la loyauté alors que cette vertu t’est totalement
étrangère! Tu pleures à la perfection. Sur commande. Tes larmes paraissent si
réelles. Admirable. J’ai bien envie de citer Pie VII, en cette seconde. Chapeau
pour Spénéloss également. Il joue son rôle de féal tout en finesse. Mais qui
l’emporte véritablement? Louis ou l’Hellados? Qui trompe qui? Bah! Une chose
est certaine: dans quelques jours, toute cette comédie n’aura plus lieu d’être.
De son côté, Frédéric a bien travaillé. Il a renversé Gaspard le Rôtisseur, ce
sacripant et celui-ci, livré à Monsieur de Paris, se balance actuellement au
bout d’une corde sur le gibet de Montfaucon après que son corps, tourmenté avec
art, a également subi la colère somme toute légitime des bons bourgeois et de
leurs prudes compagnes. Faut-il me montrer cyniquement satisfait de cette belle
mise en scène? Mais je n’ai sous la langue qu’un goût de fiel. Cette humanité
simulée ne reflète après tout que mes propres manquements au premier de tous
les commandements: Ne tue point! Préserve la Vie en tous lieux, en toutes
occasions ».
Sur
le visage de Dan El rien ne transparaissait de la tempête qu’il vivait.
Cependant, la palinodie s’achevait. Doucement, Louis XI obligeait le sire
d’Argenton à se relever. Le roi, les yeux humides, affichait sa grande
satisfaction.
-
Mon ami, demain, vous serez assis à mes côtés. Je veux que tous en mon Conseil
voient la confiance que je vous accorde.
-
Sire, mon roi, je suis indigne d’un tel honneur!
-
Vous, monsieur Grimaud, qu’en pensez-vous?
-
Sire, vous êtes manifestement un grand roi, peut-être même le plus grand
souverain que la France ait connu.
-
Plus grand que mon saint et vénéré aïeul? Prenez garde. Je n’apprécie point la
flatterie.
-
Sire, vous êtes grand en ce sens que vous êtes le souverain que le royaume
attendait dans ce siècle de changements et de bouleversements. Saint Louis
l’était aussi, bien entendu, parce qu’il correspondait aux besoins de la France
de son temps.
-
Voilà de l’habileté monsieur Grimaud et je m’y connais.
Sous
le compliment, Daniel Lin s’inclina.
-
Ah! J’envie madame de Mons de vous avoir à son service. Que puis-je vous offrir
pour que vous entriez au mien?
-
Sire…
-
Oh! Ne dites rien encore. Réfléchissez. J’ai compris depuis longtemps que la
Dame de Sarrieux s’était mise sous ma protection grâce à vous. La reine, mon
épouse, s’en est trouvée bien heureuse. Cela l’a consolée d’avoir perdu deux
fils. Je voudrais vous témoigner ma reconnaissance.
-
Sire, vous me plongez dans la confusion.
Alors,
Dan El n’eut d’autre choix que de s’agenouiller et de mettre ses deux mains
dans celles du monarque.
«
Aïe! Aïe! Que va-t-il exiger de moi? Que puis-je lui donner en échange? Une
ambassade en Bourgogne, auprès de Chartres? Ou alors auprès de l’Armagnac? Ah
non! Plutôt à l’étranger selon ces stupides frontières artificielles ayant
cours dans le siècle de la Renaissance! ».
-
Relevez-vous, monsieur Grimaud. Vous ne portez aucun titre de noblesse et ne
possédez aucune terre en bien propre.
-
Tout à fait exact, sire. Mais je n’ai besoin de rien et ne réclame rien. À mes
yeux, seul servir compte.
-
Oui-da, je comprends. Mais pour servir bien, toujours, il faut recevoir une
récompense.
-
Doux seigneur, pour vous je n’ai encore rien accompli.
-
Je vous donne la terre de Montfermeil. Cela vous agrée-t-il? Mais vous riez, je
le vois dans vos yeux.
-
Sire, veuillez me pardonner mon sot amusement.
En
son for intérieur, notre juvénile Dan El savourait pleinement l’ironie de la
situation. Rappelez-vous. L’ex-mari d’Aure-Elise était comte de Montfermeil
dans le 2517 où les Napoléonides perduraient et régnaient. Le commandant Wu
pourrait donc, s’il le désirait, rendre cette terre à la jeune femme. Mais
comme il avait une conception plus égalitaire de la société…
-
Pourquoi cette hilarité, sire de Montfermeil?
-
Euh… je suis né à Montfermeil, mentit Daniel Lin avec aplomb. Orphelin très
tôt, j’ai dû rouler ma bosse un peu partout dans le royaume et en dehors,
entrer au service de quelques cadets de famille avant de rencontrer enfin le
noble père de Madame de Mons.
-
Où votre vive intelligence et votre esprit avisé vous ont fait distinguer.
Servez-moi aussi bien que vous le fîtes pour cette gente et noble dame, Daniel…
-
Sire, vous vous souvenez de mon prénom… vous m’en voyez fort honoré et fort
ému.
