En
émoi, le roi Louis XVI avait réuni en urgence un cabinet de crise. Vergennes,

Ségur, Miromesnil

et Joly de Fleury étaient accourus prestement à l’injonction
de leur souverain.
Il
était deux heures du matin et les cinq hommes discutaient à la lueur des
bougies dans le bureau du Bourbon. Sur une table secrétaire, un globe terrestre
était posé, à la gauche du monarque. Le roi lisait un rapport rédigé par le
colonel en charge des gardes du château. Pour cela, étant fort myope, il avait
chaussé des lunettes.
Puis,
relevant la tête, Louis XVI attendit les suggestions de ses ministres. Le
premier à prendre la parole fut Joly de Fleury, Contrôleur général éphémère des
Finances. Il s’exprima mais pas dans le sens attendu par le roi.
-
Sire, il faut reboiser rapidement. Cela aura un coût certain. Pour financer ce
reboisement, je suggère donc …
-
Quoi? Un nouvel impôt?
-
Non, Votre Majesté. J’ai en tête un nouvel emprunt.
-
Encore! Mais nous sommes déjà si endettés! Les caisses sont vides.
-
Sire, il n’y a pas d’autre solution.
-
Et vous Miromesnil?
-
Votre Majesté, je n’ai en charge que la Marine et je ne vois pas ce que je fais
ici.
-
Ah! Vous me décevez, monsieur.
-
Toutefois, puis-je suggérer que ce qui s’est passé à la limite du parc reste
secret?
-
Certes! Répliqua avec ironie Ségur. Quelle évidence! C’est la moindre des
choses.
-
Pensez-vous que la Russie soit liée à cette bataille rangée? Ces uniformes…
-
Sire, incontestablement, ils sont aux couleurs des régiments de Catherine II
mais ni la forme ni la coupe ne correspondent.
-
Je le sais fort bien. Alors, quelle est la puissance impliquée dans ce mystère?
-
Peut-être les Prussiens de Frédéric II…

-
Votre Majesté, contra alors Vergennes, je ne suis pas d’accord. Cela vient bien
de Catherine. La preuve: le cadavre d’Alexeï Souvourov, l’espion de la tsarine.
Votre police était sur ses traces depuis deux ans déjà.
-
Oui, c’est tout à fait vrai, opina le roi, vous m’en aviez fait rapport au
début de l’année. Je m’en souviens.
-
Vous voyez.
-
Mais les autres morts?
-
Ah! Ceux-là, Sire? Effectivement, ils posent problème.
-
A cause de leurs traits asiates, de leurs armes inconnues et de ces étranges
rubans de fer animés, renchérit Ségur.
-
Tout a-t-il été enlevé? S’inquiéta Louis.
-
Oui, Votre Majesté, le rassura Vergennes. Mais tout de même, nous avons comptabilisé
mille deux cents corps.
-
Une bataille rangée a donc bien eu lieu.
-
Hélas! Nous en ignorons encore les raisons.
-
Quelles mesures devons-nous prendre? Reprit le souverain. Faire connaître notre
mécontentement à la tsarine?
-
Prudemment dans ce cas…
-
Il y a tout de même eu violation de frontière! Mais vous Ségur, qu’avez-vous à
dire?
-
Sire, j’ai déjà anticipé en ordonnant la montée jusqu’au château de deux de vos
régiments provinciaux les plus fidèles, Saintonge et Aunis.
-
Bien. Mais les blessés dans les villages alentour?
-
Votre Majesté, ils ont reçu l’ordre de se taire, et pour les persuader
davantage de cette nécessité, ils ont reçu une bourse pleine. De cinquante à
cent louis chacun, selon le préjudice…
-
C’est une somme conséquente…
-
L’argent a été pris sur votre cassette personnelle, sire.
-
Nous nous étions entendus là-dessus au préalable, Vergennes.
-
Oui, sire. De plus, certains de mes hommes font déjà courir des bruits
fantaisistes, dignes des contes de Perrault.
-
Parfait. Espérons que ces couleuvres seront gobées. Mais ces Asiates?
-
Peut-être sont-ils originaires du Siam? Suggéra Ségur.
-
Monsieur le ministre de la Guerre, poursuivez vos recherches en ce sens.
-
Certainement, Votre Majesté.
-
Il est bien entendu que rien ne doit transparaître au château. La reine et la
Cour doivent rester dans la plus grande ignorance.
-
Cela est évident, Votre Majesté.
-
Pour cette enquête, embauchez des mouches. Ah! Que le commissaire Nicolas me
manque! Il excellait à résoudre ce genre de mystère. Il n’aurait pas mis plus
de deux jours à me donner tous les renseignements sur cette énigme.
-
Sire, objecta le Principal Ministre, permettez-moi de n’en être point si sûr.
Ce
fut là l’épitaphe du triste sire Onésime. Une épitaphe des plus tardives.
***************
Un
peu plus tard, la réunion terminée, Louis XVI commanda à Vergennes de
s’attarder. Il avait à lui parler sans que les autres ministres soient au
courant de la teneur des propos échangés.

-
Vergennes, aborda tout de go le souverain, que savez-vous précisément de la
disparition inopinée du comte di Fabbrini? Nous n’avons plus eu de ses
nouvelles depuis plusieurs jours déjà.
-
En fait, pas grand-chose, Votre Majesté. Les différents rapports de police
n’ont pu m’éclairer davantage.
-
Mais cependant, vous avez bien une idée, insista le monarque en ôtant ses
lunettes pour se frotter ses yeux fatigués.
-
Sire, je crois que le comte, terrassé par la mort de son épouse, une mort
étrange et tapageuse assurément, a pris la fuite et a regagné ses terres entre
Milan et Turin.
