Christian et Jocelyne Jannone
Le Nouvel Envol de l’Aigle: partie quatre
Pour que vive
Mumtaz Mahal
Chapitre 28
Dans ce nouveau 1825 métissé,
la Bastille restait une prison mais conservait ses murailles, ses canons, ses
geôliers ainsi que ses hôtes forcés. Tous les étages et les couloirs étaient
parcourus par des gardes en uniforme d’un style particulier. Nul tricorne,
bicorne ou casquette mais des chapeaux de feutre, volumineux, souples et
bicolores ressemblant à des gâteaux. Le rouge et le bleu agressaient la vue et
le bon goût. La veste longue rembourrée de la tenue se terminait par des
jupettes cachant des culottes bouffantes à crevés d’un parfait ridicule.
Néanmoins, il ne fallait pas
croiser le chemin de ces colosses armés d’épées à longue lame, de dagues
doubles et de lances. En effet, les soldats effectuaient des rondes régulières
avec le plus grand professionnalisme. Quelques uns allaient même jusqu’à
arborer des mousquets à silex qu’ils tenaient fermement contre leur torse tout
en scrutant les alentours de leurs yeux vigilants.
En théorie, personne ne
pouvait s’évader d’un tel lieu.
Les corridors, chichement
éclairés par des lanternes sourdes ou des torches, conféraient aux êtres ainsi
qu’aux plus prosaïques des objets un aspect fantasmagorique des plus
inquiétants. Sur les murs, d’étranges silhouettes se profilaient. Elles
appartenaient à des porte-clés chevelus et moustachus. Ils allaient et venaient
de leur pas sonore et traînant à la fois, croisant les sentinelles toujours
fidèles au poste.
Par contre des cachots et des
cellules ne parvenait aucun bruit, aucun souffle ni soupir. Les malheureux qui
avaient l’insigne honneur de croupir à la Bastille, prison royale donc d’Etat,
s’étaient résignés depuis longtemps à mourir en ce sinistre lieu, oubliés de
tous.
Enferrés dans ce piège, nos
amis devaient tenter l’impossible, échapper aux gardes solidement armés et
sortir de la forteresse sans se laisser surprendre.
Rapidement, le groupe
anachronique, constitué de membres rapportés, s’aperçut que la prison était
loin d’être déserte. Un autre problème s’ajoutait, encore plus délicat.
Juste à l’instant où, le dais
de l’éléphant avait cédé la place au plafond d’un troisième étage, Gaston de la
Renardière avait jeté un coup d’œil curieux sur le cadavre de Galeazzo di
Fabbrini qui gisait, démantibulé, en contrebas, sur les pavés d’une cour
intérieure. Or, victime d’un phénomène inconnu, le corps s’était mis à
scintiller puis, il n’était resté du comte qu’une flaque noirâtre d’un liquide
nauséabond que la lueur tremblotante d’un quinquet faisait cependant faiblement
miroiter.
Cette vision surprenante avait
été fort brève mais suffisante pour effrayer le maître d’armes.
Gaston grogna une insulte tout
en se reculant vivement.
« Bougre de… ».
Son visage stupéfait se tourna
vers Daniel Lin afin d’obtenir sans doute une explication.
Le commandant savait mais ne
tenait pas à éclairer davantage la troupe. Il ne voulait pas rajouter la
terreur à l’inquiétude. Ce fut pourquoi il ordonna mentalement:
- Aucun échange verbal, s’il
vous plaît. Cette forteresse est pleine à craquer de soldats, de geôliers et de
prisonniers. Ah! J’oubliais les rats.
- Soit, fit l’ex-mousquetaire
sur le même mode de communication. Mais qu’est-il arrivé à ce gredin de comte?
- Bah! Une simple et banale
réaction physico-chimique.
- Vous plaisantez sans nul
doute?
- Pas du tout. Gaston,
maintenez Marie je vous prie. Je vais l’attacher. Je crains que, sous la peur,
elle ne se mette à hurler. Je n’agis pas galamment mais… tant pis!
Oubliant sa courtoisie
habituelle, Daniel Lin ligota et bâillonna la jeune femme avec un ourlet du
jupon de Violetta.
- Mademoiselle, veuillez me
pardonner ces manières brutales de reître mais la situation l’exige.
Alexandre Dumas, le teint
gris, acquiesça à la place de sa maîtresse.
Ce détail réglé, le petit
groupe se hasarda dans un escalier, Marie poussée par le baron. La blonde
ouvrait des yeux grands comme des phares et avait perdu ses bonnes joues
rosées.
- Combien y a-t-il de gardes?
Interrogea Tellier.
- Dans la Bertaudière, vingt,
plus huit porte-clés, répondit le commandant Wu en se concentrant.
- C’est beaucoup, constata
l’Artiste.
- Sans doute. Mais je suis en
train de contrôler leur esprit. Toutefois ce n’est pas cela qui m’inquiète. En
tant que simples humains, vous possédez une signature quantique qui indique
votre appartenance à une chronoligne bien définie.
Tandis que le jeune Ying Lung
finissait donc par fournir cette explication souhaitée par Gaston, lui-même et
ses compagnons progressaient dans leur descente en direction de la cour
intérieure de la prison. Sur leur passage, les intrus croisèrent de nombreux
gardes et officiers, tous en uniforme. Les militaires vaquaient à leurs
occupations quotidiennes sans s’inquiéter le moins du monde de la présence des
tempsnautes.
- Alors, là, c’est trop fort!
Pensa Violetta admirative. Comment papa fait-il ce truc? Ils ne nous voient
même pas! Pour eux, nous avons passé l’anneau d’invisibilité.
L’adolescente ne se trompait
pas. Effectivement, nos amis ne semblaient pas exister pour les gens de la
Bastille. Néanmoins, il fallait rester prudent. Un bruit incongru, une
exclamation jetée spontanément et tout était perdu. Chacun en avait conscience.
Après cinq minutes, Daniel
Lin, dont le front ruisselait de sueur sous l’effort et la concentration,
reprit à l’adresse de Gaston.
- Pour en revenir à ce qui est
arrivé à feu Galeazzo, cette transmutation est le résultat du rejet du comte
par cette piste temporelle. Di Fabbrini a été perçu non comme un intrus par la
chronoligne mais bien comme un parasite, une infection. Il a été évacué et
détruit. Or, c’est le risque que vous courez tous présentement.
- Bigre! Éclata tout haut
l’ancien mousquetaire.
- Chut! Siffla Frédéric.
L’exclamation imprudemment
lancée n’eut pourtant aucune conséquence néfaste.
- Vous avez usé du vous et non
du nous, remarqua Gaston. Mais vous?
N’êtes vous donc pas soumis aux mêmes contraintes et limites humaines?
- Mon ami, vous méritez une
réponse honnête et ce d’autant plus que, naguère, je vous ai un tant soit peu
forcé la main. À cause de mon insistance, vous vous êtes cru obligé de m’aider
et une fois encore, vous voici en train de risquer votre précieuse existence
pour le sot inconséquent que je suis.
- Pas tant de circonvolutions.
Qu’en est-il précisément?
- Moi, je suis protégé, de par
ma nature même. Je me dois de faire en sorte de vous mettre tous à l’abri de
cette contingence fatale.
- J’ai confiance en vous,
Daniel Lin Wu.
- Espérons que votre confiance
ne soit pas perdue et que je me montre à la hauteur. Au fait, Frédéric, dans le
1825 précédent, vous n’avez pas été rejeté parce que vous viviez dans une année
postérieure appartenant à cette chronoligne. Il en va de même pour Aure-Elise,
Violetta, Brelan et j’en oublie. Quant à Von Stroheim, son long séjour à
Shangri-La l’aura protégé. Ses cellules ont dû muter et ainsi, il a été accepté
par la dimension des Napoléonides.
- Entendu, fit le danseur de
cordes en hochant la tête. Mais désormais?