-
Sans doute savez-vous déjà la mort prochaine de mon frère le duc de Guyenne.
Dès que celle-ci adviendra et sera rendue publique, vous partirez en ambassade
auprès du roi Édouard le Quatrième. Vous serez escorté par une vingtaine
d’hommes de ma garde personnelle.
-
Sire, il en sera fait selon votre bon plaisir!
Daniel
Lin s’inclina une nouvelle fois. Lorsque Spénéloss et lui-même reçurent leur
congé, l’Hellados reprit le dialogue mental avec celui qu’il croyait n’être
qu’un humain amélioré du futur.
-
Désormais, vous voici bien en cour Daniel Lin.
-
Un hochet que je n’ai nullement cherché à obtenir, croyez-moi! Tous ces
honneurs me gênent. Comment vais-je me dépêtrer de cette situation sans rien
envoyer en l’air?
-
Vous comptez désobéir au roi?
-
Spénéloss, je poursuis un autre objectif. Je vous en ai déjà donné un aperçu
sur le Vaillant. De la hauteur d’où j’observe les choses, j’embrasse
tous les destins enchevêtrés des humains de ce siècle et davantage encore.
Louis le Onzième va m’obliger à passer plus vite que prévu à la vitesse
supérieure. Heureusement, Frédéric ne manque pas de ressources. Il a déjà
réussi à remplir la deuxième partie de sa mission. Par contre, si, moi, je
m’implique trop visiblement, j’alerte celui qui veille toujours sur le
qui-vive. Tant pis! J’abats mes cartes. Le danseur de cordes va recevoir le
signal aujourd’hui même.
-
Le danseur de cordes… Frédéric Tellier?
-
Précisément.
-
Quel jeu jouez-vous, Daniel Lin?
-
Le mien, le Jeu de Daniel, celui de l’humanité tout entière, celui de la Vie…
-
Vous possédez un courage exemplaire doublé d’une abnégation digne d’éloges.
-
Tss… assez de compliments pour aujourd’hui. Dites plutôt que je suis un
opiniâtre acharné, un fou agaçant poursuivant une chimère… mais je sais ce que
je veux et je fais tout pour l’obtenir.
-
Daniel Lin, qui êtes-vous réellement?
-
Le gardien des humains, le gardien de la Vie. De par ma volonté, c’est là ma
charge et mon destin.
***************
Il
est temps pour nous de retourner dans la plus célèbre des Cours des Miracles
afin de voir comment l’Artiste, récemment intronisé Grand Coësre, allait se
débrouiller pour appliquer les ordres des deux Yings Lungs. Désormais, il
fallait agir au plus vite car les États Généraux devaient se réunir
incessamment. Le duc de Guyenne avait été enterré en présence de toute la
famille royale dans la basilique de Saint Denis, la dernière demeure des rois
de France. Son tombeau sculpté ne serait terminé que dans une dizaine d’années.
La
nuit s’avançait et, dans la taverne de maître Larripont, les truands, au lieu
de festoyer et de s’amuser comme à l’accoutumée, écoutaient, la mine grave, la
harangue enflammée de Frédéric Tellier. À ses côtés, Benjamin et Gaston,
derrière, Marteau-pilon et Shah Jahan, en tenue de guerre, salade vissée sur la
tête, couleuvrines et arquebuses n’attendant que la mise à feu, main sur la
poignée de larges et mortelles épées. Un peu en retrait, Craddock et Pieds
Légers tâchaient de ne pas afficher leur impatience. Paracelse, quant à lui,
minutieux comme à son habitude, vérifiait les ressorts des arbalète ainsi que
les tonnelets de poudre. Bref, cette atmosphère dénonçait la veille d’une
action d’envergure.
-
Truands et truandes de la Grande Truanderie, mes fidèles sujets en étripements
et autres mortelles vilénies, commença Frédéric avec une assurance non feinte,
vous avez tous vu quel sort honteux a subi Gaspard le Rôtisseur, mon
prédécesseur. Certes, vous l’aviez déchu de son titre et de son pouvoir, mais
ce soulèvement s’était déroulé selon la loi de votre Cour, de notre Cour.
L’Ogre régnait depuis longtemps déjà et ne se montrait plus aussi généreux
qu’il l’aurait dû. À mots couverts, vous lui reprochiez son manque de largesse.
Il exigeait une part trop élevée à chaque expédition. Vous murmuriez aussi
contre des taxes indûment perçues. Avec raison, mes féaux. Mais Gaspard ne
méritait pas une mort aussi ignominieuse. Non! Combien de fois s’était-il
opposé au joug de la prévôté de Paris? Combien de fois avait-il affronté les
gens d’armes du Châtelet? Dans ce combat inégal mais dans cette juste lutte,
que n’avait-il pas sacrifié? Il y a peu, il a vu partir un de ses meilleurs
fils, celui qui avait été surnommé Le Moinillon à cause de sa figure d’ange.
Naguère, son unique fille, capturée par des sergents du guet, soumise à la
question extraordinaire, a avoué des crimes imaginaires.