-
Je ne le pense pas personnellement. Personne ne l’a vu suivre la route vers
l’Italie. Je suis plutôt persuadé que di Fabbrini s’est réfugié quelque part, à
Paris peut-être, où il est relativement plus facile de s’y cacher.
-
Donc, Sire, vous croyez qu’il s’est rendu coupable du meurtre d’Ava, son
épouse…
-
Exactement.
-
Certes, Sire. C’est là une hypothèse à envisager. Mais vous vouliez rajouter
quelque chose, si je puis me permettre…
-
Est-il vrai que, parmi tous les corps retrouvés près du parc, il y avait aussi
celui du prince de Plezinski? Qu’en fait, il s’agissait d’une femme?
-
Oui, Sire, cela est tout à fait exact.
-
Ah! Vergennes! Décidément ce mystère pue la très haute politique secrète! Il
nous faut en savoir plus au plus tôt. Je vais m’empresser d’écrire
personnellement à mon beau-frère, l’Empereur Joseph. Sans nul doute, il
acceptera de m’apporter son aide dans la résolution de cette bien étrange
affaire.
-
Vous êtes le roi, Sire et vous jugez bon de ce qu’il faut faire.
-
Mais vous n’approuvez pas cette idée…
-
Je n’irais pas jusque là, Votre Majesté. Je me contente de vous recommander la
plus grande prudence.
-
Je ne puis agir autrement. Je ne possède pas la meilleure police du monde. J’en
viens même parfois à regretter ce Sartine!
-
Je comprends tout à fait, Sire.
-
Retirez-vous, Vergennes. Il se fait tard et j’ai besoin de prendre quelques
heures de repos. Tantôt, à l’aube, je reçois mon cousin Orléans. Il a sollicité
cette entrevue matinale. Il a à me faire part d’une demande assez particulière.
J’ignore laquelle.
-
Dans ce cas, Sire, dormez bien et que ces rares heures de sommeil vous soient
propices.
Après
une révérence de Cour, le ministre se retira, le front soucieux.
***************
Si
le duc d’Orléans souhaitait tant une entrevue discrète avec le roi, c’était
pour lui demander de presser l’enquête concernant la recherche du comte
Galeazzo di Fabbrini. Comme Louis XVI ne comprenait pas les raisons de cet
acharnement soudain de son cousin, le père de Philippe-Egalité dans la
chronoligne 1721, le prince lui conta alors une histoire abracadabrante de
confiance trompée, de vol de cachet et de malversation. Louis accepta de bonne
grâce cette explication et assura Orléans qu’il avait chargé toute sa police de
retrouver expressément l’Ultramontain. Toutes les frontières étaient gardées et
di Fabbrini serait rattrapé tôt ou tard.
Partiellement
satisfait, Philippe le Gros se retira après avoir obtenu de son souverain un
passeport au nom de son fils. Celui-ci, fort éprouvé par la perte d’un ami cher
à son cœur, devait séjourner quelques mois en Angleterre afin de se refaire une
santé. Pas tombé de la dernière pluie, Louis, à cette requête, avait froncé les
sourcils. Il se promit, une fois Orléans parti, de surveiller son turbulent
cousin et son non moins intrigant rejeton. Il avait préféré parapher le
précieux papier mais il allait contacter au plus vite son meilleur espion, le
chevalier de Saint Georges.
***************
Suite
à l’affrontement contre les hommes de Sun Wu et les Potemkine d’Irina, personne
de l’équipe de Daniel Lin n’était sorti indemne ou presque. Épuisées, les trois
jeunes femmes, leur corps douloureux et meurtri, avaient rejoint l’hôtel
ancestral des Frontignac afin de se reposer. Elles se laissèrent
voluptueusement soigner par Pauline Carton et Delphine Darmont. Les avaient
suivies Alban de Kermor, le bras gauche profondément tailladé, Pieds Légers
souffrant de quelques égratignures, Paracelse et Frédéric Tellier. Ce dernier
avait été blessé deux fois mais ses jours n’étaient pas en danger.
Quant
aux autres membres de l’équipe, en moins bon état, seule l’aide médicalisée du Vaillant,
mais aussi les dons de guérisseur de Gana-El pouvaient les sauver. Or
l’Observateur accomplit cette tâche sans empathie aucune, le Surgeon n’étant
pas disponible.
Plus
de quarante heures avaient passé. Chartres, renvoyé auprès du duc d’Orléans,
souffrait d’amnésie tout en paraissant terrorisé. Les cadavres qui jonchaient
la forêt de Versailles avaient été évacués par les gardes de Louis XVI. Mais le
corps d’Alexeï Alexandra Souvourov, au lieu d’être rendu à la famille, allait
être étudié par les sommités scientifiques du royaume. Cependant, quelques
jours plus tard, tous les cadavres, sauf celui de l’espion hétéropage, se
seront mystérieusement volatilisés, permutés en fait en flaques d’eau
nauséabondes.
Les
arbres des bois alentour porteraient encore longtemps les traces de
l’incroyable combat qui avait vu la victoire de Dan El. Une légende naîtrait,
pas si éloignée de la vérité. Un ange et un démon chevauchant des dragons,
s’étaient battus en ce lieu. Comme attendu, le Bien avait triomphé du Mal.
En
cette fin de matinée, Craddock, enfin réveillé, la tête et le torse bandés,
arborait sa mine des mauvais jours, celle qui suivait une beuverie carabinée.
Or, c’était loin d’être le cas. Notre baroudeur était aussi sobre qu’un chameau
depuis une éternité. À ses côtés, Gaston de la Renardière, les sourcils
froncés, renouait ses cheveux en catogan. Erich Von Stroheim avait été renvoyé
dans l’Agartha et Saint Georges chez lui non sans avoir reçu une généreuse
indemnité.