- Je cherche la solution la
moins douloureuse et la plus pérenne pour vous. Je ne suis pas du genre à
abandonner mes compagnons et…
- Attention! Ce grand
escogriffe de porte-clés avec ses moustaches en crocs qui lui donnent l’air
d’un flibustier de la mer des Sargasses semble percevoir notre présence! Lança
Violetta nerveuse en accélérant le pas.
- Ma fille, calme-toi donc.
Voilà, je l’ai endormi.
- Oui, mais maintenant, une
solide porte renforcée par des barres de fer nous ferme le passage vers la
sortie.
- Cela suffit, Violetta. La
porte, j’en fais mon affaire!
Ladite porte se volatilisa
comme si elle n’avait jamais été réellement là, après tout, c’était peut-être
le cas, et le groupe se retrouva alors presque à l’air libre, dans la cour
intérieure. Celle-ci voyait se dresser en son sein des miradors en bois. Dans
leur cagibi, protégés des intempéries, les sentinelles, sur le qui-vive,
scrutaient l’obscurité relative grâce à une série de miroirs qui projetaient le
reflet des lumières de différentes lampes tempête ou de lanternes jusqu’au ras
des pavés irréguliers. Lesdites lampes fonctionnaient au carbure. Visiblement,
ce 1825-ci n’avait pas connu l’avancée technologique de l’ère libérale ainsi
que d’ailleurs la Révolution industrielle boostée des Napoléonides par la grâce
de di Fabbrini.
- Ouche! Un autre obstacle!
C’est à désespérer.
- Ma grande, tu te montres
bien peureuse tout à coup.
- Papa, je ne sais pas ce que
j’ai mais je me sens bizarre, là… bien faible. Tout gondole autour de moi.
- Pas de ça, fifille.
Alors Daniel Lin pâlit encore
si possible et intima l’ordre de stopper au groupe. Il comprenait qu’il n’avait
plus le temps de musarder et de donner des compléments redondants
d’informations. La métamorphe, la première, subissait le terrible phénomène de liquéfaction.
Le Ying Lung devait agir sans tarder, élaborer dans l’urgence la parade tout en
ignorant la douleur qui, présentement, parcourait son corps mortel encombrant.
Se concentrant davantage, Dan
El se figea. Tout en maintenant la bulle d’invisibilité, il édifia une deuxième
sphère englobant la première. Elle présentait la particularité de contenir
toute attaque provenant des particules composant cette piste temporelle et
ainsi, permettait d’éviter la désagrégation des tempsnautes.
Après un laps de temps
indéterminé, le commandant Wu souffla.
- Maintenant, je pense que
nous pouvons nous hasarder à l’extérieur. Te sens-tu mieux, ma fille?
- Pff! J’ai eu chaud, mais
enfin, ça va…
- S’il vous plaît, Frédéric,
portez Violetta. Elle se sent encore faible. Or, je vais ouvrir un tunnel
interdimensionnel.
- Pourquoi faire? Jeta
Craddock en bougonnant.
- D’abord, pour entrer plus
facilement en contact avec le vice amiral Fermat, puis pour appeler le Vaillant,
savoir ce qu’il est advenu à ceux qui étaient restés à bord, capitaine.
- Par la fresque du Tassili et
les œufs de Fabergé! J’avais oublié mon vaisseau! Peste! Scopitone foutraque!
Pastèque pourrie! Chaque jour qui passe je ressemble davantage à une carpette
écrabouillée sans cervelle! Je me fais vieux de vieux!
Daniel Lin haussa les épaules
et, méprisant son inconfort physique, ouvrit ce fameux tunnel
interdimensionnel. Sans difficulté, la fine équipe franchit donc instantanément
vingt kilomètres et se retrouva sans transition sur une route boueuse et
déserte alors que la nuit profonde ne laissait deviner aucune étoile dans un
ciel chargé de lourds nuages noirs gonflés de pluie. Un orage s’annonçait.
***************
Le jeune Ying Lung, même
blessé, affaibli et entravé, possédait de grandes ressources, entre autres la
faculté de rebondir. L’Anakouklesis n’avait affecté que brièvement sa mémoire.
Cependant, pour l’heure, il lui fallait établir avec succès la jonction avec
Gana-El et le reste de la troupe.
Après avoir emprunté un chemin
de traverse, les tempsnautes marchèrent jusqu’à une masure en partie ruinée.
Celle-ci était visiblement inoccupée, abandonnée depuis longtemps. Elle servit
de refuge précaire au groupe alors que l’orage commençait à décharger sa colère
et son eau sur toute la contrée. De larges gouttes de pluies mitraillèrent le
toit de chaume à demi percé et vinrent s’écraser aux pieds des rescapés, les
éclaboussant abondamment.
Cela mit Violetta de mauvaise
humeur.
Quant à Aure-Elise, elle ne se
préoccupait plus de sa tenue de cavalière. Penchée sur Marie qui avait été
libérée de ses liens, elle lui massait les tempes avec douceur, essayant, par
ses soins, de calmer à la fois la migraine et les angoisses de la jeune femme.
De son côté, Gaston frottait
vigoureusement la lame de son épée. Il craignait la rouille et cette humidité
excessive n’était pas faite pour le rassurer.
Un peu en retrait, Alexandre
Dumas, l’esprit fort troublé, tentait de réfléchir afin de comprendre ce qu’il
avait vécu depuis plus d’une heure. Peu à peu, il recouvrait tous ses
souvenirs, ayant achevé sa fusion avec son alter ego. Il n’empêche! Cette
mésaventure dépassait de fort loin tout ce que son imagination était capable
d’échafauder en construction romanesque.
Frédéric Tellier, lui, aurait
voulu discuter longuement avec Daniel Lin Wu, mais il comprenait que ce n’était
pas le bon moment, que le commandant avait une tâche beaucoup plus essentielle
à mener à bien que de lui fournir des explications circonstanciées. Alors, il
se taisait, vérifiait le contenu de ses poches, récapitulait ses priorités, se
demandant toutefois comment il allait retrouver Louise et les fidèles de sa
bande. Malgré lui, il laissa échapper un soupir.
Il faut croire que l’Artiste
était terriblement las et inquiet pour manifester ainsi ses sentiments. Des
paroles lénifiantes ne pourraient l’apaiser.
Dan El, adossé contre un mur
quelque peu branlant, les yeux clos, insensible à la pluie qui dégoulinait sur
son visage et son cou, tâchait de se concentrer. Il tâtait, cherchant
précautionneusement le bon toron afin d’établir le contact avec son géniteur.
Assurément, cela lui coûtait. Les gouttes de pluie, assez froides, se mêlaient
à celles plus tièdes de sa sueur. En effet, sous les assauts de la fièvre, le
commandant Wu tremblait.
Le silence, pesant, paraissait
s’éterniser et le groupe, isolé, en venait à ignorer les coups de tonnerre et
le martèlement monotone de la pluie sur le sol fangeux. Malgré elle, comme dans
un état second, Aure-Elise se mit à réciter un extrait de poème issu de sa double
mémoire.

Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville.
Quelle est cette langueur…
Ces vers eurent le bénéfique
effet d’endormir Marie dont la tête s’en vint reposer sur l’épaule de
l’ex-épouse de l’ambassadeur d’Elcourt. Cependant, la jeune femme, elle aussi,
éprouvait une grande fatigue. Ses paupières s’alourdissaient et se fermaient.
Allons! Il lui fallait secouer cette torpeur malvenue! Elle voulait conserver
toute sa conscience afin d’être le témoin privilégié de ce qui allait advenir.
Aure-Elise désirait du fond du cœur connaître le nouveau tour accompli par
Daniel Lin. Si jamais, jadis, dans une autre vie, elle avait éprouvé pour lui,
un doux sentiment amoureux, désormais, elle ressentait de la vénération pour
celui qu’elle nommait dans son cœur Préservateur. Instinctivement, elle savait
la nature réelle de Dan El, l’amour fraternel qui le liait à elle, et, elle
s’émerveillait de la chance qu’elle avait de pouvoir partager, à ses côtés, une
infime partie de sa destinée. Pour cela, elle lui vouait une reconnaissance
infinie.