En
cet instant, où je vous exhorte à la vengeance, truands et truandes, bons
bougres, tire-laine et coupe-jarrets, malandrins, filles de joie, Gaspard, ou,
du moins, ce qui reste de lui, se balance toujours au bout de sa corde, sur
l’affreux instrument de mort des bourgeois de Paris. Là, en cette minute même
où je vous parle, les corbeaux affamés et les tripiers sans foi se nourrissent
de ses chairs putrescentes. Oh! Ne poussez point ces cris de frayeur ou
d’écoeurement! Vous savez tout comme moi qu’il s’agit de la triste réalité.
Alors…
alors, n’allez-vous pas réclamer justice à votre tour? Gaspard doit reposer en
terre consacrée comme tout chrétien qui se respecte. Il n’appartenait pas aux
hommes de le juger. Seuls Dieu et le Grand Dab le peuvent!
-
Oui Seigneur! Oui, Grand Coësre! Tu dis vrai! Tu as mille fois raison!
-
Partons récupérer le corps de notre ancien sire afin de l’enterrer dignement.
S’exclamèrent des centaines de truands assemblés dans la taverne et les ruelles
adjacentes.
-
Oui-da! Cela nous le ferons. Mais il nous faut plus encore.
-
Comment? Que veux-tu dire Grand Coësre?
-
Cessez vos clameurs et laissez-moi vous expliquer. Il ne faut pas donner
l’alerte aux soldats du guet.
Tous
se turent avec un bel ensemble et se mirent à écouter religieusement.
-
Demain, dès l’aube, sortant de nos tanières, nous convergerons vers le
Châtelet, le Louvre, la Bastille, la Conciergerie, l’hôtel Saint-Pol, le
Temple, la Prévôté, et nous les prendrons d’assaut! Nous soulèverons Paris en
son entier. Comme du temps des Armagnac et des Bourguignon, comme naguère les
Grandes Compagnies, nous ferons trembler la couronne de France. Elle vacillera
tant sur la tête de Louis le Onzième que nous pourrons lui réclamer justice!
Nous lui dirons: Rends nous la justice Aragne! Pourquoi? Allez-vous me
demander. Je vous répondrai: Gaspard le Rôtisseur, trop souventefois recevait
ses ordres de vous, messire de Valois par l’intermédiaire d’un envoyé de
messire le Daim!
Un
brouhaha indescriptible enfla alors à cette révélation. Les malandrins avaient
été trompés et manipulés eux qui, pourtant, se croyaient libres.
-
Silence! Gronda Frédéric, admirable d’autorité, sublimé par son rôle de chef
des truands. Quelles preuves possède-je? Les voici! Les témoignages de Joyeux
Drille, Va-à-confesse, Sans Peur et Sans Regret… Toi, justement, Sans Peur,
dis-nous ce que tu sais. Dégoise. Dévide ton jars.
Sans
Peur sortit alors de l’ombre et raconta les missions secrètes qu’il recevait de
l’Ogre lui-même. Il avait rencontré le Daim en personne quatre fois et son
envoyé bien plus encore. Ces conciliabules occultes se soldaient
immanquablement par des assassinats de hautes gens, de puissants seigneurs qui,
tous, pouvaient, à titres divers, nuire au roi de France. À Sans Peur
succédèrent Joyeux Drille et Va-à-confesse. Eux aussi se montrèrent
intarissables et révélèrent, sans se faire prier, les machinations auxquelles
ils avaient participé, les complots dans lesquels ils avaient trempé qui
profitaient sans contestation possible à Gaspard mais pas à ses compères les
truands.
Lorsque
les aveux furent achevés, le danseur de cordes reprit la parole.
-
Comprenez-vous ma colère? Elle est légitime. Elle doit aussi être la vôtre!
Justice pour le Rôtisseur qui a rendu moult services à la couronne mais justice
également pour nous qui n’avons rien perçu comme récompense! Oui, debout les
réprouvés, les estropiés, les lépreux de carnaval, les voleurs et les
étripeurs! Marchez la tête haute dans Paris hurler votre droit. Sus au
Châtelet!
Alors,
la truanderie cria sa joie, sa colère et sa fierté. Une vague grondante,
terrible, emplie de promesses de menaces et de violences. Tous, hommes et
femmes, vinrent prendre les ordres du Grand Coësre. Des groupes bien
disciplinés furent formés, sous le commandement de Joyeux Drille,
Va-à-confesse, Sans Peur, le Bénédictin, maître Larripont, et, bien évidemment,
la garde rapprochée de l’Artiste.
À
la première heure en ce matin du 7 septembre 1473, Paris se soulèverait. La
plèbe la plus vile ferait chorus aux coupe-jarrets et autres écorcheurs. La
prévôté, les bourgeois et les gens du roi seraient impuissants face à cette
révolte.
Craddock,
qui s’était rapproché de Tellier, le félicita.
-
Bravo, Monsieur de la Pègre. Corne mouillée! Vous n’avez pas volé votre titre.
Amusé,
Frédéric sourit et accepta de recevoir la franche accolade du capitaine
d’écumoire.
***************