Pour
l’heure, le Cachalot du Système Sol regardait d’un œil mauvais Saturnin de
Beauséjour s’affairer, disposant des couverts sur un plateau tandis que
Marteau-pilon ronflait comme les orgues de Saint Eustache. L’ancien
fonctionnaire s’était proposé comme domestique et garde malade. Il voulait
prouver son utilité à tout le monde. Tant pis pour son amour propre!
Symphorien
l’apostropha avec aigreur.
-
C’est pour qui ce plateau? Cette soupe au cresson, ce riz nature cuit à la
vapeur et ces fraises des bois? Pas pour nous, j’espère! Que Diable! Mon ami
Gaston et moi-même avons besoin d’une nourriture autrement plus consistante.
-
Justement non, répliqua Saturnin d’une voix qui se voulait assurée, essayant de
ne pas s’en laisser compter, mais qui flûtait de peur. L’amiral a ordonné de
mettre tous les convalescents au régime. Je ne fais que lui obéir. Pas de chair
corrompue, pas de pain blanc, et surtout… pas de vin. Il faut chasser les
humeurs noires, les toxines ou quelque chose de semblable, voilà ce que j’ai
compris.
-
Ah ouiche? Hé bien! C’est mon poing qui va s’approcher de ton pif, empêcheur de
mes deux! Tu vas voir jusqu’à quel point je suis convalescent!
-
Capitaine Craddock, je vous répète que je ne fais que suivre les ordres de
l’amiral. Pourtant, vous le connaissez persuasif. Vous n’allez pas me battre
tout de même? Vous non plus, monsieur le baron? Vous êtes trop civilisé, trop gentilhomme
pour vous abaisser à vouloir me bastonner.
-
Ah ça! Ce maraud! Ce faquin! Il se moque de moi. Ou du moins j’en ai
l’impression, rugit Gaston en réponse, son estomac criant famine.
L’émule
de Porthos

se redressa dessus sa couchette et tenta de se mettre debout.
Vacillant sur ses jambes, il parvint à rejoindre Beauséjour. Or, ce ne fut pas
le vieil homme qu’il frappa mais bel et bien le plateau fautif auquel il
administra un magistral coup de poing. Tout le contenu gicla alors sur le sol
de duracier et se répandit un peu partout dans la cabine. Ainsi, le potage
s’étala jusqu’aux pieds de la console environnementale de laquelle quelques
crépitements jaillirent.
À
cet instant, Benjamin, qui sortait à son tour de sa torpeur, et qui avait
assisté à cette scène comique, jeta:
-
Holà, maître Craddock, et vous Gaston, ne seriez vous pas en train d’abuser de
la gentillesse de ce vieil homme?
-
Que non pas! Gronda Symphorien. Ce gros ventru, plus dodu que jamais, nous
menace de famine! Mais lui, pendant qu’il nous impose un affreux régime
spartiate, se remplit la panse telle une outre prête à éclater! Il n’y a qu’à
regarder sa silhouette pour croire ce que j’avance. Depuis hier, je parie qu’il
a pris pas moins de cinq kilos. Il mange nos parts, c’est une évidence.
-
Même si cela était avéré, il ne faudrait pas…
Sitruk
s’interrompit brusquement. Gana-El venait de se matérialiser sans scintillement
révélateur. Manifestement, il n’avait pas fait usage du téléporteur. Son œil
froid et sévère détailla le spectacle offert par la cabine.
-
Ainsi, on se chamaille comme des gosses, comme de vils chenapans durant mon
absence! Décidément! Mon premier jugement sur vous était le bon! Pourquoi me
suis-je embarqué dans cette histoire? Que m’importe le sort de l’humanité? Mais
baste! Messieurs les « fouteurs de merde », remettez de l’ordre au
plus vite et nettoyez-moi tous ces dégâts avant que je me fâche vraiment!
Craddock
resta ébahi, figé durant au moins une seconde. Jamais il n’avait entendu le
maître espion se lâcher ainsi, usant d’un langage aussi grossier. Que se
passait-il donc? Qu’est-ce qui le contrariait? Où était Daniel Lin? Était-il
vivant au moins?
Soudainement
muet, le Vieux Loup de l’Espace s’exécuta, et, aidé de Gaston, nettoya la
cabine de fond en comble. Marteau-pilon ne s’était pas réveillé après cet
esclandre et dormait toujours comme un bébé.
-
Bien, conclut Fermat après que les deux mal embouchés eurent achevé.
Dorénavant, vous ne contreviendrez plus à mes ordres.
-
Euh… nous ne sommes pas placés sous votre commandement direct, hasarda Gaston.
C’est de mon plein gré, par amitié que j’apporte mon aide au commandant
Grimaud.
-
Il en va de même pour moi, appuya Symphorien.
-
Taisez-vous!
Toujours
aussi sec, Fermat défia le baron du regard. Ce dernier, dompté très rapidement,
baissa les yeux. Craddock, quant à lui, n’avait pas osé dévisager le vice
amiral. Il savait à peu près à quoi s’en tenir sur son compte et ne tenait pas
à voir finir brutalement sa piètre existence.
-
Messieurs, reprit Gana-El plus apaisé, je pense que vous avez droit à une
explication. Avant-hier soir, Daniel Lin a accompli un prodige, mais ce dernier
a failli l’anéantir. L’avez-vous compris?
-
Un prodige qui dépasse même les talents de Superman? Oui, j’ai ma petite idée
là-dessus. Un prodige donc mais pas un miracle comme seul…
-
Craddock, fermez-là immédiatement!
-
Pardon, amiral, je suis confus, tout penaud et je m’écrase…
Dans
son coin, debout, écarquillant les yeux et dressant les oreilles, Beauséjour ne
comprenait pas grand-chose aux propos échangés. Il essayait de se faire oublier
par tous les moyens tout en écoutant plus que jamais.