Insidieusement, à son tour,
Aure-Elise sombra dans un sommeil sans rêves.
Pendant cette dernière heure,
Craddock était resté étrangement muet, se contentant de suivre docilement le
commandant Wu. Passif, il acceptait la situation. Cette attitude ne lui
ressemblait pas. Était-il donc passé sous le contrôle du Dragon Inversé? En
fait, épuisé, il subissait les événements. Après tout, il avait soixante-neuf
ans et avait communiqué une partie de sa vitalité au Ying Lung blessé. De cela,
Dan El saurait s’en souvenir.
En attendant, le Cachalot du
Système Sol avait également cédé à la fatigue qui l’accablait et qui venait de
le terrasser. À moins de deux pas de Daniel Lin, il se mit à ronfler doucement,
la bouche entrouverte. Son souffle régulier faisait frémir les poils gris de sa
moustache broussailleuse.
Quant à Violetta, elle
sommeillait, son esprit flottant entre la veille et le rêve.
L’orage se calmait enfin et
s’en allait tonner au loin sa colère. À présent, on pouvait percevoir le chant
monotone d’un hibou qui ululait en haut d’un arbre touffu. Le ciel, maintenant
dégagé, tout piqueté d’étoiles, était d’une beauté époustouflante. Aucune
pollution, aucune fumée ne venaient ternir sa munificence.
Dan El scruta la voûte
céleste. Ses yeux immenses reflétaient la structure même du Pantransmultivers.
Machinalement, il sourit. Apparemment, il avait réussi l’impossible. Soulagé
par ce nouveau défi relevé avec succès, il se releva vivement, passant une main
sûre dans ses cheveux trempés et s’avisa enfin de l’endormissement de ses
fidèles. Alexandre Dumas venait lui aussi de céder à la tentation de Morphée.
- Hé bien, tant mieux! Mais il
ne s’agit pas là de mon œuvre.
- Exact, lui répondit Fermat
en chuchotant.
- Mon père, merci pour cette
aide bienvenue. Vous nous avez donc localisés.
- Je ne puis dire que ce fut
une tâche facile. Je ne me déplace pas aussi aisément que vous dans les
feuillets des multivers simulés. Je pense qu’il est inutile de vous demander si
vous pouvez vous situer présentement.
- Nous sommes dans une
chronoligne mixte 1717- 1730...
- Tantôt, toutefois, vous avez
commis une erreur.
- J’en suis, hélas,
parfaitement conscient. J’ai sous-estimé Galeazzo, investi par Fu un court
instant. J’aurais dû me rendre moi-même à Cluny et non pas y envoyer mes amis
humains.
- Le Dragon Inversé a marqué
des points.
- Certes, mon père. Mais, en
même temps, il nous a rendu service. Désormais, nous nous situons sur la même
harmonique temporelle que Shah Jahan et Antor.

- Antor… il vous tarde de le
rejoindre, mon fils…
- Plutôt…
- Dan El, la dernière partie
est donc amorcée. N’appréhendez-vous pas son issue?
- Pourquoi cela? Observateur,
seule la victoire est envisageable.
- Elle aura un prix, Surgeon.
Elle peut vous coûter bien plus que ce que vous croyez.
- Bah! Je serai à jamais lié à
Shangri-La, Gana-El. L’expérimentation d’autres possibilités me sera interdite.
Tant pis! J’ai accepté cela depuis toujours ou presque. Ce n’est point là un
sacrifice si terrible puisque l’humanité existera.
- Oui, Dan El. Vous avez
approuvé ce sacrifice depuis quelques femto secondes, depuis une éternité… le
temps apparent de cette simulation va aller en s’accélérant…
- Je le sens déjà courir… mais
qu’en est-il pour le moment de Brelan, Alban, Guillaume, Delphine, Saturnin et
des autres?
- Tous sains et saufs à bord
du Vaillant. Personne n’a subi de blessure ou de dommage. En réalité,
vos amis humains n’ont pas souffert. Le vaisseau fonctionne à la perfection. En
fait, lorsque l’Anakouklesis a débuté tous vos protégés ont été immédiatement
transférés sur le vaisseau de Craddock.
- Vous aviez anticipé ce
phénomène, je ne me trompe pas, mon père.
- Non, vous dites vrai. Mais
j’avais toutefois un avantage non négligeable sur vous. Je ne me trouvais plus
à l’intérieur de l’éléphant de Napoléon le Grand lorsque le temps s’est mis à
bégayer. De plus, j’étais dépourvu d’enveloppe humaine.
- Or, je constate que ce n’est
plus le cas.
- Je m’en accommode, tout
comme vous. L’Unicité a jugé qu’ainsi, je passerai inaperçu dans cette
dimension-ci. Mais, Dan El, avouez donc que vous aimez et recherchez les
complications!
- Chut, mon géniteur… bon, je
l’admets volontiers… je ne puis changer sur ce plan-là!
- Je commande la
téléportation. Une fois tous reposés, vous aussi et vous surtout, nous ferons
le point et aviserons quant à la marche à suivre.
- Oui, Gana-El. Vous avez
raison, comme souvent, fit le jeune Ying Lung en s’inclinant avec respect
devant son aîné. Je vous obéis donc avec empressement.
- Mon fils, vous avez atteint
la sagesse, on dirait…
- Hum… Je le voudrais bien…
Le petit groupe quitta la
simple masure dans le miroitement de la téléportation. La cabine centrale du Vaillant
parut être un havre de paix des plus confortables après les trombes d’eau
subies dans l’abri précaire de l’ancienne bergerie.
Tous les tempsnautes, sans
exception aucune, dormirent d’un sommeil réparateur de plusieurs heures.
Cependant, le vaisseau ne fut nullement inquiété par une quelconque tentative
de la part de Fu. De son côté, l’Entité négative complotait toujours, mais une
donnée fondamentale lui échappait toujours.
***************
Plus d’une journée avait
passé. Sur le Vaillant en orbite géostationnaire autour de la Terre, son
bouclier d’invisibilité et son champ de contention anentropique activés afin
d’échapper aux satellites espions des Helladoï mais aussi aux éventuels coups
fourrés du Dragon Noir, Gana-El, Daniel Lin, Benjamin et Symphorien étudiaient
de près les relevés et les images captés par l’ordinateur de bord et le
chronovision.
Toute la France vivait sous
une monarchie bourbonne calviniste qui n’avait rien à voir ou presque avec
Louis XVI et ses successeurs. Ici, les Français s’étaient alliés au souverain
britannique Tudor car cette dynastie avait perduré dans cette chronoligne 1717.
L’Europe ignorait toute
Révolution industrielle. Le progrès technique n’était pas apparent. Peut-être
d’ailleurs avait-il été refusé car perçu comme l’œuvre du démon? Paris avait
donc conservé un aspect moyenâgeux avec ses rues étroites, ses ruelles et ses
sentes enchevêtrées et sales, ses égouts à ciel ouvert, sa Seine qui charriait
des ordures de toutes sortes, ses maisons à colombages de guingois, ses rares
édifices en pierre, ses beffrois, ses clochers, ses forteresses, ses enceintes
et ses boutiques aux auvents de bois.
Aux fenêtres, les vitraux se
faisaient rares et peu de rues bénéficiaient d’un éclairage digne de ce nom. On
comptait un grand nombre d’individus vêtus d’austères habits noirs en bon drap
bien solide. Seuls des cols blancs assez larges venaient égayer ces costumes de
deuil. Les têtes se coiffaient de bérets de feutre et les cheveux coupés
mi-long, semblaient appartenir aux « têtes rondes » de feu Cromwell.