-
Amiral, reprit Symphorien plus circonspect, allez-vous me punir pour mon
…insubordination?
Le
Cachalot du Système Sol, baissant les paupières et rouge comme une tomate,
avait pensé « sacrilège » à la place du terme
« insubordination ». En tremblant, il attendait une réponse ou une
réaction de Gana-El, réaction qui lui paraissait tarder.
Finalement
André se décida.
-
Capitaine, la punition ne m’appartient pas et je le regrette. Surtout, je ne
veux pas peiner le commandant Wu. Vous comptez beaucoup pour lui. J’en suis
terriblement conscient bien que je ne comprenne pas les raisons de cette
affection.
-
Merci pour votre franchise, amiral, balbutia le vieux baroudeur. Maintenant,
rassurez-nous sur un point primordial. Cette espèce de matriochka rousse
mâtinée de veuve noire et de mort-aux-rats, elle a bien rejoint les Enfers?
-
Effectivement, Craddock. Maïakovska n’est plus, je l’ai tuée. Son enveloppe
corporelle a été détruite.
-
Ah! Mais son esprit?
-
Il y a longtemps que Fu l’avait absorbé.
-
Amiral, reprit de la Renardière, veuillez excuser mon outrecuidante curiosité.
Mais où est donc passé mon ami Daniel Lin? Est-il vivant, d’abord?
-
Baron, le commandant est bien sain et sauf, à bord du vaisseau. Toutefois, vous
ne pouvez le voir présentement car je l’ai placé dans une sorte de sas
interdimensionnel afin qu’il ne soit pas dérangé par les activités prosaïques
des membres de son équipe tandis qu’il se régénère.
-
Ainsi, il récupère ses forces, constata Benjamin.
-
Exactement, Sitruk, c’est ce que je viens de dire.
-
Va-t-il garder des séquelles de son combat?
-
Je ne le pense pas. Voyez-vous, Daniel Lin est… exceptionnel. Il se prépare à
ce genre d’épreuves depuis des années. Puisque vous semblez tous revenus à plus
de sagesse, nous allons commencer à chercher sérieusement di Fabbrini.
-
Par le chronovision? Lança plein d’espoir le Britannique.
-
Non Sitruk, par un moyen bien plus performant. Vous n’êtes point des lâches,
vous l’avez prouvé brillamment avant-hier.
-
Y a-t-il un nouveau danger à affronter? S’enquit Gaston. Je ne crains pas la
mort, mes compagnons non plus!
-
Certes oui. Il va s’agir d’une expérience nouvelle et délicate pour vous,
messieurs. Vous allez cheminer avec moi dans les corridors des mondes
interdits.
-
C’est-à-dire?
-
C’est-à-dire commandant, que vous allez emprunter des couloirs
interdimensionnels, couloirs que je vais ouvrir un à un. Je vous promets que
vous serez ébahis et secoués à la fois. Ah! J’oubliais. Encore un détail. Je ne
puis faire naître qu’un seul couloir ici, et non un labyrinthe… je ne me trouve
pas dans mon élément naturel, vous le savez. Comme le Surgeon reste
indisponible pour quelques temps, eh bien, vous vous accommoderez de mes
modestes Talents.
-
Nous devrons faire avec quoi précisément? S’inquiéta Symphorien.
-
Avec les vertiges, les nausées, les bourdonnements, les hallucinations
auditives, olfactives et autres… broutilles que tout cela dirait mon fils!
À
ce dernier terme, Craddock, qui mâchouillais les poils de sa barbe cligna des
yeux. Lui savait les liens unissant l’amiral et le commandant. Benjamin ne
releva même pas l’information se demandant tout simplement ce que signifiait
précisément créer un couloir interdimensionnel. Par quel moyen? Un peu plus de
cinq années plus tard, sa mémoire oblitérée par Gana-El, il marquerait alors
son étonnement en apprenant l’ascendance de Daniel Lin.
À
cette révélation, Gaston lissa sa royale tout en méditant. Beauséjour n’en
revenait pas.
«
Son fils! Bigre! Il parle bien du commandant Grimaud? Or, le vice amiral n’est
pas humain! Que le diable me patafiole! Il n’y a qu’à le regarder. Il ressemble
à une image qui flotte, à une projection holo… graphique malade… Daniel Lin
est-il fabriqué dans le même bois? Il me faudra demander des précisions au
danseur de cordes. Lui doit savoir ».
Déterminé
malgré toutes ces réflexions, Beauséjour redressa fièrement la tête, bomba le
torse et s’apprêta à pénétrer dans les interstices de la Supra Réalité. Mais il
fut coupé dans son élan par l’Observateur qui le rabroua sèchement.
-
Pas vous Saturnin! Vous n’êtes ni assez courageux ni assez résistant! Je ne
désire pas vous voir sombrer dans la folie! Veillez plutôt sur le reste des
convalescents.
-
Oui, amiral, s’empressa de répondre l’ancien chef de bureau, pourtant dépité et
humilié.
Mais
au fond de lui-même, Saturnin devait s’avouer de la justesse des remarques de
Fermat à son égard. Il avait raison de ne pas vouloir s’encombrer de sa stupide
personne, de lui refuser sa confiance.
Avec
émerveillement, se consolant comme il le pouvait, le sexagénaire vit s’ouvrir
de rien le premier tunnel interdimensionnel. Puis, il observa le vice amiral,
Benjamin Sitruk, Craddock et de la Renardière s’y engager sans appréhension
apparente et disparaître ensuite pour un ailleurs inconnu.
Lorsque
le couloir se referma dans un scintillement inattendu, Beauséjour se frotta
vigoureusement les paupières.
-
Fais-je un rêve? Pensa alors le vieil homme.
-
Non Saturnin, lui répondit une voix familière dans sa tête.
-
Commandant… Wu… est-ce bien vous?
-
Mais oui, cher ami. Je m’en vais bientôt sortir de ce a-lieu où Fermat m’a
enfermé. Je m’y ennuie ferme.
-
Qu’attendez-vous?
-
Je crains que mon corps humain ne me trahisse… tant pis… je tente.
Instantanément,
Daniel Lin se matérialisa. Pareil à un spectre, chancelant, il paraissait
revenir d’outre-tombe.
-
Ah! Que vous disais-je Saturnin? Fit le jeune Ying Lung avec humour. Je n’ai
plus de force. Aidez-moi à m’asseoir sur cette couchette.
Péniblement,
soutenu par l’ex-fonctionnaire, Daniel Lin s’installa le plus confortablement
possible sur ladite couchette.
-
Euh… Vous êtes à la fois glacé et brûlant. Allez-vous bien?
-
A peu près… je ne parviens pas encore à contrôler la température interne de mon
corps matériel. Mais je me rétablis normalement. Le processus de guérison suit
son cours.
-
Tant mieux!
-
Où sont passés les autres?
-
Je n’en sais rien. L’amiral a dit qu’il partait à la recherche du comte.
-
Je vois. Mon père a persuadé une partie de mon équipe de le suivre dans cette
équipée.
-
Effectivement.
-
Hum… je devrais les rattraper. Ils n’aboutiront à rien sans moi. Voyez-vous,
Saturnin, mon père, Gana-El, n’est pas vraiment outillé pour cette traque. Or
je n’ai pas entièrement recouvré toutes mes facultés et conserver cet avatar me
coûte.
-
Vous souffrez beaucoup Daniel Lin, cela se voit. Peut-être qu’en vous
allongeant sur la couchette médicalisée plutôt que sur celle-ci…
-
Inutile, Saturnin… mais merci pour votre sollicitude. La médecine humaine ne
sert pas à grand-chose dans mon cas… mais si je ne puis suivre mes amis
physiquement, je vais le faire par la « pensée ». Vous allez m’aider,
Beauséjour.
-
Avec joie!
-
Voulez-vous me servir à la fois de repère et de relais?
-
Je vous ai dit que j’acceptais. Cela va-t-il me blesser?
-
Que non pas, mon ami. Sinon, je ne vous le proposerais pas. Donnez-moi
simplement votre main. Là… bien. Quant à l’autre, appliquez-la, doigts écartés,
sur mon front; maintenant… les vouez-vous?
-
Euh… bégaya le vieil homme. J’assiste à un miracle! Tout me semble fabuleux…
Craddock m’apparaît entouré d’un halo bleuté, Sitruk orangé et de la Renardière
vert. Cependant, je ne distingue pas le vice amiral.
-
Cherchez mieux et pas forcément une forme humanoïde… un fil torsadé, or et feu,
une langue serpentiforme… c’est bien lui!
-
Ah? Pourquoi donc? L’amiral serait-il mort? Aurions-nous affaire à un ange?
-
Saturnin, il a perdu son corps humain, rien de plus. Dans les interstices de la
Supra Réalité, il n’avait plus l’utilité de cette apparence.
-
Mais vous? Est-ce à cela que vous ressemblez réellement?
-
Hem… Vous me posez une question embarrassante, mon ami… en fait, oui… mais je
dois surtout point me dépouiller de mon avatar ici, présentement. L’heure n’est
point encore venue. Bouddha fasse que cela ne m’arrive pas! Ah! Le tunnel donne
sur la Seine. Évidemment, pas de Galeazzo! Comme à l’accoutumée, Fermat s’est
montré trop impatient. Il m’a inculqué une vertu qu’il ne possède pas. Il a
compris. Il ne s’obstine pas et revient. Je ferme la vision
transdimensionnelle. Vous avez été un relais parfait. Mais comment vous
sentez-vous Saturnin?
-
Bien las, mais fort heureux d’avoir pu vous rendre service. Toutefois, lorsque
vous avez cessé de voir, j’ai ressenti une brûlure cuisante! Bon sang! J’ai eu
grand mal à me retenir de crier.
-
Pardonnez-moi, cela ne se reproduira plus. Vous avez senti une gêne parce que
je ne suis pas au mieux de ma forme.
-
Reposez-vous après cet effort Daniel Lin.
-
Ne dites rien à Craddock et aux autres. De toute façon, Gana-El le saura. Je ne
puis rien lui dissimuler en fait. Je vais me faire savonner les oreilles comme
le garnement que je suis encore.
-
Garnement dites-vous, commandant? Vous n’exagérez pas un peu, non?
-
Oh! Je le voudrais bien! Imaginez que Fermat m’a eu sur le tard et que je suis
âgé de quinze ans tout au plus comme Violetta.
-
Je ne vous crois pas!
-
C’est pourtant la réalité. Je vous rappelle que ce que vous voyez de ma
personne n’est qu’une apparence. Je vis ma dernière crise d’adolescence. Du
moins je l’espère! Ainsi, vous avez une idée plus juste de la situation.
-
Hum… Quinze ans dites-vous?
-
En temps humain relatif, à peu près. J’ai commencé mes exploits à trois ans. Le
Prodige de la Galaxie! Ce surnom, je l’ai plus que mérité, croyez-moi… du temps
où je me nommais Daniel Deng…

-
Bigre… Donc, vous n’êtes pas adulte?
-
Désormais… oui. J’ai mûri très vite.