Toutefois, quelques grands
seigneurs et nobles personnages arboraient des tenues plus colorées, un peu
dans le style Renaissance ou élisabéthain. Cependant, les teintes rouille,
ocre, prune, lie de vin dominaient. Peu de fanfreluches pour ces privilégiés.
Les épées et les longs mousquets
battaient les mollets des gardes et des hommes du guet. C’était tout juste si
les femmes ne sortaient pas voilées dans les venelles malodorantes. De tristes
bonnets blancs ou gris emprisonnaient leurs cheveux disciplinés relevés en
chignon tandis que des capes noires ou plus rarement terre de Sienne
dissimulaient leurs silhouettes. Ici, pas de fards sur les visages frais ou
ridés. Modestement, les yeux baissés, les mains protégées par des mitaines,
elles couraient à leurs affaires, se faisant humbles et timides, présentant
leurs passeports promptement aux patrouilles qui effectuaient des rondes
régulières afin d’assurer la sécurité de la capitale.
Depuis quelques siècles déjà,
les couvents et les monastères avaient été transformés en temples, boutiques,
librairies pieuses ou en entrepôts. Chaque quartier comptait bien une taverne
ou un estaminet mais ces lieux de détente à peine tolérés devaient respecter
des ordonnances d’une sévérité draconienne. Les pubs n’ouvraient que dix-neuf à
vingt-trois heures mais ni le samedi ni le dimanche. Ils restaient
naturellement interdits aux femmes et aux jeunes hommes de moins de vingt-et-un
ans. Les adultes majeurs devaient justifier d’un revenu régulier et suffisant
pour savourer une bière ou se désaltérer d’un pichet de vin d’Anjou ou de
Bordeaux.
La police des mœurs était
partout et se montrait d’une excessive rigueur vis-à-vis des contrevenants.
L’ivrognerie et l’alcoolisme sur la voie publique et chez soi étaient passibles
de l’enfermement à vie. L’ordre moral régnait partout et personne ne se
révoltait.
Rares étaient les journaux et
les gazettes. Tous se contentaient de publier les nouvelles autorisées par le
souverain régnant. Quant à la reine, elle vivait cloîtrée dans un Palais du
Louvre qui alternait encore les tours et les mâchicoulis avec les ailes plus
récentes en brique et en ardoise.
Craddock et Gaston, lorsqu’il
découvrirent ce Paris-ci, affichèrent leur tête des mauvais jours. On pouvait
les comprendre, ces deux joyeux drilles, bons buveurs, bons trousseurs de
jupons. Bougonnant, leur désapprobation se manifestant par une bordée d’injures
plus sonores les unes que les autres, ils furent néanmoins contraints de mettre
une sourdine à leurs propos fleuris devant le regard glacial du maître espion.
Comment cette harmonique
temporelle avait-elle pu aboutir à cette dictature religieuse mâtinée d’ordre
moral?
Pour répondre à cette
question, Benjamin Sitruk suggéra l’emploi immodéré du chronovision. Fermat
repoussa vivement cette idée. Après une courte réflexion, Daniel Lin, ses yeux
pétillants d’une malice juvénile, lança:
- Volons des livres
d’histoire!
- Oah! Génial! S’exclama
Violetta avec enthousiasme.
L’adolescente appuya son
adhésion en applaudissant avec force. À ses côtés, Guillaume, qui achevait de
ranger la vaisselle dans un placard encastré, approuva en hochant la tête.
Quant aux autres membres de l’équipe et aux hôtes plus ou moins récents du
vaisseau ils ne manifestèrent ni rejet ni soutien. Pauline Carton triait des
vêtements aidée dans sa tâche par Brelan
tandis que Delphine Darmont donnait à manger à un Ufo plus glouton que
jamais. Eh oui! Le chat était une nouvelle fois du voyage. À vrai dire, Daniel
Lin avait du mal à se tenir éloigné de son animal familier plus de vingt-quatre
heures!
Paracelse, Alban de Kermor,
Marteau-pilon et Frédéric Tellier achevaient une partie de poker menteur.
Aure-Elise discutait avec le futur ex-écrivain et sa dulcinée. Quant au
chevalier de Saint Georges, il était resté dans le Paris de 1783. Pour lui, il
n’y avait jamais eu d’événement extraordinaire. Rien ne s’était produit
d’anormal dans son quotidien déjà fort compliqué. Jamais il n’avait rencontré
le commandant Wu.
Sur une couchette, Bette Davis
récupérait quelques forces. En face d’elle, Jean Simmons, rescapée de l’antre
de la folie, assimilait lentement les connaissances d’un futur qui la
dépassait. Sans explication, Erich Von Stroheim avait été renvoyé à l’Agartha
par André Fermat. Beauséjour, lui, ronflait comme un bienheureux.
- Voilà bien une idée
attrayante, économique et intelligente, fit Sitruk en se frottant la barbe.
Pourquoi pas?
- Je trouve au contraire que
cette idée est incongrue! Jeta André en grimaçant. Voler des livres d’histoire,
où et comment?
- Euh, André, restez détendu,
répondit Daniel Lin. Pas la peine d’en faire un fromage. Comment? Par l’usage
du téléporteur. Où? Dans une bibliothèque. Je pense à la bibliothèque royale.
Voyez-vous, tout souverain digne de cette fonction possède des ouvrages
hagiographiques et des chroniques. Nous allons donc scanner le Louvre puisque
le palais paraît être la résidence principale du roi. Ensuite, nous n’aurons
plus qu’à choisir.
- Avec vous, tout paraît
simple, Daniel Lin…
- Amiral, je prends vos
paroles pour un compliment.
- Certes, mais c’est après que
les choses s’enveniment!
- Ne soyez pas si pessimiste.
Ai-je le feu vert?
- Vous l’avez, du bout des
lèvres.
- Merci. Sitruk, cherchez la
fréquence appropriée puis isolez la bibliothèque du palais.
- Oui, commandant.
Tandis que le Britannique
s’affairait avec une maîtrise qui dénonçait son habitude dans cette manœuvre,
Dan El interrogeait son père.
- Finalement, vous n’approuvez
pas. Puis-je en connaître la raison?
- Oh! Ce n’est pas ce que vous
croyez, Surgeon! Répondit André en mandarin. Nous verrons rapidement si vos
cogitations puériles portent leurs fruits.
- Peut-être auriez-vous
préféré que nous nous transportions nous-mêmes dans le palais, après tout? Ou
encore que nous subtilisassions des livres à un libraire? De toute façon, je
compte rendre les ouvrages après les avoir consultés. Personne ne s’apercevra
de leur disparition momentanée. Rien ici ne doit être affecté par notre
présence et nos actions.
- Ah! Vous avez saisi d’où
venaient mes réticences.
- Bien sûr, mon père. Sitruk
tient quelque chose…
Effectivement, Benjamin venait
de se retourner vers Daniel Lin et le vice amiral, attendant la fin de leur
conciliabule.
- Commandant Wu, venez voir.
Nous avons bien dans cette pièce la signature combinée du parchemin, du vélin, du
papier et du cuir, et ce, dans ce confinement réduit.
- Bravo, Benjamin, c’est du
beau travail! Je prends la relève.
Alors, Daniel Lin s’assit à
côté du Gallois, ferma les yeux et transporta une partie de son essence dans
ladite bibliothèque. Moins de dix secondes plus tard, ayant regagné son avatar,
le jeune Ying Lung donna l’ordre de téléporter une dizaine d’in quarto et d’in
folio. Les livres désignés se matérialisèrent sans dommage sur un des plots du
téléporteur.
Craddock se saisit d’un des
précieux documents, le feuilleta et déclara avec sa politesse caractéristique:
- Foutrebleu! Quel charabia!