-
Pourtant…
-
Pourtant, cet avatar-ci paraît âgé d’une quarantaine d’années… je le sais,
Saturnin, mais c’est un choix que j’ai fait au début de ce cycle… plus tard, je
vous en dirai plus… à Shangri-La… mais nos amis reviennent…
Daniel
Lin ne s’était pas trompé. À peine arrivé, Gana-El apostropha sévèrement son
fils.
-
Dan El! Une fois encore vous avez fait fi de mes conseils!
-
Mais père, je me sens mieux et vous savez combien je répugne à être enfermé
dans une chambre de malade.
-
Vous dites que vous vous rétablissez mais ce n’est pas ce que je constate.
Surgeon, vous ne m’abusez pas. Pour rajouter au traumatisme de l’autre jour,
vous nous avez suivis par la pensée.
-
Pour cette tâche, j’ai utilisé un intermédiaire.
-
Cet humain grotesque, sans doute? Mon fils, vous me décevez profondément.
-
Vous exagérez et n’en pensez pas un mot.
Beauséjour
ne pouvait comprendre la rudesse de cet échange car la communication était non
verbale. Cependant, il s’inquiétait de la mine dure affichée par le vice
amiral.
-
Mon père, poursuivait Daniel Lin, votre colère, je puis la comprendre. Je la
ressens comme vous êtes en train présentement de partager mes souffrances et ma
lassitude. Vous m’en voulez parce que je refuse de me ménager. En fait, vous
m’aimez bien plus que vous n’êtes prêt à l’admettre.
Alors,
le jeune Ying Lung sourit doucement désarmant ainsi la fureur d’André.
Aussitôt, l’atmosphère se détendit. Fermat en profita pour passer à l’échange
verbal.
-
Daniel Lin, ne recommencez jamais pareille imprudence. Vous connaissez l’enjeu
aussi bien que moi.
-
Mais je ne le perds pas de vue, mon père. Rassurez-vous sur ce point. Au fait,
je vous remercie d’avoir pris soin de mes amis…
Sitruk
s’inclina en rougissant. Manifestement, il avait oublié ce détail. Il n’était
pas le seul dans ce cas. Confus, Craddock balbutia:
-
Amiral, je vous jure que…
-
Cessez-là, capitaine, cela vaut mieux.
-
Puisque tout le monde est réconcilié, si nous dînions, suggéra le commandant
Wu.
-
Bonne idée, commandant! S’exclama Beauséjour soulagé. Une soupe au cresson
peut-être?
-
Ah non! Rugirent de concert Benjamin, Symphorien et Gaston.
-
Pourquoi pas un poulet rôti? Aujourd’hui, il me semble que je puis faire une
entorse à mes principes. Qu’en pensez-vous? Proposa Daniel Lin innocemment.
À
ces mots, Fermat leva un sourcil d’étonnement puis choisit le parti de rire.
Son rire sonnait un peu forcé mais l’intention y était et cela suffisait
amplement à Dan El.
-
Nous approuvons le changement de menu, lança Craddock tout joyeux.
-
Dans ce cas, ce sera un dîner musical, conclut l’ex-daryl androïde. Ce clavecin
qui encombre la soute aux dires du capitaine va enfin exhaler son âme.
-
Qu’entendez-vous par là Surgeon?
-
J’ai envie d’interpréter une musique douce, des mélodies charmantes empreintes
de mélancolie.
Pudique
soudain, Daniel Lin n’en dit pas plus. Fermat comprit, Benjamin également.
Après
le repas, du poulet rôti, fort savoureux, mais aussi une salade composée et des
prunes en dessert, tandis que Saturnin expédiait la vaisselle, après avoir
transféré par téléportation le clavecin dans la cabine centrale, le jeune Ying
Lung se mit au clavier et interpréta avec une retenue remarquable ce délicat
morceau de Maurice Ravel Pavane pour une Infante défunte. Tant pis pour
l’anachronisme! Sous les doigts agiles du commandant, les touches du clavier
sonnaient presque comme celles d’un piano. Pourtant, Dan El n’usait point ici
de son Talent.
Lorsqu’il
eut achevé, Benjamin ne cacha pas ses larmes.
-
Merci pour cette épitaphe, murmura le Britannique.
-
Le plus bel hommage que je pouvais rendre à Irina, convint Daniel Lin, quelle
qu’elle fût avant que tout dérapât.
Les
yeux humides du Prodige ne dissimulaient pas non plus son émotion.
Puis
l’ex-daryl androïde enchaîna avec Le Tombeau de Couperin du même
compositeur. Tous respectèrent cette
musique hors d’âge d’une délicate beauté, Craddock y compris ainsi que
Marteau-pilon qui avait profité du dîner, étant enfin sorti de sa léthargie.
***************
L’essence
du Maudit avait été détectée dans la forêt de Fontainebleau. Vite, par un
tunnel transdimensionnel, Frédéric Tellier, Gaston de la Renardière, Aure-Elise
et Violetta s’y étaient transportés. Là, près d’un tertre, l’Artiste avait vu
le comte di Fabbrini monter sur un alezan à la robe feu. Di Fabbrini, vêtu
comme un seigneur, osait désormais s’aventurer hors des catacombes de Cluny.
L’Ultramontain avait repris de l’assurance car le temps s’était écoulé depuis
sa dernière défaite.
Mai
1783 embaumait l’air, les prés verdissaient, les fleurs embellissaient les
jardins de leurs taches multicolores. Myosotis, lilas, jasmins, roses, dahlias,
œillets, glycines s’épanouissaient, y compris dans les lieux les plus modestes,
tandis que les coucous, les rouges-gorges, les tourterelles, les pinsons et les
rossignols roucoulaient ou lançaient des trilles joyeux communiquant leur
gaieté aux humains.
Cependant,
Galeazzo restait insensible au charme du printemps. Les paroles de cette
chanson célèbre, cette ariette de Mozart, ne l’émouvaient nullement.