On dirait une espèce de vieux français, dans le style fleuri et tarabiscoté, le
tout pimenté par du haut anglais. Chapeau pour celui qui parviendra à déchiffrer
ce foutraque de sabir! Vous vous portez volontaire, maître espion? Après tout,
vous bourlinguez dans les dimensions depuis un nombre inimaginable de siècles,
non?
Fermat faillit marcher vers le
Vieux Loup de l’Espace afin de lui administrer une raclée mais Dan El le
retint.
- André, oubliez ce que
sous-entend le capitaine. Inutile de perdre votre temps pour si peu. Ce n’est
pas si grave. J’ai reçu le don des langues. Puisque aucune ne me reste
inaccessible longtemps, je me charge volontiers de la traduction des ouvrages.
- Il m’a manqué sciemment de
respect, mon fils!
- Il ne vous aime pas, vous le
savez.
- Ce…
- Chut… je dois me concentrer…
- Vous prenez toujours la
défense de ces mortels…
- Vous en savez les raisons,
mon père…
Gana-El n’insista pas et
choisit de se tenir à l’écart de ce qui allait suivre. Les bras croisés sur la
poitrine, il se renferma dans le silence.
Quant à Daniel Lin, il n’avait
pas menti. Cependant, il n’eut nul besoin d’user de ses talents de Ying Lung
pour venir à bout en trois minutes des dix ouvrages. Cette tâche effectuée, il
s’empressa de mettre sur ordinateur la traduction du manuel le plus important
et le plus explicite.
Plus qu’intéressés, Sitruk,
Craddock et de la Renardière se hâtèrent de lire ce texte. Alors, les
« oh » de stupéfaction fusèrent. Notre ex-daryl androïde ne put
s’empêcher de sourire devant la réaction de ses amis. Il partageait leur
enthousiasme et leur étonnement bien qu’intuitivement, il sût à quoi s’attendre
quant à la trame historique de cette chronoligne. Mais, enfin, il valait mieux
avoir la confirmation de ses pressentiments, n’est-ce pas?
Comme nous allons le
constater, l’ouvrage avait été judicieusement sélectionné par Dan El.
Le texte narrait le destin de
la monarchie française depuis la fin du règne de Louis XI. Sans héritier mâle,
le souverain s’était résolu à casser la fameuse loi salique, loi inventée fort
à propos un peu plus d’un siècle auparavant avec les conséquences que l’on
connaît. Cette fois-ci, la loi abolie devait profiter à la princesse Anne, la
fille aînée du Valois. À la mort de son père, la princesse, qui, entre temps
avait épousé Pierre de Beaujeu, était montée sur le trône tandis qu’éclatait la
guerre tant redoutée, guerre conduite officiellement par son cousin Louis
d’Orléans. Comme c’était attendu, le jeune duc avait contesté la légitimité de
la nouvelle souveraine. Or, les armées royales avaient anticipé le fait et
avaient manœuvré en secret pour réduire à merci les troupes du prince rebelle.
Le malheureux Orléans, à la suite de la cuisante défaite de ses barons et
féaux, avait été dans l’obligation de fuir la terre de France. Réfugié en
Toscane, il avait fini ses jours dans les prisons pontificales.

Après quelques années plus
sereines, Charles avait succédé à Anne Première. Il avait pris le nom de
Charles VIII. Dans la piste 1721, le personnage était connu sous le titre de
connétable de Bourbon. Cependant, à son tour, il avait dû affronter les
prétentions au trône de François d’Angoulême, le jeune prince encouragé par
Louise de Savoie, une femme très ambitieuse. Battu une première fois par les
troupes royales commandées par le connétable Gaston de Foix, le Valois
Angoulême parvint pourtant à usurper la couronne quelques mois.


Mais nous nous trouvions déjà
en 1532 et le prince ne resta guère longtemps en vie après cet exploit, usé par
la vie dans les camps, les fuites perpétuelles et le souci des spadassins.
Justement, à ce propos, celui qui, dans la chronoligne 1722 avait hérité du
surnom du « bon roi François », ici, n’avait nullement hésité à faire
assassiner le roi Charles VIII appartenant à la famille des Bourbon
Montpensier.
Comme il se doit, le roi
François Premier connut également les affres de l’angoisse de mourir
précocement. Il ne trépassa pas dignement, c’est-à-dire en combattant, mais
dans les douleurs d’entrailles. Douleurs provoquées par un subtil poison qui
lui avait été administré par son chambellan. L’homme avait été acheté par le
maudit et honni rival, le Bourbon.
En 1533, la couronne changea de
famille et échut aux Bourbon Vendôme dont le représentant, Charles, s’était
allié aux Albret Navarre. Charles IX ne régna que quatre courtes années ce qui
était remarquable vu le contexte de l’époque! Partout la guerre, la disette et
les colères populaires. Terrain béni pour le protestantisme calviniste qui se
diffusa comme une traînée de poudre.
En 1537, lorsque Antoine de
Bourbon succéda à son père, il s’était déjà converti à la nouvelle religion
sous la houlette de son épouse Jeanne d’Albret. Antoine Premier était un homme
sage et se montra un prude souverain. Avec douceur et fermeté à la fois, il
ramena l’ordre dans le royaume des lys. Cependant, le principe, « Tel
Prince, telle Religion » ne plut pas à tous. Une nouvelle guerre civile
débuta à l’horizon des années 1550.

Pragmatique, Antoine chercha
des alliés un peu partout en Europe. Les Tudor acceptèrent de le soutenir.
L’adolescent Edward VI fournit des troupes nombreuses et aguerries à son
« cousin ». Mais le jeune homme mourut précocement. Or ce ne fut pas
Marie la sanglante qui hérita de la couronne. Morte d’un flux de poitrine en
1552, elle laissa donc bien malgré elle sa demie sœur haïe, la bâtarde
Elizabeth monter sur le trône d’Angleterre avec quelques années d’avance,
c’est-à-dire dès 1553. La nouvelle reine favorisa le calvinisme qui l’emporta
finalement dans son royaume comme il l’avait fait jadis en France. Ainsi,
l’anglicanisme n’avait pu se développer ni prendre racine d’ailleurs car, dans
cette piste-ci, Henry VIII avait obtenu le divorce d’avec Catherine d’Aragon.
Le pape, sentant le danger représenté par le protestantisme, avait préféré
garder le souverain Tudor comme allié. Il n’avait fait que gagner quelques
années.
Pendant ce temps, les
prétendants Valois s’éteignaient avec François II d’Angoulême, fils de François
Premier.
À ce passage, Craddock tira
quelques poils de sa barbe grise.
- Mazette! Je commence à être
vachement largué! Les choses se compliquent bigrement. Or l’histoire n’a jamais
été mon point fort.
- Mais non, capitaine, fit
Sitruk conciliant, moi, je suis très bien. Je vais poursuivre à haute voix. Ce
sera plus facile pour vous.
Un peu en retrait, Daniel Lin
dissimula un nouveau sourire. Ses yeux pétillaient d’ironie.
Lentement, marquant
régulièrement des pauses, articulant, Benjamin se mit à lire les données en
mimant plus ou moins les scènes de batailles et en mettant du cœur dans son
récit.
- La maison de Lorraine reprit
à son compte les prétentions à la couronne de France. François, duc de Guise,
Henri - Henri le Balafré - le gros Mayenne, bref, les papistes les plus
acharnés et les plus intolérants prirent la relève. L’inévitable survint: les
Guerres de religion.
- Comme chez nous! Siffla
Gaston entre ses dents tout en fronçant les sourcils.