Reviens
beau mois de mai,
Fais
chanter tous les oiseaux,
Ramène
la gaieté
Sous
l’ombrage des ormeaux.
Redonne
à la violette
L’éclat
de son printemps,
Et
que la pâquerette
Renaisse
dans les champs.
Le
noir comte avait au cœur une blessure inguérissable, celle de son ambition
déçue! Seul oublié de tous, du moins le croyait-il, il n’aspirait qu’à une
chose, comploter. Comploter contre ces Grands qui avaient désormais tourné la
page du pseudo descendant de Mérovée, comploter encore contre ce balourd de
Louis XVI et renverser son trône. Cerise sur le gâteau, se venger aussi et
surtout du sieur Daniel Lin Wu Grimaud et des tempsnautes qui avaient l’heur de
s’interposer dans son intrigue.
Mais
voilà: comment s’y prendre?
Plusieurs
fois déjà, di Fabbrini était retourné dans la caverne aux codex. Il avait lu et
relu les livres sans âge. L’essence du mal à l’état pur l’avait effleuré de son
souffle méphitique. Jouet de Fu, imprégné de ce qui restait de feu Johann Van
der Zelden, il avait parcouru les voies interdimensionnelles. Désormais
aguerri, il s’y mouvait avec la plus grande aisance.
Ainsi,
après maintes explorations, Galeazzo avait découvert que l’un des couloirs
aboutissait à cette forêt magique et mystérieuse. Gravées sur des roches usées
par le temps, des inscriptions druidiques avaient été découvertes par les yeux
exercés de l’Italien. Il en avait articulé chaque mot avec un soin acharné
jusqu’à obtenir la bonne rythmique et l’intonation parfaite.
Sous
ses yeux incrédules, des portails s’étaient alors ouverts. L’un donnait sur
Lhassa en 1009, un autre sur Worms en 772 alors que Charles, le célèbre
Charlemagne, s’apprêtait à partir en guerre contre les Saxons.

Un portail
ouvrait sur Versailles en 1682. Le Palais, partiellement achevé, accueillait
maintenant Louis XIV et sa Cour.
C’était
là que Galeazzo avait volé son cheval. L’animal racé répondait au nom de
Neptune. Une autre ouverture aboutissait à Salem en 1693, un lieu qu’il valait
mieux éviter. Enfin, le plus stupéfiant, le dernier trou de ver s’ouvrait sur
Los Angeles, en 1995, et, plus précisément, dans le penthouse de Van der
Zelden. L’Ultramontain y avait trouvé son bonheur. Grâce à l’ordinateur ID, il
avait pu se procurer armes, argent, nourriture et tout le reste. L’IA avait
accepté la présence du Maudit, informée par son ancien maître sur l’identité du
Piémontais.
Galeazzo
di Fabbrini n’était donc plus cet homme pitoyable, blessé, sale et mal rasé que
nous avions quitté il y a peu, ce fugitif traqué et par l’équipe du commandant
Wu et par les sbires d’Irina. Nous oublions les féaux de Sun Wu et la police royale.
Le
comte tenait sa vengeance. Il apprenait à se servir des portails, il puisait
dans chaque monde ce dont il avait besoin et savait que, tôt ou tard, il
retrouverait cet Eurasien qui avait fait achopper sa belle construction. La
patience ne lui manquait pas, l’assurance de sa victoire inéluctable et
prochaine, non, de son triomphe, le confortait.
Toutefois,
lors de ses multiples séjours dans la Cité des Anges, jamais Galeazzo n’avait
vu ou même entraperçu Johann. C’était là un phénomène inexplicable. Lorsqu’il
réfléchissait à cette anomalie, un malaise s’emparait alors du comte.
Loin
d’être sot, notre Ultramontain avait vite compris qu’il voyageait dans le temps
par l’intermédiaire de ces mystérieux raccourcis. Pour lui, 1995 appartenait au
futur mais pour son allié, c’était le passé. Qu’était-il donc réellement advenu
de Van der Zelden? Avait-il été réduit au néant comme l’avait laissé
sous-entendre cette vapeur? Refusant de s’éterniser à percer cette énigme,
Galeazzo préférait se consacrer entièrement à sa vengeance.
En
cette fin d’après-midi 1783, di Fabbrini enfourchait donc son noir alezan.
Oups! La couleur de la robe du cheval venait d’être modifiée. Sans doute l’une
des conséquences mineures de ces aller et retour incessants du comte dans le
cours du passé de cette chronoligne ou de ses voisines…
Or,
l’instinct de conservation particulièrement développé de Galeazzo le fit
soudainement se retourner. Il vit alors quatre cavaliers qui accouraient vers
lui.
-
Oh non! Je croyais être libéré de lui! Frédéric m’a retrouvé avant que je ne le
fisse! Ce mousquetaire de Louis XIII, cette
péronnelle de Violetta Grimaud et le sosie de Betsy Balcombe
l’accompagnent. Encore une fois, fuyons. Je connais tous les chemins, tous les
tunnels. Or, ce damné Wu n’est pas avec eux. J’ai donc ma chance…
Une
infernale chevauchée commença alors à travers bois et sous-bois tandis que le
jour se faisait nuit et que les chouettes ululaient et que le gibier courait se
désaltérer dans les points d’eau et que le ciel de velours bleu se piquetait
d’étoiles.
***************
Galeazzo
di Fabbrini avait fui car il n’était pas encore tout à fait prêt à affronter
Tellier et consorts. Il voulait atteindre le Chinois au cœur, ce Daniel Lin
infernal. Avait-il compris qu’en fait la partie était perdue pour lui depuis
longtemps? Son orgueil incommensurable lui assurait toujours des défaites
titanesques.