- Oh! Mais avec des
différences et à plus grande échelle! Une échelle européenne. En 1563, démarra
donc la « Grande Guerre pour la Vraie Foi ». Elle ensanglanta la
France, l’Angleterre, toutes les Espagne et l’Autriche. D’un côté, Antoine
Premier de Bourbon, puis son fils Henri II - votre roi Henri IV le Bien
aimé si je ne me trompe pas - et
Elizabeth Première contre les Philippe II, III, IV et les Ferdinand. Cette
guerre s’éternisa durant un demi siècle. Toutefois, des périodes d’accalmie
suivaient les batailles les plus meurtrières. Sablon, Noisy-le-Sec, Montmirail,
La Bertagne, Chaumont, Cahors, Sens, Rothenburg, Wissembourg, Valence, Cologne,
Landau, Brême et j’en oublie… à son tour, l’Espagne connut les horreurs de la
guerre, les quatre Cavaliers de l’Apocalypse. Toute la Castille brûla; la
Manche ne fut pas épargnée non plus ainsi que l’Aragon et l’Andalousie. Séville
subit le premier génocide. Le 28 avril 1612, le souverain castillan déposa les
armes devant Henri II de Bourbon, roi de France et d’Angleterre.
- Bigre! Holà! Attendez!
Comment ça? Vous avez sauté une étape, là! Rugit Symphorien, écarquillant les
yeux.
- En effet, j’ai oublié de
vous signaler qu’Elizabeth, morte sans enfant, la Reine Vierge rappelez-vous,
avait désigné le Béarnais comme successeur. À partir de 1603, Henri règne donc
sur un royaume franco-anglais. Lorsqu’il a des loisirs, il prend le temps de
conquérir l’Écosse. Jacques VI d’Écosse, Stuart si vous préférez, s’y est
retranché. Il avait eu le tort de revendiquer la couronne anglaise à la mort
d’Elizabeth.
- Jacques VI Stuart, Jacques
Premier donc pour notre chronoligne, lança Gaston.
- C’est bien cela, baron. Mais
les choses tournent mal pour le Prétendant Stuart. En 1606, il est livré à ses
ennemis par ses propres sujets. Il meurt décapité dans la cour de la Tour de
Londres sous les applaudissements d’une foule avide de sang.
- Diable! Pourquoi cette
trahison?
- Oh! Avez-vous donc oublié
que les Écossais étaient majoritairement presbytériens? Mais je reviens à
l’Espagne. Là-bas, les choses s’embrouillent un peu plus. Les Morisques,
encouragés en sous-main par les rois catholiques déchus, se soulèvent contre
l’occupant impie. Le gouverneur et vice-roi, le Prince de Condé, cousin d’Henri
II, se voit contraint de négocier une sorte d’Édit de Nantes, l’Édit de
Valladolid. Ledit traité est signé le 19 octobre 1616, le jour exact de la mort
d’Henri II.
- Qui monte sur le trône du
double royaume? Questionna l’ancien mousquetaire curieux.
- Hé bien figurez-vous que
cela ne manque pas de sel. Le défunt roi, marié trois fois, n’a pas réussi à
avoir une descendance légitime viable! La couronne tombe, non pas à l’encan,
mais dans l’escarcelle de l’habile Condé, vice-roi des Espagne.
- Trois couronnes pour une
seule tête! Chapeau!
- Pas tout à fait, capitaine
Craddock. Les Catholiques Habsbourg furent obligés de prêter allégeance à
Condé. Pour récompense, ils retrouvèrent leur trône. L’Espagne présenta alors
une particularité unique. Officiellement, le pays était protestant mais ses
souverains catholiques. L’Édit de Tolérance de Valladolid accordait en effet le
libre exercice du culte à tous, Chrétiens, Juifs et Musulmans. En France, à
Henri III de Bourbon Condé succéda son fils Louis XII qui, dans notre
chronoligne, est le Grand Condé.
- Bref, le scénario inverse de
notre histoire, constata Symphorien. Ensuite, pouvez-vous accélérer un
tantinet?
- Bon, j’essaie de survoler.
Le XVIIe siècle est, enfin, un âge d’or pour l’Europe apaisée qui panse ses
plaies. Cependant, les aventuriers de tous poils se lancent à la conquête de
l’Amérique.
- Ah! Elle avait donc été
découverte malgré tout ce micmac!
- Oui, tout comme pour nous le
12 octobre 1492 par Christophe Colomb. Dans cette histoire, le continent tout
entier prend le nom de Colombie.
- C’est plus simple et plus
honnête, reconnut le Cachalot de l’Espace tout en se curant les dents.
- Donc, tout le siècle est
occupé par la colonisation progressive de l’immense Colombie. Pour les
autochtones, le sursis n’aura été que d’un siècle. Au XVIIIe, tout le sud du
continent est entre les mains des Franco-Anglais. Les Espagnols, qui se sont
joints tardivement à cette colonisation, n’ont récolté que quelques miettes,
Cuba, les Caraïbes, la Floride, le Golfe du Mexique…
- Bah! Des miettes dites-vous!
De jolies miettes bien consistantes.
- Certes. Toutefois, le nord
va prendre l’allure d’un patchwork. Aux Espagnols et aux Franco-Anglais, vont
se rajouter les nations germaniques…
- Naturellement! Tout le monde
veut profiter de la manne et accourt comme une bande de charognards. Cela me
dégoûte, tiens!
- On ne peut pas changer
l’homme du jour au lendemain, capitaine. Dans ce beau monde, il ne faut pas
oublier les Russes. Désormais, il n’est nullement question d’Etats-Unis pour la
fin du XVIIIe siècle. Les guerres qui avaient vu s’affronter les Européens
durant la période précédente se transportent en Colombie du Nord. Les Bourbon
Tudor alliés aux Suédois conquièrent le Canada et le nord-est de nos
Etats-Unis. Les Russes s’emparent de la côte Pacifique tandis que les Allemands
et les Autrichiens jettent leur dévolu sur les Rocheuses et les Grandes
Plaines. Or, pendant ce temps, les Espagnols peinent à se maintenir dans leurs
poussières d’Empire, c’est-à-dire au Mexique, plus précisément en Californie du
Sud et à La Plata.
- Pourquoi donc?
- Parce que dans la péninsule
ibérique le Bourbon ne tolère plus la moindre velléité d’autonomie! Il veut
reprendre ses cartes. Une guérilla commence aux environs de 1780. À ce qu’il
paraît, elle se poursuit toujours même si les sources restent plutôt discrètes
à ce sujet.
- Tiens donc! Comme je ne suis
pas tombé de la dernière pluie, cela signifie que le Bourbon Condé recule!
- Tout à fait, capitaine
Craddock.
- Mais l’Italie? Vous n’en
avez pas pipé mot.
- Pour l’heure, morcelée en
dix-huit États. Apparemment, la botte n’intéresse personne. L’Autriche a
renoncé à ses billes en Colombie. Elle a vendu ses droits aux Russes.
- Au moins, cela a le mérite
de simplifier la carte.
- Les Habsbourg se retirent de
la partie car ils doivent faire face aux ambitions des Ottomans. En 1813,
Vienne, la capitale, a été directement menacée par un général turc, Soliman
Pacha Bey! Pour résumer, les Autrichiens sont redevenus quantité négligeable, à
la tête d’un Etat de deuxième ou troisième ordre.
- Le reste du Monde?
- L’Afrique reste mal connue.
Présentement, elle ne suscite l’envie de personne. L’Australie n’a été
découverte il n’y a que cinq années à peine. Quant à la Chine, eh bien, il
semblerait que la dynastie Ming se soit maintenue.
- Merci, Benjamin, fit Daniel
Lin, je puis maintenant compléter ces informations parcellaires. Comme vous
l’avez dit, les Ming n’ont pas été anéantis en 1644. Ils ont même eu l’audace
de s’allier, par mariages croisés, aux Moghols de l’Inde. Ceux-ci, nullement
décadents, rayonnent sur toute la péninsule et ce, jusqu’à… Bornéo! Quant au
Japon, il reste isolé, momentanément à l’abri de la convoitise de son puissant
voisin. Les Shoguns ont encore de beaux jours devant eux. Pour en revenir à
l’Afrique, des royaumes Bantous et Toucouleurs sont en voie de formation. En
fait, l’idée d’Etat militaire fait son chemin.
- Oh! Oh! Daniel Lin vous
n’avez pas puisé ces renseignements dans ces bouquins, avouez-le! Jeta
Symphorien les yeux mi-clos.
- Effectivement. J’ai envoyé
une partie de mon esprit dans plusieurs lieux stratégiques de la planète et
j’ai recueilli ces informations dans la tête des dirigeants et des hauts
dignitaires de ces pays et royaumes.
Tout cela, durant le brillant exposé du commandant Sitruk.
- Une fois encore, le
commandant Wu n’est pas avare de ses forces et de son énergie! S’exclama André
réfrénant sa colère.
- Amiral, seule l’insatiable
curiosité m’a poussé, croyez-moi. Je n’ai pas été si prodigue…
- Puis-je poser une dernière
question? Demanda prudemment le Vieux Loup de l’Espace.
- Faites…
- Cette France, c’est une
théocratie, une autocratie ou une monarchie absolue de droit divin?
- Une monarchie limitée, en
fait, un peu comme la monarchie anglaise après le Bill of Rights de 1689,
s’empressa de répondre Benjamin.
- Merci. Le nom du souverain
régnant?
- Euh… Louis XV de Bourbon
Tudor. Il a le nez crochu de son ancêtre et brille par son absence de menton,
un visage en lame de couteau, des dents mal plantées, des yeux bleus, d’un bleu
glacial. Personne n’ose affronter les humeurs changeantes du roi. Il gouverne
sans premier ministre avec une flopée d’intendants. On dit que Louis se moque
du Consistoire et qu’il entretient un harem. D’ailleurs, si son épouse
Françoise-Amélie vit en recluse dans le Palais du Louvre, lui n’y séjourne que
très brièvement.
- Oh! Benjamin suffisamment
cependant pour avoir fait neuf enfants à la reine en douze années de mariage,
remarqua Daniel Lin avec humour, ses yeux pétillants, tout prêt à rire.
- Tout le monde a reçu son
content d’informations? Alors, maintenant, passons au niveau supérieur. Je
pense qu’il me faut rappeler notre objectif principal.
- Amiral, hasarda Gaston, je
pensais que di Fabbrini expédié ad patres, Maïakovska itou, notre tâche était
achevée.
- Que non pas, maître d’armes!
Ce n’est pas pour rien que nous avons atterri dans cette chronoligne. Voici
l’enjeu à cette heure…
Tous se firent attentifs, y
compris les joueurs de poker et Beauséjour, sorti de sa longue sieste.
Il va de soi que les livres
empruntés furent retournés par le biais du téléporteur. Personne n’avait
constaté leur disparition.
****************
Depuis plusieurs semaines
déjà, Charles Maurice se sentait épié. Sous le toit de Spénéloss, cela restait
supportable. Mais dès qu’il prenait un peu l’air, se hasardait à l’extérieur de
la propriété, il avait l’impression d’être traqué. Les regards que lui jetaient
les hommes du pays ne le rassuraient guère. Il est vrai que son handicap avait
de quoi inquiéter les esprits superstitieux de l’époque. Après tout, peut-être
croyait-on qu’il était le diable en personne avec son pied bot? À cette pensée,
l’ancien prince de Bénévent se mettait à sourire. Cependant, la surveillance
dont il était l’objet n’était pas une chimère. Au contraire, jamais il n’avait
jamais succombé à la tentation de la rêverie.
Ce matin-là, comme à
l’accoutumée, Charles Maurice, qui avait emprunté à Spénéloss sa voiture - une
sorte de carrosse de voyage assez primitif - accomplissait une promenade qu’il
qualifiait d’hygiénique. Son cocher était un homme de confiance, un solide
serviteur du sieur de Commynes, qui n’avait pas froid aux yeux.
Malgré les nombreux cahots que
la patache subissait, et ce, à cause du mauvais entretien, ou plutôt de
l’absence d’entretien du chemin, l’ex-ministre de Napoléon parvenait à lire un
ouvrage des plus intéressants. Il s’agissait d’un exemplaire manuscrit de La
Divine Comédie de Dante, une œuvre assez rare datant quelque peu mais que
Spénéloss avait reçue en cadeau des mains de Sa Sainteté elle-même.
Talleyrand lisait donc les
célèbres vers en italien, absorbé par l’effort de traduction.
Ce fut pourquoi notre
quinquagénaire ne prit pas garde aux étranges et inquiétantes fumeroles noires
qui entourèrent le carrosse. À son tour, soumis à cette influence délétère, le
cocher se métamorphosa en un automate docile et suivit une route qui ne
figurait sur aucune carte.
Concomitamment, dans son
manoir, Commynes communiquait avec un représentant de sa planète, le conseiller
spécial Varam. Or, les ondes radios connaissaient quelques difficultés
inhabituelles à franchir l’éther et à parvenir jusqu’au vaisseau de Varam en
orbite autour de la planète Mars. Cette situation était plutôt gênante, voire
déstabilisante pour quelqu’un d’averti. Après maints essais parasités,
Spénéloss capta toutefois une phrase énigmatique.
« Brouillage par ondes
méta ioniques. Je répète, méta ioniques. Il ne s’agit pas d’un phénomène
naturel. M’entendez-vous? Flou quantique provoqué. Prenez garde Spénéloss!
Chronoligne menacée par un… ».
Et ce fut tout, l’émission
s’arrêtant brusquement. Quant à l’émetteur-récepteur, il grésilla une dernière
fois, crépita puis se mit à flamber.
- Que signifie? Fit l’Hellados
en cherchant une couverture afin d’éteindre les flammes qui s’élevaient dans la
pièce en dégageant une fumée toxique.
Le début d’incendie
circonscrit, le spécialiste de la Terre se mit à réfléchir.
- Chronoligne menacée par un…
ces mots n’ont pas été prononcés par Varam. Ce n’étaient ni sa voix ni son
accent. Assurément, un humain parlait. Mais comment un humain de ce temps-ci
peut-il connaître l’helladien? Un homme d’une Terra future? Il y a quelques
semaines, j’aurais dit absurde et impossible. Mais aujourd’hui, Charles Maurice
m’a apporté la preuve que, non seulement les voyages temporels sont possibles,
mais également que les temps multiples sont bien réels. Alors, qu’en conclure?
Quelqu’un me prévient d’un danger imminent. Mais qui est menacé? Moi ou mon
hôte?
Troublé bien plus qu’il se
l’avouait, Spénéloss sortit de sa cave aménagée et se rendit aux écuries.
- Évidemment, la voiture
manque. Charles Maurice effectue sa promenade quotidienne.
Sellant une jument douce à la
robe pommelée, l’extraterrestre emprunta l’allée qui conduisait à la route principale.
Une fois sorti de la propriété, il lança Elvire - c’était là le nom de la
jument - au galop sur les traces du prince de Bénévent. L’Hellados savait le
périple de Charles Maurice. Bien que celui-ci fût parti depuis plus d’une
heure, Spénéloss comptait le rejoindre. En effet, la patache, lourde à tirer,
ne dépassait pas, au mieux, les deux lieues à l’heure, et Elvire pouvait
pousser des pointes de neuf lieues.
La chevauchée rapide, menée à
un rythme infernal, porta ses fruits. À trois lieues tout juste du manoir,
Commynes rattrapa le carrosse. Celui-ci avait versé dans son fossé et le cocher
gisait sans connaissance au bord du chemin, une vilaine blessure à la tête.
Quant à Charles Maurice, assez secoué, il se palpait les membres, la mine
contrariée.
- Que vous est-il arrivé?
Demanda Philippe, le visage apparemment impavide. Seule une tension de sa
mâchoire pouvait révéler à un familier sa profonde inquiétude.