***************
Un
des tunnels transdimensionnels donnait sur la prochaine destination des
tempsnautes, Plessis-Lès-Tours en 1473. Mais dans quelle chronoligne?
***************
En
ce début de septembre 1473, dans les bois jouxtant le château de Plessis-Lès-Tours,
un sexagénaire désorienté recouvrait peu à peu ses sens. Il s’agissait du clone
de Sydney Greenstreet, celui qui avait prêté allégeance à di Fabbrini.
Vacillant et l’œil trouble comme s’il était pris de boisson, il avançait
péniblement, clignant les paupières, essayant de se situer.
Cahin-caha,
il parvint à sortir du couvert des arbres. Ses vêtements salis et déchirés
détonaient parmi la beauté d’une nature ocrée, chatoyante et généreuse. Les
prés se coloraient par touches de jaune, les arbres prenaient des teintes
dorées. Au loin, des vaches se reposaient, leurs queues chassant les mouches
bourdonnantes qui tournaient autour d’elles. À quelques toises du troupeau, un
bouvier tirait quelques notes fragiles d’un flûtiau taillé dans le bois d’un
orme. Un spécialiste des airs populaires aurait reconnu sans peine une mélodie
plaintive dont les paroles donnaient à peu près ceci:
Que
reste-t-il
A
notre dauphin si gentil,
Orléans,
Beaugency,
Notre
Dame de Cléry…
Tant
d’hommes,
Tant
d’hommes…
Le
comédien ne s’avança pas vers ce vilain malpropre et mal rasé. Au contraire, il
poursuivit son chemin, essayant d’atteindre les premières maisonnettes d’un
village propret, vert et rouille, aux toits de chaume et aux colombages
désuets. En le voyant, on aurait cru admirer une carte postale.
Se
remettant peu à peu de son étourdissement, le clone s’avisa que ce village
apparemment calme et anodin de la campagne français profonde ressemblait par
trop à un hameau de théâtre. Et pour cause!
Ses
habitants, grands, bruns, bien mis, présentaient tous, sans exception, des
traits durs et sévères, de grands yeux noirs scrutateurs et un teint légèrement
ocré. De plus, ces paysans discutaient dans un langage bizarre aux tonalités
chantantes sur quatre octaves!
L’un
des campagnards se leva lorsque Sydney Greenstreet atteignit les premières
maisons. Aussitôt, tous les hommes, un quinzaine, disparurent à l’intérieur des
bâtisses. Le clone fut donc accueilli par celui qui semblait être le chef de
cette étrange communauté. Il fut apostrophé en français du XV e siècle.
-
Messire, vous paraissez perdu. Puis-je vous apporter mon aide?
Greenstreet
qui n’oyait cette langue que fort mal comprit cependant l’intention de son
interlocuteur. Il répondit dans l’idiome de Chaucer.
-
Où suis-je? Toujours en France? Pourquoi ces habits? On les croirait sortis
d’enluminures!
Le
chef de la communauté qui entendait l’anglais, leva un sourcil d’étonnement.
Cependant, civilisé, il s’empressa d’informer Greenstreet bien que lui aussi se
posât de nombreuses questions.
« Qui
est cet Anglais? D’où peut venir cet homme? Ses vêtements ne ressemblent à
aucune mode en vigueur sur Terra. Il s’agit bien de lin, de drap et de soie.
Des chaussures à boucles, une perruque… poudrée. Par Stadull! Serait-ce un
voyageur… temporel? Holà! L’Académie a pourtant affirmé que les déplacements à
travers le temps étaient impossibles. Il me faut aviser et prévenir tout
d’abord Spénéloss ».
Le
laboureur était en fait un Hellados et tout le village avait été bâti en
quelques jours seulement par ses compatriotes. Hellas avait envoyé sur la Terre
un commando car la troisième planète du Système Sol semblait soumise à des
phénomènes inhabituels depuis au moins une révolution. Or ceux-ci étaient
provoqués par les déplacements de Shah Jahan usant et abusant du Baphomet. Plessis-Lès-Tours
se trouvait désormais à la confluence de multiples chronolignes. Le clone de
Sydney Greenstreet y avait atterri, événement inéluctable.
Un
peu plus tard, le tempsnaute malgré lui avait accepté l’hospitalité du paysan
qui avait dit se nommer Basile et qui, en réalité, répondait au nom singulier
d’Aramaxas. Tandis qu’il restaurait ses forces en avalant un plat de légumes et
une miche de pain bis, Sydney Greenstreet était soumis à des flashs mémoriels
déstabilisants. Portait-il à ses lèvres un gobelet d’eau en étain, il voyait se
tenir devant lui un homme de taille élevée, d’aspect extraordinaire, aux longs
cheveux blancs et aux yeux rouges. Ledit inconnu, un albinos, échangeait des
propos avec un prince pour le moins, un individu encore jeune, vêtu richement
d’habits exotiques brodés d’or et dont les cheveux étaient coiffés d’un turban
orné d’une émeraude d’une taille respectable. Un souverain à n’en pas douter!
Incompréhensiblement, Sydney Greenstreet identifia Shah Jahan, le Grand Moghol.
Voilà qui ferait plaisir au comte di Fabbrini assurément. Mais que faisait ce
haut personnage ici, à Plessis-Lès-Tours, en ce 5 septembre 1473? Et ce blond,
qui était-il? Pourquoi les deux hommes qui n’avaient rien en commun lui
apparaissaient-ils? Surtout, pourquoi lui, tout dévoué à l’Ultramontain,
avait-il atterri à cette époque? Comment établir la liaison avec Galeazzo?
Tout
en mangeant, le comédien tâchait de résoudre les nombreuses énigmes auxquelles
il était confronté.
***************