- Je n’en sais trop rien, jeta
Talleyrand d’une voix aigre. Ce maraud, ce faquin, fit-il en désignant ainsi le
blessé, a été soudain pris de frénésie. Il s’est mis à fouetter le cheval,
l’obligeant à traverser des champs au repos. Alors, la brume s’est faite plus
dense et un vent coulis m’a glacé jusqu’aux os. Puis, cela devient confus dans
ma tête. Les vapeurs se sont teintées d’éclairs noirs et fuligineux. J’ai cru
distinguer une présence informe dans le brouillard et Jacques a alors crié sans
raison: « Ne me touchez pas! Ne prenez pas ma vie! » avant de
verser l’attelage dans ce fossé. Cela fait bien trente minutes, si j’en crois
ma montre, que cet accident s’est produit.
- Personne n’est venu à votre
secours?
- Non… Comme vous le voyez, la
route est déserte. Il n’y a rien là que de plus normal en cette saison et à
cette heure, monsieur de Commynes.

- Sans doute.
- Pourriez-vous me hisser en
croupe sur votre monture? Avec ma patte folle qui a pris un méchant coup dans
cette affaire, je ne puis y parvenir seul.
- Attendez un peu, je vous
prie, monsieur de Talleyrand, répliqua froidement l’Hellados. Vous n’avez pas
bien pris toute la gravité de votre accident.
- Dans cette histoire, j’ai
endommagé, et vous m’en voyez sincèrement navré, votre précieux ouvrage.
- Par Stadull! Est-ce là de
l’ironie dont les humains sont si friands? Jacques est mort et vous ne vous
êtes point préoccupé de son état.
- Comment cela, mort? Tantôt
encore, je l’entendais respirer, difficilement, je l’admets… après tout, ce
n’est qu’un…
Charles Maurice allait
prononcer le mot fatal « valet » ou « domestique », mais il
s’arrêta net, mesurant enfin toute l’indignation légitime ressentie par
Spénéloss dont les yeux noirs brillaient d’une colère à peine retenue. Pour que
son hôte affichât ainsi une émotion aussi violente, l’ancien homme d’Eglise,
aussi égoïste et dépourvu de compassion qu’il fut, saisit qu’il avait dépassé
les bornes.
- De toute façon, que
pouvais-je tenter avec ma jambe faible, hein? Reprit Charles Maurice en
baissant les yeux.
- Je vais redresser
l’attelage, détacher le cheval qui a une jambe brisée et placer le corps dans
la patache.
- Redresser le carrosse? Tout
seul?
- Les Helladoï sont dotées
d’une plus grande force musculaire que les humains.
Sans afficher le moindre signe
d’effort intense, Spénéloss fit comme il l’avait dit. Puis, constatant que le
cheval souffrait trop, l’os de la jambe de la bête blessée était cassé en cinq
endroits distincts, l’extraterrestre dut se résoudre à abattre le noble animal
à l’aide d’un mini triangle comportant en son centre une bille irisée
translucide à la couleur oscillant entre le jaune et l’orangé.
- Quel est cet appareil?
Questionna Charles Maurice fort étonné.
- Une arme de poing qui réduit
en cendres les objets et les êtres vivants. Fasse Stadull que jamais les
humains n’en découvrent les principes et le fonctionnement!
- Vous n’agissez pas envers le
cocher comme envers le cheval. Pourquoi donc?
- Charles Maurice n’en
rajoutez pas dans le mépris et la bassesse. Jacques est un être humain. Il a
vécu, pensé, souffert. Il a droit à des obsèques religieuses. Bien que mon
peuple préfère la crémation, je respecte les us et coutumes des habitants de la
Terre.
L’ancien prince de Bénévent
comprit la leçon. Ce diable de Spénéloss était parvenu à l’humilier avec
raison!
On comprend que, dans ces
conditions, le retour au manoir s’effectua dans le mutisme le plus froid.
Dans les jours qui suivirent,
Charles Maurice et l’Hellados s’évitèrent autant que possible. C’en était bien
terminé de leur début d’amitié. Ce qui les avait rapprochés, la culture, le
besoin d’apprendre de l’étranger, ne pouvaient plus suffire à combler
l’indifférence réelle et l’égotisme de l’humain d’un côté et l’indifférence
affectée dissimulant une nature passionnée
de l’extraterrestre de l’autre.
Ainsi, lorsque le sieur de
Commynes gagna Florence pour mener à bien une nouvelle mission d’ambassade, il
n’éprouva ni regret ni crainte à s’éloigner de l’exilé du temps. Mieux, il le
laissa sans protection aucune, n’ayant donné aucun ordre particulier à ses
gens. Pourtant, l’étrange mise en garde qu’il avait captée restait fraîche et
bien présente dans sa mémoire. Sans doute Spénéloss jugeait-il désormais que
Talleyrand ne méritait plus aucun égard?
Après le départ de
l’ambassadeur, le prince reprit ses virées quotidiennes. Remis de son choc, il
bravait le froid, la neige et le mauvais état des routes pour respirer l’air de
la campagne, pour étudier aussi de près les mœurs villageoises de ce quinzième
siècle bien concret et matériel et non pas figé comme dans les Riches
Heures du duc de Berry. En fait, ce qui intéressait avant tout notre
libidineux personnage, c’étaient les accortes servantes d’auberge, les bergères
au giron accueillant, les veuves bien esseulées…
Après une plaisante journée,
l’ancien ministre s’en retournait au manoir, le corps las et rompu mais le cœur
empli d’une douce satisfaction. Allons! Tant qu’il avait assez de vigueur,
pourquoi ne pas profiter des délices de la vie? Dans ce siècle éloigné du sien,
pourquoi se soucierait-il de politique, de carrière et d’honneurs? Comme il faisait
bon de se laisser bercer dans cette voiture, une chaufferette sous les pieds,
enveloppé dans une moelleuse couverture, la tête pleine de souvenirs érotiques
des plus excitants! Il n’y avait que la nourriture qui le décevait en ce monde
car elle n’était pas apprêtée avec le raffinement et l’art auxquels Carême
l’avait habitué.
Lentement, Charles Maurice
sombra dans une quiète béatitude. Mais l’angoissant phénomène de l’autre fois
recommença pour être enfin mené à son terme. Le nouveau cocher, Blaise, se
montra moins rétif que son prédécesseur. Ce fut pourquoi il conduisit la
patache jusqu’au cœur d’une étrange route hors du temps. À l’horizon, se
rapprochant au rythme du pas régulier du cheval, une bouche d’un tunnel étroit,
maçonné en briques, un de ces tunnels que l’on pouvait rencontrer en Angleterre
vers les années 1840, à l’aube de l’essor du chemin de fer.
Sans heurt, la voiture, le
cheval, le cocher et Talleyrand pénétrèrent dans la gueule du Dragon, dans la Boucle
du Néant. Merci à Jacques Devos le regretté dessinateur du journal Spirou
pour cette courte mais géniale histoire du même nom. La similitude
s’arrêtera là.
Ce furent l’obscurité mais
aussi l’absence du martèlement des sabots du cheval sur le sentier qui
réveillèrent le prince de Bénévent. Comme ses appels demeuraient sans réponse,
le grand seigneur qu’il était se vit contraint de quitter son confort béat et
d’aller voir par lui-même ce qu’il en était, pourquoi cet arrêt. À sa
stupéfaction d’abord, puis à sa frayeur et enfin à son épouvante, Charles
Maurice constata que dans ce tunnel anachronique et non uchronique, il était
seul, absolument seul! Blaise et Aventure, le cheval, s’étaient
volatilisés. Mais le plus terrifiant, frisant avec la folie, était encore à
venir.
À peine Talleyrand était-il
descendu avec difficultés du carrosse primitif que celui-ci, à son tour,
disparut, sans coup férir. Il fallut dix secondes à l’ancien ministre pour
comprendre la portée de ce qui venait de se produire. Immobile, presque
tétanisé, la raison presque abolie, Charles Maurice fit alors quelque
chose qu’il paraissait avoir oubliée depuis de très longues années, il pleura.
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